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    Plan

    Plan détaillé Texte intégral I. L’industrie, un moteur économique pour la cité II. La conjoncture des dernières années III. Les fabriques après la mise en place du cordon douanier IV. Mulhouse en 1798 Notes de bas de page

    Négoce et industrie à Mulhouse

    Ce livre est recensé par

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    Table des matières

    Chapitre 3. La Réunion à la France, une ouverture économique

    p. 371-382

    Texte intégral I. L’industrie, un moteur économique pour la cité II. La conjoncture des dernières années A. Le baromètre céréalier B. Le problème des liaisons postales C. La voie politique et diplomatique III. Les fabriques après la mise en place du cordon douanier IV. Mulhouse en 1798 La Réunion : une ouverture économique Notes de bas de page

    Texte intégral

    1« Ses citoyens veulent bien être français pour la Police de leur Commerce mais ils ne veulent pas l’être pour leur constitution politique ; on doit respecter ce sentiment à la fois amical et patriotique »1. L’enjeu est immense pour la république de Mulhouse en cette fin de siècle : perdre son autonomie politique pour sauvegarder son activité économique, tel est le véritable dilemme qui se pose à la cité.

    I. L’industrie, un moteur économique pour la cité

    2En introduction de ce chapitre final, nous souhaitons présenter un bilan de l’activité manufacturière à Mulhouse, à partir de la représentation graphique ci-dessous, qui visualise l’évolution de la taxe des fabricants et l’ensemble des échanges commerciaux pour la période 1758-1798.

    Evolution de la taxe des fabricants comparée aux recettes de la halle des marchands de 1758 à 1798

    Image

    3Nous constatons à quel point l’activité industrielle « porte » les échanges commerciaux à Mulhouse ; la courbe de la taxe des fabricants et celle de la « Kaufhaus » oscillent de manière similaire : dans le langage économiste, il s’agit de corrélation positive entre les deux courbes. De 1776 à 1785, la « Fabricantenzoll » représente au moins 80 % des revenus de la halle, avec le maximum de 86 % en 1782. L’économie de la petite république est outrageusement dominée et pour ainsi dire monopolisée par le capitalisme manufacturier. La crise économique et les contraintes douanières de 1789 apparaissent très nettement ; la reprise de 1791 est également bien visible, rapidement suivie par la baisse liée à l’instauration du cordon douanier autour de Mulhouse. Nous ne disposons pas de chiffres fiables pour la taxe des fabricants, entre 1793 et 1798 : les recettes commerciales figurent donc seules sur le graphique et nous constatons une pente ascendante dès 1795, permettant d’envisager une courbe similaire pour la taxe des fabricants, d’après le mouvement observé de 1758 à 1793. De plus, l’année 1795 constitue une étape particulièrement importante pour les entreprises mulhousiennes puisque le 16 juillet2, le Magistrat autorise les sociétés à utiliser les commandites étrangères, ce qui permet l’injection de nouveaux capitaux dans l’activité industrielle et le négoce. De fait, le livre des raisons sociales traduit une amélioration du « climat économique » : de 1795 à 1797, vingt sociétés (négoce, manufactures de coton et impression sur étoffes cumulés) s’inscrivent dans le « Ragionenbuch ».

    II. La conjoncture des dernières années

    A. Le baromètre céréalier

    4Dès le début de l’année 1789, nous assistons à une conjoncture économique générale défavorable, provoquée par la hausse du prix des céréales : à Mulhouse, le prix du quartaut (ou « Rezal ») de beau froment passe de 20 livres tournois, le 4 février 1789, à 26 livres le 25 mars, pour atteindre 27 livres le 22 août. L’exportation d’amidon et les achats de blé sont interdits par le Magistrat3. Le prix du froment demeure élevé (25 livres le quartaut) durant tout l’hiver, atteint 30 livres le 5 mai 1790 et culmine à 36 livres le 26 mai. La fabrication d’amidon (ingrédient très utilisé dans l’impression sur étoffes) est interdite et seuls les boulangers sont autorisés à acheter des grains à la halle aux blés4. Dans sa chronique, Gottfried Engelmann signale que les récoltes de l’été 1790 sont très abondantes5, expliquant ainsi la baisse rapide du prix du quartaut, de 32 livres le 16 juin, à 20 livres dès le 18 août. Notons qu’à Colmar et en Haute-Alsace, le prix du « Rezal » de beau froment se situe encore à 32 livres le 15 juillet 17906. En avril 1791, le quartaut atteint 17 livres à Colmar et connaît une moyenne annuelle de 15 livres à Mulhouse. La conjoncture nettement plus favorable est à mettre en corrélation avec la hausse de la production manufacturière durant l’année 1791, comme en témoigne la courbe de la taxe des fabricants7. L’accalmie est de courte durée pour Mulhouse puisque l’annonce de l’encerclement de la ville par des barrières douanières, dès le mois de novembre 1792, provoque une hausse rapide du prix des céréales8 : le quartaut de beau froment atteint déjà 27 livres à la fin du mois de janvier 1793 et va demeurer à une valeur moyenne de 30 livres durant toute l’année pour culminer à 36 livres en 1794. Ce sont certainement les deux années les plus difficiles pour l’activité économique mulhousienne ; le graphique précédent nous incite à considérer une amélioration dès 1795, grâce à un blocus moins contraignant pour les échanges et l’aide financière opportune dont bénéficient les entreprises dès le mois de juillet.

