Les communautés villageoises en France du Nord au Moyen Age
p. 29-53
Texte intégral
1Huit siècles tout juste après l’octroi de la charte de Beaumont en Argonne qui marqua toute l’émancipation paysanne dans l’est de notre pays et, au-delà, en terre allemande, quoi de plus naturel que de s’interroger sur la signification du mouvement d’émancipation paysanne du xiie et du xiiie siècle. Evidemment, pour ces temps, l’expression « France du Nord » ne brille pas par sa limpidité ; il faut trancher et, faute de pouvoir à l’orée du chemin en mesurer la longueur, user d’a priori ; j’entendrai donc par là la région picarde, wallone et lotharingienne, chevauchant sans crainte la « frontière » d’Empire, avalant au passage la plaine et les massifs de Champagne ; comme je souhaite rester en terre de langue romane, je ne me hasarderai pas en Flandre maritime, sauf à y faire quelque allusion ; non plus en Normandie dont la situation sociale, très originale, et l’économie très contrastée relèvent d’une autre analyse. En somme, il s’agit de ce que, faute de mieux, on peut appeler « le vieux pays franc ». Savoir si cette ample région a son originalité dans le domaine qui m’occupe est une interrogation pressante ; « faux problème » diront ceux qui, par cette commode esquive, renvoient dans le néant ce qu’ils ne peuvent trancher ; pourtant, c’est là la première, ou l’une des toutes premières régions productives d’hommes et de vivres au Moyen Age ; celle aussi où l’émancipation des individus, gens de la ville ou de la campagne, il n’importe, a le plus vite et le plus amplement atteint son développement ; celle où la tradition, rien moins que sûre d’ailleurs, place le « berceau » de la féodalité, ou du régime domanial, ou de bien autres choses. La langue, les usages, l’histoire même, et encore aujourd’hui, lui procurent un fond d’homogénéité sur lequel je veux m’appuyer.
2Dans leur ensemble, les faits dont j’ai à circonscrire l’« impact », comme disent les journalistes, sont connus ; il me faudra bien en suivre les étapes, en dégager les niveaux et je commencerai par là ; mais ce n’est pas le principal. Il faut, en effet, expliquer comment, pourquoi, cette région, en matière de franchises paysannes, ne connaît de concurrence que dans la lointaine Espagne ; puis prenant du recul, ou plutôt, pour être au fait de la Nouvelle Histoire, « en me plaçant sur la longue durée », il faudra chercher si ce mouvement, adapté ou non aux structures de la société du temps, a produit un effet, positif ou non, sur le sort des hommes.
3Avant d’entamer ma route, je rencontre un important bagage documentaire : dans l’ensemble, l’ancienneté des fonds ecclésiastiques est ici inférieure à ce qu’on trouverait plus au sud ; mais c’est sans importance pour mon propos, puisque le flot montant des documents, qui enfle à partir de 1120 ou 1150 partout, porte justement sous mes yeux et à sa date d’émergence le phénomène communautaire ; j’ai compté en Picardie près de 15 000 actes inclus dans les xiie et xiiie siècles, et il y en a au moins 10 % où les « hommes » apparaissent agissant ou subissant en groupe, et j’en ai présenté un choix de 200 touchant spécifiquement aux communautés ; ce que l’on a observé en Lorraine, au Hainaut, au Brabant permet d’y admettre de telles masses de données : actes d’avouerie, accords entre seigneurs, actes d’affranchissements, records ou rapports de coutumes, « paix », « lois », « assises », « keures » qui asseoient les droits villageois, communes ou fondations de ville-neuves, autant de textes où les hommes, personnellement ou par leurs mandataires, s’expriment et obtiennent. Et encore ne fais-je pas emploi de ce qu’un Lambert d’Ardres, un Lambert de Wattreloos, un Guibert de Nogent, ou les Gestes de tel et tel évêque nous disent sur les demandes ou nous décrivent des actions paysannes ; que dis-je ? Garin le Lorrain, Raoul de Cambrai, Adam de la Halle..., pour ne pas appeler à mon aide, parce que ce serait trop facile, Froissart ou Jean de Venette. L’inventaire n’est pas clos : je crois aux marques durables laissées par l’homme sur le sol d’aujourd’hui encore ; la carte, l’avion plus nettement encore, dessinent des parcellaires, des groupements de maisons dont la disposition, circulaire, orthogonale, tranche d’avec l’environnement : examinez ces cas, vous y rencontrerez presque sûrement des villages qu’on a dotés au Moyen Age de privilèges d’autogestion ; Adriaan Verhulst, Jeanine Soyer, Léopold Génicot l’ont dit avant moi ; et l’usage des mesures propres à une seigneurie ? et les toponymes ? et les vocables des paroisses ? l’inventaire s’allonge, on le voit. Mon travail en est bien facilité ; car cette richesse n’a laissé aucun historien des campagnes inattentif : la bibliographie du sujet est ample et fine, et depuis Augustin Thierry ; qu’il s’agisse d’études sur les « lois » de Prisches ou de Beaumont, sur les villages neufs du Brabant et d’ailleurs, sur les actes de franchise ou de coutumes, une large partie de la région a été étudiée, la Lorraine par Ch. Ed. Perrin, le Brabant par Steurs, le Hainaut par Sivery, le Namurois par Génicot, la Picardie par moi-même. Nous pouvons partir de bon pied. De si bon pied même qu’il m’est apparu inutile de noter à chaque détail la source où je m’abreuve : une liste finale permettra au lecteur de vérifier mes dires.
4Une précaution s’impose cependant avant toute chose. Quand peut-on dire qu’il y a « communauté » villageoise ? Qu’entend-on par là ? La congregatio hominum volontaire ou non constitue évidemment la pièce maîtresse de la construction ; mais sa mise en place dans la région qui m’occupe doit dater du xe siècle au plus tard ; ce que l’on sait, ici et surtout plus à l’est, grâce aux fouilles effectuées sur des sites d’habitat désertés, permet, en effet, d’admettre que le regroupement villageois est postérieur aux temps carolingiens ; il a accompagné la modification de la texture familiale et celle du régime d’exploitation du sol ; aucune communauté de type sédentaire ou si l’on veut « villageoise » n’est donc concevable avant ce « préalable ». Encore faut-il que le groupe perçoive les intérêts communs qui pourraient être les siens : préservation du patrimoine foncier, ce qui incline à attendre la mise en forme définitive du terroir, probablement guère avant les « réassiettes » territoriales dont tant de bulles pontificales pour cette région nous donnent des exemples ecclésiastiques, généralement inclus entre 1025 et 1100 ; mise en place de l’« éco-système » médiéval, cet équilibre entre la partie sauvage du finage laissée au bétail et celle que l’homme domine de ses labours, là encore un stade qu’on a du mal à croire antérieur à l’aube du xiie siècle. Ces préoccupations sont de nature sociale ou économique : elles ne supposent en rien une structure juridique particulière, à plus forte raison un statut des hommes : c’est là, je crois, que réside l’une des erreurs essentielles des historiens qui lient le mouvement dont je parle et celui qui anime les villes précisément avec cette dimension de droit. Non que ce dernier manque absolument : après tout, la diffusion de mêmes usages pénaux, ou de mêmes pratiques successorales ont pu ici ou là encourager le rapprochement des individus, créer des zones de franchises homogènes ; mais nous n’en avons guère de témoignages avant un temps plus avancé. J’attacherais volontiers, mais sans pouvoir cette fois encore fournir d’exemples sûrs, une égale importance à une identité de croyances du groupe : non de croyances proprement religieuses, en dépit de l’importance du réseau paroissial sur lequel je reviendrai évidemment, mais de croyances, disons « folkloriques » : je veux dire que partager les mêmes mythes qu’on répète de génération en génération assure un lien très fort : c’est une de ces communions « taisibles » qui ont parfois résisté à des siècles d’écrasement par une culture, chrétienne ou autre, uniformisatrice : comment ne pas croire à l’importance, pour prendre un exemple célèbre et malheureusement étranger à notre zone, de ces cultes aux limites de la magie et du paganisme comme celui du chien Guinefort dans lequel communie un groupe de villages bourguignons limitrophes, et eux seuls à l’origine ; quand les ethnologues pourront-ils nous fournir des données de cette nature dont les traces, hélas, s’amenuisent chaque jour dans nos mémoires ?
