Chapitre 7. Castra et paroisses : les limites de l’incastellamento
p. 167-240
Texte intégral
1L’annexion de l’église au sein du castrum ne se systématise qu’après 1150 et se généralise au xiiie siècle en Baronnies, dans un contexte de concurrence entre bourgs castraux et bourgs prieuraux.
2En effet, dans le second tiers du xiiie siècle, 59 % des castra qui ont généré un bourg castral abritent un lieu de culte. Les châteaux ayant engendré la naissance d’un bourg castral représente 50 % sur le nombre total de castra. Dans certains castra dont les vestiges ont aujourd’hui disparu, le vocable de l’ancienne église désigne encore l’emplacement du castrum : Dulions (Saint-Mathieu), Sigottier (Saint-Michel), Montmorin (Saint-Martin), Montfroc (Notre-Dame). Malgré une diversité de formes prises par la parrochia castri, les églises situées dans le territorium castri sont plus nombreuses que les églises édifiées à l’intérieur des remparts (trois à quatre par mandement) ; ces dernières échappent, dans de nombreux cas, à la domination des seigneuries laïques qui doivent composer avec l’ancienne division territoriale : la paroisse.
3La présence de castrum hagionyme soulève la question de la prééminence ou non de l’église sur le château qui a adopté comme nom le vocable de cette dernière. L’emprise d’un grand nombre de ces églises dans le réseau monastique invite à s’interroger sur l’incidence du prieuré sur la formation d’un village désigné cependant sous le terme de castrum, que ce dernier abrite ou non un château. Quelle notion recouvre alors cette appellation ?
4Les relations politiques entre pouvoirs laïcs et monastiques, l’analyse de la morphogenèse de ces villages que nous dénommerons "bourg-prieuraux", pour les distinguer des bourgs castraux nés sous la dépendance d’un château, permettent d’apporter quelques éléments de réponses et certaines pistes de recherche.
La réussite du château ou l’absorption de la paroisse
"L’église castrale", une notion introduite au xiie siècle
Un problème de terminologie
5Le château est un point de concentration de l’habitat qui bénéficie, dans la majeure partie des cas, du culte paroissial desservi par une église placée sous l’étroite dépendance du château et située le plus souvent intra-muros : "l’église castrale" (Fournier 1962 : 471) se distingue d’églises restées à l’extérieur de l’ensemble fortifié mais qui ont néanmoins d’étroites relations avec le castrum. (Il s’agit, le plus souvent, d’églises funéraires de la famille seigneuriale, églises situées à l’extérieur de l’enceinte et éloignées de plus de 100 m). Elle se distingue également d’autres paroisses qui échappent à l’emprise du castrum et concurrencent, au sein du territorium castri, le service curial de l’église castrale. L’emploi exclusif en Baronnies, du terme de parrochia pour des églises situées (à une exception près) dans la première extension de l’enceinte du bourg castral, souligne néanmoins la reconnaissance, voire la primauté de l’église castrale dans le service du culte paroissial.
Quelques exemples significatifs
6Quatre-vingt-douze églises sont mentionnées au xiie siècle (43 églises sont attestées dans la première moitié du xiie siècle et 49 le sont dans la seconde moitié). Seules dix étaient déjà mentionnées au xie siècle.
7La documentation du xiie siècle rassemble essentiellement des confirmations papa les de biens aux abbayes. Les trois abbayes qui bénéficièrent de donations sont bénédictines. Sur ces quatre-vingt-douze églises, seules huit sont signalées, de façon très explicite, comme dépendant très étroitement du castrum. (Séderon : Sancta-Maria de castro, Creyssint : Sancta Maria de castrum, (1178, Ms 2401), Ollon : dîme du castellum (env. 1117, C. R. p. LXIV) ; Mévouillon : Sanctus Eregium in castro, (1095 CSV n° 840 ; 1115 CSV). Trois d’entre elles sont désignées sous l’appellation d’ecclesiacastri (Pierre longue, Esparron) ; la spécificité paroissiale de l’église castrale est mentionnée dans seulement trois exemples ; deux sont qualifiées de parrochialis de castro (Sainte-Marie à Mollans-sur-Ouvèze, Saint-Siméon à Beauvoisin, Bibliothèque Inguimbertine Ms 514, année 1122) et une seule est appelée parrochia castri (Cairanne Ms 2401 f° 160). Elles ne représentent cependant pas les seules paroisses des Baronnies. Le terme de parrochia est employé dans le cas où il existe dans la même localité une autre église située à l’extérieur de l’enceinte. L’église Saint-Andéol est confirmée à l’abbaye Saint-André de Villeneuve par la bulle de Calixte II, avec l’église castrale de Cairanne ; l’église Sainte-Marie du castrum de Mollans figure, dans le même acte, aux côtés des églises Saint-Pierre et Saint-André. Néanmoins, aucune église n’est mentionnée aux côtés de l’ecclesia parrochialis Saint-Siméon de Beauvoisin.
8L’église Saint-Michel de La Penne, citée dès 1122, est mentionnée en tant qu’église castrale seulement en 1178 ; cette spécificité soudainement soulignée, peut soit s’expliquer par la naissance du castrum entre les deux dates, soit permettre de déstinguer cette église de Notre-Dame-Les-Aspirants. L’usage, au xiie siècle, du terme parrochia uniquement pour une église castrale remet en cause le rôle paroissial des autres églises paroissiales dont la fonction n’est pas spécifiée.
9Comment se traduit dans le parcellaire, cette nouvelle complémentarité de l’église et du château au sein du castrum ?
L’église castrale, sa place au sein du parcellaire
10Dans 70 % des cas, l’église occupe une position privilégiée à la jonction du donjon et du bourg castral, ou s’implante sur le rempart (ces deux types d’implantations sont aussi nombreux l’un que l’autre. La position de l’église a pu être appréciée dans quarante et un exemples). La position dominante de l’église par rapport au château ou centrale par rapport au bourg castral est plus rare (14 %). Il existe également un moyen terme ; l’église s’implante légèrement en contre-bas de l’emplacement du donjon mais dans une zone excentrée voire opposée au village. Son emplacement a le plus souvent été prémédité et dépend de celui du château. Les chefs-lieux de domaines en offrent quelques exemples (Montauban, Saint-Quentin, Mévouillon, Saint-Arey). A Montauban et à Mévouillon, l’église se situe à la jonction du château et du village. On retrouve également ce cas de figure dans un des châteaux neufs (Châteauneuf-de Chabre). Certaines églises prieurales, édifiées sur le rempart, adoptent une situation dominante (Lagrand, Lemps, Arpavon). D’autres églises s’adaptent au tracé de l’enceinte du bourg castral, ne respectant pas forcément une orientation du chevet à l’est (à Sainte-Jalle, l’église prise dans une première extension du rempart n’est pas orientée). Elle concourt à sa fortification par la présence de hauts murs aveugles ou très peu ouverts sur l’extérieur (Lagrand, Lemps, Arpavon, Sainte-Jalle (?), Sahune) ; si la plupart ont un chevet plat, l’église d’Arzeliers présente une abside semi-circulaire, qui en ressaut par rapport à la courtine, est le symétrique des tours de flanquements des autres angles du rempart. L’intégration de la chapelle castrale de Cornillon dans une tour de flanquement rappelle ce modèle. Les situations sont relativement diversifiées en fonction du relief omni présent (Ollon), ou de la proximité de voies de circulation (Séderon). La topographie parfois contraignante dicte l’emplacement de l’église et du bourg castral nettement en contrebas de l’éperon (Serres, Les Pilles, Orpierre). Les deux pôles sont reliés par des remparts construits dans une pente abrupte.
Doc. 28 : Parcellaires, églises sur le rempart (Lemps, Lagrand)

Doc. 29 : Orpierre, bourg castral

Doc. 30 : Les Pilles, bourg castral

Doc. 31 : Parcellaire du bourg castral d’Orpierre

Légendes
Temps d’extensions
A - xiiie siècle
B - Tour de flanquement
C - Eglise actuelle
1 - Remparts
2 - Tour de flanquement
3 - Eglise actuelle
4 - La Grande Charrière
5 - Bourg
6 - Château
Doc. 32 : Parcellaire du bourg castral de Serres

Légendes
Temps d’extension
A - xiie-xiiie siècle
B - Seconde moitié xiiie siècle
C - xive siècle
D - xvie –xvie siècle
1 - Emplacement du château
2 - Eglise saint Arey
3 - Notre-Dame de Bonsecours (chapelle saint-Nicolas)
4 - Le Portalet
5 - Porte Saint-Claude
6 - Bourg Reynaud
7 - Place des Auches
11Dans un deuxième cas de figure et dans un contexte topographique similaire, l’église restée à l’extérieur a été englobée dans l’enceinte du castrum suite à une extension du rempart.
Doc. 33 : Parcellaire du bourg castral de Nyons

Légendes
Temps d’extention du bourg castral
A - xiie siècle B - xiiie siècle C - Fin xiiie-xive siècle D - xive siècle E - xive-xve siècle
1 - Tour Randonne xiiie siècle 2 - Tour xiiie siècle 3 - Château delphinal
4 - Château du Bas Moyen Age
12L’église Saint-Vincent à Nyons n’est incluse dans le parcellaire du bourg castral qu’à partir de la fin du xiiie siècle ou au début du xive siècle. Les courtines se sont alignées sur le chevet de l’église, dont un des côtés constitue l’embrasure nord de la porte de la Pomme qui donne accès au bourg ou faubourg initial.
Doc. 34 : Parcellaire, bourg castral de Valréas

Légendes
A – Enceinte
B - xiie siècle
C - xiiie siècle
D - xive siècle 1 - Eglise Notre-Dame de Nazareth
13A Valréas, la régularité exemplaire des différents temps d’accroissement du bourg castral au plan radio-concentrique, centré sur la "tour Ripert", trahit la situation extra-muros de l’église Notre-Dame de Nazareth, édifiée dans la première moitié du xiie siècle ; située à proximité et en léger contrebas, à l’ouest de la Tour Ripert, elle est englobée dans la seconde enceinte constituée dès le premier quart du xiiie siècle (Charte de franchise de 1231). L’adjonction de bas-côtés, entre la fin du xiie et le début du xiiie siècle, ne serait pas sans rapport avec son annexion de la nouvelle extension du bourg castral. Un certain nombre d’églises demeurent néanmoins aux portes du castrum sans jamais avoir été englobées dans l’enceinte néanmoins aux portes du castrum sans jamais avoir été englobées dans l’enceinte (Saint-Pierre du Revest, Saint-Julien de Ferrassières (1143), Saint-Martin du Poët-Sigillat, Saint-Michel de Rochebrune, Orpierre, Sainte-Catherine de Saléon ?). Les quatre premières sont des églises datées de la fin du xie et du début du xiie siècle, par les textes ou l’analyse monumentale. L’existence relativement précoce de ces deux églises permet de s’interroger sur leur antériorité probable par rapport au château. Au Poët-Sigillat, le bourg castral fait office de trait d’union entre deux centres d’attraction majeurs mais étroitement liés : la pérennité de l’un dépendant étroitement de l’autre. A Rochebrune, l’église, édifiée à côté des vestiges du donjon, occupe l’extrémité nord de l’éperon mais n’est pas reliée aux remparts du village. Au xiiie siècle, l’église Saint-Pierre du Revest-du-Bion restait, topographiquement, nettement dissociée du bourg castral mentionné pour la première fois en 1255. « On en conserve le prix-fait daté du 6 mai 1546 », (Barruol 1981 : 107). Néanmoins cette dernière figeait le parcellaire d’un bourg castral regroupé qui "excluait" l’église Saint-Pierre de l’ensemble fortifié. A Ferrassières, l’église Saint-Julien se situe à quelques cinquante mètres d’une butte tronconique, naturelle dont la plateforme sommitale est ceinturée d’un cordon de moellons et de tegulae ; ces indices archéologiques permettent d’envisager la présence très probable du château sur cette éminence occultée par un cimetière apparemment récent. (Le site castral de Séderon présente également de nombreux fragments de tegulae). A Orpierre, l’église Saint-Julien, fut construite en 13941. Le parcellaire du bourg castral au tissu très serré ne permettait pas l’édification de l’église au sein des remparts. Sans doute à défaut de place, elle s’implanta tout près. Cette proximité de l’église vis-à-vis des remparts souligne néanmoins la cohésion des divers pôles centralisateurs de l’habitat dont le château constituait l’élément majeur.
14Dissociée, l’église s’intégrait néanmoins dans le prolongement de la trame du parcellaire, attirant peu à peu l’habitat qui "glissait" progressivement du château vers le lieu de culte, implanté le plus souvent dans un endroit plus facilement "constructible". Bien que restée hors les murs, l’église "détournait" ou plus exactement dictait l’orientation du développement du bourg castral. Elle n’en demeurait pas moins étroitement dépendante du château.
Les chefs-lieux
15Sur les quarante-huit bourgs castraux qui abritent l’église paroissiale, cinq sont des chefs lieux de domaines des différentes branches de la lignée, (Mévouillon, Montauban, Serres, Lachau, Le Buis) et trois font office de places-fortes principales qui ont relayé ou complété ces chefs-lieux (Valréas, Nyons, Sainte-Jalle). Le chef lieu de domaine s’impose non seulement comme place-forte principale mais il offre la possibilité de desservir le culte au sein de ses remparts. Le regroupement de ces fonctions au sein du castrum de Montauban traduirait par là-même une création spontanée, destinée à asseoir le pouvoir et l’emprise territoriale de la branche des Montauban face au chef-lieu voisin de Mévouillon. La place prééminente de l’église au sein du castrum se traduit dans la disproportion de l’église du Buis par rapport au village et de son emplacement pratiquement au centre du village. Le Buis semble traduire très nettement cette évolution de la conception du castrum, du donjon à l’enceinte-villageoise. Un ensemble fortifié situé dans la partie septentrionale du bourg castral, à proximité du couvent des Dominicains construit au xvie siècle intra-muros, semble pouvoir être identifié cependant au fortalitium des Mévouillon. Le couvent aujourd’hui, divisé entre plusieurs maisons, abrite une vaste pièce voûtée en berceau semi-brisé et à arc doubleaux soutenus par des chapiteaux-consoles dont l’architecture peut être datée du xiiie siècle par comparaison avec les églises de Lemps et le réfectoire de Saint-André-de-Rosans.
Doc. 35 : Console du couvent des dominicains de Buis(-Les-Baronnies)

16Cette pièce voûtée est comprise dans les bâtiments de l’actuel Village Vacances Familles aménagé en grande partie dans le couvent des Dominicains qui remplaça le couvent édifié extra-muros et commandité par les Mévouillon à la fin du xiiie siècle. Elle a été postérieurement divisée en deux niveaux. Constituée aujourd’hui de deux travées, elle se prolongeait plus à l’ouest, comme le soulignent l’arrachement de chapiteaux-consoles et la présence d’arc latéraux en plein-cintre visibles dans les murs délimitant une cour intérieure. S’agissait-il d’une chapelle castrale ou d’une salle de réception ? La question reste à l’heure actuelle ouverte. Les Mévouillon encouragèrent l’édification d’églises dans leur domaine.
17En 1263, ils commanditaient trois églises paroissiales sous le vocable de Saint-Dominique à La Roche-sur-Le-Buis, à Reilhanette et à Mollans (AD 38 B 3642, il ne semble pas que cette volonté testamentaire ait été suivie d’effets).
18Le rayonnement des chefs-lieux sur les castra environnants a-t-il été un frein pour la réussite de ces derniers ? La prééminence des chefs-lieux de domaine ne semble pas avoir empêché le développement du service paroissial dans les castra périphériques qui en dépendaient étroitement. Ces castra "secondaires" et majoritaires, forteresses avancées des chefs-lieux, s’ordonnent en un réseau de cellules autonomes qui rassemblent fortifications et églises castrales au sein de leurs remparts. Autour de Mévouillon, les castra d’Aulan, de Séderon, de Vers et du Poët-en-Percip ont réussi à absorber la paroisse. Les castra de Beauvoisin, La Penne, Propiac et Mérindol abritent fonctions défensives et paroissiales. Les conditions d’édification des églises castrales sont mal connues en Baronnies. L’exemple de La Roche-sur-le Buis, documenté par une charte de franchise de 1282, souligne l’étroite relation entre les habitants du castrum, le seigneur et leur "cause commune" : l’église paroissiale ; pour la construction de l’église, les habitants sont tenus de charrier les pierres extraites des carrières du seigneur (Vincent 1874). En 1295, Raymond de Mévouillon emprunte à un marchand la plus grosse part de l’argent nécessaire à la construction de l’église ; l’ensemble de la communauté n’a eu qu’à fournir le reste (Vaillant 1987 : 120-121).
19Un phénomène communaux chefs-lieux de domaines et aux castra majeurs est ce lui du développement d’une chapelle castrale en leur sein. (Entendons par "châteaux majeurs", les châteaux où la lignée résida et signa un nombre d’actes importants).
Les chapelles castrales
20Les mentions de chapelles castrales sont assez rares en Baronnies et posent un problème d’identification, leurs vocables restant anonymes (Gardelles 1988 : 132). Aux xiie et xiiie siècles, seule la mention capella castri atteste son existence. Les vocables de ces chapelles dont il ne subsiste que de rares vestiges sont en effet connus seulement à partir du xive siècle.
21Deux sont mentionnés au xiie siècle (Lazer, Sahune, BM 38 R 7906/ 665 f° 5), trois au xiiie siècle (La Roche-sur-Le-Buis, Sainte-Jalle, Mison), et deux autres au xive siècle, (Saint-Maurice-sur-Eygues, Visan).
22Il faut également prendre en compte sept autres sites. L’extrémité sud-est du château de Cornillon abrite une pièce rectangulaire terminée par une abside semi-circulaire qui été englobée dans une tour de flanquement.
Doc. 36 : Buis-Baronniers Bourg castral

