Éclairer la ville : Toulouse au siècle des Lumières
p. 65-85
Résumés
Le cas toulousain semble assez représentatif de la situation des grandes villes de province sous l’Ancien Régime en matière d’éclairage public. Mises en place rapidement à la suite de l’édit de juin 1697, les lanternes publiques n’offraient qu’un éclairage médiocre qui n’en constituait pas moins une première forme d’illumination urbaine que les capitouls s’attachèrent à maintenir tant bien que mal. Si la capitale languedocienne ne fut pas parmi les premières villes à connaître la « révolution des réverbères », elle mit un point d’honneur à rattraper son retard dans ce domaine. C’était chose faite en 1784, à la suite d’un effort soutenu de la part des capitouls qui trahit l’importance qu’ils attachaient à ce point. Dès lors, ils n’eurent de cesse que d’améliorer le dispositif en augmentant le nombre de réverbères, la qualité puis la durée de l’éclairage. L’illumination publique apparaît ainsi comme une préoccupation constante – avec, il est vrai, plus ou moins d’acuité selon les périodes – du capitoulat durant le dernier siècle de l’Ancien Régime. Le défi qu’elle représentait, qui n’était pas mince, fut relevé et, en grande partie, gagné.
The case of Toulouse seems fairly representative of the situation of large provincial cities under the Ancien Regime in terms of public lighting. Rapidly put in place following the edict of June 1697, public lanterns offered only a mediocre light which was, nevertheless, the first form of public lighting that the Capitouls tried to maintain as best as possible. Although the capital of Languedoc was not among the first cities to experience the « revolution of street lamps », the town made it a point of honour to catch up in this domain. This was accomplished in 1784, following a concerted effort by the Capitouls which reveals the importance they accorded to this project. From then on, they continued to improve upon this system by increasing the number of street lights, their quality, and then the length of the time they were lit. Thus, public lighting appears to be a constant preoccupation of the Capitouls – with, however, more or less intensity depending on the period – during the last century of the Ancien Regime. The Capitouls took up the considerable challenge that this project represented, and in large part, they succeeded.
El caso de Toulouse parece bastante representativo de la situación del alumbrado público en las grandes ciudades de provincia bajo el Antiguo Régimen. Instaladas rápidamente luego del edicto de junio de 1697, las farolas públicas sólo ofrecían un alumbrado mediocre, pero constituían una primera forma de iluminación urbana que los tolosanos se esforzaron a mantener mal que bien. Aunque la capital de Languedoc no estuvo entre las primeras ciudades en conocer la “revolución de lampadarios”, posteriormente obtiene un grado honorífico al recuperar el retraso acumulado. Meta que se cumple en 1784 como resultado del esfuerzo constante de la parte del magisterio tolosano, lo que demuestra el gran interés que se tenían por este tema. Desde entonces, no se escatimaron esfuerzos por mejorar este dispositivo al aumentar la cantidad de farolas, la calidad y posteriormente, la duración del servicio. De esta manera, el alumbrado público aparece como una preocupación constante del Capitoulat –con más o menos intensidad según los períodos, cierto es– durante el último siglo del Antiguo Régimen. El objetivo que el alumbrado representaba, que no era mínimo, fue alcanzado y en una gran parte, ganado.
Texte intégral
1Dans le courant de la seconde moitié du xviie siècle, quelques capitales européennes, Amsterdam en tête, se dotèrent d’une innovation qui enthousiasma les contemporains tant elle leur paraissait être la réponse à leurs angoisses nocturnes : l’illumination publique1. En France, à l’heure où la création de lieutenances de police était à l’ordre du jour dans les villes de province, un édit royal, daté de Marly en juin 1697, ordonna « qu’il soit incessamment procédé à l’établissement des lanternes dans les principales villes du royaume, conformément à la ville de Paris »2, où l’illumination publique avait été instituée à la plus grande satisfaction des autorités et de la population depuis le milieu du siècle (1667)3.
2L’importance de cette mesure nous semble avoir été négligée par les historiens de la ville ancienne qui se sont peu intéressés à l’histoire de l’éclairage public, ainsi qu’en témoigne l’état de l’historiographie sur cette question qui est resté bien peu développé jusqu’à nos jours. De fait, au regard de cette grande innovation technologique que fut l’invention du gaz d’éclairage – dont la ville de Londres fut la première au monde à bénéficier (en 1810)4 –, il est clair que les lanternes et les réverbères utilisés jusqu’alors ne peuvent soutenir la comparaison. Il n’en demeure pas moins que, pour les contemporains, le développement de l’illumination publique au xviiie siècle fut perçu comme une grande avancée de leur temps dans laquelle ils virent non seulement une condition sine qua non de l’amélioration de la sécurité urbaine, mais encore un enjeu « d’embellissement » et de prestige pour la ville.
3L’histoire de l’illumination publique toulousaine au siècle des Lumières peut se diviser en deux grandes et inégales périodes. La première fut initiée par l’édit royal de juin 1697 dont l’application marqua ce qu’on peut désigner comme « le temps des lanternes » à chandelles qui s’étale jusqu’à la fin des années 1770. S’ouvre alors une nouvelle époque, avec la substitution des réverbères à becs aux lanternes. C’est cette évolution que nous présenterons ici.
Le « temps des lanternes » : 1698-fin des années 1770
4Peu nombreuses semblent avoir été les villes qui, à l’instar de Toulouse5, se plièrent à l’ordre du roi. On sait que ce fut notamment le cas d’Angers6, Caen7, Clermont-Ferrand8, Dijon9, Lille10, Montpellier11, Moulins12, Nantes13, Niort14, Rouen15, soit dans les principales métropoles provinciales et régionales du royaume, et encore de façon assez inégale. Ce n’est que durant la seconde moitié du xviiie siècle que l’éclairage urbain se développa véritablement en France16. À Auch, à l’initiative de l’intendant d’Étigny, c’était chose faite en 175617. « Verdun-sur-Garonne, Beaucaire, sont éclairées avant 1762 »18. À Arras, l’éclairage fit son apparition vers 177019. Limoges ne s’illumina qu’en 177620. À Aix-en-Provence, l’éclairage ne fut institué qu’en 178521, et l’on pourrait multiplier les exemples22.
5Deux raisons expliquent ce retard relatif. La première tient aux motivations financières qui dictèrent l’édit de juin 1697 et son application.
Par un procédé financier assez singulier, mais qui trahissait le besoin d’avoir de l’argent sans délai, le roi prenait à sa charge l’entretien des lanternes à la condition que les propriétaires les lui rachèteraient, en capitalisant les frais d’entretien sur le pied de cinq pour cent.23
C’est ce qui explique pourquoi, à l’instar de Niort par exemple, « nombre de villes se contentèrent de s’acquitter du droit de s’éclairer puis se gardèrent d’une telle dépense »24. On tient là la seconde explication des lenteurs de l’application de l’édit de 1697 : l’énormité des dépenses qu’il fallait engager pour équiper les cités et, ce faisant, la lourdeur de ce nouveau poste budégétaire pour des finances municipales souvent bien mal en point.
L’application de l’édit de juin 1697
6La situation financière de la ville de Toulouse n’était guère reluisante à la fin du xviie siècle, malgré la vigoureuse entreprise d’assainissement de ses finances diligentée par l’intendant, le célèbre Lamoignon de Basville25. L’anarchie qui régnait dans la gestion des fonds publics justifiait sans doute cette intervention qui mettait à mal l’autonomie municipale et bafouait les privilèges de la cité. Les capitouls ne s’y trompèrent pas, qui opposèrent une résistance d’autant plus résolue à cette entreprise que l’attitude autoritaire de l’intendant n’était pas de nature à favoriser la concertation. De plus, il devint rapidement évident que l’opération d’assainissement visait moins à favoriser la rentrée des impôts qu’à alimenter les expédients financiers de la politique vénale du pouvoir central26. Qui plus est, la situation générale de la capitale languedocienne n’était guère brillante en cette fin de xviie siècle marquée par la terrible crise de mortalité de 1693-1694 qui avait grévé les finances de la ville et appauvri une grande partie de la population27. Dans ces conditions, il y a lieu de s’étonner que le capitoulat se soit aussi rapidement plié à la volonté royale. En fait, on ne lui laissa pas le choix.
7En effet, le pouvoir central diligenta un commissaire spécial à Toulouse pour veiller à la conclusion rapide de la « transaction » portée par l’édit de 1697. De fait, l’affaire fut rondement menée. Ainsi, dès le27 janvier 1698, M. Jean-Baptiste Ardiller, chargé par le roi de l’exécution de son édit, donna une procuration à M. Lachaux, directeur des affaires du roi en la ville de Toulouse, pour recevoir une « somme de 128250 livres à laquelle se monte le rachat au denier vingt de la dépense et entretien annuel des cinq cent lanternes qui sont établies dans ladite ville de Toulouse »28. L’accord initial entre la ville et le roi prévoyait que le pouvoir central se chargerait de « l’entretien des lanternes 164 jours par an en échange d’un capital de 141 875 livres versé par la ville »29, qui fit un – nouvel – emprunt à cette seule fin. L’entretien des201 jours restant était laissé aux frais de la ville qui devait acheter les lanternes et leur matériel (poulies, cordes), pourvoir à leur approvisionnement en suif et chandelles, et assurer les réparations des pièces dégradées (on a calculé que cette dépense s’élevait 5263 livres, en 1699, et 6 194 livres en 1700)30. Le montant total de la dépense pour les lanternes publiques s’éleva, pour l’exercice 1698-1699, à 130 100 livres.