5Il faut à présent tenter de saisir les premières manifestations de ces rapprochements humains ; non pas les signes laissés par le nom, la forme, l’emplacement du village : personnellement, j’y attache une importance essentielle, mais ce n’est pas mon sujet. Cherchons plutôt les manifestations de volonté dont les textes aient consigné le souvenir. Il me semble que le grand mouvement révolutionnaire qui marque la phase 1020-1090 est à l’origine des premières manifestations communautaires, des premières prises de conscience de l’originalité du groupe paysan ; tous les faits y concourent : début d’une poussée d’hommes, d’une recherche de terres éloignées des anciens sites, mise en place d’une structure sociale contraignante, cette « seigneurie » que ne connaissaient pas les paysans d’autrefois. Je vois dans cette période où se heurtent les groupes sociaux, ceux qui deviendront les dominants et les dominés, deux séries de faits particulièrement bien marqués dans notre région : en premier lieu les troubles, qualifiés d’hérétiques, dont la Champagne, l’Orléanais, le Cambrésis, l’Artois ont été le théâtre vers 1020-1025 ; ce sont des paysans, souvent, pas toujours c’est vrai, qui prennent, illettrés, des positions que l’Eglise condamne au nom d’un dogme dont les coupables sont bien incapables de comprendre le sens puisqu’on nous dit qu’ils ne savent point le latin ; mais c’est la région d’Adalbéron de Laon, de Gérard de Cambrai, celle de la réforme de Gorze, des missions de Richard de Saint-Vanne : pas question de laisser croître cette ivraie ; on la brûle. On dira que ce sont là gestes d’individus isolés, d’illuminés ; soit ! mais qui ne sait qu’un illuminé, comme son nom l’indique, est le reflet excessif d’un rejet, ou d’une espérance. D’ailleurs, et la chose est plus probante encore, à Beauvais (1023), Audenarde et Laon (1030), Douai et Thérouanne (1036-1037) se tiennent les conciles « de paix » qui étendent au nord du royaume puis à la Lorraine les prescriptions établissant un ordre nouveau, une constitutio pacis que les paysans doivent respecter ; et lorsqu’en 1032 les Corbienses, à l’invitation de l’abbé, jurent la paix, qui n’y verrait, bon gré mal gré, un signe de prise de conscience commune. Je noterai ensuite que cette phase première où la paysannerie a, un temps, perçu son existence propre, est suivie, passée une phase de réflexion, de signes d’agitation cent ans après : troubles ruraux en Beauvaisis et Bray, en Amiénois, en Brabant, vers 1125-1130 ; est-ce pour cela que réapparaissent en masse les serments imposés aux hommes des villages ? mais cette fois, ce ne sont pas les hommes d’Eglise qui font jurer, ce sont les seigneurs, maîtres désormais du sort des hommes : le comte de Flandre en 1111, celui de Vermandois en 1135, de Champagne en 1140 ; et lorsqu’il faut faire déposer les armes aux paysans de Boves près d’Amiens, qu’on avait autorisé à les prendre vers 1146, il faut conjuguer les forces de l’évêque d’Amiens, du roi et du sire de Coucy.
6Je suis tenté d’accorder une place essentielle aussi dans ces premiers moments des communautés au problème des restitutions d’églises. On en a étudié les étapes et la signification pour le diocèse de Liège, pour la Picardie, la Lorraine ; elles ont débuté bien avant la « réforme grégorienne », dès 1010, avec une phase principale entre 1090 et 1120, et il n’en sera plus guère question après 1230 ; à ce moment, les proportions de restitutions atteignent, dans certaines régions particulièrement, vallées de l’Oise, de la Sambre, de l’Escaut, de la Meuse, jusqu’à 55 % des paroisses, étant entendu qu’une bonne moitié est passée aux mains des religieux, ce qui est tout aussi anticanonique et même plus dangereux pour le service divin que de les laisser aux mains laïques. Or, je pense que ces restitutions, quelles que soient leurs motivations ou leurs effets sur le plan spirituel, ont contribué à rassembler les fidèles autour du desservant, soudant davantage la communauté paroissiale dans la mesure où le curé, cessant d’être l’homme du seigneur — ce qui, on le sait, ne signifie en rien son incompétence ou ses mauvaises mœurs —, devient l’homme du village et renforce ce premier lieu naturel de rassemblement qu’est la paroisse.
7Toutefois, au-delà de ces premières étapes, qu’on jugera peut-être comme un hors-d’œuvre mais que je crois fondamentales, nous voici devant le bagage textuel enregistrant soit l’intervention des hommes dans une affaire les touchant tous, soit la concession d’avantages précis à leur groupe. Les actes débutent vers 1120-1125 en Champagne, en Amiénois et Artois, un peu plus tard vers le nord et l’est, et c’est sans doute à peu près le moment où a été délivrée la fameuse charte de Lorris dans le Gâtinais dont on n’a que la confirmation ultérieure ; le milieu du xiie siècle enregistre des progrès importants avec des textes célèbres et imités, à Prisches, à Oppy, à Liverdun, à Chaource par exemple, puis un peu plus tard avec la loi de Beaumont-en-Argonne ; cette période est en outre celle où la majeure partie des villes qui ont atteint un degré éminent d’émancipation obtiennent délivrance ou confirmation de leurs privilèges, et dans la mesure où ces textes ont été repris au plat pays, nous voici donc armés pour attaquer la phase essentielle, celle qui va de 1190 à 1230-1240, un peu plus tôt vers la côte de la Manche qu’en Champagne (Thibaud IV est surtout généreux vers 1230), vers le Hainaut que le Cambrésis (où le foisonnement encadre assez bien l’année 1240) ; suit une phase de relatif déclin jusque vers 1270, vers l’est parfois le début du xive siècle ; puis le mouvement est arrêté et il faudra en reparler. Au total, si l’on considère, dans les régions où une telle comptabilité a été tentée, les villages pourvus d’un texte qui enregistre soit son accession à l’autogestion, soit plus simplement témoigne de son homogénéité dans un procès ou une requête, on peut avancer, avant 1300, les chiffres de plus de 200 en Picardie au sens large que je donne à ce mot, 140 à 150 en Condroz et Luxembourg, 300 et plus en Lorraine, une cinquantaine en Hainaut, un chiffre bas au Brabant ; une estimation forcément des plus grossières fournirait donc, Champagne exclue et sur environ 3 000 communes, un total de 600 à 700 villages touchés par la documentation, un sur cinq. Ce chiffre doit être considéré comme très fort, d’abord parce qu’il faut tenir compte des lacunes inévitables de la documentation, et ensuite parce que cette proportion est, je crois, la plus élevée qu’on puisse trouver dans l’Europe du temps, ce qui suffirait à s’interroger sur l’existence d’un « modèle », comme aiment à dire les économistes, de campagne « franque » dans la zone en question.
8Malheureusement, il faut assez vite déchanter ; car au report sur une carte, là où cela se peut du moins, des implantations par phases successives de ces points affranchis, les oppositions de rythme et de niveau éclatent aux yeux. Naturellement, la documentation porte sa part de responsabilité : que nous n’ayons guère d’exemple en Boulonnais, en Santerre, dans les Ardennes, ne serait-ce pas simplement parce que les monastères, nos archives du temps, y sont moins densément implantés ou bien que leurs actes ont sombré au cours des siècles ; argument non négligeable. Mais ailleurs même les constatations restent troublantes : sur la Picardie, où j’ai spécialement suivi le développement du mouvement, je le vois précoce mais vite limité dans le temps et l’ampleur autour d’Amiens ; mais après 1180-1190, il se déplace vers la côte, anime brusquement tout le Ponthieu, puis s’arrête vers 1210-1220 ; alors s’allume le foyer du Cambrésis et de la Thiérache, après 1225 et jusqu’au-delà du milieu de siècle. Pourquoi ces différences ? problèmes de développement économique décalé ? attitudes diverses des pouvoirs locaux ? « décloisonnement » inégal lors de l’essor du xiiie siècle ? aucune de ces hypothèses ne peut être écartée pour le moment. Qu’il suffise d’y voir la disparité, et donc sans doute l’inexistence d’un « modèle ».
