Inventeurs, innovations, prix et expositions à Brescia à la veille de la Révolution industrielle
p. 573-584
Texte intégral
1À partir des archives de deux institutions culturelles et scientifiques nous avons essayé de dresser un tableau le plus complet possible des inventeurs en activité dans la région de Brescia pendant la première moitié du XIXe siècle. Cette recherche ne se propose pas de mettre en évidence des éléments innovateurs dans les processus ou dans les produits ou des inventeurs de génie. Son objet réside plutôt dans le choix d’un cadre territorial qui n’avait pas encore connu d’importantes transformations économiques, afin d’examiner l’environnement ordinaire dans lequel pouvait se développer l’effort innovateur en l’absence de personnages de premier plan ou d’un dynamisme industriel particulièrement significatif. Nous avons donc voulu mettre en évidence les stratégies des inventeurs, leurs parcours de formation et l’accueil réservé à leurs inventions en nous fondant sur les expositions industrielles locales et sur les politiques de sélection et de valorisation des inventions mises en œuvre par les élites par l’intermédiaire des académies. L’intérêt de l’étude réside en partie dans le fait que, dans ce territoire, les inventeurs ne se considèrent pas toujours comme tels mais comme des porteurs d’améliorations, des artisans et des mécaniciens habiles. Bien souvent, ces inventeurs ont même des difficultés à valoriser leur invention ou même à l’expliquer et à l’illustrer à la commission chargée de l’évaluer.
2L’étude des archives des académies qui se sont proposé de stimuler les processus d’innovation met en évidence le caractère que ces institutions ont voulu imprimer au développement technologique. Il est donc possible d’étudier concrètement les agents (humains et matériels) de l’innovation, d’en mesurer l’impact et dans quelques cas, l’efficacité. Ces sources nous révèlent en outre l’image qu’avaient la classe dirigeante et les institutions scientifiques des inventeurs et des procédés innovateurs. Il s’agit d’une opinion dans son ensemble inadaptée, si l’on considère que l’on était à une époque où les élites commençaient à ressentir la nécessité de se maintenir à jour et de relever avec dynamisme les défis de la Révolution industrielle.
Sources documentaires
3Pour essayer de mettre en évidence le milieu fuyant des inventeurs de la région de Brescia nous avons utilisé les archives de deux académies fondées entre le XVIIIe et le XIXe siècles. Il s’agit de l’Istituto nazionale de Milan (devenu pendant l’ère autrichienne Istituto lombardo), fondé par Napoléon Ier en 1797 sur le modèle de l’Institut de France de Paris1, destiné – entre autres – à se prononcer « sur la valeur des découvertes utiles dans les domaines de l’agriculture et de la mécanique»2 et de l’Accademia di Scienze, Lettere, Agricoltura e Arti de Brescia (qui, à partir de 1811, prendra le nom d’Ateneo), fondée en 1802. L’analyse s’est fondée sur la documentation laissée par les expositions industrielles organisées par ces deux académies aux niveaux national et départemental.
4Les efforts visant à développer le contenu technique des processus productifs s’accrurent et s’institutionnalisèrent en Lombardie à l’époque napoléonienne, favorisés par une conscience croissante de l’interdépendance entre économie et technologie. À côté des interventions directes de l’État, on mit en valeur, grâce à des prix et des expositions annuelles, les innovations venant de la base : il s’agissait de réponses dynamiques de la part d’opérateurs économiques ou de simples inventeurs pour lesquels le gouvernement fut un interlocuteur attentif et généreux.
5Parmi ces initiatives, les plus importantes furent les expositions annuelles d’arts et métiers de Milan, institutionnalisées en 1806, après le succès de l’exposition tenue dans la ville l’année précédente à l’occasion du couronnement de Napoléon comme roi d’Italie3. Les expositions industrielles, nées sur le modèle des expositions industrielles parisiennes apparues en 1798, étaient organisées par l’Istituto nazionale dans les salles du palais de Brera et étaient inaugurées le 15août, dans le but déclaré de célébrer l’empereur des Français et roi d’Italie le jour de son anniversaire. Une commission était chargée de décerner aux participants des médailles d’or (cinq au maximum), d’argent (vingt-cinq au maximum) et des mentions honorables en nombre théoriquement illimité4. Entre 1806 et 1813, 229 prix furent décernés au total.