8Les capitouls semblent avoir escompté que cet accord pourraît être renégocié, mais cet espoir fut déçu. Aussi se résolurent-ils, en 1709, à intégrer les lanternes en tant que nouveau poste budgétaire dans les dépenses ordinaires de la ville et, par voie de conséquence, dans les dépenses extraordinaires.
9Pour les capitouls, l’éclairage public répondait à trois impératifs. Le premier était naturellement d’ordre policier. Les lanternes, écrivaient-ils, « ont este establies non seulement pour la commoditté mais encore pour la suretté des habitans »31. Disposer d’une bonne illumination des rues devait procurer « la faculté aux habitants de pratiquer les rues le soir et de pouvoir vaquer dans les rues le soir à leurs affaires, il en résultera un double avantage pour eux qu’ils ne risqueront plus d’être assassinés pendant la nuit et qu’il ne se commettra plus tous ces délits nocturnes, crainte par les malfaiteurs d’être reconnus »32. En effet, éclairer les rues était le meilleur moyen de mettre « en évidence les personnes suspectes » afin « de prévenir leurs mauvaises intentions »33. L’éclairage des rues était donc tenu comme un moyen dissuasif particulièrement efficace dans la lutte contre la délinquance et la criminalité. Notons à cet égard que la mise en place des lanternes coïncida avec le déclin de la garde bourgeoise observé à la fin du xviie siècle34. Bien qu’aucun document ne permette d’établir formellement une relation de cause à effet entre ces deux faits, on ne prend pas trop de risque en avançant que la nouvelle sécurité nocturne procurée par les lanternes permit au capitoulat de laisser tomber en désuétude le très impopulaire service de la garde bourgeoise.
10Le second impératif concernait l’embellissement de la ville. Les capitouls étaient, en effet, convaincus que « rien ne décore plus une grande ville que les illuminations pendant une partie de la nuit surtout pendant l’hiver »35. Enfin, le dernier impératif était lié au prestige de la capitale languedocienne. Ainsi les capitouls faisaient-ils remarquer à l’intendant « qu’une ville telle que Toulouse, capitale d’une des plus brillantes provinces », ne pouvait « se passer d’une illumination dont presque toutes les villes du royaume sont décorées »36. Ces trois paramètres conditionnèrent l’évolution de la question de l’illumination publique à Toulouse avant la Révolution.
Le service de l’illumination publique
11Le service de « l’illumination publique » fut rapidement mis en place et sa surveillance confiée au capitaine au fait de la santé37. Il mettait en œuvre un nombre important de personnes38. Jusqu’en 1736, il comprenait, en effet :
- un entrepreneur de la fourniture des chandelles qui prenait annuellement un bail pour fournir le suif, combustible utilisé pour toutes les lanternes de la ville39 ;
- les dizeniers40, chargés d’allumer tous les soirs les lanternes situées dans leur moulon aux heures prévues par la réglementation municipale41, soit (jusqu’en 1779) entre le 12 (ou le 18, selon les années) novembre et le commencement de la lune de mars, et ce entre 17 heures et 6 heures du matin42. Les capitouls enjoignirent aux dizeniers de :
mettre les chandelles dans les lanternes immédiatement après la fin du jour, d’allumer les chandelles l’une après l’autre, dans le cas où ils allumeront plusieurs lanternes dans leurs moulons, d’en nettoyer tous les soirs les baubeches, d’élever lesdites lanternes à deux pieds au moins au-dessous de la poulie, et de dénoncer sans délai au capitaine au fait de la santé les dégradations qui auront été faites aux lanternes, à peine chacun des cas ci-dessus spécifiés, et pour chaque lanterne, de trois livres d’amende, et en outre de répondre aux entrepreneurs des lanternes, et des carreaux brisés ou brûlés par leur faute.43
- les dizeniers étaient donc bien autant de « gardes lanternes » ;
- enfin, les particuliers et les institutions (laïques et religieuses) aux maisons desquels les potences de fer soutenant les lanternes avaient été fixées (ainsi que leurs voisins) qui devaient monter et descendre les lanternes allumées par les dizeniers et veiller à l’entretien des boites (scellées aux murs des maisons) où la corde servant à manœuvrer la lanterne était enfermée (dont la clef était remise au dizenier)44. Pour alléger le poids de cette astreinte, les capitouls avaient prévu que les habitants ne seraient « tenus de descendre les lanternes que pendant un an, après lequel cette obligation passera par tour à leur voisin étant vis-à-vis ou à coté d’eux »45.
12En 1737, le capitoulat se déchargea avec soulagement de l’entretien des lanternes sur un entrepreneur privé (dit « de l’entretien des lanternes »)46, choisi parmi les maîtres vitriers de la ville (les seuls à posséder le matériel adéquat), qui prenait à bail, pour 6 ans, les réparations des lanternes. Comme pour la fourniture des chandelles, ce bail était conclu après un appel d’offre public47 et à la suite d’enchères « moinsdites », le marché étant attribué à celui qui avait proposé le bail le moins onéreux pour la ville48. Ce système perdura jusqu’à la fin de l’Ancien Régime.
Le difficile maintien du service de l’illumination publique
13Le capitoulat s’efforça coûte que coûte d’augmenter le nombre de lanternes (qui était de 665 en 1769) et, ce faisant, d’étendre les zones éclairées la nuit. Ainsi, une charge de « dizenier du Pont Neuf » fut-elle spécialement créée le 12 janvier 1741, « veu la nécessité de pourvoir à l’illumination du pont et de proposer une personne pour allumer tous les soirs les chandelles dans les lanternes quy y ont été posées, n’y ayant pas de dixainier qu’on puisse charger de cette fonction pénible, chacun se contentant d’allumer les chandelles de son moulon »49. Les capitouls eurent surtout à cœur de maintenir la qualité de l’illumination publique pendant la période où elle était activée.
14Pour autant que l’on puisse en juger, cette entreprise relevait de la gageure pour le capitoulat qui rencontrait dans ce domaine les mêmes problèmes que ceux auxquels se heurtaient les autres municipalités à la même époque50. De nombreux facteurs contribuaient, en effet, à nuire au bon fonctionnement et à la qualité de l’illumination publique.
15Il fallait d’abord compter avec les dégradations du matériel causées par les intempéries. Les orages de grêle mettaient régulièrement à mal les lanternes51 qui pouvaient pâtir tout particulièrement du vent. Par exemple, dans son procès-verbal dressé le 18 novembre 1774, le sieur Ramond, capitaine au fait de la santé, nous apprend que :
Le vent ayant soufflé depuis le 9 jusqu’au 17 a cassé nombre de lanternes ; c’est là un cas fortuit dont la ville a la charge (…). Et après avoir reconnu tous les quartiers de la ville et pris tous les renseignements nécessaires avec un très grand nombre de particuliers qui nous ont juré que les lanternes ci-dessus avoient été coupées par la durée et les efforts du vent qu’il vient de faire, nous n’en avons pas reconnu d’autres qui fussent dans le cas d’être payées par la ville.52
16Inévitables, les dommages causés par les éléments ne comptaient cependant que pour bien peu par rapport aux autres problèmes qui se posaient. À Toulouse comme partout ailleurs53, les lanternes publiques étaient des cibles privilégiées pour les « coureurs de nuit » (selon l’expression de l’époque)54 qui prenaient un malin plaisir à les abattre. Par exemple, le 6 novembre 1738, le capitaine au fait de la santé, accompagné des entrepreneurs de l’entretien des lanternes, se transportèrent
en plusieurs quartiers de cette ville depuis dix heures du matin jusques vers cinq heures du soir pour vérifier les lanternes qu’on dénonce à MM. les capitouls avoir été cassées pendant la nuit du cinquième au sixième de ce mois, par des personnes attroupées, masquées ; et nous avons trouvé qu’on a cassé à coups de briques et cailloux le nombre de trente-deux lanternes tant dans la rue de Mirepoix, rue de Peirolières, coin des Gestes, rue Maubec, rue des Viviers, place et rue de la Daurade, puits de Las Engranières, rue de l’Écu, rue des Tourneurs, rue du Raisin Vieux, rue de l’Arc des Carmes, rue du Crucifix, rue des Capelas et autres quartiers n’ayant peu découvrir quels sont les auteurs de cet attentat.55
17Quand ce n’était pas les lanternes qui étaient visées, c’était les cordes servant à les suspendre qui étaient régulièrement dérobées et l’on n’hésitait pas, à cette fin, à détruire les boites scellées aux murs qui les renfermaient56.
18Les actes de vandalisme, quelques réguliers qu’ils furent, pas plus que les cas fortuits des intempéries, ne suffisent à expliquer les problèmes rencontrés par le capitoulat dans ce domaine. En fait, c’était le système même qui souffrait de graves carences.
