La croisade dans les sources arméniennes et franco-arméniennes du Bas Moyen Âge
p. 37-65
Texte intégral
1L’Église arménienne, ayant la charge d’une « Chrétienté de frontière »1, selon l’expression du Père Levon B. Zekiyan, a pu, très tôt, élever sur les autels, avec le même qualificatif de nahatak, des témoins de leur foi dans le Christ, qu’ils aient donné leur vie en succombant dans les supplices, comme le prêtre Ghéwond et ses compagnons (les Ghéwondiank‘) ou tombant sur le champ de bataille, comme le sparapet (connétable) Vardan Mamikonian, mort à Awarayr, avec ses mille trente-six compagnons d’armes (les Vardanank’), l’un et l’autre groupe de martyrs ayant refusé d’adhérer à la religion mazdéenne, que la dynastie perse des Sassanides voulait imposer en Arménie, au milieu du Ve siècle2. Cette conception du martyre perdure pendant tout le Moyen Âge arménien (que l’on peut étendre aux guerres de libération menées par le prince Dawit’ Bêk de Siounik’ dans le première moitié du XVIIIe siècle). Pour ce qui concerne les guerriers martyrs, il ne s’agit pas, comme dans le Bas Empire romain, de soldats ayant opté pour ce que l’on appellerait aujourd’hui l’objection de conscience, mais de nobles constamment mobilisés, soucieux de l’honneur du lignage et préférant à la figure de paladin la stature de martyr. De cette double conception du martyre, plus large que dans l’Église latine, voire même que dans l’Église byzantine (l’empereur Nicéphore Phokas, dans les années soixante du Xe siècle, échoue à obtenir de cette dernière que les soldats morts en combattant les Infidèles soient élevés sur les autels)3, l’historiographie arménienne porte constamment la marque, qu’il s’agisse de la domination perse, comme chez Ghazar de Parp’i (Ve siècle), Yéghichê (début du VIe siècle) ou le Pseudo-Sébêos (VIIe siècle) ou de la confrontation avec les Arabes, comme chez Ghéwond (VIIIe siècle), T’ovma Artzrouni (milieu IXe-début Xe siècle) et ses continuateurs, son quasi contemporain le catholicos Hovhannês de Draskhanakert, Stép‛ arnos Asoghik de Tarôn, postérieur d’un siècle. À l’époque des croisades, le catholicos-patriarche Nersês IV Chenorhali (1166-1173), contemporain de la chute d’Édesse (1144) et de la disparition du comté d’Édesse (1150), auteur, en 1145 (c’est-à-dire un an après l’événement) d’une Élégie sur la prise d’Édesse, et sans doute chef d’une ambassade arménienne auprès du pape Eugène III, ambassade dont la démarche contribua au déclenchement de la Deuxième Croisade (1147-1149), a composé une série d’hymnes sacrées (charakan) qui sont venues enrichir sensiblement la liturgie arménienne ; l’une4 de celles-ci, composée en l’honneur des Vardanank’ et chantée chaque année à l’occasion de leur fête, évoque sans ambiguïté, en se référant au Christ, la nature de leur témoignage :
O Soleil de justice,
Qui vous êtes levé sur l’ Arménie,
Vous avez fait resplendir la Sainte Église
Par l’effusion du sang des martyrs.
2Les Arméniens, sans contact avec la théologie latine pendant le Haut Moyen Âge, ont anticipé, avec l’interprétation donnée à la guerre des Vardanank’, sur la notion de guerre sainte qui se dégage, en Occident, au XIe siècle, à partir de l’idée (élaborée au IVe siècle par saint Augustin) de guerre juste. Leur guerre, qui est strictement défensive (en faveur de la foi et du pays arménien), est dirigée contre les ennemis de la Chrétienté, mais sans idée de conquête. Les Latins, à partir de la Reconquista et de la guerre des Normands contre les musulmans de Sicile, mettent en place, dès le pontificat de Grégoire VII (visité par une ambassade byzantine et une ambassade arménienne, en 1074), mais surtout à partir d’Urbain II (conciles de Plaisance, mais particulièrement de Clermont, la même année 1095), l’idée de croisade, définie par le caractère limité de sa durée (une ou plusieurs expéditions) et de ses objectifs (libérer les chrétiens opprimés, ou les défendre, remettre la Terre Sainte en possession de la Chrétienté), ce en quoi elle se différencie de l’idée de djihâd, telle qu’elle apparaît à cette époque, c’est-à-dire de caractère universaliste (soumettre, par la négociation, ou par les armes, les infidèles ou les païens à l’autorité de l’Islam).