6Les exposants étaient sélectionnés dans chaque département du royaume par des commissions préfectorales qui devaient identifier « ceux qui parmi les habitants […] avaient fait des découvertes utiles dans le domaine agricole ou dans celui des arts mécaniques, ou ceux qui avaient importé dans le Royaume de nouvelles branches industrielles et de nouvelles sources de richesse»5. Par la volonté du préfet, la commission du département du Mella était présidée par le président de l’Ateneo de Brescia et composée de certains de ses membres. On conserve les procès-verbaux des travaux de ces commissions à partir de 1808. Il s’agit de rapports permettant non seulement de comprendre les caractéristiques des objets présentés à l’exposition de Milan, mais aussi de savoir lesquels d’entre eux rencontraient la faveur du milieu scientifique de Brescia, qui les considérait dignes de représenter le département6.
7À la chute de Napoléon, les Autrichiens continuèrent d’organiser des expositions industrielles dans le royaume lombard-vénitien, mais en les organisant tour à tour à Milan et à Venise, les deux capitales du nouveau royaume7. Entre 1815 et 1857, on décerna 1794 prix, dont 42 seulement à des exposants de Brescia. Les préfets, qui avaient la charge d’autoriser les habitants de la province de Brescia à participer aux expositions, continuèrent à consulter l’Ateneo et lui confièrent l’examen des propositions des candidats.
8L’Ateneo de Brescia avait été fondé avec le double objectif de contribuer au bon fonctionnement de l’éducation publique et de favoriser le progrès de toutes les « connaissances utiles»8. Avec l’uniformisation du système d’enseignement dans tout le royaume d’Italie, achevée en 1811, il se concentra sur la diffusion des « découvertes et connaissances les plus utiles»9. Dès la deuxième année suivant sa fondation, l’institut commença à décerner des prix. À partir de 1803, il récompensa chaque année les mémoires les plus méritoires présentés par ses membres10 pour s’ouvrir ensuite aux études menées par les non-membres de Brescia, « renonçant ainsi à cet esprit d’exclusion qui d’ordinaire règne dans les associations de ce genre»11. Cette ouverture fut définitivement formalisée dans le nouveau statut de 181012.
9Par la suite, en juillet 1825, à l’occasion de la visite de l’empereur FrançoisIer, l’Ateneo organisa une « Exposition extraordinaire d’objets d’art et de manufactures ». C’était la première fois que Brescia, suivant l’exemple des deux capitales du royaume lombard-vénitien, se mesurait avec une manifestation de cette envergure : environ quatre-vingt exposants y participèrent, dont trente et un appartenaient au milieu de la production industrielle. L’expérience fut positive et elle amena les membres de l’académie à institutionnaliser l’événement. Ainsi, à partir de 1830, apparurent les expositions annuelles des arts et métiers de Brescia, tenues chaque mois d’août dans la salle publique du Lycée. Pour concourir, les œuvres devaient être accompagnées d’un rapport explicatif13 et ne pas avoir été présentées à d’autres manifestations publiques14.
10Les expositions furent régulières jusqu’en 1847, avec deux interruptions seulement, en 1836 à cause de l’épidémie de choléra et en 1838 quand, en raison de la visite du couple impérial dans le royaume lombard-vénitien, furent organisées simultanément les expositions de Milan et de Venise, ce qui obligea l’Ateneo à envoyer dans les deux capitales les objets destinés à l’exposition de Brescia. À partir de 1848, la manifestation, comme nombre d’activités de l’académie, fut suspendue. Elle reprit avec « l’Esposizione Generale Bresciana » de 1857, organisée par l’Ateneo en collaboration avec la Chambre de commerce et la Congregazione municipale.
11Au premier coup d’œil, les expositions de Brescia apparaissent comme de timides initiatives de promotion industrielle, où un petit nombre de produits manufacturiers, qui pouvaient souvent se réduire aux réalisations typiques de l’artisanat de luxe, se mêlaient à de nombreux objets d’art, sans qu’un rapport des organisateurs ne présentât les capacités industrielles de la province de Brescia, comme c’était le cas lors des expositions biennales de Milan et de Venise. Au fil des années, toutefois, le nombre des concurrents augmenta et, à côté des broderies et des produits des arts décoratifs, on présenta des machines et des modèles représentatifs d’une technologie significative. On enregistra une moyenne de 8,6 concurrents pendant la période 1830-1834, et de 15,3 et 15,6 au cours des deux quinquennats suivants, pour parvenir à 20,6 entre 1845 et 1847. Le nombre moyen des objets présentés par chaque exposant s’éleva lui aussi, mais de façon moins significative ; en effet on passa de 1,3 pendant le premier quinquennat à 1,5 pendant le deuxième, pour descendre à 1,4 dans le troisième et remonter à 1,5 dans les trois dernières années examinées. L’augmentation des participants témoigne avant tout de l’enracinement progressif des expositions de l’Ateneo dans la société de Brescia. Ce phénomène fut favorisé par une campagne d’information de plus en plus importante dans la presse et par un esprit d’émulation croissant.
