Raconter et se raconter dans le cadre insurrectionnel du Paris révolutionnaire
p. 125-135
Texte intégral
1C’est à partir de mes recherches sur la société parisienne à l’époque révolutionnaire1 que j’ai eu l’occasion d’aborder des récits de soi. J’ai été poussé dans cette direction non seulement par le souci d’employer ces récits comme source documentaire visant à reconstruire tel ou tel autre événement, mais à la suite d’une réflexion spécifiquement axée sur les comportements et la personnalité des révolutionnaires. En étudiant ces hommes et femmes « en action », j’ai cru en effet pouvoir détecter une attitude assez typique chez eux que j’ai appelée, il y a déjà fort longtemps, le « protagonisme révolutionnaire2 ». J’employais ainsi un mot qui n’existe pas en français et qui représentait une entorse délibérée à cette langue. Malgré les hésitations de la part de mes collègues, ainsi que des éditeurs, à accepter ce néologisme, j’ai insisté pour m’en servir, essayant de mieux définir mon propos, et finalement ce terme me semble accepté et même appliqué couramment. J’estime que les raisons de cette résistance initiale n’étaient pas seulement linguistiques ; elles tenaient sans doute aussi à la difficulté à saisir une dimension particulière : celle des comportements individuels et de leur complexe relation avec les comportements collectifs. C’est en effet dans le cadre d’une approche anthropologique que cette dimension acquiert toute sa signification. Par ce biais, les révolutionnaires sont à envisager non seulement comme des pièces anonymes d’une dynamique révolutionnaire plus générale, mais comme des individus, avec une personnalité spécifique. Ce qui nous mène directement aux récits de soi.
Du protagonisme comme forme de comportement politique
2Sans revenir longuement sur le protagonisme révolutionnaire, je me limiterai à rappeler ce que sous-tend cette notion. Il s’agit d’une attitude qui me semble traverser toute la révolution, à savoir l’expérience collective d’un rapport original avec le processus historique, qui se manifeste par l’effort, de la part des individus, de souligner leur nouvelle adhésion à l’événement par des actions significatives, par une présence active aux échéances révolutionnaires et, qui plus est, par l’aspiration à voir publiquement reconnu ce rôle. Les individus manifestent donc leur volonté d’inscrire durablement dans le devenir historique leur incidence particulière, en nouant un lien encore plus strict avec l’événement. Le phénomène révolutionnaire engendre en effet dès ses débuts la conscience de vivre un temps historiquement significatif, « un grand tournant de l’histoire ». Le rythme même de la conjoncture n’a rien de comparable avec celui que les gens avaient coutume de vivre ; une chronologie serrée de faits traumatiques, de brusques retournements contribue à répandre la sensation qu’un nouveau rapport, plus intime et plus immédiat, vient de s’instaurer, surtout dans le domaine de la politique, entre une action et ses effets. Les circonstances apparaissent effectivement susceptibles d’être influencées par l’action individuelle ou collective. Et la participation élargie à la vie publique, dans le cadre d’une dynamique de transformation, esquisse un type de comportement politique tout à fait nouveau, en progressif épanouissement.
3Le fait que l’idée même de « transformation » apparaisse ainsi à l’ordre du jour pousse les contemporains à se considérer et à se présenter, à plus ou moins juste titre, comme des éléments déterminants dans ce processus. Il s’en suit une tendance à faire coïncider – par une projection abusive – le commencement de la transformation avec l’accession particulière d’un individu ou d’un groupe à la vie politique. Mythe et présence effective coexistent donc dans cet ensemble d’attitudes qui s’imposent au sein d’un événement, et que j’appelle le « protagonisme ».
4Je tiens néanmoins à préciser que, quoique la dimension psychologique joue dans cette attitude un rôle important, elle ne suffit pas à en expliquer la complexité ; isoler ce type de comportement et le confiner dans le domaine de la psychologie reviendrait à ne pas saisir un des aspects les plus saillants du comportement révolutionnaire dont le protagonisme n’est qu’un élément et qui relève plutôt de l’anthropologie politique. Le protagonisme en effet ne doit pas être envisagé en tant que tel, mais comme le produit d’un mécanisme nouveau et très puissant d’attraction vers la vie publique qui refaçonne le rapport entre théorie et pratique de la participation, dans un cadre somme toute inédit de circulation et transmission des émotions individuelles et collectives.
