Révoltes populaires au XVIIe siècle, le Quercy et les provinces de Guyenne
p. 173-190
Texte intégral
1La révolte des paysans du Quercy en 1624 inaugure un cycle de révoltes populaires, paysannes et urbaines, qui vont perturber durablement lʼordre social en France, au moins jusquʼà la fin de la Fronde en 1653. Trente ans de crise sociale profonde, contemporaine de la guerre de Trente ans, en lien avec cette crise internationale, mais dont les enjeux dépassent largement cette question. Car, dans le cadre de ce congrès consacré à la guerre, ces révoltes peuvent apparaître comme une forme de guerre sociale, sans doute peu meurtrière, mais qui met en question le devenir administratif de la société française : ses modes de régulation interne en ce moment historique du XVIIe siècle qui voit sʼinfléchir durablement les modalités de gestion qui lui sont appliquées dans le sens dʼune centralisation administrative que les siècles suivants vont encore accentuer, jusquʼaux lois de décentralisation de 1982.
2Cʼest pourquoi lʼobjet de la présente communication est double :
3Faire le point dans un premier temps sur cette révolte du Quercy, sur la longue durée des révoltes paysannes qui ont précédé la crise du XVIIe siècle, et sur les mouvements populaires que la France a connus de 1623 à 1653 et un peu au-delà.
4À partir de ce rapide historique, sʼinterroger sur le sens de ces révoltes, objet dʼhistoire des plus importants :
comment lʼhistoriographie a tʼelle abordé la question des mouvements populaires en France au XVIIe siècle ?
quʼont été en profondeur les mobiles des révoltés et lʼissue politico administrative de ce mouvement social dʼenvergure ?
Les croquants de Quercy et les cycles de révoltes populaires en France, fin du Moyen Âge-XVIIe siècle
La révolte du Quercy de 1624
5Cette révolte qui se déroule en mai-juin 1624 est la première dʼune série de révoltes paysannes et urbaines qui vont marquer, nous lʼavons dit, lʼhistoire de France depuis cette date jusquʼà la fin de la Fronde en 1653, avec un paroxysme dans les années 1636-1643, lors des grandes guerres paysannes de la Saintonge, de lʼAngoumois, du Poitou ou de la Normandie. Elle est, sur le plan historiographique sur lequel nous allons revenir, le premier de ces mouvements paysans analysés par Boris Porchnev dans le livre essentiel quʼil a publié en russe en 1948, Les soulèvements populaires en France de 1623 à 16481, livre fondamental qui révélait ainsi un pan dʼhistoire de France assez ignoré. Elle est un bon exemple des mouvements de ce temps par ses traits principaux ; et surtout ses raisons et ses objectifs vont nous situer immédiatement au cœur de la question sociale que la centralisation absolutiste a voulu régler alors au mieux de ses ambitions autoritaires et impérialistes.
6La source la plus importante et en même temps la plus politique, dans le sens de lʼapproche interprétative quʼon peut en faire, est formée par le récit que nous fournit le Mercure françois2 de 1624, chronique du temps créée à Paris au début du XVIIe siècle pour relater les principaux événements dʼordre interne ou de politique internationale qui concernent la France.
7Voici comment le Mercure françois définit le « prétexte » de la révolte :
Le Roy ayant créé des Eslections au pays du haut et bas Quercy, où auparavant on procédoit à lʼassiette des Tailles et département dʼicelles sur les paroisses de ladite Province par Assemblée des Estats du pays : Il y eut quelques esprits remuans qui firent passer secrettement des advis de Paroisse en Paroisse, & disoient que le Clergé, la Noblesse et le Tiers Estat tiendroient la main en faveur du peuple, si on vouloit prendre les armes, & sʼassembler pour abolir ces nouvelles Eslections, quʼon représentoit devoir estre la ruine du pays.
8La question posée, bien perçue par le rédacteur de la chronique, est dʼemblée celle du changement administratif que tente dʼimposer la volonté gouvernementale, et qui va réussir cette fois après quelques essais au préalable qui avaient été des échecs : changement dans la gestion locale de lʼimpôt, passage du régime de pays dʼÉtats à celui de pays dʼélection.
9Sur le plan des principes qui rendent compte de lʼenjeu de ce changement, rappelons tout dʼabord ce quʼétait le régime administratif des pays dʼÉtats. Les villageois quercynois du début du XVIIe siècle savaient ce quʼil signifiait, dʼoù leur réaction violente. Dans les pays dʼÉtats, en particulier ceux du Midi, de la Guyenne au Dauphiné, les assemblées dʼÉtats recevaient tous les ans ce quʼon appelait la mande des impôts directs, taille, taillon et « crues » ou augmentations diverses qui sʼy étaient peu à peu ajoutées au cours des siècles précédents, cʼest-à-dire le montant de la contribution qui devait être levée sur leur territoire de référence. Les commissions qui précisaient les sommes étaient établies en conseil du roi, signées de sa main et de celle dʼun secrétaire. Elles étaient accompagnées, toujours signées de la main du roi qui seul en principe pouvait lʼordonner, de la convocation des membres de lʼassemblée auxquels il était demandé de « bien vouloir accorder libéralement » le montant de lʼimpôt ; le vote était donc nécessaire, mais il y a bien longtemps au XVIIe siècle que ce vote, légal, était fictif, les États ne pouvant contester ni le principe de lʼimpôt ni son montant. Lʼintérêt pour lʼassemblée résidait dans la liberté dʼorganisation du prélèvement et du suivi de la levée : le rôle des trésoriers des États quʼils recrutaient librement pour assurer la levée, était des plus importants car ils étaient les banquiers de lʼassemblée, obligés dʼavancer les montants à payer à chaque quartier avant de pouvoir les prélever, susceptibles aussi pour cette raison de prêter les sommes dont les États avaient pris lʼhabitude, contrairement à la loi, dʼen différer le prélèvement à lʼoccasion du dérèglement lié aux guerres de religion dans leur dernière partie, après 1576. Jusquʼà cette dernière date en effet, le roi et lʼadministration financière du royaume trouvaient aussi de lʼintérêt à ces modalités de gestion du prélèvement, car ils étaient assurés, grâce à la puissance financière des trésoriers, dʼencaisser les versements aux dates prévues sans quʼil en coûte la nécessité dʼentretenir une administration lourde : une structure légère de receveurs des tailles et autres impôts, longtemps établie à Agen sʼagissant des États provinciaux de la province de Guyenne, suffisait à cet emploi puisque les trésoriers des États avaient obligation de leur porter les deniers du prélèvement.
