À propos et à partir de – a[tis] / – é[tis] en lorrain
p. 161-172
Texte intégral
1La question paraît tranchée définitivement. La 5e personne des verbes en français présente, partout, la désinence -ez, pour toutes les conjugaisons, et pour tous les modes. À l’exception des verbes faire et dire à l’indicatif et à l’impératif : vous faites, faites ; vous dites, dites.
2Pierre Fouché, Le verbe français, p. 190, écrit, sous « terminaisons -atis, -élis, – ítis : – Atis est devenu régulièrement -ets, graphié -ez, en ancien français ; cf. cantatis > chantez... Ez s’est réduit à – és dans la prononciation au cours du XIIe siècle... Les terminaisons – étis et – ítis auraient dû aboutir à -eiz, -oiz et -iz. De fait on trouve ces terminaisons à l’Est... Mais dans les autres dialectes, la terminaison -ez < -atis s’est généralisée dès l’époque prélittéraire... À peine si dans La vie de Saint Alexis le manuscrit L donne encore à la rime quereiz 314 et atendeiz 548... Les quelques graphies avec -eiz ou – ois, comme veeis < videtis, ... et metois < mittitis signalées par M. Meyer Lübke (Gr. L. rom. II, § 138) s’expliquent peut-être par une influence des 2e pers. plur. du futur qui ont conservé plus longtemps les désinences phonétiques ». Page 402, Pierre Fouché note en effet, sous « les formes de l’auxiliaire », après avoir établi le paradigme du futur : chantereiz, -ois, à la 5e personne « À la 2e pers. Plur., -eiz a été remplacé de bonne heure par – ez par analogie avec la 2e pers. plur. indic. prés. ; cf. déjà prezrefz Jonas, troverez Alexis. Cependant -eiz ou son continuateur phonétique -oiz se maintient partout d’une façon ordinaire pendant le XIe et le XIIe siècles. Ainsi La Chanson de Roland présente toujours – eiz, à une seule exception près. La généralisation de – ez n’a eu vraiment lieu qu’à partir du XIIIe siècle ». Qu’en est-il en lorrain, à la lumière de cartes de l’ALLR1 et d’un certain nombre de documents écrits, dont quelques-uns étaient jusqu’à une date récente inédits ?
3Nous avons été frappés, Alain Litaize et moi, d’emblée, lors de la rédaction des cartes consacrées à la morphologie (tome IV), par le fait que nous nous trouvions en face de deux désinences à la 5e personne du présent de l’indicatif (et de l’impératif pluriel) ; -ez, et -ôz ; que s’il existait des aires où l’une des deux désinences était employée à l’exclusion de l’autre, à la façon du français, confondant les deux emplois – pluriel et vouvoiement –, nous avions aussi affaire à des zones d’importance non négligeable, localisées de manière identique et constante, où les deux désinences coexistaient, non pas de manière libre et interchangeable, mais bien selon une répartition morphosyntaxique précise. Oz est la forme utilisée pour le pluriel, -ez, pour le vouvoiement. Ce qui nous a amenés à rédiger la note marginale de la carte 1034 « vous êtes », qui précise : « Lorsqu’il y a deux formes, la première représente le pluriel, la seconde le vouvoiement ». Et nous ajoutions que ce double emploi, pour le pluriel de deux désinences, selon que l’on a affaire au pluriel ou au vouvoiement, se retrouve exactement dans les mêmes conditions dans les cartes 1038 et 1180 « vous avez », 1041 « vous pouvez », 1044 « vous aimez », 1051 « vous vendez » pour ce qui concerne l’indicatif, 1078 « soyez », 1080 « chantez », pour l’impératif. D’emblée, nous tenions ainsi à préciser que deux types de désinences, 5e personne, ont bien cours en lorrain : -ez : -atis, et – ois, (sous des réalisations phonétiques différentes) : – étis. Reste à préciser les conditions d’emploi de l’une ou de l’autre simultanément, ou de l’une, à l’exclusion de l’autre.
