Insoumis et déserteurs en Quercy sous le Premier Empire
p. 229-233
Texte intégral
1Au pays de Murat et de Bessières, exemples emblématiques de la réussite militaire durant les périodes révolutionnaire et impériale, on demeure confondu par lʼampleur de la résistance aux lois qui régissent lʼappel sous les drapeaux de tout ou partie de la jeunesse. Le nombre dʼinsoumis, cʼest-à-dire de ceux qui ont refusé lʼincorporation, de déserteurs, cʼest-à-dire de ceux qui une fois incorporés et revêtus de lʼuniforme ont quitté leur compagnie, leur régiment, se chiffre par centaines.
2On se propose donc dʼévaluer ce phénomène social, non seulement en données chiffrées, mais dʼen mesurer lʼimpact sur la vie des contemporains dans ce département du Lot bien plus rural que citadin, surtout après la création du Tarn-et-Garonne, effective le 1er janvier 1809 et qui lʼa amputé de sa ville la plus importante, Montauban, deux fois plus peuplée que le chef-lieu. On ne pouvait, dans le cadre de cette communication, couvrir toute la période des guerres de lʼEmpire, on a choisi la période de 1806 à 1810 qui correspond aux heures de gloire militaire, aux victoires contre les grandes coalitions sans cesse reformées contre Napoléon.
3La méthode dʼinvestigation nous est donnée par le remarquable travail de Louis Bergès, « Résister à la conscription 1798-1814, le cas des départements aquitains », thèse publiée en 2002 aux éditions du Comité des travaux historiques et scientifiques. Si lʼon se permet de compléter ce quʼil a pu écrire sur la résistance à la conscription dans le Lot, cʼest en se référant à des documents inexploités des Archives du Lot dont certains nous ont été présentés dès le début de ce colloque. Bien plus cependant que les jugements des déserteurs, ce sont les registres de correspondance du préfet avec le directeur général des revues, avec les ministres de lʼIntérieur et de la Police générale, mais aussi avec les pouvoirs locaux, qui nous renseignent le mieux.
4Le système de recrutement alors en vigueur découlait de la loi Jourdan-Delbrel du 19 fructidor an VI. On est passé alors de la réquisition, inventée au printemps 1792 par la Législative et de la levée en masse décidée par la Convention, à la conscription ou service universel de 20 à 25 ans. Chaque année on appelait par tirage au sort une partie du contingent de ceux qui atteignaient leurs 20 ans. Napoléon avait ainsi cinq classes normales sous les drapeaux. La France, alors le pays le plus peuplé de lʼEurope, une des conditions de ses succès, disposait dʼun système bien rodé… sauf que… il fallait compter avec les défections.
5Dans le Lot, pour les cinq années étudiées, on dispose de chiffres officiels en un tableau qui précise le contingent annuel à fournir, le nombre des incorporables après tirage au sort, celui des incorporés réellement. Vient ensuite le total des insoumis et déserteurs, le nombre de ceux qui ont été arrêtés ou qui ont rejoint volontairement leur unité et enfin celui de ceux quʼil reste à faire obéir1.
6Insoumissions et désertions culminent en ces années 1806 et 1807. Ainsi en 1806 pour 1170 incorporables, il y eut 224 insoumis et 282 déserteurs, soit 506 au total ; 150 furent repris, il en restait 356 dans la clandestinité. Une légère baisse en 1807 pour ces deux catégories, 391, baisse qui sʼaccentue en 1808, 115, et se confirme largement en 1809, avec seulement 36 réfractaires ou déserteurs. Ainsi, même sʼil y en a à nouveau 102 en 1810, le préfet du Lot pouvait se réjouir des résultats obtenus grâce à sa vigoureuse politique de répression. Mais avant de présenter les moyens et les péripéties de cette répression, il convient de mieux connaître les intéressés eux-mêmes : les insoumis et les déserteurs.
7Les insoumis et déserteurs sont gens de peu : domestiques qui se louaient à lʼannée, paysans sans terre et sans espoir dʼen acquérir, autrement dit, ceux qui nʼont rien ou presque rien à perdre si la rigueur des lois sʼabat sur eux. Sʼy ajoutent les fils, ou le fils unique des petits propriétaires, des veuves, dont le départ amènera une cruelle gêne. La pénurie de main dʼœuvre agricole, maintes fois déplorée par ces mêmes autorités qui la nourrissaient en écrémant la jeunesse lotoise, était un fléau des campagnes.