10Le régime fiscal des pays dʼélections, qui concernait le reste du royaume, parfois même des pays dʼÉtats comme ceux de Bourgogne et de Normandie, reposait sur des principes différents. Le Conseil du roi établissait aussi pour ces provinces des commissions semblables à celles des pays dʼÉtats, mais la gestion de la levée en était faite par une administration dʼofficiers du roi, les élus, qui avaient acheté leurs offices et qui ne dépendaient donc pas dʼune représentation régionale dans leur action comme cʼétait le cas pour les trésoriers des États et leurs commis. Au début du XVIIe siècle, le gouvernement se mit à penser que la sécurité des rentrées fiscales serait mieux assurée par ce type de régime que par lʼancien mode appliqué dans les provinces méridionales. Il y trouva aussi lʼavantage de rentrées supplémentaires dʼargent par la vente des offices ; il faut ajouter enfin que ce temps est celui, bref, dʼun âge dʼor des offices et des officiers, au moment où ceux-ci obtiennent par lʼétablissement de la « paulette », la possibilité dʼune survivance de leur office dans les familles3.
11Il faut en effet tenir compte des dérives survenues dans la gestion fiscale pendant les guerres. En 1586, les officiers de finance du bureau de Guyenne accusent les assemblées de faire obstruction au prélèvement fiscal. Voici ce quʼils écrivent au roi :
… la plupart des scindics et gens des États sont coutumiers de donner empeschement en lʼimposition et levée des deniers portés par les commissions de sa majesté au-dessus des tailles, taillon et creue de trois souls mesme en Rouergue, Quercy, Rivière-Verdun, Cummenge et Armaignac tellement que nous estimons quʼil ne se lèvera pas de quoy acquitter les charges ordinaires et encore bien tard…
12Aussi, lorsque revint la paix sous Henri IV, des enquêtes furent menées sur le terrain par des commissaires nommés par le roi afin de donner ordre à ces abus qui sʼétaient traduits principalement par un endettement considérable, les États différant la levée espérant toujours obtenir par la suite un dégrèvement de la part des autorités monarchiques, ce que lʼadministration dʼHenri IV refusa. Et, pour éviter la prolongation de ces situations dont les officiers et le gouvernement pensaient que les États provinciaux étaient responsables, fut promulgué en 1603 un édit de création de huit élections en Guyenne, dont celle du Quercy à Cahors, après quʼen 1601, aient été révoqués par arrêt du Conseil « les collecteurs généraux des tailles institués par les députés des Estats en Quercy, Comminges, Rivière-Verdun, Armagnac, Condomois. »
13La monarchie ne revint pas sur la suppression des trésoriers en Guyenne quʼelle avait remplacés par des officiers royaux, nouvelle espèce de receveurs généraux qui avaient sans doute dû reprendre les anciens cadres de la levée hérités de la gestion des trésoriers. Mais après lʼassassinat dʼHenri IV en 1610, le gouvernement de la régente Marie de Médicis ne put résister aux pressions déjà formulées avant la mort du roi, que redoublèrent les assemblées dʼÉtats de Guyenne pour obtenir la suppression des élections crées en 1603. Ainsi, même si ce fut de mauvaise grâce comme en témoignent les énoncés des arrêts de suppression pris en 1611, le régime établi en 1603 fut aboli et la gestion du prélèvement fiscal retourna dans les attributions exclusives des États moyennant leur accord avec les nouveaux receveurs royaux.
14Ce ne fut quʼun répit. La mémoire administrative est coriace… Par ailleurs le gouvernement de Louis XIII engagé dans les guerres contre lʼautorité politique du parti protestant à partir de 1620 était sans cesse en quête dʼargent : la vente de nouveaux offices était un des expédients financiers largement utilisé de ce temps. Aussi, en 1622, un nouvel édit réaffirmant les récriminations de lʼadministration contre les pratiques fiscales abusives des Pays dʼÉtats4, rétablit les huit élections de 1603 auxquelles il en ajouta deux par réorganisation territoriale des anciennes circonscriptions : « … avons par cestuy nostre présent édit perpétuel et irrévocable restabli et restablissons en tant que besoing seroict, créé, érigé et establi, créons, érigeons et establissons de nouveau en chef et titre dʼoffice formé en chascune de nosd. receptes de Comdomois et Bazadois, Armaignac, Agenois, Les Lannes, Commenge, Rivière-Verdun, Quercy et Rouergue… ung siège dʼeslection sur le faict de nos aydes, tailles, taillon et autres deniers, comme aussi, … » une élection de Lomagne et une dʼAstarac.
15Le Roi était alors dans le Midi, occupé par le siège de Montauban et les « guerres de Rohan » dans son désir de couper court à la puissance politique des réformés. La création fut définitive, lʼenregistrement de lʼédit immédiat en cour des aides à Montpellier ainsi quʼau parlement de Toulouse qui avait été favorable à la cause des États, mais sans succès, du temps du premier établissement sous Henri IV. Les offices furent mis en vente dès 1623 et cʼest à cette date aussi que les nouvelles élections furent installées et prirent en charge les opérations de répartition et de levée de lʼimpôt.
16La perte de pouvoir des États provinciaux était réelle ; ils ne furent plus consultés sur les questions fiscales et « on » oublia vite de les convoquer. Des protestations furent émises mais sans aucun effet. En lʼétat actuel de nos connaissances, seul le Quercy en fit une raison de soulèvement. Le Mercure françois suggère un appui nobiliaire et clérical à la révolte : la chose nʼest pas impossible mais invérifiable.
17Quʼon ait alors redouté la « ruine du pays », cʼest assez probable sur le plan politique. Ce fut en tout cas le signe de lʼeffondrement des autonomies provinciales ; seuls les États de Languedoc, eux aussi menacés de remplacement par des élections en cette même année 1622 et plus encore en 1629 mais beaucoup plus puissants, réussiront à se maintenir avec leurs privilèges fiscaux de pays dʼÉtats contrôlant toutes les étapes de la gestion de la levée jusquʼen 17895.
18Voici maintenant comment le Mercure françois décrit la révolte, reprenant à son sujet lʼancien terme de croquants dont Yves-Marie Bercé a cherché à cerner lʼorigine incertaine mais qui fut en tout cas retenu par le rédacteur de la chronique pour qualifier les participants à ce type de révolte paysanne.