19L’illumination de la ville dépendait en premier lieu des dizeniers qui avaient pour mission d’allumer les lanternes, tâche astreignante dont il n’était pas rare qu’il se dispensent. Ils se dérobaient souvent à leur obligation d’entretenir et d’allumer tous les soirs les lanternes. Loin de donner l’exemple en la matière, ils se montraient peu enclin à contraindre leurs voisins à faire ce qui les rebutait tant eux-mêmes. « Il se commet tous les jours des abus, à la faveur desquels les lanternes ne sont pas allumées, presque toujours par la faute des dixainiers », tempêtaient les capitouls en 173957. Le règlement qu’ils promulguèrent alors, tout en multipliant les sanctions à l’égard des dizeniers négligeants, chercha à les motiver en les intéressant financièrement au respect de la réglementation en matière d’illumination. En effet, les capitouls enjoignirent à « tous les particuliers qui sont chargez de la corde de la lanterne de la descendre dès qu’il seront avertis par les dixainiers. Faute de ce faire, et après trois interpellations, les condemnons pour chaque contravention en trois livres d’amende, laquelle sera décernée sur le procès-verbal du dixainier, applicable lad. amande, moitié en faveur du dixainier et l’autre en faveur de la ville »58.
20Combien de temps cette ordonnance de police fit-elle effet ? L’on ne saurait le dire. Toutefois, dès 1756, le capitoulat adressa aux dizeniers des billets d’ordre afin de leur rappeler leurs obligations concernant l’entretien des « boetes à l’usage des lanternes publiques » et les horaires auxquels elles devaient être allumées. En 1776, les capitouls tenaient l’allumage des lanternes publiques pour la première fonction des dizeniers59.
21Si l’on pousse l’analyse plus avant, on relève encore deux graves défauts. Le premier était le fait des entrepreneurs de l’entretien des lanternes qui ne montraient guère d’empressement à s’acquitter de leurs obligations. Ainsi rares étaient les lanternes défectueuses qui étaient réparées dans le délai de 24 heures prescrit dans les baux. En l’absence de stock de matériel, les rues étaient alors laissées dans l’obscurité jusqu’à ce que les réparations soit faites. Quant à l’obligation de remettre à la ville toutes les lanternes refaites en plomb neuf au terme de leur bail, il s’avère que « on n’en a jamais, depuis l’établissement des lanternes, mise aucune [à neuf], ce qui fait que les lanternes sont la plupart rapiécées, les plombs qui reçoivent les carreaux, si vieux et carriés, que pour peu de vent ou de mauvais temps, les carreaux se détachent du plomb et tombent »60. Les capitouls expliquaient cette situation par le fait que « c’est toujours les mêmes entrepreneurs qui se succèdent, ou qu’ils cèdent, moyennant quelque argent, l’utilité du bail à d’autres, pour se dispenser de faire cette réparation »61. Ainsi la négligence des entrepreneurs était-elle « à l’origine d’un vieillissement accéléré du matériel, et celui-ci, dès qu’il est soumis à une contrainte un peu forte – vent ou grêle par exemple – ne tarde pas à flancher et à se briser, réduisant encore l’efficacité de l’éclairage »62.
22Les maux dont souffrait le service de l’illumination publique étaient aussi imputables à la municipalité elle-même qui ne sut pas trouver de solution durable pour lutter contre l’incurie des entrepreneurs. Ce faisant, ainsi que l’a relevé J. Maestre, elle pêcha aussi par un « excès d’économie » bien mal avisé. En effet, « les contrats prévoient ainsi que les entrepreneurs fourniront toute lanterne qui s’avérera nécessaire. Et tous les ans, la ville va en demander une quarantaine. Certes, cette mesure a permis d’économiser l’achat de ce matériel, mais comme la location se fait au prix de2 livres par lanterne et par an, soit plus que coûte l’entretien de chacune des 665 lanternes, la ville va perdre très rapidement ce premier avantage et se trouver avec le double inconvénient de payer cher et de ne pas posséder les lanternes qui lui sont nécessaires »63.
23Ces multiples et divers éléments expliquent pourquoi la qualité de l’éclairage public était médiocre et combien pouvait être important l’écart entre le nombre de lanternes et celui des rues éclairées. Toutefois, pour autant que l’on puisse en juger d’après les éléments de comparaison dont on dispose pour d’autres villes du royaume, la situation toulousaine n’était pas plus mauvaise qu’ailleurs. Il semble même qu’elle ait été meilleure que dans certaines métropoles. En effet, malgré les difficultés auxquelles ils se trouvaient confrontés, les capitouls ne réduisirent jamais ni la période, ni la durée de l’éclairage, contrairement à ce que firent, par exemple, les échevins rouennais, lesquels furent aussi contraints de suspendre pendant plusieurs années l’illumination de leur ville64.
Vers la mise en place des réverbères
24Pendant des décennies, les capitouls s’accommodèrent de cette situation et ce avec d’autant moins de scrupules que, malgré ses carences, l’éclairage public de la capitale provinciale avait le mérite d’exister alors que tel n’était pas le cas dans la plupart des villes, et notamment celles du ressort du Parlement. Leur position changea au début des années 1770. À cette époque, en effet, l’éclairage public connut une importante innovation technologique avec l’apparition des réverbères disposant de lampes avec réflecteurs65 dont certaines grandes villes comme Paris, Lyon, Rouen ou Montpellier s’étaient dotées. Les capitouls se prirent à envier la qualité de l’illumination procurée par les réverbères, supportant difficilement que leur ville n’en bénéficie pas. Dès lors, ils n’eurent de cesse que de remplacer les lanternes par des réverbères et, ce faisant, d’améliorer l’illumination de la ville66.
25Les capitouls de l’année 1771 envisagèrent la question. Avant d’engager la ville dans une dépense qui s’annonçait considérable, la commission des réparations fut chargée de prendre toutes les informations nécessaires et de tester le nouveau procédé d’illumination. Sur le rapport qu’elle lui présenta, le 18 mars, le Conseil de Bourgeoisie statua qu’avant de rien décider sur cet établissement, il convenait de solliciter les municipalités de Paris et de Lyon
pour les prier de proposer aux meilleurs ouvriers en ce genre, à quel prix ils voudraient faire entreprise des réverbères, et pour en faire l’essai, de les prier d’en envoyer trois de chaque ville, l’un à quatre mèches, l’autres à trois et le troisième à deux ; que Messieurs les capitouls ayant écrit en conséquence, il est question, maintenant, d’autoriser la Commission à faire l’achat de ces six réverbères.67
26En faisant venir ces réverbères, les capitouls avaient surtout dans l’idée de les faire copier par des ferblantiers toulousains afin de voir si une production locale ne reviendrait pas moins cher, ce qui fut fait immédiatement. L’expérience fut un échec et le projet tomba aux oubliettes. Pendant quelques années, il ne fut plus question des réverbères.
27Le problème de l’éclairage n’en demeurait pas moins pendant et, ce faisant, de plus en plus préoccupant. Le 18 janvier 1772, les capitouls furent amenés à prendre une ordonnance de police enjoignant aux personnes « qui se trouveront dans la rue durant la nuit de porter de la lumière après 9 heures depuis Toussaints jusqu’à Pâques, et après 10 heures depuis Pâques à la Toussaints, à peine d’être conduit au corps de garde en cas de contravention »68. Cette mesure était justifiée en ces termes par les magistrats municipaux :
Malgré notre attention continuelle à veiller à la sûreté publique, il y a dans la ville un grand nombre de gens suspects, soit étrangers, soit habitants, qui commettent des vols et des assassinats fréquents ce qui a répandu une alarme universelle, que les mesures que nôtre zèle nous a inspiré jusqu’ici (…) étant insuffisantes, nous devons nécessairement recourir à d’autres moyens pour arriver à un but aussi essentiel que le maintien de la sûreté publique ; que tout mûrement considéré il ne s’en présente point de plus efficace que celle d’obliger tous les habitans qui se trouveront dans les rues la nuit de porter de la lumière ou du feu, en tout temps, après certaines heures, que cette précaution mettra en évidence les personnes suspectes, donnera lieu de prévenir leurs mauvaises intentions.
28Cette ordonnance sonnait donc comme un terrible constat d’échec qui ramenait la ville aux pratiques qui avaient cours avant l’installation des lanternes publiques69.
29La question des réverbères revint à l’ordre du jour dans le courant de l’année 1776 après que le sieur Benech, maître vitrier de la ville, a présenté un mémoire aux capitouls dans lequel il se proposait de procéder au remplacement des lanternes par des réverbères. Les commissaires chargés d’examiner cette proposition remirent leur rapport aux capitouls le26 février 177770. Ils pensaient que la ville avait besoin de 400 réverbères dont ils évaluaient le coût à23 000 livres et estimaient que le montant des dépenses d’entretien annuel s’élèverait à 18 500 livres. Convaincus que ces dépenses étaient indispensables pour la sûreté de la ville, mais conscients de leur importance et de l’impossibilité dans laquelle se trouvait la ville de faire une telle dépense d’un seul coup, ils proposaient d’étaler la réalisation du projet en procédant par tranches en commençant par installer 100 réverbères. Les propositions des commissaires ne furent pas suivies et le projet du sieur Benech fut définitivement écarté.