12En regroupant les objets exposés par secteur d’activité et en subdivisant ensuite la période examinée en deux parties, de 1830 à 1839 et de 1840 à 1847, on obtient des valeurs comparables sur deux périodes couvrant chacune huit expositions. Dans l’ensemble, la Restauration vit un renforcement des arts appliqués : bois entaillé, marqueterie, orfèvrerie et argenterie, fusion et dorure du bronze, encaustique, lithographie. Cette tendance marque un recul du stimulus technologique joué par l’exposition de Brescia. Sur l’ensemble de la période examinée, 25,5 % des produits manufacturés peuvent être classés dans les catégories de la technologie commerciale proches de la broderie et des arts décoratifs. Si on analyse les deux périodes séparément, ces catégories connaissent un véritable essor, passant de 13,2% des produits manufacturés au cours de la première période, à 33,3 % pendant la deuxième. Du point de vue quantitatif, le repli sur les arts appliqués qui se manifeste au cours des années 1840 fut indiscutable car, si l’orfèvrerie chuta de 8,5 % à 1,5 %, l’augmentation dans le domaine de la menuiserie fut due en grande partie aux travaux de marqueterie, comme par ailleurs celle des armes fut attribuable aux produits d’artisanat de haut niveau. Parmi les secteurs de pointe du processus d’industrialisation, les machines agricoles diminuèrent de 13,9 % à 3,9 %, le textile de 10,8 % à 3,4 %, la typographie de 3,9 % à 1,5 %, alors que le secteur papetier resta plus ou moins stable et que la mécanique enregistra une légère hausse. Le seul point à signaler pour ce qui est du processus de modernisation vient du secteur métallurgique passant de 0,8 % à 6,9 %. Seule une analyse qualitative peut ramener à sa juste proportion, au moins partiellement, l’impression d’un fort repli sur les arts décoratifs dans leur ensemble au cours des années 1840. Cette analyse prouve qu’en valeurs absolues, ainsi que du point de vue de leur portée technologique, les objets exposés à cette époque n’étaient pas inférieurs à ceux de la décennie précédente.
13La participation aux expositions de l’Ateneo de Brescia n’était pas une garantie de l’originalité réelle des objets présentés du point de vue de l’innovation. Les membres des commissions qui effectuèrent les évaluations le firent avec rigueur et certaines années il arriva qu’un ou plusieurs prix ne soient pas décernés15. Lorsque la commission examinait des objets pour lesquels elle n’avait pas les compétences nécessaires, elle consultait d’autres experts en la matière. Certaines des machines envoyées à l’Ateneo obtinrent aussi des distinctions aux expositions industrielles biennales. Cependant, avec le développement industriel du début du XIXe siècle, les académiciens eurent des difficultés croissantes pour établir la nouveauté et l’utilité d’une machine ou d’une invention16.
14Aucun des modèles ou des objets présentés aux expositions de Milan, Venise et Brescia ne nous est parvenu. En revanche, dans les archives de l’académie sont conservés les rapports techniques des inventeurs - rarement accompagnés de dessins -, quelques données biographiques, le rapport de la commission d’examen et celui du jury qui, souvent, était utilisé pour la publication.
15De l’étude de ces documents apparaissent les typologies les plus fréquentes des inventeurs qui ont présenté leurs travaux aux académies. Il s’agit de typologies qui ne coïncident pas toujours avec la qualification que les inventeurs s’attribuaient mais qui, en pratique, permettent de comprendre la variété des manifestations du processus innovateur.
Les typologies des exposants
16Ce pouvaient être de simples agriculteurs ou artisans qui, dans leurs activités courantes avaient apporté des innovations dans des processus de production ou des produits ; par exemple, des individus chargés de l’élaboration d’une machine-outil par des industriels et qui avaient apporté à leur réalisation des modifications significatives ; ou bien des fabricants ingénieux qui, d’après la reconstitution de leur biographie et de leur formation, apparaissent comme de véritables inventeurs et qui, grâce à cette activité, espéraient parvenir au succès et à une amélioration significative de leurs revenus.
