Historiens, historiennes et récit de soi
p. 99-119
Texte intégral
1En 1987, Pierre Nora rassemble les contributions de six historiens et d’une historienne au sein d’un ouvrage intitulé Essais d’ego-histoire. Dans la préface du volume, il demande à ses auteurs de se faire historiens d’eux-mêmes et définit l’exercice auquel il les convie : « ni autobiographie faussement littéraire, ni confession inutilement intime, ni profession de foi abstraite, ni tentative de psychanalyse sauvage », il s’agit « d’éclairer sa propre histoire comme on ferait l’histoire d’un autre » et « d’expliciter, en historien, le lien entre l’histoire qu’on a faite et l’histoire qui vous a fait ».
2Si elle le renouvelle, l’entreprise de Nora n’inaugure pas le récit de soi d’historiens et d’historiennes qui ne s’éteint pas non plus avec elle : dès la fin des années 1970, René Rémond ouvre la marche et, interrogé par Aimé Savard, fait retour sur son histoire personnelle1. Il est bientôt suivi de Pierre Chaunu2, d’Emmanuel Le Roy Ladurie3 et de Philippe Ariès4, entre autres. Depuis le milieu des années 1990, le rythme des parutions de récits personnels d’historiens et d’historiennes s’est accéléré et l’on dispose aujourd’hui d’un corpus varié et étoffé, composé, outre les textes réunis par Pierre Nora, d’autobiographies, de Mémoires partiels ou exhaustifs5, et d’autres types de récits de vie : récit atypique6, entretien7, entretien mis en forme de récit8…
3Des femmes sont présentes parmi ces auteurs ; elles restent néanmoins minoritaires9. Rares, leurs textes nourrissent plusieurs champs de réflexion : ils contribuent à l’analyse des écrits de soi comme productions scripturales genrées, aident à appréhender la domination masculine à l’œuvre dans le monde des professionnels de l’histoire et offrent les témoignages de femmes ayant fait carrière, dans la seconde moitié du xxe siècle, dans un métier longtemps exclusivement masculin.
4Des recherches récentes10 ont mis en avant la manière dont les femmes se sont approprié le genre de l’écriture de soi, devenu outil de connaissance et d’appréhension du monde. Certains travaux ont utilisé la notion d’« écriture féminine », que ce soit pour la valider ou au contraire la discuter11 ; Béatrice Didier, explique Merete Stistrup Jensen, « constate que les femmes ont souvent eu recours à ce qu’elle appelle les « genres du JE12 », en particulier autobiographiques. Peut-on en effet dire que l’on n’écrit, et donc que l’on ne s’écrit pas de la même manière selon qu’on est homme ou femme ? Le récit de soi a-t-il un genre ? Un examen minutieux d’écrits de soi d’historiens et d’historiennes donne à cette question une réponse nuancée, en faisant apparaître entre eux à la fois proximités thématiques et légers écarts, en particulier une plus grande propension des historiennes à évoquer leur vie familiale et, au contraire, un regard masculin davantage porté sur la vie publique.
Historiens et historiennes, un récit de soi genré ? Proximités
5De l’ensemble des récits qu’historiens et historiennes livrent de leur vie, émergent des thèmes communs, conformes aux canons du genre des Mémoires et des autobiographies désignés par Damien Zanone13 comme moments topiques de la vie de tout autobiographe, sorte de « série idéale » passant par le récit d’enfance et de vocation14 ; ainsi, les jeunes années forment-elles « le bon pain de l’autobiographie15 ». Avant lui, Philippe Lejeune a souligné combien les récits de vocation constituent chez les hommes de lettres des passages « obligés », passant par l’évocation de l’enfance, de la formation, des œuvres, des rencontres et des maîtres16… Ces thèmes sont présents dans les écrits de soi d’historiens et d’historiennes, dont le propos est en général consacré à la carrière, enracinée dans l’enfance et conditionnée par une formation dont il est fait récit, avant que soient abordés le métier, les collègues, les voyages à vocation professionnelle… Les Mémoires de Pierre Goubert suivent ainsi un plan classique : la première partie, « Jeunesse », comprend des chapitres intitulés « Famille », « Parents », « École et le maître », « Amis et camarades », « Normalien à Angers », etc. ; dans la seconde partie, « Clio et les siens », après un chapitre sur sa « Vocation », l’historien en consacre un à chacun de ses huit maîtres (parmi lesquels figurent Fernand Braudel, Denis Richet, Marc Bloch…). Enfin, Pierre Goubert achève son récit de formation et de carrière par une troisième partie divisée en autant de chapitres qu’il a réalisé de grands voyages professionnels17. De manière moins systématique et en mettant fin à son récit au moment où commence réellement sa vie professionnelle, rapidement évoquée, Rita Thalmann raconte elle aussi son enfance, pendant la montée du nazisme et lors de la fuite familiale en Europe, puis sa jeunesse et ses années de formation à l’enseignement18.
6À ces moments incontournables s’ajoute bien souvent le récit d’un engagement politique, d’une vie militante sur laquelle le récit peut se focaliser, parfois exclusivement. Si Emmanuel Le Roy Ladurie prend la plume en 1982, c’est uniquement pour rendre compte de son engagement puis de sa rupture d’avec le communisme, voire pour confirmer très officiellement et aux yeux de tous combien cette période, enchâssée entre deux dates précises (1945 et 1963) comme pour en limiter l’impact, est désormais révolue et détachée de la vie de l’historien19. Sur un mode moins repenti, Benjamin Stora consacre lui aussi un ouvrage au récit de son militantisme (trotskiste) passé dans La dernière génération d’Octobre, en 200320. Mais le récit d’engagement politique le plus fouillé, le plus exhaustif et le plus long, est sans conteste celui que fournit Annie Kriegel dans Ce que j’ai cru comprendre, véritable pavé de plus de huit cents pages, dont une large partie revient sur la vie militante de l’historienne au sein du Parti communiste français jusqu’en 1956, non tant pour s’en excuser que pour comprendre – d’où le titre de ces Mémoires – le sens de cet engagement. Les cas d’Annie Kriegel et d’Emmanuel Le Roy Ladurie reflètent bien la centralité du militantisme politique dans les récits de nombre d’historiens et d’historiennes passés par le communisme, qu’il s’agisse de Paul Veyne21, d’Alain Besançon, de Jean-Jacques Becker ou de Rita Thalmann. Il n’est dès lors pas étonnant qu’un autre récit dans le récit, celui de l’expérience vécue en mai 1968 soit si récurrent dans ces textes, par rejet22 ou au contraire par amusement et enthousiasme23.
7Jusqu’ici, rien ne semble distinguer les récits de soi selon qu’ils émanent d’historiens ou d’historiennes dont les préoccupations et les thèmes abordés montrent une grande proximité. Pourtant, à y regarder de plus près, certaines facettes biographiques des auteur-e-s, en particulier intimes, ne sont pas documentées de manière strictement identique dans les écrits d’historiennes et dans ceux de leurs collègues masculins.
Entre pudeur masculine et liberté de parole féminine ?
8L’historien américain Jeremy D. Popkin constate que, d’une manière générale, dans les écrits autobiographiques d’historiens, « on ne parle pas beaucoup d’amour, de mariage et de famille24 ». Dans les textes masculins, une certaine pudeur semble peser sur l’intime et la vie privée, quand ce n’est pas un véritable tabou.