A. Indicatif
4L’examen des faits démontre que cette désinence généralisée, issue de – atis, 1ère conjugaison, concerne à l’exclusion de quelques formes isolées et une aire très compacte situées à l’est et au nord-est du domaine lorrain, depuis Serrouville, le Pays-Haut, point 11, jusqu’à Haraucourt-sur-Seille, point 78, au sud-est et une partie du centre-est (plateau de Haye), toute la région lorraine romane. Sont donc concernées les régions suivantes : tout le département de la Meuse, sauf 4 points : 26, 27, 28, 32, tout le département des Vosges, sauf 50, la quasi-totalité du département de la Meurthe-et-Moselle, sauf 21, 22, 36, les vallées vosgiennes d’Alsace, la Gaume belge, 3 points en Moselle : 20 au nord, 95, 96 au sud, et le Bassigny (Haute-Marne) au sud-ouest où nous avons : ô.
B. Impératif
5La répartition des aires d’attestation de – ez pour ce mode est identique à celle qui a été relevée pour l’indicatif. On notera toutefois que les exceptions notées pour l’indicatif ci-dessus sont en plus grand nombre. En effet, échappent à – ez en Meuse : 30, 31 ; en Meurthe-et-Moselle : 52. Peu de choses assurément, mais qui sont la preuve que l’on est dans une situation floue, le même témoin semblant ici privilégier un type, là un autre, sans raison apparente du moins.
6Il reste que la Lorraine romane dans son ensemble, hormis la Moselle qui constitue ainsi une exception notoire, a bien adopté le système général français. C’est-à-dire que le discours n’a retenu qu’une seule forme -ez, à la 5e personne, ne distinguant pas entre pluriel et vouvoiement, « vous chantez, chantez ; vous finissez, finissez ; vous vendez, vendez ; soyez, ayez », laissant au contexte le soin de préciser la personne ou les personnes à qui l’on s’adresse. Ce qui peut être en français une source d’ambiguïté, résultat d’une simplification abusive.
– E(Z) seul (Toutes conjugaisons confondues) – O(Z) seul (Toutes conjugaisons confondues).
Cette forme : ô long est le résultat phonétique de l’évolution de – e long latin (e fermé et i bref) sous l’accent. Évolution historique complexe, les graphies maintenues ne simplifiant pas son identification. La chose paraît particulièrement avérée en Lorraine. Aussi, une étude comparative des réalisations de e long latin, sous l’accent, non seulement pour -étis, 5e personne du verbe en – ere, mais pour toute une série de mots où e apparaît dans les mêmes conditions, permettra d’y voir clair. À côté de ô, quelquefois – ôw, qui ne pose pas de difficulté, nous trouvons en Moselle, – eû qui demande réflexion ; – ô et – eû sont toujours longs, en tout cas toujours fermés, cette remarque préalable est indispensable.
O, (forme eû) : emploi confondu/pluriel-vouvoiement
7Nous avons vu que – ô seul était attesté à l’intérieur de l’aire -ez à l’ouest dans la Meuse et à Grand (Vosges), ainsi qu’épisodiquement en Meurthe-et-Moselle. Cette désinence apparaît sous la forme – eû, de façon continue et régulière, pratiquement sur tout le domaine mosellan, allant de la région de Metz-nord jusqu’à Manhoué, dans la vallée de la Seille moyenne. Se trouvent concernés, en Moselle donc, pour cette réalisation – eû employée seule, comportant les deux emplois confondus (pluriel et vouvoiement) du nord au sud : 37, 39, 38, 40, 41, 22, 43, 44, 45, 59, 60. Autant dire que eû est le fait « messin » notoire, ce que confirmera l’examen des textes qui viendra ci-après.
O et Ez : emploi distinct pluriel – vouvoiement
8En concomitance les attestations type – ô (eû) et -ez, avec répartition d’emplois pluriel et vouvoiement comme il a été dit, se trouvent localisées, sur une aire géographique très homogène groupée de part et d’autre de la limite départementale actuelle Moselle/Meurthe-et-Moselle : Haute-Seille, Etangs, Nancy-nord et sud. Nous avons ainsi en Moselle : 58, 77, 78, 79, 80, 81, 82 ; en Meurthe-et-Moselle : 47, 57, 56, 61, 75, 76, 74, 83. En Meuse, en trois points, – ô / -ez : 29 Ancerville, à la limite départementale de la Haute-Marne (Saint-Dizier), 30 Dammarie-sur-Saulx, 31 Menaucourt (vallée de la Saulx).