17Les objets les plus divers étaient présentés. Beaucoup concernaient le secteur de l’agriculture. Il ne s’agissait pas seulement de machines, mais aussi de nouvelles techniques pour la culture de la vigne, la vinification ou l’élevage du ver à soie. A mi-chemin entre l’agriculture et la manufacture il y avait bien sûr les nombreuses propositions pour le tirage de la soie, à partir de différents types de fourneaux qui allaient des modèles portables jusqu’à ceux proposant une consommation réduite de combustible. Parmi les machines destinées à d’autres secteurs de production, une attention toute particulière était réservée à la panification.
Les artisans et les marchands
18Artisans et marchands envoyaient à l’Ateneo les innovations et les produits liés à leur métier. C’est le cas d’Andrea Cresseri, chapelier formé à Venise où il avait été envoyé encore très jeune par son père pour apprendre le métier. Muni de l’expérience indispensable, il y ouvrit un magasin grâce à la participation importante d’un bailleur de fonds sans scrupules. Malgré une récompense obtenue lors de « l’Esposizione industriale » de Venise en 1833, son activité ne connut pas l’essor souhaité et il fut obligé de la céder. Une fois rentré à Brescia, en 1836, il ouvrit un nouveau magasin avec l’aide financière de quelques amis. Toutefois l’année suivante il rencontrait déjà des problèmes économiques, partiellement résolus par à son mariage avec Teodora Rottini qui lui apporta une forte dot17.
19En 1839, Cresseri reçut de l’Ateneo la mention honorable pour des chapeaux réalisés en lapin et déchets de soie ; en cette occasion, il exposa aussi « un pantalon et des bottes en feutre sans couture»18. Un an plus tard, il présenta des chapeaux imperméables améliorés, en castor et soie foulés, réalisés d’une seule pièce. En 1841, il exposa à l’Ateneo un modèle de chaudière pour teindre les chapeaux de feutre : selon l’inventeur, il s’agissait d’un remarquable procédé d’innovation19. Cependant selon la commission, la machine ne méritait aucun prix car d’après le rapport qui l’accompagnait, il était impossible de déduire si les avantages indiqués avaient effectivement été testés sur une grande échelle20. En 1842 et 1843, Cresseri présenta à l’Ateneo de nouveaux chapeaux21 et des feutres imperméables22, s’assurant ainsi le titre de fabrique privilégiée. En effet les distinctions obtenues aux expositions étaient le premier pas vers la patente impériale qui garantissait un « privilège exclusif » sur les découvertes, les inventions et les améliorations dans les différentes branches de l’industrie23.
Les mécaniciens
20Avant l’établissement des rapports entre ingénieurs et entreprises, c’est aux mécaniciens que revint un rôle déterminant dans la diffusion des connaissances techniques grâce à un processus fondamental d’apprentissage par imitation. Ces mécaniciens peu spécialisés travaillaient dans plusieurs domaines de la production industrielle, notamment le textile et ils favorisèrent considérablement la diffusion de la mécanisation24.
21Andrea Salvini, menuisier et tourneur, se définissait comme mécanicien. Les objets qu’il présenta entre 1823 et 1841 témoignent de l’adaptabilité et de l’éclectisme des machinistes de l’époque. En 1823, Salvini fut autorisé à participer à « l’Esposizione industriale » de Venise avec une machine pour la menuiserie qui « sert à réaliser de façon rapide et aisée les chevilles et les trous pour assembler avec précision les différentes parties d’un meuble»25. À l’exposition de Milan de 1834, il présenta des engins pour le forage des puits artésiens – issus de son expérience professionnelle milanaise – que la commission ne jugea pas originaux. Salvini proposa également « une chaudière fournissant un courant de vapeur, à utiliser dans les filatures de soie ». La commission se réserva le droit d’exprimer son avis seulement après avoir assisté à une expérience sur grande échelle26. Il présenta enfin un tour de menuisier, récompensé par une médaille d’argent27. À l’exposition de l’Ateneo de 1837, Salvini présenta plusieurs innovations dans les procédés de tirage et de moulinage de la soie28. En 1840, il exposa à l’Ateneo deux modèles de tenailles pour arracher les pierres à utiliser dans les puits artésiens et une maquette de machine à vapeur29. En 1841, il remporta le troisième prix de l’Ateneo pour un robinet simple, économique et facile à installer.
