La Corse en temps de crise (fin xixe-début xxe siècle)
Aux origines du corsisme
p. 133-148
Texte intégral
1Au cours des deux dernières décennies du xixe siècle, la crise générale qui affecte le monde rural et les économies traditionnelles de moins en moins compétitives n’épargne pas la Corse où elle est même marquée par des facteurs aggravants dus à l’insularité et à l’archaïsme structurel du pays. Le fait est connu, encore qu’il mériterait une analyse plus approfondie que celle que nous lui avons déjà consacrée1. La spécificité de la Corse par rapport à d’autres régions françaises également concernées, comme le Sud-Ouest, le Languedoc, le Massif Central, a été la globalisation de la situation qui, dès cette époque, a fait parler de « question corse », de « problème corse », d’« île oubliée », façon de mettre l’accent sur l’entité et l’identité insulaire au sein de l’espace national. On sait combien pour des temps plus récents, en d’autres circonstances, ce type d’expression a fait florès ! Sans prétendre rendre pleinement compte de cette spécificité, nous tenterons d’en approcher les contours en nous intéressant à nouveau, sous un angle particulier, à cette « crise de structure et de conscience » qui affecta la Corse entre xixe et xxe siècle. La question a été abordée dans les études de Marie-Pierre Valli portant sur « le Mistral corse », Santu Casanova et son journal, la Tramuntana, organe d’expression d’un corsisme radical anti-républicain et déjà anti-national, puis sur l’éclosion alors en Corse du mouvement social revendicatif consécutif à la crise2. Notre intention, dans ce modeste hommage à notre ami et collègue Gérard Chastagnaret qui a été amené, avec notre contribution, à diriger ces travaux et, par là, à se pencher sur l’histoire de la Corse contemporaine, est de nous interroger sur les origines du « corsisme3 », indépendamment du cas emblématique de Santu Casanova et, pour ainsi dire, plus en profondeur, en éclairant l’évolution qui, dans certains milieux, notamment bonapartistes, a alors dérivé vers ce comportement contestataire d’un nouveau type.
2La thématique de la crise est omniprésente dans la presse insulaire du temps. Les représentants nationaux, de différents bords, se font les porte-parole de leurs électeurs et relaient leurs doléances en haut-lieu, rendant régulièrement compte de leur action dans les journaux locaux qui leur sont favorables ou qui dépendent d’eux. La tonalité est certes quelque peu différente suivant que ces « feuilles » (ô combien nombreuses, bien que souvent éphémères !), sont favorables au régime – disons à la république triomphante – ou qu’elles appartiennent à l’opposition bonapartiste qui, durant la décennie 1880, lors du boulangisme, se montre toujours combattive et résiste bien au changement. On assiste alors, comme à l’échelle nationale, à une conjonction de rencontres entre les nostalgiques de l’Empire et les radicaux républicains déçus par l’opportunisme, pour dénoncer avec virulence les méfaits du « système », déjà symbolisé par l’influent député Emmanuel Arène qu’ils rendent responsable de la situation critique dans laquelle se trouve plongée la Corse et qui, selon eux, la conduit à la ruine. Au cours de la décennie suivante, les effets de la crise se font encore plus sentir, comme le reflètent les sujets développés dans les éditoriaux et les articles de fond de la presse insulaire et, tandis que les républicains éprouvent dès lors quelque gêne à vanter les mérites du nouveau régime et les « progrès » que la Corse lui doit, les bonapartistes se déchaînent, d’autant qu’ils ont perdu l’espoir de toute restauration impériale. Devenus pour la plupart « républicains de droite » depuis le pacte de Vichy conclu en 1891, les Gavini jusque-là demeurés fidèles à l’Empire, et les Casabianca, déjà acquis à la République, se sont réconciliés. Ces « grandes familles », toutes deux écloses en tant que telles sous le second Empire mais traditionnellement opposées, les Noirs et les Blancs, qui s’affrontaient dans une rivalité plus clanique qu’idéologique, n’en demeurent pas moins hostiles à Emmanuel Arène et aux opportunistes qui représentent la majorité républicaine détentrice de la manne nationale et du pouvoir local4.
Sous l’égide de Jean-Baptiste Marcaggi, précurseur du mouvement
3C’est alors, en novembre 1894, que paraît en Corse un curieux journal d’essence bonapartiste, mais libellé la République, signe du « ralliement », imprimé sur les presses de Jean Zevaco, propriétaire du journal Le Drapeau. Comme la Tramuntana de Santu Casanova qui lui est contemporain, cette publication préfigure A Muvra, le journal des frères Rocca et des autonomistes corses de l’entre-deux-guerres, mais elle est plutôt révélatrice d’un mouvement de fond qui se produit alors au sein de la nébuleuse bonapartiste. À ses débuts, La République reflète un courant de pensée de transition avec de forts relents boulangistes, dans la mesure où s’y expriment des bonapartistes notoires comme Jean-Baptiste Marcaggi et Jean Zevaco, « résignés » au pacte de Vichy, et des intransigeants radicaux comme le célèbre bretteur plumitif Sampiero Porri, ancien rédacteur en chef du journal Le Pilori et compagnon de route à l’époque du bonapartiste Leandri qui défraya la chronique en 1887, en brandissant la menace d’une insurrection des Corses contre l’oppression républicaine5. La République a encore des accents révisionnistes en matière constitutionnelle et elle continue à dénoncer les pratiques partisanes des élus du pouvoir, l’esprit de clan, les « combines », les malversations, le mépris des libertés individuelles, dans le droit fil de ce qui se disait dans les années 1880 contre la « triade républicaine » (Arène, Peraldi et Casabianca), de ce qu’on pouvait lire dans Le Drapeau ou Le Réveil ou entendre en 1889 lors de l’interpellation à la chambre de Gustave Cuneo d’Ornano, député bonapartiste des Charentes, un des leaders du mouvement. Subsistent encore sous la plume de Jean-Baptiste Marcaggi des traits caractéristiques de ce courant, tels que les accents anti-maçonniques, antisémites, nationalistes et xénophobes6. Pour sa part, dans un article virulent du journal, le 18 mai 1895, Sampiero Porri soutient la demande d’une interpellation à la Chambre faite par les frères Gavini et Luce de Casabianca, arguant que « la Corse ne doit pas être traité en pays conquis ni mise hors la loi » et il s’en prend au ministre Leygues qui a imprudemment déclaré publiquement que « tout sépare la Corse de la France ». Membre du Conseil général, récemment renouvelé dans son mandat, Porri dénonce « les coalisés bonaparto-orléano-opportunards » et, pour mieux se différencier, se proclame républicain « indépendant », un qualificatif qui avait déjà cours et qui sera régulièrement repris dans l’approche de la voie corsiste. La République elle-même se dit journal « indépendant » et veut rompre avec le journalisme politique pour faire plus de place à l’économie et à « l’intérêt de la Corse ». Cette même année, le journal soutient la démarche de Tomasi, « vieille barbe » du Phare de la Corse qui, s’adressant au doyen de la députation de Corse, lui demandait, au nom de l’ensemble des parlementaires de l’île, de se réunir une fois par semaine, de quelque bord qu’ils soient, et de « s’occuper exclusivement des intérêts économiques de la Corse et la République », autre signe ponctuel de rejet du politique.