9D’ailleurs, et pour en finir, c’est bien pis si l’on scrute les strates de franchises obtenues ; et je crois en déceler au moins quatre très caractérisées : en haut les « communes » (36 en Picardie), qui ont toujours un acte écrit à la base de leurs droits, bien que parfois postérieur aux premiers signes d’affranchissement qu’on peut relever ; ce texte est souvent, pas toujours, copié mot à mot sur une charte communale urbaine proche, ce qui fait problème on s’en doute ; ces villages sont désormais des « villes de bourgeoisie», avec un sceau, une muraille ou à tout le moins une palissade forte et fossé, un lieu de sûreté que gardent les « bourgeois » ; les habitants sont « jurés » car il s’agit, comme en ville, d’une conjuratio hominum ; les droits concédés vont souvent jusqu’à la pleine justice, la levée de milices, la maison de ville à défaut du beffroi ; je pense même que ces privilèges, apparemment exorbitants pour de modestes villages d’une centaine d’âmes comme Ergnies, Hiermont, Vieslies, Visme, Saint-Josse, Fillièvres pour prendre des cas picards particulièrement obscurs, ont entraîné une réorganisation complète du terroir et même de l’implantation des maisons au village : c’est là sans doute que se marque le mieux la très profonde influence de ces émancipations sur la vie quotidienne. En dessous, en nombre à peu près égal (32 en Picardie), mais localisés plutôt vers l’est de notre zone, les villages à « charte-loi » ou à « assise », où brillent les émules de Prisches, mais autour de Cambrai des paquets de villages aux textes originaux ; car ici aussi, c’est le texte qui fonde l’originalité ; des « bourgeois » encore, une palissade, des tours de guet, une « banlieue » très minutieusement circonscrite et jalonnée de croix pour marquer la « paix » et son territoire ; et naturellement, des éléments d’autogestion locale ; toutefois, l’existence d’un sceau, et à plus forte raison d’une force armée propre n’est pas assurée ; souvent ici, le seigneur continue à résider dans son fort, voire à désigner le maire ; en tout cas, il se réserve les cas de justice de sang. Descendons encore un échelon que brouille déjà à nos yeux l’absence de précision, parce qu’il n’y a pas toujours été établi un acte, sauf pour les villages neufs du type Beaumont : ce sont les villages d’échevinage ; on y trouve en effet maire et échevins, plus ou moins l’émanation des puissances locales, le maître ou les riches, mais c’est là aussi un trait de ville ; en revanche, tout un petit personnel villageois grouille autour de cette équipe dirigeante, messiers, comptables, sergents ; les franchises sont sans doute, sinon révisées régulièrement, du moins font l’objet de ces « rapports de droits » ou de ces « records de coutumes » comme disent Perrin et Verriest qui mettent en présence, en affrontement, les deux parties prenantes, le seigneur et les hommes ; c’est d’ailleurs ce qui empêche d’avoir une vue très claire du niveau d’autogestion atteint, parce qu’il s’agit d’un règlement « coutumier » donc, en principe, sujet à se modeler au cours des temps ; ce qui m’y semble le plus net, c’est le modeste niveau des privilèges de justice : la cognitio fundi, la justice foncière, mais, en matière pénale, guère que les cas médiocres, ce qu’on appellera bientôt la basse et la moyenne justice, jusqu’à 7 sous d’amende par exemple. Combien sont ces villages ? j’en ai trouvé une grosse quarantaine en Picardie, Sivery une trentaine au Hainaut sud, Perrin également en Lorraine ; mais je grossirais volontiers ce chiffre, réduit par le mutisme des sources. Enfin, et au dernier niveau, les villages de franchises, où au hasard d’un acte on rencontre une communauté réclamant et obtenant la fixation d’une taille, la confirmation d’usages en forêt, désignant ou accusant un maire, parfois, comme au Namurois, exerçant leurs prétentions comme « jurés » : mais pas d’acte conservé, pas de justice déléguée ; probablement comme en zone wallone des assemblées populaires, les dinge, mais que dirige, que surveille le maître ; après tout, bien des villages neufs de Champagne ne sont pas à un niveau plus élevé autour de Vitry ou de Vertus. Impossible de fixer un chiffre : parfois, la documentation signale des paquets de villages qui ont ces avantages, mitoyens, tous dépendant d’un même seigneur, le chapitre de Saint-Quentin ou le sire de Daours : mais à côté d’eux des taches blanches, est-ce croyable ? non, c’est encore une surprise de la documentation ; mais dans ce cas, il devient hors de portée de faire une estimation en nombre.
10Ajoutées aux disparités géographiques, ces inégalités de niveau excluent l’idée de la moindre uniformité dans la zone considérée ; décidément, il faut renoncer à l’idée d’une région privilégiée, d’un « berceau de la liberté paysanne ». Pour tout médiéviste, une telle mosaïque n’est guère une surprise ; mais comme il doit bien remarquer sous le voile des mots la vigueur commune des efforts, il se tourne alors vers une recherche des causes.
11C’est une des originalités de la recherche médiévale, l’une de ses contraintes aussi, de mener l’historien sans cesse de l’observation des données vers celle des motifs ; sans que chacun de ces termes satisfasse toujours sa curiosité ; on va le voir à l’instant. L’émancipation villageoise dans la France du Nord, ou ailleurs peut-être, est bien évidemment liée à l’essor économique, à l’équipement meilleur des paysans, aux piécettes qui passent entre leurs mains, à la conquête de terres neuves, au besoin que l’on a d’eux. Ces observations datent d’un siècle, et forment un confortable matelas de certitudes pour qui n’est pas amené à creuser au-delà et à s’interroger sur les zones d’ombre et de lumière dans un univers en principe animé au même moment des mêmes mouvements. On s’est longtemps satisfait — on se satisfait encore aveuglément ici et là — d’une explication qui date de Pirenne, puis de Petit-Dutaillis, pour ne pas rappeler Luchaire ou Benjamin Guérard ; c’est très simple : les villages ont imité les villes ; l’« esprit communal » (qu’on se garde d’ailleurs d’approfondir) a déteint sur le plat pays ; là où les villes ont atteint un haut niveau d’autogestion (pourquoi là d’ailleurs ?) la campagne a suivi, et l’argument péremptoire, et au premier regard très fort, est asséné à qui doute : les chartes communales ont été copiées à la campagne. Je rejette avec la plus grande fermeté cette vision archaïque, bourgeoise, et de surcroît contredite par les dates et les faits : tout d’abord l’imitation des chartes communales est une exception et, en outre, concerne précisément des régions où l’émancipation urbaine, importante certes, n’est pas foudroyante, par exemple le Ponthieu ou le Cambrésis en Picardie ; en outre, certains traits essentiels des communautés villageoises, l’échevinage rural par exemple, est décelé en campagne dès le milieu du xiie siècle bien avant qu’on ne le voit éclore, et d’ailleurs sous une autre forme, en ville ; de surcroît, il y a un vide frappant de chartes-lois pour les villages autour des villes émancipées : on a étudié par exemple la ponction d’hommes, de biens, d’argent effectuée par des villes comme Arras, Amiens, Metz autour d’elles ; elles y ont tué toute initiative paysanne ; il n’y a pas de franchises villageoises avant plusieurs lieues au-delà ; curieuse manière d’exercer son influence ! Enfin, mais ceci suffirait à régler le problème, le mouvement urbain est « insurrectionnel », même s’il est pacifique, parce qu’il prend naissance et force en dehors des cadres de la société dominante et contre elle ; voit-on cela à la campagne ? non pas ; c’est une évolution lente, négociée, relevant du cadre seigneurial, sans rupture avec le statut antérieur, qui se maintient à l’intérieur de la société de tradition. Pour moi, mais serai-je entendu ? la question ne souffre pas discussion ; et puis, verrait-on un homme, celui de la ville au xie siècle, convaincre les neuf autres dont il dépend en tout ? vue de l’esprit, héritage de l’hypertrophie de l’historiographie urbaine, dont nous avons tant de peine à nous dégager.
12Cette question préalable écartée, que voyons-nous à la base de ces communautés ? Des hommes d’abord. Des hommes en nombre ; car le lien avec les régions d’essor démographique intense n’est pas niable ; il faut qu’une pression ait pu s’exercer sur le maître des lieux, une montée en masse jusqu’à la porte du manoir ou du château, un refus peut-être d’obéir aux réquisitions seigneuriales et que ne pouvait songer à briser une poignée d’hommes d’armes. Ce premier trait contraint à poser une question essentielle : les franchises sont-elles destinées à attirer des hommes nouveaux sur des terres nouvelles ? Sont-elles un aspect des créations de villes neuves ? Une fois pesés les cas divergents qui s’offrent à nous, je crois qu’il faut répondre par la négative. Certes, les signes inverses abondent ; la charte de Beaumont (1182), son extension ample et puissante en Argonne, le long de la Marne, des régions de Rethel ou de Chiny, en Lorraine un peu plus tard, vers 1263-1265, a bien pour objet, et ne s’en cache pas, de faire mettre en état des sols délaissés ; la toponymie concourt à nous offrir des preuves de baptême (ou de rebaptême ?) de villages nouveaux sous cette loi ; on a d’ailleurs commencé plus tôt encore en Champagne méridionale, dès 1126 à La Neuville-lès-Rouffly, et aussi au Brabant, à Mont Saint-Guibert, Jodoigne, Hannut, Genape, etc., et même au début du xiiie siècle en Picardie, soit au nord d’Amiens, soit autour de Cambrai : dans ces villages, les textes rédigés ne prévoient aucun délai avant d’admettre un homme d’ailleurs. Mais à y regarder de plus près, par exemple dans toute la zone où la charte de Prisches a été suivie, plus à l’ouest aussi, les villages qui paraissent accueillir libéralement les foranei sont des villages au nom ancien : ce qu’ils souhaitent, c’est voir gonfler le chiffre de leurs habitants, ce n’est pas créer de nouveaux lieux de travail ; mieux encore : aucun avantage particulier n’est consenti au nouveau venu, il n’aura que ceux du commun. Mais en outre, dans une notable partie de la région, par exemple au Ponthieu, en Champagne moyenne, en Lorraine, on impose, à ceux qui arrivent d’ailleurs, un délai d’un an et un jour pour être admis, ce délai à l’occasion duquel un ancien maître pourra venir récupérer son homme pour peu qu’il ait été son serf ; sur le littoral, le comte de Ponthieu interdit même formellement que ces étrangers soient reçus dans les villages affranchis ; ailleurs, après 1210-1230, des corvées supplémentaires sont imposées aux étrangers qui veulent s’installer ; en 1248, en Champagne, les traités conclus entre seigneurs voisins sur le droit de course réciproque à la recherche d’hommes en fuite prévoient bien le droit de les aller reprendre ailleurs. Bref, si les vieux villages accueillent de plus ou moins bon gré le gonflement du nombre de leurs hommes, c’est plus pour renforcer leur poids qu’en prévision d’une colonisation. Ne généralisons pas le cas de Beaumont : je serais tenté de penser que son éclatant succès vient justement de la rareté des privilèges de cette sorte.