22Giovanni Pinella, mécanicien et gardien du marché céréalier de Brescia, semble avoir eu, lui aussi, cette vocation d’inventeur. En 1824, l’Ateneo le récompensa pour sa machine à couper les bois durs utilisés en teinturerie, plus simple et économique que celle de Gaetano Bassolini, qui en 1821, avait remporté un prix à Brescia et à Venise30. Il s’agissait d’un cas d’imitation à travers l’apprentissage ; en effet Pinella avait été engagé comme menuisier par Bassolini alors que ce dernier réalisait sa machine. Cette expérience permit à Pinella de concevoir son propre engin. Bassolini, fort d’« un droit exclusif de quinze ans » pour le royaume lombard-vénitien, obtenu en 182331, avait saisi les instances du système de protection afin de bloquer la machine de son rival32. Toutefois Pinella fut autorisé à présenter son invention à « l ’Esposizione industriale » de Milan de 182433 et à celle de Venise l’année suivante34. En fait celle-ci utilisait des procédés de travail différents de ceux de la machine de Bassolini.
Les inventeurs
23Quelquefois les exposants étaient de véritables inventeurs, non liés à un seul secteur de production, même si, pour la plupart, ils possédaient une activité artisanale qui leur garantissait un revenu. Gaetano Zapparelli35, orfèvre et mécanicien qui présenta ses productions à l’Ateneo entre 1824 et 1845, appartient à cette catégorie. Certains de ses objets étaient liés à son activité : la petite machine portative aux multiples usages en orfèvrerie « dont la composition est un secret du concurrent»36 ; la machine pour filigraner37 ; « une presse horizontale » pour frapper les pièces et les médailles permettant d’obtenir « d’un seul coup ce qui normalement en demanderait deux»38. En 1834, Zapparelli présenta également à l’Ateneo une nouvelle méthode pour frapper les médailles qui avait le mérite d’avoir « réduit considérablement le temps de préparation des matrices de frappe par rapport aux méthodes traditionnelles»39; cette invention remporta le premier prix à Venise en 1838. Enfin, en 1839, il présenta une méthode pour réaliser sans martelage le contour des médailles. Selon le directeur du Gabinetto numismatico de Milan et responsable des opérations de frappe de l’hôtel de la Monnaie de Milan, il s’agissait d’une méthode nouvelle, au moins en Italie. Mais elle fut rapidement refusée par la commission d’examen de Brescia. Le poids de la tradition de l’artisanat de haut niveau dans les arts appliqués joua un rôle déterminant dans le jugement négatif sur les innovations de processus de Zapparelli :
Il est bien connu que pour lui, n’ayant aucune formation théorique ni pratique préalables et travaillant depuis peu de temps dans le domaine de la frappe des médailles, la rapidité dans l’exécution est plus importante que la qualité ; il faut dire que si on négligeait les imperfections de ses médailles, il faudrait en apprécier la vitesse d’exécution.40
24Zapparelli proposa aussi des objets qui n’avaient aucun rapport ou presque avec sa profession : des instruments chirurgicaux en acier pour des opérations de la cataracte41 ou une cuisinière portative économique qui remporta le deuxième prix en 183242. En 1840, il obtint la mention de l’Ateneo pour un four à pain portatif économique en métal. En 1842, il exposa à l’Ateneo un laminoir pour la fabrication des lames de plomb employées pour joindre les feuilles de verre, réalisé en modifiant légèrement le modèle inventé dans les verreries de Liverpool43.
25Le négociant et entrepreneur Giandomenico Silva se définissait comme un inventeur qui « s’applique volontiers à quelques inventions, là où il est en mesure de le faire, non par intérêt personnel mais pour qu’elles soient utiles à la société»44. Propriétaire d’une entreprise pour la production d’instruments de mesure, pendant la Restauration, il travailla également au bureau des poids et mesures en raison de ses compétences en la matière45. Après la présentation d’une balance de sa fabrication à l’exposition extraordinaire de Brescia en 182546, il obtint la mention honorable à l’exposition de Milan de 1828 pour un pétrin qui lui valut d’obtenir la patente impériale47.