5Cette forme particulière d’adhésion qui pousse les citoyens à participer et à s’investir à part entière dans l’événement, est liée au caractère traumatique de certains phénomènes et ressort d’une dialectique tout à fait particulière entre citoyens et événement : c’est une tension créée par l’événement qui en même temps contribue, par un échange d’énergies, à l’amplifier.
6Certes, le protagonisme en tant que tel n’est pas une prérogative des révolutionnaires, mais une sorte d’inclination plus largement partagée. Le désir de la part d’un individu d’insérer ses expériences extérieures ou intérieures dans un cadre défini, de se percevoir par conséquent comme un sujet doué d’une histoire personnelle, constitue une pulsion qui tend à se manifester à n’importe quelle époque ; cela revêt toutefois des modalités différentes à chaque période et selon les circonstances3. La Révolution, se caractérisant par un temps d’une densité tout à fait extraordinaire, a ceci de spécifique qu’elle n’arrête pas de stimuler ce type de comportement. Il est donc important d’essayer de comprendre le sens profond de cette attitude et, en particulier, d’identifier sa fonctionnalité précise au sein du mécanisme révolutionnaire.
7Il ne s’agit pas en effet d’un simple phénomène de vantardise, d’une volonté éphémère de se mettre en vedette, ce qui en soi ne représenterait rien de nouveau ; je me suis persuadé, sur la base de mes recherches, que le protagonisme est une forme de comportement politique à part entière qui intervient sur un double registre. D’une part c’est une modalité de participation, stimulée par la conjoncture révolutionnaire dans ses moments traumatiques ; d’autre part, cette attitude participe d’un complexe ensemble d’éléments qui entretiennent et élargissent, dans l’opinion publique, l’adhésion et le consensus en faveur du nouveau régime. Ce qui nous ramène au thème central de l’hégémonie politique en temps de révolution. Nous ne sommes donc pas ici dans le domaine du pittoresque et du caricatural. Cette adhésion représente en effet un puissant moteur de participation politique dont bénéficie la révolution dans son ensemble ; les individus se sentent poussés à quitter l’anonymat pour en tirer une gratification non seulement politique, mais aussi personnelle.
8Dans le cas d’une révolution, le cadre général est caractérisé par l’intense dramatisation de la vie publique et des comportements sociaux, d’où ressort la tendance à une mise en scène de soi au sein de la vie civile et politique ; cette mise en scène se réalise à des niveaux différents qui communiquent entre eux : la fête, bien sûr, mais aussi la journée insurrectionnelle et le récit que l’on fait de ces événements. Tous ces moments reflètent un rapport particulier entre le personnel et le collectif au sein duquel le citoyen tend à jouer simultanément le rôle de spectateur et celui d’acteur, aussi bien sur le plan symbolique que sur le plan concret de la politique. Tous les ingrédients de la participation convergent : la contribution personnelle à la vie publique à travers les nouveaux canaux qu’elle instaure, la volonté d’influencer et de transformer la réalité et l’aspiration à une gratification en termes de reconnaissance et de contribution de la sphère publique à la sphère personnelle, ainsi que le désir de « faire impression sur autrui » à travers « la mise en spectacle de soi »4. Étant donné la manière particulière qu’ils ont de vivre et appréhender leur présent, les acteurs peuvent assister en temps réel à la mise en scène de leur biographie.
Du récit de soi en Révolution, ou le protagonisme en scène
9Une des formes d’adhésion à l’événement, engendrée par le protagonisme, est justement le récit de soi. De quel type de récit de soi s’agit-il dans notre cas ? Dès 1789, les occasions se multiplient qui permettent aux protagonistes de parler d’eux-mêmes. Non seulement dans des textes publiés, mais aussi dans les nombreuses circonstances où les citoyens sont appelés à reconstruire leur curriculum révolutionnaire : interrogatoires, certificats de civisme, quête de places dans l’administration publique, candidature aux élections, etc. Le fait de rendre compte de son esprit public, ou d’exposer les preuves de son patriotisme, ce sont autant d’occasions qui habituent à une pratique courante du récit de soi.
