Les archives de l’invention de la marine de guerre : réflexion pour une exploitation de la série Marine G (XVIIe-XIXe siècles)
p. 363-377
Texte intégral
1La série Marine G Centre historique des Archives nationales (Mémoires et projets reçus par le département de la Marine) a fait l’objet d’un inventaire analytique publié par les Archives nationales en 19901. Les auteurs ont souligné le contenu éclectique du fonds en raison de la multiplicité des domaines techniques concernés et de la provenance diverse des documents. Comment exploiter la richesse de ces sources ? Permettent-elles de constituer un corpus sur les inventions et les inventeurs ? Il convient d’abord d’examiner les problèmes inhérents à toute création d’une base de données, soit la validité des champs à renseigner, le traitement de la masse textuelle et iconographique des données et leur complément disséminé dans les autres séries des archives de la Marine, l’identification des procédés techniques et leur classement. L’exemple de la propulsion, sujet proposé pour le prix de l’Académie royale des sciences en 1753, permettra ensuite de présenter concrètement des pistes de réflexion sur la conception et l’expertise des projets, sur les origines sociales et géographiques des inventeurs, sur leurs motivations et leurs stratégies.
Présentation des fonds et création d’une base documentaire
2Le cadre de classement des archives anciennes de la Marine a été fixé en 1862 et adopté définitivement en 18872. Le classement, souvent artificiel, a rassemblé des documents provenant de bureaux différents ou, au contraire, il a dispersé des papiers d’un même bureau entre plusieurs séries. Concernant le domaine qui nous préoccupe, l’éparpillement des documents dans des séries distinctes complique le travail de recherche. La série ancienne des « Mémoires et projets » a été démembrée : l’essentiel des volumes constitue la série D (Matériel) et une partie de la série G (Documents divers)3. Toutefois, pour avoir une lecture complète du suivi des mémoires et des projets, il faut recourir obligatoirement à la série Marine B (Service général) subdivisée en sous-séries de B1 à B5 (Décisions, Correspondance générale, des ports, etc.). Les articles 86 à 150 de la série Marine G actuelle (Documents divers) contiennent les documents provenant de la collection des « Mémoires et projets » qui n’ont pas été intégrés dans la série D. L’inventaire analytique publié en 1990 concerne les articles Marine G 86 à G 119 qui totalisent près de trois mille pièces foliotées. La majorité de ces sources datent du XVIIIe siècle, une partie intéressante couvre les décennies de la Révolution et de l’Empire, la seconde moitié du XVIIe siècle est la période la moins représentée. Un premier groupe de dossiers (Marine G 86 à 90) rassemble des documents sur les écoles de la Marine4 (navigation, hydrographie, pilotage, canonnage, architecture navale et chirurgie). Un deuxième groupe (Marine G 91 à 101) concerne la navigation astronomique (calcul des longitudes, instruments nautiques, horlogerie5, optique, observatoires, projet de musée, paratonnerre, météorologie, histoire naturelle, projets de dictionnaires, etc.). Le dossier Marine G 102 contient des pièces sur la médecine, la chirurgie et la pharmacie. Les articles Marine G 103 et 104 regroupent des documents sur les phares, les balises, les signaux et le télégraphe de Chappe6. Enfin, les pièces des dossiers Marine G 105 à G 119 (machines destinées aux ports et aux navires) recèlent bon nombre de projets d’invention dans les domaines suivants : cabestans, distribution d’eau courante à Paris, engins portuaires, dragues, grues, leviers et crics, machines à vapeur, machines hydrauliques, moulins, scies, plongée (appareils)7, pompes (incendie, épuisement), poulies, propulsion des navires (rames, roues à aubes), relevage des épaves, ventilateurs8.
