Avant-propos
p. 113-114
Texte intégral
1 L’écriture de soi, même lorsqu’elle est écriture de l’action et du temps, ne peut se départir, à l’instar d’un Charles Gouyon notant scrupuleusement ses états de mélancolie ou d’une Lucille Desmoulins se demandant qui elle est et pourquoi elle existe, d’un sentiment de doute ontologique sur son existence et sa propre valeur que le sujet s’adresse à lui-même. Encore les modalités de cette interpellation de soi dans l’écriture sont-elles problématiques, ainsi que leur sens – « techniques de soi » liées à des injonctions morales ou sociales, évolution de la réflexivité individuelle, isolement du sujet face à lui-même ? – et l’historicité des formes de leur expression.
2 Les trois articles du présent chapitre montrent la manière dont se développent, au xviiie siècle, des procédures régulières d’auto-observation et d’évaluation de soi, à l’orée, peut-être, de ce qui deviendra bientôt le journal intime. Roger Chartier de Lotbinière tient ainsi pendant 38 ans au moins un journal régulier, à la fois miroir de ses actes – le « me voici ! », fondateur de l’attestation de soi – et lieu de réflexion sur ces actes eux-mêmes, tels qu’il les met en scène – jusqu’à l’usage du style direct –, les ressasse, les évalue finalement, au bénéfice de son ego malmené, trop souvent, par ses contemporains.
3 Il faut se méfier, ici, des catégorisations de genres comme des téléologies faciles qui d’écritures disparates conduiraient, sur la voie d’un progrès de l’individu, de l’introspection morale assignée par la société ou par l’église, vers le journal intime d’un scripteur juge autonome de lui-même. Chacun des auteurs insiste donc, à sa manière, sur la nécessité de replacer ces textes dans la configuration même des modalités du rapport au soi, qui pour ne pas répondre à un progrès linéaire n’en est pas moins marquée par des formes historicisées. Philip Rieder, au travers de l’observation du malade par lui-même durant l’époque moderne, insiste sur la prise en compte d’un « corps subjectif » par une médecine humorale qui s’efface ensuite. François-Joseph Ruggiu cherche dans les conditions de possibilité du dialogue intérieur les causes d’un processus qu’on ne saurait réduire à l’émergence grammaticale du « je », ni à une quête de contenu – l’intime, le secret, le privé… – dont les définitions seraient anachroniques. Se dessine ici, dans des pratiques d’écriture historiquement descriptibles, la piste d’une émancipation de la personne, d’une « vaste réorientation sensible au xviiie siècle qui fait qu’une personnalité ne s’est plus définie prioritairement par sa réponse aux attentes de son milieu1 ».
4 Aussi, le dialogue intérieur est-il une forme d’appropriation de soi – tout comme le journal de Léon Cristiani évoqué dans le premier chapitre, contrairement aux écrits de son père, exprimait à la fois le doute et le besoin de procéder à des choix personnels : par l’observation et le jugement de soi par soi-même, le « moi » se constitue en instance d’évaluation autonome. Il devient le « capitaine d’un bateau qui prend l’eau » chez Philip Rieder ; l’auteur de théâtre « d’une pièce dont il réécrit les dialogues et la mise en scène » chez François-Joseph Ruggiu. L’article de Nahema Hanfi montre bien comment, malgré les angoisses générées par un imaginaire médical et social de la ménopause, les épistolières du xviiie siècle parviennent à se réapproprier leur corps, gommant les lieux communs d’une féminité associée à la fertilité et à la beauté, recherchant dans leurs propres parcours plutôt que dans des déterminations biologiques les explications de leurs symptômes, et idéalisant, parfois, l’esthétique de la vieillesse.
5Sommes-nous là en présence de cette alternative entre assujettissement et subjectivation individuelle que Michel Foucault envisageait en évoquant une « esthétique de l’existence2 » ? De fait, Philip Rieder comme Nahema Hanafi dépeignent ici des patients soucieux de maîtriser leur corps et leur vie. Fondé sur de réels savoirs, savants ou empiriques, le patient du xviiie siècle, n’écrit pas d’abord pour s’épancher mais pour comprendre et prévenir. Chez les épistolières vieillissantes, s’y ajoutent la maîtrise et la mise à distance des normes sociales de la féminité. Y a-t-il aussi, dans les « techniques de soi » que Lotbinière met quotidiennement en œuvre dans son journal, l’invention d’une forme de maîtrise de soi associée au refus de subir son existence et les jugements des autres ? Est-il possible de relier cette forme de maîtrise de soi, inscrite dans une écriture particulièrement singulière, à des modalités spécifiques de la formation du moi dans des contextes historiques clairement identifiables ? Ainsi, pour François-Joseph Ruggiu, analysant le journal de Michel Chartier de Lotbinière, « le “moi", en tant qu’espace de jugement et d’ajustement, naît de la nécessité pour l’individu de se déplacer au sein des grands systèmes sociaux auxquels il appartient et lui donne en même temps, dans un processus cumulatif, les ressources nécessaires pour s’autonomiser au sein de ces mêmes systèmes sociaux3 ».
Notes de bas de page
1 François-Joseph Ruggiu, art. cit., p. 179.
2 Michel Foucault, « Une esthétique de l’existence », (entretien avec A. Fontana), Le Monde, 15-16 juillet 1984, p. XI, repris dans Dits et écrit, t. ii, 1976-1988, Paris, Gallimard, 357 p., 1994, p. 730-735. Foucault « pense […] qu’il n’y a pas de sujet souverain, fondateur, une forme universelle de sujet qu’on pourrait retrouver partout. [… A]u contraire le sujet se constitue à travers des pratiques d’assujettissement, ou, d’une façon plus autonome, à travers des pratiques de libération, de liberté, comme, dans l’Antiquité, à partir, bien entendu, d’un certain nombre de règles, styles, conventions qu’on retrouve dans le milieu culturel ».
3 François-Joseph Ruggiu, art. cit., p. 181.
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