À la recherche d’une « voie nouvelle »
4Mais cette collusion est éphémère et, dès 1896, seuls les bonapartistes de La République persévèrent dans cette direction. Comme au lendemain des Législatives de 1885, l’union contre nature entre républicains intransigeants et bonapartistes se rompt, Sampiero Porri quitte La République, rentre dans le rang, fait allégeance à Emmanuel Arène et fonde l’Union républicaine, tandis que Jean-Baptiste Marcaggi s’installe dans la recherche d’une nouvelle voie et veut prendre du champ par rapport aux querelles politiques du temps. Il attaque dès lors les « archi-bonapartistes fougueux boulangistes » et voudrait que son journal soit « une tribune libre ouverte à tous, sans distinction de parti ». Il se flatte de « n’être inféodé à personne », encourage les candidats au conseil général qui se disent « indépendants » et dénonce « les désastreux résultats de la politique de clan qui annihile les forces vives du pays, entretient les haines, engendre les divisions et empêche les manifestations de solidarité7 ».
5Contre « le virus de la politique », Marcaggi aspire à une révolution « d’ordre moral et économique » qui tendrait à « inculquer aux Corses le goût de la chose publique et du travail qui seul peut donner l’indépendance et affranchir des politiciens ». Il estime que « l’idée d’une réaction contre la politique de clan est en marche », s’en réjouit et, affinant son positionnement sur l’échiquier des affaires publiques insulaires, il en appelle en juillet 1896 à la création d’« un parti nouveau » qui serait « indépendant (une fois de plus !), populaire, démocratique, national, contre les théories collectivistes et contre les chefs de tribu », déplorant que les Corses soient toujours « sous la tutelle de politicaillons de village ». La pensée de Marcaggi, teintée de populisme, s’inscrit dans la ligne du courant jérômiste plutôt que du bonapartisme orthodoxe des grandes familles8. Pour lui le mot liberté a d’abord le sens d’émancipation de la tutelle politique :
Il y a quelques jours, écrit-il en juillet 1896, on fêtait l’anniversaire de la prise de la Bastille qui brisa les castes d’ancien régime. Une pareille révolution est à accomplir en Corse où nous n’avons pas à nous affranchir de la noblesse ni du clergé, mais à nous délivrer des clans et des coteries politiques qui étouffent l’initiative individuelle, annihilent les efforts collectifs en vue du bien public et ramènent tout aux besoins d’une clientèle besogneuse.
6Il en appelle alors « aux descendants de ces fiers insulaires qui abattirent l’orgueil des sanguinaires barons du Moyen Âge et fondèrent la Commune avec Sambucuccio d’Alando, Sampiero et Paoli » et revient sur le thème des « politicaillons de village » du joug desquels doivent se délivrer « les valeureux corses… pour donner au peuple la plénitude de ses droits ». Tel est le programme du « parti nouveau » que Marcaggi appelait de ses vœux mais dont il ne verra pas le jour !
7Nous sommes bien là aux racines du corsisme, de ce comportement qui consiste à méconnaître les enjeux idéologiques pour ne se préoccuper que du sort et du « bien de la Corse », démarche étroitement liée à la crise qui s’aggrave et qui fait apparaître comme futiles et nocifs les traditionnels affrontements autour des urnes. C’est déjà « le politique » qui est mis en question et pas seulement « le système politique » des opportunistes. Des voix s’élèvent pour canaliser les énergies vers de nouvelles préoccupations, vers « les vrais problèmes », ceux qui sont posés par une situation économique et matérielle de plus en plus critique. Pour la première fois, en parallèle avec l’action menée par Santu Casanova dans la Tramuntana à partir de 1896, mais sans passerelle organique entre les deux mouvements, un appel à la mobilisation des Corses est lancé indépendamment des élus à l’égard desquels La République prend ses distances. Dans cette orientation, la part de désillusion au sein de la famille bonapartiste, la démobilisation par rapport à une cause perdue, a beaucoup joué et contribué à ce recentrage de l’action qui, en lieu et place d’un combat pour la restauration de l’Empire, devient un combat pour la Corse, alors que les républicains de la première heure (entendons ici ceux de 1870) – le cas de Porri qui n’a pas cédé à cette tentation est symbolique – continuent à investir prioritairement leurs espoirs dans l’action politique et l’achèvement de l’œuvre de Marianne, porteuse d’émancipation et de progrès, à condition de sortir de l’opportunisme. Dès lors, les républicains de différentes sensibilités devront compter avec cette troisième force, le corsisme qui, né en milieu bonapartiste, garde quand même une préférence, comme l’a dit Marcaggi, au détour d’un éditorial, pour le clan des ralliés qui a fait moins de dégâts que celui d’Emmanuel Arène et des opportunistes.
Réagir contre la crise
8Les premières réponses à la crise, les actions revendicatives corporatistes et sectorielles (syndicats de défense du châtaignier, du cédrat ou de l’olivier…) ou, plus générales, comme le syndicat agricole de Bastia ou d’Ajaccio, autant que le succès croissant des formules mutualistes, ont par ailleurs pour effet de familiariser les insulaires avec des pratiques associationnistes, amicalistes et solidaristes qui se développent en dehors de la sphère politique et qui jouent dans le sens de la recherche de voies nouvelles. La République s’en fait l’écho et encourage le mouvement, tout en prenant soin, comme Santu Casanova dans la Tramuntana, de mettre en garde contre le syndicalisme ou le socialisme de classe, valables peut-être sur le continent mais jugés incompatibles avec la tradition solidariste des insulaires9. Face à la concurrence extérieure, les producteurs sont amenés à s’unir, à trouver des réponses et à tenter des expériences qui ne doivent rien au pacte reposant sur le rapport clanique de type patronage-clientèle. Autant de formes d’émancipation par rapport au lien politique traditionnel qui vont de pair avec la globalisation de la question corse.