3L’inventaire analytique est un outil de travail précieux pour les chercheurs ; il est le résultat d’un laborieux travail de dépouillement et, de fait, il est assez rare pour les séries du fonds Marine même si les séries anciennes n’en sont pas dépourvues. Celui de la série Marine G comporte un index alphabétique donnant les noms de matières, de lieux et de personnes. L’indexation des personnes précise le nom, le statut (inventeur), la fonction (profession), l’origine géographique (lieu de résidence), la période chronologique qui apparaît dans les documents. L’exploitation de cet index permet de constituer une première base de données sur les inventeurs. La lecture de l’inventaire et des documents permet d’affiner les champs renseignés sur l’inventeur : l’identification de l’invention (lexicographie, domaines et procédés), le support écrit (mémoire, lettre, plan dessin), l’existence d’un modèle (maquette, prototype), l’examen et/ou l’expérimentation9. D’autres champs peuvent être créés, par exemple, celui des personnes citées (recommandations, contacts, liens, etc.), ces informations s’avérant pertinentes pour évaluer l’existence de réseaux.
4Pour importante qu’elle soit, la série Marine G ne fournit qu’un corpus exploratoire qu’il faut enrichir par une recherche (plus hasardeuse) des pièces supplémentaires dans les autres séries du fonds Marine. Malgré l’ampleur de la tâche, d’autres inventions n’apparaissant pas dans la série Marine G peuvent être enregistrées. Les archives du Service historique de la Marine (à Vincennes, et celles des ports de Brest, Rochefort, Cherbourg et Toulon) permettent d’enrichir et d’étendre chronologiquement le corpus. Enfin, les maquettes (autres que celles des navires) des collections des musées de la Marine doivent être prises en compte. Il existe un gisement de modèles de machines dans les réserves de ces musées qui n’ont guère été étudiées10. Dans certains cas, le recoupement entre les archives et le modèle est opérant11.
5Au bout du compte, la tâche est ardue en raison de la multiplicité des données à saisir et de la diversité des procédés. Citons un exemple de recherche dans une autre série du fonds, la série Marine D1 dont le n° 23 contient des pièces sur « les inventions relatives aux constructions navales ». Une lettre d’Amsterdam datée du 6 mai 1683 donne en peu de lignes une multitude d’informations sur l’inventeur Jan Janszoon Struys, ses secrets, sa démarche, ses offres de service au roi de France. Hollandais, il part pour Londres et a déjà expérimenté certaines de ses découvertes au Danemark :
Un nommé Jean Struys hollandais reconnu ici pour un fameux voyageur et qui a écrit un livre traduit en français de ses voyages en Moscovie, Tartarie, Perse et Indes m’est venu trouvé cette semaine et s’offrir de vouloir servir le Roy de deux secrets qu’il a de rendre les vaisseaux étanches et les caréner d’une manière que de 6 ans et plus ils n’en auront besoin et en même temps de donner le modèle pour en faire non seulement à l’épreuve du canon, mais qu’on pourra couler à fond ainsi qu’il en fit l’épreuve lorsqu’il a été au service de sa majesté danoise et dit-il un de ses capitaines. L’autre secret est de faire des petits bateaux de cuir préparés qui puissent se plier comme un soufflet et tenir peu de place sur des chariots que l’on pourra étendre et mettre en usage en les ouvrant et tenant en état avec de petites verges de fer en sorte que l’on peut s’en servir à faire des ponts et à passer de la cavalerie et de petits canons […]. Il m’a dit qu’il se sert ainsy pour rendre les vaisseaux étanches d’une espèce de gomme, goudron ou bray qu’il m’a fait voir […] il a connu cette graisse dit-il en Tartarie où l’on a en usage pour les bateaux qui ne prennent pas une goutte d’eau.12
Questionnement et exploitation des sources
6La recherche des domaines et procédés techniques des inventions constitue une première approche13. L’éclectisme du contenu du fonds qui en fait sa richesse n’est qu’apparent car il ne faut pas perdre de vue l’institution qui a reçu, conservé et classé les documents. Arme technique et savante, la marine de guerre utilise au sein de ses arsenaux et manufactures l’essentiel, sinon la totalité, des techniques en usages à l’époque moderne. Les dossiers se rapportant à la distribution des eaux à Paris au XVIIIe siècle y trouvent logiquement leur place tout projet d’adduction d’eau intéressant les arsenaux, de même que toute machine destinée au pompage des eaux des bassins de radoub. La part des documents consacrés aux pompes est d’ailleurs importante dans le fonds, soit 492 pièces avec, par exemple, un dossier sur les machines à feu de Boulton et Watt14.