13Une autre face « humaine » du problème reste peu discernable, faute de témoignages sérieux à son propos ; ces hommes qui obtiennent des droits ou qui sont reçus ici ou là pour en jouir, proviendraient-ils d’une zone où se manifesterait plus qu’ailleurs un appétit de liberté, un esprit d’émancipation individuelle, une mentalité associative qui trouverait là, comme en ville au même moment, une occasion de s’assouvir. Question à peu près insoluble pour les temps anciens où éclate le mouvement. Evidemment, et aujourd’hui encore, les paysans de Picardie, du pays wallon ou de Lorraine ne passent pas pour de doux agneaux ; ils ont, comme l’on dit, « la tête près du bonnet » ; pourtant, il n’y a guère de signes d’agressivité entre eux et leurs maîtres, avant le xive siècle du moins ; sont-ils belliqueux ? On le croirait au travers de divers épisodes et j’ai par exemple cité ceux de 1146 près d’Amiens ; plus tard les milices, urbaines du moins, feront merveille au combat, et pas seulement à Bouvines ; l’irrespect, vers l’ouest surtout, est aussi un trait mental connu : il explique de nombreux incidents, urbains eux aussi, des mascarades antireligieuses qui vaudront à Hesdin ou à Saint-Riquier de se voir dépouillés par le roi de leurs franchises en 1179 ou en 1238. Mais tout de même, on ne peut se fonder sur ce faible trait de mœurs, d’autant qu’on l’étendrait difficilement à la Champagne par exemple, et qu’inversement, d’autres régions du royaume ne le céderaient en rien sur ce plan aux « mauvaises têtes » du Nord et qui n’ont pas connu ce mouvement d’affranchissement. Je croirais plus volontiers à un attrait pour l’association, dont les tentatives de groupements de lois villageoises au Marquenterre ou autour de Laon — et dont je reparlerai plus loin — sont des signes d’autant plus frappants qu’on n’en connaît pas d’autres dans le royaume. Il faut, en effet, écarter un souci de mise en forme des droits de chacun, qui témoignerait d’un esprit procédurier, source de rédaction d’actes dont on ne ressent pas ailleurs le besoin ; chicaniers, ces hommes le sont, mais pas plus que leurs voisins normands ; et à regarder l’histoire de la rédaction des coutumes, on constate vite qu’on a rédigé plus vite au sud de la Seine qu’au nord : là, il nous faut attendre les Usages d’Amiens de 1249, les livres de Pierre de Fontaines de 1254, Beaumanoir après 1275 comme pour le très ancien coutumier de Champagne ou le Livre Roisin de 1300 ; c’est très tard, beaucoup plus tard que le mouvement d’émancipation ; et même l’emploi de la langue vulgaire, qu’on juge souvent comme un témoignage d’une certaine prise de conscience locale de son originalité, ne brille pas par la précocité de son apparition dans les textes, à l’exception de la Flandre peut-être (vers 1197) ; ailleurs, on attend 1215 ou même 1240. Décidément, le lien avec la mentalité paysanne, vaste champ de recherche, reste probable, comme une toile de fond qui servirait à détacher les épisodes de détail, mais il ne peut suffire à expliquer le mouvement.
14Il faut donc se tourner vers d’autres chemins plus dégagés et plus sûrs ; les structures sociales m’apparaissent comme déjà bien plus déterminantes ; si j’employai un jargon administratif ou sociologique à la mode, je dirais que les « structures d’accueil » capables de recevoir et de féconder ces tendances humaines semblent un élément très fort et très efficace. Deux de ces cadres de vie nouvelle ont joué un rôle essentiel. J’ai effleuré le premier tout à l’heure dans un survol des étapes successives de l’affranchissement : la mise en place d’un réseau paroissial ferme qu’accompagnent des restitutions d’églises privées et les institutions « de paix » ont évidemment procuré aux hommes le premier et le plus sûr cadre de regroupement, celui qu’ils rencontrent en se sentant les hommes d’un même saint patron, les hommes d’une « paix » que concrétisent un serment commun et des croix sur le sol. Je n’ai pas trouvé dans cette région, contrairement à ce qui a été observé dans l’ouest de la France, ce signe essentiel qu’est la substitution du mot parrochia au mot villa après 1060 ou 1070 pour désigner l’agglomération ; en revanche, les interventions du groupe des hommes agissant en tant que fidèles sont précoces, nombreuses et précises ; on les consulte lorsqu’il s’agit de fortifier un clocher, d’ouvrir un aître nouveau ; on nous parle dès 1150 à Honnecourt, 1162 à Oppy de la pax rusticorum pour désigner le groupe entier ; la loi de Prisches de 1158 détermine les zones d’extension des franchises infra terminos pacis ; et plus tard encore, en Thiérache, après 1245, c’est le terme de « loi de paix » qui désignera les actes de franchise ; tout le long de la Sambre d’ailleurs, de 1198 à 1233, se multiplient les textes témoignant de l’intérêt des paysans pour la gestion de la dos de l’église locale ; et on n’a pas de peine à penser que les dispositions adoptées au concile du Latran en 1214 et 1215 sur l’appartenance exclusive du fidèle au curé de sa paroisse n’a pu que renforcer ce lien. Je crois utile une recherche qui s’interrogerait, à cet égard, sur l’ancienneté des patronages ou, si l’on veut, des vocables des paroisses ; j’ai été frappé qu’en Picardie, des groupes compacts de villages, parfois une douzaine au Santerre ou au Ponthieu, et limitrophes aient reçu le même patron, saint Martin, saint Firmin ou un autre ; n’y a-t-il pas là l’esquisse d’association de dévotion, base d’une association de libertés ? J’en serais plus convaincu encore si je pouvais ici y joindre les traces des confréries campagnardes ; mais à l’exception des zones wallones où l’on voit même les confrères concourir à la désignation du curé, je n’ai pas relevé au moment de l’éclosion des franchises les éléments de confréries capables d’intervenir dans le regroupement des hommes.
15L’histoire de la famille me paraît offrir un autre plan d’observation, une autre structure d’accueil ; on sait sa difficulté, particulièrement lorsqu’il faut bien se décider à quitter les groupes aristocratiques pour tout le reste. Je n’ai ni l’intention, ni d’ailleurs la place ici d’exposer ce que l’on peut savoir, j’allais dire deviner, de cette évolution au xiie siècle ; j’ai tenté, pour la Picardie, de cerner quelques-uns des traits de l’évolution : pour essentiels qu’ils m’apparaissent dans l’histoire du groupe humain, je ne puis en tirer pour mes explications qu’une seule remarque, mais à mes yeux, essentielle ; au nord de la Seine, le xiie siècle est marqué, plus vite et plus complètement qu’ailleurs, par un éclatement des structures familiales larges ; le mouvement a été noté même pour le secteur aristocratique de la société ; le recul de la laudatio parentum dans les actes de la pratique immobilière, ceux qui touchent les franges supérieures de la société paysanne en tout cas, est net, sinon régulier. De cette constatation peu discutable, il me semble qu’on peut tirer cette remarque : privés du cadre naturel de regroupement que représente le clan familial élargi, réduits à ne s’appuyer dans la production que sur la seule cellule domestique, la paysannerie n’a-t-elle pas cherché dans d’autres cadres de regroupement, paroisse, franchises et usages communs, l’accès à une sécurité qui lui faisait défaut ailleurs ? Dans une telle hypothèse, le lien entre l’ampleur des franchises et celle de la désagrégation familiale pourrait être établi.