9Avec la naissance des premiers groupements d’intérêts corses, apparaît un autre élément décisif dans l’évolution des esprits, celui des Corses « de l’extérieur », de ceux qui, de plus en plus nombreux en raison de la crise, ont été amenés à quitter l’île, pour chercher à améliorer leur sort ailleurs, sur le continent ou « à la colonie » comme on disait déjà. Loin de leur terre natale, ils n’ont de cesse de se retrouver, de se rassembler, de s’organiser à des fins ludiques, associatives et solidaristes, mais aussi, en raison de la crise que traverse leur région d’origine, pour œuvrer au renouveau de la Corse qui devient une cause commune, indépendamment du positionnement politique de chacun. Une caractéristique des Corses de l’extérieur est en effet de dépasser, plus facilement que ceux qui sont restés au pays, les querelles pichrocolines, de s’unir et d’œuvrer pour le bien de leur île qu’ils ne perdent jamais du regard et où ils espèrent revenir un jour, pour l’éternité. Cet état d’esprit aide à l’émancipation par rapport au lien politique, quelles qu’aient été les tentatives de récupération et d’instrumentalisation de ces dispositions par les élus de différentes sensibilités. La République l’a compris et fait régulièrement appel à ces compatriotes de l’extérieur afin de les mobiliser. Le slogan à l’ordre du jour est alors : « Corses, unissez-vous où que vous soyez et œuvrez pour le salut de votre patrie ! »
10Autre tendance révélatrice du changement, sous l’impulsion de Marcaggi, journaliste, écrivain, homme de lettres, historien et poète régionaliste, La République verse volontiers dans un corsisme culturel fait de nostalgie du passé, d’attachement à la langue vernaculaire, de soif d’histoire régionale et de célébration des héros insulaires : « Dans chaque famille, écrit-il, on avait une collection de livres sur la Corse qu’on conservait précieusement et que l’aïeul feuilletait presque chaque jour ; la politique, la déprimante politique, a accaparé les cerveaux ». Marcaggi appelle de ses vœux cette prise en considération du passé insulaire et salue l’action menée en ce domaine par l’abbé Letteron, président-fondateur de la Société des sciences historiques et naturelles de la Corse et du Bulletin du même nom dont il publie l’index et il souhaite la rédaction d’une « véritable histoire de la Corse dont nous manquons encore ». Il préconise également pour le renouveau de la langue corse comme la Tramuntana, régulièrement saluée pour son rôle en ce domaine, indépendamment du message dissident que ce journal diffuse10. À certains moments, on sent bien que cette recherche de corsitude est signe de refuge, de repli sur soi et de frustration, maître mot pour qualifier l’attitude de nombre de bonapartistes ou de « réactionnaires » du temps (l’expression est employée à l’époque et elle est fièrement revendiquée par les intéressés eux-mêmes !). Corsisme culturel ? Ce n’est pas l’apanage de la République, non plus que de la Tramuntana. Il n’est pas absent dans la presse aréniste, mais concerne plus particulièrement les milieux bonapartistes11, frileux face à l’évolution et défiants à l’égard de la notion républicaine de progrès. D’autres productions journalistiques ou littéraires aux accents corsistes voient le jour à la veille de la Grande guerre, dont l’unique numéro de A Cispra de Saveriu Paoli qui, en 1914, ira au delà de la revendication culturelle jusqu’à l’expression politique d’un programme nationaliste12.
11L’initiative publique la plus marquante de ce que nous considérons comme le premier mouvement « corsiste » est suscitée par la question des transports maritimes et du renouvellement de la convention postale, circonstance mobilisatrice pour l’ensemble des Corses de l’île, du continent et déjà d’Afrique-du-Nord. Le 5 juillet 1897, La République lance un appel pour un meeting au théâtre municipal d’Ajaccio sur ce thème précis et sur celui, plus large, de « l’île oubliée ». Marcaggi donne le ton : « Pour la première fois le peuple corse désengagé des influences de personnes fera entendre sa volonté aux vieux bonzes de députés, sans distinction de parti, qu’ils ont à se soumettre à nos exigences ou à se démettre de leurs mandats car la situation de la Corse est intolérable ». L’initiative est couronnée de succès puisque, ce jour-là, près de 3 000 personnes, « en majorité des bonapartistes », se rassemblent et ovationnent les principaux orateurs, dont Marcaggi et Zevaco qui fustigent l’inertie des élus. Les organisateurs se félicitent de cette « explosion populaire » qu’accompagnent les cris de « Vive la Corse libre » et ils parlent d’« un vent d’émancipation » qui « souffle dans le peuple corse sorti de sa léthargie ». « Nous ne devons pas nous arrêter en chemin, déclare Marcaggi, et les meetings doivent se succéder sans interruption ; on y dénoncera le mal fait par les politiques. Que nous importent les élus bonapartistes ou républicains, nous ne voulons être que des Corses qui souffrent, acculés à une misère noire. » Cette même année, d’autres rencontres du même type sont organisées à Sartène puis à Corte et, en février 1899, ce sera un nouveau grand meeting qui se tiendra à Bastia, toujours à l’initiative, non pas des élus, mais de journalistes, syndicalistes, acteurs des chambres de commerce, particuliers de divers milieux professionnels concernés par la crise. Sans mandat électif, ils investissent le champ du politique. Là est la marque de temps nouveaux.
Déjà le dilemme : corsisme ou séparatisme ?
12Au printemps 1897, dans les colonnes de La République, le ton s’est déjà durci avec des éditoriaux et des articles qui se font plus virulents, non seulement à l’adresse des élus et de leur incurie mais du gouvernement et même de la France, en raison de son « ingratitude ». La Corse, est-il dit, est traitée en paria (le fameux slogan baccala per Corsica13 !) comme un pays conquis qui pourrait bien remettre en question le sort qui lui est fait. Certes il ne faut pas forcément prendre au pied de la lettre ce type de propos, mais le mot de séparatisme est lâché dans les colonnes de La République, avant même que l’agitation n’atteigne son point fort au meeting d’Ajaccio. En première ligne, des piques et provocations, plutôt que de véritables déclarations d’intention, les propos réitérés de P.-P. Porte sont appelés à recueillir un large écho. Celui-ci, avec habileté et en des termes ambigus, usant plus de sous-entendus et de chantage que de menaces, souffle le chaud et le froid ; il parle de l’amour que les Corses éprouvent pour la mère-patrie, mais fait observer qu’il ne faut pas les pousser à bout car « ils ne tiennent à la France ni par la race ni par les mœurs, ni par la langue… » ou encore « que la Corse ne lui est attachée qu’administrativement » et « qu’il faut se souvenir qu’avant d’être captive, la Corse était indépendante ». Le même éditorialiste et d’autres stigmatisent les critiques individuelles ou collectives formulées à l’encontre des Corses en ces temps d’image noire des insulaires où se multiplient des incidents montés en épingle14. La République ne supporte pas que l’on puisse dire que la Corse coûte cher à la France, alors que celle-ci dépense sans compter au Tonkin ou en Afrique ! L’éditorialiste en déduit dans un article intitulé « le séparatisme est né »15 qui fait suite à un autre sur l’île oubliée que, dans ces conditions, la France n’a qu’à « abandonner la Corse et la laisse[r] accomplir ses destinées… elle fera elle-même ses affaires » (C’est déjà la formule Corsica fara da sè mais prise à la lettre). Sur un autre registre, avec non moins d’habileté et sur un ton goguenard, La République considère qu’en ignorant Napoléon pour lui préférer « le traître Paoli », la France a elle-même pris la responsabilité de voir les Corses se détourner d’elle16 !