10Puis il y a, bien sûr, les autobiographies dans le vrai sens du mot. Ce genre de textes ne manque certainement pas sous la Révolution, au contraire, les bibliographies foisonnent de souvenirs ou de mémoires personnels portant sur l’époque révolutionnaire. Mais, dans ces cas, c’est notamment après coup que les individus sont induits à écrire de soi et à rédiger leurs souvenirs pour les publier. Et ce type d’élaboration rétrospective du vécu révolutionnaire a lieu la plupart du temps, après un temps variable de latence, dans une période qui va du Directoire jusqu’à la Restauration.
11Pour rencontrer des véritables autobiographies sous une forme plus achevée, il faut donc attendre la période postrévolutionnaire, lorsque, par une sorte de dédoublement, le narrateur tend à prendre du recul par rapport à l’objet de la narration et à transformer en quelque sorte l’autobiographie en biographie. Ces textes représentent un corpus très utile, non seulement pour la reconstitution historique des événements, mais aussi pour mesurer l’impact du traumatisme révolutionnaire sur la mémoire des individus et les réflexes auto-analytiques qu’il déclenche.
12C’est sur ce terrain en effet que les individus peuvent développer une sorte de protagonisme rétrospectif, visant à valoriser plus ou moins artificiellement ou même à gonfler le rôle personnel qu’ils ont joué. Dans ces textes, on peut évaluer aussi le poids du sentiment de nostalgie vécu à l’égard d’un temps révolutionnaire révolu et désormais insaisissable : non pas une nostalgie de l’événement en soi, mais une nostalgie de la dimension émotionnelle qu’il comportait5. C’est la réaction de toute une génération d’individus mûris pendant la Révolution qui pensent à cette époque comme à un printemps de l’existence, où tout était possible : l’âge de l’enthousiasme et de la participation, par rapport à un présent beaucoup plus terne et médiocre. Mais ces autobiographies peuvent révéler aussi le refus de cette même expérience, par une critique acrimonieuse de la saison révolutionnaire, ainsi que par l’exaltation d’un rôle personnel d’opposition au régime, ou même afficher une forme de haine de soi, pour avoir adhéré à un mouvement que par la suite on voudrait renier.
13D’ailleurs, le fait de se désengager, après une accoutumance intense au protagonisme, n’est pas une opération facile ; elle nécessite une délicate stratégie de repli, non seulement collective mais aussi individuelle. Pour sortir de scène, il ne suffit pas toujours d’une simple inversion de trajectoire : il faut souvent suivre un itinéraire pénible sur le plan existentiel, avec plusieurs phases de décompression, avant de revenir à une vie normale. Ces autobiographies, qui témoignent des différents avatars de la mémoire, sont donc liées à la difficile élaboration d’un passé qui a du mal à passer et qui, en tout cas, n’est pas destiné à passer facilement tout au long du xixe siècle6.
14L’écrivain britannique Patrick Mc Grath, auteur de plusieurs romans d’inspiration psychologique, nous apporte des réflexions tout à fait pertinentes sur le rôle de filtre joué par la mémoire qui méritent d’être évoquées car elles permettent de mieux éclairer le type d’élaboration autobiographique postrévolutionnaire.
Notre classement mental des expériences faites – écrit Mc Grath – est gêné par le temps, mais il y a d’autres formes d’altération mnémonique […]. Chacun d’entre nous est le protagoniste du drame de sa propre existence, avec le rôle de héros ou de victime, ou un mélange des deux ; et pour vivre à l’aise avec nous-mêmes, nous devons nous assurer que notre performance, telle que nous la gardons dans notre mémoire, soit tout au moins digne, si elle n’est pas impeccable. Cela exige qu’on puisse modifier et édulcorer les souvenirs qui jettent une lumière défavorable sur nos buts et sur nos gestes ou qui nous provoquent de la douleur d’une façon ou de l’autre7.
