Rousseau psychanalyste
p. 33-48
Texte intégral
1Sigmund Freud est réputé avoir inventé le mot psychanalyse, mais après tout, il n’a fait que réunir des mots qui appartiennent à tout le monde. Psychanalyse veut dire analyse de la psyché, c’est-à-dire des affects. On dit aussi qu’il a découvert l’inconscient : encore une grosse exagération, puisque les passions analysées par les moralistes classiques étant passives, subies, échappaient par définition à la maîtrise de la raison.
2Il y a bien sûr un peu de paradoxe et de provocation à qualifier Rousseau de psychanalyste. Jusqu’où pourrons-nous aller dans cette direction ? Rousseau est réputé avoir inventé beaucoup de choses, mais pas spécialement pour avoir été un grand psychologue. Rousseau a inventé ou réinventé l’amour-passion avec La Nouvelle Héloïse, l’autobiographie avec Les Confessions, l’écologie avec son goût extrême pour la nature, la République avec Le Contrat social, la pédagogie moderne avec L’Émile, le romantisme avec l’exagération de l’originalité individuelle. Cela est considérable mais ne découragera pas l’entreprise de montrer les riches innovations de Rousseau psychanalyste.
3On partira d’une phrase qu’on trouve dans une note du Discours sur l’origine de l’inégalité. Rousseau distingue deux sentiments complètement différents bien que leurs noms se ressemblent en français :
Il ne faut pas confondre l’amour-propre et l’amour de soi-même ; deux passions très différentes par leur nature et par leurs effets. L’amour de soi-même est un sentiment naturel qui porte tout animal à veiller à sa propre conservation, et qui, dirigé dans l’homme par la raison et modifié par la pitié, produit l’humanité et la vertu. L’amour-propre n’est qu’un sentiment relatif, factice et né dans la société, qui porte chaque individu à faire plus de cas de soi que de tout autre1.
Depuis quinze siècles en Europe, les théologiens disciples de saint Augustin, c’est-à-dire la majorité, opposaient amor sui (amour de soi) et amor Dei (amour de Dieu) pour dire que seul l’amour de Dieu est légitime puisque l’homme est entièrement corrompu par le péché. Voici que Rousseau accomplit une immense révolution, typique de ce qu’on appelle les Lumières au xviiie siècle : il abolit le péché originel en affirmant que l’homme est bon par nature ! C’est parce que l’homme est bon qu’il a le droit de s’aimer lui-même. C’est là une immense révolution théologique et anthropologique. Augustin disait que l’amor sui était une faute capitale car l’homme est beaucoup trop mauvais pour mériter d’être aimé par qui que ce soit. S’aimer soi-même, c’était voler à Dieu le seul amour qui soit digne d’être éprouvé. Rousseau affirme tout d’un coup que l’amour de soi est bon et légitime : le souci de notre sécurité et de notre santé est naturel et normal comme le plaisir sexuel, le plaisir alimentaire et tous les autres plaisirs de l’existence.
4Rousseau trace cependant une limite. Si l’amour de soi est bon, il existe un autre sentiment très différent, l’amour-propre, cause de toutes les inégalités et de toutes les violences. Qu’est-ce que l’amour-propre2 ? Rousseau dit que l’amour-propre est un sentiment comparatif : chacun se compare aux autres et veut mériter davantage d’estime non seulement à ses propres yeux, mais encore aux yeux d’autrui. L’amour-propre est donc le souci du regard de l’autre, le souci du paraître. Tandis que le désir sexuel désire posséder le corps de l’autre, l’amour-propre désire posséder l’estime et l’admiration de l’autre.
5Nous rencontrons en ce point un immense problème car nous savons que ce sont les pulsions sexuelles que Freud placera au cœur de la psyché humaine. Rousseau met au contraire l’amour-propre au cœur de la psyché humaine. Qui a raison ? Quelques années plus tard, Hegel suivra Rousseau en insistant sur le besoin de reconnaissance qu’il appelle Anerkennung. Pour Hegel, l’homme partage deux besoins avec tous les êtres vivants jusqu’aux plantes : le besoin sexuel et le besoin alimentaire, mais le propre de l’homme est dans le besoin de reconnaissance ou d’estime, c’est la même chose. C’est ce besoin qui fait la richesse et la complexité de toute la sociabilité humaine.
6Rousseau n’est pas un penseur optimiste. Bien sûr, il a aboli le péché originel et va jusqu’à dire que l’acte sexuel est « le plus libre et le plus doux de tous les actes3 ». Il est important d’affirmer qu’un sauvage sur une île déserte ou un bébé dans un berceau ne portent pas le vice inscrit dans le fond de leur cœur, mais Rousseau décrit les effets terribles de l’amour-propre dès que l’homme se met à vivre au contact de ses semblables.
7Vingt ans après le Discours sur l’origine de l’inégalité, Rousseau complétera sa première définition en écrivant :
Les passions primitives n’ayant que l’amour de soi pour principe sont aimantes et justes par leur essence : mais quand, détournées de leur objet par des obstacles, elles s’occupent plus de l’obstacle pour l’écarter que de l’objet pour l’atteindre, l’amour de soi qui est un sentiment bon et absolu devient amour-propre, c’est-à-dire un sentiment relatif par lequel on se compare, qui demande des préférences, dont la jouissance est purement négative et qui ne cherche plus à se satisfaire par notre propre bien, mais seulement par le mal d’autrui4.
Quand Rousseau dit que nos désirs sont empêchés d’atteindre leur but par des obstacles, il veut parler d’obstacles humains. Les obstacles, ce sont les autres. Quand les hommes rivalisent pour obtenir de l’argent, pour obtenir l’amour d’une femme ou pour obtenir une médaille dans une compétition, il est clair qu’ils deviennent des obstacles les uns pour les autres. Tout le monde ne peut pas être le plus beau, le plus riche, le plus séduisant, obtenir la meilleure place et gagner toutes les courses. Rousseau décrit la déviation et la perversion selon laquelle, dans les rivalités, il arrive que les concurrents oublient l’objet qu’ils convoitent et ne s’intéressent plus qu’à dépasser leurs rivaux et à se réjouir de leur défaite s’ils parviennent à les vaincre.
