Les recteurs et les relations internationales de l’université Toulousaine (XIXe siècle -1944)
p. 169-179
Texte intégral
1L’Université est l’un des acteurs majeurs de la politique culturelle des États à l’international. Un acteur d’autant plus efficace dans la propagation de l’influence française, qu’il paraît « innocent ou doux » par rapport à d’autres formes d’expansion. Il n’est donc pas étonnant qu’à Toulouse, comme ailleurs, son action à l’étranger ait été placée sous la surveillance des recteurs, représentants de l’État, qui président les conseils des facultés. La montée en puissance des relations internationales de ces dernières pose plusieurs questions et d’abord celle de l’intégration d’une université de province dans la politique internationale de l’État. On peut se demander aussi si ce dernier, via les recteurs, maîtrise les relations internationales d’une ville universitaire, et au-delà, s’il en a l’initiative ? C’est que sur le terrain, les recteurs ne sont pas seuls. Ils doivent compter avec les facultés, la municipalité, les associations françaises ou étrangères. La question de leur marge de manœuvre est également essentielle. Sont-ils de simples « courroies de transmission » ou ont-ils un vrai rôle de leader ? Et si oui, quelle est la part des individualités ? On n’oubliera pas non plus de s’interroger sur l’instrumentalisation de cet échelon rectoral, par l’État bien sûr, mais aussi par le niveau local et plus curieusement par l’étranger. Nous nous arrêterons enfin, sur la capacité des recteurs à offrir un visage unique de l’université et à faire fonctionner l’interuniversitaire.
Le long sommeil de l’activité internationale des recteurs au XIXe siècle
Un intérêt ponctuel et limité des recteurs pour les relations internationales
2Les sources disponibles donnent peu d’informations sur l’implication des recteurs des deux premiers tiers du XIXe siècle dans les relations internationales de l’académie. On sait pourtant qu’à l’occasion d’événements particuliers, ils ont pu jouer un rôle actif, à défaut d’être déterminant. Citons l’implication des recteurs Malpel, Ozanneaux, Thuillier puis Roch Roustan, au moment où l’université toulousaine accueille les réfugiés polonais qui fuient la répression russe, dans les années 1830 et 1860. Parmi les milliers de patriotes polonais qui arrivent en France, on trouve des étudiants qui sont secourus par le gouvernement. Or celui-ci peut, grâce à la loi de 1832, déplacer, surveiller, voire expulser les étrangers qu’il soutient. Les recteurs sont donc très vigilants sur ce qu’ils font et sur la manière dont les doyens les accueillent.
3Malgré tout, cette intervention reste limitée. L’action et l’initiative viennent alors des facultés, qui accueillent des étudiants étrangers, ou des sociétés savantes qui font preuve d’un intérêt grandissant pour les travaux scientifiques étrangers et sont « connectées » au réseau international des sociétés érudites. Citons simplement l’exemple de la Société académique hispano-portugaise de Toulouse, fondée en 1878, dont le recteur Chappuis (1877-80) est membre d’honneur.
Le Recteur Perroud (1881-1908) et le réveil des relations internationales de l’université toulousaine
4C’est avec le recteur Perroud que le rectorat s’implique davantage dans les relations extérieures. Sans avoir une expérience directe de l’étranger, il s’intéresse néanmoins aux questions internationales, comme en témoigne son activité journalistique. Dès 1862, en effet, il est rédacteur du bulletin politique du Moniteur de la Haute-Loire où il livre plusieurs articles sur les questions internationales, comme la guerre du Mexique ou les expéditions françaises en Annam.
5Le recteur n’est pas à l’initiative des actions internationales mais en soutient quelques-unes. Il s’implique ainsi dans l’accueil des étudiants étrangers qui lui adressent toutes leurs réclamations. En 1893, il est le président d’honneur du Comité de patronage des étudiants étrangers et coloniaux de l’université. C’est pendant son rectorat que le nombre des étudiants étrangers explose à Toulouse, passant de 29 étudiants en 1907-08 à 223 en 1908-09. De façon plus volontaire, c’est lui qui autorise la visibilité des relations internationales de l’université dans l’organe officiel du rectorat créé en 1897, le Bulletin de l’Université et de l’Académie de Toulouse. On y trouve ainsi la mention des distinctions obtenues par les enseignants en dehors de l’hexagone ou des articles sur les universités étrangères.