15T. S. Elliot a remarqué dans un de ses poèmes que le genre humain ne peut pas tolérer trop de réalité8.
C’est pourquoi [ajoute Mc Grath] pour coexister avec une certaine idée que nous nous faisons de nous-mêmes, il faut travailler constamment sur le souvenir des expériences vécues, en l’adaptant, en le niant, en oubliant et en inventant des matériaux de façon que la vérité toute nue des faits ne puisse pas créer une dissonance entre ce que nous sommes vraiment et ce que nous aimerions croire d’être.
16Nos souvenirs sont soumis en quelque sorte à un travail de remaniement plus ou moins conscient, qui fait que quand nous racontons ce qui nous est arrivé, « il s’agit d’une reformulation créative et, dans certains cas d’une véritable falsification ».
17Voilà donc un certain nombre de pièges de la mémoire qui atteignent aussi les souvenirs postrévolutionnaires et qui s’ajoutent à l’élaboration déjà complexe en soi d’une expérience particulièrement traumatique. Il y a en revanche d’autres récits autobiographiques qui me paraissent dans un certain sens plus intéressants ; il ne s’agit pas en fait d’autobiographies classiques, mais de textes qui ont été rédigés « à chaud », presque en temps réel, sans qu’intervienne le filtre du temps à en conditionner le souvenir ; de ce point de vue, ils peuvent être envisagés comme faisant partie de l’événement même. Ces récits ne sont donc pas d’habitude le produit d’une complexe élaboration du vécu, mais représentent un témoignage immédiat de la façon dont les individus adhèrent à leur présent révolutionnaire et vivent l’événement. Faute de recul, le narrateur reste ici solidaire de l’objet de la narration. La fabuleuse multiplication de ce type de textes à caractère conjoncturel, visant à valoriser la participation individuelle et à l’inscrire dans une dimension collective, à la suite d’événements traumatiques, est donc un produit spécifique de la Révolution. Il ouvre à l’historien un espace de travail très riche sur le plan de la reconstruction biographique. D’où, entre autres, la possibilité de reconstruire aussi l’existence de personnages mineurs.
Du témoignage révolutionnaire comme autoportrait
18Il s’agit donc d’un nouveau genre de publication, situé entre le journal intime et la chronique, mais adressé à un public plus large et conçu par des auteurs en quête de visibilité ; il se rapproche à son tour d’une tradition plus vaste et particulièrement prospère pendant la révolution, dont il pourrait être considéré comme l’une des variantes : les portraits. Ce genre est largement exploité de par sa clarté immédiate et sa fonction directement pédagogique : on voit en effet se multiplier, tout au cours de la Révolution, les portraits du bon patriote, du républicain, du sans-culotte ou du révolutionnaire ; ils s’intègrent pleinement au dispositif rhétorique révolutionnaire grâce à leur caractère didactique voire normatif et moraliste. Mais il existe aussi des portraits de signe opposé, comme ceux de l’« intrigant » ou de l’« aristocrate », livrés à la réprobation publique. Ce sont des figures stéréotypées, presque des images d’Épinal, qui illustrent cette tendance qu’a la révolution de théâtraliser les personnages au sein d’une représentation souvent manichéenne, visant à faire émerger les vertus et à stigmatiser les vices.
19Certes il ne manque pas d’antécédents illustres au sein d’une tradition fort ancienne qui remonte aux vies des saints, qui passe par le portrait des grands hommes de tradition humaniste et qui effleure les Caractères de La Bruyère, avant de déboucher dans la Révolution.