Légendes
1 - Tour (donjon)
2 - Couvent des dominicains xive-xviie siècle
3 - Eglise Sainte-Marie-et-Saint-Trophine
4 - Place des arcades
5 - Porte des Frères Prêcheurs
6 - Porte de Beauvoisin
7 - Porte du marché
8 - Portalet
9 - Porte Nord
10 - Rue des juifs
11 - Maison : porte à arc semi-brisé
12 - Rue de Four
13 - Rue derrière les Béals
14 – Pont des mensonges
Temps d’extension
A - 1er castrum
B - Bourg castral fin xiiie-début xive siècle
C – Rempart xive siècle
23Il serait tentant de l’identifier à la chapelle Saint-Jean citée dans la confirmation des biens de l’abbaye de l’Ile-Barbe par le pape Lucius III en 1183, aux côtés de l’église Saint-Michel implantée en contrebas de l’éperon. Les chapelles d’Aulan et de Mérindol, datées des xviie et xviiie siècles, ont peut-être été réédifiées sur l’emplacement d’une première chapelle. En 1490, la forteresse de Serres abrite une chambre de la chapelle (AD 38 B 3132, B 3125). Un acte de réparation du début du xvie siècle fait allusion à la chapelle Saint-Nicolas « Item le couvert de Saint Nycollas ay trouvé recouvert de... sandolles... », année 1511, (AD 38 B 3134 f° 196).
24Le chefs-lieux des domaines des branches de la lignée (Mévouillon, Sainte-Jalle, Mison, Serres) et les seigneuries ecclésiastiques (Lazer, Cornillon) abritent le plus souvent une chapelle castrale. Certains châteaux "secondaires", chef lieu de "sous-branches" (La Roche-sur-le-Buis) ou de petites baronnies existant au xive siècle (Sahune), ont aussi leur chapelle. La présence de la chapelle castrale est non seulement liée au statut du château mais également à l’importance du propriétaire. Le transfert à la papauté au xive siècle des castra de Visan et de Mollans-sur-Ouvèze et l’annexion delphinale du castrum de Saint-Maurice-sur-Eygues a engendré la naissance tardive d’une chapelle castrale en ces trois localités. La multiplication des chapelles castrales apparaît comme un phénomène relativement tardif, excepté dans les seigneuries ecclésiastiques.
25A Mison, Sahune et Sainte-Jalle, l’église paroissiale intra-muros du castrum et la chapelle castrale se confondent (Gardelles 1988 : 133). La capella castri n’est alors pas strictement privée.
26Si à Mison une chapelle castrale est très nettement attestée dans deux inventaires de biens du xive siècle, seule l’église du castrum (restée anonyme, AD 13 B 1087) est citée au xiiie siècle sans évocation de chapelle. A Sainte-Jalle, un curé assure le culte dans la chapelle castrale au xive siècle (1366, VIII B 233 f° 56 v°). Si la chapelle castrale abrite les cérémonies propres aux familles seigneuriales (mariage de Galburge de Mévouillon en la chapelle castrale de La Roche-sur-Le-Buis), elle ne leur est pas toujours exclusivement réservée. Le culte paroissial pour l’ensemble du bourg castral y était sans doute parfois aussi rendu. Cette intégration du service paroissial dans le castrum et également dans la forteresse elle-même, est une marque de l’emprise du château sur le territoire environnant.
27A l’intérieur du castrum, la chapelle castrale a pu également être doublée par une église castrale, ou inversement venir s’y ajouter. En 1263, Raymond de Mévouillon souhaite fonder une église paroissiale en l’honneur de saint Dominique à La Roche-sur-le-Buis, à Mollans et à Reilhanette (AD 38 B 3642) ; ces trois églises n’ont vraisemblablement pas été édifiées. A Mollans-sur-Ouvèze, un enfeu dans la grande salle du château coupé par une fenêtre à traverse xve siècle, suggère la présence d’une chapelle castrale dans le donjon dès le xive siècle. (Une niche à arcature trilobée, dont un des écoinçons est décoré d’un aigle, symbole de l’évangéliste saint Jean, permettrait d’identifier cette pièce à la chapelle castrale Sainte-Anne dont le souvenir est encore évoqué dans un procès du début du xviiie siècle. L’excroissance orientale faisait alors office de chœur).
28Cette chapelle est venue s’ajouter à l’église castrale Sainte-Marie mentionnée dès le xiie siècle. Le vocable de sainte Catherine est très couramment adopté au xive siècle par les chapelles castrales ; sur les huit chapelles castrales connues par les textes en Baronnies, quatre portent ce vocable qui a parfois remplacé l’ancienne titulature (Saint-Maurice, Mison). A Mison, la chapelle castrale Saint-Julien attestée en 1303 est devenue en 1377 la chapelle Sainte-Catherine (AD 13 B 422, année 1303 ; AD 13 B496, année 1333, AD 13 B 182, année 1377). Le nouveau vocable pouvait dans certains cas adopter celui de l’autel principal. En 1303, la chapelle castrale Saint-Julien de Mison abritait en effet, l’autel Sainte-Catherine et l’autel Saint-Jean. Les chapelles castrales qui assurent le culte pour les habitants du castrum, voire du territorium castri, doivent également s’imposer vis-à-vis d’autres églises qui coexistent à l’extérieur de l’enceinte du castrum (prieuré séculier Saint-Christophe de La Roche-sur-Le-Buis, 1388 ; Saint-Michel de Cornillon-sur-l’Oule). La chapelle castrale pouvait être un simple oratoire (Mollans-sur-Ouvèze), une pièce située dans une tour de flanquement ou un corps de bâtiment distinct du donjon (Sahune et Mison). La question de la chapelle castrale, encore peu abordée pour elle-même, se caractérise par son étroite dépendance vis-à-vis du castrum. Lieu de culte pour la famille seigneuriale et plus rarement pour la paroisse du bourg castral, elle se situe dans tous « les châteaux majeurs, siège d’une seigneurie châtelaine ou d’un pouvoir de ban » (Debord 1988 : 31). Portée tardivement à notre connaissance par notre documentation (xive siècle), elle s’impose comme le résultat de la réussite du château et non comme un facteur de développement de l’enchâtellement.
29Le schéma trop restrictif d’une église ou d’une chapelle castrale détenant le monopole du service curial, dans le castrum ou du territorium castri, doit être nuancé.
Doc. 37 : Sainte-Jalle, façade est d’une maison construite sur le rempart

Réussites et déplacements : des nuances
Sahune
30Sahune, situé en aval du débouché des gorges de l’Eygues, occupe une zone de carrefour entre les "hautes-terres" alpines et la plaine du Nyonsais. Les contreforts méridionaux du Rocher du Bramard et la portion de la riche plaine qui s’étend jusqu’à l’Eygues attestent, par la présence de très nombreuses tegulae, une occupation gallo-romaine dense, de cette portion nord-est de la commune.
31Le prieuré Saint-Jean s’implanta dans cette vaste combe verdoyante drainée par le torrent de Merderie, quartier qui garde son nom ; une ferme située au pied du Bramard, au lieu-dit la Buse, abrite encore les vestiges du chœur, à chevet plat, édifié à l’aide de pierres de taille calcaire soigneusement appareillées.
Doc. 38 : Sahune, église Saint-Jean, détail de l’arc triomphal et de l’imposte moulurée

32Cette contruction xiie siècle présente au nord les traces visibles de l’arc triomphal qui a été muré. La nef a disparu. Le chœur a été voûté à l’aide d’un berceau semi-brisé qui retombe sur un cordon à section rectangulaire. Cette voûte est renforcée à l’est par un arc doubleau qui retombe sur des chapiteaux-consoles. Attesté comme dépendance de l’abbaye de l’Ile-Barbe au xiie siècle et figurant dans la liste des églises du Petit Diocèse de Sisteron dès la fin du xie siècle, ce prieuré fut vraisemblablement une des fondations de l’abbaye de Saint-May, implantée à 5 km en amont des gorges.
33Dans la commune de Montréal-Les-Sources, à quelques 2,5 km au sud-est de ce prieuré Saint-Jean, l’église Saint-Julien, dépendance de l’Ile-Barbe est également édifiée sur un lieu occupé à l’époque gallo-romaine ; des sépultures et des tegulae sont visibles en surface à la périphérie de la chapelle.
Doc. 39 : Carte de Sahune, occupation du sol du xie au xiiie siècle

34« A une date inconnue, ce prieuré fut uni à celui de Saint-Jean sous un prieur unique qui sur le revenu de la dîme, devait faire assurer le service divin à Sahune et à Montréal », (Vandamme 1984 : 101).
Doc. 40 : Sahune, église Saint-Jean, détail de l’intérieur, voûte à berceau semi-brisée

Doc. 41 : Sahune, église Saint-Jean, détail de la console

35Il ne subsiste, comme à Saint-Jean, que l’abside du chœur et l’arc triomphal. L’église Saint-Pierre (non localisée) faisait également partie des prieurés détenus à Sahune par l’abbaye de l’Ile-Barbe.
36Sur l’autre rive du torrent de Merdaric, le castrum de Sahune s’est fixé sur un contre fort de montagne barrant la vallée au sud ; à l’écart des terres cultivables, il s’agrippe à un éperon barré, pointant vers la sortie des gorges et domine remarquablement le cours de l’Eygues, à 512 m d’altitude ; il est sur un itinéraire qui permet de rejoindre la vallée de l’Ennuye au niveau d’Arpavon, par un petit col situé sous le rocher des Fées, à 1 km au sud-ouest du castrum. Un acte de 1684, semble y faire encore référence : « La vigne qui est au-dessus du grand chemin qui va à Arpavon et de même la vigne au-devant du château », (Notaire Estienne de Colombe AD 26 6005). Ce col est étroitement contrôlé par le site du Châtelard occupé par une bastide.
Doc. 42 : Sahune, vestiges du château, courtines et tour de flanquement sud-est

37L’église Saint-Michel, citée dès la fin du xie siècle aux côtés de l’église Saint-Jean (toutes deux dites églises du castellum), correspond à la capella castri mentionnée dès 1142 comme dépendance de l’Ile-Barbe. Aucune charte ne fait plus allusion avant le xviie siècle au vocable de l’église "devenue" capella castri (« l’église Saint-Michel de l’enclos dudit chastel », inventaire des biens de Blanche de Périssol, mars 1684).
38L’église ou chapelle castrale dont il subsiste d’imposants vestiges occupe l’extrémité orientale de l’éperon, en position légèrement inférieure au château proprement dit (elle a été reconvertie en résidence) ; un couloir aménagé dans une des failles de la roche à l’ouest de la chapelle sépare cette dernière du donjon ; il permet de rejoindre le village étagé dans la pente en contre-bas de l’éperon. L’enceinte du castrum vient se raccorder à l’angle nord-est de l’église et délimite une zone cimetériale comprise entre ces deux édifices ; sa construction à l’aide de petits moellons calcaires régulièrement assisés et sa voûte en berceau semi-brisé qui retombe sur un cordon de pierre au profil en quart de cercle, rattache cette église à la fin du xiie siècle, voire au début du xiiie siècle. Elle correspond sans doute à l’église mentionnée dans le pouillé de 1274. Son chevet plat, percé d’une série de trous de boulins marque le troisième temps d’extension de cette église ; deux autres chevet successifs, en forme d’abside avait, en effet, pu être vus lors de travaux de restauration.
Doc. 43 : Chevet de la chapelle castrale et courtine est

39Ces trois agrandissements du chœur, qui eurent lieu sans doute entre le xie et le xiiie siècle, traduisent une croissance du bourg castral et une réussite du château. Le mur sud de la nef de la chapelle castrale présente au contact de l’arc triomphal des fragments de fresques, figurant une patte d’animal à grosses griffes que l’on pourrait peut-être identifiée à la patte du dragon que terrassait l’archange saint Michel.
40Parallèlement le prieuré de plaine se maintint jusqu’au xviie siècle. En 1424, suite aux réclamations des habitants, « le prieur Hugues Chapus règle le quart des réparations aux église s», (Van Damme 1984 : 26). En 1605, Antoine Mayolli reçoit les églises Saint-Michel, Saint-Jean, de Sahune et Saint-Julien de Montréal. A l’occasion de la nomination de Pierre, prieur de Saint-Jean, en 1617, et de sa prise de possession de l’église paroissiale, nouvellement édifiée : « Messire Elzias Bernard le mène vers l’ancienne église de Sahune appelée église de Saint-Michel ; là il prend le sieur Pierre par la main droicte et après entrée et sourtie, le fait mettre à genoux au-devant du lieu où soullait estre le grand autel et illec faict dévotement réciter l’oraison dominicalle et assoir au costé proche dudit autel. Les deux hommes se disposent à reproduire les mêmes solennités dans l’église où se célèbre à présent le divin service et y faire le sonnement de cloche mais ils la trouvent fermée à clef... De là sans divertir les deux hommes s’acheminent en une aultre église appelée Saint-Jean, un peu éloignée du lieu, où estant le sieur Bernard fait comme au-dessus, à part qu’il baize l’autel de saint-jean qui est encore debout. Ils en font de même à l’autel Saint-Georges ou au moins en l’endroit où il souloit estre » (Vandamme 1984 : 43).
41Une des chambres du château adopta également le vocable de saint Georges (Notaire Not. 6050 f° 110) qui fut repris au xviie siècle, par une église fondée dans le bourg castral en contre bas de l’éperon ; en 1601 un chasal est cédé par le prieur à la commune pour y édifier une église neuve (AC Sahune FF 1, 1, 14).
42En 1603, un prieur dessert encore la paroisse et se fait aider d’un curé pendant seulement deux ans (Vandamme 1984 : 42).
Mollans-sur-Ouvèze
43Mollans-sur-Ouvèze, à l’extrémité sud-ouest des Baronnies, entre les deux chefs-lieux de canton, de Vaison-la-Romaine et de Buis-les-Baronnies, à mi-distance des localités vauclusiennes d’Entrechaux, de Faucon, et des communes drômoises de Propiac et de Pierrelongue, constitue aujourd’hui une commune de 1 996 ha, drainée par le moyen cours de l’Ouvèze. L’est de la commune est occupé par l’extrémité occidentale des plis préalpins est-ouest. L’ouest est composé de riches plateaux cultivables délimités au nord et au sud par les torrents respectifs de l’Eyguemarse et du Toulourenc, affluents de l’Ouvèze. Les limites communales se superposent aux anciennes frontières qui séparaient ce castrum du comtat Venaissin. Elles suivent le cours de deux affluents de l’Ouvèze dont le confluent délimite l’extrémité sud-ouest de la commune et la frontière avec le département du Vaucluse.
44Ce territoire a été très tôt et densément occupé. (Dans l’extrémité sud-ouest de la commune, entre Ouvèze et Toulourenc et à proximité du prieuré Saint-Pierre, un hypogée atteste une occupation préhistorique ; à l’autre extrémité un oppidum, implanté au lieu-dit le Châtelard, domine très nettement en amont de l’Ouvèze le village actuel. Les plaines et plateaux révèlent en prospection la présence d’une occupation du Bas-Empire très étendue notamment dans la partie occidentale de la commune). Le village actuel réparti de part et d’autre d’un pont jeté sur l’Ouvèze, au débouché des plis montagneux vers la vaste plaine occidentale, comprend, sur la rive droite, l’ancien bourg castral dominé par un imposant donjon quadrangulaire (xiiie-xive siècle). Cette concentration de l’habitat auprès d’un pôle défensif implanté au contact des plis montagneux et de la plaine, résulte d’une longue et progressive évolution, de la structuration d’un terroir. La présence de plusieurs cours d’eau (Toulourenc, Ouvèze) favorisait un territoire compartimenté et une multiplication des cellules de peuplement.
45La villa de Mollans, attestée au xe siècle, s’étendait dans la plaine sur la rive droite de l’Ouvèze à un kilomètre à l’ouest du village actuel. L’église Saint-Marcel, fondée sur une occupation du bas-Empire (comme le souligne la prospection de surface), occupait le centre de ce riche terroir cultivable ; cet édifice, à nef unique et abside orientée a été reconverti en maison d’habitation ; les murs construits à l’aide de moellons régulièrement assisés, ont été légèrement surélevés. Cette église a en effet été restaurée 1695 ; la confrérie de Saint-Marcel s’adressait en ces termes à l’évêque : « leur dévotion les a porté à achepter des matériaux pour faire restablir et édifier de nouveau la chapelle de Sainct-Marcel titulaire de la dite paroisse ne voulant pas y faire travailler sans votre permission », (AD 84 6 G 18 f° 232, ou Colonnat 1987 : 11).
46Aux xie siècle et xiie siècles, deux prieurés dépendant de l’abbaye de Villeneuve-lès-Avignon s’implantent sur l’autre rive de l’Ouvèze, en position légèrement dominante, à 1,5 km au sud-ouest du village actuel, sur un terroir précédemment occupé au Bas-Empire. Deux maisons, bien que très remaniées, situées aux quartiers Saint-Pierre et Saint-André, abritent les vestiges de ces deux dépendances ; de ces deux sites, la vue s’ouvre largement au sud-est sur le débouché des gorges du Toulourenc.
47A 262 m d’altitude, le quartier Saint-Pierre à l’abri d’un chicot rocheux de safre compris entre le cours de l’Ouvèze et le Toulourenc, sur l’extrémité sud-est d’un plateau, domine la plaine alluviale du Toulourenc. Le chemin de Saint-Pierre accède à une ferme, située à la croisée de chemins ; elle correspondait à l’emplacement du prieuré attesté dès 1014 dont il subsiste quelques vestiges ténus. Cet édifice a été implanté sur un site gallo-romain comme l’attestent les nombreuses découvertes effectuées dans ce quartier à l’occasion de prospections de surface. La parcelle n° 878 présente de nombreuses tegulae dans la partie médiane du champs en bordure de la voie communale. Y ont également été trouvés des fragments de marbre, une pierre d’une dizaine de mètres d’épaisseur et d’un diamètre d’une quarantaine de centimètres, un énorme fragment lapidaire monolithe, comportant une rainure interne de 3 cm. Il se situe vraisemblablement dans l’axe d’un mur visible par temps de sécheresse au ras de l’herbe ; ce mur orienté nord-sud pointe en direction de la parcelle n° 878, et à mi-distance de cette dernière. Un Mercure en bronze avait été trouvé à la limite du quartier Saint-Pierre et de celui de la Jonche par la mère de l’actuel propriétaire. Il a été vendu au musée de Vaison.
48Une zone d’inhumation du Bas-Empire voire de l’Antiquité tardive a été repérée à proximité et sur le pour tour de la ferme (fouilles de Y. Girard : des tombes à coffre de tegulae en bâtière avaient été dégagées, il y a plus de cinquante ans à l’occasion de découvertes fortuites effectuées lors de divers travaux d’aménagements ; plus récemment, l’une d’entre-elle fut fouillée. Des ossements ont également été retrouvés au nord de la ferme, vers la réserve d’eau, ainsi qu’à proximité de l’angle nord-est de l’édifice). Un puits de 9 m de profondeur est situé à 5 m de la "façade" sud de la tour.
Doc. 44 : Mollans-sur-Ouvèze, occupation du sol aux xie-xive siècles

