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    Plan détaillé Texte intégral Une certaine méfiance vis-à-vis des innovations Les réactions positives vis-à-vis des innovations La figure de l’inventeur Notes de bas de page Auteur

    Les archives de l’invention

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    Table des matières

    Le statut de l’invention dans la Rome impériale : entre méfiance et valorisation

    Agnès Bérenger

    p. 513-525

    Texte intégral Une certaine méfiance vis-à-vis des innovations Les réactions positives vis-à-vis des innovations La figure de l’inventeur Notes de bas de page Auteur

    Texte intégral

    1Les diverses sources antiques qui mentionnent inventions et inventeurs s’intéressent souvent à la question de leur réception au sein de la société romaine. C’est à ce problème que s’intéresse cet article, pour lequel j’ai choisi de traiter uniquement les inventions contemporaines, c’est-à-dire qui ont été faites durant la période du Haut Empire (Ier-IIIe siècles ap. J.-C.). Je laisserai donc de côté celles qui sont attribuées à des figures mythiques, comme Dédale1, et centrerai ma réflexion sur l’attitude du pouvoir impérial face à ces innovations, afin de voir si la méfiance qui lui est traditionnellement attribuée est réelle ou si l’analyse mérite d’être nuancée.

    Une certaine méfiance vis-à-vis des innovations

    2Une volonté essentielle du pouvoir romain, qui est réaffirmée de façon récurrente, est le maintien des équilibres sociaux, ce qui entraîne le refus des innovations qui risqueraient de nuire à l’emploi. Quelques anecdotes célèbres sont souvent utilisées pour illustrer cette affirmation. La première se rapporte à l’empereur Vespasien et est rapportée par le biographe Suétone :

    Les poètes les plus distingués ainsi que les artistes, le restaurateur de la Vénus de Cos et du Colosse reçurent des présents considérables et un salaire élevé ; à un ingénieur, aussi, qui promettait d’apporter au Capitole d’énormes colonnes sans beaucoup de frais, il fit verser pour son invention une récompense non négligeable, mais le dispensa de la réaliser, disant « qu’il devait lui permettre de donner du pain au petit peuple»2.

    3Selon ce récit, une machine pour transporter des colonnes sur le Capitole, sur les caractéristiques techniques de laquelle le texte de Suétone reste très elliptique, est présentée à Vespasien3. Les colonnes en question doivent être celles destinées au temple de Jupiter qui a dû être reconstruit de fond en comble après l’incendie qui l’avait ravagé au cours de la guerre civile de 68/69 ap. J.-C.4. Selon Suétone, l’empereur aurait refusé d’avoir recours à cet engin, qui l’aurait empêché de nourrir la « petite plèbe », la plebicula. Le sens même de ce terme, au demeurant assez rare, a suscité des interrogations. Selon Lionel Casson, l’emploi de ce diminutif implique en général un certain mépris5 et il est vrai que l’on peut supposer qu’il vise à insister sur la tenuitas, la faiblesse, du peuple en question. Toutefois, plebicula peut aussi être compris comme un diminutif affectif, comme par exemple fraterculus, le « petit frère », matercula, la « petite mère », ou amicula, la « chère amie ».

    4La fiabilité de cette histoire a suscité d’importantes réserves. Pour Geoffrey Ernest Maurice de Sainte Croix, Vespasien n’avait aucun motif valable pour rejeter une invention qui aurait pu être utilisée dans d’autres circonstances, par exemple pour des fortifications militaires6. De plus, les sources ne démontrent aucunement qu’on ait recruté des ouvriers parmi les citoyens pauvres pour assurer leur subsistance et les travaux ont dû être réalisés, comme c’était la norme, par des entrepreneurs privés qui employaient surtout des esclaves7. Toutefois, les hommes libres et pauvres jouaient aussi un rôle sur les chantiers et les empereurs en étaient conscients, même si une politique de « plein emploi » n’entrait pas dans le cadre de leurs conceptions8.

    5Quant à Lionel Casson9, il estime que l’anecdote ne prouve absolument pas que Vespasien se souciait du bien-être du petit peuple et revient sur l’expression praemium pro commento, soit « une récompense pour son commentum ». Il souligne que commentum peut signifier un plan ou un projet aussi bien qu’une machine ou une invention. Il s’agirait donc d’un plan élaboré par un technicien, qui demandait à l’empereur d’être autorisé à recruter des travailleurs dans la plèbe pour transporter les colonnes, travail qui requérait seulement de la force physique10. Malgré le coût très réduit de cette solution (faire travailler ceux qui étaient sans emploi et donc nourris par l’empereur « à ne rien faire »), Vespasien aurait refusé, préférant continuer à leur fournir des aides et ainsi à les nourrir (pascere). Cette interprétation réduit à néant l’invention elle-même et résout par là même les problèmes posés par le passage de Suétone. Toutefois, même si commentum peut aussi désigner un projet (le verbe comminiscor, dont dérive le substantif commentum, signifie « imaginer », « inventer »), cela n’implique pas pour autant que ce projet n’ait pas concerné une innovation technique et l’emploi même du terme mechanicus pour désigner l’auteur anonyme de cette proposition met clairement l’accent sur ses compétences techniques11. L’hypothèse de Lionel Casson, quoique intéressante, ne me paraît donc pas entièrement convaincante12.

    6Mais les commentateurs n’ont peut-être pas prêté une attention suffisante au contexte politique dans lequel se situe cet épisode et qui, selon moi, livre une grille d’interprétation à caractère nettement idéologique. En effet, lorsque Vespasien en 70 décide de reconstruire le temple de Jupiter Capitolin, détruit lors d’un incendie allumé le 19 décembre 69 ap. J.-C. par les partisans de son adversaire Vitellius qui assiégeaient ceux de Vespasien retranchés sur le Capitole13, il est depuis peu seul détenteur du pouvoir impérial, tous ses compétiteurs ayant été éliminés. La reconstruction du Capitole est destinée à symboliser le consensus retrouvé autour de la nouvelle dynastie des Flaviens, après les vicissitudes de la guerre civile. Vespasien lui-même tient à participer aux opérations en portant sur ses épaules les premiers débris du temple précédent qu’il fallait déblayer14. Dans cette optique, la participation de la plebicula à la reconstruction du temple le plus important de Rome prend une valeur symbolique essentielle et ce « petit peuple » représente l’une des composantes de la société romaine dont l’adhésion au programme flavien est capitale. Dès lors il est tout à fait compréhensible que Vespasien ait rejeté l’innovation qui aurait rendu inutile la participation du peuple romain à cet acte qui se voulait fondateur. Il ne faut pas alors chercher dans cette anecdote des informations sur la situation du marché du travail à Rome mais plutôt y voir une illustration de la volonté manifestée par Vespasien de réaliser le consensus universorum.