    B. Le problème des liaisons postales

    5Par une lettre datée du 1er octobre 1793, le Directeur des Postes de Bâle précise au Magistrat les mesures décrétées par le « Comité de Sureté Publique », à l’encontre du courrier adressé aux citoyens de Mulhouse9. Toutes les lettres destinées à la petite république en provenance de l’étranger, doivent impérativement être envoyées à Paris, notamment la correspondance entre Bâle et Mulhouse ainsi que le courrier étranger déposé à Huningue.

    6Rappelons qu’un maître de postes mulhousien assure depuis 1673, le transport des journaux et du courrier entre Bâle et Mulhouse10. À partir de 1716, il dépose trois fois par semaine le courrier pour la France à Huningue ; celui qui part vers la Suisse et l’Empire transite par Bâle. Dans les années 1760, la forte augmentation du trafic postal directement liée à l’essor manufacturier, est mal tolérée par la France car le parcours du maître de postes mulhousien s’effectue de manière autonome sur les terres françaises. En octobre 1771, l’Intendant général des Postes et Relais de France annonce la création d’une nouvelle route postale Strasbourg-Colmar se prolongeant par des relais à Ensisheim, Habsheim et Sierentz. L’ancienne liaison Strasbourg-Brisach-Huningue est donc supprimée au grand désarroi des autorités de la ville : c’est la fin du service postal indépendant et privé. Le maître de postes se voit contraint de déposer tout le courrier au bureau de Habsheim. Il lui reste encore la possibilité de récupérer le courrier bâlois à Huningue. En 1772, les postes de la petite république deviennent donc dépendantes de celles du royaume. En octobre 1793, le blocus douanier entraîne des répercussions importantes sur le trafic postal venant de Bâle, c’est-à-dire également de la Suisse et de l’Empire ; les conséquences pour l’activité manufacturière et marchande ne sont pas négligeables puisque toute la correspondance étrangère des entreprises est désormais expédiée à Paris. On imagine aisément les délais de livraison et de paiement impossibles à respecter dans de telles conditions.

    C. La voie politique et diplomatique

    7Dès le mois de février 1793, un nouveau projet de traité de commerce entre la république française et la république de Mulhausen est envisagé11 : la cité verrait ses barrières douanières supprimées, sans droits d’entrée ou de sortie, à condition que son commerce soit assimilé à celui de la France. Les marchandises fabriquées à Mulhouse seraient considérées comme françaises et pourraient circuler librement en France. Il y aurait compensation des charges imposées aux fabricants français par le paiement d’un abonnement annuel de 150 000 livres. Le futur canal du Rhin à la Saône passerait par Mulhouse.

    8Une lettre de l’ambassadeur de France datée du 15 mars 1793, signale au ministre français des Affaires Etrangères que Mulhouse demande l’aide de la Confédération Helvétique et plus particulièrement des cantons protestants, alliés de longue date. L’ambassadeur souligne que l’intervention de la question diplomatique nécessite de maintenir de bonnes relations avec les cantons suisses et constitue un motif de bienveillance envers la petite république.

    9Le 20 juillet 1793, le Comité de Salut Public de la Convention Nationale nomme un commissaire chargé de conférer sur les intérêts respectifs et de prendre des renseignements sur les rapports commerciaux entre la France et Mulhouse.