7L’origine des documents n’est cependant pas toujours clairement établie. Certains projets intéressent différents ministères, les bureaux de la Marine obtiennent ainsi des informations sans nécessairement les avoir demandées. Les passerelles entre la Guerre, le Contrôle général et le Commerce existent, leur étude permettrait d’observer la circulation des inventions et les formes de coopération. Le « récolement » des projets dans les archives de l’État mettrait en lumière les stratégies des inventeurs. Citons comme exemple « la machine à laver le linge » inventée par le citoyen Larminat, artiste parisien. Le ministre de l’Intérieur, Pierre Bénézech, transmet au ministre de la Marine, Laurent Truguet, des documents sur cette machine le 17 mai 1797, soit la copie d’un mémoire du sous-directeur des fortifications Pierre Bizot-Coudray, commandant l’école du Génie de Metz (daté du 21 décembre 1796) et un plan en couleur de « l’usine à blanchir les draps » qu’il a lui même levé. L’usine, située aux environs de Metz, sert à laver les draps des lits militaires15.
8Le recensement des inventions pose aussi le problème de leur identification. L’étude lexicographique suppose une lecture minutieuse de chaque document. Les termes « moyen, projet, secret, découverte, machine, appareil, imaginé, invention et inventé » sont les plus fréquents et ils brouillent souvent le repérage de la novation. Les mentions indirectes apparaissent en nombre et conduisent parfois à suivre un jeu de pistes complexe. Il faut aussi distinguer les « inventions » déjà réalisées, appliquées, voire commercialisées, de celles qui ne sont encore qu’à l’état de projet. Dans ce deuxième groupe, les inventeurs sollicitent le plus souvent une prise en charge financière de l’expertise du procédé, d’où l’attention portée aux demandes et la constitution d’une mémoire des inventions relativement structurée par le département de la Marine. L’évaluation qui s’appuie sur l’enregistrement et le classement des projets depuis la fin du XVIIe siècle, limite ainsi les essais inutiles en écartant les réutilisations, les imitations, les usurpations de privilèges ou de brevets. Le recours à l’Académie royale des sciences résout pour les cas les plus difficiles la question de l’homologation de la nouveauté. Les inventeurs sont donc confrontés à un jugement qui dépend de la compétence de réseaux de savoirs techniques, internes autant qu’externes à l’institution à laquelle ils s’adressent, réseaux qui sont d’ailleurs étroitement imbriqués16.
9Les archives de la correspondance des ports permettent de reconstituer sans trop de lacune le cheminement expérimental qui conduit à l’approbation du procédé ou à son rejet partiel voire total. Le sieur Bouèbe, ancien chirurgien major des armées du roi, propose en février 1780 différents « secrets » au ministre. Sa « machine à purifier l’eau de mer ou l’eau douce croupie » retient l’attention et l’inventeur est autorisé à se rendre à Brest pour soumettre ses procédés à l’examen du conseil de marine du port. Le conseil ayant validé le principe de l’expérimentation, la machine est établie à bord d’un vaisseau, le Diadème, engagé dans la guerre d’Amérique. Le rapport du commandant du navire et celui du directeur général de la Médecine des ports et colonies, Poissonnier, membre de l’Académie royale des sciences, sont favorables. La décision est alors prise d’admettre l’usage de la machine sur tous les navires. Le chirurgien a aussi proposé un vernis pour « préserver l’humidité des farines et des biscuits et pour conserver l’eau dans les pièces ». Une double expertise est faite, celle du Conseil de Brest et celle de l’Académie royale des sciences, dont les épreuves ont donné des résultats satisfaisants. Une double expérimentation, en « laboratoire » et en situation, car l’essai en mer est effectif en juillet 178017. Toutefois, l’adoption ne signifie pas la fabrication immédiate et l’équipement en série de tous les bâtiments de la Marine. C’est toute la nuance qui existe entre admettre l’usage et imposer des normes. Autrement dit, il s’agit d’une autorisation à employer la machine jugée utile. La question du devenir de l’invention s’avère plus difficile à traiter, les archives ne livrant pas toujours les informations sur sa fabrication et sa commercialisation. La diffusion au sein de chaque arsenal est d’ailleurs aléatoire. Faut-il considérer la gratification accordée, en règle général, à l’inventeur comme l’achat du procédé ? Est-il alors autorisé à divulguer son invention ou contraint au silence en vertu d’un brevet informel détenu par la marine de guerre ?