9On notera donc que – eû seul « messin » est le correspondant exact de – ez français. De même que ( – ez) français confond les deux emplois pluriel et vouvoiement, eû « messin » est la seule forme retenue et utilisée pour exprimer ces deux mêmes emplois. L’aire « mixte »– deux formes pour deux emplois différents pluriel et vouvoiement – à deux exceptions près, points 57 Port-sur-Seille, 58 Secourt, où nous avons : eû (vouvoiement) – ez pluriel – n’a qu’une opposition du type : -ô (pluriel) /-ez (vouvoiement). Le type « messin » eû assume à lui seul les deux valeurs, tout comme le français. Système aussi réducteur, donc, pour l’un que pour l’autre. Voir carte 1.

Le futur
10L’étude de la 5e personne du futur va de soi après celle qui vient d’être faite pour la même personne à l’indicatif et à l’impératif. Il est admis sans contestation, avec P. Fouché, que la « 2e pers. plur. (pour le futur) – ezz a été remplacée de bonne heure par – ez par analogie avec la 2e pers. plur. indic. prés. », lequel ajoute, comme on l’a vu, que « – ezz ou son continuateur phonétique -oiz se maintient partout d’une façon ordinaire pendant le XIe et le XIIe siècles ». L’étude de notre carte ALLR : 1065 (vous chanterez) confirme et amplifie encore cette remarque. En effet, à l’exception du nord du domaine : Gaume, Pays-Haut, Pays de Montmédy, Argonne, où nous avons -ez, de même que dans les Vosges comtoises où à (bref) renvoie à un è bref (voir les infinitifs présents et les participes passés de la 1ère conjugaison) tout le domaine est concerné par – étis : soit ô (eû), considérant que là où nous avons un – a, nous avons affaire à un a long proche de ô. La généralisation de ô maintenu sans réfection analogique sur l’indicatif présent témoigne de la vitalité du phénomène. Ce qui a été dit pour la répartition des aires ô et eû est valable à plus forte raison pour le futur. En somme, ô partout, sauf eû en 3 points en Meurthe-et-Moselle : Pays-Haut et Jarnisy (à l’ouest de Metz), 1 point en Meuse (Woëvre centrale, également à l’ouest de Metz), les autres attestations étant situées en Moselle, depuis Serrouville au nord du département jusqu’à Manhoué, déjà cité. Régularité et homogénéité parfaite de la réalisation eû (hormis le point 20 : – ay), qui épouse exactement la zone d’attestation de la même désinence eû relevée pour l’indicatif et l’impératif. Voir carte 2.
11À nouveau donc, pour le futur, caractérisation très forte et très dense d’une spécificité « messine », type – eû, même s’il faut reconnaître l’existence de ce type eû à la périphérie immédiate nord et ouest de ladite zone. Cependant, le phénomène de double emploi pluriel-vouvoiement, à partir de deux formes phonétiques distinctes, relevé comme on l’a vu pour l’indicatif et l’impératif, n’apparaît en aucune façon sur notre carte. Les locuteurs, quelle que soit la forme phonétique utilisée : -ez, -ô, -eû, (la forme « messine » eû, on l’a vu, confond les deux emplois), n’utilisent plus, là où ils recouraient aux deux emplois pour l’indicatif et l’impératif, qu’une seule forme, valable pour les deux emplois, les confondant donc comme en français, pluriel et vouvoiement. Pourquoi ? Nous nous bornerons à constater la chose. Simplification ? Généralisation d’un seul type, qui paraît effectivement tellement puissant qu’il ne se laisse pas absorber « analogiquement » ? Si la langue avait eu au futur un système identique, réduit mais réel, à celui de l’indicatif et de l’impératif, il y a fort à parier que ici ou là un témoin n’aurait pas manqué d’en donner, dans les zones où il est attesté, ne serait-ce qu’un embryon. Or, en l’état de nos enquêtes, il n’en a rien été.

