Onomastique et poésie
p. 317-326
Texte intégral
1Xavier Ravier est poète et je voudrais bien l’être aussi... Comme nous sommes l’un et l’autre des amateurs (amateur : « celui qui a un goût vif pour une chose », Littré) de l’onomastique, je ne puis ni ne sais trouver meilleur propos pour ces Mélanges qui lui sont offerts que de lui offrir moi-même quelques réflexions sur ces deux termes, onomastique et poésie. Tout paraît, au premier abord, séparer ces deux mots et les directions qu’ils affirment ou suggèrent. L’onomastique est le domaine du mot devenu nom, du nom allant au concret, au désigné, au ponctuel, à la chose elle-même ou à l’individu lui-même ; d’où le terme même de nom propre. La poésie reste sans cesse à définir, tantôt sentie comme élégance, tantôt vécue comme transcendance, et, entre les deux, tous les autres sentiments, toutes les autres approches... ; et cela, jusqu’à faire dire à Valéry que cette chose, pourtant précise et inéluctable pour certains, était au contraire pour le plus grand nombre l’image même de l’imprécision : « La plupart des hommes ont de la poésie une idée si vague que ce vague même de leur idée est pour eux la définition de la poésie »1 Propos ironique d’esthète un peu méprisant ou affirmation désabusée d’un poète blessé, qu’importe ! La vie courante paraît bien décidée à clairement séparer le domaine du réel exprimé par les noms et le domaine des images suggérées par les mots...
2Voire... J’emprunterai à Xavier Ravier lui-même une séquence poétique – destinée à l’origine à exprimer tout autre chose – pour dire que, quoi qu’on fasse et quoi qu’on dise, quoi qu’on pense et quoi qu’on croie, la poésie est partout... pour si peu qu’on sache l’y voir :
mes qu’ ei tu que’m cobreishes
d’aquera ombra on tremolas com un arbre de vents.2
3 À quoi répond en écho cette phrase de Pierre Seghers : « Je la (la poésie) tiens pour essentielle à l’homme, autant que les battements de son cœur »3. Essentielle, universelle... À condition, bien sûr, qu’on ait intimement décidé que ces qualificatifs lui sont propres : l’universalité, en quelque sorte, vécue personnellement, comme une démarche décisive.
4Le nom propre s’inclut dans cette démarche comme toute autre chose ici-bas et on pourrait aisément lui appliquer cette affirmation que Saint-John-Perse réservait aux grands noms, celui du Dante en l’occurrence : « Il y a, dans l’histoire d’un grand nom, quelque chose qui s’accroît au-delà de l’humain : ’Nomen, numen...’ imminence sacrée – frémissement d’âme dans le bronze et comme un son d’éternité »4. Reste à définir ce « quelque chose »– ce « vague » dont parlait Valéry – et à dire comment il « s’accroît » et dans quelles directions. Ce sera ici notre propos, que nous simplifierons en une triple approche : le nom mystère, le nom musique, le nom écho ; autrement dit, les trois souffles poétiques du nom propre.