Pudeur masculine…
9À travers les récits que certains donnent de leur vie, les historiens s’affichent avant tout comme des hommes publics réticents à ouvrir la sphère de leur intimité. Sans doute faut-il voir dans cette attitude un héritage de la professionnalisation, au xixe siècle, du métier d’historien, marquée par le refus du « je » et en quête d’une coupure totale entre l’homme et le savant, entre la vie privée et l’œuvre, entre l’individu et la recherche qu’il conduit. François Dosse rappelle combien « la part subjective, le pathos étaient laissés à la littérature, et l’historien devait au contraire s’en défier pour bâtir une discipline scientifique au seul service de la vérité, et au nom d’une communauté anonyme25 ».
10Pourtant, les créateurs des Annales eux-mêmes, puis Paul Ricœur, Henri-Irénée Marrou par exemple ont souligné la part incontournable de subjectivité historienne, tandis qu’avec les années 1980 et l’abandon progressif du paradigme structuraliste s’est peu à peu imposée la prise en considération du caractère nécessairement situé du discours savant, en particulier historien.
11Reste que s’il est plus facilement admis de parler de soi et de définir le contexte d’énonciation d’un discours scientifique, évoquer l’intime et la vie amoureuse demeure inconvenant ; renvoyer à son histoire familiale est en revanche, pour les professionnels de l’histoire, davantage admis. Une interrogation des écrits autobiographiques d’historiens – commune aux récents travaux sur la biographie historique, en pleine recrudescence dans un même mouvement de retour du sujet – consiste en effet à se demander où placer le curseur :
où placer la frontière entre la sphère de l’intime, du jardin secret, et la sphère publique, séparation qui n’est jamais vécue comme telle par personne tant l’imbrication est grande entre ces deux domaines ? Mais jusqu’où peut-on aller dans le dire ; peut-on se contenter dans cet exercice d’un mi-dire26 ?
12Le discours dominant consiste à dire que la vie personnelle des historiens n’a aucun intérêt ; sur le point de raconter son expérience à la tête de l’université de Nanterre en 1968, René Rémond justifie ainsi de prendre la plume par sa volonté de « formuler les enseignements d’une expérience singulière, [de] dégager la signification d’une aventure collective27 » : seule sa dimension collective confère à l’expérience personnelle de l’historien la légitimité à faire l’objet d’un récit ; sans cette possible généralisation, précise René Rémond, cet épisode « ne mériterait ni [qu’il] consacre quelques pages à le reconstituer, ni moins encore que le lecteur y arrête son attention28 ». Quelques années plus tard, invité à participer à l’expérience des Essais d’ego-histoire, l’historien redit son refus de se livrer à des « confidences sur l’intime de l’être29 ». Se pliant au même exercice, Georges Duby adopte une position plus claire encore : « Tout de suite, ce point capital : je ne raconte pas ma vie. Il est convenu que je n’exhiberai dans cette ego-histoire qu’une part de moi. L’ego-laborator, si l’on veut, ou bien l’ego-faber30. » En 2009, Jean-Jacques Becker suit la même ligne et termine Un soir de l’été 1942 en précisant « n’avoir pas voulu conter sa vie privée mais […] voulu dédier ses Mémoires à ses trois filles31 ». Inutile de multiplier les exemples : on l’aura compris, les historiens n’aiment pas parler de leur vie, encore moins de leur vie privée.
13Pourtant, les uns comme les autres évoquent, parfois longuement, des convictions personnelles, politiques ou religieuses qui pourraient sembler relever d’un domaine privé ; si René Rémond dit sa difficulté à parler de sa vie intime, il évoque en revanche dans le détail des convictions religieuses et surtout une vie spirituelle qui relève, avoue-t-il lui-même, du plus intime32. Certains n’hésitent pas à placer au centre de leur existence une vie familiale qu’ils mentionnent par allusions : Jacques Le Goff appuie sa réussite professionnelle sur son bonheur familial et conjugal : « un mariage heureux m’a apporté, écrit-il, stabilité et bonheur enrichis par la naissance de deux enfants33 », mais n’en dit guère plus et cette vie familiale, pourtant si chère, est absente du récit de sa vie. De la même façon, Jean-Pierre Vernant dit qu’entre ses textes et sa vie, « les choses se tiennent, elles sont tissées ensemble34 » mais refuse d’en dire davantage, tandis que Georges Duby avoue qu’en n’évoquant, dans son Essai d’ego-histoire, que « l’ego laborator », « l’essentiel est tu35 » et que René Rémond, soulignant la « chance » qu’il a « eue de connaître un vrai bonheur personnel36 » s’en tient là. La plupart des historiens en couple font l’éloge de leur épouse, présentée comme le pilier de leur vie, mais qui reste bien souvent une silhouette floue et traverse furtivement le récit de leur grand homme de mari.
14Un indice nous permet néanmoins d’imputer cette absence de la vie familiale, de la vie conjugale en particulier, avant tout à une volonté de cloisonner vie professionnelle et vie personnelle : c’est le cas très particulier de Jacques Le Goff, qui après la mort de son épouse, lui consacre un livre entier, qu’il qualifie ainsi : « un livre d’amour et un acte de mémoire37 » ; la centralité de la vie familiale et conjugale dans le parcours de l’historien apparaît ici comme une évidence absolue (le texte se termine sur ces mots : « Comment continuer à vivre sans Hanka ? ») mais Le Goff fait mine d’écarter le projecteur de sa personne et le porte vers sa femme, prise comme objet d’histoire. Pourtant, il le dit bien dès le début : c’est bien d’amour et d’un livre sans « l’objectivité d’un historien38 » qu’il s’agit ici et non d’une biographie distanciée. On pourrait ici parler d’un dédoublement de Le Goff, qui se présente dépouillé de son statut d’historien – pourtant sans cesse réaffirmé au long du texte – et donc autorisé à parler du plus intime. Ce texte reste néanmoins unique en son genre et la vie privée est abordée dans les récits avant tout lorsqu’un interlocuteur conduit, au cours d’une série d’entretiens, « son » historien vers ce terrain délicat ; c’est chose d’autant plus aisée qu’il s’agit d’évoquer une jeunesse parfois bien lointaine. Plutôt discret dans son essai d’ego-histoire, Jacques Le Goff se livre ainsi davantage dans le long échange avec Marc Heurgon qui constitue Une vie pour l’Histoire39 ; l’historien y évoque, à différentes reprises, sa vie familiale et notamment son mariage, ses enfants, sa découverte heureuse de la paternité, son bonheur de n’avoir pas une épouse universitaire, etc. Plus disert encore – sans doute parce qu’il revient sur une période éloignée de plus de trente, voire de quarante ans –, Alain Besançon s’interroge dans Une génération40 sur la nécessité ou non de parler de sexualité ; pour finir, il multiplie les allusions à ce sujet, en faisant le récit de ses amours et des désirs charnels ressentis avant de rencontrer son épouse. Ainsi, affirme-t-il assez crûment à propos de son adolescence : « Nous avions d’immenses envies fornicatrices, mais une faible culture amoureuse41 », tandis qu’à la même page, il avoue une certaine pudeur au sujet de celle qui est devenue et restée sa femme42 ; il se contente de résumer au plus court leur bonheur conjugal : « Nous nous mariâmes, nous eûmes beaucoup d’enfants : tel fut notre sort, et il y en a de pires43. » Seule la distance lève les tabous : les faits évoqués sont bien révolus et n’ont plus d’incidence sur l’homme qu’est devenu l’historien. Le jeune homme un peu libidineux est devenu un mari rangé, sans histoire !
15Dans l’ensemble, différents sujets restent peu abordés, voire absents des récits d’historiens qui leur accordent pourtant la prime importance dans leur vie, mais aussi dans leur travail, à tout le moins dans les conditions de sa réalisation. Au contraire, l’impression générale que suscitent les récits de vie d’historiennes est celle d’une plus grande liberté de parole et d’une moindre polarisation sur la carrière et les préoccupations professionnelles, tandis que deux pôles y sont plus présents : la vie amoureuse et/ou conjugale et les enfants.
