Les archives de l’Institut de la Soudure. Analyse d’une organisation professionnelle en France (1896-1960)
p. 241-255
Texte intégral
1Au tournant du XXe siècle, les différentes institutions de l’acétylène se sont organisées progressivement afin de « défendre » un gaz présenté comme le concurrent direct de l’électricité dans l’éclairage public et individuel1. Les procédés d’assemblage des métaux par soudage se sont rapidement révélés d’excellents débouchés pour ces gaziers dénommés dans la presse technique sous le nom « acétylénistes»2. De l’Office central de l’acétylène à l’Institut de la Soudure et à l’Ecole supérieure de soudage et de ses applications, c’est un nouveau secteur professionnel qui se révèle par l’analyse de leurs archives privées.
L’organisation d’un nouveau secteur professionnel : aux sources de l’information
2Dès l’invention des procédés de fabrication industrielle du carbure de calcium en 1894 et de l’acétylène en 1897, l’industrie de l’acétylène connaît un essor rapide. Ce développement s’accompagne d’un important mouvement d’inventions visible à travers le nombre de brevets déposés au cours des dix premières années de son existence. Cependant le foisonnement d’appareils générateurs d’acétylène met sur le marché français des dispositifs parfois très dangereux, ce qui entraîne une grande méfiance du public vis-à-vis de ce nouveau gaz.
3Dans le cadre de notre travail de thèse, nous avons pris contact avec les responsables de l’Institut de la Soudure et obtenu l’accès sans restriction à leurs archives privées. Ce fonds d’une très grande richesse n’est malheureusement pas classé. Nous avons analysé l’essentiel des dossiers thématiques appelés « dossiers couchés3» pour la période allant de 1905 à 1939. Mais certains dossiers se sont révélés incomplets, une fiche mentionnait alors le titre du texte manquant.
4Nous avons également analysé l’ensemble des les comptes rendus des conseils d’administration et des assemblées générales de l’Institut de la Soudure entre 1929 et 1941. Ces archives comprennent les textes manuscrits des réunions, regroupés dans quatre grands livres noirs et représentent une source d’information unique pour la participation d’Air Liquide au sein des organismes du soudage en France. Nous avons également dépouillé des revues techniques d’acétylène et de soudure autogène couvrant la période 1898-1939, grâce aux collections entières conservées dans la bibliothèque de l’Institut de soudure4. Nous avons ensuite effectué des sondages dans les revues techniques étrangères, telles que le Journal of the American welding society. Nous avons étudié des dossiers d’archives conservés au Service historique de l’armée de terre à Vincennes et aux Archives nationales concernant principalement la question du carbure de calcium à la veille de la Première guerre mondiale.
5La question de la formation et de l’enseignement du soudage peut être traitée grâce à l’étude des dossiers des élèves des trente premières promotions de l’Ecole supérieure de soudure autogène, ainsi que de la correspondance et des comptes rendus du comité de direction de l’école entre 1930 et 1960. Ces documents confidentiels sont d’une grande richesse et ils nous ont permis d’esquisser une typologie des ingénieurs soudeurs et une réflexion sur l’évolution de l’enseignement technique de cette école5.
Une nouvelle organisation professionnelle, de nouveaux métiers
6La création d’associations professionnelles légitime rapidement cette nouvelle industrie. Ces organismes ont pour mission de développer toutes les applications de l’acétylène, d’étudier les questions techniques posées afin de mieux faire connaître les propriétés chimiques de ce gaz et de recommander les appareils reconnus comme fiables par des techniciens compétents. Dans un second temps, ces industriels, devenus grands consommateurs de carbure de calcium, établissent des liens étroits avec les producteurs de carbure de calcium, dont l’organisation à tendance monopolistique peut présenter un relatif danger pour le développement de leur propre industrie. Enfin, soumis à la forte concurrence de l’éclairage électrique, et soucieux de maintenir ces débouchés, ces industriels sont à la recherche d’un nouveau marché. Les producteurs d’acétylène sont sans cesse à l’affût de nouvelles applications de ce gaz afin de maintenir leur production. L’invention du chalumeau oxyacétylénique et l’essor du soudage aux gaz leur apportent des débouchés essentiels.