1. Le nom mystère
5Le travail du philologue est cruel, pour peu qu’il soit ou se croie poète... Xavier Ravier m’en voudra-t-il d’avoir sciemment dépoétisé les toponymes et les hydronymes retenus par le chapitre de ma thèse intitulé « les limites du choix dénominatif »5 ? Car enfin, de quel droit ai-je découronné les Barons, démoli les Armoiries ou repoussé les Troubadours pour en faire des Baro germaniques inconnus au bataillon, de placides « mûriers » qui ne demandaient rien à personne ou d’impassibles « seuils » insensibles à qui viendrait les piétiner ?6 De quel droit empêcher les usagers de rêver, les touristes de rêver, les poètes de rêver ? Oh ! je sais, du droit imprescriptible de la science, de la science philologique, de la vérité historique ! De la... vanité linguistique ? Sais-tu, Xavier, que j’ai eu des remords de ces mauvaises actions et que, dans le recueil que je vais publier prochainement, j’en arrive à m’écrier : « Et il se disait que tous ces noms qui nommaient des lieux inexorablement répétés, n’étaient que des figements à la fois savants et populaires de réalités bien banales ; et que si ces noms étaient certes utiles, ils importaient peu à la fin puisqu’ils se réduisaient à l’étalement spatial des colonnes d’un dictionnaire ; et que l’on oubliait l’essentiel, qui était leur pouvoir à chanter ; et que s’ils existaient, le mieux était encore de les mettre en poèmes, en une ronde improvisée qui oublierait leur sens pour faire éclater les musiques de l’âme » ? Cela, avant de conclure, d’abord désabusé, puis rêveur :
Il se souvenait maintenant de quelques étymologies... Et il se mit à réciter des litanies de noms propres.7
6Si on définit la poésie comme une composante du mystère ou si on fait du mystère une composante de la poésie, il faudra bien admettre que ces signes linguistiques que sont les toponymes et que l’on dit, non pas insignifiants, mais non signifiants, réduits seulement à leur rôle désignateur, désignatif, désigna foire..., sont au contraire bourrés de sens jusqu’à la gueule, bourrés à éclater de mille révélations toutes prêtes à sauter les murs hautains du mystère, les parois altières du rêve. Des exemples ? Mais il y en a à la pelle, mon bon Xavier !
7Tiens, rappelle-toi ce vieux Turoldus... Mais non, ça n’est pas si vieux après tout : « Ci falt la geste que Turoldus declinet » ! Je replonge dans mon Castex et Surer du moyen âge8 et on me met au supplice, à me perdre entre l’auteur, le copiste ou le jongleur : a-t-il écrit, recopié ou chanté la Chanson de Roland ?
8Adorable supplice au demeurant, qui me (te ?) permet de vagabonder, qui me (te ?) force à inventer un clerc studieux, un copiste appliqué, un jongleur endiablé ! De ce Turoldus qui « declinet », voilà que naissent trois Turold, dix peut-être, peut-être plus... Oh ! certes, la vérité et la certitude sont perdantes... Mais vois ce que pourraient tirer de l’incertitude un metteur en scène, un romancier, un poète. Je consens volontiers à ce qu’on trouve la vérité en toutes choses et qu’en toutes choses on corrige l’erreur (quand erreur il y a), mais je plaide pour des moments de liberté où je puisse disposer des mots et des noms à ma guise... Et qu’on me laisse un peu vagabonder... par noms et par mots !
9N’en avez-vous pas assez, messieurs les philologues, de décevoir ceux qui peuplent leur environnement quotidien d’une onomastique que vous vous acharnez à réduire à ce quotidien environnement, de décider que vous interdisez le rêve, l’imagination, l’invention, l’évasion ? Me pardonnerai-je un jour d’avoir fermé la bouche à un poète, cisaillé les cordes de sa lyre, cassé sa voix mélodieuse, et d’ainsi avoir fait d’un Troubadour, qui sans doute chantait l’amour, le bonheur, la nature au bord d’un ruisseau aussi innocent qu’enchanteur, un banal trepador, c’est-à-dire un misérable « seuil » qui n’a même pas les ambitions pourtant raisonnables d’une estrade ou d’un podium ?
10Soyons sérieux, puisque nous n’avons pas cessé... de l’être !
11Je me souviens de l’effet sur moi produit, écolier pensionnaire des années 47-50, par les noms propres rencontrés dans les poèmes de Du Bellay ou de Chenier que mes vieux maîtres me faisaient découvrir. Il y avait là, dans ces noms tirés de l’histoire romaine ou de la mythologie, un mystère à deux faces, l’une venue en droite ligne de mon ignorance et de la modestie de mon milieu familial (les dieux ni les muses ne s’invitaient guère à la soupe du soir, à Nizas, pendant et juste après la guerre...), l’autre offerte par la disponibilité de ces vocables qui me disaient des choses profondes, mais que j’identifiais mal... Peut-être, dois-je à ces noms propres inconnus, messagers généreux venus d’outre-vignes (les vignes étaient mon horizon familier), mon premier attachement aux poèmes.
Telle que dans son char la Bérécynthienne...