    10Par des lettres de septembre et décembre 1793 à l’ambassadeur Barthélémy, Josua Hofer se plaint de la rigueur avec laquelle le département du Haut-Rhin maintient les barrières douanières : les ouvriers des fabriques ne peuvent se rendre à leur travail, les manufactures subissent une pénurie de matières premières et les Mulhousiens n’ont pas accès à leurs récoltes hors du ban de la ville.

    11Un arrêt du Comité de Salut Public du 23 prairial an II (11 juin 1794), autorise les habitants de Mulhouse à emprunter le territoire de la république française pour faire passer de l’étranger vers la cité, les marchandises de première nécessité12. Figurent notamment 120 000 pièces de toiles blanches de coton, 5 000 tonnes de houille, 2 500 quintaux d’alun, de garance et autre drogues pour l’impression, 1 500 quintaux de gaude, 200 tonneaux de sel, 700 chars de bois de bâtisse, 300 chars de vin et vinaigre… Les registres de douane de 1794 et 1795 révèlent une importation de produits d’usage quotidien, alimentaire et manufacturier en provenance de la Confédération helvétique et de l’Empire13. La Confédération, intervient économiquement dans la mesure de ses possibilités mais demeure distante politiquement, étant assujettie au traité de paix et d’amitié signé avec la France en 1777. La ville est autorisée à exporter les marchandises manufacturées avec les matières premières tirées de l’étranger ou avec celles de France, « pour maintenir l’industrie, les manufactures et les fabriques de Mulhausen dont les productions sont offertes à la République par préférence à l’étranger ».

    12En mars 1796, les députés de Mulhausen adressent un mémoire au gouvernement français « pour former le fond de l’arrêté commercial entre la république et la France »14 ; nous pouvons remarquer que depuis 1791, Mulhouse tente sans succès d’obtenir un traité de commerce avec son voisin, selon des conditions qui lui garantiraient de conserver son indépendance politique. La requête des représentants mulhousiens concernent les points suivants :

    • la levée des barrières douanières
    • la liberté de commerce et de communication réciproque
    • la question jugée acceptable d’un commissaire français résidant dans la ville
    • le partage d’un péage intérieur avec la France, contraire à la notion de liberté de commerce
    • le commissaire doit être présent uniquement dans les assemblées qui concernent le commerce à l’exclusion de toutes autres
    • le commerce mulhousien doit bénéficier des mêmes droits d’entrée et de sortie que le commerce français
    • le commissaire peut siéger dans un tribunal relatif aux traités avec la France
    • l’arrangement peut être prorogé à plusieurs années (dix ans et plus si nécessaire).

    13Nous constatons que les autorités mulhousiennes envisagent désormais la présence d’un représentant du pouvoir exécutif français, comme une concession nécessaire à des relations politiques et commerciales plus favorables. La petite république maintient cependant une volonté d’autonomie très affirmée puisque le commissaire français est toléré uniquement dans le cadre de questions commerciales.

    14Il est intéressant de constater que deux ans avant la Réunion à la France, le gouvernement de la cité n’envisage absolument pas l’hypothèse d’une intégration politique et reste persuadé qu’une assimilation de commerce est toujours possible en conservant le statut d’enclave.

    III. Les fabriques après la mise en place du cordon douanier

    15Nous allons maintenant établir le bilan des entreprises mulhousiennes qui parviennent à traverser le blocus et se maintenir jusqu’au tournant du siècle.