20La galerie de portraits révolutionnaires se prête, qui plus est, à un large emploi, car elle fournit les matériaux qui seront directement utilisés pendant les épisodes de célébration ou par certaines institutions pédagogiques. C’est le cas, par exemple, des textes rédigés par Léonard Bourdon à l’usage de ses élèves et des écoles de la République pour stimuler l’émulation. Ce Recueil des actions héroïques et civiques des républicains français fut conçu pour exciter l’enthousiasme de la liberté et devenir, grâce à son fort tirage, un instrument important de propagande et d’éducation9. Seulement cinq numéros parurent, entre nivôse et messidor an II, contenant le récit d’un certain nombre d’actions patriotiques visant à enflammer les esprits. D’après le modèle de narration indiqué dans les instructions pour la rédaction,
le rédacteur doit entièrement disparaître, l’acteur seul doit être vu. Toutes réflexions doivent être bannies ; les traits cités doivent être assez bien choisis pour se louer eux-mêmes. Aucun terme hyperbolique, aucune expression triviale ou ampoulée ne doivent défigurer un style dont pureté, simplicité et choix des mots propres sont les qualités principales.
21Ces portraits de révolutionnaires sont l’œuvre d’écrivains qui ne sont pas eux-mêmes les protagonistes des actions qu’ils relatent. En revanche le corpus auquel je m’adresse est composé par les récits de spectateurs ou de protagonistes individuels ; ils sont le résultat d’une initiative personnelle d’un auteur qui vise à publier à ses frais le compte rendu d’un événement particulier, le plus souvent sous forme de témoignage. Derrière des titres comme « grand détail », « récit exact », « précis historique », « relation des événements », « mémoire », « description », « journal exact », « note historique » qui foisonnent dans les répertoires des brochures d’époque révolutionnaire, on peut détecter la volonté de sceller de manière incontestable une participation concrète à l’événement, une certaine version des faits en mesure de l’entériner ou même un rôle spécifique que l’on prétend avoir joué : il s’agit d’une sorte d’autoportrait qui aboutit parfois à un panégyrique de soi et de ses actes. Mais on rencontre également le cas d’institutions qui se chargent de cette publication pour indiquer à l’opinion publique un comportement particulièrement digne ou une action exemplaire. Au cours de périodes traumatiques, ce genre de littérature se développe de manière extraordinaire et le protagonisme individuel trouve ainsi une issue publique puisqu’il répond à une exigence de la politique ou à une action de pédagogie sociale.
22Mais quelles sont les conditions qui favorisent la diffusion de ce genre de littérature ? En premier lieu, il faut que des individus suffisamment cultivés, c’est-à-dire quelque peu familiarisés avec l’écriture et désireux de se mettre en avant, prennent part à l’événement. Mais il est surtout indispensable que les issues de l’événement soient claires, sans ambiguïté et que celui-ci jouisse d’un consensus général, afin d’éviter des conséquences inopinées. Voici un thème délicat sur lequel il nous faudra bientôt revenir.
23Ce type d’expression autobiographique se présente, au cours de la Révolution, sous plusieurs autres formes, parfois moins retentissantes, mais mieux définies et ciblées. Certaines sont liées à des procédures judiciaires où les individus se sentent appelés à justifier leurs actions et à rendre compte de leur passé ; par la suite ce genre d’écriture va devenir typique des périodes révolutionnaires. C’est le cas, par exemple, de ce que l’on a défini comme récits de survie, à savoir ces mémoires justificatifs adressés pour la plupart au Tribunal révolutionnaire de Paris, notamment entre 1793 et l’an II10. L’objectif de ces écrits étant différent des autres, leur ton l’est également : les auteurs doivent se défendre, rendre public le dispositif d’accusation et de défense et mobiliser certains réseaux de solidarité ; l’enjeu, comme il a été observé, tend à exclure toute forme de narcissisme ou d’expression personnelle. Toutefois, malgré les différences, ces récits sont apparentés aux récits inspirés par le protagonisme, du fait de l’imbrication – dans la démarche de l’auteur – de la conduite privée et de la conduite publique. Un autre point commun est la tentative de légitimer les comportements individuels en les exposant délibérément à l’attention et au jugement de l’opinion publique. Mais dans les récits de survie la prudence est de rigueur car le moindre faux pas peut se révéler extrêmement dangereux ; le protagonisme en revanche encourage l’hyperbole et l’exagération, même si souvent force est de constater avec le temps combien il a pu être imprudent d’avoir franchi certaines limites.