Salut, reine des nuits, blanche sœur d’Apollon,
Salut, Trivie, Hécate, ou Cynthie, ou Lucine,
Lune, Phoebé, Diane, Artémis, ou Dictynne...
Les Ménades couraient en longs cheveux épars
Et chantaient Evoé, Bacchus, et Thyonée,
Et Dionyse, Evan, lacchus, et Lénée...9
12Du Bellay suggérait, Chénier se grisait, et je me noyais délicieusement dans ces mystères qui s’ajoutaient les uns aux autres et se multipliaient de leur nombre, mystères démêlés par le maître, mais aussitôt réemmêlés pour former des nœuds à n’en plus finir, où les fils se perdaient, se retrouvaient, se reperdaient... J’en oubliais bien vite l’identité de Dictynne ou de Thyonée, et la Bérécynthienne retournait tout aussi allègrement sur ses hauteurs, à ses tours, à ses enfants..., mais l’envoûtement né des offrandes singulières des deux poètes restait en moi et il n’est, au demeurant, jamais sorti de mon souvenir...
2. Le nom musique
13J’évoquais à l’instant la musique, parlons donc de musique. Au reste, la musique accompagne souvent le mystère ; il arrive même que celui-ci naisse de celle-là. La démonstration n’est pas difficile, surtout si l’on invoque le témoignage harmonieux des vers les plus réussis ; récitons-nous une fois encore ceux de Chénier ci-dessus évoqués, le lien est manifeste entre l’harmonie, les sonorités, les horizons du rêve. Rêve et musique, le nom propre les contient, portés par le vers et sa rime ; voyez Nerval, qui de trois noms de musiciens réels fait un vers inoubliable et... irréel, sorte de valse lente à trois temps nés des trois tout qui invitent mélancoliquement à la danse : « Il est un air pour qui je donnerais "tout Rossini, tout Mozart et tout Weber" » ; a-t-on jamais si bien donné du mystère avec trois signifiants si ponctuels ? A-ton jamais si bien fait valser ce refrain inconnu, « (Cet) air très vieux, languissant et funèbre », au point que le dernier vers du quatrain paraît sémantiquement redondant, encore qu’il individualise le lieu de l’enchantement : « Qui pour moi seul a des charmes secrets » ?10
14Voyez Hugo, voyez Leconte de Lisle. Le premier, médiéval et germanique en diable :
Dans ce ravin hagard où, l’an sept cent quarante,
Gut, viguier d’Osnabrück et margrave d’Otrante, Baron de Greiz en Saxe et d’Hasselt en Limbourg, ...
Et le second, qui a choisi l’exotisme et l’Asie et qui joue du vocabulaire, des noms communs (pour nous pas si communs...) et des noms propres :
Fatigué de chasser l’hyène et le kétupa,
Le Radjah de Viçpur, ceint du paliacate,
Dans un vaste bassin de porphyre et d’agate Ira pêcher la truite et fumer le huka.
La truite certes dénonce ici la parodie... Mais on voit bien que Georges Griffe a choisi les ingrédients obligés pour pasticher Hugo, pour pasticher Leconte, pour rendre l’atmosphère de l’un, pour rendre l’atmosphère de l’autre, rudesse des noms singuliers là, étrangeté du lexique ici, le rythme ici, la syntaxe là faisant le reste.11
15À ces rudesses militaires, à ces dépaysements exotiques, tandis qu’Aragon, toujours livré à Georges Griffe12, préfère jouer du terroir, du patrimoine et de la fête populaire :
Et de l’Euron à la Champleure
De l’Estampon à la Divette
Et de la Vézouse à l’Yvette
Bonheur bonheur bonheur bonheur,
Verlaine choisit tout seul la fluidité des noms propres qu’il fond dans la musique de l’impair et des rimes féminines pour à la fois retrouver et suggérer la douceur discrète des mandolines :
C’est Tircis et c’est Aminte,
Et c’est l’éternel Clitandre,
Et c’est Damis qui pour mainte Cruelle fait maint vers tendre.13
16Mais tout cela est trop évident pour mériter d’être développé. L’onomastique littéraire, poétique, gauchit sans doute la réflexion puisqu’elle est choisie en fonction des effets à produire : vous voulez faire satanique, ne choisissez pas Aucassin... Bref, à musique visée, sonorités choisies ! Il y a là comme une tricherie de génie, truc astucieusement ficelé par un artiste ou inspiration miraculeuse d’un vrai poète. Mais de notre bonne vieille toponymie, qu’en est-il donc, elle qui n’a pas été décidée pour chanter mais qui est née du seul besoin de nommer et de distinguer ?