26Il s’orienta vers la fabrication de machines agricoles, et exposa en 1831 deux modèles de herses à l’exposition de l’Ateneo48. L’année suivante, il présenta une batteuse49. En 1833, il proposa un modèle fonctionnant de machine pour « égrener les épis de maïs » s’inspirant du système mécanique utilisé pour décortiquer le riz50. En 1837, il présenta les maquettes d’une herse, de deux batteuses et de deux pressoirs51. « Afin de garantir le bien-fondé de son propre jugement », la commission décida d’examiner la batteuse et les pressoirs en fonctionnement, car « les modèles n’offrent pas assez d’éléments pour bien juger»52. En 1839, il exposa le modèle de batteuse présenté deux ans auparavant qu’il avait modifié afin d’utiliser la force motrice humaine et non plus celle des animaux53.
Les industriels
27Parmi les exposants, figuraient des entrepreneurs qui croyaient au progrès et qui investissaient dans l’innovation. Ils copiaient ou importaient des procédés de production de l’étranger, ou bien à partir de leurs propres expériences, ils produisaient des articles semblables à ceux d’importation. Les expositions nous permettent de reconstituer quelques épisodes concernant les industriels. La papeterie Andreoli, qui fit de l’innovation le pivot de son activité, est exemplaire dans ce sens. Dans l’effort de modernisation des anciennes méthodes de production auquel participèrent toutes les papeteries de la région du lac de Garde, la papeterie Andreoli fut celle qui réalisa les investissements les plus importants et remporta les meilleurs résultats. Grâce à ses innovations en termes de procédé et de produit, elle fut récompensée aux expositions industrielles de Milan de 1806, 1811 et de 1822, et à celle de Venise de 1833. En 1834, le propriétaire demanda que l’ensemble de son établissement – y compris les machines qu’il avait inventées et les innovations qu’il avait introduites – fût soumis au jugement de l’Istituto lombardo. La commission milanaise qui lui décerna le premier prix souligna la qualité mais aussi les limites des installations54.
28La papeterie Andreoli remporta également plusieurs distinctions à Brescia. Cependant dans la petite vallée où s’étaient installées de nombreuses papeteries et dans lesquelles travaillait la majorité des habitants, il était difficile de garder longtemps un secret industriel. Les nouvelles techniques devenaient rapidement un patrimoine commun, au détriment de ceux qui, les premiers, avaient supporté les coûts de l’expérimentation.
29À travers les expositions, les académies jouèrent un rôle de stimulation déterminant dans le processus de modernisation. Elles intervinrent en tant qu’institutions sur un facteur stratégique du développement et sur un élément qui, dans l’économie traditionnelle, empêchait les opérateurs de réagir aux nouvelles transformations. Les expositions permettaient à des secrets techniques de sortir publiquement des ateliers des artisans et de rompre enfin le lien, pas seulement étymologique, entre « mystères » et « métiers ». L’académie de Brescia ainsi que celle de Milan, découvrirent bientôt qu’elles constituaient un organisme social idéal pour tester l’innovation.
30Les opérateurs étaient conscients de travailler à des améliorations d’envergure en fin de compte limitée, des micro-inventions55, et non sur des innovations de nature à révolutionner profondément un secteur de production ou un procédé de travail. Mais peu à peu une nouvelle mentalité s’imposait grâce à l’introduction de la pratique quotidienne et nouvelle de la confrontation, de l’étude comparative, de l’auto promotion devant le jury. Les rapports accompagnant les maquettes des nouvelles machines présentées aux expositions de l’Ateneo pendant les années 1830 et 1840 témoignent des changements en cours. Même les exposants les moins avertis s’efforcèrent de mettre en évidence, parmi les aspects les plus significatifs de leurs inventions, la réduction de la main-d’œuvre, du temps de travail et de la consommation de combustible, ce qui prouve la diffusion d’une pensée adaptée à la modernisation.
Notes de bas de page
1 Pour des renseignements essentiels sur l’Istituto nazionale et sur ses transformations pendant la Restauration, voir Rotondi C., « Rendere facili le verità utili. Dalla Società patriottica all’Istituto lombardo (1776-1859) », dans Augello M. M. et Guidi M. E. L. éd., Associazionismo economico e diffusione dell’economia politica nell’Italia dell’Ottocento. Dalle società economico-agrarie alle associazioni di economisti, Milan, Franco Angeli, 2000, vol. 1, p. 43-53.
2 Repubblica Italiana, Regolamento organico dell’Istituto nazionale, s.é., s.l., 1804, articolo 1°, comma 3°.
3 On peut bien affirmer que les expositions se diffusèrent en Italie en même temps que les armées de Napoléon, comme par exemple celles qui furent organisées à Turin à partir de 1805, Bassignana P.L., « Le esposizioni », dans Levra U. éd., Storia di Torino, t. VI, La città nel Risorgimento (1798-1864), Turin, Einaudi, 2000, p. 787-789.