7Seule une organisation centralisée, une union syndicale et professionnelle leur permet de faire face à la concurrence des carburiers et de développer leur propre industrie. Ainsi le milieu des producteurs d’acétylène met progressivement en place une structure centralisée pour résister aux attaques dont ce gaz faisait l’objet. L’organisation des associations, fondées successivement par les acétylénistes, auxquels se sont rapidement joints les carburiers et ensuite les oxygénistes est présentée dans le graphique ci-dessous6.

Les associations d’acétylénistes en France entre 1896 et 1931
8Une première analyse de la situation de l’industrie française du carbure de calcium peut être obtenue grâce à la lecture des comptes rendus des assemblées générales de la Société commerciale. Ainsi, dès 1903, les résultats de l’entente passée entre les carburiers montrent une reprise de la consommation et un maintien du niveau de la production. Afin d’éviter une nouvelle crise de surproduction, ces industriels limitent volontairement le marché et ne permettent une augmentation de la production qu’en fonction d’un accroissement de la consommation. La stabilité du marché et des prix de vente du carbure favorise l’essor des débouchés de ces produits dans la voie acétylénique. L’organisation d’une politique de cartellisation, inspirée des cartels allemands, permet ainsi le développement de cette industrie.
9Mais on retrouve les mêmes acteurs dans les ententes existant pour chacun des produits issus de l’électrochimie alpine. Ainsi, comme le souligne H. Morsel : « La multicartellisation fut le cadre de la politique d’entreprise en même temps qu’une vaste organisation sectorielle, aux ramifications occultes qui servaient d’assurance contre les risques par produits7».
10La création d’une marque commune, tricolore, l’installation de dépôts locaux8, et la vente à un prix fixé, contribuent à une meilleure diffusion du produit et une certification de la qualité de celui-ci. Cet élément est déterminant puisque les carburiers français doivent encore lutter contre une remise en cause de la qualité des carbures produits sur le territoire. Le cartel, jouant sur le caractère très protectionniste des marchés, a la possibilité de maintenir les prix à des niveaux élevés à l’intérieur du pays, évitant de grandes variations néfastes à la stabilité du marché9, la Société commerciale faisant pression sur les producteurs pour stabiliser les prix de vente.
11Différentes archives d’entreprise, dont les archives de la société Air liquide et de la Soudure autogène française (SAF), nous permettent d’esquisser l’organisation de ce secteur industriel en pleine expansion10. En 1911, la SAF conclut des accords avec l’Air liquide en vue de la vente de l’oxygène nécessaire aux chalumeaux soudeurs. Cette convention entre ces deux sociétés est à l’origine d’une longue collaboration qui aboutit à une prise de participation toujours plus importante de la part de l’Air liquide dans le financement de la SAF et à l’installation de cette société dans les locaux d’Air liquide dès octobre 191111. La SAF élargit progressivement son champ d’activité en développant en France la vente de tous les appareils de soudage et de découpage oxyacétylénique, du petit poste portatif à l’acétylène aux installations de postes de soudage avec usines de production d’acétylène et machines automatiques à souder12. En 1912, elle ajoute à ce secteur les réparations de la chaudronnerie soudée. A cet effet, elle construit une usine de chaudronnerie à Pont-Sainte-Maxence.
12Jusqu’à son décès en 1929, A.Le Chatelier est resté le président de la SAF. Par son activité au sein des différentes associations d’acétylénistes et de carburiers, Louis de Seynes, co-fondateur de la SAF, joue un rôle très important dans l’organisation de cette industrie. F. Ziegel, premier directeur de la SAF est un ancien ingénieur du Génie maritime et un ami de A. Le Chatelier. La direction générale de cette société est confiée pendant près de quarante ans à R. Thomas, ingénieur dans une des sociétés fondatrices et entré dans cette entreprise dès 1909. Dès 1908, l’apparition des procédés de soudage électrique à l’arc et des électrodes enrobées de type Kjellberg, intéresse A. Le Chatelier, qui après avoir acheté ces brevets pour le compte de la SAF, envoie en Suède M. Lebrun, ingénieur entré dans la société en 1910, pour se former aux nouvelles techniques de soudage électrique à l’arc auprès de l’inventeur suédois. Mais ce procédé reste dans un état de « veille technologique » au cours des années suivantes, faute d’une mise au point satisfaisante. Cette société avait également acquis la licence du procédé de soudage électrique « quasi-arc » en 1919.