    7Un passage de Dion Cassius à propos de la participation physique de l’empereur aux opérations de déblaiement15 précise d’ailleurs que Vespasien, en portant lui-même ces gravats, avait pour intention d’empêcher que la foule (en grec plethos) ne refuse de participer à cette tâche. On pourrait donc relever une contradiction apparente entre l’attitude de Vespasien ici, qui veut contraindre le peuple romain à participer à ces opérations de déblaiement (gratuitement, cela va sans dire) et celle que rapporte Suétone, témoignant d’un souci apparent du bien-être, ou tout au moins d’assurer un revenu minimal, à la plebicula. Il est peut-être possible de dépasser cette apparente aporie en supposant que Dion Cassius se fait l’écho d’une tradition relativement hostile à Vespasien, et voyant une volonté de contrainte et de faire des économies au détriment de la plèbe dans ce qui était seulement l’expression de la volonté de réaliser le consensus autour de la personne impériale, alors que Suétone témoigne de relations que l’empereur voulait étroites entre lui-même et la plèbe, qu’il appelait avec affection « sa petite plèbe », plebicula, et était prêt à nourrir en finançant les travaux de reconstruction du Capitole. La politique de Vespasien en matière édilitaire s’est effectivement avérée ambitieuse et on peut porter à son crédit, outre la reconstruction du temple de Jupiter sur le Capitole et du Tabularium, l’achèvement du temple de Claude divinisé sur le Caelius et la construction du temple de la Paix et de l’amphithéâtre flavien16. Toutefois, ce n’est pas sur cet aspect que Suétone entend insister. Le biographe a pour ambition de mettre en lumière le caractère de Vespasien et, outre sa bonhomie vis-à-vis de la plèbe, qui en fait un défenseur des faibles, il souligne ainsi sa providentia, vertu impériale de celui qui sait prendre les mesures qui s’imposent pour l’avenir.

    8Il peut paraître tentant d’établir un rapprochement entre cette anecdote et le relief qui figure sur le « tombeau des Haterii»17. Cet édifice funéraire se trouvait au bord de la via Labicana (l’actuelle via Casilina), à Centocelle, non loin de Rome, vers le sud-est. Il a été retrouvé en 1848, mais n’a pu être conservé, et il n’en reste que les reliefs et inscriptions, soit au total une collection de quarante pièces, qui ont été transportées au Musée du Vatican.

    Image

    Fig. : relief du tombeau des Haterii. Vatican, Museo Gregoriano Profano, Inv. 9998.

    Cliché Noëlle Géroudet.

    9Quelques fouilles complémentaires ont été effectuées en 1970 sur le site, mais l’aspect du monument et la place respective des divers éléments ne sont pas connus. Ce tombeau a été édifié par Q. Haterius Tychichus, sans doute un affranchi, à l’époque flavienne. En effet les coiffures féminines ondulées qui sont représentées sur les reliefs sont caractéristiques de cette période. Élément supplémentaire de datation, un relief représente le Colisée, dans l’état où il était lorsqu’il a été inauguré par Titus en 80 ap. J.-C., sans l’attique ajouté ensuite par Domitien. Dans cet ensemble, un relief, le plus grand de l’ensemble (131 cm de hauteur sur 104 cm de largeur), présente un intérêt particulier pour mon propos. On y voit figurée une sorte de grue, relativement perfectionnée. Il s’agit d’un appareil de levage animé par un tambour creux mis en mouvement par cinq ouvriers qui ont pris place dans la roue, très vraisemblablement des esclaves, reconnaissables à leur tenue vestimentaire, la tunique. Deux autres ouvriers contribuent à la manœuvre à l’aide de cordes, pour guider le mouvement et/ou arrêter la roue18. Un tel système qui permet des manœuvres de précision pouvait servir à l’élévation des pierres, mais aussi au levage des marchandises sur les quais19.

    10L’appareil de levage doit faire allusion à la profession du propriétaire du tombeau, entrepreneur en bâtiments, comme le montre une inscription, probablement liée au tombeau, qui précise qu’Haterius est entrepreneur (redemptor)20, titre qui désigne un adjudicataire de marchés publics. En effet l’entreprise d’Haterius a participé à la construction de monuments publics sous les Flaviens, ce qu’atteste un autre relief du tombeau, une frise qui représente un arc de triomphe, un temple et surtout un amphithéâtre qui a été identifié avec le Colisée. Pierre Gros définit cette frise comme « une sorte de catalogue de ses réalisations»21.

    11La représentation de cet appareil de levage, qui constitue un hapax dans la documentation iconographique, témoigne ainsi de l’orgueil d’un riche entrepreneur, par le biais d’une décoration qui rappelle son métier. Faut-il pour autant y voir une invention d’Haterius Tychicus ? Il convient de rester prudent sur ce point. L’appareil en question rappelle nettement une machine de soulèvement décrite par Vitruve, une chèvre à tambour, qui comprend un double palan, un treuil (sucula) et un tambour (tympanum) qui peut être actionné soit par un treuil, soit par des hommes en marche22. Selon Philippe Fleury, la puissance maximale de cette machine était de onze tonnes, ce qui devait permettre de résoudre la majorité des problèmes de levage qui pouvaient se poser sur un chantier23. Il estime que la description de Vitruve correspond à des machines qu’il connaissait personnellement pour les avoir vues fonctionner et qui étaient en fonction sur les chantiers romains au Iersiècle de notre ère, sachant que le traité De architectura a été achevé vers 30- 27 av. J.-C24.

    12Il semble donc que la grue du tombeau des Haterii ne soit pas une invention contemporaine de la période d’activité de l’entrepreneur, qui se situe sous les Flaviens, mais une machine qui existait déjà à la fin du Ier siècle av. J.-C. Il faudrait alors interpréter cette représentation iconographique, tout à fait unique, d’une grue comme un moyen de symboliser l’activité édilitaire du propriétaire et commanditaire du tombeau25. Reste à déterminer pourquoi ce choix iconographique a été fait, puisque le relief représentant les bâtiments à la construction desquels l’entreprise d’Haterius avait participé suffisait à rappeler son activité. S’il ne s’agit pas à proprement parler d’une invention, peut-être faut-il voir en cette grue un appareil particulièrement perfectionné, éventuellement doté d’améliorations techniques significatives, même s’il n’est pas possible de les déterminer avec précision à l’aide du seul relief funéraire26. La fierté de l’entrepreneur, propriétaire d’une machine particulièrement perfectionnée, expliquerait alors cette mise en valeur exceptionnelle pour un appareil de levage, qui ne peut s’expliquer par le caractère esthétique de l’objet.

    13Une autre anecdote mettant en scène un empereur face à une invention se retrouve, avec des variations, chez quatre auteurs différents. Dans son roman Le Satiricon, Pétrone relate de façon assez détaillée la rencontre entre un empereur anonyme (il est simplement dit Caesar) et l’artisan qui vient lui présenter une fiole en verre incassable, qui se bossèle comme un objet en métal lorsqu’elle tombe.