L’explosion des relations internationales
Les recteurs Jeanmain (1908-11) et Lapie (1911-14) et l’implantation de l’université toulousaine en Espagne
6C’est le recteur Jeanmain qui participe à la naissance d’une œuvre majeure de l’université toulousaine, l’Institut français d’Espagne, fondé à Madrid, grâce à Ernest Mérimée (1846-1924), professeur à la faculté des lettres et directeur de l’Union des étudiants français et espagnols. C’est en 1909 qu’une convention est signée entre l’université de Bordeaux et celle de Toulouse, qui donne naissance à L’Institut qui regroupe l’Union des étudiants et l’école des hautes études hispaniques fondée par l’université de Bordeaux. Cet Institut organise des cours d’espagnol ou de français à Madrid et à Burgos et son succès est immédiat. Le recteur Jeanmain y est associé en tant que membre du Comité directeur des recteurs concernés (Bordeaux, Toulouse, Montpellier).
7Le recteur Lapie, ancien enseignant à Tunis1, lui succède et poursuit son action. C’est lui qui inaugure en mars 1913 les nouveaux locaux de l’Institut de Madrid, avant d’y recevoir le président de la République. Dans son discours, il souligne que c’est une œuvre « de bons Français, qui ne gênera pas l’action des diplomates en travaillant à entretenir la fraternité latine »2. À mots couverts, il témoigne d’une des fonctions essentielles du recteur à l’international : régler et désamorcer les éventuels problèmes qu’une initiative locale peut faire naître au sein de la structure étatique.
8Toulouse et ses recteurs s’inscrivent donc dans la politique culturelle étrangère de la France qui, avant la Première Guerre mondiale, continue à se structurer, avec la fondation de l’Office national des universités et des écoles françaises en 1910.
Le recteur Cavalier (1914-1922) ou l’âge d’or des relations internationales de l’université toulousaine
9Mais c’est avec Jacques Cavalier que la personne du recteur devient particulièrement active. Après des débuts particuliers – il est nommé en 1914 mais aussitôt mobilisé et remplacé temporairement par le doyen Dumas –, il revient en 1917 pour passer à Toulouse des années extrêmement riches. Son intérêt pour l’international s’était déjà exprimé auparavant, par exemple dans la Revue internationale de l’enseignement où il publie un article en 1899. On peut se demander aussi quelle fut l’influence de son histoire familiale sur son action ? Rappelons que son père avait été condamné par le conseil de guerre au bannissement en 1871 pour son engagement communaliste et avait dû partir en exil à Bruxelles et à Londres. Le futur recteur avait ainsi commencé ses études à la Mittelschule de Mulhouse en 1878, alors en territoire allemand3.
10Sous son rectorat, le Bulletin ou le Rapport se dotent d’une rubrique « Participation de l’Université toulousaine à l’œuvre de l’expansion française à l’étranger » et le recteur s’investit considérablement dans les relations internationales. Son action est particulièrement forte en direction de certaines zones géographiques et notamment avec la péninsule ibérique. L’Institut de Madrid et Ernest Mérimée peuvent compter sur son soutien. Il ne compte pas ses déplacements en Espagne, pour y donner des conférences, participer à un jury et pour travailler à l’expansion de L’institut, comme l’ouverture d’une antenne à Barcelone. Le recteur intègre cette initiative locale dans la lutte nationale contre la « propagande allemande » et, pour préparer le terrain, il donne lui-même une série de conférences à Barcelone, où l’Institut français est inauguré le en mars 1922. Alors retenu aux États-Unis, il n’en reçoit pas moins l’hommage d’Ernest Mérimée :
Messieurs, […] la pensée de tous ceux qui ont contribué à la fondation de cet Institut, va aujourd’hui vers M. le recteur Cavalier, vers le chef respecté de l’université de Toulouse, un chef, un vrai chef, parce qu’il a en lui un mélange singulier d’autorité et de bonté. Quiconque a eu la joie de collaborer sous sa direction, lui en conserve une profonde gratitude. Que par delà l’océan, dans cette Amérique où il travaille de tout cœur avec le double prestige du savant et de l’administrateur, lui parvienne un faible écho de nos sentiments de déférence et d’affection4 !