… contre prolixité féminine ?
16Quelques-uns des textes autobiographiques d’historiennes étudiés apportent de nombreux éléments biographiques et relatent en particulier les expériences de mères et d’épouses de leurs auteures. L’historien américain Jeremy D. Popkin en fait le constat44 et donne l’exemple d’Annie Kriegel, très prolixe dans Ce que j’ai cru comprendre sur sa vie personnelle, son divorce, la naissance de ses enfants – thèmes au cœur des travaux des féministes et en particulier des historiennes féministes, desquelles Annie Kriegel prend toutefois ses distances. L’historienne, qui pourtant évoque, dès les premières lignes de ses Mémoires monumentaux, sa pudeur et sa « répugnance45 » à parler d’elle-même, ne manifeste apparemment aucune réticence à donner des détails sur ses amours, ses enfants et même ses accouchements. De même, Yvonne Knibiehler, comme beaucoup d’autobiographes, raconte son enfance, peint son milieu d’origine, puis évoque ses études. Mais elle propose aussi de longs développements sur son mariage et sa vie quotidienne de mère et d’épouse : de la gestion de l’argent du ménage46, de ses accouchements – sans rien masquer des douleurs ressenties47 –, de son émotion en découvrant son époux devenir père48, de son propre sentiment maternel et de ses mêmes regrets à propos de l’éducation de ses enfants (elle estime notamment avoir raté leur éducation sexuelle), le lecteur est entretenu avec précision. Yvonne Knibiehler comme Annie Kriegel nourrissent leur récit de détails de leur vie au quotidien et suscitent l’hypothèse d’une moindre autocensure des historiennes vis-à-vis de leur intimité. Même les moins prolixes, d’ailleurs, à l’instar d’Arlette Farge s’y laissent aller : l’historienne insère ainsi dans son livre d’entretiens avec le compositeur Jean-Christophe Marti des doubles pages personnelles, dont une consacrée à sa relation avec… le pain, sorte de métaphore du quotidien :
Nombre de mes amis ont été témoins d’une sorte de « panique » qui, paraît-il, me prend vers six heures du soir, quand je constate que je n’ai pas de pain à rapporter à la maison. Toujours besoin de m’arrêter devant une boulangerie. Derrière cela, il y a sans doute tout simplement le fait symbolique de devoir ramener le pain à la maison le soir, comme une bonne mère. On est loin ici du féminisme…49.
17À partir d’un corpus très différent, la professeure de lettres américaine Jane Marcus souligne l’effacement de la vie publique au profit de la vie privée dans les écrits personnels de différentes intellectuelles ou artistes, comme l’anthropologue et archéologue Jane Harrison, reconnue et citée tant par Frazer que par Lévi-Strauss ; Jane Marcus explique en effet que :
Comme figures publiques de la réussite intellectuelle ou artistique, les femmes dont il est ici question ont utilisé leur autobiographie pour montrer qu’elles étaient aussi des femmes, des êtres pour qui les relations et la vie commune étaient très importantes. Leurs succès ont été brillants, mais elles se montrent elles-mêmes dans la médiocrité de leur vie de femmes liées au monde par l’aspect ordinaire et la matérialité de leur statut50.
18Cette manière de se présenter comme une femme parmi d’autres et non seulement comme une intellectuelle reconnue semble fréquente dans les récits d’historiennes. Discrète sur sa vie d’épouse et de mère, Michelle Perrot écrit pourtant à plusieurs reprises à la première personne du pluriel, dans son essai d’ego-histoire, après avoir signalé son mariage en 1949 (« désormais, plus qu’avant, c’est « nous » qu’il faudrait dire51 »), manière d’associer en permanence son mari et de se positionner comme femme mariée, ce qu’elle évoque à différentes occasions. Elle termine son essai par une passation de relais à sa fille – mentionnée en cette seule occasion – en une jolie formule : « - Et maintenant, que vas-tu faire ? dit ma fille. - Et toi ? - À toi52. »
19Autre récurrence des écrits d’historiennes53, l’évocation d’un engagement féministe est présente tant au cœur du récit d’Yvonne Knibiehler – sous-titré de façon éloquente : « Mémoires d’une féministe iconoclaste » – dont il occupe près des deux tiers, que dans les entretiens d’Arlette Farge et Jean-Christophe Marti54 ; Michelle Perrot reconnaît, quant à elle, sa dette au mouvement des femmes qui lui a fait prendre, tardivement dit-elle, conscience de la centralité des rapports de sexe55. Dans Composition française, texte atypique, entre récit autobiographique et essai, Mona Ozouf se présente elle aussi comme « féministe » et se penche longuement sur la question du voile et de la parité56. Revenir sur cet engagement permet à certaines historiennes de mettre en avant la rupture que leur parcours constitue avec celui qui attend la plupart des femmes de leurs générations, mais aussi leur immixtion dans un milieu longtemps exclusivement masculin.
20Si certains sujets semblent plus facilement abordés par les historiennes que par leurs collègues masculins, ce que fait également apparaître une lecture comparative des textes est une plus grande part laissée, dans les écrits des historiennes, à une forme d’autoanalyse, ou du moins à une approche réflexive.
Autoanalyse, réflexivité, travail de documentation
21En dépit de ses réticences à parler d’elle-même – énoncées au début de ses Mémoires –, Annie Kriegel ne se contente pas de dire la gêne longtemps ressentie à l’idée de raconter sa vie : elle l’interroge, la tord et lui cherche une origine (héritage de son éducation ? habitude de discrétion dans le militantisme communiste ? surdité précoce ? nécessité pour toute femme de ne pas trop s’exposer ?) pour finalement la dépasser57, au point de consacrer près de huit cents pages à son passé… Texte exhaustif, d’une précision horlogère, qui se termine néanmoins sur de nouvelles interrogations non plus sur son parcours, mais sur la manière dont l’historienne l’a restitué : « En ai-je pour autant écrit le livre que je voulais écrire ? » ; « ai-je donné à chaque épisode et à chacun la part qui lui revenait », « ai-je respecté ce qui, ne m’appartenant pas devait être respecté58 ? » La même dimension réflexive est présente dans le texte de Michelle Perrot, qui parvient en peu de pages à expliquer la manière dont ses recherches se sont construites à partir de son expérience personnelle, en particulier son « sentiment “d’appartenir au camp des injustes”, comme le dit Mauriac », sentiment qui se manifeste à plusieurs reprises et qui, associé aux convictions religieuses de la jeune fille l’incite à aimer les ouvriers comme elle-même59 et à étudier leur sort. Éduquée dans le sens du sacrifice et de l’effacement, ayant toujours eu du mal à dire « je », l’historienne s’interroge : « peut-être ai-je fait de l’histoire pour ne pas parler de moi, voire pour ne pas y penser », restes d’une « éducation typiquement féminine » qui a marqué, dit-elle, « l’histoire que j’ai faite, même si je l’ai faite contre elle60 ». Yvonne Knibiehler aborde elle aussi ses Mémoires avec un souci d’analyse : elle s’interroge sur le bien-fondé des sujets abordés61, convoque ses proches pour discuter de l’authenticité de ce qu’elle avance, fait relire, corriger… Avec Rita Thalmann et Annie Kriegel, elle partage le souci de l’exactitude et un soin particulier apporté à étayer la mémoire par des recherches documentaires ; Annie Kriegel explique ainsi avoir puisé dans trente mètres linéaires d’archives privées et présente ses différentes sources en fin de volume, tandis que Rita Thalmann souligne que, si l’ouvrage ne comprend pas l’appareil de notes propre aux travaux scientifiques62, la mémoire y est néanmoins secondée par des recherches documentaires63.