    Il y a eu pourtant un verrier qui réussit à faire une fiole en verre incassable. Il fut donc admis devant César avec son cadeau ; puis il pria César de le lui rendre et le jeta sur le pavé. César fut effrayé on ne peut pas plus. Mais l’autre ramassa la fiole ; elle était bosselée comme un vase de bronze ; puis il tira de sa poitrine un petit marteau et, sans se presser, il remit bel et bien sa fiole à neuf. Cela fait, il croyait tenir la couille de Jupiter, surtout après que l’empereur lui eut demandé : « Est-ce qu’un autre que toi connaît cette façon de préparer le verre ? » Mais, voyez un peu ! sur sa réponse négative, César lui fit couper le cou, parce que, si son secret venait à être connu, nous aurions l’or au prix du fumier27.

    14Ce passage a en général été rapproché d’une autre notation, qui se trouve dans l’Histoire naturelle de Pline l’Ancien et relate l’invention d’un verre ductile par un artisan. La réaction de Tibère est ensuite soulignée, mais Pline ne met pas en scène une rencontre entre l’inventeur et l’empereur.

    On raconte qu’après l’invention, sous le principat de Tibère, d’un mélange donnant un verre ductile, l’atelier tout entier de l’artisan fut supprimé de façon à empêcher des métaux comme le cuivre, l’argent et l’or de perdre de leur valeur, mais c’est là un bruit longtemps plus répété que bien fondé. Du reste qu’importe, puisque, sous le principat de Néron, l’on découvrit une technique du travail du verre qui fit vendre au prix de six mille sesterces deux modestes coupes de verre que l’on appelait « coupes pétrifiées»28.

    15Dans la partie de son Histoire romaine consacrée au règne de Tibère, l’historien Dion Cassius relate un épisode similaire29. Là encore, un anonyme (qualifié d’architectôn) se présente devant l’empereur, en espérant obtenir son rappel d’exil. Il fait tomber sur le sol un gobelet de cristal qui se révèle incassable. Mais, au lieu de lui accorder son pardon, Tibère le fait mettre à mort. Ce récit reste assez sec, sans aucune tentative d’explication de la conduite impériale. Le contexte général du passage, qui a indiqué dans les lignes précédant notre extrait que l’architecte en question avait été exilé parce que Tibère l’admirait et l’enviait pour ses réalisations, laisse entendre que seule la jalousie est à l’origine de la décision de l’empereur. Ici l’inventeur importe peu, non plus que l’invention, c’est la cruauté de Tibère qui est l’élément essentiel que Dion Cassius s’emploie à mettre en scène.

    16L’évêque Isidore de Séville, auteur d’Étymologies en seize livres au début du VIIe siècle ap. J.-C., achève sa section consacrée au verre avec un récit qu’il situe, là encore, sous le règne de Tibère et qui raconte comment un artisan présente à l’empereur un verre incassable, invention dont il est récompensé par une décapitation immédiate30. Son récit est très clairement tiré de Pétrone et de Pline l’Ancien, dont il reprend des expressions mot pour mot31, et il n’est donc pas possible d’en tirer des éléments originaux.

    17L’étude de ces divers passages et de leurs points de convergence, ainsi que de leurs divergences, est instructive. À l’exception du récit de Pétrone, l’empereur est explicitement identifié : il s’agirait de Tibère. Les versions divergent sur l’issue de la rencontre : selon Pétrone et Dion Cassius, l’empereur aurait fait exécuter l’artisan, alors que selon Pline il aurait simplement fait fermer son atelier32. En outre, les contextes dans lesquels se situent les récits de l’anecdote sont radicalement différents. Si le passage de Pétrone s’insère dans un développement de son héros Trimalcion, un riche affranchi, figure type du parvenu, qui étale sa prétendue érudition devant des convives qui proviennent pour l’essentiel du même milieu que lui, celui de Pline l’Ancien se situe dans un tout autre contexte : l’érudit présente un développement sur l’invention et l’industrie du verre. L’anecdote elle-même est présentée de façon critique, et Pline n’affirme pas son authenticité mais se montre prudent. Quant à Dion Cassius, il semble avoir mêlé plusieurs anecdotes qui montraient Tibère comme un tyran à la fois jaloux et cruel et l’anecdote à propos du verre en cristal semble un simple appendice à celle qui relate les démêlés de Tibère et de l’architecte.

    18On peut donc supposer qu’il s’agissait là d’une histoire plus ou moins apocryphe, qui circulait à Rome dès la fin du Ier siècle ap. J.-C. Apocryphe ou non, son intérêt principal est de montrer comment les Romains estimaient que le pouvoir impérial réagissait face aux innovations. À ce propos, on note que les versions de Pline l’Ancien et de Pétrone convergent au moins sur un point : la cause de la réaction, à première vue surprenante, de l’empereur. Ce dernier fait en sorte que l’invention ne puisse être diffusée, soit par suppression pure et simple de l’inventeur, soit par destruction de l’endroit où le verre en question était produit. C’est ce qui induit, logiquement, l’idée de secret de fabrication développée par Pétrone, et par conséquent celle que l’invention dépend entièrement de celui qui l’a produite, même s’il reste par ailleurs anonyme. Cette question n’intéresse pas du tout, en revanche, Dion Cassius, uniquement préoccupé par la cruauté de Tibère et ses manifestations.

    19Cette méfiance, voire cette peur, face à l’invention s’explique, selon ces auteurs, parce que l’empereur aurait craint que des métaux comme le cuivre, l’argent et l’or ne perdent de leur valeur. Là encore, leurs interprétations convergent et s’accordent sur un point essentiel : la défiance envers les progrès de la technologie naît quand ceux-ci peuvent représenter un facteur susceptible de rompre l’équilibre social, économique ou monétaire de l’empire.

    Les réactions positives vis-à-vis des innovations

    20En fait, les cas où un empereur manifeste un véritable intérêt face à une invention sont assez rares. Suétone, dans sa biographie de Néron, rapporte une anecdote intéressante : au moment même où les nouvelles les plus dramatiques lui parviennent, en particulier celle du soulèvement de Vindex en Gaule, l’empereur consacre des heures entières à montrer à des membres de l’élite romaine des orgues hydrauliques d’un modèle inédit (organa hydraulica novi et ignoti generis).

