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    Table des matières
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    Plan

    Plan détaillé Texte intégral The Memory of War and Children in Exile (1983) Mémoire de la guerre et Enfants en exil (1983) Out of Danger (1993) Hors de danger (1993) Yellow Tulips : Poems 1968-2011 (2012) Tulipes jaunes : Poèmes 1968-2011 (2012) Notes de bas de page

    Côté guerre Côté jardin

    Ce livre est recensé par

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    Table des matières

    Poèmes et traductions

    p. 99-205

    Texte intégral The Memory of War and Children in Exile (1983) The Skip Mémoire de la guerre et Enfants en exil (1983) La benne Wind Le vent A German Requiem Requiem allemand Cambodia Cambodge In a Notebook Dans un carnet Dead Soldiers Soldats morts Lines for Translation into Any Language À traduire en toute langue Children in Exile To J.T.L & S Pour J.T.L & S Enfants en exil A Staffordshire Murderer Assassin du Staffordshire The Pitt-Rivers Museum, Oxford Le Musée Pitt-Rivers, Oxford Chosun God, A Poem Dieu, tout un poème Out of Danger (1993) Out of Danger Hors de danger (1993) Hors de danger Serious Pour de bon The Ideal L’idéal Hinterhof Hinterhof The Possibility L’aptitude The Mistake La méprise I’ll Explain Je vais t’expliquer In Paris with You À Paris avec toi The Milkfish Gatherers Pêcheurs de bangus Jerusalem Jérusalem For Andrew Wood Pour Andrew Wood Out of the East Depuis l’Est Blood and Lead Sang et Plomb I Saw a Child J’ai vu un môme Cut-Throat Christ or the New Ballad of the Dosi Pares Christ Coupe-Jarret ou la nouvelle ballade des Dosi Pares (Untitled) (Sans titre) Yellow Tulips : Poems 1968-2011 (2012) Let’s Go Over it All Again Tulipes jaunes : Poèmes 1968-2011 (2012) Reprenons depuis le début The Alibi L’alibi Yellow Tulips Tulipes jaunes Notes de bas de page

    Texte intégral

    The Memory of War and Children in Exile (1983)

    The Skip

    I took my life and threw it on the skip,
    Reckoning the next-door neighbours wouldn’t mind
    If my life hitched a lift to the council tip
    With their dry rot and rubble. What you find
    With skips is – the whole community joins in.
      Old mattresses appear, doors kind of drift
    Along with all that won’t fit in the bin
    And what the bin-men can’t be fished to shift.
    I threw away my life, and there it lay
    And grew quite sodden. ‘What a dreadful shame, ‘
    Clucked some old bag and sucked her teeth. ‘The way
    The young these days… no values… me, I blame… ‘
    But I blamed no-one. Quality control
    Had loused it up, and that was that. ‘Nough said.
    I couldn’t stick at home, I took a stroll
    And passed the skip, and left my life for dead.
    Without my life, the beer was just as foul,
    The landlord still as filthy as his wife,
    The chicken in the basket was an owl,
    And no one said: ‘Ee, Jim-lad, whur’s thee life? ‘
    Well, I got back that night the worse for wear,
    But still just capable of single vision;
    Looked in the skip, my life – it wasn’t there!
    Some bugger’d nicked it – WITHOUT my permission.
      Okay, so I got angry and began
    To shout, and woke the street. Okay, OKAY,
    AND I was sick all down the neighbour’s van.
      AND I disgraced myself on the par-kay.
    And then… you know how if you’ve had a few
    You’ll wake at dawn, all healthy, like sea breezes,
    Raring to go, and thinking: ‘Clever you!
    You’ve got away with it’ and then, Oh Jesus,
    It hits you. Well, that morning, just at six
    I woke, got up and looked down at the skip.
    There lay my life, still sodden, on the bricks,
    There lay my poor old life, arse over tip.

    Mémoire de la guerre et Enfants en exil (1983)

    La benne

    J’ai pris ma vie, je l’ai balancée dans la benne
    Me disant que les voisins voudraient bien
    La prendre en stop pour la décharge avec
    Leur pourriture sèche et leurs gravats. Les bennes
    C’est comme ça : tout le quartier s’y met.
    De vieux matelas, des portes à la dérive
    Avec tout ce qui dépasse de la poubelle,
    Que les éboueurs ne daignent pas ramasser.
    J’ai balancé ma vie, la voilà étendue,
    De plus en plus trempée. « Mais quelle honte »,
    Fit une vieille en avalant ses dents. « Les jeunes
    De nos jours… plus de valeurs… je dis c’est la faute… »
    La faute à personne. Le contrôle qualité
    L’a trouvée déficiente, c’est tout. Basta.
    Tournant en rond chez moi, je finis par sortir,
    Tombe sur la benne et laisse ma vie pour morte.
    Sans elle, la bière m’était tout aussi infecte,
    Le patron tout aussi graveleux que sa femme,
    Le plat du jour avait un goût de vieil hibou
    Et personne n’a dit : « Où qu’est ta vie, Jacquou ? »
    Donc je suis rentré ce soir-là bien éméché,
    Mais encore capable de voir clair ;
    J’ai regardé la benne – ma vie n’y était pas !
    Un enfoiré l’avait piquée – sans mon accord.
    Bon, je me suis mis en colère, j’ai commencé
    À crier, j’ai réveillé la rue. Bon, ça va !
    Oui ! Oui j’ai vomi sur le camion du voisin.
      Et oui ! Oui je me suis vautré sur le pâârquet.
    Puis… vous savez quand on a bu un coup de trop
    Et qu’à l’aube on se réveille, clair comme eau de roche,
    Tout feu tout flammes, en se disant : « chapeau, mon vieux !
    Tu t’en es bien tiré » et ensuite… doux Jésus,
    Ça cogne. Eh bien ce matin-là, six heures pile,
    Je me réveille et me penche pour voir la benne.
    Voilà ma vie, trempée, couchée sur les parpaings,
    La voilà la pauvre, cul par-dessus tête.
    Or was it mine? Still dressed, I went downstairs
    And took a long cool look. The truth was dawning.
    Someone had just exchanged my life for theirs.
    Poor fool, I thought – I should have left a warning.
    Some bastard saw my life and thought it nicer
    Than what he had. Yet what he’d had seemed fine.
    He’d never caught his fingers in the slicer
    The way I’d managed in that life of mine.
    His life lay glistening in the rain, neglected,
    Yet still a decent, an authentic life.
    Some people I can think of, I reflected
    Would take that thing as soon as you’d say Knife.
    It seemed a shame to miss a chance like that.
    I brought the life in, dried it by the stove.
    It looked so fetching, stretched out on the mat.
    I tried it on. It fitted, like a glove.
    And now, when some local bat drops off the twig
    And new folk take the house, and pull up floors
    And knock down walls and hire some kind of big
    Container (say, a skip) for their old doors,
    I’ll watch it like a hawk, and every day
    I’ll make at least – oh – half a dozen trips.
    I’ve furnished an existence in this way.
    You’d not believe the things you find on skips.
    Mais était-ce la mienne ? Habillé de la veille
    Je descends l’examiner. Je commence à voir :
    On avait changé ma vie contre une autre.
    Pauvre idiot, je me dis – j’aurais dû mettre un mot.
    Un bâtard avait jugé ma vie plus sympa
    Que la sienne. Pourtant, celle-ci semblait très bien.
      Il n’avait jamais pris ses doigts dans le hachoir
    Comme moi je l’avais fait dans la mienne.
    Sa vie luisait sous la pluie, délaissée,
    Pourtant encore respectable, une vie vraie.
    Certains auxquels je pense, je me suis dit,
    Prendraient cette chose en deux temps trois clics.
    Dommage de rater une telle occasion…
    J’ai rentré la vie, je l’ai séchée près du poêle.
    Elle semblait charmante, couchée sur le tapis.
    Je l’ai enfilée. Elle m’allait… comme un gant.
    Désormais, quand une vieille succombe,
    Que des nouveaux emménagent, cassent les sols, tombent
    Les cloisons, louent une espèce de grand wagon
    (Disons une benne) pour leurs anciennes portes,
    Je ne la lâche pas des yeux, et tous les jours
    Je fais au moins – oh, facile ! – six ou sept voyages.
    Ainsi j’ai meublé toute une existence.
    Incroyable, tout ce qu’on peut trouver dans une benne.

    Wind

    This is the wind, the wind in a field of corn.
      Great crowds are fleeing from a major disaster
    Down the green valleys, the long swaying wadis,
    Down through the beautiful catastrophe of wind.
    Families, tribes, nations, and their livestock
    Have heard something, seen something. An expectation
    Or a gigantic misunderstanding has swept over the hilltop
    Bending the ear of the hedgerow with stories of fire and sword.
    I saw a thousand years pass in two seconds.
    Land was lost, languages rose and divided.
    This lord went east and found safety.
    His brother sought Africa and a dish of aloes.
    Centuries, minutes later, one might ask
    How the hilt of a sword wandered so far from the smithy.
    And somewhere they will sing: ‘Like chaff we were borne
    In the wind. This is the wind in a field of corn.’

    Le vent

    Voici le vent, vent soufflant sur un champ de blé.
    Les grandes foules fuient un désastre majeur
    Descendent les vallées vertes, les wadis dansants,
    Traversent le brillant cataclysme du vent.
    Les familles, tribus, nations et tout leur bétail,
    Ont entendu ou vu quelque chose. Une attente,
    Une vaste méprise, ont passé la colline,
    Plient l’épi des haies de lais de feu et d’épée.
    Mille ans sont passés en deux secondes à peine.
    Terres perdues, les langues s’étendent et divisent.
    Tel seigneur partit trouver refuge vers l’est,
    Son frère en Afrique et sa coupe d’aloès.
    Des siècles, des minutes plus tard, et on s’étonne
    Qu’une garde d’épée soit si loin de la forge.
    Ailleurs nous chanterons « Soufflés telle l’ivraie
    Dans le vent. Voici le vent dans un champ de blé. »

    A German Requiem

    It is not what they built. It is what they knocked down.
    It is not the houses. It is the spaces in between the houses.
    It is not the streets that exist. It is the streets that no longer exist.
    It is not your memories which haunt you.
    It is not what you have written down.
    It is what you have forgotten, what you must forget.
    What you must go on forgetting all your life.
    And with any luck oblivion should discover a ritual.
    You will find out that you are not alone in the enterprise.
    Yesterday the very furniture seemed to reproach you.
    Today you take your place in the Widow’s Shuttle.
    The bus is waiting at the southern gate
    To take you to the city of your ancestors
    Which stands on the hill opposite, with gleaming pediments,
    As vivid as this charming square, your home.
    Are you shy? You should be. It is almost like a wedding,
    The way you clasp your flowers and give a little tug at your veil. Oh,
    The hideous bridesmaids, it is natural that you should resent them
    Just a little, on this first day.
    But that will pass, and the cemetery is not far.
    Here comes the driver, flicking a toothpick into the gutter,
    His tongue still searching between his teeth.
    See, he has not noticed you. No one has noticed you.
    It will pass, young lady, it will pass.
    How comforting it is, once or twice a year,
    To get together and forget the old times.
    As on those special days, ladies and gentlemen,
    When the boiled shirts gather at the graveside
    And a leering waistcoast approaches the rostrum.
    It is like a solemn pact between the survivors.
    The mayor has signed it on behalf of the freemasonry.
    The priest has sealed it on behalf of all the rest.
    Nothing more need be said, and it is better that way –
    The better for the widow, that she should not live in fear of surprise,
    The better for the young man, that he should move at liberty between the armchairs,
    The better that these bent figures who flutter among the graves
    Tending the nightlights and replacing the chrysanthemums
    Are not ghosts,
    That they shall go home.
    The bus is waiting, and on the upper terraces
    The workmen are dismantling the houses of the dead.

    Requiem allemand

    Pas ce qu’ils ont construit. C’est ce qu’ils ont démoli.
    Pas les maisons. Ce sont les espaces entre les maisons.
    Pas les rues qui existent. Celles qui n’existent plus.
    Pas les souvenirs qui vous hantent.
    Pas ce que vous avez écrit.
    Mais ce que vous avez oublié, ce qu’il vous faut oublier.
    Ce qu’il ne faut pas sa vie durant cesser d’oublier.
    Et avec de la chance, l’oubli devrait se trouver un rite.
    Vous verrez, vous n’êtes pas seule à l’entreprendre.
    Hier les meubles eux-mêmes semblaient vous blâmer.
    Là, vous prenez place dans la Navette des Veuves.
    Le bus attend à la porte sud
    Pour vous mener à la ville de vos ancêtres
    Qui est en face, à flanc de colline, aux frontons rutilants,
    Aussi nette que cette place charmante où vous habitez.
    Êtes-vous intimidée ? Il y aurait de quoi. C’est presque comme un mariage,
    La manière dont vous serrez vos fleurs et tirez doucement sur la voilette.
    Ah ! les hideuses demoiselles d’honneur, il est normal de leur en vouloir
    Un tout petit peu ce premier jour.
    Mais cela passera, et le cimetière est proche.
    Voici le conducteur, chassant d’une chiquenaude son cure-dents dans la rigole,
    Sa langue cherchant encore entre les dents.
    Il ne vous a pas vue, n’est-ce pas. Ni personne d’autre.
    Cela passera, ma chère, cela passera.
    Quelle consolation, une ou deux fois par an,
    De se retrouver pour oublier les temps anciens.
    Comme ces jours d’apparat, mesdames et messieurs,
    Où les chemises empesées s’assemblent sur la tombe
    Et un trois-pièces lubrique monte à l’estrade.
    Entre ces survivants c’est comme un pacte solennel.
    Au nom des francs-maçons le maire l’a paraphé.
    Au nom de tous les autres le prêtre l’a scellé.
    Ne reste rien à dire, et il vaut mieux ainsi –
    Il vaut mieux pour la veuve qu’elle vive sans craindre d’être surprise,
    Il vaut mieux pour le jeune homme qu’il puisse aller librement parmi les fauteuils,
    Il vaut mieux que ces corps ployés qui s’affairent parmi les tombes
    Surveillant les veilleuses, changeant les chrysanthèmes,
    Ne soient pas des spectres,
    Puissent rentrer chez elles.
    Le bus attend, et au-dessus sur les terre-pleins
    Les ouvriers démantèlent les maisons des morts.
    But when so many had died, so many and at such speed,
    There were no cities waiting for the victims.
    They unscrewed the name-plates from the shattered doorways
    And carried them away with the coffins.
    So the squares and parks were filled with the eloquence of young cemeteries:
    The smell of fresh earth, the improvised crosses
    And all the impossible directions in brass and enamel.
    ‘Doctor Gliedschirm, skin specialist, surgeries 14-16 hours or by appointment.’
    Professor Sargnagel was buried with four degrees, two associate memberships
    And instructions to tradesmen to use the back entrance.
    Your uncle’s grave informed you that he lived on the third floor, left.
    You were asked please to ring, and he would come down in the lift
    To which one needed a key…
    Would come down, would ever come down
    With a smile like thin gruel, and never too much to say.
    How he shrank through the years.
    How you towered over him in the narrow cage.
    How he shrinks now…
    But come. Grief must have its term? Guilt too, then.
    And it seems there is no limit to the resourcefulness of recollection.
    So that a man might say and think:
    When the world was at its darkest,
    When the black wings passed over the rooftops,
    (And who can divine His purposes?) even then
    There was always, always a fire in this hearth.
    You see this cupboard? A priest-hole!
    And in that lumber-room whole generations have been housed and fed.
    Oh, if I were to begin, if I were to begin to tell you
    The half, the quarter, a mere smattering of what we went through!
    His wife nods, and a secret smile,
    Like a breeze with enough strength to carry one dry leaf
    Over two pavingstones, passes from chair to chair.
    Even the enquirer is charmed.
    He forgets to pursue the point.
    It is not what he wants to know.
    It is what he wants not to know.
    It is not what they say.
    It is what they do not say.
    Mais quand tant et tant étaient morts, tant et tant et si vite,
    Il n’y avait plus de villes pour attendre les victimes.
    On dévissa les plaques des portes fracassées,
    On les emporta avec les cercueils.
    Ainsi, places et parcs résonnèrent de l’éloquence des jeunes cimetières :
    Odeur de terre fraîche et croix de fortune
    Et tant d’impossibles directions d’émail et de laiton.
    « Dr Gliedschirm, dermatologue, consultations 14-16h ou sur rendez-vous. »
    Le professeur Sargnagel fut enterré avec quatre licences, deux appartenances à des sociétés savantes
    Et pour les fournisseurs les consignes sur la porte de service.
    La tombe de votre oncle vous informait qu’il habitait au troisième gauche.
    On vous disait de bien vouloir sonner, il descendrait par l’ascenseur
    Pour lequel il fallait une clé…
    Il descendait, toujours il descendait
    Un sourire aux lèvres comme un gruau clair, et pas grand-chose à dire.
    Comme il rapetissait au fil des ans.
    Comme vous le dominiez dans la cage étroite.
    Comme il rapetisse, maintenant…
    Mais voilà. Un deuil doit donc finir ? Alors, la culpabilité aussi.
    Et l’on voit que l’habileté du souvenir est sans limites.
    De sorte qu’un homme puisse dire et penser :
    Alors que le monde était plongé dans les ténèbres,
    Alors que les ailes noires frôlaient les toits,
    (Mais qui peut pénétrer Ses voies ?) même là
    Rougeoyait ici toujours, toujours, un feu dans l’âtre.
    Vous voyez ce placard ? Une cachette !
    Et dans ce débarras des générations entières ont été logées et nourries.
    Ah ! si je devais, si je devais commencer à vous dire
    La moitié, le quart, ne serait-ce que quelques bribes de ce que nous avons subi !
    Sa femme acquiesce, et un sourire discret,
    Comme une brise assez forte pour qu’une feuille morte
    Traverse deux dalles, passe de chaise en chaise.
    L’enquêteur lui-même est sous le charme.
    Il en oublie pourquoi il était venu.
    Pas ce qu’il veut savoir.
    C’est ce qu’il ne veut pas savoir.
    Pas ce qu’ils disent.
    C’est ce qu’ils omettent de dire.

    Cambodia

    One man shall smile one day and say goodbye.
    Two shall be left, two shall be left to die.
    One man shall give his best advice.
    Three men shall pay the price.
    One man shall live, live to regret.
    Four men shall meet the debt.
    One man shall wake from terror to his bed.
    Five men shall be dead.
    One man to five. A million men to one.
    And still they die. And still the war goes on.

    Cambodge

    Un homme un jour va sourire et leur dire adieu.
    Deux hommes vont rester, vont y rester les deux.
    Un homme va donner son excellent avis.
    Trois hommes vont payer le prix.
    Un homme va vivre, et en vivant il regrette.
    Quatre hommes vont régler la dette.
    Un homme va trouver refuge dans son lit.
    Cinq hommes auront péri.
    Un homme contre cinq. Un million contre un homme.
    Toujours ils périssent. Toujours la guerre sévit.