8Il y a cinquante ans, René Girard s’est rendu célèbre par sa théorie mimétique. Il montrait que les hommes ont une tendance irrésistible à s’imiter, c’est-à-dire à désirer ce que les autres désirent déjà. Ce sentiment a un nom : l’envie. Avec l’envie, ce ne sont pas réellement les objets matériels qui sont convoités mais plutôt le prestige, le plaisir de triompher, le sentiment d’avoir autant et même plus de valeur que les personnes auxquelles on accorde soi-même de la valeur. Car il est évident que l’on n’éprouve de l’envie qu’envers les personnes qu’on estime supérieures à soi. René Girard a donc développé et amplifié sous le nom de mimétisme ce que Rousseau disait sous le nom d’amour-propre. Il a décrit la terrible spirale de la violence selon laquelle les hommes rendent coup pour coup, voulant absolument l’emporter sur leur rival, quitte à détruire l’objet pour lequel ils rivalisent.
Les précurseurs de Rousseau
9Rousseau réhabilite donc le désir d’objet et montre le danger des compétitions d’amour-propre qu’on peut aussi appeler des compétitions de vanité. En réalité, Rousseau n’a inventé ni l’amour-propre ni la vanité. Les moralistes classiques au xviie siècle avaient développé une riche psychanalyse à partir de ces notions. Pascal, La Rochefoucauld, La Bruyère, Pierre Nicole, Jacques Esprit appartenaient à la mouvance janséniste, elle-même héritière de saint Augustin. On prendra pour exemple un fragment des Pensées de Pascal dans lequel le mot amour-propre désigne d’abord le simple égoïsme5 pour désigner par glissement la fausse estime que chacun recherche à ses propres yeux et aux yeux d’autrui.
La nature de l’amour-propre et de ce moi humain est de n’aimer que soi et de ne considérer que soi. Mais que fera-t-il ? Il ne saurait empêcher que cet objet [lui-même] qu’il aime ne soit plein de défauts et de misères : il veut être grand et il se voit petit ; il veut être heureux et il se voit misérable ; il veut être parfait et il se voit plein d’imperfections ; il veut être l’objet de l’amour et de l’estime des hommes et il voit que ses défauts ne méritent que leur aversion et leur mépris. Cet embarras où il se trouve engendre la plus criminelle passion qu’il soit possible de s’imaginer ; car il conçoit une haine mortelle contre cette vérité qui le reprend et qui le convainc de ses défauts. Il désirerait de l’anéantir, et, ne pouvant la détruire en elle-même, il la détruit, autant qu’il peut, dans sa connaissance et dans celle des autres6.
Cette haine de la vérité dont parle Pascal n’est pas différente de ce que nous appelons refoulement. Les moralistes classiques utilisaient le mot inscrutable pour désigner ce que nous appelons l’inconscient.
On ne peut, notait La Rochefoucauld, sonder la profondeur, ni percer les ténèbres des abîmes de l’amour-propre. Mais cette obscurité qui le cache à lui-même n’empêche pas qu’il ne voie parfaitement ce qui est hors de lui, en quoi il est semblable à nos yeux qui découvrent tout, et sont aveugles seulement pour eux-mêmes7.
Rousseau est donc l’héritier d’une riche école française d’analyse des passions : le jansénisme, lui-même fortement influencé par la lecture du De Cive de Thomas Hobbes traduit en français en 1649 par Samuel Sorbière. Le philosophe anglais, lui aussi sous l’influence de saint Augustin, a déjà placé le désir de gloire (glory) à l’origine de la lutte à mort à laquelle se livrent les hommes. Rousseau en a fait son meilleur ennemi. Il en est à la fois le contradicteur parce que Hobbes enracine le Mal dans le cœur de l’homme et l’héritier parce qu’il développe ses sombres analyses de l’amour-propre8.
Le triangle des besoins
10On a fait allusion à trois besoins humains fondamentaux : le besoin sexuel, le besoin matériel et le besoin de reconnaissance (= amour-propre). La question se pose de la relation entre ces trois besoins, de leur éventuelle hiérarchie. Le marxisme, en son temps, a proposé une anthropologie fondée sur le seul besoin matériel. Freud, de son côté, a mis l’accent sur le désir sexuel. On vient de voir que Rousseau accorde la priorité à l’amour-propre : mais quel rapport l’amour-propre entretient-il avec les deux autres besoins ? La seconde partie du Discours sur l’inégalité permet de répondre à cette question. Rousseau montre clairement comment le besoin sexuel et le besoin matériel, qui relèvent l’un et l’autre du légitime amour de soi, se trouvent puissamment excités, dynamisés et corrompus par l’action de l’amour-propre.
11Pour l’homme naturel, « toute femme est bonne », et, « le besoin satisfait, tout le désir est éteint9 ». On sera sans doute surpris de voir que Rousseau n’accorde aucune valeur aux préférences amoureuses dont nous sommes si fiers. Avec la société, note Rousseau,
on s’accoutume à faire des comparaisons ; on acquiert insensiblement des idées de mérite et de beauté qui produisent des sentiments de préférence. Un sentiment tendre et doux s’insinue dans l’âme, et, par la moindre opposition, devient une fureur impétueuse : la jalousie s’éveille avec l’amour ; la discorde triomphe et la plus douce des passions reçoit des sacrifices de sang humain10.
Par un spectaculaire renversement, Rousseau rapproche le sang et l’amour quand il est teinté d’amour-propre. Il pense à la guerre de Troie, à tous les drames de la jalousie, à tous nos chagrins d’amour, à toutes nos querelles de couple si douloureuses. Voici qu’un champ immense s’ouvre à la psychologie amoureuse. La quête de la beauté elle-même, si importante en amour, ne semble être que le fruit de nos rivalités. La préférence fanatique pour la beauté est interprétable comme le désir de posséder la femme ou l’homme que tous voudraient posséder. Mes rivaux seront les témoins jaloux de mon triomphe, si j’arrive à séduire la plus belle femme du monde.