    Même dans ces circonstances, il ne harangua pas directement le peuple ni le sénat, mais il fit venir chez lui quelques-uns des principaux citoyens et tint hâtivement conseil avec eux, puis il passa le reste de la journée à leur faire voir des orgues hydrauliques d’un modèle entièrement nouveau, dont il leur montra tous les détails, leur expliquant le mécanisme de chacun et la difficulté qu’il y avait à en jouer, en les assurant « que bientôt même il présenterait tout cela au théâtre, si Vindex le lui permettait.»33

    21Mais une telle attitude apparaît, dans l’économie du récit suétonien, comme éminemment critiquable : alors que son règne et sa vie même sont menacés, Néron se passionne pour ce qui apparaît comme des bagatelles. Cette vision se retrouve chez Tacite, qui stigmatise en outre l’admiration de Néron pour les machines et pour le projet des architectes Severus et Celer parce qu’il y voit un défi de l’art contre la nature34. Les inventions ne sont donc bien accueillies par ce prince que par simple égoïsme : sans aucune utilité pour l’intérêt commun, l’orgue hydraulique suscite son intérêt parce qu’il est féru de musique.

    22En revanche, la biographie de Sévère Alexandre dans l’Histoire Auguste montre l’intérêt de l’empereur pour ces disciplines sans introduire de notation péjorative. Un passage mentionne des mechanici au sein d’une liste de spécialistes pour lesquels Sévère Alexandre aurait institué des salaires et les mechanici se retrouvent ainsi placés dans cette énumération entre les spécialistes des mathématiques (mathematici) et les architectes (architecti)35. S’y ajoute une autre notation qui précise que l’empereur a fait construire à Rome plusieurs ouvrages de ce type, des opera mechanica36. Si ces remarques manquent de précision, elles semblent tout au moins montrer un empereur qui n’est pas hostile à l’innovation et aux inventeurs.

    La figure de l’inventeur

    23Si l’attitude impériale, telle qu’elle ressort des passages qui en traitent, reste fondamentalement ambiguë et empreinte d’une méfiance plus ou moins justifiée vis-à-vis de l’invention, comment se présente la figure de l’inventeur telle qu’elle apparaît dans nos sources ? Avant tout, elle reste celle d’un anonyme. Suétone parle d’un mechanicus, terme assez peu courant dans la littérature latine, qui désigne celui qui invente et construit des machines37. Pétrone, dans le Satiricon, utilise simplement le substantif faber, terme assez vague désignant « celui qui produit », l’ouvrier, l’artisan, mais dans ce passage l’empereur aussi est anonyme, simplement dit Caesar. Pline l’Ancien parle d’un artisan (artifex), là encore sans mentionner son nom. Dion Cassius mentionne un architektôn, mais il semble qu’il ait accolé l’anecdote concernant le verre à une autre histoire, qui mettait bien en scène un architecte. Il ne faut donc pas prêter une attention exagérée au terme qu’il utilise. Dans l’ensemble des sources analysées, ce sont donc des noms de métiers manuels qui sont choisis, et les termes employés sont extrêmement vagues. Cependant, si l’on reprend le contexte du récit, ces spécialistes ne sont pas toujours isolés : rapportant l’anecdote sur Vespasien, Suétone insère la mention du mechanicus dans une série qui comprend aussi des poètes éminents et des artistes (praestantes poetae et artifices)38. Ces inventeurs restent donc cantonnés dans l’anonymat, alors que Vitruvedonne un certain nombre de noms d’inventeurs dans son traité d’architecture, mais les inventions qu’il mentionne sont antérieures à l’époque où il rédige son ouvrage39.

    24On peut donc opérer une distinction entre les inventions « canoniques », auxquelles un inventeur est attribué40, et celles dues à des artisans contemporains, qui demeurent dans un anonymat teinté de mépris. Cet anonymat peut s’expliquer par le mépris plus général dans lequel la plupart des auteurs antiques tiennent les artisans. Ainsi Sénèque, dans un passage d’une de ses Lettres à Lucilius, manifeste un net mépris pour ce qu’il qualifie d’arts vulgaires et infimes (vulgares et sordidae), et ce essentiellement pour des raisons morales : ils ne sont pas inspirés par de hautes considérations morales mais uniquement par une exigence d’utilité41 :

    Les arts vulgaires sont l’affaire de l’artisan ; purement manuels, ils ne visent qu’à l’aménagement matériel de l’existence ; ni les bienséances morales ni la considération de l’honnête ne les inspirent à aucun degré.

    25Il se demande également qui a le plus de sagesse, de celui qui invente des machines permettant des prodiges techniques, ou du philosophe, et conclut évidemment à la sagesse du philosophe, qui démontre que l’homme peut se passer de toutes les innovations techniques. Les inventions, uniquement au service du corps et de ses plaisirs, sont une trouvaille de l’homme, non du sage. Enfin, après avoir dressé une liste des innovations techniques de son époque, Sénèque conclut dédaigneusement qu’elles sont dues aux plus vils des esclaves42. La même idée se retrouve déjà chez Cicéron43 qui affirme que « tous les artisans (opifices) s’adonnent à un vil métier, l’atelier ne peut rien comporter de bien né et les moins acceptables sont les métiers qui sont au service des plaisirs ».

    26Les élites romaines n’ont en effet guère de considération pour les activités rétribuées et ne valorisent pas le travail de l’artisan44. Ce dédain touche tout homme qui échange son travail pour un salaire et frappe donc aussi bien l’artisan que l’artiste ou le technicien. De plus, ceux qui se livrent à ces activités sont souvent des affranchis, ce qui n’améliore pas l’image de marque du groupe au sein de la société.

    27Or, on remarque que, dans les passages cités, l’innovation technique ne résulte pas d’une commande impériale. Au contraire, l’inventeur se rend auprès de l’empereur de sa propre initiative, dans l’idée que cette invention lui vaudra reconnaissance et célébrité. Il semble donc animé par des soucis de profit, et non par de nobles préoccupations telles que le voudrait Sénèque. D’ailleurs, Vespasien ne paraît pas comprendre autrement les intentions du mechanicus, puisqu’il lui fait verser « une récompense non négligeable ». Ces anecdotes montrent également que les inventeurs semblent considérer que la seule chance de diffuser leur invention est de parvenir à attirer l’intérêt de l’empereur, dont l’autorité pourrait appuyer leur démarche45.

    28Au terme de cette analyse, il apparaît que les sources romaines se font l’écho du peu de considération que la société romaine apporte aux inventeurs contemporains, qui sont présentés comme des techniciens qui tentent de monnayer leur découverte auprès de l’empereur. Quant à celui-ci, sa réaction, souvent hostile, s’expliquerait par la volonté de préserver les équilibres sociaux et économiques existants. Toutefois, il convient de relativiser cette vision, qui n’est somme toute que le reflet des conceptions des auteurs étudiés. Ceux-ci mettent les anecdotes en question au service d’une plus vaste démonstration visant à faire de tel empereur un tyran ou au contraire à valoriser sa sincère sollicitude envers ses concitoyens les plus humbles. Dans ce contexte, l’invention et son auteur, qui reste cantonné à l’anonymat, ne semblent qu’un prétexte de plus pour illustrer la figure canonique du bon ou du mauvais prince.