10Le corpus constitué à partir de la série Marine G peut aussi livrer une étude sur la conception technique en étudiant la présentation du projet. Les supports majoritaires des inventions sont les mémoires, les lettres ou les placets, adressés au roi ou au ministre. Les documents iconographiques, dessins, plans, schémas, sont beaucoup plus rares, mais il est possible d’évaluer la part du dessin technique maîtrisé (perspective, échelle). L’expression graphique simple, voire maladroite, qui veut avant tout faire voir pour faire comprendre, contraste singulièrement avec la maîtrise obtenue dans le dessin des carènes et des plans de navires, et d’une manière plus générale dans la figuration de la construction navale au XVIIIe siècle18. Cela peut indiquer chez les examinateurs des projets, une prédisposition à évaluer principalement la conception, la représentation ou l’absence de maîtrise du dessin technique n’étant pas un élément de sélection et de rejet.
L’exemple de la propulsion
11Les articles Marine G 116 à 118 rassemblant des documents sur la propulsion totalisent quarante projets de 1687 à 1800, la majorité d’entre eux se situant du milieu du XVIIIe siècle aux années 1790, leur nombre étant plus important en période de guerre19. Ces inventions proposent de « faire avancer un navire » sans l’utilisation de l’énergie éolienne. Des rames, roues à aubes et avirons, actionnées par divers mécanismes, sont imaginées pour suppléer à l’action du vent sur les voiles.
12Certaines de ces inventions figurent dans le Recueil des machines approuvées par l’Académie royale des sciences (377 machines de 1666 à 1754) publiés de 1735 à 1777, par exemple les rames tournantes de François Du Guet (ou Du Quet), expérimentées sur une galère à Marseille et sur une galiote à bombe à Toulon20. Les dossiers de la série Marine G livrent des renseignements sur le devenir de l’invention, soit vingt-cinq pièces qui couvrent la période allant de 1693 à 177321. Les succès des premiers essais ont engagé François Du Guet, ingénieur de la Marine, à proposer l’installation de ses rames sur les vaisseaux de ligne. Le placet qu’il adresse au ministre en 1702 contient de nombreuses pièces justificatives, des procès-verbaux et des certificats du haut commandement, les grands marins de Louis XIV, Tourville, Chateaurenault, Coëtlogonet Renau d’Eliçagaray, tous préconisant la poursuite des expériences en 1698. L’Académie, en avril 1702, émet un avis favorable pour une installation sur des bâtiments de moyens et gros tonnages. Malgré tout, le système de Du Guet ne fait l’objet d’aucun test sur un vaisseau. En 1727, il réitère sa proposition, celui-ci ayant obtenu un privilège exclusif en 1716 et rappelant l’utilité de ses rames tournantes, notamment dans le domaine du remorquage. Un avantage déjà souligné dans le rapport de l’Académie en 1699 car la machine évite aux équipages un travail pénible dans les chaloupes. Son projet réapparaît ensuite en 1772, mais cette fois, c’est la fille de l’inventeur qui adresse deux placets au ministre. Sans fortune, elle espère obtenir une aide compte tenu des services rendus par son père. Henri Duhamel du Monceau (inspecteur général de la Marine et académicien) est consulté ; il juge les rames tournantes inutiles sur les gros navires de guerre mais envisage une utilisation en eaux calmes, sur les canaux. François Du Guet n’a jamais cessé d’explorer toutes les applications possibles de son système, il a conçu le projet « de faire servir le courant des rivières pour le remontage des bateaux plus vite et à moindre frais que le secours des hommes et des chevaux ». De la mer, l’invention a rejoint l’eau douce des fleuves, le Rhône, appliquée aux chalands qui transportent le sel d’Arles à Lyon22. Cet exemple permet de souligner le décalage entre les années 1690 et 1770 dans les modalités d’évaluation en raison du nombre croissant de propositions et d’expériences.