11Les relations avec la péninsule concernent aussi le Portugal, où le recteur se rend en 1917-18 pour mettre en place un projet d’échange de professeurs qui fonctionne dès 1919. Le nombre d’étudiants portugais à Toulouse double rapidement et le Conseil de l’université finance en 1921-22 d’un emploi de professeur de français à l’université de Coïmbre. Ces relations comportent un volet toulousain. Le recteur ne manque jamais de rappeler que les Espagnols ont continué de fréquenter Toulouse pendant la Grande Guerre « à un moment où ce pèlerinage en France était une généreuse et publique adhésion à notre cause5 ». Il reçoit en personne les multiples délégations de scientifiques et d’étudiants espagnols, comme celle menée par Odon de Buen, fondateur de l’Institut océanographique d’Espagne, en janvier 1920. Quand la pratique des doctor honoris causa est rétablie par le décret du 26 juin 1918, c’est un Espagnol, ancien étudiant à Toulouse, qui reçoit ce titre en premier, le Pr. Ramon Mendès Pidal, professeur à la faculté des lettres de Madrid6. Les cérémonies sont présidées par le recteur, qui raccompagne lui-même à la gare l’universitaire espagnol. Le recteur Cavalier n’hésite pas non plus à soutenir des actions qui sortent du cadre strict de l’université. En 1920 par exemple, la Chambre de commerce franco-espagnole souhaite se doter d’une section universitaire et intellectuelle. Il s’y associe pleinement en présidant sa première séance puis les travaux d’une des sections du congrès organisé peu après ; travaux qu’il oriente vers la préoccupation nationale du moment concernant la péninsule, la propagande allemande en Espagne.
12Le deuxième axe de l’action du recteur Cavalier concerne les États-Unis. Les problématiques qui s’y attachent sont différentes. Il ne s’agit plus de la propagation de la culture française, voire d’échanges culturels entre deux pays équivalents. On peut se demander, au contraire, si le recteur Cavalier ne sert pas d’instrument à la propagation de la culture américaine en France ? Le premier épisode de ces relations concerne l’arrivée des soldats américains dans les facultés toulousaines en 1919. À cette date en effet, à l’initiative de l’American University Union, les soldats américains qui sont encore en période de démobilisation, sont accueillis dans les universités françaises en état de le faire. Dans la phase préparatoire de ce projet, géré par Office national des écoles et des universités françaises, le recteur Cavalier avait mis en avant la capacité de la ville à loger les soldats. Cet argument avait porté et c’est ainsi qu’en mars 1919, 1223 étudiants-soldats américains arrivent à Toulouse. Ils sont accueillis par le recteur lors d’une réception à l’église des Jacobins en présence de 3000 Toulousains. Le recteur et l’université dans son ensemble, se donnent sans compter pour accueillir ces étudiants particuliers. La seule crainte du recteur porte alors sur l’influence des Américains sur les pratiques associatives des étudiants français qui, contrairement à leurs camarades européens, ont eu très tardivement le droit de se fédérer. Or, dès leur arrivée, les étudiants américains fondent des dizaines de clubs et souhaitent en particulier créer un club franco-américain regroupant, à l’échelle de la ville, tous les étudiants intéressés. Le recteur Cavalier s’en émeut et n’autorise que la fondation de clubs franco-américains dans chaque faculté. Toulouse ouvre également ses portes à de multiples conférenciers américains, et en particulier à la Mission américaine qui fait alors le tour de France avec pour objectif officiel d’étudier les moyens susceptibles d’accélérer le rapprochement entre les deux pays, en prenant soin de tenir un discours équilibré, arguant que les Français ont vocation à occuper aux États-Unis la place laissée vacante par l’Allemagne et en annonçant que les bourses pour les étudiants français et les échanges de professeurs vont être multipliées. Certains universitaires américains sont également faits doctor honoris causa, comme M. Ford, professeur des littératures du Midi de l’Europe à Harvard. Ces relations se concrétisent encore par l’échange d’enseignants. M. Guy, doyen de la faculté des lettres se rend ainsi six mois à Harvard en 1920-21 et le recteur Cavalier lui-même, à la fin de son rectorat, passe deux mois à Harvard et dans les principales universités américaines. Il est « échangé » avec le Pr. Kennely, professeur d’électricité à Harvard, qui, entre mars et avril 1922, fait une série de conférences à l’Institut électrotechnique, n’oubliant pas d’y faire la promotion active des études et de la recherche aux États-Unis.