16Naturellement et logiquement, pour finir, recourons à une recherche du support économique. Comme l’essentiel des revendications paysannes et des succès obtenus porte sur des affaires d’exploitation de la terre ou d’utilisation de l’argent, c’est là une chose bien naturelle. Mais il convient de dire tout de suite, comme pour les autres secteurs de recherche, que ces éléments favorables, aussi évidents qu’ils soient, ne sauraient suffire à eux seuls : bien des régions à la vive activité économique n’ont pas connu d’identiques affranchissements ; comme plus haut, condition nécessaire mais non suffisante. D’abord la résidence ; que les villages au sens plein du mot, c’est-à-dire autre chose que la simple agglomération de maisons en un point désormais fixe, mais aussi l’articulation de ces maisons et du terroir voisin autour d’un certain nombre de points d’« ancrage » ou le long de chemins désormais fixés, soit ou non un phénomène des ixe-xie siècles, comme je le crois fermement pour tout le nord de l’Europe au moins, ou qu’il s’agisse d’un état beaucoup plus ancien comme on l’affirme ici ou là, ne nous importe pas puisqu’au moment du développement des libertés, ce stade est atteint ; le terme de manentes qui surgit pour cette zone, à ma connaissance vers 1065, et devient quasi général après 1120, m’apparaît comme un test satisfaisant sur ce point. Mais il s’y ajoute assez manifestement une dimension juridique : pour jouir des droits communs aux hommes du village, il faut non seulement résider mais être « franc » comme on dit à Prisches ou à Beaumont ; ceci afin de jurer, de payer, de tenir. Cette préoccupation de préserver le patrimoine et d’en assurer coûte que coûte l’exploitation convient bien à une société où la crainte de manquer est de tous les niveaux, et je reviendrai sur les formes de cette protection ; pour le moment, contentons-nous de constater que la possession et la résidence, donc l’affranchissement sont considérées comme des conditions indispensables ; sur ce plan, il est d’ailleurs juste de faire observer qu’une telle préoccupation est également urbaine. S’esquisse donc, derrière la possession du toit et du sol, celle de la liberté ; et on peut avancer que les franchises seront d’autant plus nombreuses et amples que la part des asservis avant ou après le mouvement sera médiocre, voire même nulle, dans la population rurale. Cette remarque m’oblige à établir une distinction qui me semble fondamentale en dépit de confusions de vocabulaire trop fréquentes entre l’« affranchissement » pris au sens juridique et personnel, comme à Lorris ou ailleurs, et les « franchises » qui concernent les droits neufs d’une communauté ; c’est pourquoi l’expression de « chartes de franchises » retenue par la Société d’histoire du droit voici plus d’un demi-siècle et vigoureusement soutenue par Ch. E. Perrin et d’autres historiens, me semble trompeuse.
17Résider d’abord ; disposer ensuite d’un sol fécond ; peut-être aussi d’un type économique particulièrement approprié à un travail en commun qui serait un élément puissant de regroupement des hommes ; ainsi, la culture de la vigne paraîtrait écarter le mouvement communautaire, tandis que la culture céréalière, surtout lorsqu’elle atteindra le niveau de l’assolement en commun, est un puissant facteur d’unité. Aussi bien avons-nous affaire à la région d’Europe où le développement et le rendement de cette branche vivrière de la vie agraire ont été les plus puissants, n’en déplaisent aux dévots de la stricte région parisienne où les franchises en effet sont de médiocre ampleur, sans parler de la sempiternelle agriculture anglaise qui n’a que l’avantage d’être mieux connue que les autres, problème de sources simplement. C’est dès 1148, 1161, que sont perceptibles les premiers pas d’un assolement en Picardie, je l’ai exposé d’ailleurs, et je me garderai de tomber dans la traditionnelle erreur qui confond double emblavement mobile et rotation triennale : cette dernière n’est que de la deuxième moitié du xiiie siècle au plus tôt ; le problème n’est d’ailleurs pas le stade d’achèvement complet d’une technique d’amélioration des rendements, mais le fait que durant toute la période que je parcours, les progrès, pas à pas, renforcent l’union villageoise ; dès 1153, on consulte des habitants sur les droits de pacage et on sait l’importance essentielle attachée par eux, j’y reviendrai tout à l’heure, aux usages sur les terres vaines ou en forêt. A cet égard, un problème important a été soulevé par G. Sivery, constatant que les plus vigoureuses et les plus anciennes chartes-lois du Hainaut concernent la zone herbagère de la Thiérache et non la partie céréalière située plus au nord, ou plus à l’ouest vers Cambrai ; il attribue cette précocité au maintien d’usages de pâture en commun qui aurait facilité les rapprochements humains plus vite là où pousse l’herbe que là où croît le blé. Je ne m’insurge pas contre cette remarque qui semble établie par les documents, m’étonnant seulement que d’autres régions herbagères de France n’aient pas connu d’identiques progrès. Acceptons comme telle l’observation de Sivery, et disons que l’eau, le cheval, l’herbe et le blé sont les bases du rassemblement des hommes. Mais je suis tenté d’y ajouter l’argent, ce qui réglerait peut-être la contradiction soulevée il y a un instant entre le Hainaut et, par exemple, le Bas-Poitou : ces droits que les paysans demandent, il va falloir qu’ils les paient ; d’ailleurs, ils n’auraient pas osé les exiger s’ils n’avaient pas déjà pu, grâce aux deniers tombés dans leurs mains, acquérir l’outillage ou l’audace sans lesquels leur requête eût été vaine. Le fait que les plus solides de ces communautés se groupent le long de la Sambre et du haut Escaut, sur la Canche ou sur la Meuse évoque le lien entre la reprise du trafic local, fluvial ou maritime, au xiie siècle ; on a aussi rapproché la vigueur des revendications paysannes autour de Laon par le profit tiré d’une intense vente de vin ; ce qui vaudrait peut-être pour d’autres produits, la guède en Amiénois, le cuivre ou le fer tout au long de la Meuse ardennaise ; en tous cas, ce ne peut être un hasard que les meneurs du groupe villageois dans les requêtes présentées au maître soient des artisans, forgerons, boulangers, bouchers ruraux. Retenons ce qui semble évident, mais n’est guère admis : les exigences sont d’autant plus vives qu’on a le ventre plein et la bourse garnie : nous le verrons quand nous en serons aux Jacques !
18Voilà bien des éléments disjoints, dira-t-on, et avec raison ; au terme de ce défilé, la réponse à ma question précédente se dessine : il n’y a pas une ni deux raisons à l’ampleur du phénomène communautaire en « France du nord » ; il y en dix, celles-là mêmes qui servent aussi pour expliquer son essor démographique, son équipement précoce, son ouverture vers le marché. Il ne reste qu’à dresser un bilan.
19A priori, l’émancipation paysanne aurait dû, sinon perturber le schéma des ordres dominant la société, puisqu’au contraire c’est en son sein qu’il se produit, mais au moins bouleverser cet « imaginaire » des classes dominantes dont G. Duby a dessiné les contours ; une opposition aurait dû, comme pour les villes, et plus encore puisqu’il y a bien davantage de paysans que de citadins, se manifester avec violence : or, comme en Espagne d’ailleurs, ces marques sanglantes manquent à peu près complètement ; évidemment, on a bien, en Picardie par exemple, sur deux centaines de coutumes développées, une bonne dizaine où l’on nous dit que le seigneur obtempère aux ordres du roi, du comte, voire de l’évêque, plus de quarante qui sont la fin d’un long procès, notamment assez avant dans le temps quand la stabilité des seigneurs commence à donner des craintes, passés 1220 ou 1240 ; mais le reste est un accommodement, parfois très apertement payé ; on a même une trentaine de cas où le seigneur, clause de style sans doute mais nul ne l’y obligeait, déclare agir à la demande des hommes et parce qu’il ne voit pas pourquoi leur refuser son aide. Je n’ai pas effectué ailleurs une telle ventilation : mais un regard sur le catalogue de C.E. Perrin m’inspire d’identiques observations. Seule l’Eglise, comme d’ordinaire, freine comme elle peut, parce que les concessions à faire l’atteignent plus profondément que le laïc : mais si l’on considère le poids de nos archives ecclésiastiques sur l’ensemble, on est bien obligé de conclure à l’idée d’un accommodement satisfaisant pour les deux parties.