    In a Notebook

    There was a river overhung with trees
    With wooden houses built along its shallows
    From which the morning sun drew up a haze
    And the gyrations of the early swallows
    Paid no attention to the gentle breeze
    Which spoke discreetly from the weeping willows.
    There was a jetty by the forest clearing
    Where a small boat was tugging at its mooring.
    And night still lingered underneath the eaves.
    In the dark houseboats families were stirring
    And Chinese soup was cooked on charcoal stoves.
    Then one by one there came into the clearing
    Mothers and daughters bowed beneath their sheaves.
    The silent children gathered round me staring
    And the shy soldiers setting out for battle
    Asked for a cigarette and laughed a little.
    From low canoes old men laid out their nets
    While on the bank young boys with lines were fishing.
    The wicker traps were drawn up by their floats.
    The girls stood waist-deep in the river washing
    Or tossed the day’s rice on enamel plates
    And I sat drinking bitter coffee wishing
    The tide would turn to bring me to my senses
    After the pleasant war and the evasive answers.
    There was a river overhung with trees.
    The girls stood waist-deep in the river washing,
    And night still lingered underneath the eaves
    While on the bank young boys with lines were fishing.
    Mothers and daughters bowed beneath their sheaves
    While I sat drinking bitter coffee wishing –
    And the tide turned and brought me to my senses.
    The pleasant war brought the unpleasant answers.
    The villages are burnt, the cities void;
    The morning light has left the river view;
    The distant followers have been dismayed;
    And I’m afraid, reading this passage now,
    That everything I knew has been destroyed
    By those whom I admired but never knew;
    The laughing soldiers fought to their defeat
    And I’m afraid most of my friends are dead.

    Dans un carnet

    C’est une rivière que surplombaient des arbres,
    Des cabanes sur pilotis longeaient les berges ;
    Au matin le soleil soulevait une brume,
    Et les spirales des premières hirondelles
    N’avaient que faire de cette brise tranquille
    Qui bruissait doucement dans les saules pleureurs.
    C’est un ponton en forêt dans une clairière
    Où un petit bateau tirait sur ses aussières.
    Et la nuit s’attardait toujours sous les auvents.
    Dans les péniches les familles s’éveillaient,
    La soupe chinoise mijotait sur les poêles.
    Et puis une à une viennent dans la clairière
    Des mères et des filles ployées sous leurs gerbes.
    M’entourant, les enfants silencieux me fixaient,
    Et les soldats gênés qui s’en allaient se battre
    Demandaient en souriant une cigarette.
    De leurs canots les vieillards lançaient leurs filets,
    Sur la rive les garçons pêchaient à la ligne.
    On montait les pièges d’osier jusqu’aux flotteurs.
    Les filles lessivaient, dans l’eau jusqu’à la taille,
    Jetaient le riz du jour sur des plaques d’émail.
    Moi, assis devant un café âpre, j’espérais
    Le reflux des vagues pour recouvrer mes sens
    Après la guerre jolie et quelques réponses.
    C’est une rivière que surplombaient des arbres,
    Les filles lessivaient, dans l’eau jusqu’à la taille,
    Et la nuit s’attardait toujours sous les auvents,
    Sur la rive les garçons pêchaient à la ligne,
    Des mères et des filles ployaient sous leurs gerbes.
    Moi, assis devant un café âpre j’espérais –
    Reflux il y eut, et je recouvrai mes sens.
    La guerre jolie finit en sèches réponses.
    Les villages sont brûlés, les villes désertes ;
    La lumière du matin a fui la rivière ;
    Les disciples lointains ont été accablés
    Et j’ai bien peur, en relisant un jour ces notes,
    Que tout ce que j’ai connu n’ait été détruit
    Par tous ceux-là que j’admirais sans les connaître ;
    Les soldats souriants ont lutté jusqu’au bout
    Et j’ai peur que presque tous mes amis soient morts.

    Dead Soldiers

    When His Excellency Prince Norodom Chantaraingsey
    Invited me to lunch on the battlefield
    I was glad of my white suit for the first time that day.
    They lived well, the mad Norodoms, they had style.
    The brandy and the soda arrived in crates.
    Bricks of ice, tied around with raffia,
    Dripped from the orderlies’ handlebars.
    And I remember the dazzling tablecloth
    As the APCs fanned out along the road,
    The dishes piled high with frogs’ legs,
    Pregnant turtles, their eggs boiled in the carapace,
    Marsh irises in fish sauce
    And inflorescence of a banana salad.
    On every bottle, Napoleon Bonaparte
    Pleaded for the authenticity of the spirit.
    They called the empties Dead Soldiers
    And rejoiced to see them pile up at our feet.
    Each diner was attended by one of the other ranks
    Whirling a table-napkin to keep off the flies.
    It was like eating between rows of Morris dancers –
    Only they didn’t kick.
    On my left sat the prince;
    On my right, his drunken aide.
    The frogs’ thighs leapt into the sad purple face
    Like fish to the sound of a Chinese flute.
    I wanted to talk to the prince. I wish now
    I had collared his aide, who was Saloth Sar’s brother.
    We treated him as the club bore. He was always
    Boasting of his connections, boasting with a head-shake
    Or by pronouncing of some doubtful phrase.
    And well might he boast. Saloth Sar, for instance,
    Was Pol Pot’s real name. The APCs
    Fired into the sugar palms but met no resistance.
    In a diary, I refer to Pol Pot’s brother as the Jockey Cap.
    A few weeks later, I find him ‘in good form
    And very skeptical about Chantaraingsey.’
    ‘But one eats well there, ’ I remark.
    ‘So one should, ’ says the Jockey Cap:
    ‘The tiger always eats well,
    It eats the raw flesh of the deer,
    And Chantaraingsey was born in the year of the tiger.
    So, did they show you the things they do
    With the young refugee girls?’

    Soldats morts

    Quand son Excellence le Prince Norodom Chantaraingsey
    M’a fait venir pour déjeuner sur le champ de bataille,
    J’étais bien content de mon complet blanc pour la première fois ce jour-là.
    Ils savaient vivre, ces dingues de Norodom, ils avaient la classe.
    Cognac et soda arrivaient par cageots.
    Les pains de glace, entourés de raphia,
    Gouttaient des guidons des ordonnances.
    Je me rappelle cette nappe éclatante
    Pendant que les blindés se déployaient sur la route,
    Les plats débordants de cuisses de grenouilles,
    De tortues pleines, leurs œufs bouillis à même la carapace,
    Des iris des marais dans leur sauce au poisson
    Et de l’inflorescence de ces bananes en salade.
    Sur toutes les bouteilles, un Napoléon Bonaparte
    Garantissait un caractère authentique.
    Les bouteilles vides, ils les appelaient les Soldats Morts
    Et ils aimaient les voir s’entasser à nos pieds.
    Derrière chaque invité il y avait un sous-fifre
    Qui moulinait avec une serviette pour écarter les mouches.
    On aurait cru manger entre des rangées de danseurs Morris –
    Sauf qu’ils ne levaient pas la jambe.
    À ma gauche le prince ;
    À ma droite, son aide de camp aviné.
    Les cuisses de grenouilles se jetaient sur la triste figure rougeaude
    Comme les poissons au son d’une flûte chinoise.
    Je voulais parler au prince. Aujourd’hui je regrette
    D’avoir raté son conseiller, le frère de Saloth Sar.
    Pour nous il était du genre rasoir. Toujours là à se vanter
    De ses relations, se faire valoir d’un coup de menton
    Ou lâcher quelque phrase douteuse.
    Et il n’avait pas tort de se vanter. Saloth Sar, notamment,
    Était le vrai nom de Pol Pot. Les blindés
    Tiraient dans les palmiers à sucre sans rencontrer de résistance.
    Dans mon journal, je surnomme le frère de Pol Pot « Jockey la Toque ».
    Quelques semaines plus tard, je le trouve « en bonne forme
    Et très sceptique concernant Chantaraingsey ».
    « Mais on y mange bien », fais-je remarquer.
    « C’est dans l’ordre des choses », dit Jockey la Toque :
    « Le tigre mange toujours bien,
    Il mange la chair du daim crue,
    Et Chantaraingsey est né l’année du tigre.
    Alors, ils t’ont montré ce qu’ils font
    Avec les jeunes filles réfugiées ? »
    And he tells me how he will one day give me the gen.
    He will tell me how the prince financed the casino
    And how the casino brought Lon Nol to power.
    He will tell me this.
    He will tell me all these things.
    All I must do is drink and listen.
    In those days, I thought that when the game was up
    The prince would be far, far away –
    In a limestone faubourg, on the promenade at Nice,
    Reduced in circumstances but well enough provided for.
    In Paris, he would hardly require his private army.
    The Jockey Cap might suffice for café warfare,
    And matchboxes for APCs.
    But we were always wrong in these predictions.
    It was a family war. Whatever happened,
    The principals were obliged to attend its issue.
    A few were cajoled into leaving, a few were expelled,
    And there were villains enough, but none of them
    Slipped away with the swag.
    For the prince was fighting Sihanouk, his nephew,
    And the Jockey Cap was ranged against his brother
    Of whom I remember nothing more
    Than an obscure reputation for virtue.
    I have been told that the prince is still fighting
    Somewhere in the Cardamoms or the Elephant Mountains.
    But I doubt that the Jockey Cap would have survived his good connections.
    I think the lunches would have done for him –
    Either the lunches or the dead soldiers.
    Et il me dit qu’un jour il me filera des tuyaux.
    Il me dira comment le prince a financé le casino
    Et comment le casino a financé la campagne de Lon Nol.
    Il me dira ça.
    Il me dira toutes ces choses.
    Je n’aurai qu’à boire et écouter.
    À l’époque je pensais que lorsque tout serait terminé
    Le prince se trouverait loin, très loin de là –
    Dans un faubourg en belle pierre, sur la promenade à Nice,
    Avec un train de vie moins somptueux mais somme toute confortable.
    À Paris, il n’aurait guère besoin de son armée personnelle.
    Jockey la Toque pourrait suffire à la guéguerre des cafés,
    Des boîtes d’allumettes aux blindés.
    Mais on se plantait toujours dans ces pronostics.
    Il s’agissait d’une guerre familiale. Quoiqu’il arrive,
    Les protagonistes devaient attendre le dénouement.
    Quelques-uns ont été convaincus de partir, d’autres expulsés,
    Et il y avait pas mal de voyous, mais aucun
    Ne s’est enfui avec le butin.
    Car le prince combattait Sihanouk, son neveu,
    Et Jockey la Toque faisait front contre son frère
    Dont je ne me rappelle rien de plus
    Qu’une vague réputation de vertu.
    J’ai entendu dire que le prince se bat toujours
    Quelque part dans les Cardamomes ou la chaîne des Éléphants.
    Mais je doute que Jockey la Toque ait survécu à ses solides relations.
    Je pense que les déjeuners ont eu raison de lui –
    Et si ce n’est les déjeuners, les soldats morts.

    Lines for Translation into Any Language

    1. I saw that the shanty town had grown over the graves and that the crowd lived among the memorials.
    2. It was never very cold ; a parachute slung between an angel and an urn afforded shelter for newcomers.
    3. Wooden beds were essential.
    4. These people kept their supplies of gasoline in litre bottles, which the children sold at the cemetery gates.
    5. That night the city was attacked with rockets.
    6. The fire brigade bided its time.
    7. The people dug for money beneath their beds, to pay the firemen.
    8. The shanty town was destroyed, the cemetery restored.
    9. Seeing a plane shot down, not far from the airport, many of the foreign community took fright.
    10. The next day, they joined the queues in the gymnasium, asking to leave.
    11. When the victorious army arrived, they were welcomed by the fire brigade.
    12. This was the only spontaneous demonstration in their favour.
    13. Other spontaneous demonstrations in their favour were organised by the victors.

    À traduire en toute langue

    1. J’ai vu que le bidonville avait poussé sur les tombes et que les gens se serraient au milieu des stèles.
    2. Il ne faisait jamais très froid ; un parachute jeté entre un ange et une urne offrait l’asile aux nouveaux arrivants.
    3. Les lits en bois étaient une nécessité.
    4. Ces gens mettaient leurs réserves d’essence dans des bouteilles d’un litre que les enfants vendaient aux portes du cimetière.
    5. Cette nuit-là la ville a essuyé des tirs de roquette.
    6. Les brigades du feu attendaient leur heure.
    7. Les habitants déterraient l’argent sous leurs lits pour payer les pompiers.
    8. Le bidonville fut détruit, le cimetière rétabli.
    9. À la vue d’un avion abattu tout près de l’aéroport, bon nombre d’étrangers prirent peur.
    10. Le lendemain, ils rejoignaient les files d’attente au gymnase, demandant à partir.
    11. Lorsque l’armée victorieuse arriva, les pompiers les accueillirent à bras ouverts.
    12. Ce fut la seule manifestation spontanée en leur faveur.
    13. Les autres manifestations spontanées en leur faveur furent organisées par les vainqueurs.

    Children in Exile To J.T.L & S Pour J.T.L & S

    “What I am is not important, whether I live or die –
    It is the same for me, the same for you.
    What we do is important. This is what I have learnt.
    It is not what we are but what do”,
    Says a child in exile, one of a family
    Once happy in its size. Now there are four
    Students of calamity, graduates of famine,
    Those whom geography condemns to war,
    Who have settled here perforce in a strange country,
    Who are not even certain where they are.
    They have learnt much. There is much more to learn.
    Each heart bears a diploma like a scar –
    A red seal, always hot, always solid,
    Stamped with the figure of an overseer,
    A lethal boy who has learnt to despatch with a mattock,
    Who rules a village with sharp leaves and fear.
    From five years of punishment for an offence
    It took America five years to commit
    These victim-children have been released on parole.
    They will remember all of it.
    They have found out: it is hard to escape from Cambodia,
    Hard to escape the justice of Pol Pot,
    When they are called to report in dreams to their tormentors.
    One night is merciful, the next is not.
    I hear a child moan in the next room and I see
    The nightmare spread like rain across his face
    And his limbs twitch in some vestigial combat
    In some remembered place.
    Oh let us not be condemned for what we are.
    It is enough to account for what we do.
    Save us from the judge who says: You are your father’s son,
    One of your father’s crimes – your crime is you.
    And save us too from that fatal geography
    Where vengeance is impossible to halt.
    And save Cambodia from threatened extinction.
    Let not its history be made its fault.
    They feared these woods, feared tigers, snakes and malaria.
    They thought the landscape terrible and wild.
    There were ghosts under the beds in the tower room.
    A hooting owl foretold a still-born child.