3L’idéologie de guerre sainte développée chez les croisés et celle en vigueur chez les Arméniens depuis le Ve siècle (mais ne s’agirait-il pas plutôt de « guerre juste » ?) se rejoignent d’autant plus facilement que, à l’époque de la Première Croisade, plusieurs chefs arméniens – à commencer par les Roubêniens de Cilicie – prêtent leur concours aux Francs, et que, chez les deux peuples, prédomine une noblesse guerrière. L’azat et le miles, le cavalier noble arménien et le chevalier, tous deux lourdement équipés et combattant à la lance, se rejoignent encore par leurs caractéristiques techniques5.
4Dans ces conditions, l’on comprend la place réservée aux croisades (la Première Croisade), ou au rôle des plus éminents chefs francs d’Orient par le moine Matt’êos d’Ourha (Matthieu d’Édesse), contemporain de la création et de l’affermissement des États latins du Levant, dans une moindre mesure par son continuateur, Grigor Yérets (le Prêtre), résidant à K’ésoun (une ville de l’ancien comté d’Édesse), et environ un siècle plus tard, par le clerc de la chancellerie royale qui rédige La Chronique attribuée au Connétable Smbat6, à partir des notes fournies par l’intéressé, frère de Hét’oum Ier (1226-1269), et plus rapidemment, par Vahram Raboun, chancelier de Lewon II (1269-1289). Matt’êos d’Ourha qui, par ailleurs, dénonce l’élimination violente des princes arméniens du comté d’Édesse, trouve des accents épiques7 pour évoquer la venue de la Première Croisade :
Dans toute la force et l’éclat de leur puissance, marchaient les plus grands capitaines du pays des Francs, chacun à la tête de ses troupes. Ils venaient briser les fers des chrétiens, affranchir du joug des infidèles la sainte cité de Jérusalem, et arracher des mains des musulmans le tombeau vénéré qui reçut un Dieu.
5Comme dans les poèmes homériques, il énumère8 les noms des chefs francs en indiquant l’origine et les qualités de la plupart d’entre eux :
C’étaient des chefs illustres, rejetons de familles souveraines, éminents par leur foi et leur piété, et élevés dans la pratique des bonnes œuvres. Voici leurs noms : le valeureux Godefroy, issu de la race des rois des Romains, lequel avait en sa possession la couronne et l’épée de l’empereur Vespasien, cette épée qui détruisit Jérusalem ; le frère de Godefroy, Baudouin ; le grand comte Bohémond et Tancrède, son neveu ; le comte de Saint-Gilles, homme redoutable et d’une haute illustration ; Robert, comte de Normandie, ainsi qu’un autre Baudouin ; puis venait le comte Josselin, distingué par sa bravoure et sa force. Ces intrépides guerriers s’avançaient avec des armées innombrables comme les étoiles du firmament. À leur suite figurait une foule d’évêques, de prêtres et de diacres.
6On ne s’étonnera pas d’observer, chez les Arméniens et chez les Francs, un culte parallèle des saints militaires9, ni de voir Matt’êos d’Ourha parer de la même auréole les héros arméniens et les héros francs : si Josselin de Courtenay, seigneur de Turbessel et vaillant défenseur d’Édesse, en 1112, est qualifié de « victorieux guerrier du Christ », son contemporain, Gogh Vasil, prince de K’ésoun, vainqueur des Turcs, est appelé « l’invincible champion du Christ »10. C’est d’ailleurs là un écho arménien au miles Christi des chroniqueurs francs11.
7Entre la fin du XIIIe siècle et la fin du XIVe siècle, l’historiographie arménienne, moins riche (même si elle peut se prévaloir de la remarquable production, bilingue, de Hét’oum/Hayton de Korykos), compte une série de chroniques que l’on pourrait qualifier de franco-arméniennes, soit parce que, rédigées en arménien, elles se fondent en partie sur des sources occidentales, soit parce qu’elle sont rédigées en français. Nous étudierons la perception de la Croisade en nous limitant, pour ces différentes sources, aux ouvrages rédigés ou inspirés par des membres de la famille hét’oumienne, qui hérite du pouvoir royal à partir de 1226. Mais il nous faut, auparavant, rappeler le contexte occidentalisé dans lequel se trouve placée l’Arménie cilicienne pendant cette période.