13Il n’en faut pas plus, bien qu’il ne faille pas prendre ces propos au premier degré et leur donner trop d’importance, pour que l’opinion publique s’en empare. Le commissaire de police d’Ajaccio alerte sa hiérarchie du « danger séparatiste17 », le gouvernement exprime son émotion et la presse nationale s’en fait l’écho. Il est question d’une nouvelle interpellation à la Chambre pour faire la lumière sur la question. En Corse, la presse bonapartiste, en dehors de La République, ne se montre pas choquée, cherche à tirer parti de la situation et parle de mise en garde à prendre au sérieux si satisfaction n’est pas donnée aux insulaires18. Les journaux encore connotés de radicalisme républicain condamnent, mais disent « comprendre19 ». Seuls les journaux « arénistes » s’indignent sur le ton : « ah le vilain mot de séparatisme20 ! » La tension monte encore d’un cran au cours des toutes dernières années du xixe siècle mais on retiendra, à propos de cette première poussée corsiste de fin du siècle, que la rupture avec l’idéologie politique n’a pas été totale et qu’elle est restée affirmation d’intentions. Nous avons dit comment Marcaggi avait gardé un penchant pour les bonapartistes. Le congrès d’Ajaccio de 1897, point d’orgue du mouvement, est lui-même significatif des limites de la rupture : il a été organisé par Marcaggi et Zevaco, les principaux orateurs étaient des bonapartistes ajacciens notoires, tout comme le public ; on y fit l’éloge de Gustave Cuneo d’Ornano et, si les organisateurs ont laissé malmener et expulser de la tribune le républicain bon teint de l’Union républicaine, Jules Carbone, honni par les bonapartistes, ils ont laissé s’exprimer Sampiero Porri, ancien compagnon de route du temps du boulangisme.
Sylvestre Frasseto et la Fédération des Syndicats d’Initiative de Corse
14Quelques années plus tard, durant la décennie qui précède la tourmente de 1914, un personnage trop méconnu – mais qui tient une place importante en ces temps de crise et de recherche de sortie de crise – Sylvestre Frasseto, incarne plus que tout autre l’espoir d’un renouveau, d’une régénération de la Corse sur des bases qui, à plusieurs égards, semblent réactiver le mouvement animé par J.-B. Marcaggi et le journal La République, mais avec une autre dimension, une audience plus large et un mûrissement de la question que nous pouvons formuler en ces termes : quel avenir pour la Corse et comment, la concernant, faire la politique autrement ? Questionnement récurrent des successives manifestations corsistes qu’a connues la Corse jusqu’à nos jours.
15Notre personnage est le descendant d’une célèbre lignée ajaccienne dont les ancêtres ont appartenu au cercle restreint des partisans des Bonaparte dans la ville impériale21. À ce titre, lorsque Sylvestre, au début du siècle, rentre du continent où il a fait ses études et s’est marié, pour s’établir à Ajaccio, sa ville natale, il décide de consacrer son temps de rentier quadragénaire au sort de sa « petite patrie ». Son idée-force est, tout d’abord, d’œuvrer pour le développement touristique de l’île, conçu comme le fer de lance du renouveau. D’autres que lui s’étaient déjà préoccupés, dès le Second Empire, de promouvoir « Ajaccio station d’hiver », dont son père, Pierre Frasseto, médecin hospitalier, fondateur, avec d’autres confrères, du premier Syndicat d’initiative local, sur le modèle de ce qui se faisait alors sur la Côte d’Azur. Avec le soutien de quelques notables ajacciens dont Jean Lanzi, négociant, banquier et président de la chambre de commerce, Sylvestre (re)fonde cette structure et trouve tout naturellement un accueil favorable auprès de la municipalité ajaccienne et d’autres milieux bonapartistes où il compte de nombreux amis et, en avril 1905, c’est à l’hôtel de ville, en présence du préfet, que le nouveau Syndicat d’initiative d’Ajaccio est porté sur les fonts baptismaux. Frasseto est à l’origine d’une chaîne de syndicats qui se créent dans les principales villes ou grosses bourgades de Corse pour faciliter l’accueil des touristes. Il resserre les liens avec le Touring Club et le Club Alpin, mobilise des personnalités continentales spécialistes du tourisme (Bolland et Valran) et amoureux de la Corse, organise des conférences, fait publier des brochures vantant les charmes de « l’île de beauté », entretient des rapports avec les Syndicats d’initiative du proche continent et fait en sorte que la Corse soit présente dans les dépliants publicitaires azuréens.
16Mais, très vite, on peut se rendre compte que les ambitions de Sylvestre Frasseto dépassent largement l’horizon du développement touristique de l’île et que c’est la régénération de la Corse qu’il vise, une « sortie de crise » qui l’amène à se pencher sur l’ensemble de ce qu’on appelle de plus en plus « la question corse ». Dès 1905 son syndicat prend position sur le problème des transports maritimes et rejoint le « Syndicat d’initiative… et de défense des intérêts de la Corse » récemment créé à Marseille, une formule qui se retrouve ailleurs sur le continent ou « à la colonie » dans le milieu des insulaires qui s’y sont établis et organisés en groupements agissant comme autant de groupes de pression auprès de l’opinion et des pouvoirs publics. L’originalité de Frasseto a été, à partir d’un modeste syndicat n’affichant initialement qu’une vocation touristique, de rassembler, sous l’appellation anodine de Fédération des Syndicats d’initiative de la Corse, ces différents noyaux de solidarité et de revendications insulaires. Il lança ses premiers congrès fédérateurs en Corse même et présida en 1906 celui qui fut organisé par le Groupement marseillais qu’il fit adhérer à sa propre fédération dont il devint tout naturellement le président. Dès lors, jusqu’à la veille de la guerre de 1914, un ou plusieurs congrès annuels furent organisés en divers points de Corse, dans les principales villes, mais aussi bien à Vizzavona, haut-lieu touristique alors en voie de promotion, là où Sylvestre Frasseto fonda sa propre maison familiale. Les principales doléances du temps portant sur la question des transports (mer, rail et route), la fiscalité, l’état de l’agriculture, la déforestation, les questions d’assainissement… étaient au cœur des débats au cours de ces rencontres et un écho leur était donné dans les colonnes de la revue de la Fédération créée en 1906 sous le nom de L’île de beauté puis continuée à partir de 1908 sous celui de Corsica.