    Enfants en exil

    « Ce que je suis ne compte pas, si je vis ou si je meurs –
    C’est pareil pour moi et pareil pour toi.
    C’est ce qu’on fait qui vaut : voilà ce que j’ai appris.
    Pas ce qu’on est mais comment on agit »,
    Dit cet enfant en exil, membre d’une famille
    Bénie par son nombre. Là, réduite à quatre
    Étudiants en calamités, diplômés en famine,
    De ceux que le lieu condamne à la guerre,
    Qui se sont arrêtés ici de force, dans un pays étranger,
    Sans même savoir vraiment où ils sont.
    Ils ont beaucoup appris. Il leur reste beaucoup à apprendre.
    Leur cœur porte un diplôme, tel un stigmate –
    Un sceau rouge, toujours brûlant, toujours vivace,
    Gravé de la figure d’un contremaître,
    D’un gosse tueur qui a appris à manier la pioche,
    Qui règne avec feuilles-lames et terreur.
    Après cinq ans d’expiation pour une offense
    De cinq ans commise par l’Amérique,
    Ces enfants-martyrs ont été libérés, en sursis.
    Ils vont se souvenir de tout cela.
    Ils l’ont découvert : dur de s’échapper du Cambodge,
    Dur d’échapper à la loi de Pol Pot
    Qui les appelle, dans leurs rêves, à retourner vers leurs bourreaux.
    Une nuit est magnanime, la suivante non.
    J’entends gémir un enfant dans la pièce à côté, je vois
    Le cauchemar creuser ses traits comme la pluie,
    Et ses membres se convulser en un combat résiduel
    Dans un endroit ineffaçable.
    Ah, ne pas être condamné pour ce qu’on est !
    C’est assez de justifier ce qu’on fait.
    Épargnez-nous le juge qui dit : tu es le fils de ton père,
    L’un des crimes de ton père – ton crime c’est toi.
    Épargnez-nous aussi cette géographie inexorable
    Où rien ne peut enrayer la vengeance,
    Et épargnez le Cambodge, menacé de disparaître.
    Que son histoire ne devienne pas sa faute.
    Ils craignaient ces bois, ils craignaient tigres, serpents et malaria,
    Trouvaient ce pays terrible et sauvage.
    Il y avait des revenants sous les lits dans le pigeonnier.
    Un cri de chouette prédit l’enfant mort-né.
    And how would they survive the snows of Italy?
    For the first weeks, impervious to relief,
    They huddled in dark rooms and feared the open air,
    Caught in the tight security of grief.
    Fear attacked the skin and made the feet swell
    Though they were bathed in tamarind at night.
    Fear would descend like a swarm of flying ants.
    It was impossible to fight.
    I saw him once, doubled in pain, scratching his legs.
    This was in Pisa at the Leaning Tower.
    We climbed to the next floor and his attackers vanished
    As fast as they had come. He thought some power
    Some influence lurked in certain rooms and corners.
    But why was I not suffering as well?
    He trod cautiously over the dead in the Campo Santo
    And saw the fading punishments of Hell
    And asked whether it is true that the unjust will be tormented
    And whether those who suffer will be saved.
    There are so many martyrdoms in the beautiful galleries.
    He was a connoisseur among the graves.
    It was the first warm day of the year. The university
    Gossiped in friendly groups around the square.
    He envied the students their marvellous education,
    Greedy for school, frantic to be in there.
    On the second train he was relaxed and excited.
    For the first time he was returning home,
    Pointing his pocket camera at the bright infinity of mountains.
    The winter vines shimmered like chromosomes,
    Meaningless to him. The vines grew. The sap returned.
    The land became familiar and green.
    The brave bird-life of Italy began planning families.
    It was the season of the selfish gene.
    Lovers in cars defied the mad gynaecologist.
    In shady lanes, and later than they should,
    They were watching the fireflies’ brilliant use of the hyphen
    And the long dash in the darkening wood.
    And then they seemed to check the car’s suspension
    Or test the maximum back-axle load.
    I love this valley, but I often wonder why
    There’s always one bend extra in the road.
    And what do the dogs defend behind the high wire fences?
    What home needs fury on a running lead?
    Et comment survivraient-ils aux neiges d’Italie ?
    Les premières semaines, rebelles à toute aide,
    Ils se terraient dans les coins sombres et craignaient l’air libre,
    Enfermés dans la sûreté du deuil.
    La peur rongeait la peau et enflait les pieds,
    Malgré les soins au tamarin le soir.
    La peur s’abattait comme un essaim de fourmis volantes.
    Impossible de se défendre.
    Je l’ai vu une fois, tordu de douleur, se frotter les jambes.
    On était à Pise, à la Tour penchée.
    Nous sommes montés à l’étage et ses agresseurs ont disparu
    Dans l’instant. Il croit que quelque pouvoir,
    Quelque influence se terre dans certaines salles, certains recoins.
    Mais pourquoi n’étais-je pas affecté ?
    Il enjamba prudemment les morts au Campo Santo
    Scruta les supplices de l’Enfer défraîchis
    Et demanda s’il était vrai que les méchants seraient tourmentés
    Et si ceux qui souffraient seraient sauvés.
    Il y a tant de martyrs dans ces sublimes galeries.
    Il était connaisseur parmi les tombes.
    C’était le premier jour chaud de l’année. L’université
    Bavarde en groupes d’amis sur la place.
    Il enviait les étudiants et leurs brillantes études,
    Avide d’être à l’école, pressé d’en être.
    Dans le deuxième train il était détendu et impatient.
    Une première, il rentre à la maison,
    Pointant son appareil-photo de poche vers la lumineuse ligne de crête.
    Les vignes d’hiver brillant comme chromosomes
    Ne lui disaient rien. Les vignes poussaient. La sève revint.
    La terre redevenait familière et verte.
    Les oiseaux d’Italie intrépides commençaient à projeter des familles.
    C’est la saison du gène égocentrique.
    Les amants en voiture défiaient le gynécologue fou.
    Sur les routes ombragées – c’est l’heure de rentrer –
    Ils observaient le remarquable trait d’union des lucioles,
    Le long tiret dans les bois à la nuit.
    Et puis ils semblaient vérifier la suspension de la voiture
    Ou tester la charge de l’essieu arrière.
    J’adore cette vallée, mais je me demande souvent pourquoi
    La route a toujours un virage de trop.
    Et que défendent les chiens derrière les grilles de fer ?
    Qui veut une telle fureur au bout d’une laisse ?
    Why did the Prince require those yellow walls?
    These private landscapes must be wealth indeed.
    But you, I am glad to say, are not so fortified.
    The land just peters out behind the house.
    (Although, the first time the hunters came blazing through the garden,
    Someone screamed at me: ‘Get out there. What are you, man or mouse?’)
    When Duschko went mad and ate all those chickens
    It was a cry for help. Now he breaks loose
    And visits his fellow guards, and laughs at their misery –
    Unhappy dog! So sensitive to abuse.
    He thought there was a quantum of love and attention
    Which now he would be forced to share around
    As first three Vietnamese and then four Cambodians
    Trespassed on his ground.
    It doesn’t work like that. It never has done.
    Love is accommodating. It makes space.
    When they were requested to abandon their home in the hayloft,
    Even the doves retired with better grace.
    They had the tower still, with its commanding eyelets.
    The tiles were fond of them, the sky grew kind.
    They watched a new provider spreading corn on the zinc tray
    And didn’t mind.
    Boat people, foot people, wonky Yankee publishers –
    They’d seen the lot. They knew who slept in which beds.
    They swooped down to breakfast after a night on the tiles
    And dropped a benediction on your heads.
    And now the school bus comes honking through the valley
    And education litters every room –
    Grammars, vocabularies, the Khao-I-Dang hedge dictionary,
    The future perfect, subjunctive moods and gloom.
    So many questions in urgent need of answer:
    What is a Pope? What is a proper noun?
    Where is Milan? Who won the Second World War?
    How many fluid ounces in a pound?
    La Normandie est renommée par ses falaises et ses fromages.
    What are Normandy, cliffs, cheeses and fame?
    Too many words on the look-out for too many meanings.
    Too many syllables for the tongue to frame.
    A tiny philosopher climbs onto my knee
    And he sinks his loving teeth into my arm.
    He has had a good dream. A friendly gun-toting Jesus
    Has spent the night protecting him from harm.
    Pourquoi le prince voulait-il ces murs jaunes ?
    Ces décors privés, voilà la richesse.
    Mais vous, je m’en réjouis, ne vivez pas ainsi fortifiés.
    Le terrain se perd derrière la maison.
    (Quoique, la première fois que les chasseurs ont traversé hardiment le jardin,
    On m’ait crié : « Dehors ! qui es-tu, homme ou souris ? »)
    Lorsque Duschko fut pris de folie et dévora tous les poulets –
    Un appel au secours. Maintenant il s’échappe
    Et rend visite à ses copains gardes en se moquant de leur tristesse –
    Pauvre chien ! si sensible aux mauvais traitements.
    Il croyait qu’il y avait un quantum d’amour et d’attention
    Qu’il serait obligé de partager
    Lorsque trois Vietnamiens, suivis de quatre Cambodgiens,
    Empiétèrent sur son territoire.
    Ça ne se passe pas comme ça. Ça ne s’est jamais passé comme ça.
    L’amour est conciliant. Il sait faire place.
    Lorsqu’il leur a fallu quitter leur abri dans le grenier,
    Même les colombes s’en allèrent plus volontiers.
    Elles avaient toujours le pigeonnier avec ses fenestrons imposants.
    Les tuiles les aimaient, le ciel souriait.
    Elles observaient un nouveau nourricier parsemer le blé sur le plateau de zinc
    Et ne s’en offusquaient pas.
    Des boat people, des rescapés de la route, des éditeurs Yankees excentriques –
    Elles avaient tout vu, qui dormait et où.
    Elles fondaient sur le petit-déjeuner après avoir fait la noce,
    Et puis d’en haut vous bénissaient la tête.
    Et voilà que le bus de ramassage traverse la vallée en klaxonnant
    Et le travail scolaire jonche toutes les pièces –
    Grammaires, lexiques, dictionnaire de secours de Khao-I-Dang,
    Futur antérieur, subjonctif maussade.
    Tant de questions et leur urgent besoin de réponses :
    Et qu’est-ce qu’un pontife ? Et qu’est-ce qu’un nom propre ?
    Où est Milan ? Qui a gagné la deuxième guerre mondiale ?
    Il y a combien d’onces liquides dans une livre ?
    La Normandie est renommée par1 ses falaises et ses fromages.
    Normandie, falaises, fromages, renommée ?
    Trop de mots à l’affût de trop de sens.
    Trop de syllabes pour que la langue les dise.
    Un philosophe miniature grimpe sur mes genoux
    Et plante gentiment ses dents dans mon bras.
    Il avait fait un chouette rêve. Son pote le Jésus-au-pistolet
    L’a protégé du danger toute la nuit.
    He goes for Technical Lego and significant distinctions.
    Suppose, he says, I have a house and car,
    Money and everything, I could lose it all,
    As we lost all our property in the war.
    But if I have knowledge, if I know five languages,
    If I have mathematics and the rest,
    No one can steal that from me. The difference is:
    No one inherits what I once possessed.
    When I die, my education dies with me.
    I cannot leave my knowledge to my son,
    Says this boy in exile, and he shrugs and laughs shortly.
    Whoever dreamt of Jesus with a gun?
    His brother dreams all night of broken chords
    And all the summer long his broken hand,
    Still calloused from hard labour, figures out a prelude.
    Music and maths are what he understands.
    These dreams are messages. One of the dead sisters
    Says to the girl: ‘Do not be sad for me.
    I am alive and in your twin sister’s womb
    In California, as you shall see.’
    Some time later, the postman brings a letter from America.
    The child bride is expecting her first child.
    Months afterwards, a photograph of a little girl.
    Something is reconciled.
    Alone in the tower room, the twin keeps up her dancing.
    For the millionth time, Beethoven’s Für Elise!
    Little Vietnam borrows little Cambodia’s toys.
    Mother America is the appeaser.
    Pretending to work, I retire to the study
    And find a copy of The Dyer’s Hand
    Where I read: ‘An immigrant never knows what he wants,
    Only what he does not want.’ I understand
    What it is I have seen, how simple and how powerful
    This flight, this negative ambition is
    And how a girl in exile can gaze down into an olive grove
    And wonder: ‘Is America like this?’
    For it is we, not they, who cannot forgive America,
    And it is we who travel, they who flee,
    We who may choose exile, they who are forced out,
    Take to the hot roads, take to the sea,
    In dangerous camps between facing armies,
    The prey of pirates, raped, plundered or drowned,
    Sa passion c’est le Légo Technique et ses nuances subtiles.
    Si j’ai une maison, dit-il, une voiture,
    De l’argent et tout ça, je pourrais tout perdre,
    Comme nous avons tout perdu à la guerre.
    Mais si je possède un savoir, si je parle cinq langues,
    Si j’ai les mathématiques et le reste,
    Personne ne pourra me les prendre. La différence est là :
    Personne n’héritera de ce que j’avais.
    Quand je mourrai, mon éducation mourra avec moi.
    Je ne pourrai la léguer à mon fils,
    Comme dit ce garçon en exil, et il hausse les épaules et rit dans sa barbe.
    Qui donc a rêvé de Jésus armé ?
    Son frère rêve toute la nuit d’arpèges ;
    Tout au long de l’été sa main cassée,
    Toujours calleuse des travaux forcés, cherche le doigté d’un prélude.
    Musique et maths, voilà ce qu’il comprend.
    Ces rêves sont des augures. L’une des sœurs mortes
    Dit à la fille : « ne sois pas triste pour moi.
    Je suis vivante, dans le ventre de ta sœur jumelle
    En Californie, comme tu le verras ».
    Quelque temps plus tard, le facteur apporte une lettre d’Amérique.
    La gamine mariée attend son premier.
    Des mois plus tard, la photo d’une petite fille.
    Quelque chose est raccommodé.
    Seule dans le pigeonnier, la jumelle continue à danser.
    Pour l’énième fois, La Lettre à Élise.
    Petit Vietnam emprunte les jouets de petit Cambodge.
    La mère Amérique joue les médiatrices.
    Faisant semblant de travailler, je me retire dans le bureau
    Et trouve un exemplaire du Dyer’s Hand
    Où je lis : « Un émigré ne sait jamais ce qu’il veut,
    Seulement ce qu’il ne veut pas ». Je comprends
    Que c’est ce que j’ai observé, cette fuite si simple
    Et puissante, cette ambition négative,
    Et comment une fille en exil peut contempler d’en haut l’oliveraie
    Et demander : « C’est comme ça l’Amérique ? »
    Car c’est nous et pas eux, qui ne pouvons pardonner à l’Amérique,
    Et c’est nous qui voyageons, eux qui fuient,
    Nous qui pouvons choisir l’exil, eux qu’on force à partir,
    Aller sur les routes brûlantes, sur la mer,
    Dans des camps dangereux entre deux armées ennemies,
    Proie des pirates, violés, volés, noyés,
    In treacherous waters, in single file through the minefields,
    Praying to stave off death till they are found,
    Begging for sponsors, begging for a Third Country,
    Begging America to take them in –
    It is they, it is they who put everything in hazard.
    What we do decides whether they sink or swim.
    Do they know what they want? They know what they do not want.
    Better the owl before dawn than the devil by day.
    Better strange food than famine, hard speech than mad labour.
    Better this quietness than that dismay.
    Better ghosts under the bed than to sleep in the paddy.
    Better this frost, this blizzard than that sky.
    Better a concert pianist than a corpse, an engineer than a shadow.
    Better to dance under the fresco than to die.
    Better a new god with bleeding hands and feet,
    Better the painted tortures of the blest
    Than the sharp leaf at the throat, the raised mattock
    And all the rest.
    My dear American friends, I can’t say how much it means to me
    To see this little family unfurl,
    To see them relax and learn, and learn about happiness,
    The mother growing strong, the boys adept, the girl
    Confident in your care. They can never forget the past.
    Let them remember, but let them not fear.
    Let them find their future is delightfully accomplished
    And find perhaps America is here.
    Let them come to the crest of the road when the morning is fine
    With Florence spread like honey on the plain,
    Let them walk through the ghostless woods, let the guns be silent,
    The tiger never catch their eye again.
    They are thriving I see. I hope they always thrive
    Whether in Italy, England or France.
    Let them dream as they wish to dream. Let them dream
    Of Jesus, America, maths, Lego, music and dance.
    Sur les eaux traîtresses, en file indienne à travers les champs de mines,
    Priant pour leur vie jusqu’à ce qu’on les trouve.
    Sollicitant des protecteurs, un Troisième Pays,
    Priant l’Amérique de les accueillir –
    Ce sont eux, ce sont eux qui risquent tout.
    À nous de dire s’ils nagent ou s’ils se noient.
    Savent-ils ce qu’ils veulent ? Ils savent ce qu’ils ne veulent pas.
    Mieux vaut une chouette à l’aube qu’un diable le jour.
    Mieux vaut une cuisine étrange que la faim, des mots ardus qu’un travail de fou.
    Mieux vaut ce calme que cet effarement.
    Mieux vaut un revenant sous le lit que dormir dans la rizière.
    Mieux vaut givre ou blizzard que ce ciel-là.
    Mieux vaut un concertiste qu’un cadavre, un ingénieur qu’une ombre.
    Mieux vaut danser sous les fresques que mourir.
    Mieux vaut un nouveau dieu aux mains et pieds qui saignent,
    Mieux vaut l’image des tourments des martyrs
    Que la feuille-lame sous la gorge, que la pioche levée
    Et tout le reste.
    Chers amis américains, je ne peux dire combien cela me touche
    De voir cette petite famille s’épanouir,
    De la voir se détendre et apprendre, apprendre le bonheur,
    Mère reprenant des forces, garçons habiles,
    Fille confiante entourée de vos soins. Ils ne pourront jamais oublier le passé.
    Et qu’ils se souviennent, mais qu’ils n’aient pas peur.
    Qu’ils voient qu’un avenir s’engage en leur faveur.
    Et trouvent peut-être que l’Amérique est là.
    Qu’ils aillent en haut du chemin un matin par beau temps
    Florence étendue comme miel sur la plaine,
    Qu’ils arpentent les bois sans fantômes, que la mitraille cesse,
    Qu’ils n’aient jamais plus le tigre sous les yeux.
    Ils vont vraiment bien, je le vois. J’espère qu’ils iront toujours mieux
    Qu’ils soient en Italie, Angleterre ou France.
    Qu’ils rêvent ce qu’ils ont envie de rêver. Qu’ils rêvent
    De Jésus, d’Amérique, de maths, de Légo, de musique et de danse.

    A Staffordshire Murderer

    Every fear is a desire. Every desire is fear.
    The cigarettes are burning under the trees
    Where the Staffordshire murderers wait for their accomplices
    And victims. Every victim is an accomplice.
    It takes a lifetime to stroll to the carpark
    Stopping at the footbridge for reassurance,
    Looking down at the stream, observing
    (With one eye) the mallard’s diagonal progress backwards.
    You could cut and run, now. It is not too late.
    But your fear is like a long-case clock
    In the last whirring second before the hour,
    The hammer drawn back, the heart ready to chime.
    Fear turns the ignition. The van is unlocked.
    You may learn now what you ought to know:
    That every journey begins with a death,
    That the suicide travels alone, that the murderer needs company.
    And the Staffordshire murderers, nervous though they are,
    Are masters of the conciliatory smile.
    A cigarette? A tablet in a tin?
    Would you care for a boiled sweet, from the famous poisoner
    Of Rugeley? These are his own brand.
    He has never had any complaints.
    He speaks of his victims as a sexual braggart
    With a tradesman’s emphasis on the word ‘satisfaction’.
    You are flattered as never before. He appreciates
    So much, the little things – your willingness for instance
    To bequeath your body at once to his experiments.
    He sees the point of you as no one else does.
    Large parts of Staffordshire have been undermined.
    The trees are in it up to their necks. Fish
    Nest in their branches. In one of the Five Towns
    An ornamental pond disappeared overnight
    Dragging the ducks down with it, down to the old seams
    With a sound as of a gigantic bath running out,
    Which is in turn the sound of ducks in distress.
    Thus History murders mallards, while we hear nothing
    Or what we hear we do not understand.
    It is heard as the tramp’s rage in the crowded precinct:
    ‘Woe to the bloody city of Lichfield.’
    It is lost in the enthusiasm of the windows