24La question de la diffusion de ces brochures reste ouverte, puisque l’on manque de sources fiables concernant les tirages et le public. Les récits de survie ont un circuit nécessairement limité et donc un tirage plus faible, en revanche le récit d’une journée insurrectionnelle doit toucher un public bien plus large s’il espère atteindre son but. Ce corpus d’écrits représente, malgré sa variété, un genre d’écriture typique de la Révolution et mériterait, à ce titre, une analyse attentive concernant le choix de la structure narrative. En première approximation, le schéma de ces textes tend à se répéter, même si leur teneur diffère grandement, selon le tempérament et le talent de l’auteur. La structure narrative, souvent assimilable à celle de la chronique, peut également se rapprocher, dans certains cas, de celle du récit. Le but est de produire un effet, en utilisant des instruments qui vont de l’impact direct du discours parlé – dans le cadre du simple témoignage – à quelque chose de plus construit qui se rapproche davantage du récit et de ses ingrédients typiques. Dans ce cas, on assiste à une dramatisation des événements, à une amplification de la performance personnelle, pour aboutir à une sanction/glorification des actes du protagoniste. S’il y a bien une figure de style récurrente dans ces versions, c’est la prétérition, qui consiste, de la part de l’auteur, à feindre de ne pas souligner son mérite, de ne pas rechercher la gloire, comme l’exige la modestie du vrai patriote, tout en laissant transparaître une certaine satisfaction narcissique.
25Dans son ensemble cette littérature représente une source de grand intérêt qui permet de dresser des micro-biographies ou des fragments de biographies politiques issues du quotidien, visant à cerner toute une typologie de trajectoires diversifiées, en mesure de rendre compte des différentes façons de traverser la Révolution, ce qui contribue aussi à créer un diagramme de la pratique militante. Il importe en effet de comprendre comment un certain vécu politique débouche, chez des individus tout à fait ordinaires, dans le militantisme.
26Ce phénomène s’avère encore plus intéressant lorsqu’il concerne les couches populaires : la découverte d’un « soi historique » non pas dans le passé, mais dans le présent, par quelqu’un qui était traditionnellement exclu de toute possibilité d’intervenir sur la réalité, est un élément d’auto-gratification nullement négligeable qui contribue à attacher de plus en plus les individus à la Révolution. Dans les milieux populaires, protagonisme et militantisme s’avèrent donc strictement liés. Le terrain où se développent ces attitudes est en général celui des micro-institutions révolutionnaires, rassemblées à Paris autour des sections, où se définit une zone importante de soudure entre l’individuel et le collectif. C’est autour de la vie sectionnaire que se produit un sensible élargissement de l’adhésion et du consensus en faveur de la Révolution, ce qui met en exergue un certain nombre de biographies politiques concernant des nouveaux sujets qui accèdent pour la première fois à la politique. Sur ce terrain, on peut ainsi espérer saisir et évaluer à son juste poids le sens des choix personnels, des options politiques prises à chaud au fil de l’événement par ses protagonistes même obscurs, ainsi que les conséquences que l’irréversibilité de ces choix fait peser sur les destins individuels, surtout lorsqu’une pulsion interne à l’événement pousse les individus à se mettre en jeu.
Les fragments d’un récit collectif ?
27Cette tension – produit de l’événement – ne débouche pas seulement vers une littérature intime et personnelle, mais aussi vers une littérature publique, adressée au plus grand nombre de lecteurs, visant à décrire le rôle joué par ses auteurs dans le mouvement collectif. C’est le caractère traumatique de la révolution qui est à l’origine de ce phénomène. En effet la prévisibilité des événements vécus ne représente pas en soi un ressort suffisant à une vaste production autobiographique ; en revanche ce sont les éléments imprévisibles, voire imprévus, tels les facteurs de traumatisme, qui bouleversent la séquence ordinaire de la vie et qui donnent davantage envie de s’investir dans l’écriture d’un récit portant sur soi-même et sur le rôle joué au sein de l’épisode traumatique. Dès 1789, on l’a vu, les occasions que les protagonistes rencontrent pour parler d’eux-mêmes se multiplient.