30Ce nouveau projet avorté ne fut cependant pas vain car, désormais, le problème des réverbères ne devait plus cesser d’être d’actualité. Dès lors, en effet, les capitouls s’employèrent à obtenir le remplacement des lanternes de la ville mais, l’entreprise étant délicate, elle demanda un certain temps avant de se concrétiser. Jusque là, les magistrats municipaux firent en sorte d’améliorer autant que possible le système de l’illumination publique. Ainsi donc, ils jouèrent sur les deux tableaux en même temps de sorte qu’on peut dire qu’à partir de la fin des années 1770 l’éclairage public devint l’une des priorités du capitoulat.
Le « temps des réverbères »
31Comme pour afficher clairement leurs ambitions, les capitouls firent placer sur la place Royale, dans le courant de l’année 1778, les réverbères dont disposait la ville. La même année, par souci d’économie, ils décidèrent de ne plus faire l’avance du prix des chandelles (comme elle l’avait toujours fait à l’égard de l’entrepreneur de celles-ci jusqu’alors), ce qui contraignit le sieur Desbiaux, adjudicataire de la fourniture des chandelles depuis 1771, à abandonner le bail aux sieurs Marmond et Boyer, bayles du corps des chandeliers71. L’année suivante, ils révisèrent le bail de l’entretien des lanternes en contraignant l’adjudicataire à fournir un plus grand nombre de lanternes (il devait entretenir 718 lanternes et s’engager à en fournir si nécessaire 53 de plus dont le loyer était fixé à 40 sols par an et par lanterne) et à déposer au greffe de la police un exemplaire des lanternes afin qu’au terme du bail on dispose d’un élément de comparaison pour vérifier s’il avait bien remis à neuf les lanternes publiques. Le 19 avril 1779, le Conseil politique innova encore en allongeant de quatre à six mois la période de l’éclairage qui devait débuter désormais le 15 octobre pour s’achever le 15 avril. L’intendant ne fit pas de difficulté pour accorder, le30 août suivant, l’autorisation des dépenses supplémentaires induites par cette décision.
32Les capitouls ne perdaient pas pour autant de vue leur projet concernant les réverbères. À la fin du mois de juin 1779, Noël Dodin, marchand originaire de Paris, leur adressa le premier d’une série de mémoires visant à obtenir le marché de la mise en place et de l’entretien des réverbères. Ces propositions ne remportèrent pas l’adhésion des magistrats municipaux qui entreprirent, à la fin de l’année suivante, de solliciter le sieur Tourtille Sangrain, directeur de la compagnie qui assurait l’éclairage de quinze villes du royaume, dont notamment Paris, Strasbourg, Lille, Rennes et Lyon, afin d’obtenir un devis pour la capitale languedocienne et faire ainsi jouer la concurrence avec le sieur Dodin. La réponse du sieur Sangrain (2 avril 1781) intéressa vivement les capitouls qui chargèrent le marquis de Gramont de prendre contact directement avec lui à l’occasion de la députation qu’il devait faire dans la capitale. La rencontre déboucha sur une invitation faite au sieur Sangrain de se rendre à Toulouse pour étudier de plus près la question, ce qu’il fit le25 juillet. Après avoir arpenté les rues de la ville durant une semaine, il remit à l’administration municipale le livret dans lequel il avait consigné le nombre et l’emplacement des 467 réverbères devant porter 1 121 becs de lumière qu’il estimait nécessaires72 ainsi que ses propositions pour un contrat.
33Les capitouls furent enthousiasmés par la possibilité qui s’offrait à eux de voir se concrétiser leur rêve d’illumination publique l’année suivante, et ce par le même entrepreneur qui s’occupait déjà de l’éclairage de la capitale. Le 17 août, à l’instigation du marquis de Gramont, fervent partisan du sieur Sangrain, le Conseil politique prit la décision de remplacer les lanternes à chandelles par des réverbères, lesquels devraient être mis en place pour la saison d’illumination commençant le 15 octobre 178273. Ce faisant, la ville ne retint des propositions que lui avait soumises le sieur Sangrain que celle consistant à ce qu’elle se charge de la première dépense d’achat et de mise en place des réverbères, ne laissant à l’entrepreneur que l’entretien, sur la base de22 livres par bec et par an, soit une dépense annuelle totale de24 662 livres. Cette décision n’en était pas mois soumise à l’approbation de l’intendant qui la refusa, renvoyant le remplacement des lanternes à « des temps meilleurs ».
34Cette décision sans appel ruinait les plans des capitouls qui voyaient la perspective de l’installation des réverbères s’évanouir. Mais ils étaient trop attachés à ce projet éminemment prestigieux pour accepter la décision du commissaire départi. Aussi adoptèrent-ils le parti d’interpréter la réponse de M. de Saint-Priest au pied de la lettre, non point comme un refus catégorique mais comme un refus suspensif. Dès lors, il importait de se préparer à l’avènement de ces « temps meilleurs », ce qu’ils firent en demandant au sieur Sangrain de leur fournir trois réverbères pour en faire l’essai. Peu de temps après les avoir reçus, ils rendirent, le 31 octobre 1781, une ordonnance « concernant les réparations des boètes, poulies et ferrures d’icelles des lanternes servant à l’illumination publique », dans laquelle ils enjoignaient « aux particuliers et corps ou communautés énoncées audit état de faire réparer les poulies des boètes dans un délai de vingt-quatre heures »74, comme s’il s’agissait de préparer l’installation des réverbères.
35Écarté du marché, le sieur Dodin comprit que la partie n’était peut-être pas définitivement perdue. Il adressa de nouvelles propositions aux capitouls afin de les faire revenir sur leur position, dont la dernière, datée du20 avril 1782, offrait plusieurs possibilités de contrat sur des bases moins élevées que celles de son concurrent, lequel sentit le danger, car le sieur Dodin se distinguait en offrant de faire fabriquer les réverbères à Toulouse où il se proposait de s’installer afin d’être mieux à même de surveiller le service de l’illumination. Dès lors, les deux entrepreneurs se livrèrent une lutte sans merci qui ne parvint cependant pas à ébranler la confiance que le capitoulat avait placé dans le sieur Sangrain.
36Après avoir pris leur mal en patience pendant un an (1782), les capitouls estimèrent que l’année 1783 marquerait l’avènement de ces « temps meilleurs » tant espérés. Le tout était d’amener l’intendant à se rendre à cette « évidence ». Au début de l’année, ils lui adressèrent une requête « pour lui demander l’autorisation d’acheter trois réverbères à Sangrain afin d’en faire l’essai ». Malgré le coût important de cet achat, l’intendant donna son autorisation le 1er avril 1783 tout en spécifiant : « Nous, pour cette fois seulement, avons autorisé la dépense de la somme de 1 158 livres 8 sols »75. En fait, les capitouls avaient devancé cet accord, et l’essai des réverbères en question (qui ne s’imposait nullement, puisque c’était chose faite en 1781) n’était qu’une manœuvre visant à susciter un mouvement d’opinion à Toulouse en faveur de l’installation des réverbères dans toute la ville76.
37Dans le même ordre d’idée, ils prirent, le 15 juin, une ordonnance qui ne pouvait laisser personne indifférent à Toulouse car elle devait contribuer à changer le paysage urbain, puisqu’elle enjoignait « aux particuliers qui feront construire ou réparer des maisons à l’avenir » de les peindre ou crépir en blanc77. Se plaçant dans la perspective de l’installation prochaine de réverbères, les capitouls, à la suite du procureur du roi, décrétaient que
comme la clarté dans les rues, en tant qu’elle contribue à la sûreté générale, est une branche des plus importantes de la police, s’il y a des méthodes propres à l’augmentation de la lumiere de la lune, des lanternes existantes, et des réverbères ; lorsque la ville en sera pourvue, nous devons, sans hésiter, les prendre en considération, telle serait sur-tout celle de blanchir les murs extérieurs des maisons, parce que la blancheur étant le résultat du mélange des autres couleurs, qui dérive de la propriété qu’ont les corps blancs de les réfléchir toutes, il est sensible que cette propriété doit augmenter et rendre plus frappant le clair de la lune, et l’illumination des réverbères.
38Pour justifier leur décision, ils soulignaient que ce procédé commençait à se répandre à Toulouse « depuis quelques temps »78, où ceux qui l’avaient déjà adopté, en donnant « la préférence à la couleur blanche, ont reconnu qu’il en résulterait un autre grand avantage ; en effet, la blancheur des murs réfléchit pleinement la lumière du jour, ce qui rend les rues et les maisons plus claires, plus agréables, les habitations plus saines, plus commodes, et fait des perspectives plus belles que celles qu’offre le ciment rouge qui est en usage ». Et les magistrats de conclure :
Tout concourt donc à introduire le blanchiment des façades extérieures des maisons, sans néanmoins y contraindre les propriétaires qu’autant qu’ils les feront construire ou réparer à l’avenir, et en leur laissant la liberté de le faire avec les peintures ou enduits qu’ils jugeront à propos ; moyennant ce tempérament, une méthode semblable qui, dans sa nouveauté réunira la sûreté, l’embellissement, la salubrité, l’agrément, et la commodité, en tout temps, une plus grande clarté dans les rues et les maisons, n’essuyera ni contradiction, ni murmures.