8Celles-ci sont appauvries par la ruine du commerce des vins, si prospère avant la Révolution, faute de débouchés vers Bordeaux dont la prospérité commerciale est tombée par suite du blocus continental. Cahors et les bourgs offrent peu de travail, faute de manufactures, et pourtant faire carrière dans lʼarmée ne séduit pas, en dépit de brillantes réussites, la majorité de ceux qui ont tiré un mauvais numéro. Cʼest que le conscrit nʼignore pas les médiocres conditions de la vie du soldat, le manque de souliers, de linge, la solde irrégulièrement payée, la perspective de servir jusquʼà quarante ans à des centaines de kilomètres de chez lui. Lʼabsence de congés aggravait le désarroi né de lʼarrachement du foyer, sans compter la peur de mourir au feu ou de finir estropié sur un lit dʼhôpital. Aussi la tentation dʼéchapper à tout cela pouvait devenir irrésistible. Et cela ne datait pas dʼhier !
9Cette forme de désobéissance sʼétait longtemps exercée sous lʼAncien Régime contre la milice, contre les classes de marine que les habitants de la Rivière, cʼest-à-dire de la vallée du Lot, devaient à la Royale. Certaines années un tiers à peine des inscrits arrivait à Rochefort. Cela continua lors des grandes levées de la Convention, du Directoire et du Consulat. Les rapports des préfets ne pouvaient, quoi quʼil leur en coûtât, masquer leur désarroi et leur impuissance avant, on lʼa vu, dʼobtenir de meilleurs résultats. Le 15 juin 1808, le préfet, E. Bailly, admet que le nombre de déserteurs est « déjà très considérable ».
10Cʼest que déserter nʼest réellement pas difficile. On constate le cas de déserteurs qui furent arrêtés quatre fois. Les conscrits devaient rejoindre le dépôt de Bayonne où se formaient les régiments qui, à partir de 1807, combattirent au Portugal et en Espagne, sous la conduite des officiers de recrutement pour la plupart, sous escorte de la gendarmerie ou isolément pour un très petit nombre de ceux qui avaient manqué le convoi. Un quart de lʼeffectif pouvait faire défaut à lʼarrivée, faute dʼencadrement suffisant. Quant aux insoumis, à la différence des déserteurs qui revenaient peu souvent dans leur lieu dʼorigine, ils se cachaient facilement dans ce Quercy où lʼhabitat dispersé, le relief mouvementé, lʼabsence de bonnes routes, rendaient la tâche des autorités difficile.
11Et plus encore, la faiblesse des effectifs de gendarmerie : 45 hommes à peine pour ce vaste département en mars 1810, presque tous employés pour le service de la correspondance et lʼescorte des fonds publics. Ainsi, à cette date, le sous-préfet de Figeac, J.-J. Lavernhe, ne dispose que de trois gendarmes pour rechercher les insoumis. La tâche est dʼailleurs dʼautant plus aléatoire que ces derniers bénéficiaient de réelles complicités : complicité passive de la population des campagnes dont ce même sous-préfet de Figeac déplorait « le caractère incivilisé », des maires qui ferment les yeux et tolèrent les conscrits dans leurs foyers, des propriétaires qui en employaient illégalement. Ainsi sʼexpliquent lʼampleur de la désobéissance, mais aussi la vigoureuse réaction des autorités.
12Il y eut par deux fois, en raison de lʼinsuffisance des moyens de coercition, recours à lʼamnistie qui permettait dʼéchapper à la rigueur de la loi à ceux qui étaient lassés de la vie clandestine : amnistie de deux mois par décret impérial du 20 juin 1807 dont bénéficièrent 41 conscrits sur 60 qui avaient déserté en route et se représentèrent librement à Cahors. Nouvelle amnistie le 25 mars 1810 pour les réfractaires de 1806, 1807, 1808, 1809, 1810, dont nous ignorons exactement les effets mais qui furent certainement limités.
13Une forte pression sʼexerça sur les maires. Certains furent suspendus, par exemple celui de Mechmont le 10 mai 1808, pour avoir favorisé la désobéissance de deux conscrits quʼil faisait travailler à la journée, ou encore celui de Saint-Jean-de-Laur, un mois avant, pour avoir soustrait son fils à ses obligations ou celui de Lacapelle-Cabanac coupable de faux. À Boissières, le fils du maire, Calvet, a déserté : le père est hors de soupçon, très peu instruit. Faut-il le destituer ? Il sera impossible de trouver un propriétaire honnête sachant signer son nom pour le remplacer, et ainsi dans beaucoup de communes. Le préfet distribua des gratifications aux gardes-champêtres, aux gardes forestiers, aux réservistes pour quʼils secondent les maires. Exceptionnellement, le préfet pouvait installer dans un canton un détachement militaire, « les garnisaires », à la charge de la population, pour aider à la traque des récalcitrants. À Lauzès, du 4 au 13 février 1811, furent ainsi repris 23 insoumis et 25 déserteurs.