49Un canal qui part depuis l’entrée des gorges du Toulourenc au pont Vieux, passe à proximité, au nord de la ferme. En 1014, Constans et son épouse Teucia, Isnard et sa femme Béatrix cédaient à l’abbaye de Villeneuve-lès-Avignon, l’église Saint-Pierre située dans le "château" de Mollans, ou plus vraisemblablement dans le castrum et le castellum de Mollans (Manteyer n° 108, charte, aujourd’hui perdue résumée par Polycarpe de La Rivière au xviie siècle).
50Il est difficile de se prononcer sur l’identification de Saint-Pierre ; s’agit-il de Saint-Pierre du Toulourenc ou de l’église située avec Saint-Marcel près de la rivière de l’Ouvèze et qui n’apparait qu’une seule autrefois, dans cette charte de 1122 ? (Méd. Cécc. Ms n° 2401, f° 163 v°). La donation par Constansce même jour d’un manse au "château" de Sainte-Colombe, à l’abbaye Saint-André de Villeneuve-lès-Avignon, permet peut-être d’envisager la seconde hypothèse en raison de la localisation probable du château de Sainte-Colombe dans la commune de Faucon, près de la chapelle portant ce vocable qui, juchée sur un plateau défendu par des falaises rocheuses, domine Saint-Germain de Faucon. On retrouve également l’hagiotoponyme de Sainte-Colombe dans la commune de Propiac voisine. Dans les deux cas le "château" de Sainte-Colombe appartenait à un terroir situé sur la rive droite de l’Ouvèze. « Il est possible que ce castrum du début du xie siècle ait occupé le sommet rocheux en position dominante par rapport au bassin de l’Eyguemarse », (Bois 1993 : 152).
51En 1119, l’église Saint-André figure aux côtés de l’église Saint-Pierre du Toulourenc, dans une bulle papale rédigée en faveur de l’abbaye de Villeneuve-lès-Avignon. L’extrémité occidentale de la colline de safre qui surplombe Saint-Pierre au nord était encore désignée en 1835 par cet hagiotoponyme. Ce dernier est aujourd’hui englobé dans le quartier voisin du Moustier. Cette colline située à un kilomètre à l’est du confluent du Toulourenc domine au nord, à 302 m d’altitude, le cours de l’Ouvèze. Sont visibles depuis cette hauteur : la chapelle Saint-Marcel, le bourg castral de Mérindol perché à 634 m d’altitude, le bourg castral de Mollans et le site du "châtelard" (oppidum). Le chemin de Saint-André (nom porté sur le cadastre de 1835 qui correspond sur celui de 1994, à l’ancien chemin) dessert une maison aux murs très épais, composée de deux corps de bâtiment qui adoptent un planen L ; l’une des ailes abrite un escalier à vis qui se développe dans une tourelle. La maison correspond à la parcelle n° 802 (Section C2). Les éléments architecturaux trop succints pour s’assurer de la présence effective des vestiges du prieuré, (hypothèse cependant entre tenue par la tradition orale), ne permettent pas de préciser les limites précises de cet établissement monastique entourée de terrasses cultivables qui aurait été édifié sur une éminence à moins de 50 m à vol d’oiseau du prieuré Saint-Pierre.
52La naissance de ces deux prieurés sur l’autre rive gauche de l’Ouvèze, n’a pas évincé l’église Saint-Marcel encore attestée en 1122 ; les cours d’eau, points de référence des quartiers, constituaient très vraisemblablement les limites de l’aire d’extension hypothétique de ces premières paroisses. Dès le xie siècle, le castrum ou territorium castri englobait un large territoire préalablement structuré par un ensemble de paroisses qui résistent malgré la présence d’une église castrale attestée dès 1119 et connue en 1122 sous le vocable de sainte Marie (Méd. Cécc., MS 2401). L’influence du château sur le territoire environnant semble, en un second temps, se "rétracter", sur la rive droite de l’Ouvèze. Juché sur un éperon barré au débouché de la plaine, le castrum s’affirme néanmoins comme une place forte stratégique majeure.
53L’église sainte-Marie s’impose comme l’ecclesia parrochialis de castro (Bibliothèque Ing. MS n° 514). Son vocable est conservé par l’actuelle église Notre-Dame de la Lauze, située dans le village en contre-bas du château et reconstruite à la fin du xviiie siècle sur l’emplacement d’une église bâtie en 1607 et consacrée en 1636 (Colonnat 1987 : 6).
54L’église Sainte-Marie très vraisemblablement implantée au Moyen Age, au contact de la basse-cour du donjon et du village favorisa le développement d’un bourg castral et tendait à reléguer les autres églises à un rang secondaire. L’acte de dispense accordée, le 13 décembre 1245, à Almuse de Mévouillon, femme de Dragonet de Montauban, par le pape s’effectue à Mollans en l’église de Sainte-Marie, (AD 38 B 4086) ; l’acte de franchise accordée, le 16 des kalendes de juin, par Raymond de Mévouillon aux habitants de Proyas, est signé à Mollans en cette même église, (AD 38 B 3943 f° 10°). Le testament de Raymond de Mévouillon stipulant en 1263 la fondation d’une église paroissiale à Mollans en l’honneur de saint Dominique n’affirmait-il pas l’autorité du pouvoir seigneurial sur le temporel religieux pris sous l’étroite dépendance du castrum (AD 38 B 3642) ?
55Par ailleurs, une rue qui monte au château porte l’hagiotoponyme Saint-Estève, église mentionnée dès le xive siècle (BM 38 R 80 T. V n° 446, ou 2 Mi 44 f° 416) et dont il ne subsiste au début du xviie siècle, que "quelques fondements" sur un sol servant de cimetière. Dans un procès intenté en 1601 par l’hôpital de Mollans, il est reproché à la dame de Camaret d’avoir planté à l’insu de l’hôpital, des mûriers sur le sol resté vacant ; en effet cette dernière en revendique la propriété en avançant qu’il s’agit de la chapelle castrale ; puis elle se rétracte en vertu des visites pastorales présentées par la communauté qui situe cette chapelle castrale en un autre lieu non précisé « … S. Estienne, c’est-à-dire le sol contentieux qui a toujours conservé le nom de l’Eglise qui y estoit contruite et qui est différent du vocable de l’Eglise du chasteau qui estoit Saint-Anne comme il résulte des visites produites par la dite Dame » (AC Mollans FF ANT. 1661 : 53).
56En 1401 le prieur avait fait construire le presbyter en cette église Saint-Estève. Cette église Saint-Etienne signalée à « 400 pas du château et qui en était séparée par des maisons » était sans doute au xve siècle, l’église d’une « Paroisse ou de Secours » (AC Mollans FF ANT. 1790)2. En 1401 une procédure (rappelée en 1601) chargeait le prieur de « faire le praesbitaire de la dite Eglise de siècle Etienne… ce qui présuposait que la nef de la mesme Eglise avoit été construite par la Communauté et que l’entretenement d’icelle estoit à sa charge ».
Doc. 45 : Parcellaire du bourg castral de Mollans-sur-Ouvèze

Légendes
A - Enceinte du château
1 - Château
2 - Corps de bâtiment
3 - Corps de bâtiment secondaire du château
B - Basse-cour
6 - Chapelle xviie siècle
C - Second temps d’extension
4 - Eglise Sainte-Marie
5 - Rue Saint-Estève
D - Second temps d’extension
7 - Pont xviie siècle
E - Rive gauche de l’Ouvèze (Marquisat de Toulouse)
57En dépit d’une situation attestée au bas Moyen Age, le nombre important d’édifices religieux sur une même commune invite à s’interroger sur l’existence d’une pluralité de paroisses au sein même du territorium castri et de leur concurrence effective avec l’église castrale.
58En 1227, le terroir de Mollans abrite en effet les quatre églises, Saint-Pierre, Saint-André Saint-Marcel et Sainte Marie (église du castrum de Mollans) confirmées à l’abbaye Saint-André de Villeneuve-lès-Avignon (Méd. Cécc., Ms 2401 f° 163 v°).
59Le prieuré Saint-Michel mentionné en 1334 et attesté comme un prieuré séculier en 1388 venait s’ajouter à cet ensemble complexe :
« Item in eodem loco (mollanis) est prioratus secularum beati Michaelis habet infra locum annexam ecclesiam beati Stephani valet 25 florenos tenetur preposito beate Marie de Donis in quinque solidos viennensis », (BM 38 R 80 T. V n°446, ou 2 Mi 44 f° 416).
60Implanté sur une bande de terre délimitée par les deux ravins de Pontillard et de Pisse-Rouille, à 300 m au nord du castrum, en position légèrement dominante, il correspond aujourd’hui à une « chapelle » située au milieu du cimetière qui a été rebâtie en 1710 par les héritiers de Pierre d’Urre ; ce dernier avait laissé dans son testament un leg de 300 livres pour la réparation de la chapelle en ruine et sa réédification « à une grandeur moyenne et proportionnée », (Requête par Vincent Favier à l’évêque de Vaison, ou Colonnat 1987 : 18, note 15).
61En 1334, il est précisé que la dîme se percevait « infra dictorum prioratum ». Au xive siècle, des censitaires ont passé des reconnaissances au prieur et non à un curé (terrier du prieuré de Saint-Michel daté du 4 septembre 1379, d’après des notes de 1764). La visite effectuée, le 18 juin 1401, par M. de Beaujeu, maître des œuvres-pies du Dauphiné et commissaire en cette partie mentionne qu’il y avait un prieur régulier, et encore un curé, un secondaire et un clerc, (Répliques… 1764 : 14, ou AD 2625 G divers, diocèse de Vaison AD 26 25 G, diocèse de Vaison).
62Saint-Pierre et Saint-Michel représentaient les deux prieurés réguliers. « Le peuple étoit plus nombreux dans la paroisse Saint-Pierre qui abritait un curé et un secondaire. Saint-Michel était une paroisse distincte et totalement séparée », (Réplique 1764 : 14, ou AD 26 25 G divers, diocèse de Vaison). En 1388, les églises Saint-André, Saint-Marcel et Notre-Dame des Anges, actuelle chapelle située à la sortie des gorges du Toulourenc, étaient les annexes "annexas" du prieuré Saint-Pierre (BM 38 R 80 n° 446 t. V, ou 2 Mi 44 f° 416 v°).
63La vocation de l’église saint-Michel ne se réduisait pas à une simple fonction funéraire. Un testament daté de 1479 signale la présence d’un curé à Saint-Michel et d’un autre en l’église Notre-Dame ; Jacques Chanu, daté de 1479 ; il souhaite être enseveli dans le cimetière de Saint-Michel et ordonne une célébration après son décès de dix-huit messes, neuf dans l’église Saint-Michel par le curé de cette église et neuf dans l’église de N-D de la Lauze par le curé correspondant, (AC Mollans GG7 ou Colonnat 1987, n° 4 : 5).
64Les habitants du terroir et du bourg castral de Mollans bénéficiaient-ils au xiie et xiiie siècles de la même liberté de choix de leur paroisse qu’au xvie siècle ? En 1502, « une transaction passée entre les deux prieurs précise aux Mollanais qu’ils auront le choix de faire baptiser leurs enfants et de se marier dans celle des églises qu’ils souhaitent sans aucune contradiction » (AP Mollans. Mémoire pour Messire Favier, p. 7, Colonnat 1987 : 5). Cet acte régularisait, semble-t-il, une situation de fait.
Barret-sur-Méouge
65Le dossier de Barret-sur-Méouge, commune située à l’adret de la montagne de Chabre, soulignenon seulement la réussite de l’enchâtellement par l’implantation de deux castra regroupant villages et églises castrales, sur des axes de communications majeures, mais il pose aussi et surtout la question de l’incidence d’un réseau paroissial et prieural dense, sur le développement de cet enchâtellement dans un terroir anciennement humanisé.
66Présenté partiellement à l’issu d’un colloque (Estienne 2001 : 311-320), ce site a depuis bénéficié d’un diagnostique archéologique et historique plus approfondi dans le cadre d’interventions de sauvetage programmé3.
67La commune actuelle de Barret-sur-Méouge, située en amont des gorges de la Méouge sur les deux rives du torrent, dans un paysage largement, ouvert abrite deux castra issus d’une dissociation topographique liée à la présence d’une coseigneurie répartie entre les Mévouillon et une branche cadette des Lachau4. Implantés sur la rivée gauche, aux deux extrémités nord-est et sud-ouest, les deux sites visibles de l’un à l’autre constituent un relais visuel entre les castra de Salérans et de Saint-Pierre-Avez situés sur l’autre rive en amont et en aval de cette commune.
68Les castra de Barret jalonent un ancien itinéraire encore actuellement praticable qui pour éviter les gorges, passe entre la montagne de Chabre et les multiples contre forts de cette chaîne est-ouest ; l’un d’entre-eux, la montagne de La Calcule abrite le castrum supérieur (955 m d’altitude) ; ce Chemin Ferré est-ouest est calqué sur un itinéraire antique. Aunord, sur cet itinéraire, vient se greffer perpendiculairement l’accès au col saint-Ange5 ; cette voie de passage vers la vallée du Céans est située juste au-dessus du Clos de l’Aure, vaste plate au de hauteur implanté à mi-distance des castra de Barret-Le-Haut et de Barret-Le-Bas.
69En contrebas, le castrum de Barret-Le-Bas, juché sur une montagne de marnes argilo-schisteuse, dominait l’actuel village implanté dans la plaine. Des vestiges de maisons et des murets de soutènement de chemins sont encore visibles au pied du sommet de la marne dont le sommet est retaillé en forme de tronc de cône. Cet ensemble se situe à proximité et au nord-ouest des vestiges d’une église située à côté d’un cimetière correspondant vraisemblablement à l’emplacement de l’église castral du château inférieur, saint-Michel, attestée dès 1178 aux côtés de l’église saint-Jacques du castrum supérieur, non localisée (Chantelou 1774).
Doc. 46 : Barret-sur-Méouge, occupation du sol

70Ces deux églises sont désignées comme faisant partie du temporel de l’abbaye de Villeneuve-lès-Avignon, dont la politique d’extension territoriale qui a débuté dès le début du xiie siècle dans cette vallée, s’est très largement développé au cours ce siècle pour constituer un véritable réseau prieural, concurrençant ou plus exactement accompagnant le développant des paroisses, qu’elles soient prises ou non dans l’aire d’influence d’un castrum.
71En effet, parallèlement, les églises Sainte-Marie, Saint-Jean et Saint-Laurent autres dépendances de cette abbaye sur cette commune, sont le fruit d’implantations plus précoces qui sont parfois issues de créations antérieures à la venue de cette abbaye. Ces trois églises sont le fruit de la donation de l’évêque de Gap, en 1080 à cette abbaye, parallèlement au don de l’église de Salérans (Chantelou 1774).
72Sainte-Marie correspondait sans doute à l’église paroissiale mentionnée en 1119 et 1143, de façon anonyme aux côtés des deux autres églises saint-Jean et saint-Laurent citées dans la liste des biens de ce monastère. En 1178, cette église a disparu, le service paroissiale étant désormais dispensé par les églises castrales.
73Néanmoins les églises Saint-Jean et Saint-Laurent subsistent et l’église Saint-Sauveur située sur la rive droite de La Méouge, s’ajoutte au temporel de l’abbaye de Saint-André-de-Villeneuve6.
74Parmi ces églises, l’église Saint-Laurent fait l’objet d’une dévotion toute particulière de la part des seigneuries locales. En 1223, Jausserande fille de Guillaume de Mévouillon, lui cédait un grand nombre de ses biens et de ses droits situés à "l’intérieur et à l’extérieur" du castrum inférieur de Barret, (Chantelou 1774 : 44) qui consistent :
- en une part de tasque qu’elle percevait sur les champs cultivés et les landes,
- le droit et la seigneurie de ces prés,
- la maison du Saint Sépulcre,
- le moulin qui est situé sur la Méouge,
- cinq écuelles et vingt-cinq grassaletos du cens par année,
- une part de la dîme sur les vignes qui sont dans le castrum de Barret ou qui seront plantées dans le tènement de Barret.
75Elle promet que tous les hommes du castrum, exceptés les chevaliers, jurent pour eux et pour leurs successeurs de céder la dixième part de la production de leurs vignes, pour la dîme de l’église et de son prieur chaque année.
76Jaucerande demandait également à ses fils de confirmer cette donation et aux hommes du castrum de protéger et de défendre la liberté de cette église. Le seigneur majeur du castrum de Lachau, Raimbaud, donna également son consentement à cette donation. Cette attention s’explique en grande partie par le caractère spécifique de cette église comme lieu d’inhumation privilégié des seigneuries locales7.
77Malgré la ruine de l’église Saint-Laurent attestée le 10 septembre 1613 (« …et au milieu dudit domaine est l’église de St Laurens, dirupte et ruinée sans aucun grangeage ni maison contenant les terres 7 charges en semance », AD 05 G 2318 f° 201 v°), le cimetière de Saint-Laurent « est commun pour les paroissiens de Barret-Le-Haut et Barret-Le-Bas », (année 1641, AD (05) G 784 f° 213) et le souvenir de la vocation cimétériale et agricole de ce lieu subsiste au début du xviiie siècle : « Tènement des terres au mitan desquelles il y a de vieilles masures et au-dessous un herme où l’on enterrait les morts au cartier de Saint-Laurent confrontant au levant le terroir de Barret-le-haut et le vallon de Jouissi, du midi le vallon de Saint-Laurent, du couchant aussy, du septentrion terres de Toussaints Mathieu contient mille canes … », (année 1728, AD (05) G 2324, f° 296).
78Juché sur un des contreforts de la Montagne de Chabre, à 835 m d’altitude, le quartier du clos de l’Aure8, dont le nom fait allusion à la présence de cette église prieurale et de son vocable rappelé par le nom d’un torrent, est effectivement encore aujourd’hui un riche terroir agricole, compris entre de vastes étendues de terres stériles au fort pourcentage de pente, couvertes de landes et de marnes, dont se contentèrent les mandements des castra de Barret. Le domaine de Saint-Laurent constitue une forme de terroir neutre ou tout au moins relativement indépendant vis-vis de la domination seigneuriale, même si cette dernière lui accorde une attention toute particulière. Sa situation centrale dans un riche terroir implanté sur deux axes de communication majeure, la vénération de ce lieu comme lieu identitaire, suggéraient un rattachement de cette église funéraire à un terroir précocement humanisé.
79L’analyse récente des vestiges de cette église, découverte fortuitement à l’occasion de l’exploitation agricole d’un pierrier, et conservée sur une élévation moyenne de 0,50 à 2 m, permet d’appréhender le plan de cette église à une nef et munie de deux absidioles se greffant sur un très court collatéral qui correspond à la largeur du transept9. Les croisillons du transept ont été murés et séparés de la croisée par un mur édifié à la fin du xiiie siècle. Une porte en permettait vraisemblablement la communicatio ; seule celle du croisillon nord a été mis au jour. Ce plan quoique peu courant a été adopté dans plusieurs édifices romans de la basse et haute Provence et notamment par des édifices pris dans la dépendance de Saint-André de Villeneuve-lès-Avignon (Barruol 2000)10 ; conjointement au plan, la technique de construction et le mobilier céramique rattache cet édifice à l’âge roman.
80Les parements des murs sont construits à l’aide de petits moellons calcaires régulièrement assisés, chaînés parfois aux angles de pierres de taille, taillées au ciseau, certaines d’entre elles portent des marques de tâcheron dont on a pu relevé 16 types. La présence de piliers et l’épaisseur des murs laissent penser que cette église était voûtée. Le mobilier lapidaire (tables d’autels, impostes) d’une très belle facture, présentent certains motifs qui peuvent se rattacher au xie siècle.
81La zone d’inhumation se développait au sud et à l’est de l’église. A l’occasion de travaux agricoles, un mobilier de céramique grise commune (xiie siècle) a été trouvé en connexion avec plusieurs inhumations. L’église abrite également des sépultures. A une cinquantaine de mètres à l’ouest de l’église, les parcelles cadastrale n° 83 et n° 105 semblent correspondre à une space de vie et d’activité artisanale et culinaire gallo-romain. De nombreux fragments de tegulae et un tesson de sigillée sont les indices ténus de datation, aux côtés de nombreux clous à têtes aplaties, de fragments d’ossements animaliers et de coquilles d’huître. D’importants remblais provenant sans doute de la parcelle environnante, rapportés dans l’église, postérieurement à l’occupation médiévale, comporte également ce type de mobilier.
Doc. 47 : Table d’autel découverte sur le site de Saint-Laurent (co. Barret-sur-Méouge)