    Assassin du Staffordshire

    Toute peur est un désir. Tout désir est peur.
    Les cigarettes se consument sous les arbres
    Où les assassins du Staffordshire attendent leurs complices
    Et leurs victimes. Toute victime est un complice.
    Il faut une vie entière pour déambuler jusqu’au parking
    S’arrêtant à la passerelle pour se rassurer,
    Baissant le regard vers le ruisseau, observant
    (D’un œil) l’avancée diagonale à reculons du colvert.
    Tu pourrais battre en retraite, vite ! Il n’est pas trop tard.
    Mais ta peur est comme une horloge comtoise
    Aux dernières secondes vrombissantes avant l’heure,
    Le marteau levé, le cœur prêt à sonner.
    La peur met le contact. La camionnette est ouverte.
    Apprends maintenant ce que tu devrais savoir :
    Que tout voyage commence par une mort,
    Que le suicidaire voyage seul, que le meurtrier recherche la compagnie.
    Et les assassins du Staffordshire, bien que nerveux,
    Sont passés maîtres dans l’art du sourire bonhomme.
    Une cigarette ? Un comprimé de la boîte ?
    Prendrais-tu un berlingot, offert par l’empoisonneur notoire
    De Rugeley ? Ceux-là sont de sa propre marque.
    Il n’a jamais eu de réclamations.
    Il parle de ses victimes à la manière d’un matamore du sexe
    En soulignant comme un commerçant le mot « satisfaction ».
    Tu te sens flatté comme jamais. Il t’apprécie
    Tellement, les petites choses – ton empressement par exemple
    À léguer ton corps tout de suite à ses expériences.
    Il perçoit ta valeur comme personne d’autre.
    De grandes étendues du Staffordshire ont été minées.
    Les arbres y sont jusqu’au cou. Des poissons
    Ont fait des nids dans leurs branches. Dans l’une des Cinq Villes
    Un bassin d’agrément a disparu dans la nuit
    Traînant derrière lui les canards, les traînant jusqu’aux vieux gisements
    Dans un bruit de baignoire géante qui se vide,
    Qui est à son tour un bruit de canards en détresse.
    Ainsi l’Histoire assassine les colverts, tandis que nous n’entendons rien
    Ou alors nous l’entendons sans comprendre.
    On l’entend dans la fureur du clochard dans la rue piétonne bondée :
    « Malheur à la ville sanguinolente de Lichfield ».
    Ce qu’on entend se perd dans la ferveur des vitrines
    From which we are offered on the easiest terms
    Five times over in colour and once in monochrome
    The first reprisals after the drill-sergeant’s coup.
    How speedily the murder detail makes its way
    Along the green beach, past the pink breakers,
    And binds the whole cabinet to the oil-drums,
    Where death is a preoccupied tossing of the head,
    Where no decorative cloud lingers at the gun’s mouth.
    At the Dame’s School dust gathers on the highwayman,
    On Sankey and Moody, Wesley and Fox,
    On the snoring churchwarden, on Palmer the Poisoner
    And Palmer’s house and Stanfield Hall.
    The brilliant moss has been chipped from the Red Barn.
    They say that Cromwell played ping-pong with the cathedral.
    We train roses over the arches. In the Minster Pool
    Crayfish live under carved stones. Every spring
    The rats pick off the young mallards and
    The good weather brings out the murderers
    By the Floral Clock, by the footbridge,
    The pottery murderers in jackets of Prussian blue.
    ‘Alack, George, where are thy shoes?’
    He lifted up his head and espied the three
    Steeple-house spires, and they struck at his life.
    And he went by his eye over hedge and ditch
    And no one laid hands on him, and he went
    Thus crying through the streets, where there seemed
    To be a channel of blood running through the streets,
    And the market-place appeared like a pool of blood.
    For this field of corpses was Lichfield
    Where a thousand Christian Britons fell
    In Diocletian’s day, and ‘much could I write
    Of the sense that I had of the blood –’
    That winter Friday. Today it is hot.
    The cowparsley is so high that the van cannot be seen
    From the road. The bubbles rise in the warm canal.
    Below the lock-gates you can hear mallards.
    A coot hurries along the tow-path, like a Queen’s Messenger.
    On the heli-pad, an arrival in blue livery
    Sends the water-boatmen off on urgent business.
    News of a defeat. Keep calm. The cathedral chimes.
    The house by the bridge is the house in your dream.
    It stares through new frames, unwonted spectacles,
    Où on nous offre aux conditions les plus favorables
    Cinq fois en couleur et une fois monochrome
    Les premières représailles après le coup d’état du sergent-instructeur.
    Comme l’histoire du meurtre voyage rapidement
    Le long de la plage verte, devant les vagues roses,
    Pour relier tout l’exécutif aux barils de pétrole,
    Où la mort est préoccupation et hochement de tête,
    Où il n’y a pas de jolie fumée au bout du fusil !
    À l’école des filles la poussière s’empile sur le voleur de grand chemin,
    Sur Sankey et Moody, Wesley et Fox,
    Sur le sacristain qui ronfle, sur Palmer l’empoisonneur
    Et la maison de Palmer et sur le manoir de Stanfield.
    La mousse étincelante effritée de la Grange Rouge.
    On dit que Cromwell jouait au ping-pong avec la cathédrale.
    Nous faisons grimper des roses sur les voûtes. Dans l’étang du Minster
    Des écrevisses vivent sous des pierres taillées. Au printemps
    Les rats tuent les jeunes colverts et
    Le beau temps fait sortir les assassins
    Au pied de l’Horloge Fleurie, près de la passerelle :
    Meurtriers de céramique en vestons bleu de Prusse.
    « Hélas, Georges, où sont tes brodequins ? »
    Il leva la tête et vit les trois
    Flèches de la cathédrale, et elles attentèrent à sa vie.
    Et il disparut en un clin d’œil par les haies et les fossés
    Et personne ne put le rattraper, et il alla
    Ainsi pleurant à travers les rues, où semblait couler
    Un ruisseau de sang à travers les rues,
    Et la place du marché ressemblait à un lac de sang.
    Car ce champ de cadavres était Lichfield
    Où mille Britanniques chrétiens tombèrent
    À l’époque de Dioclétien, et « que de pages je pourrais remplir
    Sur ce que me faisait le sang » –
    Ce vendredi hivernal. Aujourd’hui il fait chaud.
    La ciguë blanche est si haute qu’elle cache la camionnette
    De la rue. Les bulles affleurent dans le canal tiède.
    Au-dessous de l’écluse on entend des colverts.
    Une foulque se hâte sur le sentier de halage tel un Courrier royal.
    Sur l’héliport, une arrivée en livrée bleue
    Expédie les cigales d’eau pour une course urgente.
    Informer d’une défaite. Rester calme. Carillon de la cathédrale.
    La maison près du pont est celle de ton rêve.
    Elle regarde fixement à travers ses chambranles neufs étranges lunettes,
    And the paint, you can tell, has been weeping.
    In the yard, five striped oildrums. Flowers in a tyre.
    This is where the murderer works. But it is Sunday.
    Tomorrow’s bank holiday will allow the bricks to set.
    You see? He has thought of everything. He shows you
    The snug little cavity he calls ‘your future home’.
    And ‘Do you know, ’ he remarks, ‘I have been counting my victims.
    Nine hundred and ninety-nine, the Number of the Beast!
    That makes you… ’ but he sees he has overstepped the mark:
    ‘I’m sorry, but you cannot seriously have thought you were the first?’
    A thousand preachers, a thousand poisoners,
    A thousand martyrs, a thousand murderers –
    Surely these preachers are poisoners, these martyrs murderers?
    Surely this is all a gigantic mistake?
    But there has been no mistake. God and the weather are glorious.
    You have come as an anchorite to kneel at your funeral.
    Kneel then and pray. The blade flashes a smile.
    This is your new life. This murder is yours.
    Et la peinture, on le voit, a pleuré.
    Dans la cour, cinq barils de pétrole rayés. Des fleurs dans un pneu.
    C’est ici que travaille l’assassin. Mais on est dimanche.
    Demain lundi férié permettra aux briques de prendre.
    Tu vois ? Il a pensé à tout. Il te montre
    La petite cave douillette qu’il appelle « ta future maison ».
    Puis : « Devine ! dit-il, j’ai compté mes victimes.
    Neuf cent quatre-vingt-dix-neuf, le nombre de la Bête2 !
    Tu es donc le… » mais il comprend qu’il est allé trop loin :
    « Mes excuses, mais tu ne pensais quand même pas être le premier ? »
    Mille prédicateurs, mille empoisonneurs,
    Mille martyrs, mille tueurs –
    Ces prédicateurs seraient donc des empoisonneurs, ces martyrs des tueurs ?
    Et tout cela ne serait qu’une énorme erreur ?
    Mais il n’y a pas eu d’erreur. Dieu et le temps sont magnifiques.
    Tu es venu en anachorète pour t’agenouiller à tes obsèques.
    Agenouille-toi donc et prie. La lame lance un sourire étincelant.
    Voici ta nouvelle vie. Ce meurtre est à toi.

    The Pitt-Rivers Museum, Oxford

    Is shut
    22 hours a day and all day Sunday
    And should not be confused
    With its academic brother, full of fossils
    And skeletons of bearded seals. Take
    Your heart in your hand and go; it does not sport
    Any of Ruskin’s hothouse Venetian
    And resembles rather, with its dusty girders,
    A vast gymnasium or barracks – though
    The resemblance ends where
    Entering
    You will find yourself in a climate of nut castanets,
    A musical whip from the Torres Straits, from Mirzapur a sistrum
    Called Jumka, ‘used by aboriginal
    Tribes to attract small game
    On dark nights’, a mute violin,
    Whistling arrows, coolie cigarettes
    And a mask of Saagga, the Devil Doctor,
    The eyelids worked by strings.
    Outside,
    All round you, there are students researching
    With a soft electronic
    Hum, but here, where heels clang
    On iron grates, voices are at best
    Disrespectful: ‘Please sir, where’s the withered
    hand?’ For teachers the thesis is salutary
    And simple, a hierarchy of progress culminating
    In the Entrance Hall, but children are naturally
    Unaware of and unimpressed by this.
    Encountering
    ‘A jay’s feather worn as a charm
    In Buckinghamshire, Stone’,
    We cannot either feel that we have come
    Far or in any particular direction.
      Item. A dowser’s twig, used by Webb
    For locating the spring, ‘an excellent one’,
    For Lord Pembroke’s waterworks at Dinton
    Village. ‘The violent twisting is shown
    On both limbs of the fork.’
    Yes
    You have come upon the fabled lands where myths
    Go when they die,
    But some, especially the Brummagem capitalist

    Le Musée Pitt-Rivers, Oxford

    Est fermé
    22 heures par jour et tout le dimanche
    Et il ne faudrait pas confondre
    Avec son frère de l’université, plein de fossiles
    Et squelettes de phoques barbus. Prenez
    Votre courage à deux mains et allez-y ; aucune exposition
    D’un raffinement vénitien à la Ruskin,
    Il ressemble plutôt, avec ses poutres métalliques,
    À un vaste gymnase ou une caserne –
    Mais la comparaison s’arrête là
    Où, dès l’entrée
    Vous serez environné de castagnettes en noyer,
    Un fouet musical
    Du Détroit de Torrès, de Mirzapur un sistre
    Du nom de Jumka, « utilisé par des tribus
    Autochtones pour attirer le petit gibier
    Par nuits noires », un violon muet,
    Des flèches sifflantes, des cigarettes coolie
    Et un masque de Saagga, le sorcier maléfique,
    Les paupières actionnées par des ficelles.
    Au dehors,
    Tout autour de vous, des étudiants potassent
    Dans un doux bourdonnement
    D’électronique, mais ici les talons résonnent
    Sur les grilles en fer et le ton est au mieux
    Déplacé : « Pardon monsieur, elle est où la main
    Réduite ? » Pour les enseignants la thèse est simple
    Et édifiante : une hiérarchie du progrès qui culmine
    Dans le Hall d’Entrée, mais bien sûr les enfants
    L’ignorent et n’en ont que faire.
    Tombant sur
    « Une plume de geai portée en amulette
    À Stone, dans le Buckinghamshire »,
    Impossible de nous prévaloir d’une évolution
    Avancée, ni même dans une certaine direction.
    Item. La baguette de sourcier, utilisée par Webb
    Pour trouver « l’excellente » source
    Du système hydraulique de Lord Pembroke au village
    De Dinton. « La violente torsion se voit
    Sur les deux branches de la fourche ».
    Oui
    Vous êtes tombé sur les terres de légendes où les mythes
    Se rendent lorsqu’ils se meurent,
    Sauf que certains, notamment le gri-gri capitaliste
    Juju, have arrived prematurely. Idols
    Cast there and sold to tribes for a huge
    Price for human sacrifice do
    (Though slightly hidden) actually exist
    And we do well to bring large parties
    Of schoolchildren here to find them.
    Outdated
    Though the cultural anthropological system be
    The lonely and unpopular
    Might find the landscapes of their childhood marked out
    Here, in the chaotic piles of souvenirs.
    The claw of a condor, the jaw-bone of a dolphin,
    These cleave the sky and the waves but they
    Would trace from their windowseats the storm petrel’s path
    From Lindness or Naze to the North Cape,
    Sheltered in the trough of the wave.
    For the solitary,
    The velveted only child who wrestled
    With eagles for their feathers
    And the young girl on the hill, who heard
    The din on the causeway and saw the large
    Hound with the strange pretercanine eyes
    Herald the approach of her turbulent lover,
    This boxroom of the forgotten or hardly possible
    Is laid with the snares of privacy and fiction
    And the dangerous third wish.
    Beware.
    You are entering the climate of a foreign logic
    And are cursed by the hair
    Of a witch, earth from the grave of a man
    Killed by a tiger and a woman who died
    In childbirth, 2 leaves from the tree
    Azumü, which withers quickly, a nettle-leaf,
    A leaf from the swiftly deciduous ‘Flame of the
    Forest’ and a piece of a giant taro,
    A strong irritant if eaten.
    Go
    As a historian of ideas or a sex-offender,
    For the primitive art,
    As a dusty semiologist, equipped to unravel
    The seven components of that witch’s curse
    or the syntax of the mutilated teeth. Go
    In groups to giggle at curious finds.
    But do not step into the kingdom of your promises
    To yourself, like a child entering the forbidden
    Woods of his lonely playtime:
    De Birmingham, sont arrivés prématurément. Des idoles
    Fabriquées là puis vendues très cher
    Aux tribus pour des sacrifices humains
    Existent bel et bien (mais relativement cachées toutefois)
    Et nous faisons bien d’amener d’imposants groupes
    D’écoliers pour les débusquer.
    Suranné
    Ce système d’anthropologie culturelle,
    Pourtant les solitaires et les mal-aimés
    Pourront peut-être y découvrir les paysages dessinés de leur enfance
    Dans ce chaos de souvenirs entassés.
    La griffe d’un condor, la mâchoire d’un dauphin,
    Celles-ci fendent le ciel et les flots, tandis qu’ils suivront,
    Assis sur leurs bancs à la fenêtre, la trace de l’océanite-tempête
    De Lindness ou de Nazé jusqu’au Cap Nord,
    À l’abri au creux de la vague.
    Pour les solitaires,
    L’enfant unique vêtu de velours qui luttait
    Contre des aigles pour leurs plumes,
    Et la jeune fille sur la colline, témoin
    Du fracas sur la Chaussée des Géants et de l’énorme
    Chien aux étranges yeux d’outre-tombe
    Qui annonçait l’arrivée de son amant impétueux,
    Ce cabinet des oublis ou de l’improbable
    Est truffé des pièges de l’intimité et de l’imaginaire
    Et du dangereux troisième vœu.
    Gare à vous
    Qui passez la frontière d’une logique étrangère ;
    Vous subissez la malédiction des cheveux
    D’une sorcière, de la terre du tombeau d’un homme
    Tué par un tigre et d’une femme morte
    En couches, de 2 feuilles de l’azumü
    Qui se fane si vite, d’une feuille d’ortie
    Ou du « Flamboyant de la Forêt » très tôt caduc
    Et d’un morceau de taro géant,
    Fort irritant pour qui le mange.
    Foncez
    Comme historien des idées ou délinquant sexuel,
    Sur l’art primitif,
    Soyez prêt, en sémiologue poussiéreux, à détricoter
    La malédiction de cette sorcière en sept éléments
    Ou encore la syntaxe des dents mutilées. Allez-y
    En groupe pour vous gausser des trouvailles singulières.
    Mais n’entrez pas dans le royaume de vos propres
    Promesses, comme un enfant qui pénètre dans la forêt
    Interdite de ses jeux solitaires :
    All day,
    Watching the groundsman breaking the ice
    From the stone trough,
    The sun slanting across the lawns, the grass
    Thawing, the stable-boy blowing on his fingers,
    He had known what tortures the savages had prepared
    For him there, as he calmly pushed open the gate
    And entered the wood near the placard: ‘TAKE NOTICE
    MEN-TRAPS AND SPRING-GUNS ARE SET ON THESE PREMISES.’
    For his father had protected his good estate.
    Le jour entier,
    Regardant le jardinier casser la glace
    De l’abreuvoir en pierre,
    Les rayons de soleil en biais sur les pelouses, le dégel
    De l’herbe, le palefrenier soufflant sur ses doigts,
    Il savait quels tourments les sauvages lui avaient
    Préparé là, lorsqu’il poussa tranquillement la barrière
    Et pénétra dans le bois près du panneau : « DANGER !
    PIEGES À HOMMES ET FUSILS SONT POSÉS ALENTOUR ».
    Car son père avait protégé son généreux domaine.