12Il apparaît ainsi clairement que, à côté de é (-ez) 5e personne, nos documents oraux d’abord, écrits ensuite, font bien état, indépendamment de la répartition des deux types, telle qu’on l’a vue, de 2 phonétismes, ô et eû longs., issus de la même matrice : – e, dont la diphtongaison comme on sait aboutit à – oy (oi). L’évolution en est parfaitement connue et claire. Il est évident ici, en lorrain, que eû représente un stade de l’évolution de e au même titre que ô. En effet, l’examen d’un certain nombre de cas, présentant le traitement de é, ou í latin (e roman) sous l’accent ou initial livre un faisceau de preuves indiscutables.
Imparfait de l’indicatif, latin – é (ba), généralisé dans toutes les conjugaisons. ALLR 1054 « j’avais, (tu) avais, (il) avait ».
13À l’exception de quelques formes type : è (français aï), dans les Vosges, l’ensemble du domaine connaît deux formes : ô (et variantes)2 et eû. Pour ne pas me répéter je dirai que la répartition des formes sur le domaine de cette désinence de l’imparfait recouvre exactement ce qui a été dit pour la 5e personne du présent de l’indicatif et de l’impératif. À eû, marque mosellane par excellence, ici imparfait, eû (-e), évolution de é fermé sous l’accent, correspond exactement la forme de l’indicatif et de l’impératif eû, derrière laquelle il faut donc bien voir -é (tis), désinence de la 5e p. de la deuxième conjugaison latine. Les seuls faits où la concordance exacte entre imparfait et présent et impératif n’existe pas sont situés à la marge ouest du domaine « messin ».
Dictionnaire des Patois romans de la Moselle3
14Cet ouvrage, consacré à la Moselle, alors territoire allemand depuis l’annexion de 1871 à la suite du Traité de Francfort, à l’époque précisément où les enquêtes de l’ALF ont lieu sur le reste du territoire national, est pour nous irremplaçable. Même si les enquêtes de l’ALLR faites à partir de 1960 confirment les faits notés par L. Zéliqzon, pour la période 1890-1914, le Dictionnaire est une mine de renseignements précieux sur un état de langue auquel nous n’avons pas eu droit, pour cause de dégradation au moment où nous avons fait nos propres enquêtes. La carte dressée par L. Zéliqzon insérée ici facilitera la présentation et la compréhension des choses. Je garderai la graphie utilisée.
Étude de – e fermé (voir carte 3)
a. Infinitifs
Debere (p. 212) : d(e) veûr, M, I, P, N ; d(e) vôr, dôr, S., « devoir »
Videre (p. 694) : Veûr, M, I, P, N ; vôr, S ; wâr, V. « voir »
Valere (p. 684) : valeûr, M, N, I, P ; valôr, S. « valoir »
Recipere (p. 566) : receûr, M, I, P, F, N ; r’sôr S. « recevoir »
b. Substantifs et adjectifs
tela (p. 647) : teûl, M, I, P, N ; tôl S ; tál, V. Voir ALLR 777 « (la) toile ».
rege (p. 589) : reû M, I, P, N, rô, S. « (le) roi »
digitu (p. 211) : deûy M, I, P, N, dôy, S. Voir ALLR (766 « (le) doigt.
nigru et dérivés avec suffixe accentué (p. 474) : neûr M, I, P, F, N, nôr, S ; nâr, V. « noir »« noirâtre » : neûrad, M, N, I, P ; nôra, V. ; « personne barbouillée » : neûron, M, I, P, N, nôryon, S ; nâryon, V.
rigidu (p. 590) : reû, M, I, P, N, rô, S ; râ, V. « raide »
– Imparfait singulier (p. XVI [verbe « douter », craindre] : doteû, M, I, P, N ; dotô, S ; dotey, V.