28Lors d’un événement particulièrement traumatique tel qu’une insurrection, il n’est pas rare de voir le protagonisme rebondir dans le récit « à chaud » qu’en font ses acteurs. Raconter oralement ou par écrit devient une sorte de pratique collective qui se met en place rapidement et qui contribue à faire de l’événement une véritable épopée ; celle-ci sert non seulement à fixer les mérites individuels, mais également à amplifier la portée de l’événement jusqu’à créer une sorte de mythologie. De ce point de vue, il serait intéressant d’étudier, là où les sources le permettent, la manière dont fonctionne ce mécanisme de communication spontanée fondé sur le récit, ainsi que ses multiples ramifications au niveau populaire et la façon dont il se transforme inconsciemment en un vecteur du consensus grâce à la contribution de chacune des voix individuelles.
29Tout épisode insurrectionnel devient en effet un moment associatif particulier qui tend à se prolonger par inertie au-delà de sa durée réelle, ce qui engendre, une fois l’insurrection terminée, une vague d’évocations ou de commentaires à chaud sur l’événement. C’est comme si les participants à cette expérience voulaient en étendre la portée et qu’ils rechignaient à laisser l’instant s’évanouir et à démobiliser.
30Cette tension associative, typique de tout mouvement insurrectionnel notamment urbain, produit une première phase d’élaboration collective de l’événement, où l’on raconte, on se raconte, on évalue le poids des contributions personnelles et on les homologue, en fixant ainsi les coordonnées d’une version publique et officielle des faits. Cette sorte de catharsis commune – essentielle en cas d’issues violentes, sanglantes ou simplement illégales – engendre une certaine résistance à quitter la dimension collective et à réintégrer une dimension individuelle, comme s’il existait une volonté implicite de faire durer le plus possible cette inversion carnavalesque, typique de toute insurrection, avant de revenir à la normale.
31Tel est le lieu où se développent la narration, la communication et l’échange d’expériences, où le protagonisme, concrètement vécu, tend à se prolonger et à figurer dans des textes qui donnent lieu à un nouveau genre spécifique d’écriture. Les récits « protagonistiques » sont des sortes de chroniques de l’événement où un fort dynamisme confère aux mérites et aux faits une dimension épique et une certaine exaltation littéraire. Ce nouveau genre s’inscrit dans une grande tension autobiographique de la part des acteurs, qui se trouvent associés, fût-ce de manière mineure, aux grandes dates de la Révolution.
32Mais si ce sont les insurrections qui parmi les événements servent le mieux de ressort à ce genre de récit autobiographique, elles ne le font pas toutes au même titre. Les journées qui bénéficient des évocations les plus nombreuses sont essentiellement celles qui, après une démarche dramatique, parviennent à rétablir l’unité du front révolutionnaire et à recréer un consensus. Il s’agit en effet de revenir à la légalité, après son bouleversement traumatique ; mais cela passe par une œuvre de légitimation de l’action illégale qui comporte de fait la prise d’acte d’un élargissement aux yeux de l’opinion publique du périmètre même de la légalité. C’est un travail important d’élaboration à chaud de l’événement qui fixe les nouvelles bornes de la légalité révolutionnaire et permet de prévenir et d’empêcher toute répression. Une fois l’insurrection épurée de son côté manifestement illégal on peut passer à la célébration et à une large attribution de mérites patriotiques envers ceux qui plus se sont impliqués dans l’événement.
33Le récit fait ainsi office de révélateur de patriotisme ; les protagonistes s’en servent pour obtenir une rémunération matérielle ou honorifique ou même pour poser leur candidature en vue de remplir des postes et des charges. Mais il n’y a pas là que de l’opportunisme, car en fait il s’agit d’un nouveau canal qui s’ouvre à l’épanouissement du militantisme populaire. Ce ne sera que beaucoup plus tard que cette surenchère de revendications de mérites patriotiques va servir de défense ponctuelle ou préventive pour parer à un soupçon d’incivisme.
34Quoi qu’il en soit, ces récits, nés dans le sillage de l’événement, sont absorbés par celui-ci, jusqu’à en faire partie intégrante, comme si l’écriture était le prolongement naturel de l’action ; ils contribuent, en tant qu’expérience personnelle d’une histoire en acte largement partagée, à fixer de nouveaux repères de la mémoire collective.