    Notes de bas de page

    1 Pour cette question voir par exemple Burford A., Craftsmen in Greek and Roman society, Londres, Thames and Hudson, 1972, p. 189- 198 ; Traina G., La tecnica in Grecia e a Roma, Bari, Laterza, 1994, p. 64-67 ; et, dans ce volume, la contribution de Christophe Badel.

    2 Suétone, Vies des douze Césars, Vespasien, 18 : Praestantis poetas, nec non et artifices, Coae Veneris, item Colossi refectorem insigni congiario magnaque mercede donauit ; mechanico quoque grandis columnas exigua impensa perducturum in Capitolium pollicenti praemium pro commento non mediocre optulit, operam remisit praefatus « sineret se plebiculam pascere », trad. Grimal P., Paris, Livre de Poche, 1973.

    3 Sur cet épisode : Levick B., Vespasien, trad. fr., Dijon, Infolio, 2002, p. 186-187 ; Brunt P. A., « Free labour and public works at Rome », Journal of Roman Studies, 70, 1980, p. 81-100, en part. p. 81-83 ; Lana I., « Scienza e politica in età imperiale romana (da Augusto ai Flavi) », dans Tecnologia economia e società nel mondo romano. Atti del convegno di Como, 27/28/29 settembre 1979, Côme, Banca popolare commercio e industria, 1980, p. 31-32 ; Greene K., « Technological innovation and economic progress in the ancient world : M. I. Finley re-considered », Economic history review, 53, 2000, p. 49-50 ; Wilson A., « Machines, power and the ancient economy », Journal of Roman Studies, 92, 2002, p. 4.

    4 Tacite, Histoires, t. IV, 53. Voir Townend G. B., « The restoration of the Capitol in A. D. 70 », Historia, 36, 1987, p. 243-248 ; Darwall-Smith R. H., Emperors and architecture : a study of flavian Rome, Bruxelles, Latomus, 1996 (Coll. Latomus 231), p. 43-45 ; Levick B., op. cit. note 3, p. 181- 182.

    5 Casson L., « Unemployment, the building trade, and Suetonius, Vesp. 18 », Bulletin of the American society of papyrologists, 15, 1978, p. 44. Voir Cicéron, À Atticus, 1, 16, 11, qui parle d’une misera ac ieiunia plebecula (une plèbe misérable et famélique) ; Horace, Épîtres, II, 1, 186 ; Perse, Satires, 4, 6.

    6 De Sainte Croix G. E. M., The class struggle in the ancient Greek world, Londres, Duckworth, 1981, p. 194.

    7 Casson L., op. cit. note 5, p. 45-46.

    8 Levick B., op. cit. note 3, p. 187.

    9 Casson L., op. cit. note 5, p. 43-51.

    10 Casson L., op. cit. note 5, p. 48-49.

    11 Le terme machina désigne en latin des appareils de levage et des machines de guerre pour siège, ainsi que des instruments de torture. Voir Di Pasquale G., Tecnologia e meccanica. Trasmissione dei saperi tecnici dall’età ellenistica al mondo romano, Florence, Leo S. Olschki, 2004, p. 164-165.

    12 Elle n’a d’ailleurs pas convaincu Brunt P. A., op. cit. note 3, p. 81-83, ni Darwall-Smith R. H., op. cit. note 4, p. 28-29.

    13 Tacite, Histoires, III, 71-73. Voir Nicols J., Vespasian and the partes Flavianae, Wiesbaden, Franz Steiner Verlag, 1978, p. 82-83.

    14 Suétone, Vespasien, 8, 5 ; Dion Cassius, Histoire romaine, LXVI, 10, 2.

    15 Dion Cassius, Histoire romaine, LXVI, 10, 2.

    16 Levick B., op. cit. note 3, p. 181-187 ; Coarelli F., Guide archéologique de Rome, trad. fr., Paris, Hachette, 1994, p. 89-90, 118-1 19, 131-135.

    17 Giuliano A., « Documenti per servire allo studio del monumento degli ‘Haterii’ », dans Atti della Accademia nazionale dei Lincei, Memorie, série VIII, vol. XIII, fasc. 6, 1968, p. 449-482 ; Coarelli F., « La riscoperta del sepolcro degli Haterii. Una base con dedica a Silvano », dans Studies in classical art and archaeology. A tribute to P. H. v. Blanckenhagen, New York, 1979, p. 255-269 ; Sinn F. et Freyberger K. S., Die Grabdenkmäler, 2. Die Ausstattung des Hateriergrabes, Mayence, Philipp von Zabern, 1996, en part. p. 51-59.

    18 Description par Martines G., « Macchine da cantiere per il sollevamento dei pesi, nell’antichità, nel Medioevo, nei secoli XV e XVI », Annali di architettura, vol. 10-11, 1998- 1999, p. 264 ; Di Pasquale G., op. cit. note 11, p. 194- 196.

    19 Amouretti M.-C. et Comet G., Hommes et techniques de l’Antiquité à la Renaissance, Paris, Armand Colin, 1993, p. 57-58 et 82.

    20 Corpus Inscriptionum Latinarum, VI, 607.

    21 Gros P., L’architecture romaine du début du IIIe siècle av. J.-C. à la fin du Haut-Empire. 2. Maisons, palais, villas et tombeaux, Paris, Picard, 2001, p. 446.

    22 Vitruve, De l’architecture, X, II, 5-7, en part. 7 : Quodsi maius tympanum conlocatum aut in medio aut in una parte extrema fuerit, sine ergata calcantes homines expeditiores habere poterunt operis effectus (Si toutefois un tambour plus grand a été installé, soit au milieu, soit à une extrémité, des hommes l’actionnant avec leurs pieds pourront, sans cabestan, réaliser plus promptement le travail), trad. fr. Callebat L., Paris, Les Belles Lettres, 1986. Voir Martines G., op. cit. note 18, p. 261. Reconstitution de cette machine par Fleury P., La mécanique de Vitruve, Caen, Presses Universitaires de Caen, 1993, fig. 14, p. 105, et étude détaillée p. 103-108 ; Di Pasquale G., op. cit. note 11, p. 174-175.

    23 Fleury P., op. cit. note 22, p. 107-108 ; voir aussi Adam J.-P., « À propos du trilithon de Baalbek », Syria, 54, 1977, p. 38-41, fig. 3-4.

    24 Fleury P., op. cit. note 22, p. 143 ; suivi par Di Pasquale G., op. cit. note 11, p. 178.

    25 Andreae B., L’art de l’ancienne Rome, Paris, Mazenod, 1973, p. 176 ; Zimmer G., Römische Berufdarstellungen, Berlin, Mann, 1982, p. 160-161, n° 83 ; Sinn F. et Freyberger K. S., op. cit. note 17, p. 56 ; Di Pasquale G., op. cit. note 11, p. 196.