12De plus, comme le dira Hegel, le désir humain est désir d’être désiré. Donc, même sans tenir compte du regard extérieur, le couple lui-même est le dialogue de deux amours-propres. Chacun, dans un couple, est flatté par le fait d’être désiré par l’être qu’il juge lui-même le plus désirable à un moment donné. Les caresses reçues par l’amour-propre se combinent avec celles qu’échangent les corps et ne sont pas moins voluptueuses. Ces deux sortes de caresses s’excitent les unes les autres. Voilà le genre d’analyse que permet le texte de Rousseau.
13On ajoutera que le sadisme et le masochisme sont la conséquence sur la sexualité des blessures de l’amour-propre. Ces remarques permettent d’affirmer que, loin que ce soient les accidents de la sexualité qui rendent compte des déformations de l’affectivité, ce sont les lésions de l’amour-propre qui permettent de comprendre les vicissitudes de la sexualité.
14Rousseau montre le même genre de combinaison entre l’amour-propre et le désir des biens matériels :
Il fallut pour son avantage se montrer autre que ce qu’on était en effet. Être et paraître devinrent deux choses différentes. […] L’ambition dévorante, l’ardeur d’élever sa fortune relative, moins par un véritable besoin que pour se mettre au-dessus des autres, inspire à tous les hommes un noir penchant à se nuire mutuellement.
Résultat :
Si l’on voit une poignée de puissants et de riches au faite des grandeurs et de la fortune, tandis que la foule rampe dans l’obscurité et dans la misère, c’est que les premiers n’estiment les choses dont ils jouissent qu’autant que les autres en sont privés, et que sans changer d’état, ils cesseraient d’être heureux si le peuple cessait d’être misérable.11
On voit à juste titre dans le Discours sur l’inégalité une critique pré-marxiste de la propriété. Tout le monde se souvient du passage plein d’éloquence où Rousseau s’emporte contre les barrières et les clôtures, et s’écrie : « Vous êtes perdus si vous oubliez que les fruits sont à tous et que la terre n’est à personne ! » Une lecture plus fine montre cependant que l’amour-propre est l’infrastructure de l’inégalité en matière de propriété comme en matière sexuelle. « On fait tout pour s’enrichir, mais c’est pour être considéré qu’on veut s’enrichir12. »
15Par distinction avec le capital économique, Pierre Bourdieu nomme symbolique un capital immatériel constitué par la quantité de reconnaissance qu’un homme est capable d’accumuler à son profit auprès de ses semblables. Aux yeux de Bourdieu, les luttes pour l’accumulation du capital économique englobent et déterminent les luttes symboliques qu’il appelle aussi luttes des classements. C’est l’inverse chez Rousseau : c’est parce que le premier mouvement des hommes, une fois affranchis de la nécessité matérielle, est de rivaliser pour la domination symbolique, qu’ils veulent accumuler davantage de richesses qu’ils n’en ont besoin, ce qui aboutit à la paupérisation du plus grand nombre. Cela donne à penser que la rareté et la pénurie sont un effet de la rivalité au lieu de croire que la rivalité est le résultat de la rareté.
16L’amour-propre est donc à situer en amont des luttes de classes comme en amont des vicissitudes de notre vie sexuelle. La lutte des classements apparaît comme l’infrastructure de la lutte des classes13. Du coup, la violence et la domination n’ont plus la richesse pour unique objet principal, ni le sexe : il faut aussi compter avec la recherche d’identité, de prestige, etc. Et la richesse elle-même, comme la réussite sexuelle, est affaire d’exhibition autant que de consommation.
17Rousseau initie une anthropologie triangulaire : le besoin de reconnaissance, produit de la vie sociale, surdétermine puissamment les deux autres besoins, naturellement partagés par tous les êtres vivants jusqu’aux plantes. Une scène des Confessions, au Livre troisième, réunit les trois sommets du triangle : Jean-Jacques est valet chez M. de Gouvon et attaché à la personne de Mlle de Breil qu’il sert à table. Au plaisir de servir dans une grande maison aristocratique se mêle l’humiliation de n’être pas reconnu à sa juste valeur14. Il est, bien sûr, amoureux de la jeune-fille. Un jour, la conversation dans un dîner roule sur une question de grammaire latine et Jean-Jacques a l’occasion extraordinaire de montrer son savoir devant l’assistance ébahie. La jeune-fille laisse voir son admiration. On dira que Jean-Jacques éprouva en cet instant dont il se souvient beaucoup d’années plus tard, « un orgasme d’amour-propre ». Cet instant est exceptionnel parce qu’il réunit un succès d’amour-propre, un succès sexuel et un succès social : le triangle parfait.
Le carré de l’amour-propre
18Pour rester dans la géométrie, ce qu’on appellera le carré de l’amour-propre tient en une phrase qui décrit les débuts de la vie sociale :
Chacun commença à regarder les autres et à vouloir être regardé soi-même, et l’estime publique eut un prix. Celui qui chantait ou dansait le mieux, le plus beau, le plus fort, le plus adroit ou le plus éloquent devint le plus considéré, et ce fut là le premier pas vers l’inégalité, et vers le vice en même temps : de ces premières préférences naquirent d’un côté la vanité et le mépris, de l’autre la honte et l’envie15.
Arrêtons-nous sur ces quatre termes que Rousseau énumère sans les commenter. Si on les examine, on s’aperçoit que, loin d’être plus ou moins synonymes, ils constituent un carré parfait. Rousseau met d’un côté la vanité et le mépris. Quel est ce côté ? C’est bien sûr le côté où l’amour-propre se gonfle d’importance. Le moi devient vaniteux, ce qui veut dire plein de vide, et, par un jeu de bascule automatique, autrui se retrouve dégonflé d’autant, c’est-à-dire méprisé. La vanité et le mépris sont donc inséparables. De l’autre côté, continue Rousseau, se trouvent la honte et l’envie. Ce côté est celui où l’amour-propre se dégonfle. Le sujet est en proie à la honte, au sentiment de son insuffisance et de son indignité. Autrui et ses attributs se trouvent au contraire survalorisés de façon aussi automatique qu’ils étaient dégradés tout à l’heure : cela donne l’envie. On découvre donc que l’amour-propre a deux faces. Selon qu’il se gonfle ou se dégonfle, le sujet est en proie à la vanité ou à la honte et les sentiments qu’il projette sur autrui seront le mépris ou l’envie. On voit que l’amour-propre se décompose en 4 figures principales, pas en 3 ni en 5, mais en 4, même si on peut ensuite diversifier la palette des sentiments.