14La sévérité des sanctions, à la demande de Paris, sʼaccrut au fil des années. Par exemple, François Poujadel, de Vayrac, écopa de 300 francs dʼamende et dʼun an de prison pour avoir gardé un réfractaire comme serviteur à gages. Beaucoup plus grave, le cas de François Lartet de la commune de Labarthe, arrondissement de Montauban, condamné à 8 ans de fers, à la flétrissure et à six heures dʼexposition sur la place publique, le 24 décembre 1807, pour avoir fourni, contre argent, de faux passeports à des conscrits pour les soustraire à leur destination.
15Quant aux intéressés eux-mêmes, leur peines, très sévères, les exposaient à 1500 francs dʼamende assortis dʼannées de travaux publics pour les déserteurs comme ce Pierre Conquet, dʼEsclauzels, canton de Saint-Géry, qui fut condamné à 5 ans au lieu de 3 car il avait emporté ses effets. Quant à ceux qui désertaient au combat, ils relevaient du conseil de guerre et de la peine de mort, comme ce Maratuech, déserteur du 16e de ligne exécuté à Barcelone au printemps 1808. Les insoumis étaient passibles de 500 francs dʼamende et les parents responsables sur leurs biens. Le préfet recommandait de donner beaucoup de publicité aux jugements prononcés : les maires devaient placarder la liste des condamnés quʼils recevaient par voie dʼaffiche. Pour lʼarrondissement de Cahors, le seul pour lequel nous disposons de listes, on relève 95 condamnations en 1807, 62 en 1809 et 46 en 1810 pour tous les réfractaires. Ces chiffres épousent bien la diminution de la désobéissance.
16En conclusion, on insistera sur lʼimpact détestable de la conscription, de plus en plus exigeante, et de son corollaire, lʼinsoumission, sur la société lotoise. Lʼéconomie rurale en fut affaiblie au point que plusieurs centaines de prisonniers espagnols durent être employés dans lʼagriculture.
17Bien plus graves, furent les poisons qui se répandirent dans le corps social : un climat de violences nourri par la brutalité des mesures répressives débouchait parfois sur une révolte populaire. Ainsi, à Fontanes, où les femmes du village ont lapidé les gendarmes, délivré leur prisonnier. Deux mois plus tard, en décembre 1806, trois dʼentre elles furent condamnées à 6 ans de fers et à 6 heures dʼexposition enchaînées sur la place publique2. Climat de jalousies qui rongeait les communautés villageoises : jalousie contre les jeunes séminaristes dispensés, contre les réformés, contre ceux qui avaient assez dʼargent pour se payer un remplaçant. Selon des contrats passés devant notaire, à Figeac, il en coûtait 2000 francs en 1807 pour se faire remplacer, payables en plusieurs fois, le solde au congé définitif du remplaçant. Si celui-ci désertait, la somme devait être remboursée avec les intérêts3…
18Climat de délations puisquʼune gratification récompensait le dénonciateur. Celui-ci pouvait être le suivant dʼun insoumis, sur la liste du tirage au sort et qui, selon la loi, devait partir à sa place. Des règlements de comptes entre familles ont pu ainsi sʼachever dans le sang : à Lacapelle-Marival, le père et le frère dʼun dénonciateur qui pensait ainsi éviter son départ, furent assassinés en 18104.
19Un climat de corruption, très pernicieux, toucha les maires qui devaient sʼaccommoder des rebelles sous peine de représailles et composer avec eux, les médecins dispensateurs de certificats dʼincapacité et de congés, les trafiquants dʼactes administratifs, fonctionnaires ou même gendarmes.
20Lʼinsoumission a aussi nourri dans les campagnes lotoises des troupes de vagabonds formées dʼinsoumis, de déserteurs locaux ou venus des départements voisins, population marginale, sans domicile et sans travail, prête à tout pour échapper à la loi ; et responsable dʼun climat dʼinsécurité endémique.
21On doit aussi élargir la perspective. La résistance à la conscription est celle qui oppose la société rurale à lʼÉtat moderne, centralisateur, bien plus bureaucratique quʼavant 1789. Justicier et percepteur dʼimpôt sous lʼAncien Régime, il était devenu conscripteur, créant une nouvelle servitude, celle de lʼimpôt du sang. Yves-Marie Bercé a bien montré les liens entre les révoltes anti-fiscales des siècles passés et le refus de servir lʼEmpereur.
22De plus cʼest tout le tissu social, formé de ces communautés villageoises qui dominaient en Quercy, qui a été ébranlé. Quʼelle soit enrôlée ou quʼelle refuse, toute une génération de jeunes hommes a dû abandonner sa vie traditionnelle. LʼEmpereur voyait dans lʼobligation militaire le ciment de lʼunité nationale. Sans doute, au combat, dans la fraternité des armes, ce sentiment national a pu se fortifier. Mais dans ce département loin de Paris et des champs de bataille européens, on paraît bien loin de « cet accord intime de lʼarmée et de la Nation » que célébrait le discours officiel.
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