    • Köchlin frères : depuis le 1er janvier 1781, la société est constituée de Hartmann Köchlin, Josua Köchlin et Isaac Schlumberger ; les associés se séparent le 30 juin 1797 pour former Köchlin et Cie dès le 1er juillet, avec Josua Köchlin, Isaac Schlumberger et Paulus Blech15.
    • Kielmann et Cie : le 1er janvier 1786, l’entreprise s’était constituée avec trois associés : Johann Jacob Kielmann, Paulus Hügenin jeune et Jeremias Rissler jeune ; le 1er février 1795, Heinrich Kielmann entre dans la société16.
    • Baumgartner et Cie : depuis le 1er janvier 1791, cette raison sociale fait suite à Baumgartner et Hartmann avec trois associés : Caspar Baumgartner, Anna Maria Weber veuve de Johan Georg Köchlin et Daniel Bürr. Le 17 mars 1796, la société accueille deux commanditaires : Adam Weber pour 35 000 livres sur trois ans et son fils Jacob Weber pour 25 000 livres sur trois ans17.
    • Frères Thierry et Cie : la firme existe depuis le 1er août 1791 avec deux associés, Peter Thierry et Johannes Thierry et un commanditaire, la société Thierry l’aîné et Cie pour 30 000 livres. Le commanditaire se retire le 11 août 1792 mais la raison sociale Frères Thierry et Cie existe jusqu’au 25 janvier 179618.
    • Eck Schwarz et Cie : le 1er janvier 1786, l’entreprise comprenait quatre associés : Johann Michael Schwarz, Johann Michael Hofer, Johannes Eck et Johann Michael Schwarz jeune ; Peter Thierry et Johannes Thierry intègrent la société le 25 janvier 179619.
    • Frères Blech : la société est constituée le 1er avril 1788 avec Johann Ulrich Schlumberger fils, Caspar Weiss, Niclaus Blech et Paulus Blech fils ; elle est dissoute le 1er février 179720.
    • Hügenin l’aîné : le 1er janvier 1788, la société est formée de Heinrich Hügenin, Nicolaus Weiss, Johannes Rissler et Heinrich Köchlin ; ce dernier quitte la firme le 1er janvier 179221.
    • Heinrich et Cie : depuis le 1er juillet 1790, la société comprend un associé Michael Heinrich et deux commanditaires : Daniel Dollfus avec 10 000 livres et Johannes Hofer, fils de Josua Hofer, avec 10 000 livres également. Le
      15 novembre 1792, les commanditaires sont Daniel Dollfus, Peter Rissler et Johannes Hofer avec 20 000 livres chacun. Le 1er août 179522, il y a association séparée des sociétés Peter Rissler et Cie et Johannes Hofer et Cie (qui existe depuis le 1er décembre 1793).
    • Johannes Hofer et Cie : depuis le 1er décembre 1793, Johannes Hofer père (fils du greffier Josua Hofer), Johannes Hofer fils et Peter Schlumberger sont associés sous cette raison sociale23.
    • Peter Rissler et Cie : la société est créée 1er août 1795, avec un associé Peter Rissler fils et deux commanditaires : Johannes Hofer et Cie pour 30 000 livres sur six ans, Mérian l’aîné de Bâle pour 30 000 livres sur six ans24.
    • Dollfus père, fils et Cie : depuis le 1er janvier 1794, la société est composée de Johann Heinrich Dollfus père, Niklaus Dollfus et Johann Jacob Dollfus. Un nouveau contrat d’association (en français) est passé le 14 février 1797, entre Jean-Jacques Dollfus, son fils Nicolas Dollfus, Jean-Georges Weiss et Gaspard Weiss, bourgeois de Mulhouse et un commanditaire, Pierre Bouscaren (de Montpellier) pour 275 000 livres sur sept ans. La firme établie à Mulhouse sous la raison Dollfus père, fils, Weiss et Cie gère à la fois une maison de commerce et la fabrication de toiles peintes. C’est une société constituée par actions de fonds et de gérants ; trente-deux actions de fonds au capital de 25 000 livres chacune, sont distribuées de la sorte : seize à Jean-Jacques Dollfus, cinq à Jean-Georges Weiss, cinq à Gaspard Weiss et six à Pierre Bouscaren. Trente-deux actions sont également réparties entre les gérants ; la fabrique se trouve à Mulhouse, des entrepôts à Paris et Montpellier, une maison de négoce à Lyon. Johann Heinrich Dollfus père donne son pouvoir de signature à son petit-fils Niklaus, par lettre du 22 septembre 179725.
    • Vetter, Blech et Cie : la liquidation de la société est annoncée par lettre au Directoire du commerce, le 25 décembre 179526.
    • Blech, Schlumberger et Cie : Paulus Blech, Georg Jacob Schlumberger et Alexander König sont associés depuis le 1er juillet 179327.
    • Kohler et Junghaen : le 1er février 1795, l’entreprise comprend trois associés : Lucas Kohler jeune, Johannes Junghaen et Jeremias Meyer l’aîné28.
    • Blech, Fries et Cie : la société est créée le 1er mai 1796 avec les deux associés Friederich Blech-Fries et Daniel Schlumberger29.
    • Hartmann Rissler et Cie : la société est créée le 12 décembre 1796 avec Hartmann Rissler et Dollfus-Haussmann ; s’y ajoute Johannes Zuber le 1er juillet
      179730. Elle prend la suite de la manufacture de papiers peints Nicolaus Dollfus et Cie puis Georges Dollfus et Cie. L’entreprise s’installe en 1797 dans les bâtiments de l’ancienne Commanderie de l’Ordre Teutonique à Rixheim (hors cordon douanier)31.
    • Engel et Cie : réalisée le 19 octobre 1796, l’association comporte un associé Johannes Heinrich Engel et un commanditaire Christoph Burckhardt de Bâle pour 70 000 livres sur six ans32.