Pour une « politique autrement »
17Nous sommes loin de l’action ponctuelle et du cri de colère lancé par La République et Jean-Baptiste Marcaggi en 1897, mais on remarquera que ce dernier a été l’ami et le collaborateur de Frasseto : il adhère au mouvement, est présent dans les débats, écrit des articles dans la revue, mais en termes moins engagés et sur un ton plus modéré que celui qu’il avait adopté comme rédacteur en chef de La République. Les temps ont changé en quelques années et le nouveau contexte politique facilite le mûrissement de la revendication insulaire dont la fédération des Syndicats est porteuse et à laquelle Sylvestre Frasseto imprime sa marque. La dominante reste sudiste, ajaccienne plus précisément,22 de sensibilité bonapartiste mais sans exclusive, tout en se démarquant des extrêmes tant de droite (les bonapartistes intransigeants de la Matraque qui tirent à boulets rouges sur la Fédération) que de gauche (ceux qui se réclament d’un radicalisme socialisant honni par Frasseto). L’air du temps est au juste milieu conservateur qui domine la vie politique insulaire, fruit du rapprochement récent entre l’opportuniste Emmanuel Arène qui a évolué vers la droite républicaine et Antoine Gavini qui, dans les mêmes eaux pratiquement depuis le pacte de Vichy, se réclame de moins en moins du bonapartisme. C’en est fini du choc frontal que nous évoquions pour la période antérieure : Emmanuel Arène a su phagocyter ses anciens adversaires, dont le plus notoire, Antoine Gavini, tandis que les derniers bonapartistes qui s’affichaient comme tels, dont le député-maire d’Ajaccio, Dominique Pugliesi-Conti, rallient la République, réconcilient la Marseillaise et l’Ajaccienne et renoncent à toute perspective de restauration impériale. L’atmosphère se détend quelque peu alors que le parti bonapartiste s’étiole ou éclate. Les uns acceptent un ralliement à droite et pactisent avec les anciens opportunistes – c’est l’état d’esprit de Sylvestre Frasseto, proche à la fois d’un Jean Lanzi républicain aréniste et de Jean-Baptiste Marcaggi bonapartiste résigné – ; d’autres s’isolent à l’échelle du dernier bastion ajaccien, celui du Comité Central Bonapartiste (le CCB) et se contentent désormais de célébrer le culte napoléonien dans la ville impériale, sans perspective politique de reconquête du pouvoir. Une minorité enfin d’irréductibles, ceux du périodique la Matraque, demeurés fidèles à leurs convictions mais sans prise sur les réalités, mise toujours sur le prince Victor, leur dernier espoir qui pourtant s’efface de la scène politique, de même que le leader charismatique des bonapartistes insulaires, Gustave Cuneo d’Ornano, député des Charentes, régulièrement accueilli en Corse jusque-là par les membres de sa famille politique. Nombre de militants de base ont perdu leurs repères, leur combattivité s’est émoussée et ils se font une raison d’une évolution inéluctable.
18La relative dépolitisation de la situation, du moins ce consensus mou qui s’est établi, rend plus facile cette prise de distance par rapport au politique qui caractérise le mouvement animé par Sylvestre Frasseto : on n’en est plus à la condamnation des pratiques qui visaient essentiellement les opportunistes mais qui épargnaient les bonapartistes convertis à la droite républicaine (les gavino-casabianquistes des années 1890) comme au temps de La République et il est dès lors moins hardi d’afficher un véritable apolitisme (ni droite ni gauche, aucun blanc-seing à donner à tel ou tel leader) doublé par la mise en place de forces nouvelles habilitées à assumer, avec plus de succès que les hommes politiques, les revendications insulaires. Frasseto a eu l’occasion de théoriser cette position au cours des meetings qu’il présidait et dans les éditoriaux du journal du mouvement. Certes on trouve encore sous sa plume les condamnations habituelles des pratiques claniques, de l’esprit de parti et de l’aliénation des libertés au profit de la soumission aux puissants, mais l’essentiel est ailleurs et porte sur les dangers et les limites du tout politique, incapable de remédier à la crise dans laquelle s’est enfoncée la Corse.
19Ce constat d’impuissance et de perversion de la vie publique (« le gouffre de la politique » dit Frasseto) dicte le contournement de l’obstacle et l’émergence d’une opinion publique, celle de l’ensemble des Corses ne se réclamant d’aucun parti et capables de porter eux-mêmes leurs revendications et de faire avancer les choses, sans recourir forcément au truchement des représentants du peuple qui n’ont pas l’apanage du politique. À certains moments, dans ce milieu conservateur de droite que représente Frasseto, on perçoit des accents maurrassiens portant sur la distinction entre « pays réel » et « pays légal ». Lui-même, et d’autres qui partagent ce point de vue avec lui ou en même temps que lui, insiste sur l’union, la solidarité de l’ensemble des Corses de l’île, du continent et de « la colonie », comme on disait alors, regroupés dans des instances d’appellations variées mais toutes préoccupées par le sort de la Corse, sans faire allégeance à des hommes politiques ni se placer sous leurs bannières. Et, comme corollaire de cette condition initiale et indispensable, il préconise de s’élever au-dessus des clivages politiques, à l’échelle nationale ou internationale, qui ne sauraient être que facteur de divisions. De là les deux slogans adoptés par le Syndicat d’Ajaccio puis par la Fédération de « forti saremu si no siamu uniti » et de « Corsica fara da sè » inspirés du modèle de l’Italie du Risorgimento. Ainsi était mieux établi que lors du mouvement précédent le fondement de la doctrine corsiste : tout par les Corses et pour la Corse… Aujourd’hui encore on peut rapprocher le libellé du groupement corsiste Femu a Corsica du Corsica fara da se de Frasseto, à la différence qu’entre-temps et progressivement, ce type de mouvement s’est transformé en parti politique qui fit son entrée dans l’arène politique dans les années 1960.
Le corsisme à l’épreuve des réalités
20D’année en année et de congrès en congrès, jusqu’au buttoir que représente la déclaration de guerre en 1914, le mouvement animé par la Fédération a marqué des points et a su se faire reconnaître comme une force réelle. Un de ses premiers succès a porté sur la question des transports maritimes et de l’agence postale à l’occasion de laquelle Frasseto a réussi à se placer comme un interlocuteur reconnu, mandaté par le Conseil général, où il était reçu en séance, pour négocier directement le cahier des charges avec les représentants de la compagnie Fraissinet. Sur le mode de la discussion et de la conciliation, il peut se flatter dès 1906 d’avoir obtenu partiellement satisfaction en matière de rythme et de vitesse des rotations maritimes, de rétablissement de liaisons suspendues (Nice-Corse) et d’amélioration des conditions matérielles d’accostage (reconnaissance du quai de la Joliette à Marseille comme point d’embarquement). Encore en 1906, le Conseil général de Corse le mandatait pour aller assister au congrès de Marseille que nous avons évoqué et en rapporter les conclusions. Il est incontestable par ailleurs que l’activité de la Fédération, médiatisée par la presse nationale à partir de rencontres, délégations, lettres et adresses, a contribué – autant, moins ou plus que l’action des élus à la Chambre des députés et au Sénat ? C’est difficile à dire – à poser la question corse et à amener le gouvernement à diligenter une nouvelle commission parlementaire qui aboutit à la rédaction du fameux rapport dit Clemenceau de 1908, la première mise à plat des problèmes concernant la Corse (plutôt que du problème corse)23. Sylvestre Frasseto, dans la revue Corsica, se félicite du résultat et, avec modération, formule l’espoir que le constat de crise établi par les représentants du gouvernement sera suivi d’effets réparateurs… L’atmosphère est alors à la discussion et à l’apaisement !