22Cette dimension réflexive paraît assez bien répondre à la demande que Pierre Nora avait formulée à ses auteur-e-s pour les Essais d’ego-histoire64. Peut-être cette réflexivité est-elle suscitée par la volonté de ces historiennes de justifier leur place et d’expliquer comment elles ont pu conquérir ce bastion masculin… Sans doute est-ce en partie l’origine de quelques récurrences propres aux récits de soi d’historiennes. Pour autant, opposer souci de l’authenticité des historiennes et moindre réflexivité des historiens, ou même pudeur masculine et facilité des femmes à se livrer relèverait d’un simplisme grossier.
Des différences à relativiser
23Si les récits autobiographiques d’historiennes abordent plus volontiers la vie privée, ils restent, comme ceux des historiens, empreints d’une certaine discrétion et du désir de protéger le plus intime. Arlette Farge le dit tout net : « à travers mon écriture se tente un essai de vivre. Le reste n’appartient qu’à moi et à ceux qui m’entourent de près65 » et si la rencontre avec Jean-Christophe Marti se fait avec une « parole libre », elle demeure « loin des anecdotes biographiques66 ». Lorsque l’historienne consent à livrer quelques éléments biographiques67, c’est dans l’espoir de dépasser son propre cas personnel, tout récit (auto) biographique ne présentant d’intérêt, aux yeux d’Arlette Farge, que dans la mesure où il se transcende et atteint un certain niveau de généralisation68. Annie Kriegel énonce elle aussi, au début de ses Mémoires, ses réticences à se livrer et Rita Thalmann n’entend guère céder « aux tentations actuelles du sensationnel et des surenchères en tous genres69 ». Quant à Michelle Perrot, vingt ans après avoir confié ses difficultés à dire « je », elle confirme son souci de discrétion70. Toutes ont intériorisé l’impératif d’effacement de soi dans le métier d’historien-ne ; aussi, comme les hommes, elles éprouvent le besoin de se justifier de raconter leur vie et de rompre avec des décennies d’absence du sujet de la connaissance historique.
24Par ailleurs, si l’on a relevé quelques récurrences des récits de soi féminins, on ne saurait parler d’une écriture spécifiquement féminine ; comme le rappelle la chercheuse américaine Leigh Gilmore71, attribuer telles ou telles caractéristiques propres à l’écriture des femmes conduirait à l’édification de stéréotypes et à une homogénéisation hors de propos face à l’évidente diversité de ces textes. Diversité des textes d’historiennes, mais également d’historiens : si la pudeur n’est pas l’apanage exclusif des historiens, la réflexivité n’est pas plus celui des historiennes, comme en témoignent par exemple les écrits de Pierre Chaunu : dans son essai d’ego-histoire, l’historien lie étroitement le choix de son métier comme forme de lutte contre la mort et la mort de sa mère alors qu’il était enfant72 ; il met également en relation ses objets de recherches (la démographie, l’histoire religieuse) et ses expériences et convictions personnelles. Quelques années plus tard, Colère contre colère permet à l’historien d’aller plus loin dans loin dans l’analyse de son histoire : « À mi-chemin de cette autopsychanalyse, je découvre que tout se passe comme si je renouais avec la première enfance, l’enfance heureuse73 » puis : « J’ai presque honte de ces riens. Je veux seulement comprendre, me comprendre et expliquer74. » Cette diversité (de statut, d’ambitions, etc.) des récits d’historiens et d’historiennes rend leur étude délicate mais fait aussi toute la richesse de ces témoignages, notamment dans l’étude des rapports sociaux de sexe.
Des sources pour les études de genre
25Les récits autobiographiques d’historiens et d’historiennes sont de véritables mines documentaires pour quiconque s’intéresse aux rapports sociaux de sexe dans le monde intellectuel et universitaire français de la seconde moitié du xxe siècle ; ils permettent aussi de comprendre comment quelques femmes ont réussi à faire carrière, brillamment, dans un milieu encore très masculin et sous l’emprise persistante de représentations traditionnelles des rôles sociaux dévolus aux hommes et aux femmes, voire de sexisme.
Les récits autobiographiques d’historien-nes, reflets d’un état des rapports sociaux de sexe
26Les écrits des historiens étudiés ici laissent affleurer une conception clairement sexuée de la place des individus dans la société, dont les espaces sont hiérarchisés : aux hommes la prestigieuse sphère publique, celle de la carrière ; aux femmes, leurs épouses, compagnes, les mères de leurs enfants, l’espace ombragé du foyer et de la vie privée. C’est donc en toute cohérence avec cette conception de sphères cloisonnées que le récit du parcours professionnel des historiens, le seul autorisé à rester dans la lumière, évacue le plus possible l’intimité, les sentiments, le corps et même tout simplement les loisirs. Dans la tradition des Mémoires75, la vie publique et la vie professionnelle sont seules à pouvoir être légitimement racontées ; elles apparaissent comme des métonymies du masculin, comme les seuls témoins de la réussite individuelle.
27S’ils évoquent brièvement leur vie familiale et conjugale, nombre d’historiens rendent en revanche hommage au rôle joué à leurs côtés par leurs compagnes – dont certaines ont payé un lourd tribut en abandonnant leur propre carrière et toute ambition personnelle. En ce sens, les récits au masculin édifient de véritables monuments aux épouses sacrifiées.
Femme d’historien, femme sacrifiée ?
28Au cours de ses entretiens avec Marc Heurgon, Jacques Le Goff explique qu’à son arrivée en France, sa femme a très vite abandonné le projet d’exercer sa profession de médecin – elle a suivi en Pologne des études de pédopsychiatrie76 ; il considère comme une chance que sa femme ne soit ni universitaire ni historienne, qu’elle suive ce qu’il fait « avec affection » sans se considérer exclusivement comme « la femme du professeur Le Goff77 ». Dans Avec Hanka, Jacques Le Goff revient sur ce renoncement de son épouse qui, l’a-t-il appris avec soulagement de témoignages familiaux et amicaux, n’a nullement vécu ce choix comme un sacrifice : « Elle n’avait pas le sentiment, en n’exerçant d’autre métier que celui d’élever ses enfants, d’être une mère au foyer, avec tout ce que l’expression connotait d’asservissement et presque d’humiliation pour une femme78. » Il n’en reste pas moins que pour suivre son époux et élever ses enfants, Hanka a dû renoncer à ses propres ambitions professionnelles. Mais qu’elle en ait eu auparavant semble avoir constitué, pour son futur époux, un de ses attraits.
29De la même manière, Pierre Chaunu remercie à de nombreuses reprises son épouse pour sa disponibilité et pour le renoncement à sa propre carrière. Lorsqu’il évoque la création de la VIe Section de l’École des Hautes Études, il constate :
Nous sacrifions nos vacances de Pâques, ma femme y a passé ses nuits, renoncé à ses révisions. L’affiche lui coûtera l’agrégation mais tout est prêt à temps.
[Puis], puisqu’il était clair que l’École des hautes études m’était fermée, il me fallait songer à une thèse. Ma femme a donc sacrifié toute sa carrière – la partie interprétative de Séville et l’Atlantique est devenue ma thèse principale, Le Pacifique la complémentaire –, Fernand Braudel a assuré la publication de ces quatorze volumes et ma femme a été, à partir du 1er janvier 1955, la collaboratrice totalement bénévole de cette entreprise. [Il conclut] J’ai eu beaucoup de chance dans ma vie professionnelle. Celle d’une épouse qui a tout sacrifié, sans qui il n’y aurait eu ni Séville, ni le reste, ni rien qui vaille79.