    26 Voir cependant les propositions de Martines G., op. cit. note 18, p. 264-266, après examen autoptique du relief au Musée du Vatican.

    27 Pétrone, Satiricon, 51 : Fuit tamen faber qui fecit phialam uitream quae non frangebatur. Admissus ergo Caesarem est cum suo munere, deinde fecit reporrigere Caesari et illam in pauimentum proiecit. Caesar non pote ualdius quam expauit. At ille sustulit phialam de terra ; collisa erat tamquam uasum aeneum. Deinde martiolum de sinu protulit et phialam otio belle correxit. Hoc facto putabat se coleum Iovis tenere, utique postquam illi dixit : « Numquid alius scit hanc condituram uitreorum ? » Vide modo. Postquam negauit, iussit illum Caesar decollari : quia enim, si scitum esset, aurum pro luto haberemus, trad. Ernout A., Paris, Belles Lettres, 1923.

    28 Pline l’Ancien, Histoire naturelle, XXXVI, 195 : Ferunt Tiberio principe excogitato uitri temperamento, ut flexile esset, totam officinam artificis eius abolitam, ne aeris, argenti, auri metallis pretia detraherentur, eaque fama crebrior diu quam certior fuit. Sed quid refert, Neronis principatu reperta uitri arte quae modicos calices duos, quos appellabant petrotos, HS VI uenderet ?, trad. Bloch R., Paris, Belles Lettres, 1981.

    29 Dion Cassius, Histoire romaine, LVII, 21, 6. Pour des raisons de commodité éditoriale, je ne retranscris pas ici le texte grec.

    30 Isidore, Étymologies, XVI, 16, 6.

    31 Mc Dermott W. C., « Isidore and Petronius », Classica et Mediaevalia, 23, 1962, p. 143-145.

    32 Sur cet épisode : Lana I., Sapere, lavoro e potere in Roma antica, Naples, Jovene, 1990, p. 439.

    33 Suétone, Vie de Néron, 41, 4 : Ac, ne tunc quidem aut senatu aut populo coram appellato, quosdam e primoribus uiris domum euocauit, transacta raptim consultatione reliquam diei partem per organa hydraulica noui et ignoti generis circumduxit, ostendensque singula, de ratione ac difficultate cuiusque disserens, « iam se etiam prolaturum omnia in theatrum » affirmauit, « si per Vindicem liceat », trad. Ailloud H., Paris, Belles Lettres, 1932. Voir Reynolds J., « The Elder Pliny and his times », dans French R. et Greenway F. ed., Science in the early Roman empire : Pliny the Elder, his sources and influence, Totowa (New Jersey), Barnes and Noble, 1986, p. 7.

    34 Tacite, Annales, XV, 42 : quibus ingenium et audacia erat etiam, quae natura denegauisset, per artem temptare et uiribus principis inludere (dont l’imagination audacieuse consistait à réaliser, au moyen de l’art, même ce que la nature avait refusé, et à prodiguer en se jouant les ressources du prince). Voir Gara A., « Progresso tecnico e mentalità classica », dans Storia di Roma II, 3, Turin, Einaudi, 1992, p. 369, note 50 ; Traina G., op. cit. note 1, p. 44-45.

    35 Histoire Auguste, Vie d’Alexandre Sévère, 44, 4.

    36 Histoire Auguste, Vie d’Alexandre Sévère, 22, 4 : Mechanica opera Romae plurima instituit. Voir Coarelli F., « La situazione edilizia di Roma sotto Severo Alessandro », dans L’Vrbs. Espace urbain et histoire (Ier siècle av. J.-C. - IIIe siècle ap. J.-C.), Rome, Ecole française de Rome, 1987 (Collection de l’EFR 98), p. 447-452 (qui interprète cette remarque comme une référence à la construction de moulins à eau).

    37 Daremberg C., Saglio E. et Pottier E., Dictionnaire des antiquités grecques et romaines, III, 2, Paris, Hachette, 1904, s.v. « mechanicus », p. 1663.

    38 Je rappelle que le terme artifex, ambigu, peut désigner à la fois l’artisan et l’artiste, le contexte permettant de trancher entre les deux possibilités.

    39 Vitruve, De architectura, X, 2, 11-14 : Chersiphron, Métagénès et Paconius (inventeurs d’appareils de traction) ; 7, 1 : Ctésibius (inventeur d’une machine élévatoire) ; 13, 2-3 : Pephrasmenos, Geras, Polyidos, Diadès et Charias (à propos de machines de siège).

    40 Burford A., op. cit. note 1, p. 202-207. Voir aussi dans ce volume la contribution de Christophe Badel.

    41 Sénèque, Lettres à Lucilius, XI, 88, 18- 19, 21 : Vulgares opificum, quae manu constant et ad instruendam vitam occupatae sunt, in quibus nulla decoris, nulla honesti simulatio est, trad. Noblot H., Paris, Belles Lettres, 1957.

    42 Sénèque, Lettres à Lucilius, XI, 90, 15 ; 19 ; 24-25. Sur cette lettre, voir Pani M., « La polemica di Seneca contro le artes (Ep. 90). Un caso di sconcerto », dans Pani M., Potere e valori a Roma fra Augusto e Traiano, Bari, Edipuglia, 1992, p. 99-112.

    43 Cicéron, De officiis, I, 150 : Opificesque omnes in sordida arte versantur nec enim quidquam ingenuum habere potest officina minimeque artes eae probandae quae ministrae sunt voluptatum, trad. Testard M., Paris, Les Belles Lettres, 1965. Voir Traina G., op. cit. note 1, p. 104-106.

    44 Morel J.-P., « L’artisan », dans Giardina A. éd., L’homme romain, trad. fr. Paris, Seuil, 1992, p. 267-302.

    45 Traina G., op. cit. note 1, p. 67-69 ; Cracco Ruggini L., « Progresso tecnico e manodopera in età imperiale romana », dans Tecnologia economia e società nel mondo romano, op. cit. note 3, p. 58.

    Auteur

    • Agnès Bérenger

      Université Paris IV.

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    1 Pour cette question voir par exemple Burford A., Craftsmen in Greek and Roman society, Londres, Thames and Hudson, 1972, p. 189- 198 ; Traina G., La tecnica in Grecia e a Roma, Bari, Laterza, 1994, p. 64-67 ; et, dans ce volume, la contribution de Christophe Badel.

    2 Suétone, Vies des douze Césars, Vespasien, 18 : Praestantis poetas, nec non et artifices, Coae Veneris, item Colossi refectorem insigni congiario magnaque mercede donauit ; mechanico quoque grandis columnas exigua impensa perducturum in Capitolium pollicenti praemium pro commento non mediocre optulit, operam remisit praefatus « sineret se plebiculam pascere », trad. Grimal P., Paris, Livre de Poche, 1973.