    16Avec le décret du Conseil du 16 juillet 1795 mentionné précédemment, l’autorisation des commandites étrangères pour le négoce et les manufactures, implique que tous les commanditaires soient inscrits dans le registre des raisons sociales, ainsi que le montant et la durée de la commandite, ce qui nous permet de remarquer l’arrivée de commanditaires bâlois d’envergure : la maison Mérian et la famille Burckhardt que l’on retrouve également à Wesserling.

    17D’après le relevé des sociétés ci-dessus, nous dénombrons au moins treize entreprises d’impression sur étoffes et une manufacture de papiers peints au moment de la Réunion de Mulhouse à la France. Les entreprises Köchlin et Cie et Dollfus père, fils, Weiss et Cie sont issues en droite ligne de la fabrique pionnière Köchlin, Schmalzer et Cie ; Eck, Schwarz et Cie, créée en juin 1760 à la suite de Eck et Hofer, est toujours présente en 1798. Johann Jacob Kielmann, associé chez Eck, Schwarz et Cie de 1760 à 1785, se trouve à la tête de l’entreprise Kielmann et Cie ; Blech, Schlumberger et Cie s’est constituée avec deux anciens associés de Heilmann, Blech et Cie, créée en 1764. La firme Hügenin l’aîné est issue de l’entreprise Hügenin frères, formée en septembre 1758 par Johann Jacob Feer et les frères Daniel et Johann Heinrich Hügenin, à la scission de la manufacture pionnière en trois sociétés.

    18Ces entreprises se sont maintenues sur quatre décennies et réussissent à franchir l’étape décisive de l’intégration politique et économique à la France, parce que le savoir-faire technique et la capacité de gestion ont été transmis aux fils, formés au sein de la fabrique. Le registre des raisons sociales ou « Ragionenbuch » est clos en juillet 1797 ; la première firme inscrite sur les registres des maisons industrielles de 1798 à 1817, est l’entreprise Dollfus et Cie, avec Nicolas Dollfus à sa tête. Nous disposons du bilan de la société Nicolas Köchlin et frères au 31 décembre 180833 : avec une balance actif/passif de 1 205 978 livres tournois, le bénéfice de l’année s’élève à 80 000 livres, réparti entre sept associés dont Jean Köchlin père, fils de Samuel. Nicolas Dollfus et Nicolas Köchlin sont les petits-fils des pionniers de l’indiennage : la troisième génération de fabricants est déjà présente lorsque Mulhouse devient un centre industriel français.

    IV. Mulhouse en 1798

    19Nous terminerons notre travail par une vue d’ensemble de la population, au moment du vote de la Réunion à la France34. Un document intitulé « Recapitulation » et daté du 29 janvier 1798, effectue le relevé des citoyens mulhousiens tribu par tribu : il fournit des renseignements sensiblement différents du recensement habituellement utilisé par les historiens qui s’intéressent à la démographie de la cité. Le dénombrement « officiel » du 22 septembre 1798 annonce 6 124 habitants, sans comptabiliser la population d’Illzach et Modenheim, qui ne sont plus rattachés à la ville35. En janvier 1798, un mémoire émanant du Directoire du commerce et destiné au gouvernement français, estime à 1 200 environ les habitants des deux villages, pour une population totale de 7 200 personnes36. La « Recapitulation » établie à la même période, tient compte de l’ensemble des habitants (Mulhouse, Illzach et Modenheim ainsi que les bourgeois et leurs familles établis à l’extérieur de la ville) :

    Bourgeois des six tribus 722
    Epouses de bourgeois 591
    Enfants non majeurs de couples bourgeois 1 579
    Veuves de bourgeois 216
    Enfants mineurs de veuves (de bourgeois) 249
    Enfants de bourgeois décédés, célibataires et majeurs 70
    Enfants de bourgeois décédés, placés sous tutorat 87
    Bourgeois (hommes, femmes, enfants établis hors de Mulhouse) 260
    Total de la population bourgeoise 3 774
    Hommes admis à la protection de la ville 147
    Femmes et veuves admises à la protection de la ville 183
    Enfants des admis à protection 500
    Total des admis à la protection de la ville 830
    Personnes s’acquittant du droit d’asile 140
    Pauvres de l’hospice et orphelins hébergés par la ville 150
    Étrangers employés et logés dans la cité 3 406
    Total des étrangers 3 696
    Population totale au 29 janvier 1798 8 300