19La psychanalyse de Rousseau distingue donc deux pathologies symétriques de l’amour-propre correspondant à deux familles bien reconnaissables. Dans l’une se rangent les personnes qui ne cessent de fatiguer leur entourage par le récit de leurs exploits, dans l’autre, on rencontre les êtres timides et qui ont tendance à toujours se dévaloriser. Mais il ne faudrait pas croire que ces deux familles ne sont pas apparentées. Elles sont en réalité très cousines. En un mot, la dévalorisation de soi est la face cachée de la vanité comme l’orgueil est la face cachée de la honte. Si bien que les quatre sommets du carré sont attachés les uns aux autres.
De la théorie à l’autobiographie
20C’est l’exemple de Rousseau lui-même qui nous montrera comment la vanité et la honte sont intimement reliées l’une à l’autre. Un passage des Confessions est en effet une application du carré de l’amour-propre, à moins qu’il n’en soit l’origine. Rousseau a décidé de mettre ses actes en accord avec sa critique radicale de la vie sociale, à l’instar de l’Alceste du Misanthrope de Molière qui s’est retiré dans un « désert » parce qu’il trouvait les hommes trop méchants. Rousseau entreprend donc sa « réforme » : il commence par refuser une lucrative place de caissier chez un financier pour survivre en copiant de la musique, renonce à l’épée, aux bas blancs et au beau linge, prend une perruque ronde, vend sa montre, affecte de mépriser une politesse où il ne voit qu’hypocrisie. Puis il quitte Paris et s’installe à l’Ermitage que lui a aménagé madame d’Épinay à Montmorency16.
21On n’aura pas besoin de souligner la prétention dont il faut faire preuve pour accuser ainsi le monde entier et faire de la société son bouc émissaire comme si quiconque avait le droit de se mettre au-dessus de l’humanité : Rousseau a eu la lucidité et le courage d’instruire lui-même son propre procès, une fois revenu de sa folie17. Il parle du « sot orgueil »« qui l’a rendu ridicule ». « Jusque-là, j’avais été bon : dès lors, je devins vertueux, ou du moins enivré de vertu. » Il se décrit comme un homme qui fut enthousiaste, éloquent, ayant vaincu sa timidité. Sa victoire sur la vanité s’est changée en vanité de la victoire, pour emprunter une formule de Paul Diel. Au bout de six années d’exaltation, Rousseau retrouva sa première contenance pour redevenir « craintif, complaisant, timide en un mot, le même Jean-Jacques qu’[il] avait été auparavant ». Ce n’est pas tout. Rousseau ajoute :
Si la révolution [il veut dire sa contre-réforme] n’eût fait que me rendre à moi-même, et s’arrêter là, tout était bien ; mais malheureusement, elle alla plus loin, et m’emporta rapidement à l’autre extrême. Dès lors mon âme en branle n’a plus fait que passer par la ligne du repos, et ses oscillations toujours renouvelées ne lui ont jamais permis d’y rester.
Au lieu de retrouver son calme, même inconfortable, Rousseau a donc été victime d’alternances rapides et violentes de phases d’exaltation et de cruelles phases de dépression. Loin d’être exceptionnelle, l’expérience décrite par Rousseau est fort banale et un minimum d’introspection permet à chacun d’en vérifier l’universalité, même si l’amplitude des mouvements de balançoire est en général plus restreinte. Il n’est pas difficile d’identifier dans ces lignes les quatre figures de l’amour-propre blessé. On voit bien le couple vanité-mépris alterner avec le couple honte-envie.
Dans le prolongement de Rousseau
22Le considérable patrimoine psychanalytique accumulé par les moralistes des xviie et xviiie siècles n’a malheureusement pas été exploité par la psychanalyse freudienne. Par contre Alfred Adler et plus tard Paul Diel18 se situent dans la continuité des psychanalystes classiques. Adler et Diel ont montré que ce qui met en marche la pénible mécanique résumée par le carré de l’amour-propre, ce sont les blessures de l’estime de soi reçues dans l’enfance. Ce sentiment douloureux provoque par compensation un besoin de reconnaissance exacerbé. Bien sûr, lorsque la vanité vient faire oublier la honte, le regard posé sur autrui passe de l’envie au mépris. Le carré de l’amour-propre blessé embrasse donc par sa logique l’entièreté des sentiments mauvais. Ceux-ci sont inséparables les uns les autres. Quand l’un se manifeste, les trois autres ne sont pas loin. Les quatre sœurs, ces quatre pestes, ont bien été identifiées par Rousseau deux siècles avant les travaux de la psychologie des profondeurs. Le fondement de la psychologie humaine vient d’être résumé par Rousseau en cinq lignes, en tout cas la psychologie de l’homme blessé. Mais qui n’est pas plus ou moins blessé ? Osons le dire : c’est le contenu vrai de l’inconscient qui vient d’être énoncé sous nos yeux.
23De même qu’on s’est penché sur les moralistes classiques qui ont précédé Rousseau dans la psychanalyse de l’amour-propre, on évoquera ses successeurs. Hegel et René Girard ont déjà été cités, en raison de l’importance qu’ils accordent, l’un au besoin de reconnaissance, l’autre au désir mimétique. Il n’est pas difficile de voir que l’amour-propre se tient derrière le besoin de reconnaissance et derrière le désir mimétique. Il faudrait ajouter les noms d’Alfred Adler et de Jean-Paul Sartre qui ont, l’un comme psychologue, l’autre comme philosophe, mis l’accent sur le sentiment d’infériorité et sur le poids du regard de l’autre. Il faudrait ajouter que le ressentiment que Nietzsche place au centre de ses analyses appartient, lui aussi, à la psychologie de l’amour-propre.