17Ne craignons pas le paradoxe, allons au bois, toponymisons, comme on cueillerait des fleurs ou comme on chercherait des simples. Laissons Buffon, suivons Jean-Jacques ! À qui sait écouter ses propres toponymes, la musique sera donnée...
18Il m’est parfois arrivé, face à quelque étymologie rebelle, face à quelque solution qui toujours se refusait obstinément à mes hypothèses, de laisser là pour un moment les lois phonétiques, les formes anciennes, les variantes dialectales et tout le saint-frusquin obligé de notre recherche, pour laisser dire aux toponymes leur musique intime, pour leur permettre de clamer haut et fort leur nom de terriens accomplis et fervents, de prendre à leur gré leur pause alanguie sur les collines ou près des ruisseaux, de hisser leur relief cambré sur les sommets altiers de leur voisinage. Je me disais alors qu’un cadastre communal était comme le poème spatial d’une communauté, poème étonnamment moderne au demeurant, syntaxe laissée aux ronces du chemin, texte réduit au seul lexique (commun et propre à la fois), mots devenus noms et disposés de façon surprenante sur une carte devenue elle-même le support objectif d’une évocation mystérieuse aux directions multiples... Allez ! une gorgée de surréalisme ne nous fera pas de mal (la carte du Tendre elle-même n’était-elle pas un poème... toponymique ?) ; voyez ce court poème que je connais par cœur (je le parcours tant de fois par an...) et qui s’étale sur le papier blanc comme aurait pu l’y étaler Apollinaire, expert et novateur, et dont les Calligrammes dessinaient l’objet dit par le texte ; ici, la disposition dit seulement les lieux, leur situation dans l’espace, leur lien géographique et, sans doute aussi, les appels diffus qu’ils se lancent à travers champs, à travers bois, à travers page :
| le Rat mort | Prentigarde | Palanquis | Tarabias |
| les Parets | |||
| Felgeirolles | le Cornas | ||
| le Luech | les Logères | ||
| le Chambon | les Bouziges | ||
| le Flambert | le Bouzigeou | la Cantine |
19Jouez le jeu... Fermez les yeux et changez sans cesse l’ordre des facteurs : le poème bouge, déplace ses lieux, la terre ferme se dérobe ; le Rat revit, les Parets s’éboulent, le Luech sort des méandres du Chambon... Tournez mes noms, tournez manège ! Tournez musique... Retour au calme, les mots regagnent leur case pour recomposer le paysage ; les mots retournent à leur place pour recomposer le poème. Les voilà prêts pour un nouveau voyage...
3. Le nom écho
20Écho, cela dit aussi la musique ou ce qui nous en revient, perceptiblement, imperceptiblement, pour nous rappeler si besoin était que tout se tient et que notre division en trois directions n’est peut-être que le résidu de nos vieilles habitudes ou, au mieux, une manière commode entre toutes de dissocier... l’indissociable. Mais l’écho, c’est aussi, plus largement, tout ce qui sollicite ou suggère, tout ce qui éveille ou recueille. Et dans ce qui précède, outre le mystère et la musique, l’écho était bien présent. Qu’est-ce que la parodie, sinon un écho qu’on réveille ? Qu’est-ce que la poésie, sinon un écho qu’on suggère ? Grosso modo bien entendu, ne jouons pas les espepidaires ni les espicassaires !14 Mais regardons les choses comme elles sont... Et d’abord ce paradoxe, déjà rencontré plus haut et qui fait que le nom propre, qui signifie individuellement par nature et qui désigne du réel, ait au bout de sa course poétique la faveur d’évoquer et de désigner le réel de chacun, lequel réel au demeurant peut être soit rêve soit résonance. Il y a là un déplacement onomastique qui paraît correspondre au déplacement sémantique qu’est susceptible de connaître le nom commun ; chacun se rappelle le fameux vers de Du Bellay : « Et les Muses de moi, comme étranges, s’enfuient... »15, où la diachronie jouant étranges, qui signifiait « étrangères », en « étranges », crée un décalage – poétique ! –... étranger au poète mais aujourd’hui suggestif en diable pour nous, qui revenons involontairement à notre sentiment, quelque correction que puissent opérer l’histoire de la langue et la note qui, aussi courageusement qu’inutilement, explicite le terme en bas de page de nos manuels.