    Chosun

    So the Chosunese would imagine the earth to be flat,
    ‘Hooked onto eternity in some way by the corners, ’
    And they marked their charts: volcanoes, no leisure,
    One-eyed, great joy, long deserts, converging curves,
    There were large people, white people, overflowing people, reciprocal people,
    Immortal, cross-legged, perforated, hoary,
    Among beautiful clouds, summer prefecture, breathing peace, perennial hemp,
    There were sorcerers, deep-eyed, mulberry and pear, without entrails.
    Then there were chest-binders, fire-rejecters, rice-eaters, hat-band-holders,
    Clear-footed, three-bodied, fork-tongued, rat-named,
    With helmet-wearers, ear-nippers and those who spin silk from the mouth,
    There were women, virtuous women and the chief astronomers of Yoo,
    Who drank boiled iris root against feeblemindedness.
    A wonderful cure for headaches was made
    From dog’s testicle flower. Honeysuckle
    Was a poultice for boils. Forget Your Troubles
    Was a poison. Jewelweed also, for a violent purge
    After spoiled meat, or garlic for an antidote
    Which reduced hypertension, or tigerlily for a cough.
    Morning glory was the symbol of a superficial man.
      They made the coastline terrible to strangers
    And in the interior whole forests were burned down
    And the mountains were kept bare until the topsoil
    Washed clean away, to discourage tigers.
    But there were leopards and wolves in the unfashionable quarters
    Of town, and hordes of masterless dogs
    And scavenging pigs among the canals and sewers.
    There was smallpox, cholera, typhoid and polio.
    The traitors’ heads were exposed on the tower gates.
    Squads of soldiers with single-shot rifles
    Moved through the city. For their greater safety
    They carried no ammunition. Bayonets were fixed.
    At sunset the fires in the hills announced
    That Chosun was at peace. The men retired indoors
    And the women were allowed onto the streets for one hour.
    Then woe betide any man who ventured forth.
    The women were summoned home with gongs at curfew.
    They measured their husbands’ love according the strictness of their isolation.
      The husbands were attracted by the upward curve of the big toe.
    Love did not make a marriage. Love grew later.
    Ainsi les gens de Chosun voyaient la terre plate,
    « Fixée dirait-on à l’infini par les coins »,
    Ils légendaient leurs cartes : volcans, pas de repos,
    Œil unique, joie intense, déserts longs, courbes convexes ;
    C’étaient des gens grands, blancs, débordants, réciproques,
    Immortels, assis-tailleurs, percés, vénérables,
    Dans les nuages, chef-lieu d’été, respirant la paix, chanvre vivace,
    C’étaient des sorciers, au regard noir, mûre et poire, sans entrailles.
    Puis c’étaient des bandeurs de poitrine, des pare-le-feu, mange-le-riz, porte-bandes
    À chapeaux, pieds clairs, trois corps, à langue fourchue, à nom de rat,
    Porte-casques, pince-oreilles, tisseurs de soie à la bouche,
    C’étaient des femmes, femmes vertueuses, et les chefs astronomes de Yoo,
    Qui buvaient un jus de racines d’iris contre la faiblesse d’esprit.
    Un remède magique pour les maux de tête venait
    De la fleur testicule de chien. Le chèvrefeuille
    Servait de cataplasme aux furoncles. Plus-De-Troubles
    Était toxique. L’Herbe-Perle aussi, pour se purger
    Sec d’une viande avariée, ou l’ail comme antidote
    À l’hypertension et lis tigré pour la toux.
    Volubilis symbolisait un homme frivole.
    Ils rendaient leurs côtes terrifiantes aux étrangers,
    Dans l’arrière-pays des forêts entières étaient brûlées
    Les monts maintenus chauves et la couche arable
    Balayée par l’eau, pour rebuter les tigres.
    Mais dans les quartiers piteux de la ville couraient
    Léopards et loups, et des hordes de chiens sans maître,
    Des cochons fouillant les canaux et les égouts.
    Et c’était variole, choléra, typhus, polio.
    Les têtes des traîtres étaient exhibées aux portes de la tour.
    Des escouades de soldats avec armes à un coup
    Patrouillaient en ville. Pour plus de sécurité
    Ils étaient sans munitions, baïonnettes au canon.
      Au couchant les feux sur les collines annonçaient
    La paix en Chosun. Les hommes revenaient chez eux
    Et les femmes pouvaient vaquer une heure dans les rues.
    Malheur à tout homme qui se risquait à sortir.
    Au couvre-feu on ordonnait aux femmes de rentrer par le gong.
    Elles jaugeaient l’amour du mari à la rigueur de leur retraite.
    Les maris étaient attirés par la courbe montante de l’orteil.
    Amour ne disait pas mariage. Amour viendrait plus tard.
    Night belonged to the women and to their work
    And their shrill gossip which carried through the darkness.
    The men slept or went to court. By ancient custom
    All the palace woke at night, for safety’s sake.
    One lived in Seoul, or one lived in disgrace
    In an obscure retreat which it was impolite to disturb.
    Pyongyang lay to the north. It was known
    As one of the four wickedest cities of ancient or modern times.
    There were no temples or places of worship in Seoul.
    There were no wells in Pyongyang. The city was shaped
    Like a boat. To dig for water would undoubtedly
    Cause the whole boat to sink. Therefore to dig wells was treason.
      The king’s new alphabet made a clear distinction
    Between surd and sonant. It was good for any practical use
    And even the sound of the wind, the chirping of birds
    And the barking of dogs could be exactly described by it.
    But the scholars objected: It was a violation of faith
    To invent and use letters which did not exist in China.
    It was replied: If a man is accused of a capital crime
    The alphabet will help him make a correct statement
    And avoid prosecution. But the scholars objected:
    It is not the fitness of the letters for expressing thought,
    But the fairness or unfairness of the judge which decides.
    So the king told a white lie: the new alphabet, he said, is Chinese.
    This was the code: between friends, trust;
    Between elder and younger, respect; between husband and wife,
    Distinction in position; between father and son,
    Intimacy; between the king and ministers, loyalty.
    Somewhere there existed one God. He was kindly
    But remote, and therefore of restricted interest.
    The women worshipped the devils which swarmed
    Like disease – or they pretended to worship them,
    For although the devils’ power for evil was unlimited,
    Their ability to read a man’s thoughts went no further
    Than average human. What the devils wanted was worship.
    One might pretend to worship, and thus placate them.
    At every great tree in a village, at every mountain pass,
    Sacrifice must be made with some part of oneself.
    It was enough to spit, or leave a rag from one’s clothes,
    Or, for blood, a handful of sprinkled chicken’s feathers.
    God knew men’s hearts and minds.
    He would forgive the feathers, and ignore the spitting.
    La nuit appartenait aux femmes et à leur travail,
    À leurs commérages stridents qui portaient dans le noir.
    Les hommes dormaient ou se rendaient au tribunal. Une ancienne coutume voulait
    Que tout le palais s’éveille la nuit, pour raisons de sécurité.
    On habitait Séoul, ou alors en disgrâce
    Dans un coin sombre qu’il est impoli de troubler.
    Pyongyang était au nord. Elle était jugée comme
    L’une des quatre villes les plus perverses des temps anciens ou modernes.
    Il n’y avait ni temples ni lieux de culte à Séoul.
    Pas de puits à Pyongyang. La ville était en forme
    De bateau. Creuser pour de l’eau aurait sûrement
    Coulé tout le bateau. Pomper serait une forfaiture.
    Le nouvel alphabet du roi distinguait bien
    Les voisées et les non-voisées. Il s’adaptait à l’usage pratique,
    Décrivait même bruit du vent, pépiement des oiseaux,
    Aboiement des chiens, avec grande précision.
      Mais les savants désapprouvaient : c’était blasphème
    D’inventer et d’utiliser des lettres inexistantes en Chine.
    On dit : si un homme est accusé d’un grand crime,
    L’alphabet l’aidera pour une juste déposition
    Et n’être pas condamné. Mais les savants dirent non :
    Ce n’est pas l’aptitude des lettres à exprimer la pensée,
    C’est la partialité ou l’impartialité du juge qui décide.
    Alors le roi arrangea ainsi la vérité : le nouvel alphabet, dit-il, est chinois.
    Tel était le code : entre amis, de la confiance ;
    Entre jeunes et vieux, du respect ; entre mari et femme,
    Une différence de condition ; entre père et fils,
    L’intimité ; entre roi et ministres, loyauté.
    Quelque part était un dieu unique. Bienveillant
    Mais éloigné, il inspirait peu d’intérêt.
    Les femmes vénéraient les diables qui se propageaient
    Comme la contagion – ou faisaient mine de le faire,
    Car si la malfaisance des diables était sans limites,
    Leur don de lire les pensées d’un homme n’excède pas
    Celui d’un homme ordinaire. Ils voulaient qu’on les vénère,
    On pouvait faire semblant et donc les apaiser.
    Devant chaque grand arbre d’un village, sur chacun des cols de montagne,
    On devait en sacrifice une part de soi-même.
    Cracher suffisait, comme laisser un pan de vêtement,
    Ou, pour le sang, des plumes de poulet aspergées.
    Dieu connaissait le cœur et l’esprit des hommes.
    Il pardonnait les plumes, ignorait les crachats.
    But the men grew impatient with the placation of devils.
    Science was more dignified. So they turned
    To the soft almanacs of the diviner or fortune-teller
    To learn where best to select a grave-site
    Through which succeeding generations would be prosperous.
    It was vital to die at home, or the spirit would be restless
    And it was vital to know and worship one’s ancestors.
    If a man’s house caught fire,
    It was vital to rescue the family tree.
    To lose one’s ancestors was permanent disgrace.
    No wonder they feared war and hated foreigners,
    Who marked their charts with Deception Bay,
    False River and Insult Island.
    Christians were especially forbidden to enter Chosun
    But were not to be stopped. Disguised as mourners,
    ‘Under a vow of silence, ’ their foreign faces veiled,
    They passed through the Hermit Kingdom, the Land of Morning Calm,
    Until the dogs smelled them out, and howled for their martyrdom.
    Mais les hommes bouillaient de cet apaisement des diables.
    La science était plus digne. Alors ils se tournaient
    Vers les doux almanachs du devin ou voyant
    Pour savoir choisir au mieux une terre à tombeaux
    Qui rendrait prospères les générations à venir.
    Mourir chez soi était vital, ou l’âme s’agiterait,
    Comme il était vital de connaître et vénérer ses ancêtres.
    Si la maison d’un homme brûlait,
    Il était vital de sauver l’arbre familial.
    Perdre ses ancêtres était un déshonneur durable.
    C’est normal de craindre la guerre et détester l’étranger,
    De légender leurs cartes de Baie de la Tromperie,
    La Rivière Hypocrite et l’Ile aux Calomnies.
    Les chrétiens surtout étaient interdits en Chosun,
    Mais ils passaient outre. Déguisés en pleureuses,
    « Sous vœu de silence », leurs traits étrangers voilés,
    Ils pénétraient le Royaume Ermite, Pays du Matin Calme,
    Avant que les chiens les flairent et hurlent pour leur martyre.

    God, A Poem

    A nasty surprise in a sandwich,
    A drawing-pin caught in your sock,
    The limpest of shakes from a hand which
    You’d thought would be firm as a rock,
    A serious mistake in a nightie,
    A grave disappointment all round
    Is all that you’ll get from th’Almighty,
    Is all that you’ll get underground.
    Oh he said : ‘If you lay off the crumpet
    I’ll see you alright in the end.
    Just hang on until the last trumpet.
    Have faith in me, chum – I’m your friend.’
    But if you remind him, he’ll tell you :
    ‘I’m sorry, I must have been pissed –
    Though your name rings a sort of a bell. You
    Should have guessed that I do not exist.
    ‘I didn’t exist at Creation,
    I didn’t exist at the Flood,
    And I won’t be around for Salvation
    To sort out the sheep from the cud –
    ‘Or whatever the phrase is. The fact is
    In soteriological terms
    I’m a crude existential malpractice
    And you are a diet of worms.
    ‘You’re a nasty surprise in a sandwich.
    You’re a drawing-pin caught in my sock.
    You’re the limpest of shakes from a hand which
    I’d have thought would be firm as a rock,
    ‘You’re a serious mistake in a nightie,
    You’re a grave disappointment all round –
    That’s all you are, ‘ says th’Almighty,
    ‘And that’s all that you’ll be underground.’

    Dieu, tout un poème

    Un intrus malvenu dans un sandwich
    Une punaise au fond de ta chaussette,
    Une des poignes les plus molles que
    Tu aurais pensé ferme comme un roc.
    Une sérieuse méprise en nuisette,
    Une déception à tout point de vue –
    C’est tout ce que tu auras du Très-Haut
    Tout ce que tu auras dans le caveau.
    « Cesse, dit-il, de t’envoyer en l’air,
    Et je veillerai sur toi à la fin.
    Tiens bon jusqu’au dernier coup de trompette.
    Fais-moi confiance, mon pote – je suis ton frère. ».
    Mais rappelle-lui ça, il te dira :
    « Pardon, mais je devais être bourré,
    Même si ton nom me parle. Tu aurais
    Dû deviner que je n’existais pas.
    J’existais déjà pas à la Genèse
    Je n’existais pas non plus au Déluge,
    Ne compte pas sur moi pour le Salut
    Ni pour trier le bon grain de l’ivresse –
    Mais comment le dire, en fait ? Moi, vois-tu,
    Je suis, en termes sotériologiques,
    Une fraude existentielle vulgaire
    Et toi tu es un menu pour lombrics.
    Tu es un intrus malvenu dans un sandwich
    Tu es une punaise au fond de ta chaussette,
    Tu as une des poignes les plus molles que
    J’aurais franchement pensé ferme comme un roc.
    Tu es une sérieuse méprise en nuisette,
    Tu es une déception à tout point de vue –
    Voilà tout ce que tu es, a dit le Très-Haut,
    Voilà tout ce que tu seras dans le caveau ».

    Out of Danger (1993)

    Out of Danger

    Heart be kind and sign the release
    As the trees their loss approve.
    Learn as leaves must learn to fall
    Out of danger, out of love.
    What belongs to frost and thaw
    Sullen winter will not harm.
    What belongs to wind and rain
    Is out of danger from the storm.
    Jealous passion, cruel need
    Betray the heart they feed upon.
    But what belongs to earth and death
    Is out of danger from the sun.
    I was cruel, I was wrong –
    Hard to say and hard to know.
    You do not belong to me.
    You are out of danger now –
    Out of danger from the wind,
    Out of danger from the wave,
    Out of danger from the heart
    Falling, falling out of love.

    Hors de danger (1993)

    Hors de danger

    Sois sage ô mon cœur, signe la relaxe
    Comme les arbres acceptent leur perte.
    Apprends comme les feuilles à tomber
    Hors de danger, hors de l’amour.
    Ce qui est au frimas ou au dégel,
    L’hiver maussade ne pourra lui nuire.
    Ce qui est aux bourrasques ou la pluie
    Est hors du danger du tonnerre.
    Cette passion jalouse, l’ardeur cruelle,
    Trahissent un cœur dont elles se nourrissent.
    Mais ce qui est à la terre ou la mort
    Est hors du danger du soleil.
    J’étais cruel, j’étais en tort –
    C’est dur à dire, dur à savoir.
    Toi, tu ne m’appartiens pas.
    Là tu es hors de danger –
    Hors du danger des bourrasques,
    Hors du danger du ressac,
    Hors du danger de ce cœur
    Tombant, tombant, hors de l’amour.

    Serious

    Awake, alert,
    Suddenly serious in love,
    You’re a surprise.
    I’ve known you long enough –
    Now I can hardly meet your eyes.
    It’s not that I’m
    Embarrassed or ashamed.
    You’ve changed the rules
    The way I’d hoped they’d change
    Before I thought: hopes are for fools.
    Let me walk with you.
    I’ve got the newspapers to fetch.
    I think you know
    I think you have the edge
    But I feel cheerful even so.
    That’s why I laughed.
    That’s why I went and kicked that stone.
    I’m serious!
    That’s why I cartwheeled home.
    This should mean something. Yes, it does.

    Pour de bon

    Frais et dispos,
    Soudain amoureux pour de bon,
    Quelle surprise !
    On se connaît depuis des lustres –
    Là je n’ose plus te regarder dans les yeux.
    Ce n’est pas que je sois
    Gêné ou penaud.
    Tu as changé les règles du jeu
    Comme j’espérais qu’elles changent
    Avant de penser : l’espoir c’est pour les badauds.
    Laisse-moi t’accompagner.
    J’ai les journaux à aller chercher.
    Je crois que tu sais
    Que je crois que tu as l’avantage,
    Mais peu importe, je suis aux anges.
    Voilà pourquoi j’ai pouffé.
    Voilà pourquoi j’ai shooté dans ce pavé.
    C’est pour de bon !
    Voilà pourquoi j’ai fait la roue jusque chez moi.
    Ça veut dire quelque chose. Pour de bon.

    The Ideal

    This is where I came from.
    I passed this way.
    This should not be shameful
    Or hard to say.
    A self is a self.
    It is not a screen.
      A person should respect
    What he has been.
      This is my past
    Which I shall not discard.
    This is the ideal.
    This is hard.

    L’idéal

    Voici d’où je viens.
    Je suis passé par là.
    On ne devrait pas avoir honte
    Ni du mal à le dire.
    Soi-même c’est soi-même.
    Ce n’est pas une façade.
    On devrait se respecter
    Pour ce qu’on a été.
    Voici ma vie d’avant
    Que je ne jetterai pas.
    Voici l’idéal
    Et sa loi d’airain.

    Hinterhof

    Stay near to me and I’ll stay near to you –
    As near as you are dear to me will do,
    Near as the rainbow to the rain,
    The west wind to the windowpane,
    As fire to the hearth, as dawn to dew.
    Stay true to me and I’ll stay true to you –
    As true as you are new to me will do,
    New as the rainbow in the spray,
    Utterly new in every way,
    New in the way that what you say is true.
    Stay near to me, stay true to me. I’ll stay
    As near, as true to you as heart could pray.
    Heart never hoped that one might be
    Half of the things you are to me –
    The dawn, the fire, the rainbow and the day.

    Hinterhof

    Reste près de moi, je resterai près de toi,
    Aussi près de moi que tu m’es cher suffira,
    Près comme l’arc-en-ciel de l’eau,
    Que le vent de l’ouest du carreau,
    La flamme du foyer, la rosée de l’aurore.
    Sois sincère avec moi, je le serai pour toi –
    Aussi sincère que tu es extra ira,
    Extra comme arc-en-ciel dans l’air,
    Extra de toutes les manières,
    Extra la manière dont tes mots sont sincères.
    Sois près de moi, sincère avec moi – je serai
    Aussi près, aussi sincère qu’un cœur voudra.
    Jamais cœur n’espéra qu’on soit
    Le quart de ce que tu es pour moi –
    Le jour et la flamme et l’arc-en-ciel et l’aurore.

    The Possibility

    The lizard on the wall, engrossed,
    The sudden silence from the wood
    Are telling me that I have lost
    The possibility of good.
    I know this flower is beautiful
    And yesterday it seemed to be.
    It opened like a crimson hand.
    It was not beautiful to me.
    I know that work is beautiful.
    It is a boon. It is a good.
    Unless my working were a way
    Of squandering my solitude.
    And solitude was beautiful
    When I was sure that I was strong.
    I thought it was a medium
    In which to grow, but I was wrong.
    The jays are swearing in the wood.
    The lizard moves with ugly speed.
    The flower closes like a fist.
    The possibility recedes.

    L’aptitude

    Ce lézard au mur, absorbé,
    Ce silence émanant des bois
    Me signifient que j’ai perdu
    L’aptitude au bien.
      Je sais que cette fleur est belle
    Hier encore elle semblait telle.
    Elle s’ouvrit comme un poing pourpré
    Je ne lui trouvai pas d’attrait
    Je sais que travailler c’est beau.
    C’est un bienfait. C’est la santé.
    À moins que ce soit une ruse
    Pour gaspiller ma solitude.
    Et la solitude était belle
    Quand j’étais certain d’être fort.
    Je la voyais comme un moyen
    De m’épanouir, mais j’ai eu tort.
    Les geais jacassent dans les bois.
    Le lézard s’enfuit maladroit.
    La fleur se ferme tels des doigts.
    Cette aptitude, elle s’en va.

    The Mistake

    With the mistake your life goes in reverse.
    Now you can see exactly what you did
    Wrong yesterday and wrong the day before
    And each mistake leads back to something worse
    And every nuance of your hypocrisy
    Towards yourself, and every excuse
    Stands solidly on the perspective lines
    And there is perfect visibility.
    What an enlightenment. The colonnade
    Rolls past on either side. You needn’t move.
    The statues of your errors brush your sleeve.
    You watch the tale turn back – and you’re dismayed.
    And this dismay at this, this big mistake
    Is made worse by the sight of all those who
    Knew all along where these mistakes would lead –
    Those frozen friends who watched the crisis break.
    Why didn’t they say? Oh, but they did indeed –
    Said with a murmur when the time was wrong
    Or by a mild refusal to assent
    Or told you plainly but you would not heed.
    Yes, you can hear them now. It hurts. It’s worse
    Than any sneer from any enemy.
    Take this dismay. Lay claim to this mistake.
    Look straight along the lines of this reverse.

    La méprise

    Après la méprise, ta vie fait marche arrière.
    Maintenant tu perçois précisément tes torts
    D’hier, précisément tes torts d’avant-hier,
    Chaque méprise ramenant à pire encore
    Et chaque nuance de ton hypocrisie
    Envers toi-même, et chacune de tes excuses
    Se tiennent fermement sur les lignes de fuite
    Et t’offrent une parfaite visibilité.
    Et quelle illumination. Cette colonnade
    Défile de part et d’autre, tu n’as qu’à attendre.
    Les statues de tes erreurs te frôlent la manche.
    Tu regardes le conte – à rebours, tu déchantes.
    Et ce désenchantement face à ta méprise
    Est aggravé par la vue de ceux qui savaient
    Dès le début où ces méprises conduisaient –
    Ces amis transis qui voyaient surgir la crise.
    Pourquoi ne rien dire ? Ah mais vraiment, ils l’ont fait !
    Ils ont murmuré tout bas au mauvais moment
    Ou alors refusé d’approuver poliment
    Ou bien t’ont parlé franc mais tu n’entendais pas.
    Maintenant tu les entends. Ça fait mal. C’est pire
    Que tous les quolibets d’un quelconque adversaire.
    Admets ce désenchantement. Et ta méprise.
    Fais face aux lignes droites de ta marche arrière.

    I’ll Explain

    It’s something you say at your peril.
    It’s something you shouldn’t contain.
      It’s a truth for the dark and a pillow.
    Turn out the light and I’ll explain.
      It’s the obvious truth of the morning
    Bitten back as the sun turns to rain,
    To the rain, to the dark, to the pillow.
    Turn out the light and I’ll explain.
      It’s what I was hoping to tell you.
    It’s what I was hoping you’d guess.
    It’s what I was hoping you wouldn’t guess
    Or you wouldn’t mind.
    It’s a kind
    Of hopelessness.
    It’s the hope that you hope at your peril.
    It’s the hope that you fear to attain.
      It’s the obvious truth of the evening.
    Turn out the light and I’ll explain.

    Je vais t’expliquer

    C’est une chose qu’on exprime à ses risques et périls.
    Une chose qu’on ne devrait pas taire.
    Une vérité pour la nuit et l’oreiller.
    Éteins la lumière, je vais t’expliquer.
    C’est la claire vérité du petit matin
    Ravalée quand le soleil fait place à la pluie,
    À la pluie, à l’oreiller, enfin à la nuit.
    Éteins la lumière, je vais t’expliquer.
    C’est ce que j’espérais te confier.
    Ce que j’espérais que tu devines.
    Et aussi que tu ne devines pas
    Ou qui te serait égal.
    C’est une espèce
    De désespoir.
    C’est l’espoir qu’on caresse à ses risques et périls.
    C’est l’espoir dont on craint qu’il s’accomplisse.
    C’est la claire vérité du couchant.
    Éteins la lumière, je vais t’expliquer.