30De mêmes formulations se retrouvent dans les autres textes autobiographiques de Pierre Chaunu80. Le parallèle est aisé avec Philippe Ariès qui consacre un (certes court) chapitre d’Un historien du dimanche à ses « influences conjugales » et y évoque les études d’histoire de l’art suivies par son épouse et qui l’ont fortement influencé lui-même ; il souligne également à quel point sa femme a été précieuse dans ses propres recherches, même s’il n’est ici pas question de réel sacrifice. Guillaume Gros, biographe de l’historien, souligne néanmoins le dévouement et même, dans les derniers temps de sa vie, l’abnégation de Primrose Ariès, soucieuse de favoriser le travail de son époux au point de lui cacher la gravité sa maladie, afin qu’il achève un de ses ouvrages dans la sérénité81.
31Dans les récits d’historiennes, en revanche, il n’est que rarement fait mention d’époux mettant en sourdine leur carrière au profit de celle de leur femme ; Annie Kriegel est l’une des seules à évoquer les efforts de son mari, Arthur, lorsqu’elle évoque les obligations des pères dans années 1950 :
Il est de fait que les pères des années 1950 n’étaient pas invités à partager les tâches domestiques, mais ils avaient à se dépenser sans barguigner – en heures supplémentaires, en travaux complémentaires – pour rapporter une paye qui assurât l’existence de toute la nichée. Il n’y a guère d’homme de cette génération (ni de couple : j’en garde à mon époux une inaltérable reconnaissance) qui ne conserve dans sa mémoire le souvenir amer du sacrifice de projets professionnels attrayants parce que ceux-ci auraient impliqué des risques ou des pertes qui auraient pu handicaper l’avenir des enfants82.
32Ce soutien marital s’accompagne toutefois de ponctuelles alertes qui doivent empêcher la jeune historienne de se laisser exclusivement absorber par ses préoccupations professionnelles :
Prise par l’intérêt ou l’urgence d’une recherche, j’ai parfois cédé au vertige, continuant à poursuivre, même à la table commune, ma réflexion solitaire. Mon mari, très fermement, m’a à chaque fois rappelée à l’ordre. Concilier « carrière » et maternité est une décision qui se tranche une fois pour toutes…83
33Évoquer le dévouement des épouses à l’accomplissement de la carrière des historiens n’équivaut guère à minimiser l’amour que se portent les couples évoqués. C’est au contraire parce qu’il s’agit de mariages heureux qu’il est plus intéressant d’y retrouver cette répartition des rôles : vouloir le bonheur de l’autre, c’est l’inviter à occuper la place qui lui convient le mieux, au soleil, pour les hommes, à l’ombre pour les femmes, quand bien même elles exercent une profession propre. La lecture de C’était un autre millénaire est à cet égard éloquente : elle peut aisément laisser croire que Madame Riché n’exerce pas de profession et si l’on découvre au détour d’une phrase que l’épouse de l’historien est angliciste, le rôle intellectuel que ces Mémoires lui attribuent est avant tout celui que définit pour elle le directeur de thèse Henri-Irénée Marrou dans un courrier adressé à son doctorant :
C’est maintenant à Mme Riché d’intervenir. Croyez-le bien, je parle par expérience. Il y a des historiens qui écrivent bien et ceux qui n’y réussissent pas trop ; les premiers sont ceux dont la femme relit leurs papiers et les fait passer à sa critique. Cela peut, à la limite, conduire à quelques scènes de ménage, mais littérairement le résultat est excellent…84
Des modèles familiaux très traditionnels
34Le modèle familial qui domine les récits d’historiens suit donc un schéma traditionnel : l’homme, le père et mari, est le principal pourvoyeur des revenus du foyer, la femme, épouse et mère, a pour charge principale l’éducation des enfants et la tenue du foyer. Si elles travaillent à l’extérieur, leur carrière est très secondaire et n’est pas mise en avant dans les écrits de leur époux. Bien souvent, le sacrifice de leur carrière tient à ce qu’elles se consacrent à celle de leur mari, dont elles assurent la réalisation et l’achèvement, de différentes manières : en s’occupant des enfants (Hanka Le Goff) et de l’intendance, des tâches domestiques, mais aussi des recherches fastidieuses (Huguette Chaunu cosigne parfois les ouvrages de son mari).
35Même lorsqu’elles parviennent à faire carrière et en font le récit en historiennes, les femmes sont souvent investies en surplus de ces besognes chronophages qui entravent leur propre activité professionnelle : ainsi Yvonne Knibiehler ne peut-elle commencer ses propres recherches et son parcours d’enseignante à l’université qu’une fois bien entamée l’éducation de ses enfants. Annie Kriegel estime quant à elle devoir sa carrière et sa vie sociale intense aux deux employées de maison à demeure et à l’aide d’une lingère pendant la moitié de la semaine85, en somme à son mode de vie bourgeois. C’est néanmoins elle qui a la responsabilité d’organiser et de gérer ces aides extérieures, qui sont davantage un palliatif des épouses actives que des maris, et ne sont pas envisageables par toutes les familles.
36L’articulation entre vie professionnelle et vie privée paraît ainsi plus délicate et exige, pour le moins, une négociation et des compromis. Elle suscite aussi l’impression pour ces historiennes d’être aux prises avec des injonctions contradictoires (être de bonnes mères et de bonnes enseignantes et chercheuses), quand les historiens donnent de leur vie une image d’homogénéité, y compris quand ils combinent plusieurs facettes (un fort engagement politique, par exemple). Le récit de soi peut apparaître pour les femmes comme le lieu où faire tenir ensemble tous les aspects de leur vie éclatée et en tensions. L’on comprend dès lors mieux que soient plus fréquemment abordés, dans les écrits au féminin, les aspects, parfois les plus matériels, de la vie quotidienne, tandis que les récits masculins échappent à ce type de préoccupations.
37Ces schémas familiaux renvoient au modèle que décrivait Christine Delphy86 en 1970, ce qui n’est guère étonnant, compte tenu des générations auxquelles appartiennent les historiens et historiennes évoqués ici : les femmes entrent, par le mariage, dans un système de domination, voire d’exploitation car elles exécutent un travail, des prestations domestiques en échange de leur entretien par leur mari. Si, pour Christine Delphy, ces prestations sont fonction des exigences masculines, alors certains de ces historiens peuvent apparaître comme particulièrement exigeants, puisque leurs épouses ne se contentent pas des tâches domestiques, mais jouent également un rôle plus direct dans le travail de leur mari, ce qui leur laisse bien évidemment encore moins de temps pour leurs propres activités. Par ailleurs, ces tâches sont d’autant plus lourdes que les enfants sont nombreux et qu’il n’y a pas d’aide de tierces personnes. Ainsi Pierre Chaunu, aux convictions natalistes sans cesse renforcées et farouchement hostile à l’avortement, développe une conception traditionnelle de la famille, large et prolifique ; son épouse se charge en effet d’élever leurs nombreux enfants, lourde mais nécessaire mission évoquée dans Colère contre colère : « Quant à ma femme, elle élèvera nos enfants avec mon seul salaire. Ses efforts ne lui seront pas comptés87. » Il ne suffit pas ici de brandir l’argument du conservatisme politique pour expliquer un type de fonctionnement domestique qui se retrouve, au contraire, dans des milieux progressistes et non religieux. Ainsi Jacques Le Goff reproduit-il en partie le modèle de ses parents : sa mère, professeure de piano, renonce à enseigner ; de la même manière, son épouse, formée à la médecine, n’exerce pas mais élève ses enfants. De même, l’épouse d’Alain Besançon, alors communiste, se cultive et étudie pour « faire plaisir » à son mari, mais s’occupe avant tout des quatre enfants du couple, nés entre 1956 et 1964, années dont l’historien se souvient avec émotion88.