13L’Académie royale des sciences a pu contribuer à un certain engouement dans ce domaine en proposant comme sujet du prix annuel de 1753 : « La manière la plus avantageuse de suppléer à l’action du vent sur les vaisseaux, soit en employant un quelconque moyen que ce puisse être ». Daniel Bernoulli remporte le prix, Léonard Euler un accessit, ce dernier ayant énoncé la théorie des turbines hydrauliques. La tâche est donc ardue pour les inventeurs dont les projets doivent présenter une réelle originalité. L’abbé Masson, membre de l’Académie de Dijon, a ainsi proposé plusieurs inventions dont des rames tournantes placées sur les sabords des vaisseaux de guerre. Seul le perfectionnement de la fixation des rames sur leur point d’appui (un tolet à coulisses) a été retenu en 1762 par l’Académie des sciences. Toutefois, en juin 1766, le projet de l’abbé Masson se heurte au jugement négatif d’Henri Duhamel du Monceau et de Pierre Bouguer. La synthèse faite par Charles Borda en 1768, il est alors lieutenant de port à Brest, est sans appel : « l’invention proposée est de très petite importance » et n’a aucune supériorité sur ce que l’on fait déjà23. Une note de mai 1778 rappelle l’avis défavorable émis par l’Académie et l’inutilité pour l’abbé de continuer à présenter des mémoires.
14Sur les quarante projets des trois dossiers consacrés à la propulsion des navires, les documents permettent d’identifier vingt-cinq inventeurs. L’origine sociale et géographique indique une majorité de citadins sans pour autant que ceux-ci résident dans une ville portuaire. Sept d’entre eux sont des marins (guerre ou commerce) ou attachés au service de la Marine. Le reste des inventeurs se décompose comme suit : un inventeur anglais, un ingénieur français au service de la Russie, un ingénieur mécanicien anglais naturalisé français, un capitaine de milice à Saint-Domingue et deux officiers (Cavalerie et Génie), quatre ecclésiastiques, dont un d’origine espagnole (frère chartreux, abbés dont un ancien missionnaire), trois mécaniciens (dont un horloger), un ancien maître sculpteur, un constructeur de pompe, un marchand horloger, un élève pharmacien et un cultivateur.
15Le constructeur de pompe Jacques Hoden de Rouen est directeur général des pompes de l’Hôtel de ville pour les incendies et membre titulaire de l’Académie royale des sciences, des arts et des belles lettres de Rouen. Il demande une expérimentation de ses rames propulsives en octobre 177024. Citons un autre exemple, Gilbert de Marette, avocat au Parlement de Rennes, qui présente en 1775 une invention pour la « propulsion des vaisseaux encalminés ». Il sollicite un emploi et une rétribution pour financer les essais et construire un prototype.
16Stratégie et motivations des inventeurs émergent aussi des documents. Si certains d’entre eux se plient volontiers au jeu de l’expertise, d’autres, par contre, ne veulent pas livrer leur secret et n’adressent au ministre qu’un simple lettre vantant les mérites de leur invention et soulignant son utilité pour le Marine. L’argumentation prend une tournure patriotique pendant les périodes de conflits, la guerre d’Indépendance américaine et surtout celles de la Révolution et de l’Empire. Pour vaincre l’ennemi héréditaire, aider au débarquement et à l’invasion de l’Angleterre, les projets destinés à faire mouvoir des navires contre vents et marées dessinent une autre flottille du camp de Boulogne, bien utopique25. Certains inventeurs anticipent la réussite de leur projet en utilisant des preuves fallacieuses. Le chevalier de Brossard, capitaine de navire à Honfleur, fait imprimer en 1769 un prospectus de son projet de canot à propulsion mécanique dans lequel il annonce rien moins qu’une expérimentation sur le grand canal à Versailles. Dans son placet, il dit avoir réussi une traversée du Havre à Honfleur avec sa machine. Renseignements pris auprès du commissaire de la Marine du Havre, Mistral, il semble que le chevalier ait menti. La version est en effet toute autre sous la plume de Mistralqui relate l’échec de l’expérience et porte un jugement très sévère sur le personnage, un capitaine borné qui n’y connaît rien en mécanique, un gentilhomme indigent, un projet futile26. Nullement découragé, il continue de plaider sa cause et prend même le chemin de Versailles en 1773. Le comte d’Estaing, lieutenant général des armées navales, sollicité à la demande du ministre, donne un avis défavorable, mais il estime qu’il faut être indulgent et accorder une légère gratification à toux ceux qui présentent des inventions.