    20Nous constatons immédiatement une différence évidente entre ce relevé et celui du recensement de septembre 1798. En déduisant la population des villages d’Illzach et Modenheim, estimée à 1 200 personnes, nous atteignons le chiffre de 7 100 habitants à Mulhouse alors que le dénombrement de septembre affiche 6 124 individus. Mille personnes auraient-elles quitté Mulhouse entre janvier et septembre 1798, la question reste posée mais cela paraît peu probable. Comparons avec les tableaux de la population de 178237 : le nombre total d’habitants (Illzach et Modenheim inclus) s’élève à 7 677. La population de la cité a-t-elle vraiment diminué au cours de la dernière décennie ? Si l’on estime les habitants d’Illzach et Modenheim entre 1000 et 1100 en 1782, Mulhouse abrite alors environ 6 600 personnes. Entre 1782 et 1798, la population de la ville aurait donc augmenté de 6 600 à 7 100 individus ; cette hypothèse semble confirmée par une comparaison chiffrée :

    1782 1798
    Population bourgeoise 3 524 3 774
    Admis à la protection de la cité 894 830
    Étrangers 3 259 3 696

    21Si l’on considère que 260 bourgeois (hommes, femmes et enfants) vivent hors de Mulhouse en 1798, le chiffre concernant l’ensemble de la bourgoisie a stagné entre les deux dates. Les admis à protection (ou « Schirmsverwandten ») étant en diminution, ce sont les étrangers (et notamment les « Fabrikarbeiter, Stecher, Drucker, Mattenknecht » c’est-à-dire « travailleurs des fabriques, graveurs, imprimeurs, ouvriers des prés ») qui créent la différence et permettent une croissance de la population globale entre 1782 et 1798. L’exode ouvrier des années de crise est inévitable puisque le nombre de manufactures subit une baisse bien réelle (21 entreprises en 1789, 15 en 1793) mais il faut noter la stabilisation des années 1793-1798, avec 14 manufactures au moment de la Réunion à la France.

    22Pour compléter notre panorama de la petite république en 1798, nous pouvons observer l’évolution des professions ayant la plus forte représentation entre 1699 et 1798, suivant les renseignements chiffrés dont nous disposons :

    1699 1745 1782 1798
    Marchands, négociants 22 53 81 84
    Fabricants d’indiennes 0 0 54 48
    Fabricants de toiles de coton 0 0 3638 1239
    Drapiers 51 114 11040 73
    Tanneurs 29 34 28 16
    Cordonniers 66 77 47 34
    Tisserands 25 40 29 20
    Tailleurs 35 31 17 22
    Boulangers 19 22 36 35
    Bouchers 28 27 29 23
    Chaussetiers 28 37 20 10

    23À travers l’évolution des principaux métiers exercés à Mulhouse sur une durée d’un siècle, ce sont les mutations de l’activité économique qui sont confirmées : le milieu du siècle apparaît comme l’apogée des métiers dits « traditionnels », avec la domination des drapiers et des cordonniers. Nous retrouvons clairement la très forte poussée du négoce jusqu’en 1782 et l’explosion manufacturière de la seconde moitié du siècle.

    La Réunion : une ouverture économique

    24Le 28 janvier 1798 est signé le traité de Réunion, le Grand Conseil s’étant prononcé pour l’intégration de la cité-état à la France et l’ensemble de la bourgeoisie ayant confirmé massivement par vote (591 voix contre 17 selon Raymond Oberlé et Nicolas Schreck) la décision des autorités. La survie économique de la petite république dépend complètement de cette ouverture politique41. « L’influence des idées nouvelles, l’engouement de la jeune génération pour l’idéal révolutionnaire sont indéniables à Mulhouse »42 mais la Réunion à la France n’est certainement pas « une conquête de l’esprit ». De nombreux débats écrits se sont focalisés sur la prétendue trahison du député mulhousien Niklaus Thierry, qui participe depuis l’année 1789 aux négociations commerciales avec le gouvernement français43 ; en tant que négociant, associé dans une entreprise d’impression sur étoffes et directeur de l’« Institut », Thierry a certainement compris l’intérêt d’une intégration politique et économique pour Mulhouse. De fait, la France a su maintenir la puissance industrielle de l’enclave et finalement la protéger des ambitions destructrices du Conseil Général du Haut-Rhin qui comprenait des entrepreneurs alsaciens dans ses rangs.