82Cette occupation qu’il conviendrait de préciser par une fouille archéologique élargie à l’ensemble du site, soulève la délicate question de la continuité d’occupation de vieux terroirs depuis l’antiquité ; elle ouvre un champ d’interrogation sur les degrés de résistance de vieux foyers de la christianisation face aux nouvelles paroisses créées dans un contexte de développement du temporel d’une abbaye puis d’un enchâtellement affirmé.
Doc. 48 : Plan général du site du Clos L’Aure

83Affiner la datation de l’occupation de ce site notamment pour les périodes dites intermédiaires, telle l’antiquité tardive, permettrait peut-être de mieux expliquer l’implantation paroissiale et prieurale dans cette commune.
84Ces trois dossiers sur Sahune, Mollans-sur-Ouvèze et sur Barret-sur-Méouge, soulignent, au-delà des nuances de la réussite de l’église castrale aux dépens des anciennes paroisses, l’étroite relation qui existait encore au xiiie siècle et sous l’ancien Régime entre les établissements monastiques et le château. Ces nombreux prieurés ont en effet un rôle majeur dans la résitance d’anciennes paroisses.
La concurrence des paroisses
85A la lueur de ces deux trois derniers exemples, l’enchâtellement et l’annexion du service par le château ne remettaient pas forcément en cause la fonction curiale des anciennes paroisses, restées dans la plaine, sur les bas-plateaux ou encore perchées sur les éperons. Dans une première partie, un tableau plus large de la situation permet, semble-t-il, de le confirmer et de préciser dans quelle mesure les paroisses restées extra-muros, favorisaient le maintien ou non d’un habitat dispersé hypothétique au détriment de l’encellulement castral.
86Cette "superposition" des pôles d’encadrement "château-église" découle-t-elle de l’intégration d’une église paroissiale préexistante au castrum dans le bourg fortifié ou d’un transfert de la paroisse au sein des remparts ?
87Dans une deuxième partie, l’analyse des castra hagionymes et l’étude de la dualité château-église ou château-prieuré séculier permettent de saisir à la lueur de "cas extrêmes", les limites du pouvoir du château sur la formation du bourg castral.
Les églises à l’extérieur du bourg castral
8841 % des castra sont dépendants d’églises paroissiales restées extra-muros.
Mérindol-Lès-Oliviers
89L’inscription lapidaire visible sur la face latérale du pilier nord de l’église Sainte-Marie de Porporières, à Mérindol-les-Oliviers, atteste son rôle paroissial ; elle invite à s’interroger sur la pluralité des paroisses, contemporainement à l’achèvement de l’implantation castrale :
ISTA ECCLA. E PARO/hIALIS/,
« cette église est paroissiale ».
90Sur sa face antérieure, elle porte également la dédicace suivante :
+ P. T. F. II. K L/ DEC b. DEDI/ CACIO ECLA/ SCA. MARIA/
« P.T. m’a fait (?) le 2 septembre des calendes de décembre (le 30 novembre), en la dédicace de l’église sainte Marie » (Cartron 1998 ; Barruol 1997 : 113).
91Cette dépendance de Saint-Philibert de Tournus, située nettement en contrebas du castrum, sur un haut plateau, fut édifiée dans le courant du xie siècle et sa construction fut reprise vers le milieu du xiie siècle. Sa première mention date de 1105 (confirmation par une bulle pontificale). Un cimetière jouxtait l’église : des fragments de dalles et de nombreux ossements ont été repérés à l’occasion de travaux de nivellement, (Colardelle 1983, CNRS : 254). Le cadastre de 1835 figure une parcelle au plan circulaire autour de l’église (Bois 1991 : 143).
Doc. 49 : Mérindol-lès-Oliviers et Faucon, occupation du terroir

92Dans quelle mesure cette église paroissiale, à vocation également funéraire, fut-elle réellement concurrencée par l’église castrale Saint-Martin ? Sa seule vocation funéraire au xviie siècle suffit-elle pour témoigner de l’abandonde cette paroisse dès la genèse du castrum attesté seulement en 1263 (RD n° 10027) ? L’église Saint-Martin n’est jamais évoquée dans les textes anciens. Néanmoins dans une liste des prieurés des Baronnies, datée de 1388, Sainte-Marie est seulement qualifiée de prieuré rural, alors que le prieuré Saint-Pierre (identifiable vraisemblablement à l’église voisine Saint-Pierre) est séculier (BM 38 R 80 n° 446). Au xixe siècle, cette église reprit ses fonctions curiales ; cette vocation n’était manifestement pas tombée dans l’oubli. Par sa position éloignée mais en vue du castrum, par son ancienneté et l’ampleur du programme architectural, Sainte-Marie a de grandes affinités avec l’église Notre-Dame de Beauvert édifiée à Sainte-Jalle. Ces deux exemples présentent une église paroissiale de plaine, à vocation également funéraire, implantée dans un contexte ancien (Bas-Empire et Antiquité tardive) ; elles furent toutes deux relayées par une église castrale ; néanmoins la reprise des fonctions curiales en leur sein, à l’époque moderne, laisse un doute sur l’exclusivité du service paroissial de l’église castrale aux xiie et xiiie siècles. Elle peut également traduire une "réhabilitation" paroissiale de l’église de plaine, suite à l’abandon du château, voire du castrum dans son ensemble, au bas Moyen Age.
Montbrison-sur-Lez
93Montbrison-sur-Lez, localité située sur les marges occidentales des Baronnies, offre le même cas de "reconversion" hypothétique d’une l’église de plaine au xviie siècle. Reconversion ou réhabilitation d’une ancienne paroisse, la question reste posée, mais soulève les problèmes de la rupture ou de la continuité d’un service paroissial au sein d’une église située extra-muros, contemporainement à l’enchâtellement.
94Le prieuré Saint-Blaise, primitivement placé sous le vocable de Notre-Dame des Eglises, fondation clunisienne du xie siècle et dépendance de Saint-Saturnin du Port, a succédé à une église carolingienne mise au jour par J.-C. Mège (Mège 1992 : 11-26 ; Barruol 1997 : 114). Des inscriptions votives suggèrent l’implantation de cette première église sur un site antique et peut-être même sur un sanctuaire. Des tombes rupestres, des sarcophages trapézoïdaux mais également des inhumations sous lauzes des xie et xiie siècles et des cercueils à coffrage de bois attestent la présence d’une zone cimétériale depuis le Haut Moyen Age jusqu’au xixe siècle : « une aire cimitériale antique se situait à 400 m du prieuré, autour duquel se regroupèrent ensuite les tombes » ; elle était à « quelques centaines de mètres d’un lieu d’habitat », (Colardelle 1983 : 255).
Doc. 50 : Monbrun-Les-Bains, occupation du terroir

95L’église prieurale fut réaménagée au xiie siècle Un ensemble conventuel enserrait un cloître au sud de l’église. En 1250 on note la présence du « prieur des églises de Montbrison » ; le castrum, cité dès 1214 (AD 38 B 3159), abrite château et village enserrés dans une enceinte au quartier de la Vialle. Des tessons de céramique commune grise repérés en ramassage de surface en contrebas du donjon, à proximité de l’enceinte, permettent d’envisager son implantation dès le xiie siècle. L’église castrale Saint-Michel pouvait être un des édifices religieux desservis par le prieur (« Messire Humbert, prieur des églises de Montbrison fut témoins le 14 juin 1250 d’un acte passé à Visan entre l’évêque de Saint-Paul-Trois-Châteaux et le prieur de Saint-Martin de Visan », Statuts de la communauté de Visan, Mège 1992 :12). Une étroite dépendance s’instaura entre les deux pôles religieux. Le château déserté aux environs de 1560, le prieuré de plaine devient ou redevient séculier vers 1644, avant la construction définitive de l’église actuelle, en 1759 : «...attendue la démolition de l’église paroissiale de Montbrison le divin service et les fonctions curiales seront faits dans l’église Notre-Dame du-dit lieu », (visite paroissiale). Néanmoins seuls le chœur et la cinquième travée furent en mesure d’abriter le culte, le prieuré étant en ruine dès le xvie siècle.
Montbrun-Les-Bains
96A Montbrun-les-Bains, l’église Notre-Dame (de tous les Saints), dépendance de Villeneuve-lès-Avignon dès 1119 et implantée dans la plaine à l’emplacement de l’actuel cimetière, remplace en 1612 l’église castrale Saint-Elzias située dans le village (AD 05 G 781 f° 233 ; la carte Cassini la signale encore sous le vocable de la Grande Eglise, Bois 1991 : 180). L’église Notre-Dame avait à cette date une vocation funéraire : « le cimetière qui est autour de l’église Notre-Dame... sera clos et fermé » (AD (05) G 781, f° 233). Préexistant au castrum mentionné seulement en 1248, elle desservait très vraisemblablement le culte paroissial avant que l’église castrale ne prenne le relais (AD 38 B 3158 RD T II, n° 8504).
97A Reilhanette, localité voisine de Montbrun-les-Bains, une des dépendances de l’abbaye Saint-André de Villeneuve-lès-Avignon, attestée également dès 1119, représentait, avant 1612 une des paroisses de cette localité, avec l’église castra le Saint-Michel qui fut édifiée ou réédifiée au xiiie siècle, (Méd. Cécc. Ms. n° 2401 f° 152 v°). En 1388 Saint-Michel est décrit comme un prieuré séculier (AD 38 R 80/446 f° 415 v°). En 1612, « L’église Saint-Michel qui est dans le village sert d’église paroissiale d’aultant que l’église parrochiale Saint Ipolite qui hors le village est malcommode aux habitants » (AD 05 G 785 f° 16). « L’église est une construction massive et simple — caractéristique du xiiie siècle — formée d’un chevet quadrangulaire, voûtée en berceau brisée et d’une nef remaniée de cinq travées séparées par des arcs diaphragmes », (Barruol 1993 : 97). Il est difficile de savoir s’il s’agit de l’église Saint-Dominique commanditée en 1263 par Raymond de Mévouillon. Le vocable aurait-il changé entre le xive et xviie siècle ? Le castrum est mentionné dès 1143, (Méd. Cécc. Ms. 2401). Cette église restée extra-muros, anciennement située à l’emplacement de l’actuel cimetière, portait le vocable ancien de Saint- Hippolyte (et Saint-Pierre des Combes). Ce dernier est venu s’ajouter tardivement au vocable de l’église castrale Saint-Michel.
Les anciennes paroisses
98Les paroisses qui semblent le plus résister sont celles qui avaient été récupérées par le clergé à la réforme grégorienne (Debord 1988 : 38) ; parmi elles, on compte les dépendances :
- de l’abbaye de Cluny (partie centrale du bassin du Rosanais, Saint-Martin à Visan).
- de l’abbaye de Saint-Victor de Marseille au xie siècle (Trescléoux, Eygaliers, Plaisians).
- Des paroisses annexées par l’abbaye de Villeneuve-lès-Avignon à la fin du xie et au début du xiie siècle, assuraient également le service paroissial (Saint-André à Salérans, Saint-Brice à Pierrelongue, Saint-Martin d’Alauson : co. de La Roche-sur-Le-Buis) ; certains prieurés affiliés à l’abbaye de Saint-Ruf ont dû assumer ce rôle (Sainte-Marie aux Pilles, les églises anonymes de La Rochette et de Villefranche).
- D’autres prieurés séculiers comme Saint-Arnulphe à Montguers, Saint-Roman à Blacons ou Saint-Pierre d’Alençon resteraient à localiser. Pour les deux derniers exemples, des ravins gardent encore le souvenir de leur vocable.
Prieurés séculiers en 1388

99Une liste des prieurés des Baronnies, datée de 1388, signale un certain nombre de prieurés séculiers. Certains de ces prieurés ou églises, portant des vocables des premiers temps de la christianisation, sont implantés dans un terroir colonisé dès l’antiquité.
Vers-sur-Méouge et Lachau
100A Vers-sur-Méouge, l’église Saint-Côme-et-Saint-Damien située à l’extrémité occidentale de la commune, dans une vallée étroite perpendiculaire au cours de la Méouge, entre le bois de Chassenaye et la montagne du Gonson, a été construite sur un lieu occupé à l’époque gallo-romaine et durant l’antiquité tardive (Bois 1992 : 186). Légèrement plus à l’est, dans la commune d’Eygalayes et en bordure du torrent de la Méouge, des sarcophages auraient été trouvés au xviiie siècle à proximité de l’emplacement du prieuré de Saint-Jaume de Serrières, dépendance de l’abbaye de Saint-Ruf depuis le début du xiie siècle. La désignation d’une ferme par le nom de Trieuné dans le quartier Saint-Jaume, serait une déformation du nom de prieuré et correspondrait à l’emplacement de ce monastère, dominé par la montagne de La Serrière, (Lacroix 1888 : 290).
101A Lachau, commune voisine, l’église Saint-Martin fut implantée à l’entrée d’un bassin, non loin du confluent du torrent de Malaric et de La Méouge, à l’emplacement du village actuel. Mentionnée seulement en 1262, elle fut réédifiée deux fois depuis le xiiie siècle, vraisemblablement sur le même emplacement. A proximité d’une occupation gallo-romaine importante (site du Luminaire), elle a pu faire partie de ce premier réseau paroissial issu de l’antiquité tardive.
Propiac
102Dans la vallée de l’Eyguemarse, l’église Saint-Marc de Propiac, cédée par l’évêque de Vaison à l’abbaye de Saint-André-de-Villeneuve-lès-Avignon en 1122, faisait partie d’un réseau d’églises plus ancien11 ; à l’ouest de la localité actuelle de Propiac, cette église est édifiée sur le versant sud d’un plateau à l’abri de la montagne du Bois des Ayes, au niveau du col menant à Mérindol-les-Oliviers. Les vestiges de cette église orientée, à nef unique, sont implantés sur un site antique attesté par du matériel céramique et la découverte d’une inscription. Une zone cimétériale, se développe à proximité, comme l’atteste la découverte de sépultures à coffrages de tegulae et d’imbrices, des tombes rupestres et sous lauses (BSASD, 1874 : 16). L’église est implantée sur le flanc sud-est d’une colline légèrement en contrebas d’une plateforme sommitale rocheuse qui révèle la présence de quelques portions de murs, édifiés à l’aplomb de la rupture de pente ; l’affleurement rocheux a été retaillé à l’extrémité nord et laisse le négatif d’une petite construction quadrangulaire de 2 X 1,50 m délimité à l’est et au nord par un glacis rocheux, depuis laquelle les sites des castra d’Ollon au nord (co. de Bénivay-Ollon), et de Mérindol-Les-Oliviers à l’ouest, sont nettement visibles. Ces deux castra sont respectivement cités dans les textes dès 1117 et 1263 (Cart. Rich. : LXIV ; RD n° 10027).
Doc. 51 : Séderon, occupation du terroir