13Le recteur et l’Académie entretiennent des relations avec d’autres pays mais elles sont moins fortes. C’est le cas avec l’Italie où MM. Mestre, de la faculté de droit et Zyromski de celle de lettres, se rendent en mission en 1918-19 pour donner des conférences à Florence, Naples ou Rome. Il s’agit alors de « maintenir intacte la sympathie des Italiens […] à un moment où les circonstances politiques menaçaient d’en atténuer l’ardeur7 ». Avec l’Angleterre, les relations restent timorées, même si le recteur Cavalier reçoit chaleureusement une mission anglaise en 1918-19. Au sortir de la guerre, l’université et le recteur accueillent également des scientifiques étrangers qui défendent les points de vue de leurs pays, comme M. Andréadès, doyen de la faculté de droit d’Athènes, qui vient entretenir les Toulousains des revendications de la Grèce à la Conférence de la paix ou le Pr. Rostovtsev, de l’université de Petrograd qui vient préparer la reprise des relations intellectuelles entre la France et la nouvelle Russie. Avec la Roumanie, qui devient une priorité de la diplomatie française, les relations se développent également. En 1921-1922, M. Jeannel, de la faculté des sciences y est détaché8 et, en 1921, Toulouse se mobilise pour envoyer des livres au cercle d’études franco-roumaines qui vient de se former à Jassy. Concernant l’Allemagne, les relations sont plus difficiles, les universitaires toulousains étant réticents à ce qu’elles reprennent normalement dès la fin du conflit.
14Comme ses prédécesseurs, le recteur Cavalier est sensible à la question des étudiants étrangers, de plus en plus présents pendant l’entre-deux-guerres. C’est lui qui « réactive » les cours pour étudiants étrangers de Bagnères-de-Bigorre, mort-nés en 1914. La reprise est difficile mais son obstination finit par payer et les cours sont à nouveau inaugurés en 1921, grâce à sa collaboration avec M. Mieille, professeur au lycée de Tarbes. Celui-ci mène une vraie campagne de communication à l’étranger pour promouvoir ces cours, et a su s’assurer de l’appui des autorités locales et d’industriels implantés à l’étranger, comme M. Sansot, très introduit dans les pays scandinaves. Dès 1921-22, on compte 92 élèves. Le recteur soutient également auprès du ministre le projet d’un Institut normal d’études françaises (INEF) qui est présenté en 1918-19 par le Pr. Calmette de la faculté des lettres et qui a pour but de former les maîtres de français hors de France. Ce projet qui s’inscrit parfaitement dans les démarches visant à propager la langue française voit le jour en mai 1920.