19Il la met tout dʼabord sous lʼautorité de deux chefs : Douat, présenté comme faiseur dʼhoroscope, « grand physionomiste et chiromancien » ; Barau, natif de Gramat, « élevé parmi la noblesse du pays et qui aurait porté les armes es derniers troubles au siège de Montauban ». Il décrit aussi les formes de la révolte : ce soulèvement de paysans eut lieu fin mai début juin 1624 : 8000 à 16000 hommes furent mobilisés selon le texte, « tant paysans que autres fainéants qui avoient esté congédiés des compagnies depuis la paix »« qui se firent appeler les nouveaux croquants ».
20Un minimum dʼorganisation avait été mis en place : lʼéquipement était fruste, « armés la plupart de faux emmanchées à rebours, de bastons à deux bouts et autres longs bois, quelques-uns avoient des mousquets et des piques, … dressés par compagnies et corps dʼarmée ». Ces paysans soulevés sʼétaient munis de vivres pour trois jours et avaient emporté de lʼargent pour éviter de « fouler » le pays si la campagne devait durer davantage.
21Leurs attaques se dirigèrent vers les domiciles des élus « où les pensant surprendre en personne pour en faire leur volonté et ne les trouvant point, ils abattirent leurs maisons jusques aux fondements, bruslèrent leurs meubles & mestairies, arrachèrent les vignes, piochèrent les prés et coupèrent les blés estant encore en fleur : enfin ils exercèrent tout ce qui se pouvait imaginer dʼindignité sur les biens de ces nouveaux eslus ». Ils manifestèrent aussi la volonté de rallier les villes de Cahors et de Figeac auxquelles ils délèguent des ambassades, mais ce fut sans succès, bien au contraire même puisque sʼenclencha à partir de là la répression.
22Le corps de ville de Cahors fit appel, selon la chronique, au maréchal de Thémines, gouverneur du Quercy. Le 7 juin 1624, à la tête dʼune petite troupe de fidèles vite recrutés, secondé par son gendre le vicomte dʼArpajon lui aussi accompagné de ses fidèles, « ledit sieur mareschal nʼayant quʼun baston à la main les feit charger avec si grande promptitude, quʼeux ayant prins lʼépouvente se laissoient tuer comme bestes sans se deffendre : Ce que voyant ledit sieur mareschal, il commanda quʼon nʼen tuast plus, mais quʼon eust à crier, Vie sauve, pourveu quʼon luy livrast les deux chefs Douat et Barau. En fin luy ayans esté menez prisonniers, il fit désarmer les restes de toute ceste croquanerie, quʼil renvoya en leurs maisons, avec injonction de sʼy rendre promptement, sur peine dʼestre pendus ».
23Le 8 juin fut fait à Figeac le procès des deux chefs livrés par les révoltés : Douat fut décapité et découpé en quartiers exposés aux quatre villes principales du Quercy ; Barau fut pendu le 18 juin à Gramat, sa ville natale.
24Cette révolte présente les principaux caractères des révoltes populaires :
un soulèvement armé de paysans, avec un armement modeste, sous des chefs issus de la société locale, utilisant les compétences de soldats démobilisés des guerres de religion ;
un objectif à court terme : empêcher lʼétablissement de lʼélection de Quercy en intimidant ou massacrant les acteurs immédiats du changement ;
la répression, ici rapide et locale, visant la défaite des croquants et leur démobilisation, des exécutions pour lʼexemple.
La longue histoire des jacqueries
25Les troubles quercynois de 1624 sʼinscrivent dans une longue tradition de mouvements paysans dénommés jacqueries depuis quʼen 1356-57 un certain Jacques Bonhomme souleva, dans le bassin parisien, des bandes nombreuses de ses congénères exaspérés par les exactions que subissaient les campagnes, à ce moment particulièrement difficile de la guerre de Cent ans – désastre de Poitiers. Froissart, le grand chroniqueur du temps, nʼeut que mépris pour ces rustauds que la noblesse réprima brutalement.
26Cette histoire violente de la paysannerie reprit en 1548 lors du soulèvement des « Pitauds » de Guyenne contre la volonté gouvernementale dʼétablir la gabelle en région bordelaise, région exempte dʼimpôt sur le sel. Henri II, roi fort autoritaire, fit réprimer la révolte mais donna raison cependant à ses sujets insurgés en abolissant définitivement lʼimpopulaire gabelle dans un pays où le sel pouvait parvenir librement en abondance.
27Ce fut à la fin des guerres de religion, nous lʼavons déjà mentionné, quʼapparut la qualification de croquants pour désigner vers 1594, les paysans révoltés du Périgord et du Limousin, dénonçant alors les exactions dont ils étaient victimes de la part dʼune soldatesque incontrôlée en cette période dʼeffondrement de lʼautorité de lʼÉtat : la paysannerie sʼest alors organisée dans bien des régions françaises pour sʼopposer, au besoin par les armes, aux divagations des bandes de lʼun et lʼautre parti qui tentaient de vivre en toute illégitimité sur le plat pays6.
28Mais cʼest sans doute au XVIIe siècle que les révoltes paysannes atteignirent leur ampleur géographique maximale. La carte jointe en annexe montre cette extension liée principalement au fait quʼil sʼagit de révoltes antifiscales au moment où lʼÉtat monarchique sʼefforce dʼaugmenter le prélèvement fiscal ; et il sʼen donne les moyens en renforçant et transformant les formes et les méthodes de lʼadministration dans le sens dʼune centralisation inconnue jusque-là dans le royaume : nous allons y revenir à propos de la signification à donner à ces mouvements nombreux et puissants. Contentons-nous pour lʼinstant de marquer les moments principaux de cette grande crise sociale, rurale et urbaine.
29Paysans et citadins subirent en effet lʼassaut dʼune fiscalité indirecte foisonnante sous lʼégide du cardinal de Richelieu et en raison des appétits hégémoniques du royaume sous son autorité et celle dʼun roi, Louis XIII, qui a faites siennes les ambitions du ministre. Les « aides », taxes sur des objets de consommation courante – tissus, boissons en particulier – voient leur taux augmenter : ceci suscite des révoltes à Amiens – les draps – en 1630 ainsi quʼà Dijon la même année – vins. Les révoltes dʼAgen et de Bordeaux en 1635 sont particulièrement violentes car elles sʼen prennent aux « traitants », ces agents du fisc en pleine expansion qui afferment la levée de ces impôts nouveaux ou augmentés.
30Ces mouvements urbains de Guyenne ont peut-être joué un rôle dans les explosions paysannes de 1636-37 : cʼest le temps des guerres paysannes qui secouent lʼAngoumois, la Saintonge, le Poitou, le Périgord7. Le gouvernement, confronté à une guerre difficile avec lʼEspagne, ne peut guère réprimer : il négocie les moyens de réaliser par des voies plus douces lʼobjectif financier qui demeure car il faut financer cette guerre.