39Les capitouls eurent soin de demander au Parlement d’homologuer cette ordonnance, ce qu’il fit, le 12 juillet79. Dès lors, ils pouvaient écrire à l’intendant : « Ce sont les vœux empressés de tous les citoyens, et rien ne le prouve mieux que l’ordonnance cy jointe du quinse juin dernier sur le blanchissement des maisons ; nous ne l’avons rendue qu’à la sollicitation et aux acclamations des citoyens, avec la précaution de ne la manifester qu’après avoir eû l’atache du Parlement qui, instruit que c’étoit le vœu général pour favoriser l’effet des réverbères, a ordonné l’exécution de nôtre règlement »80. De fait, selon les magistrats municipaux, « les citoyens désiroient les réverbères autant que d’avoir des fontaines dont ils sont privés »81…, assertion que nombre de Toulousains devaient être loin de partager82.
40Le terrain ainsi préparé, les capitouls s’employèrent à convaincre l’intendant de l’impérieuse nécessité d’installer les réverbères dès que possible. Au regard de l’importance de la capitale languedocienne et de l’insécurité qui y régnait83, l’ampleur de la dépense, soit28 753 livres représentant un surcoût annuel de 16 833 livres par rapport au bail des lanternes, était pleinement justifiée84. En outre, ils soutenaient que
aujourd’hui que la ville n’est plus dans un état d’épuisement où elle se trouvoit à cette époque85, que ses fonds sont devenus assez considérables pour subvenir à cette dépense, en un mot que les temps sont meilleurs, ils ont l’honneur de vous faire observer qu’une ville telle que Toulouse, capitale d’une des plus brillantes provinces, ne puisse se passer d’une illumination dont presque toutes les villes du royaume sont décorées.86
41Plus que l’argumentation développée par les capitouls, c’est leur insistance pressante qui semble avoir eu raison des réticences de l’intendant qui accepta, le 7 août 1783, de donner son aval à l’installation des réverbères.
42Les motivations du commissaire départi ne sont pas connues. Toutefois, il y a lieu de penser que sa décision fut dictée par des considérations éminemment politiques à l’égard du capitoulat. Se sachant suspecté de défavoriser la capitale du Languedoc au bénéfice de Montpellier87, à peine un an après que le projet du capitoulat de faire repaver la ville a été catégoriquement refusé, à l’heure où se mettait en place une nouvelle administration municipale, M. de Saint-Priest paraît avoir voulu donner une compensation à l’Hôtel de ville en même temps qu’un coup de pouce visant à valoriser la nouvelle équipe municipale.
43Dès qu’ils eurent l’aval de l’intendant, les capitouls s’empressèrent de demander à M. Sangrain de commencer dans les meilleurs délais l’installation des réverbères sur la base de l’accord conclu en 1781 qui avait été suspendu. Les travaux furent rondement menés. Lorsque, le 12 avril 1784, la ville signa le contrat qui devait la lier pour neuf ans avec la société de l’entrepreneur parisien88, plus de la moitié des 467 réverbères initialement prévus étaient déjà installés et furent mis en service au fur et à mesure de leur installation durant l’hiver 1783-1784. Le contrat prévoyait que les travaux devaient être achevés pour le 1er septembre suivant (1784).
44De toute évidence, les capitouls étaient pressés d’en finir. Ce faisant, ils ne surent pas résister à la tentation d’augmenter le nombre de réverbères et d’étendre la période d’illumination. Le22 avril 1784, sur le rapport qui leur fut présenté par la commission des affaires économiques89, ils décidaient de faire poser25 réverbères supplémentaires afin d’éclairer les rues omises par le sieur Sangrain dans son relevé du26 juillet 1781 ainsi que les rues et places nouvellement percées. En outre, il était arrêté que certains lieux feraient désormais l’objet d’un éclairage permanent (soit pendant toute la durée de toutes les nuits de l’année) ; il s’agissait des réverbères situés à la halle de la Pierre, à la porte du Palais (du Parlement), à la descente du Pont Neuf (près du poste de garde) et à la porte de l’Hôtel de ville, ainsi que des dix réverbères se trouvant à l’intérieur de ce dernier. Les quatre réverbères de la halle au Poisson devaient être aussi allumés toute la nuit, les vendredis, samedis et jours de carême. Quant à la période d’illumination, elle fut fixée désormais entre le 1er octobre et le 1er mai à compter de la saison suivante (1784). L’intendant ne fit pas de difficulté pour autoriser toutes ces dépenses.
45Dans les années qui suivirent, les capitouls augmentèrent encore, petit à petit, le nombre de réverbères allumés en permanence90. Ce faisant, ils se montrèrent intraitables sur la qualité de l’illumination. Le 18 novembre 1787, ils adressèrent une plainte en forme de mise en demeure à l’entrepreneur parisien :
Il seroit à souhaiter, Monsieur, que le sieur Boudon, votre préposé, se conformât plus exactement à vos ordres. La ville seroit mieux éclairée. Les réverbères ne sont pas allumés assez tôt ; ce qui provient de ce qu’on n’employe pas assez de monde pour cela. La plus part des réverbères n’éclairent pas jusqu’à une heure après minuit, ce qui provient de la qualité de l’huile qui n’est pas bonne, ou de celle des mêches dont certaines sont trop courtes : les gens qui allument élèvent les réverbères trop brusquement ce qui peut faire rentrer les mêches. Il a été donné par la police des avis au sieur Boudon, et vous devés vous attandre à des procès-verbaux qu’on dressera si l’illumination ne va pas mieux. Il est encore des réverbères dont les plaques ne sont pas bien argentées, et qui ne réfléchissent pas la lumière.91
46Il semble que M. Sangrain s’appliqua immédiatement à remettre de l’ordre dans son bureau toulousain, ce qui explique qu’on ne trouve plus de plainte de ce genre par la suite.
47De la même façon, il n’est pas vain d’observer qu’à partir du moment où les réverbères furent installés, il n’est plus fait mention dans les documents d’actes de vandalisme, constat dont on se gardera cependant de tirer toute conclusion car il n’est pas improbable que cette observation soit essentiellement imputable à l’état de conservation de la documentation. En 1789, le 9 septembre, « les agitations qui règnent depuis longtemps dans cette ville ont porté la commission des affaires économiques à faire éclairer les rues par les réverbères depuis le27 juillet dernier pour prévenir des malheurs et des désordres que l’obscurité avait favorisé, ce qui a été applaudi par les citoyens »92. Le23 décembre suivant, le Conseil politique décida que tous les réverbères « resteront allumés depuis le crépuscule du soir jusqu’à celui du matin sans observer si la lune éclaire ou non »93. Ainsi s’acheminait-on vers une illumination permanente de la ville lorsque survint la Révolution.
48Augmentation du nombre d’ustensiles, préservation de leur état et de la qualité de l’éclairage, allongement de la durée de ce dernier, ces indices concordants témoignent de l’importance que le capitoulat attachait à la fin de l’Ancien Régime à l’illumination de la ville et de la continuité de sa politique dans ce domaine depuis la fin des années 1770.
Conclusion
49La sécurité de la ville durant la nuit fut l’un des grands enjeux de la police urbaine sous l’Ancien Régime et peut être tenue comme l’une des meilleures expressions de la volonté des pouvoirs publics d’étendre leur contrôle sur l’espace urbain durant un laps de temps qui échappait à leur autorité. À l’imitation de Paris et à l’instigation du pouvoir central qui trouva là un nouveau procédé pour alimenter les caisses du Trésor public, l’illumination publique ne concerna d’abord que les grandes métropoles, dont Toulouse, avant de se généraliser durant la seconde moitié du xviiie siècle dans les villes secondaires. L’introduction massive des lanternes dans le décor urbain, la généralisation du phénomène, apparaît ainsi comme l’un des faits marquants et caractéristique du fait urbain des Lumières. Si elle répondait d’abord à une réelle aspiration sécuritaire des contemporains, cette innovation n’en traduisait pas moins l’émergence d’une nouvelle idée de la ville qui, en triomphant des ténèbres, cherchait à assujettir un peu plus encore la nature. Ce faisant, de la même façon qu’en abattant ses murailles la cité s’ouvrait des espaces nouveaux, en se dotant de réverbères, elle élargissait le temps qui conditionnait le rythme de ses activités. Les contemporains ne s’y trompèrent pas, qui virent dans cet élément de modernité une composante essentielle du prestige de leur cité. On ne saurait donc trop souligner l’importance de l’éclairage dans l’histoire urbaine du xviiie siècle.
50Pour autant que l’on puisse en juger, le cas toulousain est assez représentatif de la situation des grandes villes de province sous l’Ancien Régime en matière d’éclairage public. Mises en place rapidement à la suite de l’édit royal de juin 1697, les lanternes n’offraient qu’un éclairage de médiocre qualité qui se trouvait amoindri par des problèmes nombreux et divers. Cela étant, on ne saurait négliger l’avancée que constituait cette première forme d’illumination urbaine que les capitouls s’attachèrent à maintenir tant bien que mal, s’obstinant quand certaines municipalités (ex. Rouen) baissaient les bras. Certes, la capitale languedocienne ne fut pas parmi les premières villes à connaître la « révolution des réverbères ». Toutefois, elle mit un point d’honneur à rattraper son retard dans ce domaine, ce qui était chose faite en 1784, à la suite d’un effort soutenu de la part des capitouls depuis la fin de la décennie précédente qui trahit l’importance qu’ils attachaient à ce point. Dès lors, ils n’eurent de cesse que d’améliorer le dispositif en augmentant le nombre, la qualité puis la durée de l’éclairage. On peut donc rester sur l’idée selon laquelle l’illumination publique fut une préoccupation constante – avec, il est vrai, plus ou moins d’acuité selon les périodes – du capitoulat à partir de la fin du xviie siècle et qu’elle s’imposa parmi les enjeux de la politique urbaine à la fin de l’Ancien Régime. En l’occurrence, le défi, qui n’était pas mince, fut relevé et, en grande partie, gagné.