I. Un royaume « francisé »
1. Les événements et les institutions
8Le premier État arménien en Cilicie, la principauté des Roubêniens, percevant bien vite son intérêt, se rangea rapidement du côté des Francs, à commencer par Kostandin Ier (1093-1100) qui apporta son soutien aux croisés pendant le siège d’Antioche (octobre 1097-juin 1098), soit en les ravitaillant, soit en leur envoyant un appoint de troupes. T’oros Ier (1100-1129) quant à lui coopéra contre les Byzantins avec Tancrède, le régent de la principauté d’Antioche, répondant en 1111 avec son frère Lewon à l’appel du roi de Jérusalem, Baudouin Ier, pour se disposer à contrer l’atâbeg de Mossoul qui menaçait Édesse et Antioche. En 1123, il apporta son savoir-faire diplomatique pour obtenir la libération de Josselin Ier, prisonnier des émirs artoukides de la Djazîra. Après le règne désordonné de Lewon Ier (1129-1137) et l’annexion de la principauté roubênienne par l’empereur de Byzance12, Jean II Comnène, T’oros II (1143-1169), le deuxième fondateur de la principauté, échoua à conserver la totalité de son territoire, face aux campagnes de Manuel Ier Comnène, mais parvint à préserver l’essentiel de son pouvoir grâce à la médiation de Baudouin III, roi de Jérusalem. Le frère de T’oros II, le prince Meleh (1169-1175), secondé par les troupes de Noûr al-Dîn, maître d’Alep et de Damas, sut s’imposer dans l’ensemble de la Cilicie, face aux Byzantins, aux Francs et aux princes arméniens eux-mêmes. Sous ses successeurs, Roubên III (1175-1187) et Lewon le Magnifique (prince Lewon II de 1187 à 1198, roi Lewon Ier de 1198 à 1219), la coopération arméno-franque reprit, particulièrement avec les rois de Jérusalem/Acre, les litiges autour des forteresses de l’Amanus ou de la principauté d’Antioche (où Lewon chercha à imposer son petit-neveu, Raymond-Roubên) ne furent que des questions internes à un ensemble politique chrétien : celui-ci tendait à regrouper l’Arménie, Chypre et – du moins à partir du mariage, en 1254, de Sibylle, fille de Hét’oum Ier (1226-1269), avec Bohémond VI, prince d’Antioche (1251-1268) et comte de Tripoli (jusqu’en 1275) – l’État bipartite antiocho-tripolitain. Dans cet « Orient arméno-latin » (pour reprendre l’expression de Claude Cahen), dont il était le leader, Hét’oum Ier fut l’initiateur et le principal acteur d’une audacieuse alliance avec l’Empire mongol – bientôt l’ilkhanat mongol de Perse – contre le sultanat mamelouk d’Égypte. Cette politique fut poursuivie par Lewon II (1269-1289) dans un contexte rendu plus périlleux par la chute des principales places franques (Antioche en 1268 et Tripoli en 1289).
9Cette coopération arméno-franque, qu’a scellée, depuis la fin du XIIe siècle, le ralliement (souvent tempétueux) du catholicossat arménien à l’Église romaine, s’est traduit dans l’évolution des institutions arméniennes. Loin des conceptions centrifuges des anciens royaumes de Grande Arménie, où le souverain n’était qu’un chahenchah, un « roi des rois », et finalement un primus inter pares, le roi de « Petite Arménie » (selon l’appellation erronée des chroniqueurs francs), couronné, en 1198, par les représentants du pape et de l’empereur germanique, a su faire rentrer ses ichkhan (« ses princes »), devenant pour la circonstance des barons (sous l’influence des Assises d’Antioche, régissant bientôt les relations entre le roi et la noblesse, dans leur version arménienne, la seule conservée), dans le cadre très strict du régime féodal des Normands, leur imposant, sans échappatoire, l’hommage lige et le service, principalement militaire13.