38Bien peu de récits laissent place à une conception plus « moderne » du couple et des relations amoureuses. Celui de Paul Veyne en fait partie ; l’historien évoque plus fréquemment que ses collègues sa vie sentimentale, ses relations avec les femmes – pas seulement celles qu’il a épousées89 – ; dans son cas, pas d’épouses sacrifiées, mais des compagnes qui font carrière (universitaire, médecin…), ne semblent pas submergées par les tâches domestiques et d’éducation et, si Paul Veyne affirme avoir été formé » et fait carrière en partie grâce aux femmes – mais aussi « aux homosexuels et aux juifs, exception faite de René Char90… » – ce n’est certes pas en mettant les siennes à contribution ! Mais un tel modèle de relations hommes/femmes reste marginal dans les textes autobiographiques masculins évoqués jusqu’alors et la fréquente reproduction des schémas familiaux traditionnels y semble au contraire facilitée par la manière dont les femmes ont intériorisé la nécessité de renoncer à leurs propres ambitions et souffrent bien souvent d’un complexe d’illégitimité professionnelle.
39Dans son premier texte à caractère autobiographique, Mona Ozouf constate que
le travail intellectuel des femmes ne paraît jamais, à leurs propres yeux, doté d’une impérieuse nécessité. Elles sont peu à avoir, études achevées, élu leurs sujets, tracé leurs domaines et édifié autour d’eux les indispensables barrières de protection. Leurs itinéraires ressemblent à la vie ménagère : trois rangs à l’endroit, trois rangs à l’envers, le temps public mal séparé du temps privé, une confiance vacillante dans leurs propres entreprises. Sans compter la certitude – pas une ne l’a vraiment reniée – que les vrais accomplissements sont ailleurs91.
40Le doute sur leur légitimité à écrire et à exercer une profession intellectuelle s’inscrit, pour les femmes, dans une histoire longue, rappelée notamment par Béatrice Didier, citant les exemples de George Sand et Daniel Stern : « Écrire, c’est prendre le temps qui devrait être occupé par des travaux uniquement féminins92. » L’écriture n’est envisageable que s’il ne s’agit pas prétendre faire de la littérature et moins encore de devenir écrivain93. Au xixe et au début du xxe siècle encore, écrire est un métier d’homme. Aux femmes sont toutefois réservées quelques formes considérées comme secondaires et ne relevant pas de l’histoire littéraire (journaux intimes, chroniques, etc.)94. Ces représentations perdent certes de leur poids au fil du temps, mais elles continuent de peser, dans les milieux intellectuels comme ailleurs, et se combinent aux restes du cloisonnement des sphères hérité du modèle bourgeois du xixe siècle, pour entretenir un modèle sexué de distribution sociale, défavorable à la présence des femmes dans les professions intellectuelles, en particulier l’histoire.
Comment être femme dans un métier longtemps masculin ?
41Si l’ensemble des récits autobiographiques d’historiens et d’historiennes dressent un tableau de la profession dans la seconde moitié du xxe siècle95, ceux des femmes donnent à voir des réussites féminines dans un milieu longtemps masculin, mais également les difficultés surmontées.
42L’un des plus fréquents obstacles réside dans les réticences familiales face au désir de certaines jeunes filles d’entrer dans la profession. Pour les parents d’Arlette Farge, l’université n’est pas un choix sérieux : « Mes parents ne désiraient guère que j’entre à l’Université, parce qu’ils pensaient que le plus important pour moi était de me marier, d’avoir trois enfants, puis de devenir orthophoniste. » Les études de droit, « discipline sérieuse », seront tout de même tolérées96. Si la mère de Michelle Perrot redoute pour elle un avenir de vieille fille austère97, la lignée de femmes au foyer peu lettrées dans laquelle s’inscrit Yvonne Knibiehler est sans doute plus difficile à rompre et la mère de l’historienne manifeste une certaine inquiétude lorsque sa fille prend le chemin des études secondaires et surtout supérieures98. L’aide décisive vient au contraire souvent des pères, très présents dans l’éducation et les choix de leurs filles. Michelle Perrot dit ainsi sa chance de ne pas avoir été élevée « en fille » par un père très ambitieux pour elle et qui lui témoigne une confiance inébranlable99 ; il en va de même pour Yvonne Knibiehler, dont le père aurait souhaité un garçon et qui l’élève comme un fils, lui permettant notamment de ne pas étudier la musique, en particulier le piano, trop traditionnellement féminin et l’encourageant dans la poursuite de ses études : « J’ai compris très tôt, explique l’historienne, que le meilleur moyen de me faire aimer et estimer de lui c’était de bien travailler en classe100. » Pour Rita Thalmann aussi, même si son père meurt à Auschwitz avant qu’elle n’entame ses études supérieures, ce sont les encouragements qu’il lui a prodigués enfant, son désir qu’elle aille le plus loin possible qui poussent la jeune orpheline à reprendre ses études par correspondance au sortir de la guerre, puis à faire le choix de l’histoire101. Décidées à poursuivre dans une voie pourtant étroite, ces femmes sont des féministes convaincues102, voire militantes, ce qui explique la forte présence de cet engagement dans leurs récits. Ce sont d’ailleurs souvent leurs convictions qui leur permettent de s’affranchir des représentations sociales dominantes. Les historiennes qui se racontent semblent avoir réussi à articuler vie privée et familiale, parfois avec plusieurs enfants, et carrière. Elles restent néanmoins minoritaires et le savent. Leur récit a en ce sens valeur de témoignage ; comme le formule parfaitement Arlette Farge – et c’est ce qui la convainc de dépasser ses réticences et d’éclairer quelques facettes personnelles de son histoire –, il s’agit de « faire en sorte d’expliciter de façon simple comment se fait une vie d’historienne », d’en établir la possibilité, d’ouvrir la voie, en historienne « citoyenne et affrontée à la vie du monde103 », sans renier les mères, grands-mères, tantes, au destin tout différent, mais finalement rendu visible grâce à ces récits104.
43Si les récits (publiés) au féminin restent peu nombreux, c’est parce ces histoires de réussite le sont aussi, et, au-delà, parce que le nombre d’historiennes professionnelles demeure limité. En France, les femmes comptent en effet seulement 7 à 17 % – selon la période de spécialité – des professeurs d’histoire en 1980 et entre 22 et 32 % en 2005105. Dans le corpus à l’origine de cet article, cette proportion est encore inférieure. Faut-il l’expliquer par un moindre désir des historiennes de se raconter ? Pourtant les réticences sont, on l’a vu, partagées entre hommes et femmes. Doit-on incriminer un sentiment de légitimité plus fragile, en raison d’une faible présence féminine aux plus hauts niveaux de la hiérarchie universitaire française106 ? Cette présence limitée induit-elle des sollicitations moins pressantes des éditeurs à l’égard de femmes engagées dans une profession qui paraît mieux représentée par des hommes ? Quoi qu’il en soit, les historiennes qui racontent leur parcours se perçoivent comme autorisées à le faire car elles ont obtenu la même reconnaissance sociale que leurs collègues historiens. Leur exceptionnalité les y invite. S’écrire est le signe, d’une reconnaissance de la profession ; c’est aussi un outil précieux107 pour se construire ou se confirmer en sujets autonomes108. Mais finalement, comme leurs collègues, les historiennes s’appuient surtout, pour justifier leur choix de se raconter, sur la valeur testimoniale de leur récit. Dans leur cas, cependant, il a sans doute davantage valeur d’exemplarité, d’encouragement pour les autres femmes, dont la proximité de préoccupations est soulignée, quand les écrits d’historiens donnent d’eux-mêmes l’image d’une certaine déconnexion du quotidien et de ses trivialités, et tendent à les enfermer dans des sphères inatteignables et à déjouer toute valeur de modèle. C’est d’autant plus évident pour les lecteurs d’aujourd’hui que les conditions très favorables dans lesquelles ont fait carrière ces historiens sont révolues et qu’il est donc devenu impossible de s’identifier à eux. En ce sens, leurs textes constituent eux aussi des sources de premier plan de l’histoire intellectuelle française.