    3 Sur cet épisode : Levick B., Vespasien, trad. fr., Dijon, Infolio, 2002, p. 186-187 ; Brunt P. A., « Free labour and public works at Rome », Journal of Roman Studies, 70, 1980, p. 81-100, en part. p. 81-83 ; Lana I., « Scienza e politica in età imperiale romana (da Augusto ai Flavi) », dans Tecnologia economia e società nel mondo romano. Atti del convegno di Como, 27/28/29 settembre 1979, Côme, Banca popolare commercio e industria, 1980, p. 31-32 ; Greene K., « Technological innovation and economic progress in the ancient world : M. I. Finley re-considered », Economic history review, 53, 2000, p. 49-50 ; Wilson A., « Machines, power and the ancient economy », Journal of Roman Studies, 92, 2002, p. 4.

    4 Tacite, Histoires, t. IV, 53. Voir Townend G. B., « The restoration of the Capitol in A. D. 70 », Historia, 36, 1987, p. 243-248 ; Darwall-Smith R. H., Emperors and architecture : a study of flavian Rome, Bruxelles, Latomus, 1996 (Coll. Latomus 231), p. 43-45 ; Levick B., op. cit. note 3, p. 181- 182.

    5 Casson L., « Unemployment, the building trade, and Suetonius, Vesp. 18 », Bulletin of the American society of papyrologists, 15, 1978, p. 44. Voir Cicéron, À Atticus, 1, 16, 11, qui parle d’une misera ac ieiunia plebecula (une plèbe misérable et famélique) ; Horace, Épîtres, II, 1, 186 ; Perse, Satires, 4, 6.

    6 De Sainte Croix G. E. M., The class struggle in the ancient Greek world, Londres, Duckworth, 1981, p. 194.

    7 Casson L., op. cit. note 5, p. 45-46.

    8 Levick B., op. cit. note 3, p. 187.

    9 Casson L., op. cit. note 5, p. 43-51.

    10 Casson L., op. cit. note 5, p. 48-49.

    11 Le terme machina désigne en latin des appareils de levage et des machines de guerre pour siège, ainsi que des instruments de torture. Voir Di Pasquale G., Tecnologia e meccanica. Trasmissione dei saperi tecnici dall’età ellenistica al mondo romano, Florence, Leo S. Olschki, 2004, p. 164-165.

    12 Elle n’a d’ailleurs pas convaincu Brunt P. A., op. cit. note 3, p. 81-83, ni Darwall-Smith R. H., op. cit. note 4, p. 28-29.

    13 Tacite, Histoires, III, 71-73. Voir Nicols J., Vespasian and the partes Flavianae, Wiesbaden, Franz Steiner Verlag, 1978, p. 82-83.

    14 Suétone, Vespasien, 8, 5 ; Dion Cassius, Histoire romaine, LXVI, 10, 2.

    15 Dion Cassius, Histoire romaine, LXVI, 10, 2.

    16 Levick B., op. cit. note 3, p. 181-187 ; Coarelli F., Guide archéologique de Rome, trad. fr., Paris, Hachette, 1994, p. 89-90, 118-1 19, 131-135.

    17 Giuliano A., « Documenti per servire allo studio del monumento degli ‘Haterii’ », dans Atti della Accademia nazionale dei Lincei, Memorie, série VIII, vol. XIII, fasc. 6, 1968, p. 449-482 ; Coarelli F., « La riscoperta del sepolcro degli Haterii. Una base con dedica a Silvano », dans Studies in classical art and archaeology. A tribute to P. H. v. Blanckenhagen, New York, 1979, p. 255-269 ; Sinn F. et Freyberger K. S., Die Grabdenkmäler, 2. Die Ausstattung des Hateriergrabes, Mayence, Philipp von Zabern, 1996, en part. p. 51-59.

    18 Description par Martines G., « Macchine da cantiere per il sollevamento dei pesi, nell’antichità, nel Medioevo, nei secoli XV e XVI », Annali di architettura, vol. 10-11, 1998- 1999, p. 264 ; Di Pasquale G., op. cit. note 11, p. 194- 196.

    19 Amouretti M.-C. et Comet G., Hommes et techniques de l’Antiquité à la Renaissance, Paris, Armand Colin, 1993, p. 57-58 et 82.

    20 Corpus Inscriptionum Latinarum, VI, 607.

    21 Gros P., L’architecture romaine du début du IIIe siècle av. J.-C. à la fin du Haut-Empire. 2. Maisons, palais, villas et tombeaux, Paris, Picard, 2001, p. 446.

    22 Vitruve, De l’architecture, X, II, 5-7, en part. 7 : Quodsi maius tympanum conlocatum aut in medio aut in una parte extrema fuerit, sine ergata calcantes homines expeditiores habere poterunt operis effectus (Si toutefois un tambour plus grand a été installé, soit au milieu, soit à une extrémité, des hommes l’actionnant avec leurs pieds pourront, sans cabestan, réaliser plus promptement le travail), trad. fr. Callebat L., Paris, Les Belles Lettres, 1986. Voir Martines G., op. cit. note 18, p. 261. Reconstitution de cette machine par Fleury P., La mécanique de Vitruve, Caen, Presses Universitaires de Caen, 1993, fig. 14, p. 105, et étude détaillée p. 103-108 ; Di Pasquale G., op. cit. note 11, p. 174-175.

    23 Fleury P., op. cit. note 22, p. 107-108 ; voir aussi Adam J.-P., « À propos du trilithon de Baalbek », Syria, 54, 1977, p. 38-41, fig. 3-4.

    24 Fleury P., op. cit. note 22, p. 143 ; suivi par Di Pasquale G., op. cit. note 11, p. 178.

    25 Andreae B., L’art de l’ancienne Rome, Paris, Mazenod, 1973, p. 176 ; Zimmer G., Römische Berufdarstellungen, Berlin, Mann, 1982, p. 160-161, n° 83 ; Sinn F. et Freyberger K. S., op. cit. note 17, p. 56 ; Di Pasquale G., op. cit. note 11, p. 196.

    26 Voir cependant les propositions de Martines G., op. cit. note 18, p. 264-266, après examen autoptique du relief au Musée du Vatican.

    27 Pétrone, Satiricon, 51 : Fuit tamen faber qui fecit phialam uitream quae non frangebatur. Admissus ergo Caesarem est cum suo munere, deinde fecit reporrigere Caesari et illam in pauimentum proiecit. Caesar non pote ualdius quam expauit. At ille sustulit phialam de terra ; collisa erat tamquam uasum aeneum. Deinde martiolum de sinu protulit et phialam otio belle correxit. Hoc facto putabat se coleum Iovis tenere, utique postquam illi dixit : « Numquid alius scit hanc condituram uitreorum ? » Vide modo. Postquam negauit, iussit illum Caesar decollari : quia enim, si scitum esset, aurum pro luto haberemus, trad. Ernout A., Paris, Belles Lettres, 1923.