31En revanche, cʼest la brutalité de la répression qui sʼexerce en Normandie en 1639 sous lʼégide du chancelier Séguier : il sʼest déplacé à Rouen en personne et les Nus-pieds, ces paysans misérables des bords de côte révoltés contre les exactions des traitants, en sont les victimes et plus encore les officiers du parlement de Rouen accusés dʼavoir toléré trop longtemps lʼinsoumission de la province8.
32Ces révoltes vont perdurer jusquʼau temps de la Fronde et se prolonger parfois au début du règne personnel de Louis XIV qui les fait réprimer brutalement en Gascogne en 1661-63 – révolte dʼAudijos – dans les Cévennes –, révolte du Roure en 1672 – et surtout en Bretagne en 1675 – révolte du papier timbré. Ainsi se clôt un cycle qui a duré plus dʼun demi siècle. On ne verra refleurir la contestation paysanne quʼavec la Grande Peur de 1789 et encore au XIXe siècle avec la guerre des Demoiselles en Ariège ou les soulèvements de 1848 contre les « quarante-cinq centimes ».
33À elle seule, une telle continuité dans le soulèvement de la part des paysans pouvait susciter une interrogation forte parmi les historiens du social. Mais, malgré quelques approches de détail relevées par Boris Porchnev, cʼest à cet auteur que lʼon doit la découverte au milieu du XXe siècle de ce que son rival Roland Mousnier va dénommer les « fureurs paysannes ».
Historiographie et analyse de ces mouvements
Querelle Porchnev-Mousnier
34Lʼhistorien soviétique Boris Porchnev publia en russe et à Moscou en 1948 un grand livre quʼil avait consacré à lʼétude des mouvements populaires en France avant la Fronde9. Son enquête procédait dʼune particularité de la destinée du fonds des archives du chancelier Séguier, chancelier de France de 1633 à 1672, finalement conservé aux archives de Leningrad longtemps après être tombé entre les mains dʼun collectionneur russe au XVIIIe siècle. Il fallut quelques années pour que ce travail soit connu en Occident, dans une traduction allemande dès 1954, et en France dans la traduction du SEVPEN de 1963. Cependant, ce nʼest quʼà lʼoccasion du XIIe Congrès international des sciences historiques10 tenu à Vienne en 1965 que les thèses de Porchnev suscitèrent un émoi certain et la réprobation sans appel de lʼun des maîtres de lʼhistoire française du XVIIe siècle, Roland Mousnier. Au-delà de quelques exagérations verbales dans la querelle sʼouvrait un vrai débat historiographique toujours intéressant même si aujourdʼhui dʼautres approches ont permis de dépasser les postulats idéologiques dʼorigine : il demeure incontestablement salutaire pour lʼhistorien de savoir « comment on écrit lʼhistoire », selon la belle formule de Paul Veyne qui est le titre de lʼun de ses ouvrages11 ; de savoir décrypter les arrière-plans idéologiques qui sous tendent la recherche, dʼen discerner les avantages et dʼen déterminer les limites. Boris Porchnev ne cachait pas dʼailleurs sa volonté de faire une histoire selon les critères marxistes de la lutte des classes. Sa démarche connaît de ce fait des orientations probablement critiquables, il nʼen reste pas moins un bon historien dont lʼouvrage se lit avec beaucoup dʼintérêt car il se fonde, en bonne méthode historique, sur la connaissance dʼarchives dont lʼhistoriographie française ne pouvait alors bénéficier et dont elle ne soupçonnait pas la richesse.
35Digne héritier de la pensée de Karl Marx, Boris Porchnev est doublement fasciné par son maître : la question fondamentale, à ses yeux dʼhistorien soviétique conscient de son rôle dans la constitution dʼune science historique vraie, est celle de la réussite de la Révolution française en 1789. Il pense avoir découvert dans les archives Séguier un fonds suffisamment diversifié pour lui permettre a contrario dʼexpliquer lʼéchec de la Fronde, cet événement annonciateur selon lui, des bouleversements que connaîtra la France beaucoup plus tard, mais sans résultat révolutionnaire à lʼépoque, alors quʼau même moment lʼAngleterre conduisait son roi Charles 1er à lʼéchafaud (1649). Le second objectif de notre auteur est de prouver lʼefficacité de la méthode dʼanalyse fondée sur la lutte des classes en matière historique et sociologique : ici encore, le dossier Séguier était de nature, par son ampleur et sa diversité, dʼen permettre une démonstration ; et, si critique il doit y avoir en fin de compte, ce nʼest pas en raison de la méthode elle-même qui va révéler son utilité mais à cause des a priori qui la fondent, comme on va le voir dans la suite du développement.
36Où voulait donc en venir Porchnev en appliquant à un dossier historique précis – les révoltes populaires en France au XVIIe siècle – la théorie marxiste dʼanalyse des sociétés ? Dans sa perspective dʼexpliquer le succès de la révolution bourgeoise en 1789, et a contrario lʼéchec de la Fronde, voici quels sont les points essentiels du schéma suivi :
lʼabsolutisme, en tant que système social global, aurait été le dernier avatar du féodalisme, un système socio-économique où la classe prépondérante est la vieille aristocratie agrarienne et militaire oppressive, nourrie essentiellement par une classe productive paysanne nombreuse, asservie à ce dessein ;
conformément au schéma marxiste dʼun État superstructure sociale, la monarchie absolue, superstructure politique, aurait eu la fonction, essentielle elle aussi, dʼassurer à lʼélite noble, par la coercition, son revenu et son maintien au sommet de la hiérarchie sociale ;
mais, troisième terme de la dialectique marxiste, de là serait née la contradiction fatale au système : la coercition exige des hommes et des moyens, dʼoù lʼappel ancien à la bourgeoisie, à ses compétences et à son argent (financiers et emprunts), en fin de compte lʼémergence dʼune classe susceptible de revendiquer à terme la position dʼélite : ce sera la Révolution française. Mais il y fallait la conscience de classe – entre autre manifestation théorique, Quʼest ce que le tiers état de lʼabbé Sieyès : cette condition nʼétait pas encore réalisée en 1648.
37Ce schéma interprétatif soulève évidemment beaucoup de critiques : elles ne sont pas lʼobjet de cette communication, il fallait cependant le préciser dans ces grandes lignes car cʼest lui qui fonde lʼanalyse que Boris Porchnev propose des révoltes populaires du XVIIe siècle.
38Voici donc maintenant, dans le détail, les éléments constitutifs de lʼinterprétation marxiste de ce pan dʼhistoire sociale particulièrement intéressant.