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Sources
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Notes de bas de page
1 René Rémond, Aimé Savard, Vivre notre histoire. Aimé Savard interroge René Rémond, Paris, Éditions Le Centurion, 1976.
2 Pierre Chaunu, Ce que je crois, Paris, Grasset, 1982.
3 Emmanuel Le Roy Ladurie, Paris-Montpellier, PC-PSU, 1945-1963, Paris, Gallimard, 1982.
4 Philippe Ariès, Un historien du dimanche d’après un entretien avec Michel Winock, Paris, Seuil, 1981.
5 Pierre Vidal-Naquet, Mémoires, Paris, Seuil, 1995 et 1998 ; Rita Thalmann, Tout commença à Nuremberg, Paris, Berg International, 2004 ; Annie Kriegel, Ce que j’ai cru comprendre, Paris, Laffont, 1991 ; Yvonne Knibiehler, Qui gardera les enfants ? Mémoires d’une féministe iconoclaste, Paris, Calmann-Lévy, 2007.
6 Mona Ozouf, Composition française, Paris, Gallimard-NRF, 2009.
7 Alain Corbin, Historien du sensible. Entretiens avec Gilles Heuré, Paris, La Découverte, 2000 ; Arlette Farge avec Jean-Christophe Marti, Quel bruit ferons-nous ?, Paris, Les Prairies Ordinaires, 2005 ; Pierre Chaunu, François Dosse, L’instant éclaté, Paris, Aubier, 1994 ; Pierre Chaunu, Éric Mension-Rigaud, Danse avec l’histoire, Paris, Éditions de Fallois, 1998.
8 Philippe Ariès, op. cit. ou Émile Girardet, Singulièrement libre, Paris, Perrin, 1990, d’après un entretien avec Pierre Assouline.
9 Une femme, Michelle Perrot, figure parmi les sept ego-historiens de Pierre Nora ; sur un corpus de plus d’une cinquantaine de textes publiés entre 1976 et 2012, à peine 15 % ont été écrits par des historiennes.
10 Pour un bilan plus ciblé sur l’écriture du quotidien et quelques exemples, cf. Agnès Fine, Isabelle Lacoue-Labarthe, Sylvie Mouysset, coord., Clio. Histoire et sociétés, mai 2012, no 35 « Écrire au quotidien ».
11 Si le débat sur l’existence d’une « écriture féminine » battait son plein en 1975-1976, il est aujourd’hui largement dépassé grâce aux travaux de Christine Planté et de Béatrice Didier qui montrent la diversité des écrits de femmes et mettent en avant le rôle des milieux sociaux, des origines culturelles, etc. Cf. Christine Planté, L’Épistolaire, un genre féminin ?, H. Champion, Varia, 1998 et Béatrice Didier, L’écriture-femme, Paris, PUF, 1981.
12 Merete Stistrup Jensen, « La notion de nature dans les théories de l’“écriture féminine” », Clio. Histoire, femmes et sociétés [En ligne], 11 | 2000, URL : http://clio.revues.org/index218.html
13 Damien Zanone, L’autobiographie, Paris, Ellipses, 1996, p. 44-48.
14 Ibid., p. 45-46.
15 Ibid., p. 47.
16 Philippe Lejeune, L’autobiographie en France, Paris, Armand Colin, 1998, p. 40-41.
17 Pierre Goubert, Un parcours d’historien. Souvenirs 1915-1995, Paris, Fayard, 1996.
18 Rita Thalmann, op. cit. Le projet ici est cependant avant tout de revenir sur l’expérience de la montée du nazisme et de l’antisémitisme en Allemagne puis en France.
19 E. Le Roy Ladurie, op. cit.
20 Benjamin Stora, La dernière génération d’Octobre, Paris, Stock, 2003.
21 Paul Veyne, Le quotidien et l’intéressant. Entretien avec Catherine Darbo Peschanski, Paris, Belles Lettres, 1995 ; Alain Besançon, Une génération, Paris, Julliard, 1987 ; Jean-Jacques Becker, Un soir de l’été 42… Souvenirs d’un historien, Paris, Larousse, 2009.
22 P. Chaunu, François Dosse, L’instant éclaté, op. cit.
23 P. Veyne, Le quotidien et l’intéressant, op. cit. ; Michelle Perrot, « L’air du temps », in Pierre Nora, Essais d’ego-histoire, op. cit.
24 Jeremy D. Popkin, « Ego-histoire and Beyond : Contemporary French Historian-Autobiographers », French Historical Studies, vol. XIX, no 4, fall. 1996, p. 1148.
25 François Dosse, Pierre Nora. Homo historicus, Paris, Perrin, 2011, p. 389.
26 Ibid., p. 393.
27 René Rémond, La règle et le consentement. Gouverner une société, Paris, Fayard, 1979, p. 11.
28 Ibid., p. 101.
29 R. Rémond, « Le contemporain du contemporain », in Pierre Nora, Essais d’ego-histoire, op. cit., p. 330.
30 Georges Duby, « Le plaisir de l’historien », ibid., p. 109-110.
31 J.-J. Becker, op. cit., p. 379.
32 R. Rémond, Aimé Savard, Vivre notre histoire, op. cit., p. 384.
33 J. Le Goff, « L’appétit de l’histoire », in Pierre Nora, Essais d’ego-histoire, op. cit., p. 327.
34 Jean-Pierre Vernant, La traversée des frontières, Paris, Le Seuil, 2004, p. 21 et suivantes.
35 G. Duby, « Le plaisir de l’historien », in Pierre Nora, Essais d’ego-histoire, op. cit., p. 109-110.
36 R. Rémond, Une mémoire française. Entretiens avec Marc Leboucher, 2002, p. 14-15.
37 Jacques Le Goff, Avec Hanka, Paris, Gallimard, 2008, p. 8.
38 Ibid., p. 9.
39 J. Le Goff, Une vie pour l’Histoire, avec Marc Heurgon, Paris, La Découverte, 1996.
40 A. Besançon, op. cit.
41 Ibid., p. 110-111.
42 Ibid., p. 278-281.
43 Ibid., p. 111.
44 Jeremy D. Popkin, « Egohistoire and Beyond : Contemporary French Historian-Autobiographers », op. cit., p. 1161.
45 A. Kriegel, op. cit., p. 12.
46 Y. Knibiehler, op. cit., p. 57.
47 Ibid., p. 65.
48 Ibid., p. 63.
49 A. Farge, op. cit., p. 74.
50 Jane Marcus, « Invicible mediocrity. The private self of public women », in Shari Benstock, éd., The Private Self. Theory and Practice of Women’s Autobiographical Writings, Londres, Routledge, 1988, p. 127 (traduction Isabelle Lacoue-Labarthe).
51 M. Perrot, « L’air du temps », in Pierre Nora, Essais d’ego-histoire, op. cit., p. 279.
52 Ibid., p. 292.
53 Hormis Annie Kriegel qui s’en défend et se montre virulente à l’égard des féministes des années 1970.
54 Arlette Farge revient sur cette forte conviction personnelle au sein d’un chapitre intitulé « Et les femmes dans tout cela ? », op.cit., p. 90-102.