17Un autre exemple prouve que les stratégies des inventeurs intègrent l’avantage supposé des recommandations et la production de certifications abusives. Stefano de Bissy, navigateur lombard et armateur établi à Marseille, s’est vu reproché d’avoir faussement fait état de l’approbation de l’Académie royale des sciences dans son mémoire en 177427. Citons parmi ses recommandations : une lettre d’un gentilhomme portugais le sieur Bahia de Valdez adressé au comte d’Estaing, un mémoire au comte de Maurepas, ancien ministre de la Marine, une lettre du comte de Narbonne-Pelet, capitaine de vaisseau, une lettre du Prince Rohan de Montbazon, lieutenant général des armées navales, et une lettre du duc de Gesvres, gouverneur général de l’Île-de-France. Il obtient finalement une expérimentation sur un vaisseau à Toulon avec un résultat négatif, le conseil de Marine du port ayant contesté la novation en raison de l’analogie du projet avec les rames de Malescot de Beauvais testées en 1763. Le réfutation est double, plagiat et non performance, puisqu’il s’agit de la copie d’un système dont les essais ont échoué. Le rapport d’expertise des bureaux de Versailles, fait par Chabert inspecteur-adjoint du Dépôt des cartes et plans, insiste sur la sauvegarde des droits d’antériorité de Malescot de Beauvais. L’Académie des sciences fait un constat similaire en refusant de formuler un jugement sur une invention déjà connue et mise au point cette fois par Léonard Euler. Fort de ses appuis, Stefano de Bissy, dispose aussi d’un atout supplémentaire, le privilège exclusif accordé par le roi d’Angleterre, Georges III, d’une durée de 14 ans pour la fabrication et la commercialisation de ses rames. Il suggérait au ministre l’opportunité de tirer parti des essais faits par la Royal Navy en en faisant ainsi l’économie. Il réitère sa demande pour la seule marine marchande en 1789. Le mémoire qu’il adresse à l’Assemblée nationale en décembre 1790 porte la promesse de réprimer l’arrogance de l’Angleterre grâce à ses inventions proposées sans succès par le passé. Aux rames s’ajoutent alors des boulets cylindriques, une poudre explosive et des bâtiments de guerre d’un genre nouveau.
18La recherche de subvention s’avère donc essentielle dans la démarche des inventeurs, mais ni le rang social, ni les appuis ne semblent déterminants dans l’aboutissement du projet. Tout au plus, peut-on noter la prudence dans les échanges du ministère avec ceux qui recommandent selon les règles de préséance, de clientèle et de hiérarchie au sein des cercles du pouvoir de la France d’Ancien Régime.
19L’ampleur des informations qu’il est possible de collecter dans les dossiers de la série Marine G plaide pour la constitution d’une base de données qui pourrait s’insérer dans une recherche prosopographique sur les inventeurs. La richesse de ces sources pose le problème de la typologie des inventions, de leur répartition par domaines, par procédés, de la valeur de la nouveauté. Les correspondances, lettres, mémoires et placets sont plus volumineux que les supports iconographiques. L’existence de plans élaborés ou de simples dessins ne traduit pas une rupture d’ordre chronologique, mais de manière aléatoire une maîtrise des arts graphiques et des règles de la perspective selon le niveau de formation de l’inventeur. Leur absence amène les bureaux du ministère à en faire la demande de manière plus récurrente au cours du XVIIIe siècle. Le modèle ou prototype est moins fréquent, il indique des recherches plus avancées dans la durée, alors que la plupart des projets se situent dans la phase initiale du processus créatif.
20Jusqu’à présent, ces archives, exploitées par les chercheurs qui travaillent sur la Marine ou sur certains domaines techniques, n’ont pas fait l’objet d’une approche globale28. Elle est d’autant plus nécessaire que la marine de guerre n’est pas toujours, loin s’en faut, la seule bénéficiaire des propositions inventives. C’est donc à l’échelle des archives de l’État, centralisées ou régionales, et des institutions savantes, qu’il faut entreprendre le travail de collecte et de « récolement ».