10Le souverain désigné comme « roi de toute l’Arménie » en raison de revendications sur la Grande Arménie et bien souvent représenté en chevalier sur des monnaies de type latin à légende arménienne, était entouré des mêmes grands officiers (le goundesdapl, le maradchakht, le djamplayn ou encore le djantseler) que dans les États latins voisins, à quelques exceptions près. Renforcé par la présence, sur les frontières, des ordres religieux-militaires, l’ost féodal était la principale force du royaume, les dziawor (cavaliers nobles cuirassés) arméniens s’étant facilement mués en chevaliers, dont les voyageurs occidentaux regardaient les tournois. La durée triséculaire de l’État arménien de Cilicie est en partie redevable à cette restructuration de type féodal14.
2. Les alliances matrimoniales arméno-franques
11Les princes roubêniens conclurent plusieurs alliances avec les dynasties franques du voisinage – celles de la principauté d’Antioche ou du comté d’Édesse15. Les alliances avec les dynasties franques du royaume de Jérusalem étaient encore plus prestigieuses : le prince Lewon Ier (1129-1137) avait probablement épousé une sœur de Baudouin de Bourcq/Baudouin II16. Roubên III (1175-1187) épousa l’une des plus illustres héritières du royaume latin, Isabelle de Toron-Montréal17. La création du royaume franc de Chypre (1197) fut l’occasion de réorienter sa politique matrimoniale pour le frère de Roubên III, Lewon le Magnifique, couronné un an après sous la tutelle provisoire des mêmes puissances occidentales qu’Amaury de Lusignan. Répudiant sa première femme, Isabelle, une noble d’Antioche, il épousa Sibylle de Lusignan, fille d’Amaury, qui avait alors hérité de la couronne de Jérusalem18. Plus tard, quand Hét’oum Ier (1226-1269) obtint la couronne royale d’Arménie par l’intermédiaire de sa femme Zapêl, fille de Lewon et de Sibyllle, il fit épouser Bohémond VI, le prince d’Antioche, à une de ses filles, Sibylle, à une autre, Fémie, le seigneur de Sidon, Julien, et il donna en mariage une troisième nommée Marie, au prince chypriote Guy d’Ibelin19. La fille de Lewon II (1271-1289), Zabloun, eut pour mari le cadet chypriote Amaury de Lusignan, prince de Tyr, frère du roi Henri II.
12Pour ne citer que les plus importants mariages Lusignan, Lewon III (1306-1320) épousa Agnès de Lusignan, fille d’Amaury de Tyr. Le roi Ôchin (1308-1320) épousa en premières noces Isabelle, sœur d’Henri II, dont la veuve, Constance d’Aragon-Sicile, se remaria avec Lewon IV (1321-1341)20. Celui-ci confia les principales charges du royaume à deux fils d’Amaury et de Zabloun, Jean et Bohémond de Lusignan, dont le parti latinophile en Arménie fit monter sur le trône, après la mort de Léwon IV, un troisième fils, Guy de Lusignan (1342-1344). Perturbées un moment par les ambitions ciliciennes de Pierre Ier, roi de Chypre (1359-1369), les relations arméno-chypriotes parurent se rétablir lorsque le fils de Jean de Lusignan fut appelé en Cilicie par le parti latinophile : de grand-mère arménienne, Lewon V (1374-1375) fut le dernier roi de l’Arménie cilicienne21.
13Se rattachant également aux mariages franco-arméniens, la grande famille féodale des Ibelins, au XIIIe siècle surtout, joua un rôle majeur dans le Levant latin. Elle exerça souvent la réalité du pouvoir dans le royaume de Jérusalem/Acre, animant la résistance face à la tentative de mainmise sur Chypre, entre autres États latins, de Frédéric II de Hohenstaufen, roi de Sicile (1197-1250), empereur germanique (1220-1250) et roi de Jérusalem (1225-1250) comme époux d’Isabelle de Jérusalem-Brienne, contribuant ainsi, de par son savoir juridique, à l’élaboration des Assises de Jérusalem. L’étroitesse des relations entre maisons arméniennes et maisons franques explique que certaines des premières soient intégrées à l’ouvrage généalogique Les lignages d’Outremer, rédigé en ancien français au tournant du XIIIe siècle et dont le prince Hét’oum/Hayton donna une version arménienne22. La plupart des auteurs des XIIIe -XIVe siècles dont nous présenterons la vision des croisades sont issus directement ou indirectement de la famille des Hét’oumiens et ont donc évolué dans un contexte culturel arméno-franc.