Les acétylénistes et les carburiers, revues et propagande
13Le 29 janvier 1902, un nouveau regroupement est formé afin de « faire bouger » le milieu des acétylénistes. Sous le nom de l’Union française des acétylénistes (UFA), en accord avec le Syndicat professionnel qui se considère comme le fondateur de cette nouvelle association, cette organisation a un but qui se confond en de nombreux aspects avec le sien13. Lors de sa création, cette union compte cent vingt membres dont plusieurs fabricants de carbure de calcium14. Le rôle principal de l’UFA est la « propagande générale en faveur de l’acétylène et le lien entre tous les syndicats régionaux français d’acétylénistes»15. Sous la présidence de E. Pichon et les vice-présidences de E. Fouché et de Javal, l’association obtient des résultats intéressants sur une question fondamentale pour la jeune industrie : celle du classement administratif de l’acétylène, ̄ au titre des produits chimiques dangereux. Si le public marque progressivement son intérêt pour les installations d’éclairage à l’acétylène, l’administration n’a aucunement modifié son attitude vis-à-vis de ce gaz ni assoupli ses règlements.
14Lors du IIIe Congrès, organisé à Paris en 1900, les responsables de l’industrie de l’acétylène et du carbure de calcium émettent une série de vœux restés sans suite auprès des ministères concernés. Quant au déclassement des installations particulières d’éclairage à l’acétylène, le ministère du commerce l’autorise dans une circulaire du 6décembre 1904, après une étude approfondie de la question par le Comité consultatif des arts et manufactures16. L’Union française des acétylénistes continua ainsi les démarches entreprises par le Syndicat professionnel auprès de l’administration. Devenue une association strictement professionnelle17, elle est consultée par les pouvoirs publics pour la rédaction des nouveaux règlements. L’administration de cette association est confiée à un comité central de 30 trente membres, élus chaque année. Ils peuvent élire à leur tour leur bureau, suivant les mêmes procédures que celles du syndicat18. Suivant son souhait de représenter tous les syndicats régionaux d’acétylénistes, le Comité central est composé pour moitié d’acétylénistes parisiens et pour moitié de provinciaux. L’un des deux vice-présidents doit appartenir à un syndicat régional. Ainsi en 1902, le syndicat de Marseille est désigné pour présenter un candidat à ce poste19.
15En octobre 1905, l’Office central de l’acétylène (OCA) est créé sur la proposition de R. Granjon et de P.Rosemberg et avec l’appui financier des carburiers et l’aide des acétylénistes français. Il est dirigé dès sa création par un comité de direction composé de cinq membres : deux représentants du Consortium du carbure, deux représentants des acétylénistes et un membre issu des deux industries. Son objectif est l’organisation de l’industrie de l’acétylène et du carbure de calcium par l’étude précise de la technique, par une connaissance fine des producteurs, des consommateurs et une normalisation des installations. Les questions d’ordre professionnel sont en effet renvoyées vers la chambre syndicale. L’OCA fonctionne comme un bureau d’études dont les frais de fonctionnement étaient sont assurés par les carburiers.
16Il comprenait comprend plusieurs services distincts, dont le financement initial fut est envisagé par le paiement de cotisations émanant des par les usagers de l’acétylène. Les fabricants français de carbure décident de verser une somme fixe par an, qui constitue la ressource principale de l’Office pendant ses premières années de fonctionnement. Les renseignements techniques et les services concernant les applications de l’acétylène à l’éclairage, le chauffage et la force motrice sont dès lors proposés gratuitement aux usagers. L’OCA possède des laboratoires d’essais et de recherche où étaient sont entreprises des études techniques sur le carbure de calcium et l’acétylène. Ceci s’est avéré très important pour promouvoir les applications de l’acétylène notamment pour l’éclairage. Des connaissances théoriques précises et une meilleure maîtrise technique du produit constituent un atout important pour les grands producteurs de carbure.
17A côté de ces travaux de recherches, les laboratoires de l’OCA étudient, à la demande des industriels, des cas particuliers d’applications ou des conditions techniques d’exécution des procédés. Accrédités par la Chambre syndicale, ils se livrent également à de nombreuses analyses officielles de carbure de calcium. Au cours des premières années, ils orientent leurs recherches sur les procédés de production de carbure et sur la technique de fabrication de l’acétylène, tels que l’épuration du carbure, la polymérisation dans les appareils à acétylène, l’étude des appareils portatifs à acétylène. Ensuite ils investissent dans l’étude des applications de l’acétylène au soudage oxyacétylénique.