21Mais, en 1910, le mouvement se durcit à nouveau à mesure que s’éloignent les espérances suscitées par la mission Delanney et où il s’avère que rien de vraiment tangible n’a été fait pour la Corse depuis le constat établi en 1908. C’est dans ce contexte qu’il convient, au delà des positions théoriques dont nous avons fait état, d’évoquer les rapports entretenus par la Fédération avec les représentants du peuple. L’homme policé qu’est Sylvestre Frasseto ne heurte jamais de front les élus, qu’ils soient de droite ou de gauche, et il les invite régulièrement à participer aux rencontres organisées par la Fédération. Il y réussit en partie puisque des maires, des conseillers généraux, des députés même, répondent ponctuellement à l’appel et apportent leurs contributions aux débats publics à l’organisation desquels ils n’ont pas pris part. Parmi eux, une place particulière doit être faite à Henri Pierangeli, jeune député, neveu d’Emmanuel Arène qui, avant de s’imposer sur la scène comme représentant de la droite républicaine aux côtés de François Pietri au lendemain de la guerre, fait en ces temps des débuts très revendicatifs sur la scène publique. Frasseto lui en sait gré et, au contact de ces réalités, affine sa position par rapport aux élus. Agir comme groupe de pression auprès d’eux demeure une constante, mais la position s’infléchit lorsque, prenant conscience de l’impossibilité de faire entièrement abstraction de la place qu’ils occupent, le leader de la Fédération en vient à distinguer entre représentants utiles, dont Pierangeli est le modèle, ceux avec lesquels on peut faire un bout de chemin et les autres qu’on peut ignorer. Frasseto fait un pas de plus lorsque, sur la base de cette différenciation, il se résout à intervenir sur le plan électoral et à recommander tel ou tel candidat aux électeurs en fonction de son « utilité », position difficile à tenir lorsque les postulants qui ne bénéficient pas de ce soutien dénoncent cette ingérence incompatible avec l’apolitisme affiché par la Fédération. Il s’ensuit un certain nombre d’incidents qui entachent la neutralité du mouvement. En 1910, la pression sur les élus se fait plus forte et, lors du congrès de Corte, il leur est demandé de signer un manifeste où ils s’engagent à démissionner en cours de mandat s’il se révèle que les promesses de l’État restent vaines : il s’agit ni plus ni moins de l’application stricte du principe de l’exercice du mandat impératif et l’expression figure dans un éditorial de Corsica sous la plume de Frasseto. De là l’importance du congrès de 1911, temps fort du mouvement où les élus sont mis en demeure de se démettre… ce qui était trop leur demander !
22Pour la première fois au cours de la troisième République la classe politique insulaire, formée de républicains ou de bonapartistes de différentes sensibilités, qui captaient la vie publique en s’articulant sur les enjeux nationaux, se trouvait contestée et exclusivement ramenée à l’enjeu régional du devenir de la Corse. En même temps lui était contesté le monopole du politique au nom des droits et des libertés de ce qu’on peut déjà appeler « la société civile » pour désigner les groupements sociaux qui, en dehors des partis, sont appelés à prendre directement leur place dans le débat public. Autant dire que cette innovation, qui n’allait pas de soi, se heurta à un mur. Sûr de lui à l’apogée de son pouvoir, Emmanuel Arène et ses séides surent faire le dos rond, flatter le mouvement et s’en servir, à la Chambre des députés notamment, pour obtenir quelques satisfactions. Le « roi de Corse » entretint de bonnes relations avec Sylvestre Frasseto et d’autres dirigeants du mouvement. Avec une certaine condescendance il accepta, peu de temps avant sa mort, de préfacer en termes élogieux le guide touristique édité par la Fédération et rédigé par Jean-Baptiste Marcaggi, mais il ne s’afficha pas publiquement pour soutenir le mouvement. Pierangeli avons nous dit s’engagea plus nettement, mais sans aller jusqu’à mettre en jeu son mandat… Adolphe Landry, qui lui aussi faisait ses débuts en politique comme représentant d’une nouvelle gauche radicale et radicalo-socialiste eut une attitude circonspecte, ambiguë même : il lui arriva de participer aux rencontres organisées par la Fédération mais sans se mettre en avant ; il écrivit même dans le journal Corsica sur des thèmes plus techniques que politiques et notamment sur celui de la démographie dont il était professionnellement spécialiste, mais il demeura prudent et, à mots couverts, il désapprouva des initiatives jugées trop intempestives. Des conseillers généraux dénoncèrent les critiques formulées à l’encontre de tel ou tel d’entre eux… au nom de la démocratie. Mais la marque de rejet la plus nettement exprimée de la part d’un élu vint d’Antoine Gavini lui-même que Frasseto voulait « remiser au Musée des Antiques ». Le représentant le plus en vue de la droite républicaine issue du bonapartisme ne mâcha pas ses mots à l’encontre de ces formes d’ingérence de particuliers sur le terrain politique, donnant le ton d’un argument régulièrement repris plus tard par les élus du suffrage universel à l’encontre des partisans de ces formes balbutiantes de démocratie directe24.