    Notes de bas de page

    1 AMM ; cote XIIIG, 30 : octobre 1785.

    2 AMM ; cote IIA1,37 : « Fremde Commenditen », 16 juillet 1795, p. 122 et cote IX, 16.

    3 AMM ; cote IIA1,35 : pp. 94 – 97. Un quartaut de blé pèse 90 kilos.

    4 AMM ; cote IIA1,35 : pp. 299 – 300.

    5 ENGELMANN Gottfried : « Chronique de la famille Engelmann de Mulhouse (1450-1898) », dans Le Vieux Mulhouse, tome V, traduit par Ernest Meininger, pp. 330 – 331.

    6 AMM ; cote IX, 12.

    7 AMM ; cote IX, 10.

    8 AMM ; cote IIA1,36 : pp. 323, 333, 346, 354, 362, 371, 410, 419.

    9 AMM ; cote IX, 12.

    10 URSCH-BERNIER Isabelle et JACQUE Bernard : « Mulhouse et ses voisins à l’heure du négoce et des manufactures », à paraître en octobre 2005 dans Annuaire Historique de Mulhouse, tome 16.

    11 AMM ; cote XIIIP, 6.

    12 AMM ; cote XIIIP, 7.

    13 AMM ; cote IX, 11. Pays de Bade, Francfort, Stuttgart et Ulm. Les marchandises en provenance d’Allemagne parviennent à Mulhouse par l’intermédiaire de négociants bâlois.

    14 AMM ; cote XIIIP, 7.

    15 AMM ; cote IX, 16 : p. 130.

    16 AMM ; cote IX, 16 : p. 98.

    17 AMM ; cote IX, 16 : p. 108.

    18 AMM ; cote IX, 16 : pp. 112 – 115.

    19 AMM ; cote IX, 16 : p. 99.

    20 AMM ; cote IX, 16 : p. 103.

    21 AMM ; cote IX, 16 : p. 101.

    22 AMM ; cote IX, 16 : p. 110.

    23 AMM ; cote IX, 16 : p. 116.

    24 AMM ; cote IX, 16 : p. 123. Commandites étrangères autorisées depuis le 16 juillet 1795.

    25 AMM ; cote IX, 16 : pp. 116 et 128 et cote 64TT 423.

    26 AMM ; cote IX, 16 : p. 117.

    27 AMM ; cote IX, 16 : p. 117.

    28 AMM ; cote IX, 16 : p. 121.

    29 AMM ; cote IX, 16 : p. 123.

    30 AMM ; cote IX, 16 : p. 127.

    31 JACQUE Bernard : De la manufacture au mur. Pour une histoire matérielle du papier peint (1770- 1914). Thèse de doctorat en Histoire contemporaine, Université de Lyon II Lumière, 2003, pp. 48 – 49.

    32 AMM ; cote IX, 16 : p. 127.

    33 AMM ; cote 64TT 442. Nicolas Köchlin est le petit-fils de Samuel Köchlin, l’un des quatre pionniers de l’indiennage mulhousien.

    34 AMM ; cote 64TT 306.

    35 AMM ; cote XB, 14.

    36 AMM ; cote 64TT 37a.

    37 AMM ; cote XB, 12.

    38 Chiffre de 1786.

    39 Chiffre incertain.

    40 110 drapiers dont 71 actifs et 39 inactifs.

    41 Nous ne détaillerons pas cette question très étudiée lors de la célébration du bicentenaire de la Réunion en 1798 ; elle a fait l’objet de nombreux articles, ouvrages et conférences référencés dans Bibliographie établie à l’occasion des commémorations du Bicentenaire de la Réunion de Mulhouse à la France, par les Archives Municipales, la Bibliothèque-Médiathèque, la BUSIM et le Musée Historique de Mulhouse, Mulhouse, 1998.

    42 OBERLÉ Raymond : Mulhouse ou la genèse d’une ville. Strasbourg, éditions du Rhin, 1985.

    43 SCHRECK Nicolas : La République de Mulhouse et l’Europe des Lumières. Strasbourg, publications de la Société savante d’Alsace et des régions de l’Est, 1993, pp. 67 – 71.