Un nouvel institut de la soudure, aux sources de l’activité inventive
18En novembre 1909, l’Union de la soudure autogène (USA) est fondée sous la forme d’une association de type loi de 1901. Elle comprend des professionnels du soudage, des fabricants de matières premières et de matériels (chalumeaux, poste de soudage, etc.) et des utilisateurs de ces procédés de soudage, industriels ou particuliers20. Elle ne constitue donc pas un syndicat professionnel et se démarque des associations existantes dans ce domaine. L’entrée dans cette Union des fabricants d’oxygène, dont le plus important était la société l’Air liquide, va marquer une étape essentielle dans le développement de ces organismes. Présents depuis peu au comité de direction de l’OCA, ils assuraient désormais une partie des frais de fonctionnement, jusque-là totalement assumés par les carburiers. La fondation de l’Union marque ainsi la première action commune des carburiers et des oxygénistes pour un certain contrôle de ces nouveaux procédés de soudage oxyacétylénique en France.
19Sous la direction effective de R. Granjon, l’Union se concentre rapidement sur la formation et l’enseignement technique, les autres associations se consacrant aux questions techniques, économiques et professionnelles. Afin de soutenir activement le mouvement d’expansion que connaissaient les procédés de soudage dans la construction navale, la construction métallique et dans la chaudronnerie, cette Union s’intéresse surtout à la formation des ouvriers. Peu d’ouvriers étaient aptes à pratiquer et maîtriser ces nouvelles techniques de soudage. Leur enseignement reposait alors exclusivement sur une transmission orale des savoir-faire en atelier et dans les chantiers. Pour lutter contre le manque de spécialisation des ouvriers soudeurs, l’Union s’investit largement dans l’organisation de cours pratiques de soudure autogène. La période qui précède la Première Guerre mondiale est marquée par les premières tentatives d’organisation de cours structurés de soudage des métaux. Si l’ouvrier traditionnel du XIXe siècle était encore formé par apprentissage en atelier, celui de 1914, mécanicien, « métallo » ou fondeur, travaillait travaille à l’usine, en côtoyant les ouvriers des autres spécialités. Une demande patronale de formation des ouvriers qualifiés en école professionnelle va émerger. Des centres d’apprentissage annexés aux ateliers vont disparaissent disparaître au profit des écoles professionnelles21. L’ouvrier est dès lors formé à l’école.
Les archives de l’Ecole supérieure de soudure autogène : garder la mémoire d’un enseignement technique supérieur en France
20L’organisation de la formation des ingénieurs soudeurs en France est le résultat d’une action importante menée par un groupement d’industriels et de scientifiques évoluant dans le secteur de la chimie industrielle du début du XXe siècle22. Avec une organisation de son enseignement similaire à d’autres écoles d’ingénieurs en France, l’ESSA doit son originalité à la création d’un vaste ensemble d’institutions liées au soudage et ayant pour vocation le développement de ces techniques dans tous les secteurs de l’industrie. Le dépouillement des dossiers d’élèves des trente premières promotions permet de visualiser cette organisation et d’en mesurer son efficacité.
Les dossiers des élèves, sources pour l’histoire de l’enseignement
21Avec une osmose complète entre le milieu industriel et l’enseignement de haute technicité, l’Ecole supérieure de soudure autogène (ESSA), attire dans un premier temps des ingénieurs issus des écoles des arts et métiers. L’étude des dossiers d’élèves nous montre que ces ingénieurs souhaitent valoriser au maximum leur diplôme d’ingénieur à une époque où le titre d’ingénieur seul ne garantissait plus la stabilité d’un emploi. L’analyse de la correspondance entretenue entre ces élèves ingénieurs et la direction de l’école met en évidence une succession d’emplois et de postes à responsabilité dans les entreprises des secteurs industriels largement concernés par ces techniques d’assemblage. L’ancien élève demande conseil à son directeur, hésite sur le choix d’un nouveau poste, remercie R. Granjon ou son successeur pour les conseils prodigués23. On peut ainsi retracer quelques carrières d’ingénieurs soudeurs fidèles à leur école de spécialisation. Dans un second temps, on peut voir se dégager une deuxième génération d’élèves provenant principalement des écoles d’électricité, succédant à celle des « gadz’arts»24. Il existe une corrélation entre l’arrivée de ces ingénieurs-électriciens et la réorganisation du cursus scolaire orienté vers l’enseignement des techniques de soudage électrique et par résistance, de plus en plus employés dans les entreprises. Ceci est également lié à la création d’une quatrième année dans les écoles d’ingénieurs arts et métiers à partir de 194725.