103Quelques murs arasés sont également perceptibles sur la plate-forme et appartenaient soit à des bâtiments complémentaires soit à un habitat, dont la situation topographique favorisait le développement. Cet ensemble se situe à quelques 100 m à vol d’oiseau du castrum de Propiac implanté au nord-est sur un éperon rocheux. Ce dernier comprend les vestiges d’un château, d’une église castrale saint-Laurent implantée sur la pente nord de l’éperon ; le village se développant sur le replat sud en contrebas de l’assise sommitale occupée par le château réduit aujourd’hui à un seul grand pan de mur. Ces deux sites ont-ils fonctionné en même temps ? Etaient-ils complémentaires ? L’éperon est érigé dans l’axe du ruisseau de Beauvoisin, alors que le site de Saint-Marc contrôle étroitement la haute vallée de l’Eyguemarse et le col permettant de rejoindre les régions occidentales du Comtat. La petite portion d’enceinte conservée, construite à l’aide de moellons de taille moyenne, plus ou moins bien assisés, rappelle le mode de construction adopté dans les courtines du site d’éperon. Si ces deux pôles défensifs ont été vraisemblablement occupés contemporainement, l’étroite dépendance du premier vis-à-vis d’une église plus ancienne établie sur un lieu occupé à l’époque antique, favoriserait l’antériorité de son implantation. Les textes n’évoquent cependant jamais la présence de deux castra à Propiac. Seules des fouilles archéologiques permettraient de s’assurer de cette complémentarité, que le pouvoir d’attraction de l’église Saint-Marc risquait de nuancer. Dans quelle proportion la cession de l’église Saint-Marc par l’évêque de Vaison à l’abbaye de Villeneuve-Lès-Avignon eut-elle quelque incidence sur la répartition des cellules de peuplement en 1122 ?
Séderon
104Cette concurrence sous-jacente de paroisses plus anciennes s’impose très nettement à Séderon. Au cœur du bassin de Séderon, le quartier de Saint-Baudille, dont l’hagiotoponyme a gardé le souvenir d’une église mentionnée dans les textes pour la première fois en 1143 comme dépendance de Saint-André de Villeneuve-lès-Avignon, est densément occupé au cours de la période gallo-romaine et de l’antiquité tardive (Bleu 1996). L’emplacement de l’église, aujourd’hui disparue, se situe dans la plaine sur un léger promontoire, à 838 m d’altitude, en contrebas de la montagne des Têtes ; protégée par deux ravins, elle est située au car refour de quatre chemins. Le castrum de Séderon, juché sur un site de verrou rocheux contrôlant étroitement l’entrée d’un bassin, abrite dès 1178 une église castrale ; cette dernière aujourd’hui dénommée Notre-Dame la Brune, est une église à nef unique et abside orientée, édifiée au nord-est et légèrement en contrebas de l’emplacement du donjon. Les églises Saint-Bazille et Saint-Elzias, implantées dans le bassin, sont d’autres paroisses ayant pu concurrencer l’église castrale. En 1599, « l’évêque se rend en procession à l’église perrochiale dudit lieu soubz le tiltre de Notre-Dame de La Brune, pour aultant que la dite église perrochiale de Sainct Bauzilly est toute par terre et fort esloignée du village » AD(05) G 779 f° 236). L’absorption des vocabes des anciennes églises par la nouvelle église paroissiale, édifiée aux environs de 1612 au pied de l’éperon, corrobore l’hypothèse de leur ancienne vocation de paroisse.
Doc. 52 : Plaisians, occupation du terroir

105En 1612, l’église Saint Elzias (Saint-Elzéard), en ruine, est relayée par l’église du village actuel. Cette dernière n’a pas été localisée mais se trouvait « fort éloignée du village » et était « malcommode pour les habitants » (AD(05) G 781 f°209). Elle devait également être à une certaine distance du bourg castral car le village moderne s’est implanté juste en contrebas du site d’éperon, au niveau du verrou rocheux, au cours du xvie siècle. L’existence dans le bassin d’un terroir plus facilement exploitable et d’une voie de communication favorisait le maintien d’anciennes paroisses contemporaines à l’activité du castrum. On peut imaginer le développement d’un semis d’habitats dans cette riche plaine, parallèlement à l’existence du bourg castra l. L’exemple du castrum du Gueisset, situé à l’extrémité méridionale de ce bassin, au sud de Séderon, atteste également la pluralité des paroisses, sans qu’il soit à ce jour possible de les identifier. En 1388, la référence à la cure de l’église principale suggère la présence d’églises secondaires, (AD 05 G 781 f° 209). Une de ces églises pouvait être un des édifices précédemment évoqués, situés dans la localité de Séderon. En effet l’église principale du Gueisset dépendait d’un prieuré de Séderon (AD 05 G 781 f° 209).
106D’autres églises ou prieurés passent sous la dépendance de prieurés (à Bénivay-Ollon, Saint-Julien dépend de Tiretemple, à Mirabel, Sainte-Marie de Beaulieu et Saint-Julien dépendent de Saint-Blaise, à Curel Saint Marc devient une annexe de Saint-Cyrice). L’attraction exercée par les prieurés séculiers extra-muros, issus vraisemblablement de fondations antérieures au xe siècle, souligne leur importance.
Plaisians
107Au pied de la montagne de Banne, en amont du torrent de Derboux, affluent de la rive gauche de l’Ouvèze, la commune de Plaisians occupe deux zones distinctes séparées par le col d’Aiguières, ancienne limite présumée des deux mandements de Plaisians et de Guibert. Juché sur un éperon barré, sur la rive droite du torrent, le castrum de Plaisians, attesté pour la première fois en 1216, contrôlait un passage étroit délimité par verrou rocheux, voie d’accès à un petit bassin enserré de montagnes
« Locus Plasiani in Dalphinatu, domine Avellini, est situatus super quadam ruppe alta, ad quem non est accessus animalis nisi per quadam partem ex parte boree, et ibi super portali est ruppes alta quam deffenderint duo aut tres homines contra omnes intrare volentes : ex parte venti est solius hominis difficilis accessus per quosdam gradarios. Habet ex opposito comitatu Venayssini locum et castrum de Brantulis distantem spatio I parve leuce, ejus dem domine comitisse, super ruppem, habens in capite castrum quadratum cum quatuor turibus et de subtus ex parte venti est villa, inter ea quidam mons et in pede montis ex parte Plasiani est modica ripperia », Chevalier 1874 : 284).
108Ce dernier, drainé par le ravin du Pas constitue une unité territoriale qui aère cette vallée encaissée. Ce terroir a été intensément occupé à l’époque gallo-romaine ; « un gros domaine gallo-romain a été fouillé en partie en 1987, au hameau de Saint-Marcellin », (Bois 1992 : 149). Un propriétaire terrien Placius serait à l’origine du nom de Plaisians (auquel l’on aurait ajouté le suffixe-anus).
109Au début du xiie siècle, un réseau d’églises est déjà en place. En 1113, l’abbaye de Saint-Victor de Marseille détient à Plaisians l’église Saint-Blaise, Sainte-Marie de Ville neuve et la moitié des églises paroissiales de la vallée de Plaisians (Ecclesias Sancti Bladii, Sancte Marie de Villa Nova et medietatem ecclesiarum parrochialum de Valle Pladiani, CSV, n° 848). L’église Saint-Blaise qui a fait l’objet de fouilles de sauvetage en 1991, est une des rares églises dont la localisation et la datation sont assurées ; « Un fragment de dédicace : P. Val. Plac. /US retrouvé... a été daté du Ier siècle ap. J.-C. », (Bois 1992 : 149). Située dans la plaine et comprise entre l’éperon supportant le château et le torrent du Derboux, elle présente une nef, une abside et deux absidioles s’ouvrant sur un transept légèrement débordant. L’ensemble, daté du xie siècle, est construit à l’aide de petits moellons. Saint-Blaise s’implanta sur un site antique, à proximité d’une voie de passage. Sainte-Marie de Villeneuve, située en face sur l’autre rive du torrent, domine à 540 m d’altitude la plaine depuis l’ubac de la montagne de Bluye. En 1388, ce prieuré séculier dépendait du prieuré du Groseau. Il se rattachait néanmoins au terroir voisin d’Eygaliers.
110Une étude de la commune de Plaisians souligne que les églises, situées dans les hameaux dispersés implantés dans le petit bassin, pouvaient correspondre aux églises paroissiales évoquées dans la charte du début du xiie siècle :
- L’église Saint-Marcellin, par l’ancienneté de son vocable et la proximité d’un site antique important, semble en effet répondre à ce critère. Elle se situe sur l’extrémité nord-est d’un plate au qui domine le hameau des Arnauds, en bordure d’un profond ravin drainé par un affluent du Derboux. Cette église, à une seule nef, comporte une abside orientée dont les premières assises mises au jour par un sondage, révèlent la présence d’une construction soignée édifiée à l’aide de petits moellons très régulièrement disposés et recouverts à l’origine d’un enduit à décor de faux joints beurrés. Ce type de construction peut aisément, par comparaison, être daté du xie siècle.
- L’édifice a ensuite été repris dans les parties hautes de l’élévation dans le chœur, et sur toute l’élévation dans la nef. L’aménagement d’un chemin en bordure du ravin révèle la présence d’importants blocs de pierre parmi lesquels on trouve de très nombreux fragments de tegulae. Une villa antique a en effet été fouillée dans la large parcelle attenante située à l’ouest de l’église (Girard et al. 1990). En bordure orientale du plateau, un affleurement du rocher de mollasse a servi de fondation à un mur dont il ne subsiste ici ou là qu’une ou deux assises de moellons grossièrement équarris et taillés dans une roche identique.
- En contrebas du rocher des Allègres, la chapelle des Pénitents du hameau des Girards serait le fruit d’une reconstruction (Bois 1991 : 149). Elle a néanmoins été édifiée sur un site antique ; de nombreuses tegulae, visibles dans la parcelle voisine, l’attestent.
- Le prieuré bénédictin Notre-Dame des Aiguières, situé à l’est du col d’Aiguières, sur la rive gauche du Derboux, est mentionné dès 1274. A l’extrémité orientale du bassin de Plaisians et entourée de quelques maisons xviie-xviiie siècles sur un replat d’altitude, elle occupe une situation de carrefour entre des voies est-ouest et nord-sud. Elle est au départ du chemin menant au col Guibert, étroitement contrôlé par le castrum du même nom, qui surveille l’accès à la haute vallée du Menon. L’église à nef unique voûtée et à chevet rectangulaire est flanquée au sud d’une chapelle qui fut réédifiée au xixe siècle Au pied de l’église, une large parcelle au profil en pente douce s’étend au sud. Délimitée à l’est et à l’ouest par de larges murs ou cordons de pierriers, elle révèle la présence de tessons de céramiques médiévales et gallo-romaines. (Un tesson de céramique grise commune : un bec ponté. Un micro-fragment de Claire B, un bord de céramique à pâte claire). Les pierriers correspondent à des murs d’enceinte, dont on peut apercevoir en quelques points les parements construits en pierres sèches à l’aide de moellons grossièrement équarris et non assisés. De nombreux fragments de tegulae et de tuf jonchent les pierriers. Un passage, délimité par deux parements, est visible à l’extrémité nord du mur oriental. A l’ouest, une terrasse contrebutée par un mur a été aménagée.
- A l’autre extrémité de la commune, l’église Saint-Blaise a également été construite sur un site antique. Implantée en dehors du bassin, au pied de l’éperon supportant le castrum, cette église par sa position et par ses dimensions importantes desservait très vraisemblablement le culte paroissial du bourg castral attesté par la mention Coste-Ville toponyme situé sur un replat à l’ubac de l’éperon.
111Les autres églises paroissiales desservaient-elles des habitats dispersés en hameaux comme semble l’indiquer la topographie actuelle ou devinrent-elles des églises "secondaires" qui auraient perdu au début du xiiie siècle leur vocation de paroisse ? Si la présence d’églises en leur sein permet de suggérer l’existence de ces hameaux dès l’époque médiévale, l’architecture moderne de certaines ou leur disparition ne permet pas d’en être assuré. Les noms des hameaux correspondent à des noms de familles venues s’implanter au bas Moyen Age et à l’époque moderne. Les hameaux des Armands et des Girards abritent en effet chacun une maison-forte.
112L’hagiotoponymie intercalaire constitue également un témoignage précieux de l’emplacement de lieux de culte. Les vocables adoptés par ces églises ou prieurés séculiers sont issus des premiers temps chrétiens : des saints martyrs (saint Etienne, saint Martin), des apôtres (saint Pierre...). Les vocables de saint André, saint Sauveur, saint-Roman et saint Jacques ne figurent qu’une seule fois.
113Aux côtés de ces micro-hagiotoponymes, des castra hagionymes coexistent.
Le castrum mis au service de la paroisse
114Au-delà d’une banalisation du mot castrum en cette fin du xiiie siècle, l’adoption par le castrum d’un hagionyme n’était-elle pas la marque de la présence et de la puissance de seigneuries ecclésiastiques ou "monastiques" ? Après avoir évoqué trois cas de figure liés aux castra hagionymes, l’étude de prieurés ayant donné naissance à un castrum non hagionyme, permet de mesurer l’incidence des réseaux monastiques sur les finages. Au-delà d’une concurrence, n’existe-t-il pas un certain parallèle entre le mouvement d’enchâtellement émanant du contrôle de familles seigneuriales laïques et l’encellulement de la population autour de l’église prieurale ? La morphogénèse de ces bourgs castraux ou prieuraux ne différait-elle pas "simplement" par la seule nature du pôle centralisateur (château, église ou prieuré), derrière lequel se cache un pouvoir laïc ou religieux ?
Les hagionymes
115L’on dénombre au xiiie siècle, dix-sept castra hagionymes dans les Baronnies. Six d’entre eux adoptent le vocable d’un établissement religieux mentionné dès les xe et xie siècles : Saint-May (ixe-xie siècle), Saint-André de Rosans (988), Saint-Marcellin-lès-Vaison (1012), Saint-Pantaléon (-Les-Vignes), Saint-Sauveur (xie siècle), Sainte-Jalle (xie siècle). La majeure partie de ces derniers, à l’exception de Saint-Marcellin-lès-Vaison, sont des prieurés clunisiens et des dépendances de l’abbaye de Bodon (les dépendances de l’abbaye de Cluny sont : Sainte-Jalle, Saint-Pantaléon, Saint-André de Rosans. L’abbaye de Bodon porte le vocable de Saint-May). Malgré une présence monastique majoritaire, cinq de ces onze autres établissements religeux sont des implantations de l’abbaye de Villeneuve-lès-Avignon (Saint-André de Villeneuve, commune du Revest-du-Bion) ou de l’abbaye de L’île-Barbe (Sainte-Marie-de-Rosans, Saint-Romain-en-Viennois) ; deux dépendances de prieurés fixés à Sister on et un prieuré hospitalier font partie de ce groupe. Saint-Cyrice dépendait de la prévôté de Chardavon et Saint-Pierre-Avez des Hospitaliers-de-Saint-Jean de Jérusalem.
116Six des édifices religieux sont des églises paroissiales indépendantes des prieurés environnants : Sainte-Colombe, Saint-Marcellin-lès-Vaison, Saint-Auban (-sur-Ouvèze), Sainte-Euphémie, Saint-Maurice (-sur-Eygues), Saint-Vincent (-sur-Jabron).
117L’ensemble de ces castra hagionymes attestés dès le xiie mais plus volontiers au xiiie siècle, abrite un bourg castral. L’adoption du vocable de l’église par le castrum, trahit-elle une prééminence de l’église sur le château en tant que cellule de peuplement ?
118L’emploi du mot castrum impliquait-il inéluctablement la présence d’un château ou se justifiait-il par l’importance accordée au xiiie siècle, à l’enceinte collective dont l’église risquait d’être l’unique garant ?
Doc. 53 : Saint-May : occupation du terroir

Doc. 54 : Saint-Marcellin-lès-Vaison, occupation du terroir

119Les castra hagionymes se répartissent en trois groupes distincts :
- un premier ensemble se caractérise par une dissociation topographique très nette du castrum et de l’église ;
- un second ensemble rassemble dans l’enceinte du castrum, le château, le bourg castral et l’église (qui a donné le nom au castrum) ;
- le troisième exclut la présence d’un château, l’église demeurant le seul garant de la naissance du bourg fortifié.
Hagionymes à structure bi-polaire
120Les églises de Sainte-Jalle, Saint-May et Saint-Marcellin-lès-Vaison, portent des vocables sont des prénoms de saints qui ont vécu aux ve et vie siècles, elles ne sont attestées qu’au ixe siècle et plus sûrement au xie siècle (Colombi 1668 : 26).
121Toutes les trois sont implantées sur de vieux terroirs exploités dès l’époque gallo-romaine. Ces édifices situés en plaine ou sur un plateau d’altitude se présentent dans leur état du xiie siècle. Si les données actuelles ne permettent pas de s’assurer de la pérennité d’occupation des lieux du ve au xiie siècle, certains indices permettent de l’envisager. Les textes ou l’analyse architecturale permettent de s’assurer de leur reconstruction au xiie siècle.
122A Saint-May et Sainte-Jalle, l’encellulement castral a donné naissance à deux bourgs castraux, implantés respectivement sur un contrefort rocheux et sur un éperon barré, à une centaine de mètres à vol d’oiseau des prieurés respectifs.
123A Saint-May, le bourg castral ne semble transférer l’église paroissiale en ces murs que tardivement ; aujourd’hui le village perché sur l’éperon dominant l’Eygues abrite une église des xive-xve siècles. Le prieuré de Bodon, réédifié vraisemblablement sur l’emplacement du sanctuaire fondé par saint May, perché sur le plateau de hauteur dominant cet éperon faisait très vraisemblablement office de prieuré séculier.
124A Sainte-Jalle, le château et le bourg castral juchés sur un éperon rocheux, à 403 m d’altitude, au confluent du Rieu-frais et de l’Ennuye sont implantés à 500 m à l’ouest de l’église prieurale de plaine actuellement dé signée sous le vocable de Notre-Dame-de-Beauvert ; ce village fortifié le plus peuplé du bassin au xiiie siècle (220 feux), contr ôlait l’entrée occidentale du bassin et la voie descendant du Poë -Sigillat.
Doc. 55 : Sainte-Jalle, occupation du terroir

Doc. 56 : Parcellaire du bourg castral de Sainte-Jalle

Légendes
Temps d’extension
A - xie-xiiie siècle
B - xive siècle
C - xve-xviiie siècle
1 - Château xiiie-xve siècle
2 - Chapelle des Pénitents
3 - Maison médiévale
4 - Porte nord (du Merdaric)
5 - Eglise paroissiale Sainte-Madeleine
6 - Porte sud
7 - Porte orientale flanquée de deux tours (ravin de Pierrefeu)
8 - Porte sud du marché.
125Un donjon quadrangulaire du xiiie siècle, agrandi successivement aux xve et xviie siècles, occupe l’extrémité nord de l’éperon ; le village fortifié se développe au sud en amandes concentriques. Une chapelle des Pénitents blancs occupe une parcelle située au contact de l’enceinte du château ; elle est édifiée contre l’église Saint-Claude, elle-même construite ou réédifiée (?) sur le rempart occidental au xviie siècle12.
126Si le castellum de la fin du xie-début xiie siècle ne correspondait sans doute pas à ce stade de développement, il est cependant possible d’envisager dès cette époque l’implantation d’une fortification sur l’éperon et d’une certaine emprise de ce dernier sur le terroir et sur les finages paroissiaux comme le laisse supposer ce castrum hagionyme et l’adoption par l’église située dans le castrum, du vocable de l’église de plaine.
127Dans un pouillé de la fin du xie siècle, l’église Sainte-Jalle et l’église Sainte-Marie-et-Saint-Jean sont toutes deux dites "du castellum".
Doc. 57 : Sainte-Jalle, Notre-Dame de Beauvert