21Si l’on s’en tient à la spécificité maritime, les projets indiquent une émulation et un relatif opportunisme qui accompagnent les étapes de redressement de l’outil naval français. Nombre d’entre eux ne sont pourtant pas adaptés cet outil. L’exemple de la propulsion comporte de ce point de vue un paradoxe, la force motrice est toujours remise au bras de l’équipage avec un système des rames sous dimensionné à la taille et à la puissance des vaisseaux de guerre, attestant une méconnaissance en pratique et en théorie de l’architecture navale et de la navigation. Faut-il pour autant rejeter ces inventions de « terriens » qui ne connaissent pas ou peu l’élément marin ? À l’image des dirigeants de la Marine, il faut peut-être s’en féliciter et souligner le développement d’une culture technique maritime dont les hommes de mer ne sont plus les seuls détenteurs.
Annexe 1 : Domaines et procédés techniques (CHAN, Marine G)

Annexe 2 : Propulsion CHAN, Marine G/116-118

Notes de bas de page
1 Innovations techniques dans la Marine 1641-1817 Mémoires et projets reçus par le Département de la Marine (Marine G 86 à 119), inventaire analytique par Henrat Ph. avec la collaboration de Delhaye M.et Schmit P., Paris, Archives nationales, 1990.
2 Les Archives nationales, État général des fonds, tome 3 : Marine et Outre-mer, Paris, Archives nationales, 1980 (pour les introductions).
3 CHAN, Marine D1 (Constructions navales), D2 (Travaux hydrauliques et bâtiments civils), D3 (Approvisionnements et subsistances), D4 (Artillerie).
4 Vergé-Franceschi M., Marine et éducation sous l’Ancien Régime, Paris, Éd. du CNRS, 1991.
5 Ferdinand Berthoud 1727-1807, horloger mécanicien du roi et le Marine, La Chaux-de-Fonds, 1984.
6 Loiseaux P.-A., Les frères Chappe : la genèse des télécommunications en région parisienne (1794-1830), thèse de doctorat, (s.n.), 1994.
7 Sur l’eau… sous l’eau. Imagination et technique dans la Marine, 1680-1730, Hôtel de Soubise, sous la dir. de Pariset D., Paris, Archives nationales, 1986.
8 Voir à ce sujet les articles de l’Encyclopédie méthodique Marine, dédiée et présentée à Monseigneur le Maréchal de Castries, Ministre et Secrétaire d’Etat au Département de la Marine, Paris, Panckoucke, 3 vol. de texte in-4°et 1 vol. de planches, 1783-1787.
9 Voir le tableau en Annexe 2 : « Propulsion », CHAN, Marine G 116-118.
10 Michéa H., « Une pièce unique du Musée de la Marine, le modèle de Jouffroy d’Abbans 23 MG 1 », Chronique d’histoire maritime, n° 47, juin 2002, p. 53-61.
11 Llinares S., « L’introduction de la mécanisation dans la fabrication des poulies au XVIIIe siècle », Chronique d’histoire maritime. n° 31, 1995/1, p. 95-104.
12 CHAN, Marine D1 23, f° 19-20, lettre de Chabert au ministre, Amsterdam, le 3 mai 1683. Titre de l’ouvrage mentionnée dans la lettre : Les Voyages de Jean Struys en Moscovie, en Tartarie, en Perse, aux Indes et en plusieurs autres païs étrangers… avec quantité de figures [...] dessinées par lui-même, et deux lettres qui traitent [...] des malheurs d’Astracan ; à quoi l’on a ajouté [...] la relation d’un naufrage dont les suites ont produit des effets extraordinaires, Amsterdam, Vve J. Van Meurs, 1681 (la première édition, en hollandais, date de 1676).
13 Voir le tableau en Annexe 1 « Domaines et procédés techniques ».
14 CHAN, Marine G 110, dossier 3. La première machine à vapeur installée dans un arsenal en France en 1784 est la « pompe à feu » qui alimente en eau l’hôpital de Rochefort (CHAN, Marine B3 761, f°71). En 1789, la machine permet d’étendre le réseau d’adduction d’eau à la ville et au port. Voir à ce sujet les travaux de Acerra M., « L’arsenal, l’eau et les vaisseaux », dans Les Marines de guerre européennes XVIIe-XVIIIe siècles, Paris, PUPS, 2ème éd., 1998, p. 62-79, et Rochefort et la construction navale française 1661-1815, Paris Librairie de l’Inde, 4 vol., 1993.