22Un schéma des effectifs de l’école se dégage de notre étude. Avec une forte présence d’élèves étrangers, jusqu’à 25 % de l’effectif de la promotion, l’étude de la provenance des élèves montre une nette tendance aux cours des premières promotions à être envoyés par une entreprise. Cette situation va évoluer vers une augmentation du pourcentage d’élèves issus directement du système scolaire, et donc plus jeune, au détriment des élèves déjà en poste dans des entreprises et ayant en moyenne cinq ans d’expérience. Rappelons que dans les années trente, l’ESSA est la seule école francophone offrant une telle spécialisation, elle attire un nombre important d’ingénieurs étrangers qui retournent ensuite dans leur pays d’origine. Signe de dynamisme dans ce secteur en pleine expansion à la veille de la Seconde guerre mondiale, l’ESSA offre une spécialisation qui s’exporte à l’étranger.

Schéma des effectifs de l’ESSA ( 1931-1960)
Une nouvelle spécialisation pour les ingénieurs
23La création de l’Ecole supérieure de soudure autogène propose une réponse adaptée aux ingénieurs désirant se spécialiser dans la maîtrise de ces procédés. La reconnaissance d’une spécialisation en soudage passe en effet par la considération du soudage comme branche principale de la construction métallique industrielle. Dans les années 1930, ce concept nouveau d’ingénieur soudeur s’affirme par rapport aux autres formations déjà existantes. Longtemps, l’ingénieur reçoit une formation plus « encyclopédique » que spécialisée, réservant peu de place aux nouvelles techniques26. Cette école privée, créée en 1930, s’intègre dans un mouvement plus général de centralisation des institutions du soudage en France. L’une des caractéristiques de l’ESSA est son interdépendance avec les différents organismes syndicaux chargés de défendre les intérêts des fabricants de matériel de soudage et de matières premières (gaz) et d’en promouvoir les applications industrielles. Ainsi, son budget annuel est pris en charge par l’Institut de la Soudure, sur ses fonds propres et une partie par la taxe d’apprentissage27.
La mémoire technique d’une école d’ingénieurs
24Le concept nouveau d’ingénieur soudeur s’intègre dans une prise de conscience commune des organismes de soudage et des pouvoirs publics du rôle de l’ingénieur dans la société française. Si les premières écoles d’ingénieurs en France optent pour une formation relativement encyclopédique, leur enseignement réserve peu de place aux nouvelles techniques. Ce système forme bon nombre d’ingénieurs « généralistes » au début du XXe siècle mais il ne permet pas d’acquérir des connaissances approfondies dans les diverses branches de l’industrie française en pleine expansion. Plusieurs écoles privées ont alors proposé ce type d’enseignement : « une école pour un champ technique ». Ainsi, l’Ecole supérieure du froid, de fonderie, de tannerie et l’Ecole supérieure d’électricité développent un enseignement spécialisé d’une année destiné aux élèves ingénieurs. Si on se réfère aux ouvrages traitant ce sujet dans les années 1930, on remarque d’emblée le souci des directions d’un rendement maximal de l’ingénieur via une formation optimalisée. Après trois ans d’enseignement « général », on propose aux élèves une année supplémentaire de formation spécialisée dont le but est de « fournir à l’industrie des ingénieurs immédiatement utilisables»28. Il importe dès lors de développer un système d’enseignement plus spécialisé, permettant d’acquérir des connaissances précises dans un secteur d’activité donné, et de répondre ainsi aux nouveaux besoins des industries du pays.
25L’une des difficultés majeures de ce type d’école spécialisée réside dans la constante obligation d’adapter les cours et le programme aux nouveaux procédés, afin de préparer utilement les élèves aux techniques futures. Dans le cas particulier de l’ESSA bénéficiant des services de l’Office central de l’acétylène et l’Institut de soudure autogène, l’école s’installe dans un immeuble commun, situé boulevard de la Chapelle à Paris. Ce choix contribue largement au succès de l’établissement. Les laboratoires de recherches et d’essais, les bureaux d’études, le centre de documentation sont ainsi mis à la disposition de l’école. De plus, les rapports entretenus par les organismes du soudage avec les divers groupements d’usagers des procédés de soudage permettent à l’école de bénéficier de la taxe d’apprentissage. Les membres de l’Institut de la Soudure, fabricants de matières premières (carbure de calcium, acétylène, oxygène, gaz comprimés, etc.), fabricants de matériel de soudage (l’Air liquide, la Soudure autogène française, etc.), ou producteurs de métaux de base (sidérurgie) apportent aussi une large contribution en nature, permettant ainsi aux élèves de l’école de disposer d’une meilleure qualité pour le matériel et les produits d’apport utilisés lors des travaux pratiques29.