128Si la première est très probablement identifiable à l’église implantée dans la plaine (Notre-Dame-de-Beauvert), sur un terroir occupé dès l’Antiquité, la seconde correspondait très vraisemblablement à la chapelle castrale attestée en 1248, mais dont le vocable reste anonyme jusqu’au xiv siècle (chapelle castrale Sainte-Catherine (AD 38 B 233 f° 56 v°, f° 59 v° ; AD 38 B 3639). Un curé desservait la chapelle castrale qui faisait sans doute office d’église paroissiale et un prieur s’occupait du monastère de plaine entouré d’un enclos funéraire (AD 38 VIII B 233 f° 56 v°, f° 59v°).
129Cette structure bi-polaire s’estompe dans une relation d’étroite interdépendance entre ces deux pôles. Au xiiie siècle, Bertrand de Mison coseigneur du castrum de Sainte-Jalle, léguait, en novembre 1263, un certain nombre de biens à l’église Sainte-Marie de Sainte-Jalle (AD38 B4083). De nombreux actes, signés dans un pré entre le bourg castral et l’église prieurale de Sainte-Jalle, dénotent la volonté de rechercher un "terrain neutre", entre les deux pôles majeurs du territorium castri hagionyme. Au-delà d’un simple transfert d’église, nous assistons à Sainte-Jalle à un déplacement du pôle d’attraction de l’habitat, de l’église de plaine au castrum. Le nom de la sainte adopté par le castrum perpétuait le souvenir d’un lien entre ces deux cellules.
130Malgré les zones d’ombre liées à l’histoire de ces premières implantations ecclésiales ou prieurales, le castrum pérennise dans ces deux exemples, par son appellation le souvenir de deux anciennes implantations prieurales ; cette étroite corrélation entre le nouveau castrum et l’ancienne paroisse était-elle la marque de l’emprise du château sur de vieux terroirs, précocement colonisés ou trahissait-elle encore une étroite relation d’inter-dépendance?
131Certains castra adoptent en effet le vocable d’une église restée extra muros, sans qu’il y ait eu transfert de l’église paroissiale dans l’enceinte du castrum. L’étude du site de Saint-Marcellin-lès-Vaison permet d’approcher les nuances des relations d’inter-dépendance de ces divers pôles sur deux siècles.
132Les affinités architecturales de l’église située dans la propriété du château de Taulignan (co. de Saint-Marcellin-lès-Vaison) avec la cathédrale de Vaison et sa position centrale dans le terroir invitent à identifier cet édifice religieux à l’église Saint-Marcellin mentionnée dès 1012 (Boyer-de-Saint-Marthe 1731 : 86).
133Le site de Saint-Marcellin permet de souligner l’importance déterminante d’un lieu de culte qui a fixé pendant au moins quatre siècles (ixe-xiiie siècle) un point de polarisation dont le castellum puis le castrum ne surent franchement se démarquer. La simple adoption de la titulature de l’église par ces derniers accusait ce lien de dépendance du château vis-à-vis de la paroisse.
134Une analyse plus précise de l’occupation de ce site antérieurement au ixe siècle, permettrait vraisemblablement de déterminer les conditions préalables de la réussite de cet édifice religieux dont l’essence resterait à déterminer. La fouille de la zone d’inhumation de l’Antiquité tardive, attestée par quelques éléments ténus, permettrait de s’assurer de la présence ou non d’une église funéraire. Cette zone d’inhumation vint-elle s’intégrer dans un terroir colonisé dès l’époque antique ?
135A l’époque moderne, l’édification contre la motte d’un château, placé au xvie siècle sous l’autorité des Tholon de Sainte-Jalle, puis au xviiie siècle sous celle des Taulignan, semblait témoigner de la pérennité du rôle paroissial de cette église.
136Bien qu’au xviie siècle, l’église Sainte-Madeleine desservait la paroisse du village actuel de Saint-Marcellin, regroupement de maisons aux allures de hameau, ayant sans doute pris le relais de l’ancien chef-lieu, « un culte est encore régulièrement rendu dans l’église Saint-Marcellin » tous les premiers dimanches du mois et une fête y est célébrée le jour de la fête de saint Marcellin ; la paroisse est desservie par le curé de Vaison. Cette église, visitée en 1686, en même temps que l’église Saint-Marcellin-lès-Vaison, est utilisée comme église paroissiale jusqu’en 1908. Elle se trouve néanmoins sans prêtre sédentaire dès 1896 (Bailly 1985 : 364).
137Sous l’Ancien Régime, l’actuel village, implanté à l’autre extrémité de la commune, n’avait pas fait tomber totalement dans l’oubli l’ancienne paroisse et l’ancien chef-lieu de mandement.
138Lors de sa visite paroissiale, le curé est accompagné du seigneur de Saint-Marcellin, Messire Clermont de Toulon, lignage que l’on retrouve au début du xixe siècle, gravée sur un ossuaire édifié en 1824 dans la propriété du château (voir Doc. 26). Ce dernier remploie une dalle d’autel13, en marbre, auquel la visite semble faire référence ; la devise inscrite sur l’ossuaire de 1824 est très explicite à ce sujet :
« Aux anciens seigneurs de Saint-Marcellin les familles de Tholon de Sainte-Jalle et de Taulignan, inhumées dans cette église, monument de leur piété, cette maison du vrai Dieu élevée sur les débris d’un temple païen dans les premiers siècles du christianisme fut saccagée plusieurs fois dans nos dissensions civiles, mais elle fut entièrement détruite par la fureur révolutionnaire de 1793. Elle a été enfin réédifiée par les soins des descendants des deux maisons qui, après avoir religieusement recueilli les ossements dispersés de leurs ancêtres, leur ont érigé ce tombeau en 1824. Dieu leur accorde la Paix ».
139Cet emplacement retrouvait sa vocation funéraire.
Hagionymes : château et église dans l’enceinte
140Les quatre castra, cités au xiiie siècle, susceptibles d’avoir adopté comme nom le vocable d’une église située dans le bourg castral, posent un problème d’interprétation en raison de la présence d’édifices tardifs qui ne remontent pas au-delà du xviie siècle ; ces églises sont-elles le fruit d’une reconstruction in situ, ou d’un transfert de la paroisse ?
141Le castrum de Sainte-Marie-(de-Rosans), dépendance de l’abbé de l’Ile-Barbe était régi par une seigneurie monastique dont les Mévouillon étaient vassaux. L’église de Saint-Vincent-sur-Jabron, imposante église a été réédifiée sur le sommet de la motte.
142L’église Saint-Sauveur attestée dès la fin du xie-début du xiie siècle, située en contrebas des contreforts montagneux, au contact d’une plaine exploitée dès l’époque antique, représentait un pôle suffisamment attractif pour avoir attiré le château, aux dépens des églises voisines de Saint-André et de Saint-Martin de Clausello, fondations de l’abbaye de Montmajour ; le prieur était cependant également décimateur de la paroisse du castrum (Bois 1992 : 161 ; AD 262 E 7466 f° 73). Saint-Sauveur fixa en un même lieu la fortification, le service paroissial et l’habitat et concurrença en ce sens les deux bastides de Gouvernet et de la Bâtie-Verdun. Il est cependant regrettable que le château et l’église de Saint-Sauveur n’aient pas été conservés. « L’église paroissiale Saint-Sixte-et-Saint-Sauveur s’écroula en partie en 1654 », (Archives communales GG.1).
143Seule l’église prieurale du castrum Saint-Etienne située dans la commune de Ribiers à proximité de Sisteron conserve encore des vestiges datés des xiie-xiiie siècles. (Une description de 1641 la situe : « au pied d’un rocher l’église Saint-Etienne (et) ayant encore tout le pourtour du presbitère revestu de piarre de taillie dedans et dehors et un peu plus haut masures du bastiment du prieur et des religieux », AD 05 G 784 f° 175).
144L’abside semi-circulaire, construite à l’aide de moellons soigneusement assisés, est implantée au pied de la paroi rocheuse d’un éperon barré qui supportait le donjon mentionné pour la première fois en 1230 et dont il ne subsiste qu’une vaste enceinte polygonale envahie par une végétation dense (Ce castrum fait partie des possessions de Raybaud de Lachau ; RD t. II, n° 7027 ; Barruol 1981 : 240).
145La désignation d’un castrum par un hagiotoponyme accuse très fortement la prééminence d’un pouvoir monastique à Saint-Pierre-Avez. Cette localité de la vallée de La Méouge est séparée de la vallée du Buëch par la montagne de Saint-Cyr culminant à 1 226 m. Une commanderie s’est implantée sur un des contreforts occidentaux et domine à 751 m l’entrée des gorges de La Méouge. « Le noyau constituant la propriété de l’ordre vient d’une donation faite à l’Hôpital en 1120 » (Fixot 1996 : 30), par les Lachau à l’ordre des Hospitaliers. Le 6 novembre 1177, Guillaume et Isoard de Mévouillon confirmaient à l’ordre de Saint-Jean-de-Jérusalem le territoire de Saint-Pierre-Avez que leurs aïeux Rimbaud et Oliva et leur père Rimbaud Cotta, avait donné en 1120 ; cette confirmation est effectuée entre les mains de Mayfred de Valence, commandeur de Gap moyennant 400 sous, (56 H 4625 ; G angneux 1971 : 351- 360).
146Cette commanderie était relativement puissante car Les Faysses et l’abbaye de Clairecombes furent ses dépendances (Fixot 1995 : 30). Elle prélevait également des redevances dans les castra de Saléon (Celeone), de Gaudissard, de Noyers-sur-Jabron, et de Saint-Vincent-sur-Jabron. Le prieur était le seigneur ; il détenait le ban, prélevait un certain nombre de redevances (la tasque, la taille, le trezin, la dîme...) et les habitants lui devaient des corvées. « La commanderie de Saint-Pierre Avez ne connaît pas d’autre autorité temporelle que celle de l’Hôpital », (Fixot 1995 : 145). En revanche, les Mévouillon gardent à Claire scombes, l’autorité suzeraine : « Si la commanderie de Saint-Pierre-Avez bénéficie de la cession d’un domaine foncier extrêmement important par rapport à celui dont elle disposait jusqu’alors (1338), les Mévouillon parviennent à recouvrir le domaine propre, la suzeraineté sur ce territoire dont ils ne disposaient plus », (Fixot 1995 : 32 et 144). Le four appartenait à la commanderie mais les bois étaient détenus en commun avec les habitants du castrum (Beaucage 1982 : 147).
147Le village actuel se développe à proximité et en contre-haut de la commanderie. Le premier texte désignant cette baiulia sous le terme de castrum date seulement de 1326. Il est aujourd’hui difficile d’appréhender l’extension et la répartition de l’habitat en étroite dépendance de la commanderie. « En 1338, l’église Saint-Pierre est desservie par un frère chapelain et un clerc mercenaire y habite » (Fixot 1995 : 183). Les Hospitaliers édifièrent-ils des fortifications ? Cela semble probable au vu de l’avertissement prononcé par Bertrand de Mévouillon aux Hospitaliers contre toute construction de tour, castrum ou fortalitium, dans l’abbaye voisine de Clairecombes, et dans son territoire où lui-même gardait une part de la juridiction. Cet ordre chevaleresque pouvait cependant construire des édifices et des "clausuras".
148A Lachau, la tour du Riable, site le plus élevé des Baronnies (1197 m), était vraisemblablement une possession des Hospitaliers implantés dans cette localité (Cart. Chal. n° CXCIII : 158-159). Le toponyme Chatusse situé à proximité du sommet de la montagne Saint-Cyr, dominant très nettement la commanderie distante de deux kilomètres, garderait-il le souvenir d’une forteresse dépendant de ces Hospitaliers ? La chapelle Saint-Cyr mentionnée en 1177 appartenait également à la commanderie (AD 13, Malte-Joucas n° 625). Ce castrum s’apparenterait au site vertigineux du Riable qui a pu appartenir aux Hospitaliers établis à Lachau.
149Bourg castral hagionyme prieural et bourg prieural : une zone d’immunnité ?
150Pour plus de commodité, nous appellons bourg prieural, le regroupement d’un habitat autour de l’église d’un prieuré (Bur 1992 : 9).
151La majeure partie des castra hagionymes (six), est paradoxalement le résultat d’un regroupement de l’habitat autour d’un prieuré. Le château absent, l’église prieurale cristallisait, dans sa dépendance, un habitat groupé, signe d’un encellulement réussi, parachevé par la désignation de castrum.
152Si cette appellation de castrum est employée tardivement, au xive siècle, à Saint-Pierre-Avez, localité qui abrite une commanderie d’Hospitaliers, elle est employée dès le xiiie siècle dans les autres exemples. Des dépendances de l’abbaye de Cluny, de Saint-André-de-Villeneuve et de l’Ile-Barbe ont favorisé le développement d’un bourg fortifié. Les parcellaires circulaires sont les plus communément adoptés. A Saint-Romain-en-Viennois, possession de l’Ile-Barbe, le bourg s’est développé en plan radio-concentrique autour de l’église reconstruite au xxe siècle.
Les bourgs-prieuraux
153Huit églises prieurales sont sans doute à l’origine de la naissance du bourg prieural qualifié de castrum. Cornillac, Lagrand, Lemps, Proyas, Rousset-Les-Vignes, Venterol, Vinsobres. L’église, par sa position centrale ou dominante s’impose comme la cellule majeure de peuplement et s’appuie sur une seigneurie monastique (Fixot 1994 : 44). Elle semble exclure la présence de château.
154Si à Proyas (commune de Buis-les-Baronnies, prieuré de Villeneuve-lès-Avignon) et Antonaves (prieuré de Montmajour situé dans le canton de Laragne) le parcellaire a disparu, les villages de Vinsobres, de Cornillac et de Venterol, possessions respectives de l’abbesse de Saint-Césaire et des Hospitaliers, se développent en plan radio-concentrique autour d’une église imposante, dressée sur le sommet de la colline ou de la motte. On pourrait également rajouter l’exemple voisin limitrophe de La Motte-Chalancon. Ce castrum de la vallée de l’Oule appartenait à l’évêque de Die. L’église dont il subsiste des parties du xiie siècle est juchée sur une motte alors que le château aujourd’hui arasé se situait sur une plateforme en léger contrebas. Le parcellaire du bourg épouse les contours de la motte située au centre.
155A La grand (église classé MH), à Lemps et à Rousset-Les-Vignes, l’église constitue une partie du rempart d’un bourg à structure linéaire et étagée. Certaines de ces églises fortifiées s’identifient au château par la construction d’épais murs aveugles (Lemps, Lagrand). A Vinsobres, un clocher-campanile aux allures de tour et aux proportions très massives est construit contre le bas-côté nord. Ces églises sont monumentales pour la région étudiée. A Noyers-sur-Jabron, où la seigneurie majeure n’était cependant pas monastique, l’imposante église Notre-dame de Bethléem et Sainte-Euphémie, dépendance du prieuré de Ganagobie, se dresse à quelques dizaine de mètres au sud et en contre-bas du castrum, tel un avant poste. Le village s’étira postérieurement au xive siècle, entre le noyau primitif du castrum et l’église, comme semble l’attester une tour-porte défendue par des machicoulis sur corbeaux qui permet d’accéder au bourg castral. Cette église massive, à chevet rectangulaire et éclairée seulement par trois baies axiales, datée « du début du xiiie siècle, est l’une des plus grandes églises de Haute-Provence » (32 m x 12 m ; Barruol 1981 : 238).
156Si aucune de ces localités n’a conservé les vestiges de châteaux, il semble difficile d’exclure de façon systématique leur existence en raison d’une probable destruction. A Lagrand, la tradition orale rapporte que le château se situait sur le plateau au sud de l’église. Le castrum n’est mentionné néanmoins qu’une seule fois dans les possessions de Galburge de Mévouillon-Mison en 1266 (AD 13 B 143).
Doc. 58 : Vinsobres, parcellaire du bourg prieural

Légendes
1 - Eglise prieurale, dépendance de l’abbaye de Saint-Césaire d’Arles
2 - Tour quadrangulaire
4 - Eglise xixe siècle
157Sainte-Marie de Lagrand faisait partie des biens de Bertrand de Mévouillon au moins dès 1248, (AD 38 B 3639). La présence hypothétique d’un donjon, symbole du pouvoir en place dès l’époque médiévale, semble compromis par la position dominante de l’église prieurale qui a dicté le plan du bourgcastral. Ces châteaux étaient sans doute de simples de meures seigneuriale s édifiées plus tardivement par la noblesse de l’ancien Régime (Lemps, Saint-André-de-Rosans). Des éléments de fortification étaient par fois édifiés à proximité des églises prieurales. A Vinsobres, l’église domine au sud une tour quadrangulaire aux parements soigneusement assisés et datables du xiiie siècle au plus tard.
158En l’état actuel des recherches, les indices demeurent trop faibles pour s’assurer de la préexistence d’églises prieurales le plus souvent perchées. Les constructions ne remontent pas au-delà de la fin du xiie siècle (Lagrand, Lemps, Rousset-les-Vignes). Il a pu y avoir également déplacement de la paroisse et transfert au sein du bourg fortifié (Lemps, Sainte-Jalle). L’église Notre-Dame de Lagrand, attestée dès le xie siècle occupait-elle le même emplacement ? La référence au plateau (aera grandis) dans sa titulature dès le xie siècle et la mention d’un castrum hagionyme au xiie siècle confortent la pérennité d’occupation des lieux.
Doc. 59 : Saint-Romain-en-Viennois, parcellaire du bourg prieural