15 CHAN, Marine G 108, f° 235-238, 25 floréal et 1er nivôse an V. Le mémoire du commandant de l’école du Génie décrit le mode de fonctionnement de l’appareil.
16 Sur les expertises d’inventions, voir Brian E. et Demeulenaere-Douyère C. dirs., Règlement, usages et science dans la France de l’absolutisme, Paris, Tec & Doc, 2002 et Hilaire-Pérez L., L’invention technique au siècle des Lumières, Paris, Albin Michel, 2000.
17 CHAN, Marine B1/99, f°177-178 (CR juillet 1780) ; G 102, dossier 2, n° 81 (lettre de Bouèbe, Brest, 10 juillet 1780), G 199, dossier 3, n° 20 (lettre de Poissonnier, Brest, 4 juin 1780).
18 Rieth É., Le maître-gabarit, la tablette et le trébuchet : essai sur la conception non-graphique des carènes du Moyen âge au XXe siècle, Paris, Éd. du CTHS, 1996. Sur l’eau… sous l’eau… 1680-1730, op. cit. note 7 ; ce catalogue d’exposition qui présente un choix de documents iconographiques sur les premiers appareils de plongée illustre parfaitement les disproportions figuratives des projets. Voir aussi le catalogue Dessins et Sciences XVIIe et XVIIIe siècles, Musée du Louvre, cabinet des Dessins, sous le dir. de Pinault M., Paris, éd. MNR, 1984.
19 Sept projets de 1687-1756 ; six pendant le guerre de Sept Ans, quatre entre 1764 et 1777, douze pendant le guerre d’Indépendance américaine et onze de 1790 à 1800.
20 Recueil des machines approuvées, t. 1 (année 1666-1701), Paris, 1735 : Machine n° 52, p. 173-185.
21 CHAN, Marine G 118, dossier n° 2, f° 151 à 213.
22 Combe J.-M., Vapeurs sur le Rhône : histoire scientifique et technique de la navigation à vapeur de Lyon à la mer, Lyon, CNRS / Presses universitaires de Lyon, 1991. Beaudouin Fr., Bateaux des fleuves de France, Douarneney, Éditions de l’Estran, 1985. Le Sueur B., Batelleries et bateliers de France : histoire illustrée de la navigation intérieure, Roanne, Horvath, 1985.
23 CHAN, Marine G 117, f° 86, Brest, 12 octobre 1768.
24 CHAN, Marine G 118, f° 32. La Marine propose à Jacques Hoden l’examen préalable de son projet par l’Académie des sciences. Sa pompe à incendie a par ailleurs fait l’objet d’essais comparatifs à Marseille en juin 1778.
25 Napoléon et la mer : un rêve d’Empire, sous la dir. de Humbert J.-M. et Ponsonnet B., Paris, Musée national de la Marine/Seuil, 2004. Voir aussi Livet G., Histoire des routes et des transports en Europe. Des chemins de Saint-Jacques à l’âge d’or des diligences, Strasbourg, Presses universitaires de Strasbourg, 2003, pour la mention de l’extension géographique du projet avec la « Grande flottille » du Rhin, p. 51. Desbrière E., 1793-1805 : projets et tentatives de débarquement aux îles britanniques, Paris, Libr. militaire R.Chapelot, 1900- 1902.
26 CHAN, Marine G 118, dossier n° 3 (14 pièces).
27 CHAN, Marine G 116, dossier n° 2 (45 pièces) 1773-1803 ; la dernière pièce du dossier date du 17 août 1803, la veuve du baron de Bissy adresse une lettre au Premier Consul, précisant qu’elle détient un modèle des rames propulsives et demande aide et protection pour elle même et ses deux fils.
28 Sujet sur lequel nous travaillons actuellement dans une perspective d’appréciation des vecteurs de la culture maritime.
Auteur
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Sylviane Llinares
Université de Bretagne Sud-SOLITO.
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