15Quand le recteur Cavalier doit partir pour Lyon en 1922, la cérémonie d’adieu qui lui est dédiée est pleine d’émotion. En dehors des discours convenus, les universitaires toulousains qui ont travaillé avec lui savent qu’ils ont trouvé en sa personne un soutien exceptionnel. À cette occasion, lui-même définit sa fonction et son rôle :
Car voyez-vous au fond, qu’est-ce que l’administration ? C’est l’art de faire travailler les autres. Et cet art se résume en un mot : la confiance. Avoir confiance dans les hommes, confiance dans les événements, dans les circonstances, dans la vie. […] Chacun a son tempérament, ses aptitudes : eh bien ! C’est la fonction essentielle du recteur, de savoir démêler tout ce que tel ou tel est capable de faire […]. Si j’ai quelque mérite, c’est d’avoir eu confiance en mon personnel. […] Un recteur lui-même ne peut presque rien. L’avenir des œuvres est en vous tous. Chaque professeur, chaque membre de la famille universitaire doit penser, agir, prendre des initiatives. Il faut seulement que le recteur soit à l’affût des bonnes volontés. Son rôle est de voir ce qui est viable, de fournir, s’il le peut, les moyens de réaliser, d’avoir, redisons-le, et de donner confiance, puis enfin (point essentiel), d’établir, de garder la liaison entre les différents services. Un recteur, c’est un agent de liaison, ou, si l’on préfère, la plaque tournante dans la rotonde des machines. Ce que j’appellerais « l’esprit d’université » n’est pas encore assez développé chez nous. Chaque professeur dans sa chaire, chaque enseignant dans sa faculté, chaque faculté dans l’Université conserve une tendance à se trop replier sur soi-même, à s’isoler, à vivre de sa vie propre sans prendre garde aux contacts nécessaires, aux relations de la partie avec le tout. Eh bien, c’est la mission du recteur de faire les aiguillages, et, en maintenant les rapports entre les services particuliers, d’étudier puis de résoudre les problèmes qui présentent un intérêt général. Mon but suprême a été de constituer l’Académie, et plus spécialement l’Université, en un corps unique, homogène et je me suis efforcé de donner une impulsion qui créât, au sein de ce groupe de facultés autonomes, une volonté collective, une âme d’université ; aidé en cela par le Bulletin9…
Le recteur Dresch (1922-31), l’héritier et le ministère
16Agrégé d’allemand, universitaire, déjà auteur de différents ouvrages sur l’Allemagne au moment de sa nomination, le recteur Dresch qui lui succède est un habitué de l’étranger. Il maintient dans le Bulletin, la rubrique « politique extérieure de l’université » et poursuit les relations avec la péninsule ibérique auxquelles il avait été associé en tant que doyen de la faculté des lettres de Bordeaux. Il doit faire face à deux moments particulièrement difficiles avec le décès coup sur coup d’Ernest Mérimée, fondateur de l’Institut de Madrid en 1924 et, deux ans plus tard, de celui de son fils et successeur Henri Mérimée. Lui aussi se rend régulièrement en Espagne et y donne des conférences. En avril 1927, il va au Portugal pour reprendre contact avec les milieux universitaires portugais et fait trois interventions dans les universités de Lisbonne, de Coïmbre et de Porto. L’université continue également à honorer les universitaires de la péninsule en les nommant doctor honoris causa, comme c’est le cas pour le recteur Teixeira de l’université de Porto. Les conférenciers ibériques, et notamment portugais, sont toujours les bienvenus à Toulouse, où leurs communications se font en présence du recteur et des quatre doyens des facultés. Il continue également à entretenir avec les Américains des relations cordiales, même si elles sont moins soutenues.
17Plus qu’avant cependant, le ministère intervient et oriente les relations internationales de l’université vers des pays qui n’étaient pas habituellement ses interlocuteurs privilégiés, comme la Belgique. Ces relations passent par la Commission universitaire franco-belge. C’est elle qui désigne par exemple comme professeur d’échange le professeur Henri Jean de l’université de Liège qui passe l’année 1923 à la faculté de médecine de Toulouse. Le ministère sollicite également le doyen Sabatier pour qu’il aille faire deux semaines de cours à l’université de Liège en 1922-192310. Plusieurs universitaires belges reçoivent le titre de doctor honoris causa11 et les conférenciers belges sont plus nombreux qu’auparavant. Les relations avec les pays d’Europe centrale et orientale s’accroissent également, conformément à l’importance qu’ils ont dans les relations internationales françaises. C’est ainsi qu’en décembre 1927, le ministre de Roumanie en France, M. Diamandy est fait doctor honoris causa, en présence du recteur. La ville accueille également des conférenciers de l’Est, comme M. Jelinek, conseiller à l’ambassade tchécoslovaque en 1923. Notons que le doyen Sabatier s’est lui rendu à Bucarest et à Prague, où il donne une série de conférences à l’invitation du gouvernement tchécoslovaque12. Enfin, on relève que le Bulletin fait une place au rapprochement franco-allemand en 1928-1929, en mettant en valeur différentes initiatives allant dans ce sens, comme la Revue d’Allemagne13 ou encore la ligue franco-germanique14.