15Cette liste n’est pas exhaustive. À partir des quelques cas cités ici, on pourra constater la cohérence d’un système resté identique, révélé à des dates différentes, selon des méthodes d’approche sensiblement identiques. Les données sont tout à fait concordantes entre l’ALLR et le Dictionnaire. Le qualificatif de « messin » au sens large, englobant la région de Moselle allant du nord de Metz jusqu’à la Seille moyenne et le Saulnois, par lequel j’avais caractérisé cette aire homogène où se trouvait attesté eû, s’applique, chez Zéliqzon, à ce qu’il désigne par les initiales que l’on retrouve très régulièrement pour tous les cas retenus : M : Messin ; I : Isle ; P : Pays-Haut ; N : Nied. O, par contre, attesté en S : Sau (l) nois, chez lui correspond aux points de l’ALLR pour Château-Salins. La limite entre eû et ô est confirmée par les témoignages des deux types d’enquêtes.
La littérature dialectale
1. CHAN HEURLIN4
16Ce texte messin, « pur cru », dû à deux auteurs messins, est un témoignage linguistique rarement égalé. Le poème – 2500 vers alexandrins – contient des centaines d’attestations d’emploi au présent de l’indicatif (5e p.), à l’impératif pluriel et au futur (pluriel – vouvoiement), à l’imparfait de l’indicatif et au conditionnel 1e-2e, 3 p.). Il serait vain d’en donner la liste. On se contentera de l’échantillon suivant :
Présent indicatif
a/ vouvoiement
1, 72, V’ateus (Maurice à Fanchon) « être »
I, 86, V’macqueus (Fanchon à Maurice) « moquer »
I, 102, Ve peurneus (Fanchon à Maurice) « prendre
1,155, V’éveus (Maurice à Ginon) « avoir »
b/ pluriel
I, 199, Ve dev’neus (le récitant aux lecteurs) « deviner »
I, 201, V’beilleus (id.), « bailler »
I, 203, V’charcheus (id.), « chercher ».
Futur simple
a/ vouvoiement
I, 104 : Ve n’èreus (Fanchon à Maurice) « avoir »
b/ pluriel
I, 177 : V’èreus (Ginon à Fanchon et à Maurice) « avoir »
I, 204 : Ve treuvienreus (le récitant aux lecteurs) « trouver ».
Impératif
a/ vouvoiement
I, 91 : N’écouteur me (Fanchon à Ginon) « écouter »
b/ pluriel
VII, 107 : Prépareuves tortus « préparer »
VII, 155 : Beilleume (Chan aux musiciens) « bailler »
Imparfait indicatif 3,
I, 8 : Vecueut « vivre », houieut « appeler »,
I, 9 : Ateut « être »
I, 12 : Vâleut (valoir »
I, 11 : Eveut « avoir »
I, 41 : Alleut « aller »
I, 59 : V’leut « vouloir »
Conditionnel
1e p., I, 78 : Ecompaignereux « accompagner »
3e p., 1,130 : « Direut ».
17Système en tous points conforme à ce qui a été noté pour ce que j’ai appelé l’aire « messine », à savoir : eû imparfait, 1, 2, 3, et présent 5, impératif pluriel et futur 5. D’autre part, ce que nos enquêtes avaient révélé, dans ladite aire mosellane, il y a confusion tout comme en français, entre vouvoiement et pluriel, aux dits temps envisagés.
2. LE FANFAN ET LA GOGOTTE5
18Ce texte, inédit jusqu’en 1985, manuscrit, en dix chapitres, raconte les amours, situées à Domèvre-en-Haye, dans le Toulois, entre le Fanfan (François) et la Gogotte (Marguerite), qui finissent, comme il se doit, par le plus heureux des mariages. L’auteur, l’abbé Joseph Chaudeur, qui rédige ce texte en 1920, dans ce village dont il est curé, est né en 1872, dans le canton de Château-Salins, et il quitte cette Lorraine (annexée depuis 1871), avec ses parents pour s’installer à Nancy. Rentré au séminaire à Nancy, il prend possession de sa cure à Domèvre en 1903. 11 « apporte » avec lui son patois de la région de la Seille et des Etangs, où l’opposition ô/-ez existe entre pluriel/vouvoiement. La région de Toul, elle, ne connaît pas ce double emploi, même si l’aire où est attesté ce phénomène, comme on l’a vu, déborde à l’ouest sur le département de l’actuelle Meurthe-et-Moselle. Il ne fait ainsi aucun doute que la langue utilisée par lui, à Domèvre, pour écrire son petit roman dont l’action est localisée à la naissance du plateau de Haye, est bien celle de la région située plus à l’est où l’on possède, comme nos cartes l’ont montré, l’emploi de deux désinences permettant d’opposer pluriel et vouvoiement, selon le schéma défini plus haut. Je me contenterai de quelques phrases d’un texte où les dialogues fréquents utilisent nécessairement la 5e personne : – oz (graphie du texte) renvoie au pluriel, -ez (id.) au vouvoiement, de façon systématique, pour l’indicatif, l’impératif et le futur.