Conformément au schéma marxiste fondamental, les mouvements populaires du XVIIe siècle seraient le fruit de la misère résultant de lʼoppression de classe : ils prennent alors la forme de révoltes antifiscales en raison du tour de vis fiscal pratiqué par Richelieu.
Ces révoltes relèvent dʼune spontanéité violente, manifestation de lʼémotivité des populations victimes de lʼoppression : les textes eux-mêmes emploient en ce siècle le terme dʼ « émotion » populaire pour les caractériser.
Troisième trait selon Porchnev, ce serait lʼinorganisation des soulèvements, marqués par la faiblesse de lʼarmement, lʼinexpérience des chefs et des troupes, caractère évidemment dérivé du précédent : une action spontanée manquera toujours dʼorganisation.
Ces deux défauts proviennent du manque de conscience de classe des révoltés : cʼest la raison principale de leur échec et plus tard de celui de la Fronde. La lutte se définit seulement contre un abus concret immédiat et non contre les responsables politiques de lʼoppression.
De ce fait, ces mouvements sont généralement victimes dʼune récupération de leur violence par les groupes sociaux dominants qui vont les utiliser un temps en fonction de leurs intérêts de classe : il ne sʼagit alors que de soutien partiel et temporaire à la révolte, en raison et contre la hausse de la fiscalité royale qui risque de concurrencer la levée des revenus de la rente foncière, moyen essentiel de subsistance et de puissance sociale pour les riches, et ceux des marchands et artisans des villes lorsque augmente la fiscalité indirecte.
Cependant, survient dans des délais brefs, la répression fondée sur le front de classe reconstitué lorsque la révolte menace la propriété et le statut social : les massacres, les jugements et les exécutions exemplaires en sont la forme, lʼÉtat imposant en fin de compte sa volonté, principalement en matière fiscale.
39Roland Mousnier sʼest insurgé violemment contre ce schéma trop marqué pour lui par une idéologie révolutionnaire12.
Niant la spontanéité des soulèvements, il voit au contraire partout des mouvements inspirés par les élites, selon une explication relevant de la théorie du complot quʼil appuie principalement sur les relations dʼintendants au temps de Mazarin.
La raison fondamentale des révoltes selon lui, cʼest le refus dʼobéissance à lʼÉtat, le « péché originel », en particulier contre lʼimpôt quʼune historiographie traditionnelle a toujours jugé que les Français le considéraient contre nature, ces Français naturellement rebelles et frondeurs.
Par conséquent ces mouvements anti-absolutistes sont politiquement rétrogrades, donc voués à la répression qui se trouve ainsi justifiée sur le fond au nom du progrès que représente la monarchie absolue en termes dʼorganisation, de sécurité et dʼefficacité. La croissance de lʼÉtat centralisé aurait été ainsi, non seulement le moyen dʼune affirmation de son autorité à lʼintérieur des frontières et de lʼhégémonie du royaume en Europe, mais aussi la condition, dans le cadre national français, du progrès économique et social à venir. Au XVIIe siècle lʼÉtat est progressiste, les révoltes sont réactionnaires.
40Conclusion partielle : lʼidéologie sue par tous les pores de ces interprétations par trop théoriques autant dʼun côté que de lʼautre ; les traits en sont trop forcés pour pouvoir être acceptables sous une telle forme. Une constante cependant ressort de ces schémas : lʼincapacité populaire sur laquelle marxistes et libéraux se retrouvent dʼaccord pour expliquer en fin de compte lʼéchec de ces soulèvements, par manque de culture politique pour les tenants du marxisme, par manque de culture tout court pour les autres : peut-on en rester à une vision aussi négative des catégories populaires sur les plans culturel et politique ? La question fut heureusement posée rapidement et la connaissance que nous avons aujourdʼhui des comportements populaires dans lʼancien temps a permis de détruire cette vision offensante pour lui dʼun peuple qui ne serait pas un « animal politique ».
Les approches postérieures
41Cʼest à Robert Mandrou que lʼon doit lʼune des premières réflexions épistémologiques à propos des travaux de Boris Porchnev – et de ce fait la manifestation de beaucoup dʼintérêt à propos de la méthode marxiste suivie par leur auteur – au moment où lui-même, Robert Mandrou, lançait dans les années soixante du XXe siècle une forme dʼhistoire renouvelée, celle dite à lʼépoque des mentalités. Reprenant les analyses de Porchnev13, sensible à la qualité de la méthode mais aussi à ses limites, il sʼefforce de dépasser les éléments de querelle idéologique qui opposent Mousnier et Porchnev en déplaçant les interrogations sur le plan plus large de la culture, des comportements et de la psychologie des masses. Relisant les textes quʼavait utilisés lʼhistorien soviétique, il découvre aux mouvements populaires des fondements culturels plus divers que les seules oppositions de classes. Ainsi, pour lui, cʼest le sentiment dʼhumiliation que ressentent les populations qui suscite leur colère et les met en mouvement lorsque la monarchie prétend les pressurer : dans cette prise en compte des psychologies collectives il découvre des valeurs susceptibles de conduire à la révolte lorsque le gouvernement ignore ce que les peuples estimaient être le droit des gens, cʼest-à-dire, dans ce monde ancien, la dignité des sujets du roi, sujets libres, fondée sur lʼéquité, la justice, la liberté, le respect de la loi, le respect de la propriété auquel attente lourdement la pression fiscale, références aux valeurs fondamentales de la société ancienne. Robert Mandrou ouvre ainsi la voie vers la découverte par lʼhistoriographie des temps modernes dʼune véritable culture populaire trop longtemps occultée par la mise en scène des révolutions mentales – essentiellement la naissance de la science contemporaine – qui se sont succédé de lʼhumanisme aux Lumières.
42Dans le même temps, lʼanalyse dʼEmmanuel Le Roy Ladurie14 sur la révolte dʼAgen en 1635 mettait en évidence lʼenracinement de longue durée de lʼémotivité populaire : remontant jusquʼà lʼIliade et à la vengeance dʼAchille traînant le corps dʼHector autour des murs de Troie, il soulignait les formes immémoriales de la vengeance populaire, marquées au Moyen Âge et aux Temps modernes par des actes de justice populaire se substituant dans certaines occasions à la justice légale : le massacre des traitants à Agen en 1635 en est un exemple selon lui, lorsque la symbolique archaïque de la violence conduit le populaire de cette ville à la mutilation des corps de ses oppresseurs, que lʼon traîne aussi dans les rues avant de les donner aux chiens et de les jeter à la rivière. Les foules révoltées ne sont pas tortionnaires ; elles traînent dans les rues, face contre terre, les corps sans vie de ceux quʼelles considèrent comme des criminels puisquʼils nʼont pas respecté leurs droits et leur dignité.