Rousseau et l’amour
24Il resterait à se demander si l’amour-propre est toujours funeste comme l’ont affirmé les penseurs jansénistes. Rousseau le dit aussi. Il donne pourtant à penser le contraire dans un domaine qui n’est certes pas médiocre : l’amour. Dans le Livre V d’Émile et dans La Nouvelle Héloïse, Rousseau nous a laissé une magistrale analyse de l’amour fondée sur une reconnaissance mutuelle, qui n’est pas polluée par la volonté de domination décrite par des Jansénistes comme Pascal, madame de Lafayette, La Rochefoucauld ou Racine. Le grand auteur qu’est Rousseau a magnifiquement montré dans le cas de l’amour la possibilité d’une dialectique qui se tisse par l’effet d’un mouvement de navette opéré entre deux amours-propres. Il s’agit donc d’un amour-propre vertueux. La description de Rousseau se laisse aisément décrire dans les termes du don/contre-don proposé par Marcel Mauss dans son Essai sur le don. Cette description constitue même une précieuse et nouvelle application de la théorie du don, que Mauss n’avait pas faite.
25Dans l’état de nature, on l’a vu, l’homme prend la femelle qu’il rencontre et la consomme sans autre forme de procès. Dans l’état social, trop souvent, les amants rivalisent de jalousie ou le père livre sa fille au mari qu’il a choisi pour elle, comme fait M. d’Étange. S’il valorise l’état de nature, Rousseau dénonce l’abus patriarcal. Dans les deux cas, la femme est prise plus qu’elle ne se donne. La rivalité ne vaut pas mieux ; elle est même l’opposé de la relation cordiale résumée par le modèle du don/contre-don. On ne voit donc pas fonctionner la liberté et la réciprocité propres au don/contre-don. Rousseau pourtant annonce un monde où les filles se donneront librement à l’homme qu’elles auront choisi pour être le père de leur enfant. Les féministes ne l’ont pas assez souligné.
26Le consentement féminin à la demande masculine constitue une reconnaissance mutuelle, autant dire un don réciproque d’estime. La femme est d’abord reconnue pour sa vénusté. Rousseau insiste sur le fait que (dans le couple hétérosexuel), l’érection étant un phénomène à sens unique, toujours orienté du pôle masculin vers le pôle féminin, il convient que la femme plaise pour que l’acte ait lieu. La nature désigne donc la femme comme celle qui se rend la première désirable et éprouve le plaisir de plaire. Comme la femme est intéressée à fidéliser son amant pour qu’il partage le soin de sa progéniture, elle est poussée par la nature des choses à filtrer les amants qu’elle accepte : elle temporise, diffère, examine, bref, fait preuve de pudeur. C’est donc à l’homme de se faire agréer, de faire sa cour, de se faire reconnaître comme le meilleur amant possible par celle qu’il a reconnue comme la meilleure maîtresse possible. Aimer, c’est accorder de la valeur ; être aimé, c’est en recevoir. Si la femme consent, la reconnaissance devient mutuelle. Le couple qui réussit est une dialectique vivante dont l’enfant est la synthèse.
La préférence qu’on accorde on veut l’obtenir ; l’amour doit être réciproque. Pour être aimé il faut se rendre aimable ; pour être préféré, il faut se rendre plus aimable qu’un autre, plus aimable que tout autre, au moins aux yeux de l’objet aimé19.
Rousseau n’a cessé d’insister sur l’importance de l’estime qui s’ajoute à l’attraction sexuelle dans le choix du partenaire. Le couple a tout intérêt, s’il veut durer, à se fonder sur les qualités réelles. Sophie et Julie sont des filles plus attachantes qu’excitantes, ou plutôt elles sont les plus belles aux yeux de leur amant parce qu’elles sont attachantes, c’est-à-dire parce qu’elles ont une âme.20
Cette passion [l’amour], qui ne respire qu’exclusions et préférences, ne diffère en ceci de la vanité, qu’en ce que la vanité, exigeant tout et n’accordant rien, est toujours inique ; au lieu que l’amour, donnant autant qu’il exige, est par lui-même un sentiment rempli d’équité. […] Si l’amour est inquiet, l’estime est confiante ; et jamais l’amour sans estime n’exista dans un cœur honnête.21
Claude Habib écrit dans son beau commentaire du Livre V de l’Émile :
Du jeu concurrentiel résulte l’homme social, cet homme superficiel et plat, rongé par la frustration, le ressentiment et l’envie. Rousseau en a tracé un tableau saisissant qui continue à être évocateur aujourd’hui. Contre cette fatale expansion des passions négatives, il en appelle à une politique régénérée, fondée sur les passions douces. L’amour, le sentiment paternel et les affections familiales sont seuls susceptibles de ré-espacer convenablement les hommes en donnant à chacun un bien à cultiver, à chérir, à défendre au besoin. La famille sera ce bien réel, distinct des folles chimères de l’amour-propre22.
En d’autres termes, la République a besoin de citoyens fortement structurés, c’est-à-dire ayant eu un père. Les enfants sans père sont le fléau de la république.