3. L’urgence de la croisade : l’Arménie en sursis
14Dès les années soixante du XIIIe siècle, des signes avant-coureurs de la croisade s’étaient manifestés. Ainsi, en 1266, six ans après la retentissante défaite des Mongols à Ayn Djaloût, en Palestine, les Mamelouks avaient fait subir aux troupes du roi Hét’oum Ier le désastre de Mari dans les défilés de l’Amanus. La situation s’aggrava sous le roi Hét’oum II (1289-1293, 1294-1296, 1299-1306)23, ayant accédé au trône en 1289 pour abdiquer en 1306 – non sans quelques intermèdes au cours desquels ce roi franciscain abandonna le pouvoir à ses frères en se retirant au monastère. Or à l’époque de la prise d’Acre sur les Francs (1291), les Mamelouks enlevèrent aux Arméniens les terres de l’Euphratèse24 vers lesquelles le royaume d’Arménie avait pu s’étendre par la faveur des Mongols, et ils firent tomber (1292) la puissante forteresse de Horomkla, sur l’Euphrate, où le catholicossat arménien était installé depuis 1150 et d’où il fut transféré à Sis, la capitale du royaume. Hét’oum lui-même fut exécuté en 1307 par le gouverneur mongol d’Asie Mineure en même temps que son neveu Lewon III (1305-1307) en faveur duquel il avait abdiqué25. Se trouvant sous la double menace des émirats des Turcomans d’Asie Mineure au nord et du sultanat mamelouk d’Égypte au sud, la monarchie arménienne oscilla dès lors entre deux positions, préférant cependant plus volontiers la seconde. En effet, soit elle acceptait le compromis avec les États musulmans, ce qui lui permettait de rejeter les exigences de la papauté avignonnaise, soit, au contraire, elle souscrivait à ces dernières, en attendant en retour une croisade (rendue problématique par la Guerre de Cent Ans) ou, pour le moins, une aide des Lusignans de Chypre ou des Hospitaliers de Rhodes. Si la prudence du bailli Ôchin, régent pendant la minorité de Lewon IV (1321-1341), permit au royaume de se maintenir, l’excessive latinophilie de ce roi une fois majeur entraîna en 1337 une violente offensive des Mamelouks qui appréhendaient une croisade et la cession du sud-est du pays avec le port d’Ayas26. Deux rois de la maison de Neghir, apparentés aux Hét’oumiens, Kostandin I (1344-1363) surtout, mais aussi Kostandin II (1364-1373)27 surent, sans plier à l’excès devant les exigences de la papauté en matière de dogme, de discipline ou de rite, se ménager l’aide des Lusignans et des Hospitaliers contre les puissances musulmanes de la région, auxquelles il faut ajouter l’émirat d’Alep28. Après l’assassinat présumé de Kostandin II, un fort parti pro-occidental appela au trône un cadet Lusignan qui régna sous le nom de Léon V (1374-1375) et qui malgré sa vaillance dut abandonner son royaume (réduit à Sis, la capitale, et à Anazarbe) au sultan mamelouk29.
15C’est dans ce contexte politique et religieux très tourmenté que naissent les chroniques arméno-franques, dont nous allons présenter les principaux auteurs, en essayant de définir leur vision de la croisade.
II. Autour du connétable Sembat, frère du roi Hét’oum Ier
1. L’inspirateur de l’Historien royal
16La Chronique attribuée au Connétable Sembat découverte en 1876 par le frère du Père Léonce Alichan de la Congrégation Mékhitariste de Venise fut confiée à ce dernier, qui appela l’auteur « l’Historien royal ». Elle fut publiée à Venise en 1956 par le Père Serovpê Akélian, traduite essentiellement par Sirarpie Der Nersessian30 (et plus largement par nous-même)31 à partir des années non couvertes pas l’épitomé de Matt’êos d’Ourha et de son continuateur, Grigor Yérets (Grégoire le Prêtre). Dans l’ensemble, l’auteur se contente de cet épitomé et il se montre beaucoup plus libre dans le traitement de la Continuation. De la même manière que le texte d’un autre manuscrit venant de la Bibliothèque du catholicossat d’Edjmiatzin attribué également à Sembat le Connétable, traduit et publié en 1869 par Édouard Dulaurier dans le premier volume des Documents arméniens du Recueil des historiens des Croisades de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, le texte du manuscrit de Venise remonte à une source perdue qui serait la chronique originelle de Sembat. Comme nous avons tenté de montrer, la Chronique que nous avons traduite dans sa partie originale est sans doute l’œuvre d’un clerc de la chancellerie royale de Sis, écrivant sous le règne de Lewon II (1269-1289). Il ne peut être question du chancelier Vahram d’Ourha (d’Édesse) encore appelé Vahram Raboun et déjà l’auteur d’une chronique en vers, mais peut-être de Barsegh/Vasil, frère du Connétable Sembat, « suppléant du Saint-Siège », à Horomkla en Euphratèse de 1150 à 1292 puis, après sa conquête par les sultans mamelouks, à Sis, la capitale du royaume d’Arménie cilicienne. Les raisons en seraient le savoir manifeste de l’auteur sur les événements du catholicossat, et la connaissance personnelle qu’il semble avoir du roi Hét’oum Ier et de ses frères, en particulier le connétable Sembat. Selon cette hypothèse, Barsegh, encore appelé Vasil, et le scribe Vasil, à qui l’on doit le manuscrit de Venise seraient une seule et même personne32. Quoi qu’il en soit, la Chronique attribuée au Connétable Sembat peut-être rattachée au groupe des chroniques hétoumiennes.