Conclusion
23Avec l’action des syndicats d’initiative, on est bel et bien en présence de l’affirmation d’un comportement « corsiste » que nous avons vu émerger quelques années auparavant et qui prônent une politique faite autrement, au service exclusif de la Corse, mais avec sa propre sensibilité qui le différencie de celui d’un Santu Casanova ou des dérapages signalés à propos du journal La République. Le positionnement identitaire à l’échelle insulaire sur le plan affectif est patent et c’est là, nous l’avons dit, une caractéristique essentielle du corsisme : nostalgie du passé, rejet d’une évolution jugée négative, d’une politique qui a plongé la Corse dans la crise, dans la misère et contraint ses enfants à l’émigration, retour aux sources d’une histoire régionale (d’aucuns disent nationale) mythifiée et héroïsée, attachement à la langue vernaculaire et aux formes d’expression dans le mouvement. La présence de Jean-Baptiste Marcaggi, déjà auteur de La genèse de Napoléon et des Chants de la mort, marque de ce point de vue la continuité et le lien entre les deux moments de poussée corsiste. Est toujours présente également la défense chatouilleuse de l’honneur de la Corse et des Corses face à leurs détracteurs et, en contrepoint, l’exaltation de « l’âme corse », un concept vague, creux et irrationnel. Tout cela était alors dans l’air du temps à des degrés divers, comme autant de formes d’expression d’un réveil culturel en grande partie généré par le traumatisme de la crise et l’effondrement des structures et des valeurs traditionnelles. Dans cet ensemble, le courant insufflé par Sylvestre Frasseto se distingue par la nature des formes d’action et des voies de redressement qu’il préconise en se posant comme une force constructive de proposition et pas seulement de protestation ; Corsica fara da sè, la Corse se fera seule, tout autant que les Corses eux-mêmes se rendront maîtres de leur destin, rompant avec l’assistanat et la dépendance de type clanique pour s’atteler, par le travail, l’investissement et l’innovation, à la mise en valeur des ressources naturelles du pays. Enfin, last but not least, est-on tenté de dire concernant la spécificité du mouvement des Syndicats qui a retenu notre attention, quel qu’ait été le degré de mécontentement et de revendication qui atteint son paroxysme lors du congrès de Corte en 1911, alors qu’est brandi le drapeau à la tête de maure, qu’on reparle de « consultes »25 plutôt que de congrès et que sont exaltés les héros de l’indépendance insulaire, la revendication s’est toujours développée sur le double registre de « la petite patrie » qui attendait beaucoup de « la grande patrie » à laquelle Sylvestre Frasseto tout particulièrement marqua régulièrement son attachement. Nous sommes encore proches, pour reprendre la classification du professeur Paul Arrighi, chantre d’un régionalisme culturel, de ce que ce dernier appelait un « corsisme de bon aloi » et qu’il préfèrera désigner du nom de « cyrnéisme » pour se démarquer dans les années 1930 du nouveau courant corsiste de l’après-guerre, celui de la Muvra de Petru Rocca qui oscillera sur le plan doctrinal entre autonomisme et séparatisme, avant d’être en partie happé par l’irrédentisme mussolinien… Mais il s’agit là d’une autre époque et d’un autre contexte que celui « des origines » qui a retenu notre attention26.
Notes de bas de page
1 Cf. Crise de structure économique et crise de conscience en Corse (fin xixe-début xxe), actes des journées d’études de Bendor, Université de Nice, 1977.
2 Marie-Pierre Valli, Une société en crise siècle vue par le journal ATramuntana (1896-1914), mémoire de maîtrise sous la direction de Gérard Chastagnaret, Université de Provence, 1991, suivi par un mémoire de DEA consacré au mouvement revendicatif insulaire pour la même période.
3 Concept que nous hésitons à enfermer dans une définition et dont le contenu sera précisé en cours d’article, cf. plus loin, « comportement qui, sur le plan culturel, consiste à valoriser “l’identité régionale” et, à titre doctrinal, à prendre du champ par rapport à l’appartenance nationale pour ne se préoccuper que du sort et des intérêts de la Corse ».
4 Sur le contexte politique de la période en général, J.-P. Pellegrinetti et Ange Rovere, La Corse et la République, Paris, Seuil, 2004 et F. Pomponi, Mémorial des Corses, t. III, Ajaccio, 1979.
5 C’est à ce Leandri que l’on pourrait faire remonter la première dérive corsiste au sein de la famille bonapartiste, bien qu’il se soit agi d’un cas isolé. Ce journaliste, rédacteur en chef de La Défense, engagé dans le mouvement boulangiste, avait eu maille à partir avec un confrère « casabianquiste » et avait proféré des menaces à l’encontre de son « offenseur » et des soutiens politiques de celui-ci, les Casabianca père et fils et le conseiller d’arrondissement républicain de Zicavo, le docteur Morazzani. En dépit des conseils de modération qui lui furent prodigués par les Abbatucci, ses « patrons » politiques, Leandri fit afficher des placards incendiaires sur les murs de Bastia et opéra une « descente » en armes sur Sartène avec son frère et ses partisans, réveillant les mânes des héros de l’indépendance insulaire et appelant les Corses à la révolte. L’affaire tourna court et reçut un écho indigné dans la presse opportuniste, alors que Leandri fut soutenu par les républicains intransigeants, eux-mêmes boulangistes.
6 Marcaggi écrivit dans la Libre parole de Drumont et il s’en prenait volontiers aux immigrés italiens (les Luchesi) qui venaient traditionnellement chercher du travail en Corse.
7 Tout aussi révélateur est le soutien apporté par Marcaggi au vieux lion républicain de Casinca, Leonard Limperani qui, en 1896, refuse de se représenter aux élections cantonales et en donne les raisons dans une déclaration publique : « Je vois après 40 ans qu’on en est toujours au même point de départ d’une dépense stérile de forces et d’activités. Animosités, fraudes, violences, sont autant d’obstacles au progrès… partout il y a des élections, mais il n’y a pas en Corse de groupements, comices, syndicats ou associations utiles. »
8 Cette fidélité au « démocrate » Plon-Plon (le fils du roi Jérôme) va de pair avec l’hommage que rendit régulièrement Marcaggi aux « vieilles barbes républicaines » (Ceccaldi, Savelli, Tommasi…) et cela explique qu’il n’ait jamais complètement coupé les ponts avec Sampiero Porri, issu de la même famille politique. Sur Jérome Bonaparte, cf. Michèle Battesti, Plon Plon : le Bonaparte rouge, Paris, Perrin, 2004.
9 Un sentiment partagé par la presse opportuniste. Ainsi, vantant les mérites de la Société sainte, Dévote de Bastia et de la Corse, autre groupement de secours mutuel né en 1883, le chroniqueur du Petit Bastiais écrit : « Si les mineurs de Decazeville, au lieu d’écouter des balivernes et de détestables discours, avaient montré autant de sagesse et de prévoyance que nos ouvriers bastiais, il est probable qu’ils ne se trouveraient pas dans la triste condition qu’on connaît ». Ce mutualisme en plein essor est explicitement inscrit dans la tradition des confréries : « en réalité, ces sociétés ne sont que le développement bienfaisant des anciennes associations mais on ne s’y livre plus seulement aux exercices du culte et aux funérailles, on y fait entrer le pain quotidien. »
10 Il annonce en 1896 qu’« une grande place sera réservée aux poètes et écrivains corses qui écrivent dans le dialecte insulaire. Dans le numéro du 11 avril 1897, il recommande la fondation en Corse d’une Revue historique et littéraire et A. Marchi renchérit en réclamant une société pour les études corses en ces termes : « la Corse comme tous ses pays a eu ses grands hommes. L’histoire locale tenterait bien des esprits le jour où une société d’études mettrait à leur service les pages de son bulletin. Encore, le 16 mai 1897, Allot déclare : « il est profondément regrettable que les annales de notre île ne soient pas mises entre les mains de tous les enfants de nos établissements d’éducation » et il recommande la lecture de L’histoire de la Corse de Francesco Ottavio Renucci.