Objection à Rousseau
27Mais une dissymétrie est à observer : Rousseau qui a si bien décrit la dialectique du couple n’a pas laissé une description semblable de l’amitié ni du lien social en général. La famille se retrouve donc en position insulaire dans sa République. En dehors du couple idéal, on a vu Rousseau décrire les quatre déformations de l’estime sans qu’il existe un point d’équilibre entre le trop et le trop peu d’estime dans sa description, c’est-à-dire qu’il n’envisage pas qu’il puisse exister une estime pondérée, bien mesurée, de soi ni d’autrui. Il n’existe pas non plus de graduation dans l’intensité de la honte, ni dans aucune des trois autres déformations de l’estime. La psychologie rousseauiste est donnée une fois pour toutes et ne peut s’appliquer à la variété des cas particuliers. C’est comme si tous les hommes étaient affectés du même mal au même degré. L’expérience nous montre plutôt qu’il existe des gradations dans la dépression, dans l’agressivité, dans la folie humaine…
28Rousseau confessait tout à l’heure avoir vécu dans un constant mouvement de balançoire entre l’orgueil et la timidité « sans avoir trouvé la ligne du repos ». Cette ligne manque également dans la description psychologique où on chercherait vainement – hors l’amour – la place d’un amour-propre légitime. Rousseau a réhabilité l’amour de soi, mais n’a pas vu que l’une des dimensions de l’amour de soi est justement une juste estime de soi qui s’acquiert au cours des transactions sociales. En réalité, l’homme est ainsi fait que l’évaluation de lui-même est une activité à laquelle il se livre quasiment sans interruption. Il possède même un baromètre portable, incarné dans sa poitrine, gradué depuis l’angoisse jusqu’à la joie, qui l’informe en temps réel, de la qualité et de la quantité d’estime qu’il s’accorde. On peut objecter à Rousseau que l’estime de soi bien mesurée est indispensable pour estimer autrui convenablement, sans mépris et sans envie, c’est-à-dire pour établir une relation cordiale avec qui que ce soit. On pourrait soutenir contre Rousseau que l’amitié consiste en une reconnaissance réciproque de deux partenaires l’un par l’autre, c’est-à-dire dans l’équilibre de deux amours-propres non exaltés. Mais il faudrait pour cela admettre qu’il existe aussi un bon amour-propre.
Holisme et individualisme
29Saturée par la violence et par le désir de domination qui résultent d’un amour-propre livré à lui-même, la vie sociale est décrite par Rousseau sous des couleurs qui n’ont rien à envier en perversité à la condition naturelle vue par les théologiens et les moralistes augustiniens. Ni par les penseurs politiques comme Machiavel ou Hobbes. Rousseau ne semble pas envisager en effet que le besoin de reconnaissance s’exerce spontanément entre les hommes de façon pacifique et amicale comme Marcel Mauss en fera la description dans son Essai sur le don en s’appuyant beaucoup, justement, sur l’étude des « bons sauvages » chers à Rousseau. Ce que les partenaires d’une alliance quelconque échangent en dernier ressort à travers les dons et les contre-dons, c’est une reconnaissance mutuelle. La psychologie de l’estime réciproque fondatrice d’amitié ne trouve pas son équivalent chez Rousseau.
30Bien sûr, entre l’amour de soi et l’amour-propre, Rousseau a fait place à la pitié, forme par excellence de ce que nous nommons empathie. Cela est très notable, mais la sollicitude est-elle un sentiment capable de déclencher le tressage d’une relation cordiale, laquelle est plutôt fondée sur une estime partagée ? Rousseau lui-même ne semble pas avoir développé cette idée. Il a semblablement évoqué une étape intermédiaire entre l’état de nature et l’état de société où les hommes vécurent sains, bons et heureux, mais ce n’est qu’une étape intermédiaire…
31Alors retombe-t-on dans la même férocité que dans le tableau laissé par Hobbes ? La différence est que la violence chez Rousseau n’est pas décrite comme enracinée dans le cœur de l’homme, mais comme seconde, comme résultant du frottement social. Comme les pommes laissées dans un panier et qui se corrompent parce qu’elles sont au contact les unes les autres. Pas de pulsion de mort chez Rousseau. La conséquence est grande. Si l’homme n’est pas méchant spontanément mais seulement quand il entre en interaction avec ses semblables, alors, une intervention curative est possible sous la forme d’une pédagogie appropriée ou d’un contrat social rationnel. Voilà ce qui a permis à Rousseau de devenir le Docteur de l’Égalité, comme disaient Pierre Leroux et George Sand. Seulement le remède est drastique en pédagogie comme en politique. Rousseau délivre l’humanité du fatalisme augustinien et pascalien, mais c’est pour la vouer à des entreprises réformatrices radicales : Émile, et Le Contrat social.
32Malgré ses immenses mérites, l’Émile est un livre qui fait froid dans le dos quand on s’avise que, pour échapper à la corruption de la vie sociale, Émile sera arraché à ses parents, puisque Rousseau l’a voulu orphelin, et maintenu sous cloche, à l’abri de ses semblables, jusqu’à l’âge de vingt ans. Quel sentiment social pourrait développer un enfant réellement soumis à ce traitement, dont Robinson Crusoë a été la seule lecture et dont le caractère n’aurait été formé par aucun échange quotidien matériel, intellectuel et affectif avec ses semblables23 ?
33Ce radicalisme et ce rationalisme se retrouvent dans Le Contrat social. Comme le retour à l’état de nature est impossible, Rousseau préconise de faire table rase, ou un grand bond en avant, comme on voudra dire, vers un état social où toutes les impulsions mauvaises découlant de l’amour-propre seraient neutralisées « grâce à l’aliénation totale de chaque associé avec tous ses droits à toute la communauté.24 » Voilà citée la clause unique du contrat qui, tout pavé qu’il soit des meilleures intentions du monde, ouvre un boulevard à tous les totalitarismes. L’adjectif TOUT revient trois fois. Où est la séparation des pouvoirs ? Comme dans Émile, les liens précieux qui se tissent de personne à personne grâce à la navette des dons et contre-dons sont strictement empêchés au profit des seuls liens verticaux avec l’État. Il faut, demande Rousseau, « que chaque citoyen soit dans une parfaite indépendance de tous les autres, et dans une excessive dépendance de la Cité »25. La société rousseauiste est caractérisée par une parfaite fluidité comme l’huile ou la farine ; aucune association ne fait le relais entre la personne (ou la famille) et l’État. Rousseau est indirectement responsable de la loi Le Chapelier qui, sous la Révolution, prononça une interdiction des associations qui dura pendant tout le xixe siècle26. On appellera exaltation holiste le parti pris de Rousseau en faveur du TOUT. La Lettre à d’Alembert sur les spectacles est résumée par la note de la dernière page : « Il n’y a de joie pure que la joie publique. »
34C’est toute une personnalité timide et farouche qui s’exprime dans ce déblaiement radical et dans cette volonté de rebâtir le monde à zéro, le caractère d’un Jean-Jacques qui a raté sa naissance, qui fut victime de sevrages précoces et brutaux de la part de sa mère, de son père, de la ville de Genève qui lui ferma ses portes et de Mlle Lambercier qui lui ferma sa chambre et son lit avant madame de Warens.