43Cependant, lʼéclairage fondamental sur ces révoltes, leurs formes et leurs ambitions, provient des travaux dʼYves-Marie Bercé déjà cités. Sa thèse consacrée aux provinces dʼun grand Sud-Ouest, du Poitou aux Pyrénées, montre le support communautaire des révoltes sans lequel rien ne serait compréhensible : cʼest la puissance des communautés dʼhabitants, soudées autour de leurs assemblées générales, de leurs consuls et de leurs syndics, qui leur donne la capacité de sʼunir face à un danger perçu, en formant des syndicats autour dʼun objectif qui fait la force des révoltes. Il sʼagit bien là dʼactes politiques de grande envergure que les schémas traditionnels ont complètement ignorés : des régions étendues à plusieurs dizaines de villages étaient ainsi capables de se liguer sur un sujet précis, chaque village délégant aux assemblées générales du mouvement – qui répètent donc en plus large le modèle de base – des syndics avec des mandats précis, en particulier sur leurs objectifs et leur organisation. Les documents publiés par Yves-Marie Bercé illustrent le sens politique de ces paysans capables de théoriser leur action et dʼorganiser la « guerre paysanne » par la levée de troupes, leur entretien sur le terrain, la discipline à respecter et la nomination de chefs susceptibles de maîtriser lʼencadrement ainsi constitué. Le Mercure françois laisse soupçonner des formes dʼorganisation de cette nature, même sʼil nʼen donne pas les témoignages quʼYves-Marie Bercé révèle pour le Poitou, lʼAngoumois et la Saintonge en 1636 et le Périgord en 1637. Voici deux brefs extraits de délibérations dʼassemblées paysannes :
Anonyme, Récit de la révolte des paysans dʼAngoumois et de Saintonge, 1636
Protestant estre bons françois et vouloir mourir plus tôt que de vivre davantaige soubs la tyranie des Parisiens… qui les ont réduits au désespoir…
Avis des assemblées des communes… Périgord, 1637
Les Communautés assemblées protestèrent quʼils sont très humbles subjects et serviteurs du roy… .
Que leur soulèvement de la prise des armes quʼils ont faite pour la conservation de leur liberté et se rédimer des manifestes oppressions dont ils sont tous les jours travaillés, … attendu quʼil est certain que cela se fait au desceu du roy… .
Et afin que… il nʼy puisse arriver aucun désordre ni scandale…
… avons esleu un général avecq puissance absolue… avecq déffences… de nʼuser dʼaucune violence sur les biens et personnes…
Que si quelquʼune desdites communaultés est pleinement instruite de… personnes ennemyes de la liberté du peuple, … seront tenus de le déférer… . (au Conseil du Général)
44Des termes aussi politiques que ceux de tyrannie et surtout de liberté éclairent ces prises de position : les paysans soulevés savent ce quʼils veulent défendre, leur autonomie traditionnelle. Mais Boris Porchnev a raison de montrer les limites politiques de cette culture qui ne comprend pas dʼoù procèdent les décisions qui les oppressent : le roi, vénéré par ses sujets, nʼen est pas tenu pour responsable ; ainsi leur action prend pour cible les « personnes ennemyes de la liberté du peuple », les traitants principalement dont la gent prolifère avec les augmentations et créations dʼimpôts, et même les commissaires – les nouveaux intendants comme Fouquet pris à partie par lʼémeute à Valence (sur le Rhône) en 1645. Aussi, lʼune des conclusions fortes dʼYves-Marie Bercé, cʼest le constat de lʼéchec final de ces révoltes, malgré quelques succès momentanés contre des levées dʼimpôts qui sont suspendues, car en fin de compte, la politique fiscale du gouvernement va sʼappliquer.
Le fond du débat
45La question fondamentale apparaît alors comme étant celle des équilibres sociaux anciens et de la régulation sociale traditionnelle, car les principes en sont mis en question par le développement en nombre dʼagents de lʼadministration et la révolution centralisatrice qui se produit au XVIIe siècle. Des groupes sociaux vont en effet profiter de la mutation : nobles et bourgeois, acheteurs de nouveaux offices ou affermant les impôts de roi ; des hommes nouveaux, les commissaires, vont se hisser au premier rang dans la hiérarchie administrative alors que se manifestent les premières réticences de lʼélite parlementaire au moment de la Fronde. Ce qui est menacé au point de voir sʼamorcer sa décomposition, cʼest le caractère décentralisé de la société dʼordres. Dans lʼentre-deux guerres, un historien belge, Émile Lousse15, a proposé un intéressant schéma explicatif de lʼancienne société, plus durable dans les pays germaniques quʼen France et dans les pays latins : image dʼune société de corps, où la théorie du contrat, bien que circonscrite par le pouvoir de la monarchie dans des limites étroites, conserve une valeur forte, le gouvernement étant obligé dʼinformer, parfois de négocier avec les instances décentralisées les moyens de sa politique. Le rôle des États provinciaux est alors important comme intermédiaire entre lʼÉtat et les peuples dans la mobilisation des moyens dont le gouvernement a besoin dans ses ambitions politiques : on comprend ainsi lʼémotion des Quercynois devant la perte de pouvoir de leur assemblée représentative remplacée dans la gestion fiscale par un nouvel organisme. Le concept de liberté des peuples, affiché dans les revendications des paysans révoltés, avait du sens et justifiait lʼexigence du respect de la dignité dʼhommes libres, sujets loyaux dʼun prince dont ils ne contestent ni lʼautorité ni son droit absolu à définir une politique nationale, mais qui ne tolèrent pas les changements qui lʼexcluent de plus en plus dʼun dialogue que la monarchie de François Ier et dʼHenri II, pourtant très puissante comme lʼavait souligné Georges Pagès16, avait su conserver au moins dans les formes17, changements quʼils considèrent comme abusifs quand ils les pressurent trop fortement sur le plan fiscal.