159Dans ce jeu de tensions entre bourgs prieuraux et bourgs castraux, entre seigneuries monastiques et seigneuries laïques, les premiers se préservent de l’ambition des seconds par la rédaction de clauses précises rappelant les premières chartes de franchise dictées par les Mévouillon (Lemps). Inversement, les Mévouillon se préservent de l’ambition des ordres militaires. L’acquisition, par les Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem en 1282, de l’abbaye chalaisienne de Clairescombes cédée par Bertrand de Mévouillon, stipule que ce dernier ordre militaire ne peut construire de tour ou de château dans l’abbaye. Seules des clôtures et d’autres constructions sont autorisées. La possibilité de concevoir un bourg est également évoquée et sous certaines conditions :
« ... quod hospitale faciat villam vel homines caset ibidem quod non possit me debeat casare nec recipere homines proprios dicti domini Bertrandi et successores » (Cart. Chalais, p. 157, n° CXII).
160L’emploi volontaire du terme villa traduit très nettement ce choix délibéré de n’autoriser qu’un habitat vraisemblablement non fortifié auprès de l’abbaye ; Bertrand de Mévouillon empêche ainsi de façon très catégorique la naissance d’un pôle concurrent au sein de sa baronnie. Cette clause souligne le rôle d’encellulement du prieuré sur le peuplement. Il est possible que dans un tel cas, les habitants n’aient plus su s’ils dépendaient du seigneur laïc ou du seigneur ecclésiastique, situation similaire rencontrée dans le pays de Banon (Stouf, 1966 : 50). Cette situation favorisait vraisemblablement aussi le choix de la paroisse (AD 1356 H 4362).
161Aucune charte ne fait en revanche allusion à une interdiction éventuelle de fortification d’église par des laïcs. « En 1123 enfin un canon du Concile de Latran généralise l’interdiction faite au laïcs de fortifier leur église. Cette mesure, toutefois, ne touchait pas les membres du clergé... », (Zadora-Rio 1989 : 13).
162Cette réglementation de la fortification accuse une concurrence acharnée où les deux partis sont souvent obligés de composer.
163A Proyas, site implanté au nord-ouest de Buis-Les-Baronnies, le prieuré sainte-Marie, fondation de l’abbaye Saint-André de Villeneuve-lès-Avignon, mentionné dès 1119, préexista au castrum dont il ne subiste aucun vestiges apparents. La paroisse du castrum de Proyas était desservie par ce prieuré séculier. En 1262, une transaction est passée entre l’abbé de Saint-André de Villeneuve et Raymond de Mévouillon, fils de Saure, au sujet de leurs droits de suzeraineté et de juridiction sur la villa de Proyas. L’abbé reconnaît la tenir des Mévouillon, qui y ont les droits de justice et les chevauchées ; le prieur doit leur prêter hommage. Si le prieur devient vassal de ces seigneurs, l’abbaye de Villeneuve fut déterminante dans le choix de l’implantation géographique de ce site et eut vraisemblablement quelque incidence sur le développement d’un bourg, avant même l’implantation d’un pouvoir laïque et la constitution d’un castrum; l’apellation de villa plutôt que de castrum semble également le suggérer.
164S’il ne subsiste aujourd’hui plus aucun vestige du prieuré et du bourg fortifié, une charte de 1389 signalait la présence d’habitants mais l’absence de fortifications dans ce castrum (AD 38 B 3943). Elle ne précise pas si les troubles auxquels il est fait allusion sont à l’origine de destructions ; néanmoins Proyas est un des rares castra, avec le Buis, désigné sous la double appellation de :
"castrum seu villa".
165Le prieuré semble avoir joué le pôle centralisateur de la cristallisation d’un habitat et se substituait ainsi au château tout en empruntant la dénomination de castrum. Le castrum se définirait alors, dans cet exemple, comme la réunion de pouvoirs politiques et judiciaires réunis dans les mains d’un seigneur et exercés sur une communauté regroupée autour d’un pôle centralisateur monacal, placé désormais dans l’étroite dépendance d’un pouvoir laïque.
Immunité et naissance d’un village
166Le dossier sur la commune de Saint-André-de-Rosans plus largement développé au vu de la documentation disponible depuis ces vingt dernières années, offre un bel exemple de bourg prieural qui a pu jouer un rôle d’immunité dans un contexte de rivalité entre pouvoirs laïc et monastique.
Saint-André-de-Rosans
167A Saint-André-de-Rosans, un castrum "succède" au xiiie siècle à la vaste villa mentionnée en 988 (AD 38 B 3159, année 1284 testament de Randonne de Montauban cédant ce castrum à son fils Roncelin de Lunel en 1284). Ce dernier adopte comme nom le vocable de l’église paroissiale antérieure à la construction du prieuré (xie-xiie siècles) et affiche par là-même une relation d’étroite dépendance vis-à-vis de la paroisse. Au-delà de l’affirmation de la mainmise et de la puissance de Cluny sur Saint-André et le terroir environnant, la reconstruction de l’église, dans la seconde moitié du xie siècle, sur le même emplacement répondrait à une politique volontaire de cristallisation de la population à proximité de l’établissement monastique. Elle se manifeste par le regroupement dans un même édifice des fonctions paroissiales et funéraires assurées avant l’an Mil en deux constructions distinctes mais juxtaposées (Esquieu 1989 : 149-156).
168La répartition de ce peuplement reste vague au regard des textes. Une charte des environs de 1100, fait allusion aux hommes qui habitent ("stant") dans la villa de Saint-André, sans autre précision.
169Actuellement, un bourg fortifié au plan radio-concentrique, se développant au sud de l’église du prieuré, est encore visible. Les remparts du village composés de la juxtaposition des maisons se raccordent, à l’est, au chevet de l’église du prieuré, et à l’ouest, à l’aile occidentale des communs. Il est frappant de constater que l’ensemble monastique, (enclos prieural compris) représente une superficie importante proportionnellement à celle du village et qu’il répond à une certaine symétrie. Du nord au sud, le village et le prieuré ont la même extension, soit 45 m de longueur. Les deux temps d’extension de l’enceinte ne sont datés que par des éléments architecturaux : la porte Ayguière permet de rattacher le premier au xive siècle et l’unique tour circulaire de flanquement conservée, sur les trois, défendant la seconde enceinte, est construite dans une tradition propre au xvie siècle. Cependant il faut noter que les flanquements sont souvent des adjonctions à la courtine du rempart. Le renforcement et les flanquements des remparts du village de Saint-André-de-Rosans sont contemporains de la guerre de Cent-Ans (xive siècle) et des guerres de religion (xvie siècle). Les travaux de la seconde enceinte ont pu être exécutés en même temps que la fortification du monastère effectuée aux xve-xvie siècles. Il est décidé en 1428 que le bourg sera fermé de « meniis altis spissis et turribus grossis » (AD 38 B 2733).
Doc. 60 : Saint-André-de-Rosans, parcellaire du bourg prieural

Légendes
1 - Prieuré
2 - Tour-porte
3 - Emplacement de la porte Aurouze
4 - Tour de flanquement
5 - Maison seigneuriale du xviie siècle
170Cette défense du bourg castral semble avoir encouragé l’augmentation du nombre notables de feux entre 1460 et 1474 ; Saint-André-de-Rosans représentait au xve siècle le castrum sinon le plus peuplé, du moins le plus taxé (AD 38 B 4458). Le prix-fait de la tour quadrangulaire située contre l’angle sud-est du réfectoire date de 1563.
Doc. 61 : Saint-André-de-Rosans, rempart et flanquement du bourg prieural

Doc. 62 : Saint-André-de-Rosans, tour porte xive siècle, dite porte Eyguières

171La datation tardive de l’enceinte du bourg (Sauze 1989 : 358-359) ne peut remettre en question l’idée sinon d’un regroupement de l’habitat auprès de cet établissement monastique, du moins d’un pôle d’attraction exercé par la fonction paroissiale de ce prieuré séculier.
172Le pouvoir local du monastère eut vraisemblablement des répercussions sur l’implantation du réseau castral. S’il s’imposait en desservant le culte paroissial à l’intérieur de l’enceinte, il concourait également à l’échec du château par l’attraction qu’il exerça sur le peuplement ; sa mainmise sur un réseau de fortifications complémentaires jalonnant les terres méridionales du prieuré couronnait cette politique de structuration du terroir et s’affichait en véritable concurrent du château, mode de représentation du pouvoir laïc.
173Le castrum de Rison, situé aux marges septentrionales du terroir du monastère, appartenant dès 988 à l’abbaye de Cluny, faisait partie au xiiie siècle du domaine des Montauban. (Ce castrum adopta le nom d’un col permettant de rejoindre la vallée de la Blème au nord). Ce castrum adoptait en ce siècle le nom de la Baume-Rison, ajoutant au premier celui d’un col situé au pied de ce relief. Si l’affirmation d’une famille seigneuriale laïque, dans un terroir régi dès l’an mil par un monastère, apparaît comme une réussite du château sur le plan politique, elle demeure néanmoins un échec dans la restructuration du peuplement de ce terroir. Aujourd’hui, La Baume et La Basse-Baume abritent respectivement un hameau et une importante ferme qui ne révèlent cependant aucun élément architectural du xiiie siècle. La confrontation des textes de la fin du xiiie et du début du xive siècle bien que peu précis, permet d’envisager deux pôles distincts : l’un correspondait à la Baume l’autre au mont Risou. Or cette dissociation apparaît clairement en 1352, dans la désignation de la Bâtie-Rizon et du Puy-Rison détenus par le même seigneur : le dauphin ; la disparition dans les textes plus tardifs du Puy-Rison permettrait vraisemblablement de le rattacher au site du castrum du xiiie siècle. Une bastide ou "ferme fortifiée", ayant engendré à l’époque moderne, le hameau et la ferme de La Haute Baume et de la Basse Baume, succéda au château médiéval.
174L’appellation de Puy-Rison fait référence à une éminence et permet d’envisager l’implantation du castrum au xiiie siècle sur le sommet du mont Risou. Un fossé de forme oblongue a été repéré, sur le plateau sommital, au nord de la chapelle Saint-Jean construction (ou reconstruction du xixe siècle). Il est en étroite relation avec un tas de moellons plus ou moins bien équarris ; la terre est en cet emplacement mélangée à un peu de chaux. Un tesson de céramique grise type pégaut, découvert fortuitement au sud de la chapelle, suite à un violent orage (août 2002), atteste une occupation médiévale sur la partie sommitale du mont Risou. Le dénombrement des feux du xve siècle consultés ne fait pas référence au quartier de La Baume-Rison, alors que Saint-André figure dans la liste. La proximité du monastère, exploitant les terres riches du bassin, reléguait au rang de simple "forteresse-phare" le castrum de La Baume-Rizon resté aux marges d’un terroir.
Doc. 63 : Occupation du sol autour du mont Risou

175Le perchement du castrum entre le xe et le xiiie siècle accusait davantage une position de recul qu’une réelle domination, restée à sa seule expression topographique.
176Au sud, le prieur détenait deux castra ; le castrum de Montaux, nom d’un col qui est aujourd’hui celui de la commune de Laux-Montaux, castrum situé à l’extrémité sud-est du domaine du monastère, permettait de contrôler étroitement le col du Reychasset, voie reliant la région d’Orpierre. Le prieur possédait ce château et Raymond de Mévouillon y détenait également quelques droits. Le 25 avril 1251, Raymond de Mévouillon cédait ses droits au dauphin ; ce dernier lui demandait également d’acquérir pour lui la seigneurie de ce castrum détenue par l’église de Saint-André ; en contre-partie il la lui rétrocèderait en arrière fief ; (AD 38 B 3139, ou RD t. II n° 8749, p. 504). En 1253, des reconnaissances sont passées au prieur (AD 057 E Jarjayes 61/16).
177Le castrum de Montaux, étroitement dans la dépendance du monastère, ne généra aucun bourg castral. Ce pôle stratégique était vraisemblablement "doublé" à 2 km au nord-ouest par le castrum du Châtelet. Un doute demeure cependant sur la distinction entre deux châteaux. Elzéard de Châtelet, cédant en 1253 la quatrième partie de ses droits sur le Châtelet au prieur, par testament, rattache ce "fortin" au territoire de Montaux (AD 05 7 E Jarjayes 61/16, Playoust 1989 : 93). Les limites entre Saint André et le Châtelet sont redéfinies en 1339, selon une sentence favorable au prieur, mais pénalisant Pons du Châtelet (AD 05 7E Jarjayes 61/22).
178Le Châtelet situé à proximité d’un col rejoignant la vallée de l’Armalause abrite un hameau déserté qui ne présente aucun élément de fortification bâtie ou fossoyée. Il est né de l’implantation moderne de fermes sur une zone de pâturages dont le nom a gardé le souvenir d’une ancienne forteresse située à proximité. La tradition orale voudrait également que les pierres du Chastelard aient été remployées pour la construction de ce hameau (propos recueillis chez M. Brunet, habitant du hameau de Sironne situé dans la commune de Saint-André-de-Rosans). Une révision des feux de 1428 précise que Pierre et Guilelme Ferraud habitaient dans un manse appelé "chastelleto". Le Châtelet est identifié à une terre et non plus à une forteresse.
179En effet, le sommet d’une montagne, Le Devès de l’Aure, situé à quelques centaines de mètres au nord, surplombant le bassin du Rosanais à 1 127 m d’altitude, abrite le site d’une motte, désignée encore oralement par le nom de Chastelard. L’aménagement de ce site selon un schéma adopté par les premiers châteaux permettrait éventuellement de le rapprocher du lieu de "Castelliono", cité comme bien du prieur dans une charte rappelant en 1100, la donation du clerc Richaud effectuée au monastère en 988 (CLU n° 3761). Laugier châtelain y possédait un manse et tous ses appendiciis ainsi que trois vignes ; Alfredus, "ministralis" y détenait une vigne. Néanmoins, deux lieux-dits portant aujourd’hui les noms de Châtillon et Chassagne pourrait également évoquer son souvenir. Le premier se situe au sud-ouest de la commune, sur l’adret du Serre de Bout, dominant le départ de l’étroite vallée, comprise entre cette montagne et la crête de Couale et drainée par l’Eygues. Le second occupe un plateau culminant à 936 m d’altitude, compris entre les villages de Saint-André et de Sorbiers. La limite occidentale de la commune de Sorbiers suit le ravin oriental de cette montagne.
180Notons que la forêt de Chassagne est cédée en 988 par le clerc Richaud au prieur. Si tel était le cas, cette affirmation favoriserait l’identification d’un seul et même château, aucune mention du lieu de Montaux ne figurant dans les biens du clerc Richaud, puis du prieur aux environs de l’an Mil.
181Les châteaux détenus par le prieur n’engendrant pas la naissance d’un bourg représentaient des postes de fortifications avancées destinés à contrôler le terroir dans la mouvance du prieuré et les voies d’accès menant au monastère. Certains permettaient également d’exploiter des terres pastorales, l’élevage venant compléter l’exploitation des terres riches situées dans le bassin. Dans ce contexte de la répartition des finages, Saint-André-de-Rosans s’affirme comme un chef-lieu à mi-chemin entre le castrum et le bourg prieural. L’absence du château nuance sa définition de castrum, le monastère ayant joué seul le rôle d’encellulement. Il ne peut à proprement parler se définir soit comme un bourg prieural soit comme un bourg ex nihilo dans la mouvance d’un prieuré ; la reconstruction de l’église prieurale sur l’ancienne église paroissiale soulignait la volonté de pérenniser un réseau paroissial plus ancien. Néanmoins il s’y apparente dans la mesure où le cumul des fonctions seigneuriales et paroissiales en une même personne favorisait la concentration d’un habitat dispersé préexistant, renforçant par là-même l’influence de la paroisse sur le terroir environnant.
182Loin d’exclure la présence d’un habitat groupé antérieur au xive siècle, l’édification d’une enceinte tardive peut avoir "fossilisé" un parcellaire préalablement établi, selon un schéma de réseaux structurants, gravitant dans l’aire d’attraction du prieuré et plus ou moins latent dans la conscience des habitants de ce terroir. Les périodes de troubles du xive siècle ont sans doute eu quelques répercussions sur un hypothétique resserrement du tissu villageois.
183En effet, la lecture du parcellaire, aux abords du prieuré, met en valeur un développement "ovoïde", quasiment symétrique, centré sur l’église préromane, situé au sud du réfectoire ; réparti de façon symétrique au nord et au sud du prieuré, il est délimité par les chemins de Montjay et de la Grange Neuve ; au sud, le contour est fossilisé également par des murets de jardins cultivés au pied du rempart ; au nord et à l’est, un vaste champs enserrant l’église occupe l’autre demie-sphère. Si des sondages archéologiques effectués à proximité du chevet ont confirmé la présence d’une zone cimétériale (xiie siècle), la majeure partie de cette vaste parcelle n’a pas été sondée. Tout au plus un ramassage de surface a donné la présence de quelques micro-tessons de céramique grise en bordure extérieure du contournement nord. Il serait particulièrement intéressant de connaître le type d’occupation de cette zone septentrionale, dont le parcellaire est en connexion avec celui du village et du prieuré. Doit-on envisager en ces lieux une nécropole plus ancienne, contemporaine des remplois antiques trouvés dans le prieuré, ou une zone d’habitat ? Quelques vestiges d’un édifice rural datant de l’Antiquité tardive ou du haut Moyen Age, mis au jour sous l’absidiole nord, suggèreraient un développement de constructions rurales au nord du prieuré.
184L’hypothèse d’une aire de délimitation préalablement conçue ou d’une surface à bâtir centrée sur le prieuré n’est pas à exclure et rappelle par ses dimensions les cercles de protection, définis lors de la Paix de Dieu. L’ensemble monumental d’une église prieurale, très massive, se substituait au château resté absent malgré la dénomination de castrum dès 1278. Saint-André de Rosans donne tel Saint-Symphorien de Buoux, « une image rivale de celle de la fortification laïque » (Barbier et al. : 1989 : 138). Propriétaire de nombreuses terres s’étendant au sud jusqu’au torrent de l’Armalause, le prieur était aussi le seigneur majeur de ce fief. En effet, les Montauban, seigneurs laïcs, n’y détenaient que « l’affare seu dominium ».
185Cette hypothétique aire de délimitation d’un cercle de paix est également suggérée par le profil du parcellaire du quartier de Châteauvieux à Grillon, village situé à l’extrémité occidentale des Baronnies dans le Vaucluse (canton de Valréas).
Grillon
186Le cadastre de Grillon, de 1813, présente un village à structure bi-polaire dont le parcellaire est encore nettement lisible sur place. La départementale D 941, auprès de laquelle se déploie l’actuelle bourgade, divise cette localité en deux quartiers distincts : le quartier de la Vialle, au sud et celui de Château-Vieux, au nord. En 1350, ces deux quartiers étaient séparés par des jardins. (« Pour dégager le carrefour des cinq chemins qui aboutissaient près du moulin à blé, la communauté fit l’acquisition de jardins et treilles y contiguës le 20 octobre 1489 pour la somme totale de douze florins à vingt-quatre sols pièce », Choquet 1994 : 15).
187Le quartier de la Vialle, juché sur un important affleurement de molasse, défendu par des falaises, abrite les vestiges d’une église édifiée sur le rempart et quelques maisons de l’ancien bourg castral construit près du château démoli en 1792. Ce quartier correspondait-il à l’emplacement du château et du bourg fortifié attenant attesté en 1175 ? A cette date, les coseigneurs de Grillon concèdent à la prestigieuse commanderie de Richerenches tout ce qu’ils possédaient « in turre oppidi de Grillo, aut in hominibus, in feminis sive etiam in domibus ».
188Le château fut sans doute en partie modifié, en 1342, à l’occasion des travaux de fortification commandités par Clément VI et menés sous la direction de Jean d’Arpadelle, recteur du comtat. Quelques pierres de taille à bossage disposées à la base des courtines nord et ouest de l’enceinte du quartier de la Vialle attestent un état xiiie-xive siècles (les guérites ont été rajoutées en 1621). Néanmoins des clichés effectués par le Service Régional de l’Inventaire, avant la "restauration" récente du bourg castral (quartier de la Vialle), témoignent de la présence des vestiges d’un donjon relativement modeste que l’on peut dater de la fin du xiie et début du xiiie siècle. Construit à l’aide de pierres de taille et accessible par une porte à arc en berceau plein-cintre, il abritait une pièce au rez-de-cour dont la voûte retombait sur un cordon de pierre à section en quart de cercle souligné par un listel.
189Le quartier de Château vieux, situé dans la plaine, s’organise en un cercle presque parfait autour d’uné troit chicot rocheux de safre "isolé". L’appellation de Château-Vieux daterait seulement de la fin du xviiie-début xixe siècle et aurait remplacé la dénomination plus ancienne du faubourg de Bize. A Grillon, la régularité du parcellaire du "faubourg de Bize", la présence d’un cimetière et d’un prieuré en cet endroit précis excluent l’hypothèse d’une simple extension du bourg castral (quartier de la Vialle), à l’extérieur et en contre bas des remparts.
190L’aménagement d’un canal entre 1350 et 1381, ceinturant encore actuellement à l’est le quartier sur les deux tiers de sa périphérie donne les limites ante quem de son extension.
«...vers 1350, à l’exemple, des Templiers de Richerenches, qui avaient amené l’eau de la Gourdouillère à leur domaine par un fossé longeant l’actuel chemin du Temple, les habitants de Grillon obtinrent l’autorisation de creuser un canal, alimenté par la Grande Fontaine pour irriguer quelques par celles et faire tourner un moulin à blé édifié sur un bief du canal, au carrefour des chemins aboutissant à Grillon (à l’emplacement exact de l’immeuble de M. Jules Apay). A ce moulin on annexa le four banal. On relève dans les archives communales, à la date du 24 mai 1381, la vente faite à la communauté par un sieur Lappon de Saint-Paul-Trois-Châteaux d’un ayguier situé entre le chemin de Colonzelles et le béal du moulin. Le moulin tournait donc en 1381 », (Choquet 1994 : 15).
191L’ensemble du parcellaire de Châteauvieux, au plan ovoïde de 130 m du nord au sud et de 150 m d’est en ouest, rappelle par ses dimensions et la régularité de son plan les cercles de droit d’asile délimités autour d’un édifice religieux, dans le cadre du mouvement de la paix de Dieu, défini au xie siècle.
192L’église Sainte-Agathe dont le vocable est encore porté par le cimetière jusqu’au début du xixe siècle, par son histoire et par son emplacement au cœur du parcellaire ne semble pas étrangère à la formation régulière de ce plan radio-concentrique.
193Grillon était dans le diocèse de Saint-Paul-Trois-Châteaux : Pons de Grillon fut évêque de Saint-Paul-Trois-Châteaux au début xiie siècle ; « c’est lui qui donna aux Templiers leur premier établissement à Grillon et qui décida Hugues de Bourbouton à leur donner son patrimoine et lui-même à devenir ainsi le fondateur de la Commanderie de Richerenches. Il assiste aux premiers dons qui leurs furent faits et mourut avant 1138 », (Malbois : 69).
194Les matériaux de construction de la chapelle furent réemployés en 1740 pour la construction de la chapelle des Pénitents blancs édifiée contre le rempart de La Vialle, à proximité de l’église castrale. Le cimetière occupait une position excentrée, à l’ouest du chicot rocheux autour duquel s’organise le parcellaire.
195« Le cimetière préexistait aussi généralement à la sacraria : lors de la définition de celle-ci il en devint un élément premier au point de lui donner parfois son nom cimeterium vel sacraria » (Bonnassie 1994 : 69). Désaffecté en 1854, il fut malheureusement déblayé en 1890, pour aménager la place du centenaire. Si la date de fondation de Sainte-Agathe reste inconnue, ce prieuré était jusqu’en 1404, sous la dépendance de celui de Saint-Amand. Ce dernier, situé près de la localité voisine de Montségur (-sur-Lauzon), fut uni en 958 à l’abbaye de Cluny par le roi Conrad sur la prière de Boson, roi de Provence. Le don de Saint-Amand à l’abbaye de Cluny est le fruit de l’activité du comte Boson, père de Roubaud et de Guillaume. A la requête de Boson, Conrad, roi de Bourgogne (et père de Rodolphe II), céda à Cluny en 958, l’abbaye de Saint-Amand ainsi que toutes ses terres lointaines... Un an plus tard, Cluny obtint la confirmation de la donation de Saint-Amand de la part du roi carolingien Lothaire, (Rosenwein 1994 : 22). Cette cella Saint-Amand fut confirmée en 998, par une bulle de Grégoire V, (Malbois 1927, t. 28/1 : 77). Dépendance d’un prieuré fondé antérieurement à l’an mil, Sainte-Agathe a pu être fondée relativement tôt, antérieurement à la naissance de l’oppidum (castrum) ; il y eut sans aucun doute en un second temps, transfert du vocable de sainte Agathe dans l’enceinte du castrum perché au quartier de la Vialle. En effet, l’église castrale à plan basilical édifiée sur le rempart oriental, porte encore aujourd’hui ce vocable. Il ne subsiste plus qu’une partie de l’abside construite à l’aide de moellons soigneusement équarris ; elle ne peut remonter guère au-delà du xiiie siècle. En 1151 et 1170, la mention d’un clericus et d’un sacerdos à Grillon impliquait la présence d’un lieu de culte au moins dès le xiie siècle.
196Il existait également le prieuré Saint-Martin de Croc (ecclesia de Croco), situé entre Grignan et Grillon, dépendance du prieuré de Pont-Saint-Esprit et fondé antérieurement à 1251, (Malbois 1927 : 78). Aux environs de Grillon, des dépendances de l’abbaye de Cluny (Saint-Pantaléon-les-Vignes, Rousset-Les-Vignes, Montbrison-sur-Lez, Colonzelle, Tulette, les dépendances de Saint-Saturnin-du-Port,Saint-Martin-de-Crocs) instigatrice du mouvement de Paix en Provence et la proximité de Sarrians, lieu privilégié de plaids, ont sans-doute été favorables à la diffusion de ce vaste mouvement pacificateur des environs de l’an mil (Poly 1976 : 191 ; 197-198 ; Barruol 1994 : 29).
197Composé d’un ensemble de parcelles en lanières, rayonnant à partir du chicot rocheux et délimité extérieurement par un canal, le plan du faubourg de Bize n’a pu être préalablement conçu que d’un seul bloc. Si l’hypothèse d’un parcellaire dicté par le canal d’irrigation n’est pas à exclure, la présence centrale du rocher dominant l’ensemble et le cimetière situé à proximité, n’est pas involontaire. Une petite construction devait occuper le sommet ; s’agissait-il de l’église Sainte-Agathe ? Dans ce dernier cas, l’hypothèse du cercle de paix s’imposerait d’elle-même, en vertu des dimensions requises ici adoptées. La faible surface du rocher permet cependant d’en douter ; néanmoins, ce dernier a pu être retaillé étant donné la nature friable de la roche (molasse).
Doc. 64 : Parcellaire de Grillon