20La chose se comprend mieux si l’on tente de cerner les mobiles et les buts. Ce que souhaite le seigneur, c’est de l’argent : il en a de plus en plus besoin, pour s’équiper, tenir son rang, doter ses filles, payer les rançons que des guerres lointaines peuvent rendre écrasantes ; son château est en pierres, sa table se garnit ; pour obtenir ce numéraire, il peut, et il le tente, convertir en espèce des redevances ; mais il est plus vite encore amené à transformer en liquidités des services de bras dont il n’a que faire, des exigences impromptues et lourdes, effroi de ses hommes, en un paiement annuel et de prime abord plus léger ; il essaie aussi de monnayer l’emploi des machines agricoles qui lui ont coûté si cher à élever : après 1160, il prétendra en rendre l’usage obligatoire. Quant à ses bois, à condition de prendre certaines précautions pour se réserver terrains de parcours et zones de chasse, il ne voit pas d’inconvénient à en faire payer l’usage aux villageois. Il n’y a que sur sa force militaire, sur sa justice supérieure, sur la fixation des mesures, sur les droits touchant au sous-sol qu’il se montre réticent et c’est peu dire. Et on voit là le motif de la réserve ecclésiastique : car ce que le laïc veut garder, l’Eglise en est souvent déjà dépourvue : que lui resterait-il, si elle cédait sur le reste.
21Le point de vue des villageois est forcément plus complexe, puisque les catégories sociales ou professionnelles qui s’y mêlent, peuvent ne pas se diriger vers les mêmes objectifs. Tout d’abord, il faut fortement souligner que l’opposition à l’égard des seigneurs ne prend absolument pas, de 1100-1120 à la deuxième moitié du xiiie siècle, l’aspect d’une revendication révolutionnaire : il ne s’agit nullement de détruire la seigneurie, cadre somme toute paisible du développement économique ; c’est, parmi d’autres, l’erreur d’appréciation de tant d’historiens pour qui « lutte des classes » signifie forcément IIIe Internationale, grèves et émeutes avec slogans. Le heurt envers les seigneurs est une pression constante et une agressivité sourde pour arracher des avantages là où cela est possible sans perturber la société ; car voilà l’objectif essentiel : conserver l’acquis, ne rien risquer de la sécurité obtenue ; mais aller « jusqu’où on peut aller trop loin » comme diraient nos « diplomates » d’aujourd’hui. Le premier souhait, c’est de préserver le patrimoine : cet aspect des exigences paysannes n’est pas toujours mis en lumière ; pourtant, il apparaît sous des formes diverses dans la plupart des chartes : surveiller les bornages, se saisir de la justice foncière relative aux conflits de tenure ; parfois, mais pas à Prisches plus libérale, interdire la vente de parcelle à un étranger ou du moins élever les taux de mutation très haut, 4 à 6 sous le courtil d’un quart de journal vers 1162 ou 1170 ; vers 1230, la mutation de cette sorte se fixera au 1/6 de la valeur du capital, ce qui est élevé ; quant à l’héritage, dans une société aux groupes familiaux courts, la déshérence est redoutée : dès 1193, à Esne, le proximus (est-ce le voisin, est-ce le parent proche ?) se verra attribuer le sol, le seigneur en prenant ici un tiers, ici une moitié, comme aux plus beaux temps de l’adjectio sterilium du Bas-Empire ; d’ailleurs, le droit de préemption seigneuriale est affirmé avec force à de nombreuses reprises, 1173, 1179 à Fieffes, à Vaux ; par la suite, au xiiie siècle, on s’acheminera vers l’établissement de délais préalables, permettant à un héritier lointain de se faire connaître, jusqu’à trois ans, le temps d’une rotation complète, en 1206. On peut d’ailleurs soutenir que certaines clauses assez peu libérales des chartes du nord de la région, entre autres le maintien de taxes de formariage (comme à Chièvres en 1194), ont un rapport avec ces préoccupations étroites : freiner l’intervention d’un étranger dans le groupe.
22A coup sûr, le deuxième objectif paysan semble plus logique : en finir avec les redevances « à merci », signe de servitude au moins morale, déséquilibre constant dans une économie encore fragile ; c’est un des aspects les plus connus des chartes de franchises : tantôt il s’agit d’un « abornement » de la taille, tantôt d’une réglementation des obligations d’ost ou de gîte, tous éléments où l’argent intervient triomphalement ; c’est le domaine où les liens entre le développement des échanges et l’émancipation juridique sont les plus visibles ; dès 1140, en Champagne, les hommes de Saint-Thierry discutent du montant de la taille, et on verra même en 1219 à Maisnières au Vimeu, à l’occasion d’un des rares moments de violence du mouvement, les paysans de ce village entreprendre de lever eux-mêmes cette taille sur leurs voisins. Naturellement, le rachat des corvées s’attache au même phénomène : mais il faut observer, d’une part, que les mobiles sont un peu différents puisque les corvées faiblissaient d’elles-mêmes depuis un moment en raison de leur évidente inutilité pour le maître, et qu’il s’agit d’une conversion plus que d’un abonnement, même si on en fixe étroitement les limites ; d’autre part, et outre le maintien durable de certaines d’entre elles que le seigneur n’entend pas lâcher, fenaison, charrois de guerre, le déclenchement des demandes est tardif, guère avant 1219-1238 en Picardie, 1235-1258 en Hainaut pour prendre des dates témoins.
23J’ai dit plus haut que le contrôle de la justice foncière, la cognitio fundi préoccupait fortement les villageois ; en vérité, il s’agit plutôt dans leur esprit de rendre cette justice cohérente, de préciser les cas et les amendes ; préoccupation qui traverse tout ce Moyen Age que nous disons procédurier parce qu’il a poursuivi désespérément l’idée de la vraie et totale justice, sans l’atteindre, on s’en doute : cette recherche, à la campagne, est particulièrement précoce ; en 1140 au Tréport, les habitants demandent que l’on précise les « cas » ; en 1162 à Oppy, ils réclament le droit d’enquête ; à Haspres en 1176, ils obtiennent de faire siéger à côté des juges domaniaux des échevins représentant leurs intérêts ; plus les franchises qu’on leur accorde se rapprochent des textes urbains, plus l’éventail de leur compétence s’ouvre ; à l’ouest de la Picardie ou à l’est autour d’Abbeville ou de Saint-Quentin, de petits villages obtiennent la justice de sang (entre 1195 et 1200) sous contrôle, il est vrai, de prudentes hommes qui ont tout l’air d’être l’œil du maître ; ils jugent en tant qu’échevins jusqu’au ban de 60 sous à l’origine, montant symbolique certes, mais poussé à plus de 100 sous pour la loi de Beaumont et jusqu’à 200 pour certaines « assises » cambrésiennes ; on voit alors des paysans ordonner des abattis de maison, juger les « burines et mehaing », refuser, en 1217 par exemple, d’être jugés eux-mêmes devant un tribunal urbain, d’autres après 1255 aller jusqu’au Parlement où, comme ils auraient dû le craindre, ils perdent et paient. Sans doute les plaids d’échevins qui sont connus dans notre région avant 1300 n’ont-ils pas tous des compétences d’un si haut niveau, mais lorsqu’on sait l’intérêt financier des amendes de justice, on peut ajouter aux motifs villageois, et même lorsque le seigneur conserve une part des amendes, l’avantage purement matériel d’une justice villageoise.
24Restent les accès aux terres libres, les usages, ce maître mot de la réclamation paysanne au cours des siècles. Si l’on en juge par le nombre impressionnant des actes qui les leur concède en signalant que c’est à la suite d’un long procès, la moitié de ceux de la Picardie, on peut mesurer l’âpreté du conflit entre les deux parties, surtout après 1190 lorsque le seigneur commence à craindre pour sa réserve en bois. Mais pour le paysan, l’accès à la forêt ou à l’eau est vital : pêche, cueillette, ramassage du bois à brûler ou à bâtir sont probablement, même dans ces régions riches et actives, un des pans les plus grands de sa revendication vivrière et matérielle ; et j’ai signalé plus haut que le maître pouvait y opposer son intérêt non moins vital ; il semble qu’il ait été plus facile d’obtenir des accommodements sur les conditions de culture céréalière, extension des zones à défricher (exemples dès 1150 et surtout vers 1210), fixation en commun des soles à mettre en blé ou autre (1201), ou de la proclamation des bans de vendange (1230) que d’arracher de très sensibles avantages. Parfois même, l’échec est patent, avec ce qu’il comporte de rancœur qui s’accumule, et sur ce plan, les Cisterciens, intraitables et fermés à toute compréhension du siècle, ont joué un rôle particulièrement néfaste.