46Le nouveau modèle dʼorganisation administrative qui se met en place au milieu du XVIIe siècle va ruiner en France les équilibres traditionnels. Quelles quʼen soient les raisons – ambitions hégémoniques exigeantes en moyens financiers, rationalisation de lʼadministration en ce siècle qui voit naître la science contemporaine… –, une mise en tutelle des corps et communautés est en acte définitivement sous la férule de Louis XIII et de Richelieu, consolidée après lʼintermède de la Fronde par lʼautoritarisme de Louis XIV, bien secondé en ce domaine par Colbert, lʼinitiateur de ces enquêtes systématiques dont lʼobjectif est de mieux connaître lʼintérieur du royaume. Apparaît alors, chacun le sait, un temps nouveau dans les rapports de lʼÉtat avec ses administrés, fondé sur la puissance dʼune administration centrale qui se veut absolue, donc sans contrôle dans la définition des orientations politiques de la nation ; secondée par une administration provinciale où sʼeffacent les grands qui constituaient le groupe des gouverneurs de province, remplacés dans lʼexercice de lʼautorité par les intendants, cʼest-à-dire des commissaires nommés et révoqués par les autorités centrales, dont lʼobjectif premier est lʼexécution, au besoin par la répression, des volontés gouvernementales. Une culture administrative largement renouvelée se dessine, dont les contours sont déjà révélés par les rapports que font ces premiers intendants de province du temps de Richelieu concernant les révoltes : en bons administrateurs qui sʼinforment, ils en connaissent les raisons – haine de la fiscalité, haine des traitants, soutien parfois de groupes mieux placés dans lʼéchelle sociale, le tout les conduisant à la prise dʼarmes et au refus de lʼimpôt – ils les comprennent souvent, mais au nom de lʼautorité absolue de lʼÉtat, ils ne les justifient jamais et les condamnent toujours avant de les réprimer – ou de composer avec les révoltés quand ils nʼont pas les moyens de la répression immédiate. Les textes publiés par Yves-Marie Bercé18 suent par tous leurs pores cet état dʼesprit qui nʼadmet pas la contestation des révoltés quels quʼils soient, et défend une vision très cohérente de la forme souhaitée pour lʼadministration des provinces.
47Les révoltes populaires comme celle du Quercy, survenue avant même la montée de la pression fiscale, se situent, on pouvait sʼen douter, dans ce véritable débat de société. Les paysans nʼont peut-être pas compris les mobiles profonds de cette transformation des relations entre lʼÉtat et les peuples, ils en ont perçu les lieux dʼapplication – fiscalité royale et modes de prélèvement – il faut leur reconnaître aussi la volonté politique de sʼopposer à ces évolutions, leur capacité à se mobiliser. Mais le rapport de forces leur était trop défavorable face à un appareil monarchique sûr de son droit à imposer les « nouvelletés », comme se plaisent à lʼécrire les insurgés ; qui ne doute pas non plus de sa légitimité à réaliser, même par la force répressive, son projet de mobilisation des potentialités du royaume au service de sa puissance et de sa grandeur ; qui, de ce fait, se trouve justifié jusque dans sa brutalité contre toutes les formes de contestation. Ces réalités, lʼancienne et la nouvelle, peuvent être représentées schématiquement dans les deux organigrammes joints à cette communication19 où lʼon voit comment la nouvelle administration a court-circuité, sauf lʼexception languedocienne, les instances intermédiaires entre le roi et ses sujets.
Conclusion
48Que retenir de la « productivité » historiographique de la polémique entre Boris Porchnev et Roland Mousnier ?
49Boris Porchnev a eu le mérite, certes, de révéler cette vague de troubles qui précèdent la Fronde. Il a surtout situé le débat sur le plan qui convenait, une vraie question de société. La dialectique marxiste conduit naturellement à ce type de débat : elle a permis de faire surgir dans la recherche de la compréhension des phénomènes, les antagonismes fondamentaux qui peuvent les éclairer. La théorie de la lutte des classes est un outil efficace pour lʼhistorien, mais il faut certainement dépasser le concept de « dernière instance économique » sensé justifier le sens marxiste de lʼhistoire. Les méthodes dʼanalyse globale aujourdʼhui utilisées dans le cadre de lʼapproche des sociétés actuelles ou anciennes – structuralisme, fonctionnalisme, systémique – permettent lʼélargissement dans lʼusage des paramètres explicatifs, vers la prise en compte de la complexité des cadres structurels, des logiques de fonctionnement, et en fin de compte des cultures qui sʼaffrontent dans la vie des sociétés. Il est évident quʼà cet égard les paysans ne manquent pas de références : ils se sont battus pour conserver une forme de société qui leur donnait une part de responsabilité dans la décision nationale collective, non pas en tant que décideurs, mais en tant quʼacteurs plus ou moins conscients sans doute, en tout cas participants dans les efforts que toute nation doit consentir lorsquʼelle veut assumer ses ambitions. On peut imaginer que les ambitions de la monarchie absolue triomphante ont paru à ses maîtres dʼœuvre incompatibles avec le maintien des formes anciennes de la mobilisation des forces dont le pays possédait le potentiel : dʼoù la concentration vers le sommet de la société, non pas du pôle décisionnel qui lui appartenait depuis très longtemps, mais de tous les éléments des réseaux qui, de Paris aux provinces, lui ont permis de réaliser cet objectif de puissance et de grandeur dont Louis XIV représente lʼapogée. La culture de la centralisation à la française sʼest définitivement mise en place au XVIIe siècle avec lʼidée que Roland Mousnier a mise au cœur de sa justification du sens quʼa pris alors selon lui lʼhistoire de France, celle de la possibilité du progrès sous toutes ses formes que seul un gouvernement fort était susceptible de mettre en œuvre.
50Beaucoup de ces paramètres échappaient évidemment à nos paysans révoltés, quercynois, périgourdins, normands… Leur opposition aux transformations qui touchent alors la société est, à mon sens, la preuve que cette culture du progrès qui justifie la centralisation est une nouveauté de ce temps et non pas, comme le voulait Roland Mousnier et le pense une longue tradition historiographique française, un paramètre quasiment éternel de la monarchie française qui nʼaurait eu que cette ambition depuis ses origines. Mais ceci est un autre débat…
51Les mouvements populaires du XVIIe siècle sont bien au cœur de lʼhistoire de France, et nos paysans, pas aussi naïfs quʼon le pense parfois, ont touché à leur manière – celle de la prise dʼarmes traditionnelle dans la culture politique du temps – le lieu administratif fondamental où se sont faites les transformations principales.
Annexe 1 – Cartographie des révoltes populaires en France au XVIIe siècle

Carte extraite de Boris Porchnev, Les soulèvements populaires en France de 1623 à 1648.
Annexe 2 – Rapports État société, premier absolutisme, XVIe siècle

Annexe 3 – Rapports État société, second absolutisme, à partir du milieu du XVIIe siècle

Notes de bas de page
1 Boris Porchnev, Les soulèvements populaires en France de 1623 à 1648, SEVPEN, 1963. Traduction française, sous lʼégide de Robert Mandrou, de lʼédition russe de 1948, confrontée par ses soins à lʼédition allemande de 1954.