18Comme ses prédécesseurs, le recteur Dresch joue le rôle d’une courroie de transmission concernant les étudiants étrangers. Il veille ainsi à ce que les dispositions favorables prises par le Gouvernement à l’égard des étudiants roumains soient appliquées. Il veille au respect des procédures d’inscription concernant les étudiants surveillés par la Sûreté nationale et contrôle la transmission d’informations concernant les étudiants étrangers. Conformément aux directives ministérielles, il interdit aux doyens de fournir toute indication les concernant aux États étrangers qui les sollicitent pour surveiller leurs ressortissants. Ce sont également les instructions nationales qu’il transmet en avril 1927, quand il demande aux doyens de libéraliser l’accès des étrangers aux facultés en leur rappelant qu’il n’est pas nécessaire de leur demander un certificat de bonne vie et de bonnes mœurs pour s’inscrire.
19Mais la grande affaire du rectorat Dresch, ce sont bien sûr, les fêtes du viie centenaire de l’université de Toulouse. Des dizaines de délégations étrangères y sont représentées, comme celles d’Oxford, de Cambridge, de Dublin, de Toronto, de Cordoba en Argentine, des grandes universités belges, de Copenhague, de Barcelone, de Saragosse, de Dorfat en Estonie, des universités américaines... Ces fêtes donnent lieu à des réceptions prestigieuses ou à des dîners plus intimes avec le recteur.
20Quand celui-ci part pour le rectorat de Strasbourg, les discours prononcés en son honneur n’omettent pas de mentionner son action en matière de rayonnement extérieur.
Les recteurs en période de crise
Le recteur Gheusi (1931-1937) et la crise des années 1930
21C’est le recteur Gheusi qui succède au recteur Dresch. Il poursuit les relations avec les États-Unis en signant, en 1931, une convention de recherche pour dix ans avec le Smithsonian Institut de Washington pour des fouilles dans la grotte de Marsoulas en Haute-Garonne, dont l’université de Toulouse est propriétaire. Il envoie également 1000 francs de soutien en 1936 à l’Office français de renseignements aux États-Unis, dont le président est le maréchal Pétain15. Il remet aussi les insignes de doctor honoris causa au Pr. Broussard de l’université de Bâton Rouge en Louisiane16. Il poursuit également les relations avec la péninsule ibérique. Les conférenciers espagnols ou portugais continuent à venir à Toulouse et dans la péninsule, les cours de vacances de Burgos et les Instituts continuent de fonctionner. Mais à partir de 1936, à cause de la guerre civile, les cours de Burgos sont rapatriés à Bagnères-de-Bigorre17. Les relations avec l’Europe de l’Est sont marquées par l’inauguration à la faculté des lettres par le recteur Gheusi du lectorat polonais18 et par le VIe Congrès français de gynécologie qui se tient à Toulouse en mai 1937 qui est présidé par le Pr. Daniel de l’université de Bucarest19. Mais, force est de constater que les relations internationales se sont effondrées, happées par la crise mondiale. C’est très net dans le Bulletin qui n’y fait plus désormais que quelques références rapides. L’heure est à d’autres préoccupations et lors de la cérémonie d’adieux du recteur Gheusi, rien n’est dit sur son action en matière de relations extérieures20.