Légende
1 - Eglise castrale, 2 - Emplacement du château, 3 - Cimetière, 4 - Rocher isolé, 5 - Canal.
198L’espace laissé libre entre ce noyau primitif hypothétique et le quartier de la Vialle né sans doute au cours du xiie siècle, a pu être aménagé par la population en jardins arrosés grâce au canal qui existait sans doute déjà comme ceinture de protection. L’on pourrait comparer alors cet exemple à celui du village de Taradell en Catalogne où « une sorte d’aristocratie villageoise s’administre de façon totalement autonome et possède, par exemple, leur propre juridiction en matière d’irrigation », (Bonnassie 1994 : 68). Le cimetière de Grillon perdura jusqu’au xixe siècle.
199Ces deux derniers exemples proposent quelques pistes de recherche dans une région où la manifestation topographique et juridique des cercles de paix est méconnue. Si le nom de la commune de Saint-Ferréol-Trente-Pas, située à une cinquantaine de kilomètres à l’est, rappelle la dimension des cercles de paix, il semble aujourd’hui impossible d’associer ce toponyme qui apparaît dans les textes en 1518 à un hypothétique cercle de paix ; ce lieu-dit situé à l’entrée des gorges du même nom d’après le plan cadastral du xixe siècle, correspondrait d’après la tradition orale au nombre de guets qui permettaient de traverser la rivière. En effet, les dimensions de ce toponyme ne peuvent correspondre à la longueur ou la largeur des gorges, comme le faisait remarquer Michèle Bois, (Bois 1992 : 103). L’église la plus ancienne connue, dans les environs est le prieuré de Saint-Ferréol, au vocable actuel de Sainte-Marie, dépendance de l’abbaye de Saint-May ; citée dès 1183 comme possession de l’Ile-Barbe, elle est implantée sur un site antique, mais le parcellaire ne révèle pas de cercle dans sa périphérie.
200Dans le cadre de la genèse d’un bourg fortifié portant un hagionyme, l’exclusion du château est, dans les Baronnies, en étroite relation avec la présence d’un prieuré séculier et non d’une église paroissiale.
201Des prieurés séculiers désignés au xiiie siècle sous le terme de castrum et qui ont engendré un regroupement de l’habitat confirment le rôle important de certaines implantations monastiques dans l’histoire du peuplement.
CONCLUSION
202Un castrum (château et bourg castral) sur trois dépend, en Baronnies, d’une église ou d’un prieuré resté à l’extérieur. Cette constatation souligne la part de résistance des anciennes paroisses malgré la tentative de superposition du territorium castri à l’ensemble des cellules paroissiales et communautaires. Paradoxalement le château est né d’un fractionnement d’entités territoriales avec lesquelles il était souvent obligé de composer.
203Cette rivalité se fait sentir de façon encore plus aiguë quand, parallèlement au château et au bourg castral qui disposent d’une église intra-muros ou d’une chapelle castrale, desservant également le culte paroissial, des églises ou prieurés séculiers gardent leurs fonctions curiales. Les liens privilégiés entre seigneuries laïques et monastères nuancent le degré de rivalité entre églises castrales et prieurales qui parfois se confondent. L’église prieurale à vocation funéraire au xiiie siècle et lieu de sépulture privilégié des seigneurs du castrum la dominant de quelques dizaines de mètres (Sainte-Jalle, Alençon, Reilhanette), garda parfois son ancien rôle d’église paroissiale ou l’exerça, à nouveau, à l’époque moderne. Cette "réhabilitation" officialisée, à la suite de procès (Mollans-sur-Ouvèze) ou de désertions progressives des castra (Mérindol-les-Oliviers) n’était semble-t-il, que le reflet d’une résistance qui n’avait pas cessé depuis la naissance des premiers châteaux. Ces églises faisaient-elle réellement partie du territorium castri ? L’espace n’était-il pas incomplètement dominé par le château ?
204En effet, cette résistance se manifeste au moins de deux façons :
- Les bourgs ecclésiaux ou prieur aux s’imposent en adoptant le mêmes chéma de regroupement du bourg castral au tour d’un élément centralisateur, ici l’église, qui adopte le séléments de la fortification du château (clocher-tour, murs épais aveugles, jours aux allures de meurtrières). Leur dénomination de castrum au xiiie siècle les place au même rang que les bourgs castraux nés près d’un château : la seigneurie constitue le facteur commun.
- La pluralité d’églises au sein du territoire d’une même localité semble en étroite relation avec un semis d’habitats plus ou moins dispersés sur les terres exploitables. En effet, leur apparent isolement n’est cependant pas forcément révélateur d’une situation initiale (Cartron 1992 : 84). Plus qu’une simple concurrence du service paroissial, la pluralité des lieux de culte dans le bassin de Plaisians et la vallée du Derboux permet d’affirmer la pérennité d’un habitat dispersé aux quatre extrémités de cette micro-région. Ce schéma bien documenté à Plaisians doit pouvoir s’ appliquer dans certaines localités voisines.
205Le castrum hagionyme, peu fréquent, résume cependant à lui seul, tous les modes d’encellulement : compromis, luttes, oppositions, juxtapositions. De structure mono-nucléaire ou bi-polaire, il implique toujours, en Baronnies, la préexistence de la paroisse fondée sur des terres colonisées dès l’Antiquité ou l’Antiquité tardive. L’implantation de l’habitat, regroupé autour de l’église ou du château ou encore développé en nébuleuse entre ces deux pôles, trahit le degré d’attraction de ces noyaux d’encellulement. Le castrum hagionyme souligne, peut-être de façon encore plus évidente, comment le château doit composer avec les entités territoriales préexistantes qu’il s’efforce de fragmenter. En cette seconde moitié du xiiie siècle, le castrum hagionyme apparaît plus fréquemment dans les textes, contemporainement à une généralisation de l’emploi du terme castrum qui s’éloigne peu à peu de son sens premier de bourg fortifié groupé autour d’un château. Que le château ou l’église soit l’élément de polarisation de l’habitat, le terme de castrum, synonyme de village fortifié regroupé autour du château ou du prieuré fortifié, reste néanmoins l’affirmation du droit de ban et de la seigneurie laïque ou ecclésiastique.
206Seul un vaste mouvement de désertification de la région portera atteinte à l’enchâtellement à la fin du siècle suivant.
Notes de bas de page
1 La liste des terres cédées en 1394 par Antoine Bovet notaire en faveur de Jean de Chalons, sire d’Arlay et prince d’Orange fait état d’un jardin situé près de la côte à proximité du chemin qui va vers le château près de la nouvelle église ou "ecclesia nova", (AD 38 B 3838 f° 10 r°).
2 Réplique et Advertissement pour les consuls et communauté de Molans demandeurs en exécution d’Arrest de la Cour du 6 septembre 1697 pour les qualités réservées par ledit Arrest suivant les fins et conclusions de leurs Ecritures du 19 avril 1698, p. 52.
3 ESTIENNE M.-P., Document Final de Synthèse, juin 2001, juin 2002 (SRA PACA).
4 Le souvenir du castrum inférieur et du castrum supérieur désignés comme tel en 1178, persistent dans le nom de deux groupes d’habitats : Barret-Le-Bas (chef-lieu) et Barret-Le-Haut (hameau), correspondant jusqu’au 10 mars 1944 à deux communes séparées.
5 Une pointe de flèche en bronze a été découverte fortuitement à la surface du sol à proximité de ce col (renseignement M. Plat).
6 Perchée à 955 m d’altitude sur une vaste plateforme, cette église comprise entre Salérans et Saint-Pierre-Avez présente encore aujourd’hui un corps de bâtiment de 3 x 6 m fortement remanié. Seuls les murs nord, sud et ouest subsistent ainsi qu’une partie de la voûte en berceau semi-brisé recouverte d’enduit et de plâtre rose. Elle est exécutée à l’aide banchages. Les piédroits de la porte percée à l’ouest et de deux baies sont composées de pierres de taille de tuf. Il semble s’agir d’éléments remployés en raison de leur profil roman et de leurs dimensions disproportionnées par rapport à l’édifice.
7 En 1372 : Jean de Bernard de Barre élit sa sépulture dans l’église Saint-Laurent et y fit des legs, (AD 13 Malte Joucas n° 219). 1372 : Jean de Bernard de Barre élit sa sépulture dans l’église Saint-Laurent et y fit des legs, (AD 13 Malte Joucas n° 219).
Le 25 juillet 1374 : testament de Jean Bernard de Barret ; il élit sa sépulture dans l’église de Saint-Laurent de Barret, fait des legs à cette église (Roman preuves, f° 263).
Le 6 mars 1377 : testament de Jean Amici du col de Barret ; il élit sa sépulture dans l’église de Saint-Laurent de Barret à laquelle il fait un leg ainsi qu’à celle de Saint-Pierre-Avez.
8 Cadastre de la commune de Barret-Le-Bas de 1824 : Section A de Chabre et de Saint-Laurent.
9 Cette église aurait une largeur hors-œuvre au niveau du transept de 14,20 m, en admettant que les absidioles aient un diamètre interne de 2,30 m et que l’abside aurait un diamètre de 6,20 m.
10 Mallefougasse, saint-Jean-Baptiste ; Châteuau-Arnoux : saint-Pierre (Alpes de Haute Provence) ; sainte-Marie des Angles (Gard) ; saint-Michel du Vieux Cannet (Var).
11 Proyas : Médiathèque Ceccano, MS 2401 ; confirmation papale de 1119, 1143, 1178 ; Saint Marc à Propiac : Carpentras, Bibliothèque Inguibertine, MS 514.
12 Un bec ponté à pâte grise a été retrouvé dans les soubassement de l’église Saint-Claude, à l’occasion de travaux. La chapelle des Pénitents était désignée sous le vocable de Notre-Dame de Pitié. Elle aurait été fondée en 1643, selon l’abbé Fargonnet ancien desservant de cette paroisse. Néanmoins cet abbé ne cite pas ses sources. La cloche en revanche date de 1587. La cloche a-t-elle été réemployée ou atteste-t-elle la fondation de cette chapelle antérieurement au xvie siècle ? Les statuts des Pénitents blancs de Notre-Dame de Pitié ont été établis en 1650, VARLET (P.) Sainte-Jalle, Les Fils d’Argent, 1970.
13 Un autel de marbre est recensé par le chanoine, Sautel 1926, Avignon, p. 161. (Pl. n° 18).
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Jean-François Durand
2000
Spinoza et les Commentateurs Juifs
Commentaire biblique au Premier Chapitre du Tractus Theologico-Politicus de Spinoza
Philippe Cassuto
1998
Histoire du vers français. Tome VII
Troisième partie : Le XVIIIe siècle. Le vers et les idées littéraires ; la poétique classique du XVIIIe siècle
Georges Lote
1992
Histoire du vers français. Tome III
Première partie : Le Moyen Âge III. La poétique. Le vers et la langue
Georges Lote
1955
Une théorie de l'État esclavagiste
John Caldwell Calhoun
John Caldwell Calhoun et Gérard Hugues Gérard Hugues (éd.)
2004
Le contact franco-vietnamien
Le premier demi-siècle (1858-1911)
Charles Fourniau, Trinh Van Thao, Philippe Le Failler et al.
1999