35En même temps, et pour revenir à l’objet de mes recherches, ce corpus particulier d’écritures de soi contribue à l’effort de dresser des micro-biographies ou des fragments de biographies politiques issues du quotidien ; cela revient au dessin de cerner une typologie de trajectoires diversifiées qui puissent rendre compte des différentes façons de traverser la Révolution : la question de savoir comment on entre en Révolution, comment on y participe, et comment on en sort. C’est un terrain d’enquête que j’ai largement exploré et qui se situe entre biographie, autobiographie et prosopographie.
36Par ailleurs ce sont effectivement les récits biographiques qui parviennent à mettre en mouvement les données somme toute statiques de l’analyse sociale ou démographique, à les placer dans une dimension de courte durée où on peut observer l’interaction entre condition sociale et participation politique. Sur ce terrain il est plus aisé de saisir et évaluer à son juste poids le sens des choix personnels, des options politiques prises à chaud au sein de l’événement par ses protagonistes même obscurs, ainsi que les conséquences que l’irréversibilité de ces choix comporte souvent sur les destins individuels, surtout lorsqu’une pulsion interne à l’événement pousse les individus à se mettre en jeu. Même la pratique de raconter et de se raconter, par la tension au protagonisme qu’elle comporte, contribue à créer un nouveau rapport entre individuel et collectif et devient ainsi un facteur nullement négligeable d’adhésion et de participation à la Révolution.
Bibliographie
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Bibliographie
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Notes de bas de page
1 Cette contribution est partiellement tirée de mon livre, Révolutionnaires : pour une anthropologie politique de la Révolution française, Paris, Vendémiaire, 2013.
2 Cf. Haim Burstin, « Le “protagonisme” comme facteur d’amplification de l’événement : le cas de la Révolution Française », in L’événement (Actes du Colloque organisé à Aix-en-Provence par le Centre Méridional d’Histoire Sociale, septembre 1983), Aix, Université de Provence, 1986, p. 65-75.
3 Cf. Giovanni Starace, Il racconto della vita. Psicoanalisi e autobiografia, Turin, Bollati Boringhieri, 2004, p. 169.
4 Sabine Chaouche, éd., Le « théâtral » de la France d’Ancien Régime. De la présentation de soi à la représentation scénique, Paris, Champion, 2010, p. 493.
5 Giovanni Starace, op.cit., p. 25.
6 Cf. Sergio Luzzatto, Mémoire de la Terreur : vieux Montagnards et jeunes républicains au xixe siècle, Lyon, Presses universitaires de Lyon, 1991.
7 Patrick Mc Grath, On memory, in Le conversazioni. Autori a confronto, Napoli, s.e., 2008 (republié dans La Repubblica, 26 juin 2008, p. 37). C’est nous qui traduisons.
8 « human kind/cannot bear very much reality », T.S. Elliot, Burnt Norton.
9 Cf. Dominique Julia, Les trois couleurs du tableau noir. La Révolution, Paris, Belin, 1981, p. 208-213.
10 Cf. Lise Andries, Récits de survie : la mémoire d’autodéfense pendant l’an II et l’an III, in Jean-Claude Bonnet, La Carmagnole des Muses. L’homme de lettre et l’artiste dans la Révolution, Paris, Colin, 1988, p. 261-275.
Auteur
-
Haim Burstin
Université de Milan
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Les sans-culottes marseillais
Le mouvement sectionnaire du jacobinisme au fédéralisme 1791-1793
Michel Vovelle
2009
Le don et le contre-don
Usages et ambiguités d'un paradigme anthropologique aux époques médiévale et moderne
Lucien Faggion et Laure Verdon (dir.)
2010
Identités juives et chrétiennes
France méridionale XIVe-XIXe siècle
Gabriel Audisio, Régis Bertrand, Madeleine Ferrières et al. (dir.)
2003
Des hommes à l'origine de l’Europe
Biographies des membres de la Haute Autorité de la CECA
Mauve Carbonell
2008