26L’analyse des dossiers des élèves des trente premières promotions, croisée avec l’étude de l’évolution des programmes des cours et au commentaire des résultats d’une enquête menée auprès d’anciens ingénieurs soudeurs des premières promotions, permet d’esquisser une typologie des ingénieurs soudeurs entre 1930 et 1960. Un compromis entre les deux tendances a été trouvé, avec une priorité longtemps marquée pour l’enseignement des procédés de soudage aux gaz, révélant des intérêts économiques directement liés aux groupes qui subventionnent de cette école. Les cours proposés dans d’autres écoles d’ingénieurs ne permettent pas de former un ingénieur-soudeur. Ce terme nouveau marque la création d’une nouvelle formation, centrée sur des techniques nouvelles. L’élargissement des secteurs d’applications du soudage impose aux industriels de comprendre la nécessité de former des cadres spécialisés dans ces techniques, structurées en science industrielle.
27On peut dès lors constater que les techniques du soudage s’appuient de plus en plus sur la métallurgie, la physique, la chimie et sur d’autres disciplines scientifiques. L’industrie française au tournant des années trente demande des ingénieurs électriciens30, métallurgistes ou soudeurs. Mais comment les former ? Quel statut leur donner ? Ces questions posées lors des conseils d’administration tenus à l’Institut de la Soudure autogène se situent dans un contexte général de réflexion sur la place de l’ingénieur dans la société française.
28Le programme comporte, dès le début, une série de cours permettant d’acquérir durant le premier semestre, une formation de base non spécialisée en résistance de matériaux, en métallurgie, en chimie et en physique. La seconde partie du programme est consacrée à l’étude de la technologie du soudage31. Ainsi, l’enseignement proposé à l’ESSA oscille entre une instruction théorique solide, fondée sur des connaissances générales auxquelles s’ajoutent des cours très spécialisés et une formation pratique comprenant la réalisation de projets de bureau d’études et des travaux manuels de soudage. Cette situation toute particulière aux premières promotions, insiste sur la maîtrise du geste opératoire et du savoir-faire du soudeur en atelier, considérés comme aussi importants que les connaissances théoriques sur les propriétés chimiques et physiques des matériaux. A la lecture des dossiers d’élèves de ces premières promotions, on s’aperçoit que les élèves ingénieurs issus de formation très théorique, éprouvent de grandes difficultés à souder des constructions répondant aux critères d’étanchéité, et de solidité imposés par le moniteur. D’autres ingénieurs issus de formation plus pratique, telle que celle des ingénieurs d’arts et métiers, rencontrent plus de difficultés à réaliser un projet de bureau d’études qu’une soudure. Les premiers de chaque promotion sont les ingénieurs capables, à la fin de l’année d’allier les connaissances théoriques et pratiques imposées par le programme.
29Cette situation évolue au cours des années 1950 vers une disparition de la formation pratique au profit de l’enseignement théorique. Ce choix, défini par des raisons liées à l’automatisation des procédés de soudage dans les industries et aux modifications des pratiques opératoires, conduit à former des ingénieurs soudeurs plus éloignés de la réalisation concrète des soudures et du travail des ouvriers en atelier. Un renversement de cette tendance, ou du moins une modification des structures actuelles d’enseignement est envisageable, face à la crise et à l’émergence des formations européennes.
30Ce rapide aperçu de l’organisation d’un nouveau secteur professionnel nous permet d’insister sur l’importance de l’étude technique, économique et sociale des dossiers d’archives. En effet, la création de l’Institut de la Soudure en avril 1930 permet aux sociétés Air liquide et Soudure autogène française de s’impliquer directement et durablement dans le fonctionnement des organismes du soudage, mais également dans l’enseignement des techniques liées aux différents modes de soudage. Ces entreprises se mobilisent aussi pour la reconnaissance de la profession de soudeur et contribuent à la mise en place d’un apprentissage et d’un enseignement organisé de ces techniques tout en maintenant des liens étroits avec la recherche en physico-chimie des matériaux. Il s’agit d’une stratégie économique d’un groupe de producteurs désirant s’affirmer dans un secteur en pleine expansion durant la période de l’entre-deux-guerres en France.