11 Voir dans Bastia Journal cette observation à propos de la publication de la chronique médiévale d’Artilia de Gozzi : « Depuis que nous appartenons à la grande patrie française, éblouis sans doute par sa magique histoire nous avons intégralement désappris celle de notre pays. La Corse n’émergea-t-elle des flots que le jour où elle donna naissance à ce Napoléon le Grand qui a bouleversé le monde. Pourquoi cet oubli dédaigneux ? »
12 Sur le réveil culturel de cette période cf. F. Ettori, « Quand souffle la Tramuntana » in Mémorial des Corses, t. III, Ajaccio, 1979.
13 « de la morue pour la Corse ».
14 Affaire d’un ressortissant anglais qui, quelque peu éméché, avait mal parlé publiquement des Corses, de même que deux professeurs continentaux du lycée Fesch. Dans les deux cas, cela avait donné lieu à des protestations et des manifestations de rue, drapeau corse déployé, bonapartistes en tête.
15 Dans le même temps, le journal bonapartiste Le Drapeau, tout aussi ambigu, feint d’interviewer des séparatistes pour leur faire dire que la coupe est pleine.
16 On lit dans le journal du 2 juin 1897 : « Pour chasser le culte de Napoléon du cœur du peuple corse on a exalté le plus grand patriote corse, le séparatiste par excellence Pascal Paoli ; la translation de ses cendres en Corse a été une apothéose à laquelle tous les agents du gouvernement ont participé » et, dans la foulée, le journal s’étonne que le gouvernement français se soit associé à cette cérémonie. Par ailleurs il s’interroge : « N’est-il pas étrange que ce traître à la France ait son buste dans la salle de séances du conseil général ? »
17 1897 4M 184. fonds ?
18 Bastia Journal du 5 juin 1897 s’interroge : « Il y a en Corse un mécontentement sourd qui peut à la première occasion se manifester avec éclat, mais ce mouvement d’opinion qu’il serait puéril de nier a-t-il réellement un caractère séparatiste ? La question est posée » et encore dans Bastia Journal du 10 juillet 1897, l’éditorial l’Île oubliée : « Ce que nous reprochons à la France qui est notre mère pour laquelle nous avons de la piété filiale, c’est d’avoir manqué de sollicitude envers notre pays. Si elle avait dépensé en Corse une faible partie de l’or qu’elle a jeté à pleines poignées en Algérie, au Tonkin et dans les îles les plus lointaines, elle eût fait un bon placement… les Corses n’entendent pas être traités comme des ilotes, considérés comme des colons, mis sur un pied d’infériorité avec les autres Français et ainsi s’expliquent les derniers incidents… s’ils sont fiers de leur nationalité c’est qu’ils ont derrière eux un passé de gloire, dix huit siècles de lutte pour l’indépendance où s’illustrèrent des héros aussi grands que ceux de l’Antiquité » et, dans Bastia Journal du 18/6/1897 : « Des lettres de Paris nous informent que l’agitation qui règne en Corse commence à inspirer de sérieuses inquiétudes à nos gouvernants… certains membres du Parlement se proposeraient de porter la question corse à la tribune de manière à obliger le gouvernement à s’expliquer sur les causes de cette agitation inaccoutumée… mais les troubles auxquels nous venons d’assister, le désir moral qui règne partout, le mécontentement qui s’accentue de jour en jour, tout cela est dû au régime opportuniste ».
19 « Personne à notre avis ne songe à se séparer de la France » écrit le Phare de la Corse, mais il admet le bien-fondé des doléances. L’Union républicaine renchérit et déclare : « il n’y a pas de séparatistes chez nous… mais il faut dire en toute équité que les opportunistes ont fait leur possible pour amener la désaffection des Corses et créer un parti séparatiste dans notre pays » et encore en mai 1900 : « le mal économique dont souffre la Corse commence à prendre une tournure d’une gravité exceptionnelle ; déjà un bruit de révolte se fait entendre, on s’en prend à la France elle-même sur laquelle retombent toutes les responsabilités. Tommasi comprend mais conclut : « Il ne faut pas qu’un courant pareil s’établisse et de toutes nos forces nous saurons l’endiguer… il n’y a pas de séparatistes en Corse, il n’y a que des Français malheureux. »
20 Cf. l’éditorial de Philippe Renucoli dans Le Petit Bastiais du 26 décembre 1900 : « Depuis quelque temps, un mot nouveau a fait son apparition dans le lexicologue de certaine presse insulaire : séparatisme ! oh la vilaine parole et la hideuse chose. Comme elle sonne mal à nos patriotiques oreilles… ne touchons pas à la France ! »
21 Son ancêtre direct, le juge Gio Battista Frasseto, a été élu municipal en 1791 aux côtés de Joseph Bonaparte et fit partie du cercle étroit des partisans du jeune Napoléon, tout comme son beau-frère, détenteur des « papiers » de l’illustre famille contrainte à l’exil en 1793, archives qui furent restituées au prince Jérôme Napoléon sous le Second Empire, alors que François Xavier Braccini, petit-fils du précédent, était maire d’Ajaccio. Le frère de ce dernier, Joseph Braccini, s’illustra sous la Monarchie de juillet comme carbonaro bonapartiste et le premier Sylvestre Frasseto du nom, s’occupa de la succession du cardinal Fesch et du legs fait par ce dernier à la ville d’Ajaccio (l’actuel Musée Fesch) ; cf. Claude Bourguignon-Frasseto, « Les Braccini un devoir de mémoire », Revue Napbulione, colloque décembre 2000 et mars 2001, La Marge éditions, Ajaccio et, du même auteur, publication en cours sur le personnage à partir d’inédits de famille. Pages ?
22 L’adhésion de Bastia et de la Haute-Corse à la Fédération posa problème.
23 Préfiguration à plusieurs égards du rapport Glavany également dressé en période de crise… en 1998 !
24 Le 15 octobre 1912, en séance du conseil général, Antoine Gavini, tout en reconnaissant les services rendus par la Fédération des Syndicats d’Initiative, rappelle qu’« il existe des représentants réguliers et responsables des intérêts départementaux, que ces représentants issus du suffrage populaire sont sur ces bancs et que, forts de leurs mandats, ils ne sauraient laisser à d’autres le soin de parler au nom de ce pays et d’assumer une mission qui est la leur ».
25 Comme au temps de la révolte des Corses contre Gênes au xviiie siècle.
26 Sur le « corsisme » dans l’entre-deux-guerres, F. Pomponi, « Le régionalisme en Corse dans l’entre-deux-guerres », in Chr. Gras et G. Livet, dir., Régions et régionalismes en France du xviiie siècle à nos jours. Idem, « Régionalisme, autonomisme, séparatisme », in Mémorial des Corses, t. IV. H. Yvia Croce, Vingt années de corsisme, 1920/1939, ed. Cyrnos Ajaccio, 1979. J.-P. Poli, Autonomistes corses et irrédentistes fascistes, éditions DCL, Ajaccio, 2007.
Auteur
-
Francis Pomponi
Université de Nice
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