51À défaut de s’étendre dans l’espace, la surveillance de l’espace urbain s’est étalée dans le temps avec une politique volontariste d’illumination publique qui se pose comme l’un des grands enjeux du xviiie siècle urbain et l’une des préoccupations premières de la police de l’époque. Les capitouls s’employèrent laborieusement certes, mais avec succès, à faire en sorte que leur cité, à l’instar de toutes les grandes villes de l’époque, s’ouvre à un temps nouveau. Pour qu’elle puisse tenir son rang de capitale provinciale, il était indispensable qu’elle soit dotée de réverbères à l’instar de Paris. Toulouse passa ainsi du « temps des lanternes » au « temps des réverbères ». Qu’on ne s’y trompe pas, c’est aussi dans ces humbles réverbères qu’on peut apprécier la diffusion des Lumières dans la ville.
Notes de bas de page
1 Pour un aperçu général de la question, voir J. Delumeau, Rassurer et protéger. Le sentiment de sécurité dans l’Occident d’autrefois, Paris, 1989, p. 545-549.
2 Un exemplaire de cet édit est conservé aux Archives municipales de Toulouse [désormais : Arch. mun. Toulouse] sous la cote DD241, fos 2-4.
3 Sur la question : A. Gazier, « La police de Paris en 1770. Mémoire inédit composé sur ordre de G. de Sartine sur la demande de Marie-Thérèse [rédigé suivant les ordres de M. de Sartine par Jean-Baptiste-Charles Le Maire, conseiller du roi, commissaire au Châtelet de Paris] », Mémoires de la Société d’Histoire de Paris et de l’Ile de France, t. V, 1878, p. 104-108.- E. Fournier, Les lanternes de Paris, Paris, 1854.- E. de France, Histoire de l’éclairage des rues de Paris, Paris, 1904.- Herlaut, « L’éclairage des rues à Paris », Mémoires de la Société d’Histoire de Paris et de l’Ile-de-France, t. XLIII, 1916, p. 129-265.
4 Sur ce point, voir entre autres : J.-L. Pinol, Le monde des villes au xixe siècle, Paris, 1991, p. 104- 105.- S. Delattre, Les douze heures noires. La nuit à Paris au xixe siècle, Paris, 2000.
5 Des trois auteurs qui ont déjà abordé la question de façon peu ou prou significative, soit E. Lamouzèle (Essai sur l’administration de la ville de Toulouse à la fin de l’Ancien Régime (1783- 1790, d’après les procès-verbaux du Conseil général et du Conseil politique et des commissaires. Paris, 1910, p. 101-104), D. Combredet (Aspects de l’insécurité à Toulouse à la fin du xviiie siècle, mémoire de maîtrise d’histoire, université Toulouse-Le Mirail, 1989, p. 137-148) et J. Maestre (Éclairage et nettoyage des rues de Toulouse, vers 1770-1780. Contribution à l’étude de la ville au xviiie siècle, mémoire de maîtrise d’histoire, université Toulouse-Le Mirail, 1978, p. 7-59), c’est ce dernier qui a le plus approfondi le sujet. Pour notre part, nous l’avons traité dans le cadre de notre doctorat auquel nous nous permettons de renvoyer pour plus de détails : Policer la ville. Toulouse, capitale provinciale au siècle des Lumières, thèse d’histoire nouveau régime, université Toulouse-Le Mirail, 1997,3 vol.
6 J. Maillard, La vie municipale à Angers de 1657 à 1789 , Angers, 1984,2 vol., t. II, p. 43.
7 J.-C. Perrot, Genèse d’une ville moderne. Caen au xviiie siècle, Paris, La Haye, 1975,2 vol., t. II, p. 857.
8 B. Gille, « Les transformations de Clermont au xviiie siècle », Revue d’Auvergne, t. LXXXIII, 1969, n° 2, p. 116.
9 R. Martin, « Les débuts de l’éclairage des rues de Dijon », Annales de Bourgogne, t. XXV, 1953, p. 254-258.
10 P. Guignet, Vivre à Lille sous l’Ancien Régime, Paris, 1999, p. 319.
11 L. Franck, La vie montpelliéraine aux xviiie et xixe siècles, Montpellier, 1985, p. 73.
12 P. Baer, Les institutions municipales de Moulins sous l’Ancien Régime, ouv. cité, p. 244.
13 P. Lelievre, Nantes au xviiie siècle. Urbanisme et architecture, Nantes, 1942, p. 233-234.
14 F. Bienfait, « L’urbanisme à Niort au xviiie siècle », Bulletin de la Société historique et scientifique des Deux-Sèvres, 3e série, t. III, 1995, p. 57-127 (voir p. 106).
15 J.-P. Bardet, Rouen aux xviie et xviiie siècles. Les mutations d’un espace social, Paris, 1983,2 vol., t. I, p. 125.
16 A. Babeau, La ville sous l’Ancien Régime, Paris, 1880,2 vol., t. II, p. 373 : « C’est surtout à partir de 1760 que nous voyons sur tous les points de la France les villes s’allumer successivement ».
17 M. Bordes, « L’éclairage des rues d’Auch », Bulletin de la Société archéologique, historique, littéraire et scientifique du Gers, t. L, 1949, n° 2, p. 147-152.
18 A. Babeau, La ville sous l’Ancien Régime, ouv. cité, p. 373.
19 H. Forgeois, Les pouvoirs de police de l’echevinage de la ville d’Arras en matière de voirie et de construction d’habitations, thèse de droit, université de Lille, 1938, p. 94-96.
20 R. Daudet, L’urbanisme à Limoges au xviiie siècle, thèse de droit, faculté de droit de Limoges, 1939, p. 137.
21 J.-P. Coste, La ville d’Aix-en-Provence en 1695. Structure urbaine et société, thèse de3e cycle d’histoire, faculté des lettres et sciences humaines d’Aix, 1970,2 vol., t. II, p. 1057.
22 C. Lamarre, Petites villes et fait urbain au xviiie siècle. Le cas bourguignon, Dijon, 1993, p. 558-560.- C. Niere, Les villes de Bretagne au xviiie siècle, Rennes,2004, p. 226-227 ; etc.
23 A. Babeau, La ville sous l’Ancien Régime, ouv. cité, p. 372 ; à Bayonne, la municipalité refusa de se plier à l’ordre royal mais, devant la menace du roi de remplacer le corps municipal s’il n’obtempérait pas, il finit par céder en 1707 : voir P. Hourmat, Histoire de Bayonne des origines à la Révolution française de 1789, Bayonne, 1986, p. 417.
24 F. Bienfait, « L’urbanisme à Niort au xviiie siècle », Bulletin de la Société historique et scientifique des Deux-Sèvres, 3e série, t. III, 1995, p. 106.
25 Sur cette question, voir : P. Lunel, Pouvoir municipal et gestion financière : Toulouse au xviie siècle, thèse de droit, université de Toulouse I, 1976, 2 vol.- M. Soula, « Toulouse et la tutelle financière royale au xviiie siècle : l’exemple d’une résistance (1688-1789) », Annales du Midi, t. CXIX, 2007, n° 259, p. 308-338.
26 P. Lunel, « Vénalité des offices et structures municipales à Toulouse, 1692-1715 », Actes des Journées méridionales d’histoire des institutions (sources du droit-vie municipale-droit familial), Toulouse,2-4 octobre 1975, Toulouse, Annales de l’Université des Sciences sociales de Toulouse, t. XXIV, 1976, fasc.2, p. 413-427.
27 L’évolution et l’impact de cette crise de subsistance dans la capitale languedocienne sont bien connus. Outre l’étude de B. Bonnery (La population de Toulouse, 1650-1700, diplôme d’études supérieures (DES) de lettres, Toulouse, 1967), voir : C. Sempé, M.-H. Touzalin, Trois crises de subsistance à Toulouse, 1680-1720, DES de lettres, Toulouse, 1969.- R. Toujas, « L’assistance aux pauvres de Toulouse lors de la crise de subsistances de 1691-1694 », Actes du 103e Congrès national des Sociétés Savantes, Nancy-Metz, 1978. Paris, 1979, t. II, p. 223-232.
28 Arch. mun. Toulouse, DD242, f° 1.
29 N. Marcou, Capitoulat et fiscalité à Toulouse sous Louis XIV, ou la vie municipale toulousaine de 1688 à 1700, mémoire de maîtrise d’histoire, UTM, 1990, p. 151.