Tableau général regroupant toutes les revues publiées entre 1899 et 1940, identifiées lors de nos recherches.

Notes de bas de page
1 A la fin du XIXe siècle, l’influence d’Henry Le Chatelier sur le développement des procédés de soudage fut déterminante en raison de sa contribution à une meilleure maîtrise des connaissances scientifiques des hautes températures. Ses travaux sur la théorie des flammes, la combustion de l’acétylène et l’emploi de l’acétylène dissous dans l’acétone apportèrent une meilleure compréhension théorique des phénomènes encore très empiriques. Voir Letté M., Henry le Chatelier (1850-1936) ou la science appliquée à l’industrie, Rennes, Presses universitaire de Rennes, 2004, 259p.
2 Ceux-ci sont étroitement liés aux « carburiers », producteurs de carbure de calcium, composant essentiel dans la fabrication de l’acétylène.
3 Nous dénommons dossiers « couchés » des fardes non classées comprenant une série de textes, articles traduits, coupures de journaux, travaux originaux, sur différents sujets concernant le soudage des métaux aux gaz et électrique à l’arc et par résistance. Dans les années trente, ces dossiers étaient placés dans des casiers métalliques au siège de l’Institut de soudure, boulevard de la Chapelle à Paris. Le classement thématique avait été réalisé durant la Seconde guerre mondiale, par le bibliothécaire de l’Institut.
4 Voir le tableau en fin d’article concernant toutes les revues dépouillées lors de ce travail de recherche. Nous avons bénéficié de la bourse de recherche du Ministère de l’éducation nationale, de la recherche et des nouvelles technologies de 1991 à 1994.
5 Nous avons dépouillé entièrement les dossiers F/17bis regroupés aux Archives nationales sur l’enquête effectuées dans tous les départements concernant les C.A.P.existants avant 1951.
6 Nous entendons par acétylénistes, les représentants de l’industrie de la fabrication et de la vente d’acétylène et les constructeurs d’appareils à acétylène ; par carburiers, les représentants de l’industrie de la fabrication et de la vente de carbure de calcium ; par oxygénistes, les représentants de l’industrie de la fabrication et de la vente des gaz comprimés, principalement l’oxygène.
7 Morsel H., « Contribution à l’histoire des ententes industrielles (à partir d’un exemple, l’industrie des chlorates », Revue d’histoire économique et sociale, vol. 54, 1976, n° 1, p. 122. Sur cette question, voir Hachez-Leroy F., « Le cartel international de l’aluminium, du point de vue des sociétés françaises 1901-1940 », dans Barjot D. dir., International cartel revisited, vues nouvelles sur les cartels internationaux, (1880-1980), Caen, Éditions du Lys, 1994, p. 153-162 ; id., L’aluminium français, l’invention d’un marché, 1911-1983, Paris, CNRS Éditions, 1999, p. 37.
8 Ces dépôts passèrent de 50, au début, à 156 en 1907. Casalis G., « Le progrès du développement du commerce du carbure de calcium et de l’acétylène en France et à l’étranger », Bulletin officiel de l’Union française des acétylénistes, n° 1, 1907, p. 71.
9 Pitaval R., « L’avenir du carbure de calcium », Revue générale d’acétylène, n° 5, 1905, p. 1. « Il semble que la crise du carbure ait été en France et en Allemagne assez complète et que l’on a vu les prix les plus bas de carbures ».
10 Nous remercions la direction de la société Air liquide et de la SAF pour leur aimable autorisation à consulter leurs archives, principalement les comptes rendus des conseils d’administration.
11 En 1931, la SAF a rejoint le siège social de l’Air liquide au 75, quai d’Orsay. En 1969, La participation de Air liquide était de 38 %, en 1986 elle était de 52 %. Archives Air liquide.
12 La SAF, archives privées, rapport conseils d’administration du 21décembre 1920, Paris, 1921.
13 Anonyme, Assemblée générale constitutive de l’Union française des acétylénistes, dans Bulletin officiel de l’Union française des acétylénistes, n° 5, 1902. L’UFA comportait 275 membres en 1902 et380 en 1903.