4 Mazzocca F., « Le esposizioni d’arte e industria a Milano e Venezia (1805-1848) », dans Istituzioni e strutture espositive in Italia. Secolo XIX : Milano, Torino, Pise, Scuola normale superiore, 1981, p. 71-73.
5 Archivio di Stato de Brescia [ensuite ASBs], Archivio Storico dell’Ateneo di Brescia [ensuite ASABs], 19, avis à la presse du préfet du dipartimento du Mella, Brescia, 24 mai 1811. Sur ces prix, voir Cova A., Aspetti dell’economia agricola lombarda dal 1796 al 1814. Il valore dei terreni, le produzioni e il mercato, Milan, Vita e Pensiero, 1977, p. 134-147 ; Moioli A., « Tra intervento pubblico e iniziativa privata : il contributo di Giuseppe Morosi al progresso tecnico della manifattura lombarda in età francese », dans Carera A., Taccolini M. et Canetta R.éd., Temi e questioni di storia economica e sociale in età moderna e contemporanea. Studi in onore di Sergio Zaninelli, Milan, Vita e Pensiero, 1999, p. 153-203.
6 Pour des renseignements supplémentaires à ce sujet, voir Onger S., « L’apprendistato bresciano : premi e incentivi all’innovazione durante la prima metà dell’Ottocento », dans Belfanti C. M. éd., Tecnici, empiristi, visionari. Un secolo di innovazioni nell’economia bresciana attraverso i brevetti (1861- 1960), Brescia, Grafo, 2002, p. 33-34.
7 MazzoccaF., op.cit . note 4, p. 96.
8 Regole, e discipline del Liceo, ossia Accademia del Dipartimento del Mella, Brescia, s.é., 1802.
9 « Statuto dell’Ateneo di Brescia », Commentari dell’Ateneo di Brescia [ensuite CAB], 1809, p. 37.
10 Fenaroli G., Il primo secolo dell’Ateneo di Brescia. 1802- 1902, Brescia, Apollonio, 1902, p. 123.
11 Brocchi G. B., « Descrizione di due macchine agrarie », CAB, 1808, p. 150.
12 « Statuto dell’Ateneo di Brescia », CAB, 1809, p. 45. Les prix pouvaient être des médailles, des diplômes ou des lettres d’éloge.
13 ASBs, ASABs, 24, avis à la presse de la présidence de l’Ateneo, Brescia, 7 août 1833.
14 Statuto dell’Ateneo di Brescia, Brescia, Bettoni, 1831, p. 13-14.
15 En 1830 le premier et le troisième prix ne furent pas décernés ; en 1832, ce fut le cas du troisième ; en 1833 et en 1837 le premier ; en 1839 le premier, mais on décerna deux seconds prix et le troisième ; en 1841 le deuxième prix ne fut pas décerné tout comme en 1843 ; enfin en 1846 et en 1847 aucun prix ne fut décerné.
16 Vasta M. et Dolza L., « Tra diffusione e tutela : i paradossi dell’attività innovativa », dans Storia delle scienze, vol. 5, Conoscenze scientifiche e trasferimento tecnologico, Turin, Einaudi, 1995, p. 107.
17 Les informations sur l’activité de Cresseri ont été tirées des pièces du procès in ASBs, Fondo Fascicoli Concorsi dei Creditori, 43.
18 Cresseri A., « Cappelli di seta e castoro di un sol pezzo. Calzoni e stivali di feltro senza cuciture », CAB, 1839, p. 202.
19 Cresseri A., « Modello di caldaja per tingere con nuovo metodo i cappelli di feltro », CAB, 1841, p. 264-265.
20 ASBs, ASABs, 28, « Osservazioni alle macchine esposte alla pubblica esposizione », s.d.
21 Prospetto della sessione pubblica dell’Ateneo di Brescia che si terrà nel giorno X settembre M.DCCC. XLII, Brescia, Tipografia della Minerva, 1842, p. 15.
22 Prospetto della sessione pubblica dell’Ateneo di Brescia che si terrà nel giorno XI settembre M.DCCC. XLIII, Brescia, Tipografia della Minerva, 1843, p. 14.
23 La loi impériale de 1820 abrogeait la législation de Napoléon et introduisait encore une fois le concept traditionnel de « privilège exclusif ».