– OZ. 1. Indicatif
p. 32. Le F(anfan) s’adresse à ses parents (père et mère)
V’n’étôz pus tout jones « vous n’êtes plus tout jeunes »
p. 44. Le même aux mêmes :
Ve sèvoz bien « vous savez bien »
p. 64. Le père Jean-Claude s’adresse aux deux fiancés :
Si ve f’convenôz « si vous vous convenez »
p. 38. Une femme s’adresse aux parents du Fanfan et au Fanfan lui-même : « V’ôz d’jè fât d’souper « vous avez déjà fini de souper »
2. Impératif
P. 60. Le père de la Gogotte s’adresse au Fanfan, à la Gogotte et à sa femme : Peurnôz checun i godot « prenez chacun un verre »
p. 122. La Chanclette s’adresse aux deux amants :
Escusôz, les ofants « excusez, les enfants »
3. Futur
p. 62. La Gogotte s’adressant à sa mère, mais donnant une réponse concernant son acquiescement au mariage, posée par les deux parents, dira :
Ce s’rè comme ve vôrôz, meman « ce sera comme vous voudrez (vous, mon père et ma mère), maman ».
– EZ 1. Indicatif
Le Fanfan à la Gogotte, p. 12 : V’ollez « vous allez », v’ez bonne mine « vous avez bonne mine » ; v’ètez tout belle « vous êtes toute belle » ; p. 14 : ve f’souvenez « vous vous souvenez », etc.
La Gogotte au Fanfan, p. 16 : V’ez èteu « vous avez été » ; ve n’volez rin « vous ne valez rien » ; p. 80 : si v’velez « si vous voulez », etc.
2. Impératif
Le Fanfan à la Gogotte : p. 72 : Donnez me vote main « donnez-moi votre main » ; p. 78 : t’nez Gogotte « tenez, Gogotte » ; p. 80 : mottez « mettez », etc.
La Gogotte au Fanfan, p. 80 : Ecaoutez, Fanfan « écoutez, Fanfan » ; ibid. couhez-fe « taisez-vous », 2 fois ; ibid. : d’morez « demeurez », etc.
3. Futur6
Le fils à sa mère, p. 44 : Ve m’âderez, meman « vous m’aiderez, maman ».
La Gogotte au Fanfan, p. 72 : Ve srez-ti toujou aussi gentil ? « vous serez-ti toujours aussi gentil ? » ; p. 74 : ve vôrez, Fanfan « vous verrez, Fanfan » ; ibid., ve n’srez me trompé « vous ne serez pas trompé », etc.
Le Fanfan à la Gogotte, p. 78 : Ve vôrez « vous verrez », p. 22 : ve m’erretrez « vous m’attendrez », etc.
19Une règle précise existe bien quant à la répartition des désinences ô et -ez, qui ne tolère pas d’exception, dans cette région lorraine à la limite du domaine messin. Un sondage dans d’autres textes conduit à la même conclusion, mais de manière moins nette, dans une zone limitrophe. La question mériterait une nouvelle étude. Tout indique en tout cas que le lorrain en général a sans doute, dans une plus large mesure, possédé le système du double emploi, que les deux désinences existent maintenues, pas nécessairement concomitantes, et que la désinence ô non « française » recouvre une aire d’attestation non négligeable ; c’est le cas pour le futur.