14 Bloch-Sée L., Le groupe des industries de l’acétylène et de la soudure autogène, ses organismes centraux, thèse en Droit, Paris, 1935, p. 97-104.
15 Extrait du discours de Cahen-Strauss à l’assemblée générale constitutive de l’Union française des acétylénistes, syndicat professionnel, 29 janvier 1902, dans Revue générale de l’acétylène, n° 2, 1902, p. 3.
16 CHAN, F/12/7489, dossier législation acétylène et carbure de calcium : « L’UFA, le Syndicat des acétylénistes de Marseille et le Syndicat professionnel de l’acétylène, ces associations représentent le groupement général pour la propagation de l’acétylène et des industries qui s’y rattachent, ainsi que la défense des intérêts de ces industries, réunies le 3 juin 1903 en assemblée plénière, ont émis un vœu concernant la suppression du classement pour les installations d’appareils à gaz acétylène ». Anonyme, Réglementations de l’acétylène en France, publié par L’OCA, Paris, 1907.
17 Ce syndicat avait repris son ancien nom de « Syndicat professionnel de l’acétylène et des industries qui s’y rattachent » et apportait son appui à l’UFA. Statuts dans Assemblée générale du 29 janvier 1902, Revue générale d’acétylène, 1902, p. 114-115. Extrait du discours de Cahen-Strauss : « nous en abandonnerons la première partie de l’UFA à la nouvelle association que notre respecté Président d’honneur [Général Sébert] et notre Président [E. Pichon] souhaitent voir se constituer ».
18 Cette union comprenait trois types de membres : les membres d’honneurs ; honoraires et actifs. En 1906, elle comptait 120 membres.
19 Rosemberg P., Historique des associations d’acétylène, 1896-1906, Paris, 1907.
20 Granjon R., « L’Union de la soudure autogène », Revue de la soudure autogène, n° 12, 1910, p. 105-107.
21 Anonyme, La soudure électrique à l’arc, notions générales, publication de l’OTUA, Paris, 1933, p. 75-83.
22 Robert-Hauglustaine A.-C., Le soudage des métaux en France, un demi-siècle d’innovations techniques, 1892-1939, thèse de doctorat (dir. Gérard Emptoz), EHESS, 1997, 732p.
23 Archives ESSA, dossiers élèves, promotions 1931-1960.
24 Robert-Hauglustaine A.-C. et Emptoz G. , « Création de la formation d’ingénieur soudeur : l’ESSA, 1930-1939 », Soudage et techniques connexes, 1994, p. 9-25 et Robert-Hauglustaine A.-C., « Une école de spécialisation en soudage en France : l’Ecole supérieure de soudure autogène ( 1930-1960) », dans Badel L. dir., La naissance de l’ingénieur-électricien, origines et développement des formations nationales électrotechniques, Actes du IIIe Colloque international d’histoire de l’électricité, Paris, PUF, 1997, p. 149-166.
25 Grelon A., « L’évolution de la profession d’ingénieur en France dans les années Trente », dans Grelon A. éd., Les ingénieurs de la crise, Paris, Editions de l’EHESS, 1986, p. 732.
26 Moutet A., « Rationalisation et formation des ingénieurs en France avant la Seconde guerre mondiale », Cahiers d’Histoire du CNAM, n° 1, 1992, p. 93-116 et id., Les logiques de l’entreprise, la rationalisation dans l’industrie française de l’entre-deux-guerres, Paris, Editions de l’EHESS, 1997, 495p.
27 Archives privées I.S., comptes rendus des conseils d’administration de l’Institut de soudure, 1930-1950
28 Anonyme, L’ingénieur, Paris, 1937, p. 20.
29 Robert-Hauglustaine A.-C et Emptoz G., op. cit. note 25.
30 Grelon A., « L’évolution de la profession d’ingénieur en France dans les années Trente », dans Grelon A., op. cit. note 25, p. 732 et Robert-Hauglustaine A.-C., « Les métiers du soudage en France et la création de filières de formation », Le Mouvement Social, n° 193, octobre-décembre 2000, p. 29-59.
31 Archives I.S., programme des cours, fascicule 1931.
Auteurs
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Anne Catherine
Musée des arts et métiers/Cnam.
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Robert Hauglustaine
Musée des arts et métiers/Cnam.
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