30 Ibid., p. 151.
31 Arch. mun. Toulouse, BB283, f°338 (Annales manuscrites de l’année 1737).
32 Arch. mun. Toulouse, BB 171, 7 août 1783 (Requête des capitouls à l’intendant).
33 Arch. mun. Toulouse, BB 161, f° 168 (18 janvier 1772, « Ordonnance qui enjoint aux habitants de la ville et fauxbourgs qui se trouveront dans la rue durant la nuit de porter de la lumière »). D’autres exemplaires de cette ordonnance de police se trouvent aux Arch. mun. Toulouse : BB 168, p. 301- 303 ; FF 610 (2 exemplaires) ; 1 I 1, p. 185.
34 J.-L. Laffont, Policer la ville…, ouv. cité, t. II, p. 705 et sq.
35 Arch. mun. Toulouse, BB283, f°338 (Annales manuscrites de l’année 1737).
36 Arch. mun. Toulouse, BB 171 (7 août 1783, Requête des capitouls à l’intendant).
37 Sur cet important officier de l’Hôtel de ville, nous avons actualisé les élements contenus dans notre thèse dans : J.-L. Laffont, « Les cadres institutionnels de la médecine à Toulouse au siècle des Lumières », dans Didier Foucault, Pierre C. Lile, éd., Toulouse médical au xviiie siècle, Actes du colloque du Centre d’Études d’Histoire de la Médecine, Toulouse, 14 octobre2006, à paraître.
38 J. Maestre, Éclairage et nettoyage des rues de Toulouse…, ouv. cité, p. 10-26 ; nous renvoyons à cette étude pour les détails de l’organisation de ce service (et notamment les obligations des entrepreneurs) dans lesquels nous ne pouvons entrer ici.
39 Contrairement au bail pour l’entretien des lanternes, ce bail était annuel parce que le suif était un produit soumis aux fluctuations du marché.
40 Sur les dizeniers, voir nos publications : « La police de voisinage, à la base de l’organisation policière des villes de l’ancienne France », Annales de la Recherche Urbaine, 1999, no 83-84, p. 23-30 ; et « L’évolution de la “police communautaire” dans la ville des Lumières. Le cas des dizeniers toulousains », dans S. Bianchi, R. Dupuy, dir., La garde nationale, entre peuple et nation. Mythes et réalités, 1789-1871, Actes du colloque de l’Université de Rennes,24-25 mars2005, Rennes,2006, p. 73-93.
41 Le non-respect de cette tâche quotidienne était lourdement sanctionné : « Les dixainiers seront exacts à allumer tous les soirs durant l’illumination, à peine de prison et de20 livres d’amende, et de destitution, même d’enquis, le cas y échéant » : Arch. mun. Toulouse, DD236 (10 novembre 1769, « Ordonnance générale sur la voirie », art. LVI).
42 Arch. mun. Toulouse, BB 160, fos 217-218 (17 novembre 1756, « Ordonnance d’authorité de MM. les capitouls qui enjoint a tous les dizeniers d’allumer les lanternes depuis le 18 novembre 1756 jusqu’à la Noël, à cinq heures un quart, et depuis la Noël jusqu’au 1er février à 5 heures et demie, et depuis le 1er février jusqu’à la fin à 6 heures, à peine de cinq livres d’amende »).
43 Ibid., art. LVII. L’article LVIII ordonnait, quant à lui, « que les dixainiers fermeront tous les soirs les boites des lanternes, qu’ils les tiendront fermées et en garderont les clefs toute l’année ; et qu’ils les ouvriront eux-mêmes, ou des personnes par eux commises, lorsque les entrepreneurs voudront réparer les lanternes, ou les retirer ; et ce sous l’amende que dessus, pour chaque boite, et d’être responsable, tant des clefs que des dégradations faites aux boites, faute d’être fermées ».
44 Ces obligations étaient rappelées dans les articles LI et LIX de l’ordonnance générale de la voirie du 10 novembre 1769.
45 J. Maestre, Éclairage et nettoyage des rues de Toulouse…, ouv. cité, p. 21 ; d’après l’article LI de l’ordonnance générale de la voirie du 10 novembre 1769.
46 « La dépance et l’entretien des fassaux estoit considérable lorsque la ville la faizoit par elle mesme. S’estant présanté des sujets pour entreprandre cet entretien pendant l’espace de six années, Messieurs les commissaires et nous, jugeant à propos après plusieurs moinsdites de passer le bail à raizon de 800 livres aux nommés Lassalle et Sancené, vitriers, lesquels demeurent chargés aussy de l’entretien des cordages, poulies et crochets, de tenir les lanternes nettes, tous les mois et de les randre en bon estat à la fin de leur bail, telles et semblables à celle qui reste dépozée au greffe de la police servant de modelle et de matrice, la ville n’estant obligée qu’à lui payer la somme de 800 livres par an et à la dépanse des chandelles » : Arch. mun. Toulouse, BB283, f°338 (Annales manuscrites de l’année 1737).
47 Appel d’offre qui se faisait, au xviiie siècle, par voie d’affichage ; quelques exemplaires de ces affiches nous sont parvenus ; citons, par exemple : Arch. mun. Toulouse, BB285 (16 mars 1748, « Ordonnance d’autorité de Messieurs les capitouls. Il est donné avis au public que la ville de Toulouse ayant besoin de cent quarante quintaux de chandelles pour l’illumination des lanternes publiques, ceux qui voudront entreprendre ce fournissement n’ont qu’à se retirer devers le greffier de la police de l’Hôtel de ville, où toutes offres et moinsdites seront reçûës, et le bail en sera passé, le mercredi troisieme avril prochain, en faveur de ceux qui feront la condition meilleure ») ; Arch. mun. Toulouse, BB 160, f°281 (9 juillet 1759, « Avis de Messieurs les capitouls pour la fourniture de 140 quintaux de chandelles devant servir à l’eclairage public ») ; Arch. mun. Toulouse, DD244 (16 mai 1755, « Ordonnance d’autorité de Messieurs les capitouls concernant le bail de l’entretien des lanternes »).
48 Pour une analyse des clauses des baux : J. Maestre, Éclairage et nettoyage des rues de Toulouse…, ouv. cité, p. 12-16.
49 Arch. mun. Toulouse, BB238, f° 144 (12 janvier 1741, Lettre de provisions de Jean Rigaud, vitrier). Ce dernier démissionna le 9 janvier 1753, et fut remplacé par Guillaume Olivier, garçon cordonnier : Arch. mun. Toulouse, BB239, f° 88.
50 Voir, à titre de comparaison, le cas de Rouen : J.-P. Bardet, Rouen aux xviie et xviiie siècles…, ouv. cité, p. 125-126.
51 Par exemple : Arch. mun. Toulouse, DD241 (10 février 1770, « Procès-verbal de vérification de l’état des lanternes publiques par le sieur Ramond, capitaine au fait de la santé »).
52 Arch. mun. Toulouse, CC2808, f° 109 (18 mars 1774, « Procès-verbal du sieur Ramond »).
53 C. Clemens-Denys, « Le bris de lanternes dans les villes du Nord de la France au xviiie siècle : quelques réflexions sur la signification d’un délit ordinaire », dans B. Garnot, dir., La petite délinquance du Moyen Age à l’époque contemporaine, Actes du colloque de Dijon, 9-10 octobre 1997, Dijon, 1998, p. 309-319.- F. Pitou, « Jeunesse et désordre social : les coureurs de nuit à Laval au xviiie siècle », Revue d’Histoire Moderne et Contemporaine,2000, n° 1, p. 69-92.
54 Il s’agissait de bandes de jeunes gens qui, souvent armés et en nombre variable (mais généralement peu élevé), profitaient de l’obscurité pour faire du tapage et autres méfaits. Ces groupes de jeunes étaient très hétérogènes, pouvant être constitués d’étudiants, de compagnons de métiers, de « jeunes de quartiers » tels que l’île de Tounis, les faubourgs Saint-Cyprien ou Saint-Aubain, ou encore de jeunes nouvellement enrôlés dans l’armée.
55 Arch. mun. Toulouse, DD241, p. 13 (6 novembre 1738, « Procès-verbal de François Dufaur, capitaine au fait de la santé, relatif a l’état des lanternes publiques »).
56 Arch. mun. Toulouse, BB 165, f° 41 (4 décembre 1708, « Ordonnance concernant l’éclairage des rues, enjoignant à tous particuliers de quelques conditions et qualités qu’ils soient à qui la corde pour la lanterne est échue, de rendre ladite lanterne à la premiere réquisition sous peine d’amende et portant punition du fouet pour les personnes qui casseroient des lanternes ») ; ces dispositions étaient omniprésentes dans les ordonnances de police relatives à l’illumination publique ; les procès-verbaux des capitaines au fait de la santé mettent en évidence la fréquence des vols de cordes.
57 Arch. mun. Toulouse, BB 160, f° 1 (7 janvier 1739, « Ordonnance portant règlement pour l’entretien et l’illumination des lanternes publiques »).
58 Ibid., f°3 ; nous n’avons trouvé aucun de ces « procès-verbaux » dans les archives du capitoulat ni relevé aucun écho de cette décision.
59 Dans la Réponse au mémoire prouvé sur les faites de l’administration de la ville de Toulouse (1776), c’est la première fonction qui vient sous la plume de l’auteur lorsqu’il aborde le sujet des fonctions des dizeniers ; ce document a été édité par E. Lapierre dans la Revue de Toulouse et du Midi de la France, t. XXIII, 1866, p. 225.