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    1 AMM ; cote XIIIG, 30 : octobre 1785.

    2 AMM ; cote IIA1,37 : « Fremde Commenditen », 16 juillet 1795, p. 122 et cote IX, 16.

    3 AMM ; cote IIA1,35 : pp. 94 – 97. Un quartaut de blé pèse 90 kilos.

    4 AMM ; cote IIA1,35 : pp. 299 – 300.

    5 ENGELMANN Gottfried : « Chronique de la famille Engelmann de Mulhouse (1450-1898) », dans Le Vieux Mulhouse, tome V, traduit par Ernest Meininger, pp. 330 – 331.

    6 AMM ; cote IX, 12.

    7 AMM ; cote IX, 10.

    8 AMM ; cote IIA1,36 : pp. 323, 333, 346, 354, 362, 371, 410, 419.

    9 AMM ; cote IX, 12.

    10 URSCH-BERNIER Isabelle et JACQUE Bernard : « Mulhouse et ses voisins à l’heure du négoce et des manufactures », à paraître en octobre 2005 dans Annuaire Historique de Mulhouse, tome 16.

    11 AMM ; cote XIIIP, 6.

    12 AMM ; cote XIIIP, 7.

    13 AMM ; cote IX, 11. Pays de Bade, Francfort, Stuttgart et Ulm. Les marchandises en provenance d’Allemagne parviennent à Mulhouse par l’intermédiaire de négociants bâlois.

    14 AMM ; cote XIIIP, 7.

    15 AMM ; cote IX, 16 : p. 130.

    16 AMM ; cote IX, 16 : p. 98.

    17 AMM ; cote IX, 16 : p. 108.

    18 AMM ; cote IX, 16 : pp. 112 – 115.

    19 AMM ; cote IX, 16 : p. 99.

    20 AMM ; cote IX, 16 : p. 103.

    21 AMM ; cote IX, 16 : p. 101.

    22 AMM ; cote IX, 16 : p. 110.

    23 AMM ; cote IX, 16 : p. 116.

    24 AMM ; cote IX, 16 : p. 123. Commandites étrangères autorisées depuis le 16 juillet 1795.

    25 AMM ; cote IX, 16 : pp. 116 et 128 et cote 64TT 423.

    26 AMM ; cote IX, 16 : p. 117.

    27 AMM ; cote IX, 16 : p. 117.

    28 AMM ; cote IX, 16 : p. 121.

    29 AMM ; cote IX, 16 : p. 123.

    30 AMM ; cote IX, 16 : p. 127.

    31 JACQUE Bernard : De la manufacture au mur. Pour une histoire matérielle du papier peint (1770- 1914). Thèse de doctorat en Histoire contemporaine, Université de Lyon II Lumière, 2003, pp. 48 – 49.

    32 AMM ; cote IX, 16 : p. 127.

    33 AMM ; cote 64TT 442. Nicolas Köchlin est le petit-fils de Samuel Köchlin, l’un des quatre pionniers de l’indiennage mulhousien.

    34 AMM ; cote 64TT 306.

    35 AMM ; cote XB, 14.

    36 AMM ; cote 64TT 37a.

    37 AMM ; cote XB, 12.

    38 Chiffre de 1786.

    39 Chiffre incertain.

    40 110 drapiers dont 71 actifs et 39 inactifs.

    41 Nous ne détaillerons pas cette question très étudiée lors de la célébration du bicentenaire de la Réunion en 1798 ; elle a fait l’objet de nombreux articles, ouvrages et conférences référencés dans Bibliographie établie à l’occasion des commémorations du Bicentenaire de la Réunion de Mulhouse à la France, par les Archives Municipales, la Bibliothèque-Médiathèque, la BUSIM et le Musée Historique de Mulhouse, Mulhouse, 1998.

    42 OBERLÉ Raymond : Mulhouse ou la genèse d’une ville. Strasbourg, éditions du Rhin, 1985.

    43 SCHRECK Nicolas : La République de Mulhouse et l’Europe des Lumières. Strasbourg, publications de la Société savante d’Alsace et des régions de l’Est, 1993, pp. 67 – 71.

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    Bernier, Isabelle. « Chapitre 3. La Réunion à la France, une ouverture économique ». In Négoce et industrie à Mulhouse. Toulouse: Presses universitaires du Midi, 2008. doi:10.4000/books.pumi.34811.
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