55 Michelle Perrot, « L’air du temps », in Pierre Nora, Essais d’ego-histoire, op.cit., p. 292.
56 Mona Ozouf, op. cit., p. 252-255.
57 Annie Kriegel, op. cit., p. 11-12.
58 Ibid., p. 785.
59 Michelle Perrot, « L’air du temps », in Pierre Nora, Essais d’ego-histoire, op.cit., p. 274.
60 Ibid., p. 291.
61 Yvonne Knibiehler, op. cit., p. 19 par exemple, où il est question de la généalogie de l’historienne.
62 Contrairement à l’ouvrage d’Annie Kriegel, présenté selon les canons académiques.
63 R. Thalmann, op. cit., p. 10.
64 A. Kriegel présente d’ailleurs ses Mémoires comme son essai d’ego-histoire en retard et avec « quelques centaines de pages en trop », op. cit., p. 11.
65 A. Farge, op. cit., p. 15.
66 Ibid., p. 8.
67 Cf. par exemple dans l’entretien qu’elle accorde à Laurent Vidal, « Arlette Farge, le parcours d’une historienne », Genèses, no 48, septembre 2002, p. 115-135.
68 A. Farge, op. cit., p. 180.
69 R. Thalmann, op. cit., p. 10.
70 Michelle Perrot, séminaire IHTP, « Métier d’historien », 12 décembre 2008, « L’écriture historienne : une écriture de soi ? ».
71 Cf. préface de Leigh Gilmore, Autobiographic. A Feminist Theory of Women’s Representations, Ithaca, Londres, Cornell University Press, 1994.
72 D’où le titre de son essai d’ego-histoire : « Le fils de la morte », in Pierre Nora, op. cit., p. 61- 107.
73 P. Chaunu, Colère contre colère, Paris, Seghers, 1991, p. 57-58.
74 Ibid., p. 59.
75 Voir à cet égard l’ouvrage Jean-Louis Jeannelle, Écrire ses mémoires au xxe siècle. Déclin et renouveau, Paris, Gallimard, 2008, en particulier p. 13.
76 J. Le Goff, Une vie pour l’Histoire, avec Marc Heurgon, Paris, La Découverte, 1996, p. 134.
77 Ibid., p. 137.
78 J. Le Goff, Avec Hanka, op. cit., p. 77.
79 P. Chaunu, « Le fils de la morte », in Pierre Nora, op. cit., p. 87.
80 Id., Colère contre colère, op. cit., p. 93-94, p. 112-113, etc., mais aussi dans Pierre Chaunu, Éric Mension-Rigau, Danse avec l’histoire, Paris, Éditions de Fallois, 1998, p. 73 ou encore P. Chaunu, François Dosse, L’instant éclaté. Entretiens, Paris, Aubier, 1994, p. 69 par exemple.
81 Guillaume Gros, Philippe Ariès, un traditionaliste non-conformiste, Villeneuve d’Ascq, Presses Universitaires du Septentrion, 2008, p. 252.
82 A. Kriegel, op. cit., p. 634.
83 Ibid., p. 665.
84 Pierre Riché, C’était un autre millénaire. Souvenirs d’un professeur de la communale à Nanterre, Paris, Tallandier, 2008, p. 109.
85 A. Kriegel, ibid., p. 659.
86 Christine Delphy, « L’ennemi principal », Partisans, numéro spécial « Libération des femmes année 0 », juillet-octobre 1970, no 54-55, p. 157-172.
87 Pierre Chaunu, Colère contre colère, op. cit., p. 118.
88 Cf. ainsi les belles pages où il évoque les réveils nocturnes des bébés et le plaisir de se lever la nuit pour recoucher sa première fille « toute molle et chaude contre mon cou », op. cit., p. 317.
89 Le pluriel est ici révélateur : dans les cas précédents, le couple est inscrit dans la durée ; c’est l’histoire d’une vie. Au contraire, Veyne mentionne même, avec un certain humour, ses aventures extraconjugales, y compris tarifées (cf. Paul Veyne, Le quotidien et l’intéressant, Entretien avec Catherine Darbo Peschanski, Paris, Les Belles Lettres, 1995, p. 25-26).
90 Ibid., p. 5.
91 Mona Ozouf, « L’image sur le tapis », L’école de la France. Essais sur la Révolution, l’utopie et l’enseignement, Paris, Gallimard, 1984, p. 7.
92 Béatrice Didier, op. cit., p. 58.
93 Monique de Saint-Martin relève que « l’écriture peut, selon les cas et les circonstances, être présentée comme un gagne-pain, comme un passe-temps, comme une thérapie ou comme dotée d’un objectif didactique, l’édification de la jeunesse ou comme instrument au service d’un mouvement ou d’un courant de pensée », « Les “femmes écrivains” et le champ littéraire », Actes de la recherche en sciences sociales, vol. LXXXIII, juin 1990, p. 56.
94 Cf. I. Lacoue-Labarthe, « L’écriture de soi au féminin, un refuge subversif », Tumultes, no 36, mai 2011, p. 113-132. Sur l’écriture quotidienne des femmes, voir Clio. Histoire, femmes, sociétés, « Écrire au quotidien », op. cit.
95 Cf. Le Débat, « Autour de l’ego-histoire », no 49, 1988/2.
96 A. Farge, op. cit., p. 32-33.
97 M. Perrot, « L’air du temps », in Pierre Nora, Essais d’ego-histoire, op.cit., p. 247.
98 Y. Knibiehler, op. cit., p. 47.
99 M. Perrot, ibid., p. 244 et 247.
100 Y. Knibiehler, op. cit., p. 49.
101 R. Thalmann, op. cit., p. 81 puis 182 et suivantes.
102 Excepté Annie Kriegel cf. note 53.
103 Arlette Farge, op. cit., p. 7.
104 Les Mémoires d’Yvonne Knibiehler sont exemplaires à cet égard : s’ils font l’histoire d’une rupture avec le mode de vie des femmes des générations passées, ils rendent dans le même temps un bel hommage à quelques figures féminines qui seraient, sans cet ouvrage, restées à jamais dans le silence de l’oubli, cf. op. cit., p. 16-20 ; p. 30 ; p. 32…
105 Cf. l’étude d’Emmanuelle Picard, « Les historiens français, 1800-2005, Perspectives d’enquête », présentée le 16 mai 2008, lors du séminaire de l’IHTP, « Faire de l’histoire aujourd’hui. Lectures de xxe siècle ».
106 Pour les deux sections d’histoire du Conseil national des universités, explique Fabrice Virgili, 27 % des professeurs sont des femmes et 41 % des maîtres de conférences, au début des années 2000 ; mais en 1965, période où la plupart des historiennes évoquées ici commencent leur carrière, cette proportion était plus basse encore : respectivement de 2,5 et 11,5 % (Fabrice Virgili, « L’histoire des femmes et l’histoire des genres aujourd’hui », Vingtième siècle, no 75, 2002, p. 7-8 et p. 11).
107 Sur le caractère performatif de l’autobiographie, voir Leigh Gilmore, Autobiographic. A Feminist Theory of Women’s Representations, Ithaca, Londres, Cornell University Press, 1994, p. 25.
108 Voir notamment Shari Benstock, dir., The Private Self. Theory and Practice of Women’s Autobiographical Writings, London, Routledge, 1988, p. 37 ; l’ouvrage souligne que le soi (« self ») se construit notamment par l’écriture autobiographique et n’est en rien ce qui doit être atteint par elle. Voir aussi Donna C. Stanton, « Autogynography : Is the Subject Different ? », in Donna C. Stanton, The Female Autograph. Theory and Practice of Autobiography from the Tenth to the Twentieth Century, Chicago, London, The University of Chicago Press, 1987.
Auteur
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Isabelle Lacoue-Labarthe
Sciences-Po Toulouse, LaSSP, EA 4175
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