21Il en est à peu près de même de certains noms propres qui, quelque effort que fasse le philologue, continuent de produire chez l’usager un effet éloigné de la vérité vraie, effet qui le conduit à apprécier dans ces noms ce qu’ils laissent voir ou ce qu’il a lui-même décidé d’y voir. On est là dans le domaine de l’attraction paronymique qui, comme toute chose ici-bas, comporte divers degrés : au degré le plus plat, on en est encore au degré simple de l’erreur et cette erreur est peu poétique (c’est la Léouze pour l’Euze) ; au second degré, l’erreur s’ouvre à l’évocation et au mystère (quel dommage alors d’être obligé de rendre les... Armes aux Ermes pacifiques qu’elles n’auraient pourtant jamais dû cesser d’être !) ; au troisième degré, l’erreur se marie à l’incertitude et corriger consiste alors à passer d’une hypothèse floue au flou d’une autre hypothèse (pourquoi alors ne pas conserver pour Montpellier la légende du « mont des jeunes filles » plutôt que d’aller s’affaler dans les platitudes pseudo-historiques du « mont du pastel » ou « du verrou » ?). Il y a au demeurant un autre degré, celui du paradoxe retourné en quelque sorte, lorsque c’est la correction de l’erreur qui, au lieu de nous reconduire aux pâleurs fades du quotidien, nous enferme dans une vérité historique elle-même, paradoxalement, susceptible de nous faire rêver. Aussi ne faut-il pas crier haro sur Marianne Mulon, coupable d’avoir corrigé notre compréhension de l’Aigoual et de nous avoir forcé de voir dans ce nom, non pas un dérivé de l’occitan aiga, mais un homme au nom germanique d’Aigoald ; car voilà qu’ici, c’est l’erreur qui est plate (de la pluie sur les Cévennes ? vous parlez d’un « scoop » et d’un dépaysement !) et c’est la vérité qui est, au second degré, poétique : Aigoald prend alors les vertus de Turoldus et se pare de l’épée du soldat, de la rigueur de l’administrateur ou de l’autorité du chef...16 Car enfin, il y a si longtemps dans les Cévennes, comment pouvait-on être germain ? Persan à Paris, il y a quelque deux cents ans, c’était quand même moins compliqué...
22Cela dit, l’ouverture du nom propre à des significations multiples est assez facile à montrer, chaque nom de lieu ayant pour ses habitants les caractères ponctuels de son petit Liré personnel et notre mémoire étant là pour donner à une forme son identité ou son sens (Paris, France, ou Paris, Texas), ou, pour, au-delà de celui-ci (qui pour les noms propres coïncide souvent avec celle-là...), prolonger cette forme en images et en sensations différentes ; et cela, au point que le nom propre en vient à se parer de l’article et du complément déterminatif, le Paris de Balzac n’étant pas le Paris d’Aragon, pas plus que le Paris de Léon-Paul Fargue, d’Apollinaire, de Francis Lemarque, de tout un chacun. Le nom est alors un éclat, qui fait écho, soit qu’il retourne vers nous un souvenir, soit qu’il propose vers lui une projection de nous-même. Soit encore qu’il se compose en fresque par l’accumulation à laquelle il s’adonne ; voyez ici Rabelais et sa verve dans l’étonnant chapitre des conquêtes de Picrochole, Rabelais et ses énumérations qui servent à nous faire follement faire le tour de la terre : « Il vous convient premièrement avoir l’Asie minor, Carie, Lycie, Pamphile, Célicie, Lydie, Phrygie, Musie, Bétune, Charazie, Satalie, Samagarie, Castamena, Luga, Savasta, jusques à Euphrate »17. Le géographe aura à repérer les lieux, l’historien s’essayera à les identifier, le philologue suera à les expliquer ; l’écrivain, lui, a choisi de les faire parler, de leur faire dire la folle folie de Picrochole : le sens alors le cède à la fonction, seule et essentielle.