35Une exaltation ne va jamais seule. Ainsi chez Rousseau, l’exaltation holiste n’a d’égale que l’exaltation individualiste qu’on trouve dans le mythe du bon sauvage, dans la solitude recherchée dans le giron de la nature. La Cinquième promenade des Rêveries du promeneur solitaire donnera sa forme parfaite à cette tentation solipsiste. Rousseau s’y abandonne à une existence purement végétative, certains diront zen, balancée par le flux et le reflux de l’eau.
36La revendication de singularité absolue, et même extravagante, qui ouvre Les Confessions a servi de manifeste à tout le romantisme au xixe siècle :
le seul portrait d’homme… toute sa vérité… servir de première pièce de comparaison… un homme qui n’a jamais fait de mal… la nature a brisé la moule où elle m’a jeté… une entreprise qui n’eut jamais d’exemple… toute la vérité… moi seul… j’ose croire n’être fait comme aucun de ceux qui existent… je suis autre.
Jean-Jacques nous assène les superlatifs les plus absolus qu’il puisse trouver. Bien sûr, nous sommes tous différents. Nous savons bien qu’il n’existe pas deux hommes identiques, pas même les vrais jumeaux que la vie différencie. Mais Rousseau fait d’une altérité relative une altérité absolue. Là est son exaltation qui a séduit les romantiques mais René Girard qualifie de mensonge romantique une pareille revendication d’originalité et d’autonomie. George Sand écrira sévèrement :
Jean-Jacques était malade quand il voulait séparer sa cause de celle de l’humanité et croyait qu’il valait mieux que ses contemporains. […] Toutes les existences sont solidaires les unes des autres, et tout être humain qui présenterait la sienne isolément n’offrirait qu’une énigme à débrouiller. […] La vie d’un ami, c’est la nôtre, comme la vie de chacun est celle de tous. Ma vie, c’est la vôtre27.
Les sciences humaines sont divisées en deux tendances opposées, l’individualisme méthodologique et le holisme, selon que l’on considère que ce sont les individus qui font la société ou la société qui fait les individus. On pourrait être surpris que ces deux tendances soient aussi bien représentées chez Rousseau, aussi farouchement individualiste que fanatiquement holiste. On constate deux absolutismes, deux extrémismes. Telle est la sensibilité rousseauiste qui fait tantôt l’éloge de la solitude, tantôt l’éloge du groupe, nous ballottant d’un côté à l’autre de la balançoire, tantôt l’extrême coupure avec autrui et la fusion avec la nature, tantôt la fusion avec le groupe et l’abolition du moi, sans jamais trouver l’équilibre.
37On remarquera pourtant que chez Rousseau, l’autarcie et la fusion, qui semblent s’opposer, ont en commun de faire l’impasse sur la sociabilité rapprochée. Le bon sauvage et le promeneur solitaire n’ont pas d’amis, Émile et le citoyen du Contrat social non plus. Cela laisse deviner qu’un secret passage réunit les deux extrêmes. La loi de cette affinité des opposés a été énoncée par Paul Diel sous la forme suivante : devant un trait de comportement exalté, cherchez le contre-pôle. En d’autres termes : une valeur qui se dégrade se divise toujours en deux pseudo-valeurs exaltées de polarités opposées. Paul Diel n’est pas un disciple de Rousseau mais d’Adler, ce qui n’est pas tellement différent : il a donc mis la vanité plutôt que le sexe au cœur de l’inconscient. Toute la psychanalyse de Diel est en germe dans le carré rousseauiste de l’amour-propre. On a vu en effet que la vanité était inséparable de la honte. Normal : le sentiment d’insuffisance étant insupportable provoque une quête exaltée de valeur. C’est ainsi que la sociabilité se trouve alternativement inhibée et exaltée. La société est tantôt méprisée, tantôt idolâtrée, ce qui ne manque pas de provoquer de cruelles déceptions qui relancent la balançoire vers la solitude.
Conclusion
38L’œuvre de Rousseau présente un autre contraste, c’est d’offrir le spectacle de la plus grande exaltation (double) en même temps que de la plus grande lucidité. Les Confessions ne sont finalement que l’histoire d’un amour-propre qui ne s’est jamais guéri. Comme il arrive souvent, c’est en analysant sa souffrance et sa folie que Rousseau a pu faire œuvre de psychologue mais il n’a pas réussi à se guérir lui-même, à la différence d’un Montaigne qui a réussi à guérir sa dépression en écrivant Les Essais.
39On a donc essayé d’appliquer au cas de Rousseau lui-même les outils psychanalytiques qu’il avait mis à notre disposition. Il n’est pas sûr que sa statue sorte intacte après ce traitement. Il est classique de mettre en évidence les contradictions de Rousseau, mais si on le fait avec ses propres outils d’analyse, alors, sa défaite est aussi sa victoire ; l’efficacité de ses dispositifs est la preuve de sa lucidité.