    28 Pline l’Ancien, Histoire naturelle, XXXVI, 195 : Ferunt Tiberio principe excogitato uitri temperamento, ut flexile esset, totam officinam artificis eius abolitam, ne aeris, argenti, auri metallis pretia detraherentur, eaque fama crebrior diu quam certior fuit. Sed quid refert, Neronis principatu reperta uitri arte quae modicos calices duos, quos appellabant petrotos, HS VI uenderet ?, trad. Bloch R., Paris, Belles Lettres, 1981.

    29 Dion Cassius, Histoire romaine, LVII, 21, 6. Pour des raisons de commodité éditoriale, je ne retranscris pas ici le texte grec.

    30 Isidore, Étymologies, XVI, 16, 6.

    31 Mc Dermott W. C., « Isidore and Petronius », Classica et Mediaevalia, 23, 1962, p. 143-145.

    32 Sur cet épisode : Lana I., Sapere, lavoro e potere in Roma antica, Naples, Jovene, 1990, p. 439.

    33 Suétone, Vie de Néron, 41, 4 : Ac, ne tunc quidem aut senatu aut populo coram appellato, quosdam e primoribus uiris domum euocauit, transacta raptim consultatione reliquam diei partem per organa hydraulica noui et ignoti generis circumduxit, ostendensque singula, de ratione ac difficultate cuiusque disserens, « iam se etiam prolaturum omnia in theatrum » affirmauit, « si per Vindicem liceat », trad. Ailloud H., Paris, Belles Lettres, 1932. Voir Reynolds J., « The Elder Pliny and his times », dans French R. et Greenway F. ed., Science in the early Roman empire : Pliny the Elder, his sources and influence, Totowa (New Jersey), Barnes and Noble, 1986, p. 7.

    34 Tacite, Annales, XV, 42 : quibus ingenium et audacia erat etiam, quae natura denegauisset, per artem temptare et uiribus principis inludere (dont l’imagination audacieuse consistait à réaliser, au moyen de l’art, même ce que la nature avait refusé, et à prodiguer en se jouant les ressources du prince). Voir Gara A., « Progresso tecnico e mentalità classica », dans Storia di Roma II, 3, Turin, Einaudi, 1992, p. 369, note 50 ; Traina G., op. cit. note 1, p. 44-45.

    35 Histoire Auguste, Vie d’Alexandre Sévère, 44, 4.

    36 Histoire Auguste, Vie d’Alexandre Sévère, 22, 4 : Mechanica opera Romae plurima instituit. Voir Coarelli F., « La situazione edilizia di Roma sotto Severo Alessandro », dans L’Vrbs. Espace urbain et histoire (Ier siècle av. J.-C. - IIIe siècle ap. J.-C.), Rome, Ecole française de Rome, 1987 (Collection de l’EFR 98), p. 447-452 (qui interprète cette remarque comme une référence à la construction de moulins à eau).

    37 Daremberg C., Saglio E. et Pottier E., Dictionnaire des antiquités grecques et romaines, III, 2, Paris, Hachette, 1904, s.v. « mechanicus », p. 1663.

    38 Je rappelle que le terme artifex, ambigu, peut désigner à la fois l’artisan et l’artiste, le contexte permettant de trancher entre les deux possibilités.

    39 Vitruve, De architectura, X, 2, 11-14 : Chersiphron, Métagénès et Paconius (inventeurs d’appareils de traction) ; 7, 1 : Ctésibius (inventeur d’une machine élévatoire) ; 13, 2-3 : Pephrasmenos, Geras, Polyidos, Diadès et Charias (à propos de machines de siège).

    40 Burford A., op. cit. note 1, p. 202-207. Voir aussi dans ce volume la contribution de Christophe Badel.

    41 Sénèque, Lettres à Lucilius, XI, 88, 18- 19, 21 : Vulgares opificum, quae manu constant et ad instruendam vitam occupatae sunt, in quibus nulla decoris, nulla honesti simulatio est, trad. Noblot H., Paris, Belles Lettres, 1957.

    42 Sénèque, Lettres à Lucilius, XI, 90, 15 ; 19 ; 24-25. Sur cette lettre, voir Pani M., « La polemica di Seneca contro le artes (Ep. 90). Un caso di sconcerto », dans Pani M., Potere e valori a Roma fra Augusto e Traiano, Bari, Edipuglia, 1992, p. 99-112.

    43 Cicéron, De officiis, I, 150 : Opificesque omnes in sordida arte versantur nec enim quidquam ingenuum habere potest officina minimeque artes eae probandae quae ministrae sunt voluptatum, trad. Testard M., Paris, Les Belles Lettres, 1965. Voir Traina G., op. cit. note 1, p. 104-106.

    44 Morel J.-P., « L’artisan », dans Giardina A. éd., L’homme romain, trad. fr. Paris, Seuil, 1992, p. 267-302.

    45 Traina G., op. cit. note 1, p. 67-69 ; Cracco Ruggini L., « Progresso tecnico e manodopera in età imperiale romana », dans Tecnologia economia e società nel mondo romano, op. cit. note 3, p. 58.

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    Bérenger, A. (2006). Le statut de l’invention dans la Rome impériale : entre méfiance et valorisation. In M.-S. Corcy, C. Douyère-Demeulenaere, & L. Hilaire-Pérez (éds.), Les archives de l’invention. Toulouse: Presses universitaires du Midi. https://doi.org/10.4000/books.pumi.41223
    Bérenger, Agnès. « Le statut de l’invention dans la Rome impériale : entre méfiance et valorisation ». In Les archives de l’invention, édité par Marie-Sophie Corcy, Christiane Douyère-Demeulenaere, et Liliane Hilaire-Pérez. Toulouse: Presses universitaires du Midi, 2006. doi:10.4000/books.pumi.41223.
    Bérenger, Agnès. « Le statut de l’invention dans la Rome impériale : entre méfiance et valorisation ». Les archives de l’invention, édité par Marie-Sophie Corcy et al., Presses universitaires du Midi, 2006, https://doi.org/10.4000/books.pumi.41223.

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    Corcy, M.-S., Douyère-Demeulenaere, C., & Hilaire-Pérez, L. (éds.). (2006). Les archives de l’invention. Toulouse: Presses universitaires du Midi. https://doi.org/10.4000/books.pumi.40828
    Corcy, Marie-Sophie, Christiane Douyère-Demeulenaere, et Liliane Hilaire-Pérez, éd. Les archives de l’invention. Toulouse: Presses universitaires du Midi, 2006. doi:10.4000/books.pumi.40828.
    Corcy, Marie-Sophie, et al., éditeurs. Les archives de l’invention. Presses universitaires du Midi, 2006, https://doi.org/10.4000/books.pumi.40828.
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