Le recteur Deltheil (1937-1944), les relations internationales à l’épreuve de la guerre
22Avec le recteur Deltheil, c’est une page particulière qui s’ouvre. Au début de son rectorat, Robert Deltheil semble se soucier du rayonnement extérieur de l’université toulousaine. Dans son discours de rentrée en 1937, il n’oublie pas de rendre hommage au Pr. Graillot de la faculté des lettres qui a servi « avec éclat comme directeur de l’Institut de Florence », et il signale le détachement du juriste Cousinet en Indochine. Le Pr. Daniel de Bucarest reçoit de ses mains, les insignes de doctor honoris causa et Toulouse accueille M. Zolnai professeur d’université hongrois en 1937-38. En Espagne, la situation pendant la guerre civile est difficile mais le Bulletin n’en parle guère, si ce n’est pour signaler le déplacement des cours de Burgos à Bagnères-de-Bigorre. On ne retrouve les questions espagnoles dans le Bulletin qu’une fois la guerre civile achevée, sans commentaire sur ce qui s’y est passé. Voici ce qu’en dit le recteur Deltheil :
Quant au rayonnement extérieur de l’Université de Toulouse, je ne donnerai pas, je m’en excuse, le détail des nombreuses missions par lesquelles il s’est manifesté durant l’année scolaire 1938-39 et je vous dirai seulement quelques mots de la brillante reprise de nos Instituts d’Espagne, rouverts en octobre 1939 après la fin de la guerre civile. Sur le désir exprimé par le ministère des Affaires étrangères, je me suis rendu, en décembre dernier à Madrid et à Barcelone pour apporter à ces établissements le salut de l’université de Toulouse dont ils constituent deux filiales21.
23Quand la Deuxième guerre mondiale arrive, le recteur Deltheil, doit faire face à une situation inhabituelle puisqu’il est chargé d’accueillir les universitaires et les étudiants belges réfugiés à Toulouse. Une permanence est installée au Bureau universitaire de statistiques et à l’Institut d’études méridionales. Beaucoup d’universitaires reçoivent chez eux des collègues réfugiés. Le restaurant universitaire de la rue des Potiers se transforme en centre d’accueil, les étudiants belges sont inscrits dans les facultés toulousaines et une souscription est lancée. Chaque année désormais, le recteur lancera un appel aux dons pour les réfugiés (en 1940, 70 000 francs sont récoltés22). Le recteur suit de près l’évolution des événements, renseigné par le Pr. Faucher, secrétaire général du secours universitaire. Deux cent cinquante familles dispersées de professeurs et d’étudiants sont regroupées et plus de cent professeurs du supérieur peuvent se réunir à la faculté de droit ; des milliers de repas sont servis gratuitement23. L’université toulousaine s’occupe aussi de ses étudiants étrangers réfugiés à Toulouse.
24Dès l’instauration du Régime de Vichy, les relations internationales officielles de l’université passent sous le contrôle strict du nouveau pouvoir et quand, en mars 1942, M. Caiero de Matta, recteur de l’université de Lisbonne et ministre du Portugal en France, est fait doctor honoris causa, c’est en présence de Jérôme Carcopino, secrétaire d’État à l’Éducation nationale24. L’application du statut des juifs au sein de l’université toulousaine concerne également les relations internationales, puisque les étudiants étrangers juifs, comme les ressortissants français de l’Empire, vont subir la mise en place du numerus clausus dans les universités. Instauré dans les universités de l’Empire russe dès 1886, puis dans de nombreuses universités d’Europe de l’Est, ce numerus clausus n’avait jusque-là pas franchi les frontières de l’hexagone. Le pays de l’émancipation des juifs, avait au contraire ouvert ses portes à des cohortes considérables d’étudiants juifs d’Europe de l’Est qui avaient pu s’y construire un autre avenir. Cette époque est révolue en 1941. L’université toulousaine, son recteur en tête, applique ce statut et les commissions d’examen des candidatures des étudiants juifs, français ou étrangers, se réunissent et font leur œuvre. Le doyen de la faculté de droit tente bien d’y soustraire les étudiants de l’Empire, mais sans succès. La collaboration avec l’Allemagne devient prioritaire et le recteur y participe en assistant aux conférences du docteur Grimm sur la collaboration France-Allemagne, en le recevant chez lui en présence des doyens le 16 juin 1942 – pour éviter une cérémonie publique à Toulouse expliquera-t-il après-guerre –, en assistant en mai 1944 à l’exposition anti-bolchevique ou encore en inaugurant l’Institut allemand de Toulouse le 31 mai 194425.