20Il est temps de conclure. Mon cher Xavier, je t’ai extrait de tes vallées pyrénéennes pour t’entraîner dans mes vallées lorraines : celle de la Seille, affluent de la Moselle, qu’elle rejoint à Metz, celle de la Nied, qui se jette dans la Sarre ; ces deux vallées surtout qui se trouvent à la limite du domaine germanique, et qui ont gardé pour cette raison sans doute des traits romans particulièrement « conservateurs et archaïques », « arc-boutées » qu’elles sont sur leur spécificité « française ». Si, pour la question envisagée ici, il apparaît que la Lorraine romane en général s’est alignée sur le système français, c’est-à-dire la généralisation de-ez (ez) à la 5e personne des temps verbaux, la région « messine » vulgarise eû, résultat phonétique de / -étis (2e conjugaison latine). Cela paraît indiscutable si l’on tient compte du traitement général de é fermé, en particulier pour le singulier de l’imparfait. Deuxième conclusion. Sur les marges de cette mini-région, au sud et à l’ouest, dans une sorte de couronne adjacente, la langue a pérennisé en les opposant, une double désinence ô < é fermé, et -ez < atis. Richesse d’une langue française lorraine qui continue à poser ses marques.
Notes de bas de page
1 Atlas linguistique et ethnographique de la Lorraine romane, 4 tomes, 1979,1981,1985,1988.
2 Michel (Claude), À propos de la carte 1058 de l’ALLR « (je) chantais, (tu) chantais, (il) chantait ».
« Lorraine vivante, hommage à Jean Lanher », Presses universitaires de Nancy, 1993, pp. 163-170.
3 Zéliqzon (Léon), Dictionnaire des Patois romans de la Moselle, 1922-1924 (3 fascicules), 718 p.
4 Chan Heurlin, ou les fiançailles de Fanchon, poème patois messin en sept Chants, Metz, 1787 (1ère édition), réédité (à partir de l’édition de 1924), par Jean Lanher, éd. Serpenoise, Bibliothèque des langues et cultures régionales de Lorraine, 164 p., Metz 1996.
5 Le Fanfan et la Gogotte, Texte et transposition par le groupe des « Parlers Lorrains » de l’A.L.D.A.U.T.A.T.D. de Nancy, sous la direction de Jean Lanher, d’après le texte en partie manuscrit de l’abbé Joseph Chaudeur, curé de Domèvre-en-Haye, 1920, Imprimerie Stampa, à Dombasle-sur-Meurthe, 1ère partie, 1985, 2e partie, 1988.
6 On remarquera que contrairement à ce qui a été dit au sujet du futur, pour la carte de l’ALLR, le texte ici de l’abbé Chaudeur oppose bien : oz pluriel à ez vouvoiement.
Auteur
-
Jean Lanher
Professeur à l’Université de Nancy 2.
Pour des raisons pratiques – impossibilité de transcrire sur la disquette les signes alphabétiques de l’ALLR – « arbitrairement », je noterai o long : ô, et sa variante – eû. E fermé sera noté -ez.
Le texte seul est utilisable sous licence Licence OpenEdition Books. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.
Mine claire
Des paysages, des techniques et des hommes. Les techniques de préparations des minerais de fer en Franche-Comté, 1500-1850
Hélène Morin-Hamon
2013
Études sur la sociabilité à Toulouse et dans le Midi toulousain de l’Ancien Régime à la Révolution
Michel Taillefer
2014
« Rapprocher l’école et la vie » ?
Une histoire des réformes de l’enseignement en Russie soviétique (1918-1964)
Laurent Coumel
2014
Les imprimeurs-libraires toulousains et leur production au XVIIIe siècle (1739-1788)
Claudine Adam
2015
Sedes Sapientiae
Vierges noires, culte marial et pèlerinages en France méridionale
Sophie Brouquet (dir.)
2016
Dissidences en Occident des débuts du christianisme au XXe siècle
Le religieux et le politique
Jean-Pierre Albert, Anne Brenon et Pilar Jiménez (dir.)
2015
Huit ans de République en Espagne
Entre réforme, guerre et révolution (1931-1939)
Jean-Pierre Almaric, Geneviève Dreyfus-Armand et Bruno Vargas (dir.)
2017