25Voici venu le moment du bilan. Incontestablement, l’actif l’emporte dès qu’on entend borner son regard aux environs de 1250. L’octroi, même laborieux ou incomplet ici et là, a été l’origine d’une réelle prise de conscience du groupe villageois ; des expressions quasi citadines comme celle d’universitas burgensium pour désigner des villageois du Namurois ne sont pas des enflures de style ; le développement des activités économiques en commun y a trouvé un appoint de premier ordre. Ceci met sous nos yeux un problème assez mal éclairé dans les actes de cette période, essentiel pourtant ; cette interdépendance qui caractérise maintenant la population du village a-t-elle entraîné la fixation d’un bien commun à l’ensemble des hommes, d’une terra communa comme on lit dans un acte de 1160, des communes (1187), des prata communitatis (1219) ? Les juristes hésitent, et les historiens de l’économie plus encore, sur le sens de ces termes : s’agit-il seulement des droits communs d’usage ? S’agit-il d’un « alleu » paysan, taillé par exemple sur la dos de l’église paroissiale, ou attribué par le maître ; comme je vais le dire, à la fin du xiiie siècle, on assiste au dépeçage et au partage de gros morceaux de terre comme s’il s’agissait de ce qu’on appellera, beaucoup plus tard, un « triage ». Le problème reste entier.
26Je suggérerais volontiers, parmi les effets de l’affranchissement, une réorganisation rationnelle et de l’habitat et du sol cultivé ; on ne peut être que frappé par le caractère extraordinairement régulier que prennent dans leur structure bâtie comme dans la disposition de leur parcellaire nombre de villages devenus « communes » ; du moins a-t-on observé en Picardie pour celles de ces agglomérations parvenues à ce niveau supérieur : des villages comme Ergnies, comme Hiermont, d’autres encore, présentent encore aujourd’hui, au-delà des remembrements et des bouleversements du xxe siècle, une disposition radioconcentrique des rues du village ou des parcelles du terroir dont on ne peut manquer d’attribuer l’origine au moment même de l’octroi des privilèges communaux ; nous aurions alors affaire à bien autre chose qu’au simple octroi d’avantages juridiques ou économiques, mais véritablement à une nouvelle naissance : en effet, ces noyaux humains ne sont pas du xiie ou du xiiie siècle, mais fort anciens ; c’est pourquoi, mais sans pouvoir aller au-delà d’une suggestion de recherche, il me semble qu’une étude de la forme du tissu bâti ou cultivé soit encore en place, soit reconstitué grâce aux photographies aériennes à très haute altitude, permettrait de dégager toute une série de sites dont les franchises n’ont pas laissé de signes dans nos archives, mais que trahirait le remodelage de leur structure ; par exemple, la présence de ces « tours de ville » qui séparent les champs des maisons pourvues de leurs clos pourrait être un point de départ important. Et je ne parle que pour mémoire des croix marquant les points de franchissement de la limite entre zone franche et zone commune.
27Tout tableau comporte des ombres. Il reste bien entendu que le mouvement d’affranchissement a connu ses limites. Tout d’abord, il ressort, je l’espère du moins, de mon esquisse des causes de compromis, qu’un certain niveau d’affranchissement ne pouvait être atteint par les paysans sans l’exposer à l’irritation et à l’hostilité des seigneurs, même les plus bienveillants : ainsi en est-il de l’armement autonome des hommes ou de leur prétention à se grouper en ligues ; déjà, au xie siècle, c’est sur ces deux points qu’avaient achoppé la plupart des essais de milices rurales dont la croissance accompagne la première phase des « institutions de paix ». Cette fois encore, il n’y fallait pas songer : là où on le tenta, ce fut l’échec, et sanglant ; l’exemple le plus célèbre, mais peut-être n’y en eut-il pas beaucoup d’autres, puisque tel n’était pas le but des villageois, est celui des villages du Laonnais, autour de Bruyères, Crandelain et Cerisy ou autour de Anizy : entrejurant un appui mutuel, une trentaine de villages tentèrent vers 1174 de faire reconnaître leur droit à s’armer et à agir de concert ; on en vint à bout par la force ; à ma connaissance, le cas des villages unis du Marquenterre picard, au pied de la falaise morte, serait le seul qui ait atteint un niveau de groupement effectif, entre 1225 et 1230 : mais en réalité, il s’agissait de toute autre chose, un simple rassemblement de hameaux sans consistance ; d’autres essais locaux d’armement individuel, comme à Maisnières en 1219 contre l’abbé de Corbie peuvent n’être que des cas limites, les paysans paraissant avoir la tête montée par l’avoué du lieu. Rien ici donc qui puisse nous rappeler les ligues urbaines ; d’ailleurs, on peut penser que les paysans, quand bien même cette ambition les eût saisis, n’auraient pas tenu deux heures devant une troupe de guerriers d’expérience : bien plus tard, la grave affaire de la Jacquerie le montrera.
28A cette première limite assez naturelle s’en ajoute une autre plus difficile à tracer : les privilèges excluent du groupe certains individus. Les circonstances paraissent à la fois différentes et variables selon les lieux et les temps. S’il est certain que tout de suite les membres de la familia du seigneur sont considérés comme en dehors du groupe, le cas des étrangers, des « horsains » comme on dit vers l’ouest, des foranei, des aubains fait davantage problème ; s’ils ne sont que de passage, peu de difficultés : ils ne jouissent pas des franchises du lieu ; mais s’il s’agit de villages où précisément on songe à les attirer, il est évident que l’attitude est inverse. Les hôtes qui ont planté leurs cabanes en dehors de l’agglomération, dans une clairière forestière, posent une question plus ardue : aucune régularité d’attitude ne semble discernable sur toute la région ; en simplifiant le schéma, on pourrait dire, je crois, que durant une première phase, encore en cours vers 1150 ou 1162 pour prendre des repères à l’ouest, on leur ferme le plaid local et même l’accès aux usages des autres hommes ; en 1218, on les verra, au Cambrésis, exclus de toute participation à la vie communautaire. Mais déjà s’est ouverte une autre phase : leur présence dans l’aître du village est certaine, qui les met à l’abri des surprises ; en sorte qu’on s’achemine vers une lente assimilation, à condition, sans doute, qu’ils prennent maison dans le village même ; aux environs de 1230, lorsque faiblit le mouvement de défrichement, qui justifiait leur présence, leur sort se diversifie : ou bien ils sont assimilés à la communauté ou bien ils sont réputés non libres et exclus. C’est que, en effet, il ne paraît pas admissible que les serfs puissent jouir des droits du commun ; quand on a besoin de main-d’œuvre on est donc contraint de procéder, immédiatement comme en Champagne (Chaource, 1165 ; Maraye en Othe, 1173), après un délai (1190, Curlu) en Vermandois, à leur affranchissement ; c’est le système qui avait inspiré la charte de Lorris, et sera suivi à Beaumont ; en revanche, à Prisches, on demeure plus solidement ancré dans l’idée de ne pas accueillir le serf dans le groupe, fût-ce à titre provisoire : peut-être dans cette exclusive y a-t-il, sous-jacente, la crainte de voir le seigneur voisin mener quelque expédition guerrière pour remettre la main sur un serf en fuite.
29Car voici la dernière limite, visible dès le xiie siècle : le seigneur du lieu est-il membre de la communauté ? Le cas n’a pas dû apparaître clair aux paysans ; ceux qui avaient opté, à l’ouest de la Picardie, par exemple, pour un texte de type urbain, y ont trouvé une réponse toute citadine : non, le seigneur n’est pas un « bourgeois » ; ni lui ni ses hommes d’armes ne peuvent être admis dans le commun ; tout au plus, acceptera-t-on qu’en cas de guerre, ils organisent la défense ; s’ils viennent à circuler dans l’agglomération, ils ne peuvent descendre de cheval, et l’aître leur est fermé ; et si d’aventure un membre de la communauté vient à détenir un fief, il lui faudra choisir entre l’état de paysan juré ou de vassal : de 1148 à 1212, dans toute la région située à l’ouest d’Amiens, on a des signes sans équivoque de cette méfiance ; mais inversement, plus au centre, à Haspres dès 1176, à Oisy en 1217, autour de Cambrai et aussi sous l’influence de Prisches, le seigneur est admis à participer aux usages, à siéger au plaid, à fréquenter l’aître, sans armes toutefois ; et on a fait observer en Champagne que la disposition des habitats seigneuriaux et villageois, étroitement imbriqués comme à Vanault-le-Châtel, laissait présumer une attitude de même nature ; plus à l’est, la situation est plus accusée encore puisque le seigneur conserve un regard appuyé sur la vie même de la communauté : on a peine à penser que désignant le maire, jugeant quasi tous les cas, il n’ait pas été considéré comme membre de l’ensemble villageois.