    In Paris with You

    Don’t talk to me of love. I’ve had an earful
    And I get tearful when I’ve downed a drink or two.
    I’m one of your talking wounded.
    I’m a hostage. I’m maroonded.
    But I’m in Paris with you.
    Yes I’m angry at the way I’ve been bamboozled
    And resentful at the mess that I’ve been through.
    I admit I’m on the rebound
    And I don’t care where are we bound.
    I’m in Paris with you.
    Do you mind if we do not go to the Louvre,
    If we say sod off to sodding Notre Dame,
    If we skip the Champs Elysées
    And remain here in this sleazy
    Old hotel room
    Doing this and that
    To what and whom
    Learning who you are,
    Learning what I am.
    Don’t talk to me of love. Let’s talk of Paris,
    The little bit of Paris in our view.
    There’s that crack across the ceiling
    And the hotel walls are peeling
    And I’m in Paris with you.
    Don’t talk to me of love. Let’s talk of Paris.
    I’m in Paris with the slightest thing you do.
    I’m in Paris with your eyes, your mouth,
    I’m in Paris with… all points south.
    Am I embarrassing you?
    I’m in Paris with you.

    À Paris avec toi

    Ne me parle pas d’amour. J’en ai ma claque.
    Et je craque quand j’ai bu un coup de trop.
    Je fais partie de ces éclopés loquaces.
    Je suis un otage. Déplaqué.
    Mais je suis à Paris avec toi.
    J’enrage de voir comment j’ai été floué
    Je suis plein de rancœur après tant de gâchis.
    Il est vrai que je cherche con-so-la-ti-on.
      Et ça m’est égal de savoir où nous irons.
    Je suis à Paris avec toi.
    Et le Louvre, si on le laissait tomber,
    Cette fichue Notre Dame, si on s’en fichait,
    Si au lieu des Champs-Élysées
    On préférait cette chambre élimée
    D’un hôtel décrépit
    Et faire et ça et ci
    À qui à quoi
    Apprendre qui tu es
    Apprendre qui je suis.
    Ne me parle pas d’amour. Parlons de Paris,
    Ce petit coin de Paris sous nos yeux.
    Au plafond il y a cette entaille
    Et les parois qui s’écaillent
    Et je suis à Paris avec toi.
    Ne me parle pas d’amour. Parlons de Paris.
    Je suis à Paris avec le moindre de tes gestes.
    Je suis à Paris avec tes lèvres, ton regard,
    Je suis à Paris avec… cap au sud.
    J’espère que je ne te trouble pas ?
    Je suis à Paris avec toi.

    The Milkfish Gatherers

    The sea sounds insincere
    Giving and taking with one hand.
    It stopped a river here last month
    Filling its mouth with sand.
    They drag the shallows for the milkfish fry –
    Two eyes on a glass noodle, nothing more.
    Roused by his vigilant young wife
    The drowsy stevedore
    Comes running barefoot past the swamp
    To meet a load of wood.
    The yellow peaked cap, the patched pink shorts
    Seem to be all his worldly goods.
    The nipa booths along the coast
    Protect the milkfish gatherers’ rights.
    Nothing goes unobserved. My good custodian
    Sprawls in the deckchair through the night.
    Take care, he says, take care –
    Not everybody is a friend.
    And so he makes my life more private still –
    A privacy on which he will attend.
    But the dogs are sly with the garbage
    And the cats ruthless, even with sliced bread,
    As the terns are ruthless among the shoals.
    Men watch the terns, then give the boat its head
    Dragging a wide arc through the blue,
    Trailing their lines,
    Cutting the engine out
    At the first sign.
    A hundred feet away
    Something of value struggles not to die.
    It will sell for a dollar a kilo.
    It weighs two kilos on the line – a prize.
    And the hull fills with a fortune
    And the improbable colours of the sea
    But the spine lives when the brain dies
    In a convulsive misery.
    Rummagers of inlets, scourers of the deep,
    Dynamite men, their bottles crammed with wicks,
    They named the sea’s inhabitants with style –
    The slapped vagina fish, the horse’s dick.

    Pêcheurs de bangus

    La mer aux accents insincères
    Donne puis reprend d’une main.
    Le mois dernier elle entrava un fleuve,
    Obstrua de sable son embouchure.
    Ils raclent les petits fonds pour le frai –
    Riz vermicelle à deux yeux, et c’est tout.
    Éveillé par son épouse aux aguets,
    Le somnolent débardeur
    Rapplique pieds nus le long du marais
    Pour accueillir la cargaison de bois.
    Casquette jaune, short rose rapiécé
    Semblent être tout ce qu’il possède au monde.
    Au long des côtes, les kiosques Nipa
    Gardent les droits des pêcheurs de bangus.
    Rien ne leur échappe. Mon brave guetteur
    Passe la nuit vautré dans le transat.
    Sois prudent, me prévient-il, sois prudent –
    Ils ne sont pas tous bien intentionnés.
    Et ainsi il m’isole toujours plus –
    Surveillant cette intimité.
    Les chiens sont rusés pour les détritus
    Et les chats féroces, même pour du pain de mie,
    Comme sont féroces les sternes pour les bancs.
    Les bateaux scrutent les sternes, vont à plein régime
    Tractant un grand arc dans le bleu,
    Donnant de la ligne,
    Coupant le moteur
    Au tout premier signe.
    À cent pieds de là
    Une chose de valeur lutte pour la vie.
    Elle se vendra pour un dollar le kilo.
    Sur la ligne elle en pèse deux – quel prix !
    La coque regorge d’une fortune,
    Des teintes improbables de la mer ;
    Mais le cerveau meurt quand l’échine vit toujours
    Dans les spasmes et la misère.
    Fouineurs de criques, fourrageurs des tréfonds,
    Dynamiteurs, mèches fourrées dans un goulot,
    Baptisaient la faune marine avec brio –
    Claque-vagin, la Verge de cheval.
    Polillo ‘melts’ means it is far away –
    The smoking island plumed from slash and burn.
    And from its shore, busy with hermit crabs,
    Look to Luzon. Infanta melts in turn.
    The setting sun behind the Sierra Madre
    Projects a sharp blue line across the sky
    And in the eastern glow beyond Polillo
    It looks as if another sun might rise –
    As if there were no night,
    Only a brother evening and a dawn.
    No night! No death! How could these people live?
    How could the pressure lanterns lure the prawns?
    Nothing of value has arrived all day –
    No timber, no rattan. Now after dark,
    The news comes from the sea. They crowd the beach
    And prime a lantern, waiting for the shark.
    The young receive the gills, which they will cook.
    The massive liver wallows on the shore
    And the shark’s teeth look like a row of sharks
    Advancing along a jaw.
    Alone again by spirit light
    I notice something happening on a post.
    Something has burst its skin and now it hangs,
    Hangs for dear life onto its fine brown ghost.
    Clinging exhausted to its former self,
    Its head flung back as if to watch the moon,
    The blue-green veins pulsing along its wings,
    The thing unwraps itself, but falls too soon.
    The ants are tiny and their work is swift –
    The insect-shark is washed up on their land –
    While the sea sounds insincere,
    Giving and taking with one hand.
    At dawn along the seashore come
    The milkfish gatherers, human fry.
    A white polythene bowl
    Is what you need to sort the milkfish by.
    For a hatched fish is a pair of eyes –
    There is nothing more to see.
    But the spine lives when the brain dies
    In a convulsive misery.
    Dire « Polillo fond » c’est dire qu’elle est loin –
    L’île au panache de fumée : « terre brûlée ».
    De sa plage, grouillant de bernard l’ermite,
    On aperçoit Luzon. Infanta fond après.
    La Sierra Madre cache le couchant
    Qui projette au ciel un tracé bleu affilé ;
    Dans la lueur à l’est derrière Polillo
    On croirait qu’un autre soleil va se lever ;
    C’est comme s’il n’y avait pas de nuit
    À peine un soir jumeau et une aurore.
    Sans nuit ! Sans mort ! Comment ces gens y vivent-ils ?
    Comment les lampes trompent-elles les gambas ?
    Rien de valeur n’est échoué aujourd’hui –
    Ni bois d’œuvre, ni rotin. Là c’est la nuit,
    La nouvelle arrive de la mer. Ils foncent sur la plage
    Et amorcent la lampe, attendant le requin.
    Pour les jeunes les ouïes, qu’ils feront cuire.
    Sur la plage l’énorme foie s’étale
    Ses dents semblent une rangée de requins
    Avançant dans la mâchoire.
    À nouveau seul, à la lampe à alcool,
    J’aperçois un drame sur un pilot.
    Quelque chose a mué et là s’accroche, s’accroche
    À toute force à sa fine dépouille brune.
    Épuisée, cramponnée à son ancienne forme,
    Tête reculée comme pour mirer la lune,
    Pulsations de veines bleu-vert le long des ailes,
    La chose se déshabille, mais déjà bascule.
    Les fourmis, toutes petites, travaillent très vite –
    Le requin-insecte échoue sur leur terre –
    La mer aux accents insincères
    Donne puis reprend d’une main.
    À l’aube sur la plage viennent
    Les pêcheurs de bangus, ce frai humain.
    Une écuelle blanche en polyéthylène
    Suffit à trier les bangus.
    Car un alevin c’est deux yeux –
    C’est tout ce qu’on voit de sa chair.
    Mais le cerveau meurt quand l’échine vit toujours
    Dans les spasmes et la misère.

    Jerusalem

    Stone cries to stone,
    Heart to heart, heart to stone,
    And the interrogation will not die
    For there is no eternal city
    And there is no pity
    And there is nothing underneath the sky
    No rainbow and no guarantee –
    There is no covenant between your God and me.
    It is superb in the air.
    Suffering is everywhere
    And each man wears his suffering like a skin.
    My history is proud.
    Mine is not allowed.
    This is the cistern where all wars begin,
    The laughter from the armoured car.
    This is the man who won’t believe you’re what you are.
    This is your fault.
    This is a crusader vault.
    The Brook of Kidron flows from Mea Sh’arim.
    I will pray for you.
    I will tell you what to do.
    I’ll stone you. I shall break your every limb.
    Oh I am not afraid of you
    But maybe I should fear the things you make me do.
    This is not Golgotha.
    This is the Holy Sepulchre,
    The Emperor Hadrian’s temple to a love
    Which he did not much share.
    Golgotha could be anywhere.
    Jerusalem itself is on the move.
    It leaps and leaps from hill to hill
    And as it makes its way it also makes its will.
    The city was sacked.
    Jordan was driven back.
    The pious Christians burned the Jews alive.
    This is a minaret.
    I’m not finished yet.
    We’re waiting for reinforcements to arrive.
    What was your mother’s real name?
    Would it be safe today to go to Bethlehem?
    This is the Garden Tomb.
    No, this is the Garden Tomb.

    Jérusalem

    La pierre appelle la pierre,
    Le cœur le cœur, le cœur la pierre,
    Et les questions seront perpétuelles
    Car il n’est pas d’éternelle cité
    Et pas de pitié
    Et il n’y a rien en-dessous du ciel
    Pas d’arc-en-ciel et aucun acte –
    Entre ton Dieu et moi, il n’y a pas de pacte.
    Partout c’est merveilleux.
    La souffrance est partout
    Chacun porte sa souffrance comme une peau.
    Mon histoire est fierté.
    Mon histoire est prohibée.
    Voici la citerne où les guerres puisent l’eau,
    Et les rires du camion militaire.
    Voici l’homme qui refuse ce que tu es.
    Cette faute t’incombe.
    Les croisés construisirent cette tombe.
    Depuis Mea Sh’arim le Cédron coule à flots.
    Pour toi je dirai des prières
    Je te dirai ce qu’il faut faire.
    Je te lapiderai, te mettrai en lambeaux.
    Oh je n’ai pas peur de toi, mais peut-être
    Devrais-je craindre ce que tu me feras faire.
    Là n’est pas Golgotha.
    Voici le Saint-Sépulcre,
    Le temple qu’Hadrien voue à un rite
    Qu’il n’approuvait pas vraiment.
    Golgotha pourrait être n’importe où.
    La ville même de Jérusalem s’agite.
    Elle saute et saute de mont en mont
    Et chemin faisant elle écrit son testament.
    La ville fut saccagée.
    Le Jourdain fut dévié.
    Les saints chrétiens brûlèrent vifs les Juifs.
    Là on a un minaret.
    Attends que j’aie terminé.
    Nous attendons des renforts conséquents.
    Comment s’appelait ta mère vraiment ?
    Peut-on visiter Bethléem tranquillement ?
    Voici le Tombeau du Jardin.
    Mais non, voici le Tombeau du Jardin.
    I’m Armenian. I am a Copt.
    This is Utopia.
    I came here from Ethiopia.
    This hole is where the flying carpet dropped
    The Prophet off to pray one night
    And from here one hour later he resumed his flight.
    Who packed your bag?
    I packed my bag.
    Where was your uncle’s mother’s sister born?
    Have you ever met an Arab?
    Yes I am a scarab.
    I am a worm. I am a thing of scorn.
    I cry Impure from street to street
    And see my degradation in the eyes I meet.
    I am your enemy.
    This is Gethsemane.
    The broken graves look to the Temple Mount.
    Tell me now, tell me when
    When shall we all rise again?
    Shall I be first in that great body count?
    When shall the tribes be gathered in?
    When, tell me, when shall the Last Things begin?
    You are in error.
    This is terror.
    This is your banishment. This land is mine.
    This is what you earn.
    This is the law of No Return.
    This is the sour dough, this the sweet wine.
    This is my history, this my race
    And this unhappy man threw acid in my face.
    Stone cries to stone,
    Heart to heart, heart to stone.
    These are the warrior archaeologists.
    This is us and that is them.
    This is Jerusalem.
    These are the dying men with tattooed wrists.
    Do this and I’ll destroy your home.
    I have destroyed your home. You have destroyed my home.
    Je suis un Arménien. Je suis un Copte.
    Voici l’Utopie.
    Je suis venu d’Éthiopie.
    C’est dans ce creux qu’un tapis volant transporta
    Un soir le Prophète, qui pria,
    De là encore une heure après il s’envola.
    Qui a fait tes bagages ?
    J’ai fait mes bagages.
    D’où venait la sœur de la mère de ton oncle ?
    Connais-tu quelqu’un d’Arabie ?
    Oui, je suis un scarabée.
    Je suis un ver, une espèce de furoncle.
    D’une rue à l’autre je dénonce la Honte
    Et vois mon infamie dans des yeux de rencontre.
    Je suis ton ennemi.
    Voici Gethsémani.
    Fixant le Mont du Temple, les tombes profanées.
    Dis-moi là, dis-moi encore
    Quand serons-nous ressuscités ?
    Serai-je premier de ce décompte des corps ?
    Quand viendra la réunion des tribus ?
    Quand, dis-moi, de la Fin verra-t-on le début ?
    Tu es dans l’erreur.
    Voici la terreur.
    Voici ton exil. Ici c’est à nous.
    Voici tes ressources.
    Là, la loi du Sans-Retour.
    Voici la pâte aigre, voici le vin doux.
    Voici mon histoire et voici ma race
    Ce malheureux m’a jeté l’acide à la face.
    La pierre appelle la pierre,
    Le cœur le cœur, le cœur la pierre,
    Voici les archéologues guerriers.
    Nous voici et les voilà.
    Car Jérusalem c’est ça.
    Voici les mourants aux poignets tatoués.
    Fais cela et je détruirai ta terre.
    Ta terre, je l’ai détruite. Tu as détruit ma terre.

    For Andrew Wood

    What would the dead want from us
    Watching from their cave?
    Would they have us forever howling?
    Would they have us rave
    Or disfigure ourselves, or be strangled
    Like some ancient emperor’s slave?
    None of my dead friends were emperors
    With such exorbitant tastes
    And none of them were so vengeful
    As to have all their friends waste
    Waste quite away in sorrow
    Disfigured and defaced.
    I think the dead would want us
    To weep for what they have lost.
    I think that our luck in continuing
    Is what would affect them most.
    But time would find them generous
    And less self-engrossed.
    And time would find them generous
    As they used to be
    And what else would they want from us
    But an honoured place in our memory,
    A favourite room, a hallowed chair,
    Privilege and celebrity?
    And so the dead might cease to grieve
    And we might make amends
    And there might be a pact between
    Dead friends and living friends.
    What our dead friends would want from us
    Would be such living friends.

    Pour Andrew Wood

    Que voudraient de nous les morts,
    Du caveau où ils nous guettent ?
    Voudraient-ils que nous pleurions sans arrêt ?
    Voudraient-ils nous entendre divaguer
    Ou nous défigurer, nous laisser étrangler
    Comme avant l’esclave pour l’empereur ?
    Aucun de mes amis morts n’était empereur
    Aux penchants aussi outranciers
    Et aucun n’avait assez de rancœur
    Pour souhaiter à ses amis de languir
    Languir tout à fait de malheur
    Défigurés et déformés.
    Je crois que les morts voudraient
    Que nous pleurions ce qu’ils ont dû laisser.
    Je crois que c’est notre chance de continuer
    Qui plus encore les toucherait.
    Le temps, pourtant, les verrait magnanimes
    Et moins égoïstes.
    C’est vrai le temps les verrait magnanimes
    Tout comme ils l’étaient avant
    Que voudraient-ils d’autre de nous
    Qu’une place d’honneur dans notre souvenir,
    Une pièce choisie, une chaise sacrée,
    Privilège et célébrité ?
    Ainsi les morts pourraient cesser leur deuil
    Et nous pourrions faire amende honorable,
    Et puis conclure un pacte
    Entre amis morts et vivants.
    Ce que voudraient de nous nos amis morts –
    De tels amis vivants.