23L’accumulation peut le céder au choix. Il est banal de reconnaître chez certains romanciers un intérêt pressant pour les noms de lieux – voyez Proust18 –, mais aux noms réels peuvent être substitués d’autres noms, choisis, dont le rôle sera alors de dessiner ou de suggérer un cadre, de peindre ou de susciter une atmosphère. Julien Gracq, en ce domaine, paraît un bel exemple de cette suggestion, par le choix onomastique, d’une esthétique du flou et du flou des frontières autant que des situations géographiques. La seigneurie d’Orsenna, les bords de la Zenta, le Farghestan, le capitaine Marino, Vanessa et Fabrizio, etc. nous égarent dans un univers fuligineux, pays de brouillards intérieurs aux limites diffuses et qui sont pourtant l’objet de la vigilance des personnages du roman... Les noms des lieux et des personnages agissent sur nous comme des repères plus poétiques que réellement géographiques ou personnels et contribuent à construire l’indécision romanesque qui préside aux avancées toujours interrompues de l’histoire narrée... Le nom propre suggère un écho, éveille en nous des horizons mal définis, des confins toujours reculés ; il inscrit ce qui est présenté comme un roman dans les lisières de ce que l’on pourrait finalement définir comme un poème19.
24L’écho quelquefois revient à nos cœurs, la sonorité d’un nom éveillant en nous, non pas un souvenir précis, mais des images rencontrées par ailleurs, des sensations ressenties en d’autres lieux. Victoria Ocampo disait que toupie, guignol et sucre d’orge suffisaient à lui rappeler et à lui faire aimer la langue française20. De façon analogue, un toponyme peut réveiller en nous, fort loin de son sens (et sans que ce sens soit méconnu), des sentiments oubliés, des images perdues, des sensations évanouies... Quand je pense à la Pansière (commune de Nizas, Hérault), ce n’est pas la « chaussée de rivière » ni la « levée de pierres » qui surgissent dans mon esprit, mais septembre, les vendanges, des chapeaux de paille et des tabliers, des raisins et des rires, des visages revenus du plus lointain de mon temps, visages perdus et retrouvés, retrouvés et perdus selon les jours incertains de la vie ; la fresque alors déroule ses tableaux précieux, porte à la vie ce qui est mort, ceux qui sont morts, dans un tourbillon d’émotions qui bientôt vont s’estomper, irrattrapables... Pouvoir des mots, pouvoir des noms, comme nous sommes loin de la toponymie ! Et comme nous sommes proches de la toponymie du cœur... Et de la toponymie tout court, en fin de compte, avec ses noms si variés, feutrés ou sonores, compris ou méconnus, mais pleins des paysages qu’ils désignent ou qu’en partie ils peignent ou campent, mais ouverts pour accueillir nos souvenirs, nos rêveries, nos sensations... L’onomastique, plus généralement, est pleine de sens, si par sens on entend tout ce dont un nom peut être porteur, et pleine d’évocations poétiques possibles puisque le sens s’offre à nos désirs, à nos caprices, à notre mémoire, à tout notre être...