30La dernière dévolution de franchises de cette sorte est en Picardie de 1247 ; mais plus à l’est, le long de la Meuse ou au Luxembourg, il faut aller jusque vers 1286 (Ath) ou même l’orée du xive siècle en Lorraine pour voir s’arrêter le mouvement. Dans l’ensemble, dans toutes les régions, la période 1270-1300 est marquée par des réajustements, des rédactions nouvelles ; la pratique du record oral des coutumes, périodique et plus souple, n’a pas dépassé semble-t-il la zone des chartes-lois du type Beaumont, ou au Hainaut celle des rapports de droits, comme disait Verriest. Il est fréquent que cette rédaction, ce judicium villae du Namurois, ait quelque peu sclérosé la coutume, comme en d’autres domaines, lui donnant plus de force mais aussi plus de rigidité, ce qui était contraire à son esprit. Mais surtout cette phase est celle où se sont peu à peu dégagées d’autres limites que celles rappelées plus haut. Nous entrons dans une période de difficultés dans la gestion de la seigneurie, d’entassement des hommes, de paupérisation du monde paysan ; il était inévitable que les cadres communautaires apparaissent à certains trop contraignants alors que leurs ancêtres n’en avaient pas jugé ainsi. Il est frappant à cet égard de voir se multiplier les refus de services, notamment de guet, ainsi en 1277 ou 1304 au Cambrésis, d’une mauvaise volonté à accepter les hausses de taux de mouture à laquelle la montée des prix accule le maître : des mouvements d’humeur et les procès qui s’en suivent émaillent les dernières décennies du xiiie siècle sur ce plan ; les actes les plus tardifs ne manquent d’ailleurs pas de noter que l’appauvrissement de certains les contraint à ne pouvoir acquitter les taxes d’abonnement de taille ou les rachats de corvées ; d’autre part, c’est le moment où le sort des hôtes est également réglé : expulsés de l'aître, ils se mêlent à la population ou tombent en servage selon le niveau économique qui est le leur. L’un des traits les plus nets de cette rupture du consensus général, base essentielle pourtant de la communauté, est le partage des biens communs éventuels, dont j’ai dit un mot tout à l’heure : quand, à Viry-Noureuil sur l’Oise en 1291, ou à Grigny près d’Hesdin, ou à Géronsart et à Wargnies sur le cours moyen de la Meuse, en 1298, 1283, 1324, on procède à un partage, en lots d’ailleurs inégaux, d’un ensemble jusqu’alors commun, un coup sévère est porté à la communauté ; d’autant plus sévère qu’on a le sentiment que les revenus tirés de l’exploitation de ces terres communes soutenaient la caisse ou bien de la confrérie ou en tout cas de ce qui deviendra la « fabrique » paroissiale de l’époque suivante ; on ne s’étonnera pas davantage que les plus riches laboureurs, là où ces terres n’avaient pas été partagées, les prennent comme en ferme de la communauté et du seigneur : l’abbaye de Maroilles a été entraînée tout au cours du xve siècle dans d’interminables procès à cet égard avec ses hommes.
31En sorte qu’au moment de pénétrer dans la phase finale de la crise seigneuriale, celle du xve siècle, on voit très bien se dégager les trois éléments de dissociation de la communauté primitive. D’une part la mainmise des « gros », des « coqs » comme on dira plus tard, est évidente sur tous les organes communautaires ; les meliores, les probi homines se chargent de répartir eux-mêmes les sommes versées au curé du lieu (Canche, 1280) ; ils obtiennent que la taille évolue vers la notion d’une contribution personnelle et non plus réelle, ce qui favorise le teneur de grosse cense et de nombreuses parcelles ; après 1329 au Hainaut, ils bloquent entre leurs mains la charge de maire, détiennent les clefs de l’arche où reposent les privilèges villageois, s’arrogent le privilège de vérifier les bornages, prennent parfois en ferme les moulins seigneuriaux. Des « massarts » ou « main bourgs », dont G. Sivery a examiné la minutieuse comptabilité, se substituent aux agents du maître, ce qui nous vaut une documentation exceptionnelle mais porte la marque du pouvoir grandissant des puissants ; nous n’en sommes pas encore, comme en Angleterre, à l’encloture des biens personnels de ces « laboureurs », bien qu’entre 1449 et 1450 on l’ait décelé au Hainaut, mais l’évolution paraît tracée. Les deux traits qui me semblent les plus notables, dans cette mainmise sur le groupe commun, concerne d’abord la tenue des plaids locaux : on a observé, par exemple à Jambes-lès-Namur de 1300, que seuls les « masuirs », c’est-à-dire les paysans pouvant prouver qu’ils tenaient des fragments d’anciens manses, entendez le noyau initial du peuplement, siégeraient au plaid ; c’est la phase de développement au Hainaut et en Picardie des cours de francs hommes et des cours d’alloiers qui concurrencent ce qui reste des plaids domaniaux. L’autre aspect de cette confiscation ne se voit pas toujours du premier regard : il s’agit de la discrimination qui s’introduit dans les rachats de corvée ; de prime abord, on a l’impression que les taxes sont progressives et que l’on fait davantage payer les riches ; par exemple dès 1193 à Esne, puis dans d’autres actes picards de 1235 ou 1240, le rachat semble calculé en fonction du nombre de chevaux qui auraient pu servir au labour ; en fait, on observe assez vite qu’un certain niveau de fortune atteint, quatre chevaux dans les exemples utilisés, le chiffre de la taxe reste fixe et cesse de croître ; il se dégage ainsi une classe de « koulaks » comme on a pris l’habitude de dire qui ont en mains la communauté ou plutôt ce qui en reste.
32Un dernier élément achèvera de hâter la cassure interne : l’intervention de l’autorité publique, essentiellement celle du roi sur la majeure partie de notre région, se traduit par une lente attaque contre les privilèges excessifs : en 1250, le sceau de la communauté de Corbie est aboli ; en 1256, les villageois de Domvaast se voient interdire la fortification de leur église ; en 1273, à Montfaucon en Argonne, les chartes elles-mêmes sont détruites ; en 1317, le roi désigne en quelques points stratégiques qualifiés pour l’occasion de « bonnes villes » un capitaine royal. Quant à la fiscalité royale, elle pèse lourdement ; royale ou comtale : on a calculé, pour le Hainaut, que sa ponction passe de 13 à 32 % du revenu paysan entre 1400 et 1467. Il y a alors déjà un moment que, dans le climat guerrier qui s’instaure en Europe, le pouvoir a concédé aux villageois les plus riches la possibilité d’être armés ; en 1356 et même 1358, le Dauphin encouragera la multiplication de ces « pâtis » qui permettaient une autodéfense et reposaient évidemment sur un armement local paysan. La mise en défense spontanée que les seigneurs du xiie siècle avaient tenté avec force d’empêcher se trouve donc aidée par le roi lui-même : comment s’expliquer sans cela les événements bien connus du Grand Ferré, de Longueil près de Saint-Leu et évidemment la Jacquerie par laquelle il était inévitable que je termine mon récit. Non en en narrant les épisodes, de Creil au Perthois, sur toute la zone (et sur elle seule) que nous avons parcourue ; mais pour souligner qu’il s’agit bien d’une révolte des koulaks armés et non pas de pauvres hères affamés : ce sont les notables du village qui ont estimé rompu le contrat tacite passé, charte-loi à l’appui souvent, avec un seigneur toujours absent, toujours ruiné, toujours vaincu ; encore les limites territoriales que je me suis imposées m’interdisent-elles de m’arrêter sur les soulèvements de la Flandre maritime, eux aussi mus par des laboureurs.
33Les communautés d’habitants subsistent évidemment à la fin des temps médiévaux : elles paraissent même ici et là des plus florissantes. Mais pour moi qui en ai scruté tout au long de ces pages la genèse et l’évolution, ce ne sont plus celles de Prisches ou de Beaumont ; ce sont des groupements de privilégiés. En sorte que pour terminer, et m’en tenant au niveau commode des principes, je puis répondre plus complètement à l’interrogation formulée tout à l’heure : le mouvement d’affranchissement des communautés villagoises constitue-t-il un succès et un progrès pour les classes paysannes ? Oui, puisqu’il a indiscutablement fait reculer l’arbitraire seigneurial et hâté l’essor de la production ; non, puisqu’à terme il a dégagé une catégorie nouvelle de privilégiés, partie infime du groupe qui était au départ censé profiter de l’entraînement général. On en est donc réduit à dire que ce fut ou bien un échec, ou bien une étape dans la cassure du monde rural qui marquera tous les temps modernes.
Bibliographie
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BIBLIOGRAPHIE
Cette liste d’ouvrages et de travaux ne prétend ni à l’exhaustivité, ni à la modernité ; on y trouvera certaines œuvres anciennes mais dont l’apport demeure indispensable, et aussi d’autres qui me sont apparues comme particulièrement importantes pour un tableau général comme celui qui vient d’être présenté.
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