Conclusion
25La fonction rectorale est donc complexe et les recteurs ne l’exercent pas tous de la même façon. Incontestablement, ils font office de courroie de transmission, notamment dans le cas des étudiants étrangers et de la coordination avec les priorités de la diplomatie française. Mais ils peuvent également soutenir des initiatives locales qu’ils insèrent dans les problématiques nationales. À l’extérieur, ils donnent un visage unique à l’université toulousaine, ce qui en matière de relations internationales est essentiel. En valorisant, à l’intérieur de l’Académie, tout ce qui se fait à l’extérieur, ils font entrer cette dimension dans les pratiques communes.
26Cette partie de l’histoire de l’université toulousaine se poursuit au-delà de la guerre. Les relations internationales reprennent très vite avec la nomination du recteur Dottin qui a une vraie expérience de l’étranger puisqu’il a vécu un an à Liverpool et qu’il collabore régulièrement à plusieurs revues anglaises comme Notes & Queries ou le Bookman’s Journal, à des revues hollandaises comme English studies, allemandes ou américaines comme Books abroad. Rappelons aussi qu’il est le fondateur du club d’anglais de la faculté des lettres dans lequel les étudiants se réunissent quotidiennement pour prendre le thé, lire les journaux ou écouter des disques26. Très vite, l’université engagera des relations nouvelles, notamment en direction de l’Amérique latine en subventionnant par exemple le Groupement des universités et des grandes écoles de France pour les relations avec l’Amérique latine, en y envoyant plusieurs de ses enseignants, ou en rendant hommage au général Mariano da Silva Rondon géographe au Brésil.
Notes de bas de page
1 Lapie (P.), Les civilisations tunisiennes : musulmans, israélites, européens : étude de psychologie sociale, Paris, F. Alcan, 1898, 304 p.
2 Rapport du Conseil de l’Université de Toulouse, Toulouse, Impr. Douladoure-Privat, 1912-13, p. 22.
3 Condette (J.-F.), Les recteurs d’Académie en France, 1808 à 1940, tome II, dictionnaire biographique, Lyon, INRP, 2006, p. 103.
4 Bulletin de l’Université et de l’Académie de Toulouse, Toulouse, Privat, 1921-22, p. 295.
5 Ibidem, 1919-1920, p. 225.
6 Ibidem, 1919-1920, p. 469.
7 Rapport…, op. cit., 1918-1919, p. 43.
8 Ibidem, 1921- 1922, p. 65.
9 Bulletin… ,1921-1922, p. 60 et suivantes.
10 Ibidem, 1923-24, p. 309.
11 Ibidem, 1928-28, p. 222.
12 Ibidem, 1924-25, p. 434.
13 Ibidem, 1928-29, p. 102.
14 Ibidem, p. 148.
15 ADGH, 2559W63.
16 ADGH, 2959W31. Discours de rentrée des facultés du recteur Deltheil, 1937.
17 Bulletin… ,1936-1937, p. 275.
18 Idem, 1935-1936, p. 103.
19 ADGH, 2959W31. Discours de rentrée des facultés du recteur Deltheil, 1937.
20 Bulletin… ,1937-1938, p. 25.
21 Bulletin… , 1940-1941, p. 48.
22 Ibidem, p. 169.
23 Ibidem, p. 50 et suivantes.
24 Ibidem, 1941-42, p. 256.
25 AN, AJ 40558 ; Arch. Allemandes de la Seconde guerre mondiale, cf. Condette (J.-Fr.), op. cit., t. II, notice Deltheil, p. 143.
26 Le Recteur Paul Dottin (1895-1965), Toulouse, CRDP, 1965, 26 p.
Auteur
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Caroline Barrera
Université de Toulouse (Centre universitaire Champollion, Albi), laboratoire Framespa (CNRS UMR 5136 UTM).
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