40On sait qu’une rupture brutale eut lieu en 1911 entre Freud et Adler sur la priorité à accorder ou pas à la sexualité. Longtemps, la balance fut égale entre les deux rivaux. Freud a aujourd’hui complètement supplanté Adler. Pour combien de temps encore ? Prendre au sérieux la psychanalyse janséniste telle que Rousseau l’a développée et telle qu’Alfred Adler et Paul Diel l’ont modernisée et édulcorée de sa part sinistre permet de remettre l’amour-propre au centre de la psyché et de relire l’histoire d’Œdipe. Voici à peu près ce que Rousseau aurait pu dire :
La faute d’Œdipe n’est pas sexuelle : c’est la vanité ! Son nom le dit, c’est un enflé. Pourquoi Œdipe est-il vaniteux ? Parce qu’il porte une double blessure en lui : il est infirme et il a été abandonné par ses parents, les vrais coupables dans cette affaire ! On l’a assez moqué à ce sujet, Sophocle le souligne. Ce boiteux est habité par un sentiment d’infériorité qui le pousse à des comportements violents comme de tuer un hippomobiliste pour une banale question de priorité. Le bâton qui l’aide à marcher est à la fois le symbole de son handicap et de son agressivité compensatoire. Il en frappe son propre père. S’il résout l’énigme de la Sphinge, ce n’est pas qu’il est plus intelligent que les autres, c’est que cette nouvelle histoire de canne le renvoie à son handicap.
Arrivé à Thèbes, il est prêt à épouser n’importe qui pour obtenir le pouvoir. Pour le punir de sa témérité, le destin ironique lui fait accomplir les deux crimes qui violent les lois les plus fondamentales de l’ordre social, le parricide et l’inceste !
Notes de bas de page
1 Jean-Jacques Rousseau, Discours sur l’origine de l’inégalité parmi les hommes, G-F, 1971, p. 212. Le janséniste Pierre Nicole distinguait significativement l’amour-propre de commodité et l’amour-propre de vanité. C’était peut-être plus clair, mais il les condamnait aussi bien l’un que l’autre.
2 Si on prend l’expression au pied de la lettre, c’est la même chose que l’amour de soi puisque l’adjectif propre signifie qui appartient à soi-même (exemples : à mes propres yeux, remettre en mains propres, agir par ses propres moyens, du latin pro-privus = privé, personnel par opposition à public, commun). En réalité ce mot est un piège ; il a complètement changé de sens, depuis Rousseau justement, et ne doit pas être compris littéralement.
3 Rousseau, Émile, dans Œuvres complètes, « Bibliothèque de la Pléiade », Gallimard, tome 4, 1969, p. 695.
4 Jean-Jacques Rousseau, Rousseau juge de Jean-Jacques, dans Œuvres complètes, op. cit., tome 1, 1959, p. 669.
5 Le mot égoïsme apparaît en 1762 dans le dictionnaire de l’Académie.
6 Blaise Pascal, fragment no 100, Pensées, éd. Léon Brunschvicg, Le Livre de Poche, 1972, p. 53.
7 La Rochefoucauld, Maximes supprimées, I.
8 Barbara Carnevali explique que selon Augustin, l’orgueil chrétien transgressait la hiérarchie métaphysique, l’homme voulant se faire l’égal de Dieu (eritis sicut Dei, dit le serpent). Chez Rousseau, l’orgueil est sécularisé puisque l’homme ne rivalise qu’avec son semblable. Caïn succède à Adam (Romantisme et reconnaissance, Droz, 2012).
9 Discours sur l’inégalité, op. cit., p. 217.
10 Ibid., p. 228.
11 Ibid, p. 252.
12 Cité par B. Carnevali, Romantisme et reconnaissance, op. cit., p. 132.
13 Ceci est écrit à partir du renversement de la formule marxiste de Bourdieu : « La lutte des classements est une dimension oubliée de la lutte des clases. » (La Distinction, Minuit, 1979, p. 564)
14 B. Carnevali remarque que Hobbes, Rousseau et Hegel ont tous trois été précepteurs dans des maisons aristocratiques comme le furent dans la fiction le neveu de Rameau et Julien Sorel. Au noble qui prend au piège une servante succède l’intellectuel qui se jette aux pieds de la jeune-fille de bonne famille. « Il me fallait des demoiselles », avoue Rousseau au livre IV des Confessions, en pleine contradiction avec son éthique plébéienne.
15 Discours sur l’inégalité, op. cit., p. 228.
16 Rousseau, Les Confessions, II, 8.
17 Ibid., II, 9.
18 Paul Diel, Psychologie de la motivation, Payot, 1978 ; et nos analyses sur Diel dans Les trois neveux ou l’altruisme et l’égoïsme réconciliés, PUF, 2002.
19 Émile, op. cit., p. 493-494.
20 « Sophie n’est pas belle, mais auprès d’elle, les hommes oublient les belles femmes et les belles femmes sont mécontentes d’elles-mêmes. » (Émile, p. 746)
21 Ibid., p. 798.
22 Claude Habib, Le Consentement amoureux, Hachette, 1998, p. 134.
23 Méthode à rapprocher de celle imaginée par Pierre Eyquiem enfermant son fils dans la compagnie d’un précepteur ne parlant que le latin. Précédant les travaux de René Spitz sur les troubles de l’hospitalisme, Frédéric II de Hohenstaufen eut la curiosité de savoir quelle était la langue native de l’humanité. Pour cela, il enferma une douzaine de nouveaux-nés dans son château des Pouilles avec ordre à leurs nourrices de ne pas leur adresser la parole : ils moururent tous ! (Jacques Benoist-Méchin, Frédéric de Hohenstaufen. Le rêve excommunié, Livre de poche, 2008).
24 Le Contrat social, G-F, 1966, I, 6, p. 51.
25 Ibid., II, 12, p. 91.
26 Le printemps 48 fut en ce sens anti-rousseauiste quand il autorisa les associations et tenta de jeter sur pied des Mutuelles de secours pour les travailleurs chômeurs, vieux ou malades. Il faudra attendre 1901 pour que la France reconnaisse les associations.
27 George Sand, Histoire de ma vie dans Œuvres autobiographiques, Georges Lubin éd., Paris, « Bibliothèque de la Pléiade », Gallimard, 1971, p. 10-17. Quand Hugo écrira en écho dans la préface des Contemplations : « Nul n’a l’honneur d’avoir une vie qui soit à lui. Ma vie est la vôtre, votre vie est la mienne. […] Ah ! insensé qui crois que je ne suis pas toi ! » il témoignera qu’il a adopté, après Sand, la vision de l’humanité que Pierre Leroux lui a enseignée à Jersey.
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