    Out of the East

    Out of the South came Famine.
    Out of the West came Strife.
    Out of the North came a storm cone
    And out of the East came a warrior wind
    And it struck you like a knife.
    Out of the East there shone a sun
    As the blood rose on the day
    And it shone on the work of the warrior wind
    And it shone on the heart
    And it shone on the soul
    And they called the sun – Dismay.
    And it’s a far cry from the jungle
    To the city of Phnom Penh
    And many try
    And many die
    Before they can see their homes again
    And it’s a far cry from the paddy track
    To the palace of the King
    And many go
    Before they know
    It’s a far cry.
    It’s a war cry.
    Cry for the war that can do this thing.
    A foreign soldier came to me
    And he gave me a gun
    And he predicted victory
    Before the year was done.
    He taught me how to kill a man.
    He taught me how to try.
    But he forgot to say to me
    How an honest man should die.
    He taught me how to kill a man
    Who was my enemy
    But never how to kill a man
    Who’d been a friend to me
    You fought the way a hero fights –
    You had no head for fear
    My friend, but you are wounded now
    And I’m not allowed to leave you here
    Alive.
    Out of the East came Anger
    And it walked a dusty road

    Depuis l’Est

    Depuis le Sud vint la Famine.
    Depuis l’Ouest vinrent les Conflits
    Depuis le Nord vint la tornade
    Et de l’Est vint un vent guerrier
    Et il vous frappa comme une dague.
    Depuis l’Est un soleil brillait
    Lorsque le sang se levait sur le jour
    Il brillait sur l’œuvre du vent guerrier
    Et il brillait sur les cœurs
    Et il brillait sur les âmes
    Ce soleil ils le désignaient – Douleur.
    Et il y a loin de la jungle
    À la ville de Phnom Penh
    Et beaucoup s’y risquent
    Et beaucoup en crèvent
    Sans avoir revu les leurs
    Et il y a loin de la piste du riz
    Au palais du roi
    Et beaucoup y vont
    Sans comprendre
    Que c’est autre chose.
    Que c’est la guerre la cause.
    Pleurez sur la guerre qui sait faire ça.
    Un étranger armé s’est approché,
    Il m’a donné un pétard
    Il a prédit la victoire
    Avant la fin de l’année.
    Il m’a appris à tuer un homme
    Il m’a appris à m’appliquer
    En oubliant de m’expliquer
    Comment doit mourir un type bien.
    Il m’a appris à tuer cet homme
    Qui était mon ennemi
    Mais pas comment tuer celui
    Qui avait été mon ami
    Tu t’es battu avec ardeur –
    Tu ne connaissais pas la peur
    L’ami, mais là tu es blessé
    Et je n’ai pas le droit de te laisser
    En vie.
    Depuis l’Est vint la Colère
    Sur un chemin de poussière
    And it stopped when it came to a river bank
    And it pitched a camp
    And it gazed across
    To where the city stood
    When
    Out of the West came thunder
    But it came without a sound
    For it came at the speed of the warrior wind
    And it fell on the heart
    And it fell on the soul
    And it shook the battleground
    And it’s a far cry from the cockpit
    To the foxhole in the clay
    And we were a
    Coordinate
    In a foreign land
    Far away
    And it’s a far cry from the paddy track
    To the palace of the King
    And many try
    And they ask why
    It’s a far cry.
    It’s a war cry.
    Cry for the war that can do this thing.
    Next year the army came for me
    And I was sick and thin
    And they put a weapon in our hands
    And they told us we would win
    And they feasted us for seven days
    And they slaughtered a hundred cattle
    And we sang our songs of victory
    And the glory of the battle
    And they sent us down the dusty roads
    In the stillness of the night
    And when the city heard from us
    It burst in a flower of light.
    The tracer bullets found us out.
    The guns were never wrong
    And the gunship said Regret
    The words of your victory song.
    Out of the North came an army
    And it was clad in black
    And out of the South came a gun crew
    With a hundred shells
    Elle marche jusqu’à la rive
    Et installe une base arrière
    Et elle a braqué son regard
    Là où s’étendait la ville
    Et alors…
    Depuis l’Ouest vint le tonnerre
    Mais il arriva sans bruit
    Car il vint aussi vite que le vent guerrier
    Et il foudroya les cœurs
    Et il foudroya les âmes
    Et il fit trembler le champ de bataille
    Et il y a loin d’un cockpit
    Au trou creusé dans l’argile
    Et nous n’étions
    Qu’une coordonnée
    Sur un sol étranger
    Au loin
    Et il y a loin de la piste du riz
    Au palais du roi
    Et beaucoup s’y risquent
    Avant de se dire
    Que c’est autre chose.
    Que c’est la guerre la cause.
    Pleurez sur la guerre qui sait faire ça.
    L’année d’après c’était l’armée
    J’étais malade et décharné
    On nous a fourni un pétard
    On nous a promis la victoire
    Sept jours durant ce fut ripaille
    Ils ont tué cent têtes de bétail
    Et nous chantions à la victoire,
    À la gloire de la bataille
    Et sur les chemins de poussière
    Dans la nuit immobile ils nous poussèrent.
    Et lorsque la ville a de nos nouvelles
    Elle resplendit en gerbes d’étincelles
    Et les balles traçantes nous trouvaient
    Les fusils n’étaient pas en reste
    L’hélico disait Ravalez
    Ravalez vos chants de conquête.
    Depuis le Nord une troupe est venue
    Elle était de noir vêtue
    Depuis le Sud vint une bande armée
    Avec cent obus
    And a howitzer
    And we walked in black along the paddy track
    When
    Out of the West came napalm
    And it tumbled from the blue
    And it spread at the speed of the warrior wind
    And it clung to the heart
    And it clung to the soul
    As napalm is designed to do
    And it’s a far cry from the fireside
    To the fire that finds you there
    In the foxhole
    By the temple gate
    The fire that finds you everywhere
    And it’s a far cry from the paddy track
    To the palace of the King
    And many try
    And they ask why
    It’s a far cry.
    It’s a war cry.
    Cry for the war that can do this thing.
    My third year in the army
    I was sixteen years old
    And I had learnt enough, my friend,
    To believe what I was told
    And I was told that we would take
    The city of Phnom Penh
    And they slaughtered all the cows we had
    And they feasted us again
    And at last we were given river mines
    And we blocked the great Mekong
    And now we trained our rockets on
    The landing-strip at Pochentong.
    The city lay within our grasp.
    We only had to wait.
    We only had to hold the line
    By the foxhole, by the temple gate
    When
    Out of the West came clusterbombs
    And they burst in a hundred shards
    And every shard was a new bomb
    And it burst again
    Upon our men
    As they gasped for breath in the temple yard.
    Et un obusier,
    En noir on a pris la piste du riz
    Et alors…
    Depuis l’Ouest vint le napalm
    Il tombait du bleu du ciel
    Il se répandit vite comme un vent guerrier
    Et il accrochait les cœurs
    Et il accrochait les âmes –
    C’est ça la raison d’être du napalm
    Il y a loin de la cheminée
    Au feu qui vous trouve là
    Tapi dans le trou
    Près des portes du temple
    Ce feu qui vous trouve partout
    Et il y a loin de la piste du riz
    Au palais du roi
    Et beaucoup s’y risquent
    Avant de se dire
    Que c’est autre chose.
    Que c’est la guerre la cause.
    Pleurez sur la guerre qui sait faire ça.
    Trois ans dans l’armée
    Et j’avais seize ans
    Et j’avais déjà bien appris,
    L’ami, à croire ce qu’on me dit
    On me dit qu’on allait sans peine
    Conquérir ensemble Phnom Penh
    Nos derniers veaux ont été abattus
    Ce fut ripaille une fois de plus
    Enfin on reçut des mines fluviales
    Pour condamner le grand Mékong
    Nous voici, roquettes braquées
    Sur l’aérodrome Pochentong.
    La ville est à notre portée.
    Et on n’a plus qu’à attendre.
    Et on n’a plus qu’à défendre
    Près de notre trou, près du temple
    Et alors…
    De l’Ouest vinrent des bombes à fragmentation
    Et elles firent cent éclats
    Et chaque éclat faisait une autre bombe
    Et elle éclata encore
    Sur la tête de nos gars
    Asphyxiés dans la cour du temple.
    Out of the West came a new bomb
    And it sucked away the air
    And it sucked at the heart
    And it sucked at the soul
    And it found a lot of children there
    And it’s a far cry from the temple yard
    To the map of the general staff
    From the grease pen to the gasping men
    To the wind that blows the soul like chaff
    And it’s a far cry from the paddy track
    To the palace of the King
    And many go
    Before they know
    It’s a far cry.
    It’s a war cry.
    Cry for the war that has done this thing.
    A foreign soldier came to me
    And he gave me a gun
    And the liar spoke of victory
    Before the year was done.
    What would I want with victory
    In the city of Phnom Penh?
    Punish the city! Punish the people!
    What would I want but punishment?
    We have brought the King home to his palace.
    We shall leave him there to weep
    And we’ll go back along the paddy track
    For we have promises to keep.
    For the promise made in the foxhole,
    For the oath in the temple yard,
    For the friend I killed on the battlefield
    I shall make that punishment hard.
    Out of the South came Famine.
    Out of the West came Strife.
    Out of the North came a storm cone
    And out of the East came a warrior wind
    And it struck you like a knife.
    Out of the East there shone a sun
    As the blood rose on the day
    And it shone on the work of the warrior wind
    And it shone on the heart
    And it shone on the soul
    And they called the sun Dismay, my friend,
    They called the sun – Dismay.
    Depuis l’Ouest vint une autre bombe
    Et elle avala tout l’air
    Et elle avala les cœurs
    Et elle avala les âmes
    Et trouva beaucoup d’enfants là
    Il y a loin de la cour du temple
    À la carte d’état-major,
    Du crayon gras aux gars qui s’asphyxient
    Au vent qui souffle l’âme comme ivraie
    Et il y a loin de la piste du riz
    Au palais du roi
    Et beaucoup y vont
    Sans comprendre
    Que c’est autre chose.
    Que c’est la guerre la cause.
    Pleurez sur la guerre qui sait faire ça.
    Un étranger armé s’est approché,
    Il m’a donné un pétard
    Le fourbe a prédit la victoire
    Avant la fin de l’année.
    À quoi servirait la victoire
    Dans la ville de Phnom Penh ?
    Punir la ville ! Toujours punir !
    Et que voudrais-je d’autre que leur peine ?
    Nous avons remis notre roi en son palais.
    Nous le laisserons gémir
    Et nous repartirons sur la piste du riz
    Pour les promesses que nous avons à tenir.
    Pour la promesse faite dans le trou,
    Le serment de la cour du temple,
    Pour l’ami tué au champ de bataille
    Le châtiment sera impitoyable.
    Depuis le Sud vint la Famine.
    Depuis l’Ouest vinrent les Conflits.
    Depuis le Nord vint la tornade
    Et de l’Est vint un vent guerrier
    Et il vous frappa comme une dague.
    Depuis l’Est un soleil brillait
    Lorsque le sang se levait sur le jour
    Il brillait sur l’œuvre du vent guerrier
    Et il brillait sur les cœurs
    Et il brillait sur les âmes
    Ce soleil ils le désignaient Douleur, l’ami,
    Ce soleil ils le désignaient – Douleur.

    Blood and Lead

    Listen to what they did.
    Don’t listen to what they said.
    What was written in blood
    Has been set up in lead.
    Lead tears the heart.
    Lead tears the brain.
      What was written in blood
    Has been set up again.
      The heart is a drum.
    The drum has a snare.
    The snare is in the blood.
    The blood is in the air.
    Listen to what they did.
    Listen to what’s to come.
    Listen to the blood.
    Listen to the drum.

    Sang et Plomb

    Entendez ce qu’ils ont fait.
    Pas ce qu’ils ont dit.
    Le pacte écrit dans le sang
    S’inscrit dans le plomb.
    Le plomb déchire le cœur,
    Il déchire la cervelle.
    Le pacte écrit dans le sang
    S’inscrit de plus belle.
    Le cœur est un tambour.
    Le tambour est un piège clair.
    Le piège clair est dans le sang
    Et le sang est dans l’air.
    Entendez ce qu’ils ont fait.
    Entendez ce qui se trame.
    Entendez le sang.
    Entendez le tambour.

    The Ballad of the Imam and the Shah
    An Old Persian Legend
    To C.E.H.

    It started with a stabbing at a well
    Below the minarets of Isfahan.
    The widow took her son to see them kill
    The officer who’d murdered her old man.
    The child looked up and saw the hangman’s work –
    The man who’d killed his father swinging high.
    The mother said : ‘My child, now be at peace.
    The wolf has had the fruits of all his crime.’
    From felony to felony to crime
    From robbery to robbery to loss
    From calumny to calumny to spite
    From rivalry to rivalry to zeal
    All this was many centuries ago –
    The kind of thing that couldn’t happen now –
    When Persia was the empire of the Shah
    And many were the furrows on his brow.
    The peacock the symbol of his throne
    And many were its jewels and its eyes
    And many were the prisons in the land
    And many were the torturers and spies.
    From tyranny to tyranny to war
    From dynasty to dynasty to hate
    From villainy to villainy to death
    From policy to policy to grave
    The child grew up a clever sort of chap
    And he became a mullah, like his dad –
    Spent many years in exile and disgrace
    Because he told the world the Shah was bad.
    ‘Believe in God, ’ he said, ‘believe in me.
    Believe me when I tell you who I am.
    Now chop the arm of wickedness away.
    Hear what I say. I am the great Imam.’
    From heresy to heresy to fire
    From clerisy to clerisy to fear
    From litany to litany to sword
    From fallacy to fallacy to wrong
    And so the Shah was forced to flee abroad.
    The Imam was the ruler in his place.
    He started killing everyone he could
    To make up for the years of his disgrace.

    La ballade de l’imam et du shah
    Une vieille légende persane
    Pour C.E.H.

    Tout commença lors d’un meurtre près d’un puits
    Au-dessous des minarets d’Ispahan.
    La veuve amena son fils voir exécuter
    L’officier, assassin de sa moitié.
    L’enfant leva les yeux sur l’œuvre du bourreau –
    Le tueur de son père suspendu là-haut.
    « Mon enfant » dit la mère, « sois en paix désormais.
    Le loup a récolté tous les fruits de son crime ».
    De forfait en forfait au crime
    De larcin en larcin jusqu’à la perte
    De perfidie en perfidie jusqu’au dépit
    De jalousie en jalousie au zèle
    Voilà des siècles que tout cela se passa –
    Le genre de choses qu’on ne pourrait plus voir –
    À l’époque où la Perse était l’empire du shah
    Dont nombreux furent les sillons de son front.
    Le paon était le symbole de son pouvoir :
    Et foisonnants, ses joyaux et ses yeux
    Et foisonnantes, les prisons sur ces terres
    Foisonnants, les espions et tortionnaires.
    De tyrannie en tyrannie jusqu’à la guerre
    De dynastie en dynastie jusqu’à la haine
    De vilenie en vilenie jusqu’à la mort
    De calculs en calculs jusqu’au tombeau
    L’enfant grandissant s’avéra plutôt malin
    Il fut mollah, tout comme son papa –
    Il languit longtemps en exil et en disgrâce
    Pour avoir dit tout haut du mal du shah.
    « Croyez en Dieu », dit-il, « croyez en moi.
    Croyez-moi lorsque je dis qui je suis.
    Coupez donc le bras de la malveillance.
    Entendez-moi, je suis le grand imam ».
    D’hérésie en hérésie jusqu’au feu
    De cléricat en cléricat jusqu’à la peur
    De litanies en litanies au glaive
    De mensonge en mensonge jusqu’au mal
    Ainsi le shah a fui à l’étranger.
    L’imam s’est mis à régner à sa place.
    Il se mit à tuer à tour de bras
    Pour venger les années de sa disgrâce.
    And when there were no enemies at home
    He sent his men to Babylon to fight.
    And when he’d lost an army in that way
    He knew what God was telling him was right.
    From poverty to poverty to wrath
    From agony to agony to doubt
    From malady to malady to shame
    From misery to misery to fight
    He sent the little children out to war.
    They went out with his portrait in their hands.
    The desert and the marshes filled with blood.
    The mothers heard the news in Isfahan.
    Now Babylon is buried under dirt.
    Persepolis is peeping through the sand.
    The child who saw his father’s killer killed
    Has slaughtered half the children in the land.
    From felony
    To robbery
    To calumny
    To rivalry
    To tyranny
    To dynasty
    To villainy
    To policy
    To heresy
    To clerisy
    To litany
    To fallacy
    To poverty
    To agony
    To malady
    To misery –
    The song is yours. Arrange it as you will.
    Remember where each word fits in the line
    And every combination will be true
    And every permutation will be fine :
    From policy to felony to fear
    From litany to heresy to fire
    From villainy to tyranny to war
    From tyranny to dynasty to shame
    From poverty to malady to grave
    From malady to agony to spite
    From agony to misery to hate
    From misery to policy to fight !
    Et lorsqu’il ne restait plus d’ennemis chez lui
    Il envoya ses hommes se battre à Babylone.
    Et lorsqu’une armée entière y eut succombé,
    Il savait que son Dieu lui disait vrai.
    De misère en misère à la colère
    De souffrance en souffrance jusqu’au doute
    De maladie en maladie jusqu’à la honte
    De malheur en malheur jusqu’au combat
    Il envoya combattre les petits enfants.
    Ils s’en allèrent son portrait dans les mains.
    Désert et marais s’emplissaient de sang.
    Les mères l’ont appris à Ispahan.
    Babylone est désormais sous la boue.
    Persépolis dépasse à peine du sable.
    L’enfant qui vit tuer le tueur de son père
    A fauché la moitié des enfants du pays.
    Du forfait
    Au larcin
    À la perfidie
    À la jalousie
    À la tyrannie
    À la dynastie
    À la vilenie
    Aux calculs
    À l’hérésie
    Au cléricat
    À la litanie
    Au mensonge
    À la misère
    À la souffrance
    À la maladie
    Au malheur –
    La chanson est à vous. Vous pouvez l’arranger.
    Rappelez-vous la place des mots dans le vers
    Et chaque combinaison sera vraie
    Et chaque permutation sera bien :
    De calculs en forfait jusqu’à la peur
    De litanie en hérésie au feu
    De vilenie en tyrannie jusqu’à la guerre
    De tyrannie en dynastie jusqu’à la honte
    De misère en maladie à la tombe
    De maladie en souffrance jusqu’au dépit
    De souffrance en malheur jusqu’à la haine
    De malheur en calculs jusqu’au combat !

    I Saw a Child

    I saw a child with silver hair.
    Stick with me and I’ll take you there.
    Clutch my hand.
    Don’t let go.
    The fields are mined and the wind blows cold.
    The wind blows through his silver hair.
    The Blue Vein River is broad and deep.
    The branches creak and the shadows leap.
    Clutch my hand.
    Stick to the path.
    The fields are mined and the moon is bright.
    I saw a child who will never sleep.
    Far from the wisdom of the brain
    I saw a child grow old in pain.
      Clutch my hand.
    Stay with me.
    The fields are mined by the enemy.
    Tell me we may be friends again.
      Far from the wisdom of the blood
    I saw a child reach from the mud.
    Clutch my hand.
    Clutch my heart.
    The fields are mined and the moon is dark.
    The Blue Vein River is in full flood.
    Far from the wisdom of the heart
    I saw a child being torn apart.
    Is this you ?
    Is this me ?
    The fields are mined and the night is long.
    Stick with me when the shooting starts.

    J’ai vu un môme

    J’ai vu un môme aux cheveux argentés.
    Serre-moi de près, je t’y mènerai.
    Attrape ma main.
      Tiens-la bien.
      Les champs sont minés, le vent est glacé.
    Il souffle dans ses cheveux argentés.
    La Blue Vein River est large et profonde.
    Les branches crissent et les ombres bondissent.
    Attrape ma main.
      Ne t’écarte pas du chemin.
      Les champs sont minés et claire est la lune.
    J’ai vu un môme, il ne dormira plus.
    Loin de la sagesse de la pensée
    J’ai vu un môme vieillir supplicié.
    Attrape ma main.
      Reste avec moi.
    Tous les champs sont minés par l’ennemi.
    Dis-moi qu’à nouveau nous serons amis.
    Loin de la sagesse du sang qui coule
    J’ai vu la main d’un môme dans la boue.
    Attrape ma main.
      Attrape mon cœur.
    Les champs sont minés et sombre est la lune.
    La Blue Vein River est en pleine crue.
    Loin de la sagesse du cœur qui bat
    J’ai vu un enfant être déchiré.
    Est-ce vraiment toi ?
    Est-ce vraiment moi ?
    Longue est la nuit et les champs sont minés
    Serre-moi de près quand ils vont tirer.