2 Ancêtre des journaux, créé et édité à partir de1611 par des libraires, les frères Richer, sous forme de volume annuel, repris par Théophraste Renaudot en 1638 qui en interrompt la publication en 1644.
3 Voir à ce sujet les travaux de Roland Mousnier, La vénalité des offices sous Henri IV et Louis XIII, Paris, PUF, 2e édition, 1971. Lʼinstitution de la « paulette » en 1604, du nom du financier Paulet chargé dʼen assurer la gestion, donnait aux titulaires des offices royaux, la possibilité dʼassurer la survivance dans leur patrimoine de lʼoffice quʼils occupaient, moyennant versement annuel dʼune taxe, « lʼannuel », équivalent approximativement à 1/40e de la valeur vénale de lʼoffice.
4 Jʼai publié le texte intégral de cet édit dans le cadre de la publication de ma thèse, Décentralisation administrative dans lʼancienne France, autonomie commingeoise et pouvoir dʼÉtat, 1540-1630, Toulouse, Les Amis des Archives de la Haute-Garonne, 1992.
5 Les archives de la cour des aides de Montpellier conservent en parallèle aux édits concernant la Guyenne des projets similaires concernant la Bourgogne et le Languedoc, celui-ci menacé de la création de 15 élections. Mais il nʼy eut pas alors promulgation contrairement à ce qui se passa en 1629 où furent créées 22 élections en Languedoc en remplacement des 22 diocèses languedociens, assemblées secondaires qui, sous lʼégide des États généraux de la province et de leur trésorier, assuraient la répartition et la levée des impôts directs. Ce fut lʼorigine de la révolte du Languedoc entre 1629 et 1632, conclue cependant par négociation entre le roi, Richelieu et les États au terme de lʼédit de Béziers de 1632 qui supprimait les élections nouvellement créées et rétablissait la province dans lʼintégralité de ses privilèges fiscaux moyennant une très forte augmentation des impôts directs. Le pragmatisme de Richelieu avait sans doute eu raison des impératifs idéologiques défavorables aux États : on peut imaginer quʼil sʼagissait dʼintérêt réciproque bien pensé, la puissance financière du trésorier des États de Languedoc servant de caution dans beaucoup dʼemprunts de la monarchie, même à lʼétranger comme ce fut le cas sous Louis XIV.
6 Jʼai pu étudier en détail, grâce aux documents quʼils ont laissé – statuts, requêtes –, les associations de paysans commingeois dites « ligues campanères » – mouvement des sonneurs de cloches – constituées entre 1590 et 1595 en syndicats autorisés par les autorités – parlement de Toulouse, gouverneur de Guyenne – pour courir sus aux bandes en rupture de ban : il sʼagit alors de mouvements non révolutionnaires qui respectent toutes les autorités, y compris celles des seigneurs et du clergé en matière de prélèvements de droits qui leur sont dus. Mouvements intéressants pour la compréhension des révoltes du XVIIe siècle car ils montrent les aptitudes politiques des campagnards quand ils savent se fixer un objectif – ici la sécurité – et se donner les moyens de leur action : sʼinscrire dans la légalité pour avoir la possibilité de se constituer en groupes semi-militaires pour assurer le succès de leurs entreprises. Voir René Souriac, Décentralisation administrative, ouv. cité et Revue de Comminges et des Pyrénées centrales, t. 125, 1 et 2, 2009, où sont transcrits in extenso les principaux textes émanant des paysans campanères.
7 Voir dans Yves-Marie Bercé, Histoire des croquants. Étude des soulèvements populaires au XVIIe siècle dans le Sud-Ouest de la France, Genève, Droz, 1974, lʼanalyse détaillée quʼil propose de ces mouvements.
8 Voir Madeleine Foisil, La révolte des Nus-pieds et les révoltes normandes de 1639, Paris, PUF, 1970.
9 Boris Porchnev, Les soulèvements populaires en France de 1623 à 1648, ouv. cité.
10 Érik Molnar, « Les fondements économiques et sociaux de lʼabsolutisme », dans Douzième Congrès des Sciences historiques, Vienne, 1965. Il sʼagit dʼun rapport général qui faisait suite à dix ans de distance à celui quʼavaient écrit en 1955, lors du Dixième Congrès tenu à Rome, Roland Mousnier et Fritz Hartung, intitulé « Problèmes concernant la monarchie absolue ».
11 Paul Veyne, Comment on écrit lʼhistoire ?, Paris, Seuil, 1979.
12 Lʼapproche la meilleure à mon sens pour découvrir la pensée de Roland Mousnier sur les soulèvements populaires en France au XVIIe siècle est le recueil dʼarticles quʼil a écrits à des dates différentes, regroupés dans La plume, la faucille et le marteau, Paris, PUF, 1970.
13 Robert Mandrou, Classes et luttes de classes dans la société française au début du XVIIe siècle, 1965, et « Les révoltes populaires en France au XVIIe siècle », dans Revue historique, 1969, juillet-septembre.
14 Emmanuel Le Roy Ladurie, Les paysans de Languedoc, Paris, SEVPEN, 1966.
15 Émile Lousse, La société dʼAncien régime. Organisation et représentation corporatives, Louvain, Bibliothèque de lʼUniversité, 1943.
16 Georges Pagès, La monarchie dʼAncien Régime, Paris, Colin, 1932.
17 Voir à ce sujet ma thèse déjà citée, Décentralisation administrative…, où sont analysées les lettres de commission que la monarchie du XVIe siècle adressait aux contribuables lors de la mande des impôts : on y perçoit le souci de justification de la politique suivie, témoin la commission de 1557 établie quelques jours après le désastre de Saint-Quentin où Philippe II avait battu lʼarmée française et fait prisonnière une bonne partie de la haute aristocratie française, à commencer par le connétable, Anne de Montmorency. Le roi y exposait de façon pathétique la situation du royaume et implorait lʼaide de ses sujets pour la redresser. Et, en réponse à la « recherche des hommes et des armes » dans le royaume, jʼai pu découvrir des missives émanant des communautés dʼhabitants invoquant le Seigneur pour la victoire du roi et la réussite de ses entreprises.
18 Yves-Marie Bercé, Histoire des Croquants…, ouv. cité. Voir en particulier le tome 2 où sont transcrits ces documents de grande qualité.
19 Voir annexes 2 et 3.
Auteur
-
René Souriac
Professeur émérite des Universités (rene.souriacanadoo.fr).
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