24 Bigatti G., « Gli accidentati sentieri dell’innovazione. Macchinisti, tecnici, ingegneri nella Lombardia della Restaurazione », Storia in Lombardia, 2, 2002, p. 5-16.
25 ASBs, ASABs, 21, minute du rapport de la commission, Brescia, 1823.
26 Archives de l’Istituto lombardo de Milan [ensuite AILMi], VI.12.229, rapport de la Commission, Milan, 1834.
27 Collezione degli atti delle solenni distribuzioni de’ premj d’industria fatte in Milano ed in Venezia dall’anno 1833 al 1839, vol. 6, Milan, Imperiale Regia Stamperia, 1839, p. 57, 114.
28 Salvini A., « Fornello portatile per la trattura della seta, con nuovo molinello, Naspo per incannare, Fuso per binare e torcere ad un tempo », CAB, 1837, p. 321-323.
29 Prospetto della sessione pubblica dell’Ateneo di Brescia che si terrà nel giorno X settembre MDCCCXL, Brescia, Tipografia della Minerva, 1840, p. 15.
30 « Manifatture ed arti », CAB, 1824, p. 103-104, 108 et ASBs, ASABs, 22, minute de la lettre du président de l’Ateneo à Giovanni Pinella, Brescia, 27 avril 1825.
31 Gazzetta di Milano, n.291, 18 octobre 1823, p. 1775.
32 AILMi, VI.24b.442, lettre de Gaetano Bassolini à l’Istituto di scienze, lettere ed arti de Milan, Milan, 18 septembre 1824.
33 Collezione degli atti delle solenni distribuzioni de’ premj d’industria fatte in Milano ed in Venezia dall’anno 1806 in avanti, vol. 3, Milan, Imperiale Regia Stamperia, 1824, p. 292.
34 Collezione degli atti delle solenni distribuzioni de’ premj d’industria fatte in Milano ed in Venezia dall’anno 1825 al 1826, vol. 4, Milan, Imperial Regia Stamperia, 1827, p. 10.
35 Probablement né à Pozzolengo en 1790 et mort à Brescia le 17 janvier 1863, Zapparelli travailla dans le domaine de la gravure ; après 1826, engagé par la Monnaie de Milan, il y travailla pendant quelque temps.
36 ASBs, ASABs, 24, rapport de Gaetano Zapparelli, Brescia, 18 août 1832.
37 « Sessione della censura », CAB, 1833, p. 207.
38 Zapparelli G., « Stromenti spettanti alla varia tecnologia », CAB, 1833, p. 199.
39 Zapparelli G., « Nuovo metodo per far coni, sostituendo l’impronto agli intagli », CAB, 1834, p. 222.
40 ASBs, ASABs, 27, « Rapporto fatto alla presidenza dell’Ateneo di Brescia dalla commissione sulle produzioni di meccanica pratica, 1839 », Brescia, 3 mai 1840, texte en italique de l’auteur de cet essai.
41 Bianchi A., « Manifatture ed arti », CAB, 1826, p. 106-107.
42 « Sessione della censura », CAB, 1832, p. 193.
43 Zapparelli G., « Laminatojo di Liverpool introdotto e migliorato », CAB, 1842, p. 186.
44 ASBs, ASABs, 25, Lettre de Giandomenico Silva à l’Ateneo, Brescia, 17 décembre 1835.
45 « Prospetto della Straordinaria Esposizione… », op.cit. note 13, p. 138.
46 Ibid.
47 SilvaG., « Nuova Gramola ad uso de’ fornaj », CAB, 1829, p. 199-202.
48 SilvaG., « Due erpici », CAB, 1831, p. 176-177.
49 SilvaG., « Nuova trebbia del frumento », CAB, 1832, p. 185-186.
50 SilvaG., « Macchina da sgranellare le pannocchie di formentone », CAB, 1833, p. 197- 198.
51 SilvaG., « Proposte di varie macchine ad usi rurali ed industriali », CAB, 1837, p. 307-310.
52 « Sessione della censura », CAB, 1835, p. 175.
53 SilvaG., « Produzioni », CAB, 1839, p. 206.
54 Collezione degli atti delle solenni distribuzioni de’ premj…, op.cit. note 28, vol. 6, p. 65-66.
55 Mokyr J., The Lever of riches. Technological creativity and economic progress, New York, Oxford University Press, 1990, p. 293-296 ; Rosenberg N., Inside the black box : technology and economics, Cambridge, Cambridge University Press, 1982, p. 19-29.
Auteur
-
Sergio Onger
Université de Brescia.
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