25J’ai commencé cet hommage, Xavier, en te citant. Je le clos en faisant de même et en déplaçant encore le sens que tu donnais à tes vers pour élargir leur portée et leur faire exprimer ce que les noms laissent à l’entrée et à la sortie de nos villages :
Dabuns v’agueitaràn a l’entrada d’un vilatge
entà’us diser dens ua cançon
com viatjaires an passat darrèr las costas
e s’an desbrembat dessus sa pelha e son baston.21
26Ces vagabonds, qui laissent ici un sobriquet, là un nom de famille, plus loin un nom de lieu, ce sont ces hommes qui sont passés avant nous et qui se sont nommés et qui ont nommé l’espace de vie où ils ont échoué ; ils sont passés, les noms sont restés. Compris, incompris, qu’importe... La puissance évocatrice de leur vérité ou de leur leurre est égale, forte du poids de temps qui les rive à la terre, inéluctablement. Il reste au philologue le travail méritoire, humble et patient qui permettra de nous en dire l’origine, la portée, le chemin, la signification ; son rôle pourtant ne s’arrêtera pas là, puisque ses explications, ses corrections, ses hypothèses continueront de nourrir la disponibilité de ces noms à nous parler toujours plus et toujours plus profondément ; puisque aussi l’usager, instruit ou indifférent ou encore entêté dans ses méprises, aura sans cesse le loisir de disposer des noms qui sont les siens pour son usage personnel ; puisque enfin le poète saura toujours tirer de ces mêmes noms des images comme il saura, pour les images qui sont en lui, créer d’autres noms encore pour les exprimer. L’onomastique est un trésor de poésie et, quelque science que l’on ait (et il en faut beaucoup en ce domaine), il me semble qu’il faut, pour accéder à ce trésor, être ou se faire un peu poète. Et il me semble aussi que pour faire de bonne philologie, il faut sans doute un peu dépasser la philologie...
Notes de bas de page
1 Tel quel, I, « Littérature », Paris, Gallimard, 1941, p. 143.
2 « mais c’est toi qui me recouvres / de cette ombre où tu trembles comme un arbre de vent », Paraulas enta tròç de prima (Paroles pour un morceau de printemps), in Andrée-Paule Lafont, Anthologie de la poésie occitane, Paris, les Éditeurs français réunis, 1961, p. 361.
3 Phrase inscrite sur le carton d’invitation à l’inauguration de la médiathèque Pierre Seghers à Saint-Pierre-du-Perray, le 29 novembre 1997.
4 Discours, « Discours de Florence », Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1994, p. 450.
5 L’Affluence hydronymique de la rive droite du Rhône. Essai de micro-hydronymie, Montpellier, Centre d’études occitanes, 1980, IV, 2, pp. 271-316.
6 Respectivement, pp. 292 et 295.
7 Au Sens large, III, p. 124, Paris, L’Harmattan, 1998.
8 Manuel des études littéraires françaises, Paris, Hachette, 1948.
9 Respectivement, Les Antiquités de Rome, VI, et Poésies, « Diane » et « Bacchus ».
10 « Fantaisie ».
11 Ressemblance garantie, Paris, Editions de Paris, 1967, respectivement, pp. 157 et 151.
12 Op. cit., p. 7.
13 Fêtes galantes, « Mandoline ».
14 Espepidar « éplucher », espicassar « hâcher menu ».
15 Les Regrets, VI.
16 Euse « chêne vert ». Pour Montpellier, voir Charles Camproux, « Histoire d’un toponyme : Montpellier », Mélanges offerts à Charles Rostaing, Liège, 1974, pp. 115-129. Pour Aigoual, voir nos Noms de lieux du Languedoc, Paris, Bonneton, 1995, p. 10.
17 Gargantua, chapitre XXXIII.
18 Du côté de chez Swann, III, « Noms de pays : le nom ».
19 Le Rivages des Syrtes, Paris, Corti, 1951.
20 Etiemble, Hygiène des lettres, I, « Nouvelle défense de la langue française », Paris, Gallimard, 1952, p. 281.
21 « Il y en aura qui vous guetteront à l’entrée d’un village
pour vous dire en une chanson
comment des vagabonds sont passés derrière les collines
et ont oublié dessus leur guenille et leur bâton », op. cit., ibid., p. 363.
Auteur
-
Paul Fabre
Professeur à l’Université Paul Valéry, Montpellier.
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