    Cut-Throat Christ or the New Ballad of the Dosi Pares

    Oh the Emperor sat on an ivory throne
    And his wives were fat and all their jewels shone
    And the Emperor said : It’s plain to see
    Christ was an emperor just like me.
    Well the rich have a Christ and he’s nobody’s fool
    And he pays for their kids to go to convent school
    And their momma drives them home to tea.
    She says : Christ is a rich bitch just like me.
    But I say :
    I say he sold his body to some foreign queer
    And he sold his blood for just a case of beer
    And he sold his soul to the fraternity.
    Christ became a cut-throat, just like me.
    There’s a Christ for a whore and a Christ for a punk,
    A Christ for a pickpocket and a drunk.
    There’s a Christ for every sinner but one thing there aint –
    There aint no Christ for any cut-price saint.
    Well I was casting for fish by the North Harbour Pier
    When this guy called Jesus says to me : Come here –
    If you want to join the fraternity,
    Lay down your nets and you can follow me.
    So I left my nets and I left my line
    And I followed my Jesus to the Quiapo shrine
    And he told me many stories of his enemy –
    General Ching of the EPD
    And I swore to the Black Nazarene there and then
    I would go out and kill one of the general’s men
    And when I brought my beinte-nuebe for the boss to see
    That guy called Jesus he was proud of me.
    Oh the Emperor sat on an ivory throne.
    He had twelve brave peers and he loved each one.
    We were twelve disciples and our strength was proved
    But I was the disciple whom Jesus loved.
    There’s a Christ for a whore and a Christ for a punk,
    A Christ for a pickpocket and a drunk.
    There’s a Christ for every sinner but one thing there aint –
    There aint no Christ for any cut-price saint.
    Well Jesus was a drinker as you might expect.
    We got through plenty stainless and a few long necks
    And then Jesus got mad as mad can be.
    He said : One of you punks is gonna squeal on me –

    Christ Coupe-Jarret ou la nouvelle ballade des Dosi Pares

    Ah l’empereur trônait sur un siège d’ivoire
    Ses épouses grasses arboraient leurs brillants
    Et l’empereur disait : force est de croire
    Que Christ était empereur tout comme moi.
    Oui les riches ont un Christ loin d’être taré
    Qui paie l’école au couvent à leurs mômes
    Leur môman les ramène à l’heure du goûter :
    Christ est une garce à pognon, tout comme moi.
    Mais moi, je dis :
    Il a vendu son corps à une tante étrangère
    Vendu son sang pour une caisse de bière
    Vendu son âme à la fraternité.
    Christ est comme moi, un coupe-jarret.
    Y a le Christ des putains et celui des vauriens,
    Le Christ des pickpockets et celui des buveurs.
    Y a bel et bien un Christ pour chacun des pêcheurs –
    Sauf que, sauf qu’y a pas de Christ pour un saint de rien.
    À North Harbour Pier je lance mes filets
    Et ce mec nommé Jésus me dit : Viens ici –
    Si tu espères rejoindre la fraternité,
    Pose là tes filets et tu pourras me suivre.
    J’ai donc posé mes filets et ma ligne, dispo
    Et suivi mon Jésus à l’autel Quiapo
    Et il m’a dit plein d’histoires sur son rival –
    Le général Ching de la police locale
    Sur le champ j’ai juré au Nazaréen Noir
    D’aller tuer un des hommes du général
    Et quand j’ai montré au patron ma beinte-nuebe
    Ce mec-là dit Jésus, il était fier de moi.
    Ah l’empereur trônait sur un siège d’ivoire.
    Il avait douze pairs et il aimait chacun.
    Douze disciples, on avait fait nos preuves
    Mais j’étais le disciple que Jésus aimait.
    Y a le Christ des putains et celui des vauriens,
    Le Christ des pickpockets et celui des buveurs.
    Y a bel et bien un Christ pour chacun des pêcheurs –
    Sauf que, sauf qu’y a pas de Christ pour un saint de rien.
    Mais ce Jésus buvait, comme vous vous en doutez.
    On buvait beaucoup de gin et pas mal de bières
    Et puis Jésus piquait colère sur colère
    Disant : l’un de vous, nullards, va me balancer –
    Now that General Ching has put a price on my head
    With disciples like you I’m as good as dead –
    There’s one who will betray me to the EPD.
    We said : Tell me boss, tell me boss, is it me ?
    But there wasn’t the leisure and there wasn’t the time
    To find out from Jesus who would do this crime
    For a shot rang out and we had to flee
    From General Ching and half the military.
    Oh the Emperor sat on an ivory throne
    And out of twelve brave peers there was just one bad one
    And Christ had twelve disciples and they loved him so
    But one out of twelve is just the way things go.
    There’s a Christ for a whore and a Christ for a punk,
    A Christ for a pickpocket and a drunk.
    There’s a Christ for every sinner but one thing there aint –
    There aint to Christ for any cut-price saint.
    Well I ran like crazy and I ran like fuck
    And for the next three days I did my best to duck
    And then I made my way back to the EPD.
    I said : the General said he had a job for me.
    But the General he saw me and his face grew grim.
    He said : watch it, guys, don’t stand too close to him –
    That’s our old friend Judas and he wants his fee
    But the guy called Jesus – he is roaming free !
    I said : what’s the deal ? He said : we killed him, sure ;
    We filled him full of what we had and then some more ;
    We dumped him back in Tondo for his Momma to see
    And now he’s resurrected with a one-two-three !
    I said : General Ching, if what you say is true
    I’m gonna need some protection outa you.
    He said : just pay him off now and let me be –
    We don’t protect a mediocrity.
    ‘Cos the Emperor sat on an ivory throne,
    But that was long ago and now the Emperor’s gone
    And this guy called Jesus he is something new
    You crucify him once and he comes back for you.
    We’ve dumped him in the Pasig, we’ve thrown him in the Bay,
    We’ve nixed him in the cogon by the Superhighway,
    We’ve chopped him into pieces and we’ve spread him around
    But three days later he is safe and he is sound.
    There’s a Christ for a whore, a Christ for a punk,
    A Christ for a pickpocket and a drunk.
    Ce général Ching, il a mis ma tête à prix
    Avec des types comme vous je suis fini –
    Y en a un qui va me lourder à l’EPD.
    On dit : dis-moi chef, dis-moi chef, est-ce moi, dis ?
    Seulement on n’avait ni le temps ni le loisir
    D’apprendre de Jésus qui commettrait ce crime
    Car un coup a résonné et on a dû fuir
    Le général Ching et la moitié des soldats.
    Ah l’empereur trônait sur un siège d’ivoire
    Des douze braves pairs un seul était mauvais
    Christ avait douze disciples qui l’adoraient,
    Mais un sur les douze, ainsi va la vie.
    Y a le Christ des putains et celui des vauriens,
    Le Christ des pickpockets et celui des buveurs.
    Y a bel et bien un Christ pour chacun des pêcheurs –
    Sauf que, sauf qu’y a pas de Christ pour un saint de rien.
    Alors j’ai couru comme un fou, comme un perdu,
    Les trois jours suivants j’ai esquivé comme j’ai pu
    Puis j’ai rebroussé chemin jusqu’à l’EPD.
    Le général m’a promis un job, je leur dis.
    Mais le général me voit et il s’assombrit.
    Il leur dit, gare à vous, n’approchez pas de lui –
    Voici notre ami Judas et il veut son blé
    Mais le mec dit Jésus – il court en liberté !
    Je fais, c’est quoi ce truc ? Et lui : on l’a eu, sûr,
    On l’a rempli de ce qu’on a et encore plus,
    Et jeté à Tondo, qu’elle le voie, sa môman –
    Il a ressuscité deux temps trois mouvements !
    Puis : Général Ching, si ce que vous dites est vrai
    Je vais avoir besoin de votre protection.
    Lui : donnez-lui sa paie et fichez-moi la paix –
    Nous ne protégerons pas une demi-portion.
    Car l’empereur trônait sur un siège d’ivoire,
    Mais c’était autrefois et l’empereur n’est plus
    Et ce mec appelé Jésus c’est du nouveau
    On le crucifie une fois, il revient te voir.
    On l’a flanqué dans le Pasig, on l’a jeté dans la Baie,
    Laissé dans la luzerne au bord de la Superhighway,
    On l’a découpé en morceaux et on l’a éparpillé –
    Le voilà sain et sauf trois jours après.
    Y a le Christ des putains et celui des vauriens,
    Le Christ des pickpockets et celui des buveurs.
    There’s a Christ for every sinner, but one thing there aint –
    There aint no Christ for any cut-price saint.
    Now — Manila’s not the place for a defenseless thing.
    You either go with Jesus or with General Ching.
    And I’d been with both and after what I’d been
    I knew my only hope was — the Black Nazarene.
    So I go barefoot down to Quiapo and the streets are packed
    And they’re carrying the Nazarene on their backs
    And just one step and it’s plain to see
    That Christ will crush them to eternity –
    The Christ of the Aztecs, the Juggernaut God,
    The Christ of the Thorn and the Christ of the Rod
    And they’re carrying the Christ along two lengths of rope
    Cos the Cut-Throat Christ’s a cut-throat’s only hope
    And there’s the man who killed the Carmelites, the Tad-tad gang,
    The man who sells the armalites in Alabang
    And General Ching, the EPD, the senatorial bets,
    The Twelve Disciples and the drum majorettes,
    The Emperor Charlemagne, the rich bitch and the queer,
    The guy called Jesus by the North Harbour Pier
    And they’re coming down to Quiapo and they’ve all made a vow
    To wipe the sweat from the Black Nazarene’s brow.
    Oh the Emperor sat on an ivory throne
    But in a cut-throat world a man is on his own
    And what I’ve got is what you see.
    Cut-throat Christ – don’t turn your back on me.
    Y a bel et bien un Christ pour chacun des pêcheurs –
    Sauf que, sauf qu’y a pas de Christ pour un saint de rien.
    Manille c’est mauvais pour un gars sans défense.
    Soit tu suivras Jésus soit le général Ching.
    J’ai suivi les deux et après l’expérience
    Mon seul espoir était – le Noir Nazaréen.
    Pieds nus donc à Quiapo, dans les rues bondées
    C’est sur leurs dos qu’ils portent le Nazaréen
    Et au tout premier pas on est vite éclairé,
    Le Christ les écrasera pour l’éternité –
    Oui, le Christ des Aztèques et le Dieu Mastoc
    Le Christ des épines et puis le Christ d’estoc
    Ils transportent le Christ sur deux longues cordées :
    Christ Coupe-Jarret, espoir des coupe-jarrets
    Y a le gang Tad-Tad, le tueur des Carmélites,
    À Alabang celui qui vend les Armalite
    Et Ching, l’EPD, les sénateurs qui parient,
    Les Douze Pairs, les majorettes à képi,
    Charlemagne, cette garce à pognon et la tante,
    Le mec dit Jésus sur North Harbour Pier –
    Ils foncent sur Quiapo, ayant tous juré
    D’essuyer la sueur du Nazaréen Noir.
    Ah l’empereur trônait sur un siège d’ivoire
    Mais dans un monde coupe-jarret on est seul
    Et tout ce que j’ai, vous le voyez là.
    Ah Christ Coupe-Jarret – ne m’abandonne pas !

    (Untitled)

    What you need for poetry is a body and a voice. It doesn’t have to be a great body or a great voice. But it ought ideally to be your body, and it ought to be your voice.
    The parent helps the child discover what may be done with its lips and its limbs. This is the first poetry.
    A sort of night then falls – a melancholy mercy – after which the initiation is mysteriously forgotten. This is the primal erasure.
    The remainder of our lives is spent in recapturing that initial sense of discovery. This is the second poetry.
    But the wisdom of the age has forbidden us the use of our lips and our limbs. This wisdom is the enemy of poetry.

    (Sans titre)

    Ce qu’il vous faut en poésie, c’est un corps et une voix. Pas besoin d’un corps extra ni d’une voix superbe. Mais il faudrait vraiment que ce corps soit le vôtre, et que la voix soit votre voix.
    Un parent aide l’enfant à découvrir ce qu’on peut faire de ses lèvres et de ses membres. C’est la poésie première.
    Et puis tombe une espèce de nuit – manne mélancolique – après quoi curieusement l’initiation s’évanouit. C’est le premier effacement.
    On passe le restant de ses jours à reconquérir cet instinct primitif de découvreur. C’est la poésie seconde.
    Sauf que la sagesse du moment a banni l’usage de nos lèvres et de nos membres. Cette sagesse ennemie de toute poésie.

    Yellow Tulips : Poems 1968-2011 (2012)

    Let’s Go Over it All Again

    … Some people are like that.
    They split up and then they think:
    Hey, maybe we haven’t hurt each other to the uttermost.
    Let’s meet up and have a drink.
    Let’s go over it all again.
    Let’s rake over the dirt.
    Let me pick that scab of yours.
    Does it hurt.
    Let’s go over what went wrong –
    How and why and when.
    Let’s go over what went wrong
    Again and again.
    We hurt each other badly once.
    We said a lot of nasty stuff.
    But lately I’ve been thinking how
    I didn’t hurt you enough.
    Maybe there’s more where that came from,
    Something more malign.
    Let me damage you again
    For auld lang syne.
    Yes, let me see you bleed again
    For auld lang syne.

    Tulipes jaunes : Poèmes 1968-2011 (2012)

    Reprenons depuis le début

    … Il y a plein de gens comme ça.
    Ils rompent puis ils réfléchissent :
    Dis, on ne s’est pas fait souffrir jusqu’au bout.
    On se voit et on boit un coup ?
    Reprenons depuis le début,
    Fouillons dans ces détritus.
    Laisse-moi gratter cette croûte.
    Que ça te coûte.
    Ressassons ce qui a raté –
    Comment et pourquoi et quel jour.
    Ressassons ce qui a raté
    Encore et toujours.
    On s’est fait souffrir, je le sais,
    Balancé des obscénités.
    Récemment je me disais que
    Je n’avais pas assez cogné.
    Sans doute il en reste encore à venir,
    Des tas de trucs bien plus méchants.
    J’ai encore envie de te démolir
    Au nom des neiges d’antan.
    Que je te voie encore en sang
    Au nom des neiges d’antan.

    The Alibi

    My mind was racing.
    It was some years from now.
    We were together again in our old flat.
    You were admiring yourself adjusting your hat.
    ‘Oh of course I was mad then, ’ you said with a forgiving smile,
    ‘Something snapped in me and I was mad for a while.’
    But this madness of yours disgusted me,
    This alibi,
    This gorgeous madness like a tinkling sleigh,
    It carried you away
    Snug in your fur, snug in your muff and cape.
    You made your escape
    Through the night, over the dry powdery snow.
    I watched you go.
    Truly the mad deserve our sympathy.
    And you were driven mad you said by me
    And then you drove away,
    The cushions and the furs piled high,
    Snug with your madness alibi,
    Injured and forgiven on your loaded sleigh.

    L’alibi

    Mon esprit allait à toute allure.
    Il y a quelques années de cela.
    Nous étions à nouveau ensemble, dans notre ancien appartement.
    Tu t’admirais en train d’ajuster ton chapeau.
    « Ah oui, j’étais fou à l’époque », disais-tu dans un sourire indulgent,
    « Quelque chose avait lâché, j’étais fou à cet instant. »
    Mais elle me répugnait, ta folie,
    Cet alibi,
    Cette folie fastueuse comme un traîneau tintinnabulant ;
    Il t’emmenait loin
    Au chaud dans ton vison, au chaud dans ta cape et ton manchon.
      Tu t’es échappé
    Dans la nuit, sur la neige sèche et poudreuse.
    Je t’ai regardé t’en aller.
    Certes, les fous méritent qu’on s’apitoie.
    Et tu es devenu fou, dis-tu, à cause de moi
    Et puis tu es parti en traîneau,
    Les coussins et visons entassés haut,
    Au chaud dans l’alibi de ta folie,
    Blessé et pardonné, sur ton traîneau rempli.

    Yellow Tulips

    Looking into the vase, into the calyx, into the water drop,
    Looking into the throat of the flower, at the pollen stain,
    I can see the ambush love sprung once in the summery wood.
    I can see the casualties where they lay, till they set forth again.
      I can see the lips, parted first in surprise, parted in desire,
    Smile now as a silence falls on the yellow-dappled ride
    For each thinks the other can hear each receding thought
    On each receding tide.
    They have come out of the wood now. They are skirting the fields
    Between the tall wheat and the hedge, on the unploughed strips,
    And they believe anyone who saw them would know
    Every secret of their limbs and of their lips,
    As if, like creatures of legend, they had come down out of the mist
    Back to their native city, and stood in the square,
    And they were seen to be marked at the throat with a certain sign
    Whose meaning all could share.
    These flowers came from a shop. Really they looked nothing much
    Till they opened as if in surprise at the heat of this hotel
    Then the surprise turned to a shout, and the girl said,
    ‘Shall I chuck them now
    Or give them one more day? They’ve not lasted so well.’
    ‘Oh give them one more day. They’ve lasted well enough.
    They’ve lasted as love lasts, which is longer than most maintain.
      Look at the sign it has left here at the throat of the flower
    And on your tablecloth – look at the pollen stain.’

    Tulipes jaunes

    Contemplant ce vase, cette corolle ou cette goutte d’eau,
    Contemplant la gorge de la fleur, la tache de pollen,
    Je vois le piège tendu par l’amour au bois ensoleillé,
    Les victimes couchées, avant de reprendre leur chemin.
      Je vois les lèvres d’abord surprises, ouvertes de désir,
    Sourire au silence dans un sentier pommelé de jaune
    Car chacun croit que l’autre entend chaque pensée
    Refluante sur chaque jusant refluant.
    Ils sont sortis du bois maintenant. Ils contournent les champs
    Entre le blé haut et la haie, sur les bandes en jachère,
    Et ils sont persuadés que quiconque les verrait saurait
    Les moindres secrets de leurs membres et de leurs lèvres,
    Comme si, êtres de légende, ils descendaient hors de la brume
    Jusqu’à leur ville natale et se tenaient là sur la place,
    Et que l’on voyait leur gorge marquée d’un certain emblème
    Au sens connu de tous.
    Ce sont des fleurs coupées. Certes, elles ne payaient pas de mine
    Avant de s’ouvrir, surprises par la chaleur de l’hôtel,
    Puis la surprise devient un cri, la jeune fille dit :
    « Je les jette maintenant
    Ou on leur donne un jour de plus ? Elles n’ont pas si bien tenu ».
    « Donnez-leur un jour de plus. Elles ont quand même tenu.
    Autant que l’amour – plus longtemps que ce que disent les gens.
    Contemplez son emblème, là, sur la gorge de la fleur,
    Et sur votre nappe – contemplez cette tache de pollen ».

    Notes de bas de page

    1 Sic. Ce vers est en français dans le texte.

    2 Sic. Le « nombre de la Bête » qui figure dans l’Apocalypse de Jean, au chapitre 13 verset 18, est le nombre six cent soixante-six.

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    2 Sic. Le « nombre de la Bête » qui figure dans l’Apocalypse de Jean, au chapitre 13 verset 18, est le nombre six cent soixante-six.

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    Greaves, S. (éd.). (2016). Poèmes et traductions. In Côté guerre Côté jardin. Aix-en-Provence: Presses universitaires de Provence. https://doi.org/10.4000/books.pup.11473
    Greaves, Sara, éd. « Poèmes Et Traductions ». In Côté Guerre Côté Jardin. Aix-en-Provence: Presses universitaires de Provence, 2016. doi:10.4000/books.pup.11473.
    Greaves, Sara, éditeur. « Poèmes Et Traductions ». Côté Guerre Côté Jardin, Presses universitaires de Provence, 2016, https://doi.org/10.4000/books.pup.11473.

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