60 Arch. mun. Toulouse, DD241, f° 48 (s.d. [1778 ou 1779], « Mémoire sur l’illumination publique »).
61 Ibid.
62 J. Maestre, Éclairage et nettoyage des rues de Toulouse…, ouv. cité, p. 33.
63 Ibid., p. 34.
64 J.-P. Bardet, Rouen aux xviie et xviiie siècles…, ouv. cité, p. 126.
65 Jean-Pierre Bardet parle à cet égard d’une « révolution des réverbères » (ibid., p. 127).
66 Sauf indication contraire, les données présentées dans le développement qui suit sont tirées du travail de J. Maestre (Éclairage et nettoyage des rues de Toulouse…, ouv. cité, p. 44-59) dont nous avons vérifié qu’il avait fait le tour de la documentation disponible ; toutefois, la responsabilité de l’analyse nous incombe.
67 Arch. mun. Toulouse, CC2800, f° 88 (18 mars 1771, « Délibération [expédition] du Conseil de Bourgeoisie sur un rapport présenté par la commission des réparations »).
68 Arch. mun. Toulouse, BB 161, f° 168.
69 Pratiques qui étaient communes au Moyen Âge : P. Verdon, La nuit au Moyen Âge, ouv. cité, p. 97- 102.
70 Arch. mun. Toulouse, BB 123, p. 151.
71 Sur les difficultés du sieur Desbiaux à satisfaire aux conditions du bail des chandelles et les circonstances qui le conduisirent à renoncer au bail de 1778, voir le travail de J. Maestre (Éclairage et nettoyage des rues de Toulouse…, ouv. cité, p. 16-21).
72 Arch. mun. Toulouse, DD244 (26 juillet 1781, « Livret contenant le nombre de lanternes et des becs des lumieres nécessaires pour éclairer la ville de Toulouse, suivant le plan qui en a eté levé par le sieur Tourtille Sangrain, entrepreneur de l’illumination de Paris, par ordre de Messieurs les capitouls de Toulouse »).
73 Arch. mun. Toulouse, DD242, f° 16 (17 août 1781, « Délibération [expédition] du Conseil politique »).
74 Arch. mun. Toulouse, BB 163, f° 71.
75 Arch. mun. Toulouse, DD241, f° 88.
76 C’est ce qu’ils exposèrent à M. de Saint-Priest quelques temps plus tard : « L’essay fait l’hiver dernier des treise réverbères placés sur la grande rue a produit le plus grand effet sur l’avantage qui doit résulter de cet établissement » : Arch. dép. Haute-Garonne, C319 f° 9 (26 juillet 1783, Lettre des capitouls à l’intendant).
77 Arch. mun. Toulouse, BB 163, f° 89 [ou : DD232 ; et Arch. dép. Haute-Garonne, C319] ; cette ordonnance, de même que l’arrêt du Parlement du 12 juillet de la même année qui en portait homologation, ont fait l’objet d’une présentation sous la plume de P. de Gorsse : « Comment nos façades roses devinrent-elles blanches », l’Auta, 1942, n° 135, p. 77-83.
78 « Déjà divers propriétaires, des architectes, et des ouvriers ont reconnu le bien de cette méthode, car si l’on parcourt la ville, on voit un grand nombre de maisons dont les dehors sont crépis, peints à la céruse ou au lait de chaux, enduits de stuc ou de badigeon » ; il est impossible de déterminer l’importance du phénomène ; néanmoins l’assertion des capitouls est corroborée par quelques documents comme cette supplique de la dame Marie Louron demandant, le26 mars 1782, l’autorisation de faire repeindre la façade de sa maison située rue Lassesquiere (Arch. mun. Toulouse, DD233, fos 419-420), ou ce procès-verbal dressé le 1er avril 1783 par un commis de police contre le nommé Souloumiac, fripier, qui faisait recrépir la façade de sa maison (située rue Jouxtaigues) sans avoir préalablement obtenu l’autorisation des capitouls (Arch. mun. Toulouse, DD 233, fos 581-583).
79 Arch. mun. Toulouse, AA312, p. 579-585 (12 juillet 1783, « Arrêt du Parlement qui homologue une ordonnance des capitouls du 15 juin dernier portant injonction aux particuliers qui feront construire ou reparer des maisons à l’avenir ») ; d’autres exemplaires de cet arrêt se trouvent aux Arch. mun. Toulouse, AA313 et DD232, et aux Arch. dép. Haute-Garonne, C319 ; la version imprimée de cet arrêt comportait d’abord la reproduction intégrale de l’ordonnnance de police capitulaire puis l’extrait des registres du Parlement.
80 Arch. dép. Haute-Garonne, C319 (26 juillet 1783, Lettre des capitouls à l’intendant) f° 10.
81 Arch. mun. Toulouse, BB284 f°2 (Annales manuscrites de l’année 1784).
82 J.-L. Laffont, « L’approvisionnement en eau de Toulouse au siècle des Lumières », Terres et hommes du Sud, Actes du CXXVIe Congrès national des Sociétés Savantes. Toulouse, 9-13 avril2001. Paris, 2004, Édition sur CDRom.
83 « Quand aux réverbères », écrivaient-ils, « nous ne scaurions vous rendre tous les desirs empressés qu’ont les citoyens d’en jouir l’hiver prochain, et on ne peut se dissimuler les grands avantages qui en resulteront pour la sureté d’une grande ville qui est l’égout des filous et vagabonds. Les rues sont mal eclairées avec des lanternes trop menagées. Si on les a jugées insuffisantes dans les villes du second ordre, ou on leur a substitué les réverbères, il faut en conclure qu’elles sont encore plus nécessaires à Toulouse » : Arch. dép. Haute-Garonne, C319 (26 juillet 1783, Lettre des capitouls à l’intendant, fos 9-10).
84 Ibid., fol. 11-12.
85 Celle du refus de l’intendant d’autoriser l’installation des réverbères (voir supra).
86 Arch. mun. Toulouse, BB 171 (7 août 1783, Requête des capitouls à l’intendant).
87 « M. le vicomte de St-Priest manifestant sa haine de plus en plus contre les capitouls et le corps de ville, refuse presque toujours d’autoriser les dépenses necessaires soit pour la sureté des citoyens, soit pour leur agrément » : Arch. dép. Haute-Garonne, C310 (15 février 1778, Lettre du sieur de Rouilhac, écuyer, au contrôleur général).
88 Arch. mun. Toulouse, DD241, fos 90 et suiv. (12 avril 1784, « Contrat entre la ville de Toulouse et le sieur Tourtille Sangrain ») ; les clauses de ce contrat sont présentées par J. Maestre (Éclairage et nettoyage des rues de Toulouse…, ouv. cité, p. 56-57).
89 Arch. mun. Toulouse, BB 132 (22 avril 1784, Délibération de la commission des affaires économiques portant augmentation de la durée de l’éclairage de la ville jusqu’au 1er mai) ; une expédition de cette délibération se trouve aux Arch. mun. Toulouse, DD242, fos 57 et suiv.
90 Voir le « Tableau de l’illumination de la ville au 14 juillet 1785 » inséré dans les « Pièces justificatives, principales délibérations autorisées par le Conseil politique de 1783 à 1785 » publiées dans le Tableau de l’administration de la ville de Toulouse pour l’année 1785, ouv. cité ; document édité par E. Lapierre (Revue de Toulouse et du Midi de la France, t. X, 1863, p. 109-110) ; et Arch. mun. Toulouse, DD241, f° 105 (3 juillet 1788, « État des réverbères placés extraordinairement à l’occasion du pavé en chaussée de plusieurs rues ou autres objets depuis le premier [illisible] 1787 jusques au 30 avril de l’année 1788 »).
91 Arch. mun. Toulouse, BB 180, f°32 (18 novembre 1787, Lettre des capitouls à M. Sangrain).
92 Arch. mun. Toulouse, BB 132.
93 Arch. mun. Toulouse, BB 148 (23 décembre 1789, « Délibération [expédition] du Conseil Politique »).
Auteur
-
Jean-Luc Laffont
Maître de conférences en histoire moderne, université de Perpignan-Via Domitia (jean-l.laffont@wanadoo.fr ).
Le texte seul est utilisable sous licence Licence OpenEdition Books. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.
Mine claire
Des paysages, des techniques et des hommes. Les techniques de préparations des minerais de fer en Franche-Comté, 1500-1850
Hélène Morin-Hamon
2013
Études sur la sociabilité à Toulouse et dans le Midi toulousain de l’Ancien Régime à la Révolution
Michel Taillefer
2014
« Rapprocher l’école et la vie » ?
Une histoire des réformes de l’enseignement en Russie soviétique (1918-1964)
Laurent Coumel
2014
Les imprimeurs-libraires toulousains et leur production au XVIIIe siècle (1739-1788)
Claudine Adam
2015
Sedes Sapientiae
Vierges noires, culte marial et pèlerinages en France méridionale
Sophie Brouquet (dir.)
2016
Dissidences en Occident des débuts du christianisme au XXe siècle
Le religieux et le politique
Jean-Pierre Albert, Anne Brenon et Pilar Jiménez (dir.)
2015
Huit ans de République en Espagne
Entre réforme, guerre et révolution (1931-1939)
Jean-Pierre Almaric, Geneviève Dreyfus-Armand et Bruno Vargas (dir.)
2017