2. La consultation de sources franques
17Le récit de la Première Croisade que fait l’Historien royal (cette appellation convient, quelle que soit son identité), s’il paraît suivre de près surtout celui de Matt’êos d’Ourha, n’en tire pas moins parfois son inspiration d’autres sources. Selon notre auteur, la mobilisation des Francs et d’une immense armée avec ses princes et ses grands est due à « l’instigation d’un ermite qui était avec eux, du nom de Petros Sargis, dont l’histoire complète, avec les noms des princes, se trouve chez les historiens francs »33. C’est probablement à l’Histoire d’Outremer de Guillaume de Tyr qu’il est fait ici allusion, le nom de « Pierre l’Ermite » étant déformé en Pierre Sargis (Serge), même s’il est entendu que le prédicateur de la seule Croisade populaire est un miaynakiats, c’est-à-dire un « ermite ». L’Historien royal mentionne ensuite le traité conclu entre les croisés et Alexis Ier Comnène, en résumant Matt’êos, mais avec une appréciation d’emprunt : « Et, ensuite, l’empereur Alexis conclut [un pacte d’] amitié avec eux [les Francs], mais pas de tout son cœur, comme cela est raconté dans les écrits de ceux-ci [les Francs] »34. L’emprunt aux sources latines est manifeste à propos du nom du général turc envoyé par le sultan saldjoûkide contre les Francs, devenus maîtres d’Antioche. Il s’agit de Karboûkâ, translitéré très approximativement Kourapaghaten chez Matt’êos (par analogie avec le nom de la dignité palatine du gouverneur byzantin d’Édesse, T’oros Kourapaghaten, T’oros « le Curopalate ») : le texte le nomme Gorparan, emprunt direct et sans altération phonétique (eu égard à la prononciation de l’arménien classique) au Corbaran de Guillaume de Tyr.
3. Une information variable sur les croisades
18En revanche, pas plus que Grigor Yérets (le Prêtre), le Continuateur de Matt’êos, l’Historien royal ne parle de la Deuxième Croisade, dont l’itinéraire final, en partie maritime, ne passa pas par la Cilicie et évita Édesse, dont la chute (1144/1146) avait cependant été la cause de la Croisade. On retrouve la même omission dans le manuscrit d’Edjmiatzin. L’Historien royal, pour reprendre l’appellation du Père Alichan, est attentif aux catastrophes de l’année 1187 (désastre de Hattîn, occupation de Jérusalem par Saladin), catastrophes qu’il relate dans le détail, particulièrement pour le déroulement de la bataille de Hattîn, le sort tragique de Renaud de Châtillon, seigneur d’Outre-Jourdain et des Templiers, faits prisonniers par le sultan ayyoûbide avec le roi Guy de Lusignan, sans oublier le traitement des prisonniers à Jérusalem35. Proche des événements, par l’intermédiaire de son inspirateur, le connétable Sembat, qui a été au service de Lewon le Magnifique et a peut-être recueilli des témoignages oculaires ou auriculaires, l’Historien royal, original ici par rapport à l’historiographie arménienne contemporaine, a pu s’inspirer aussi des Continuateurs de Guillaume de Tyr, comme le fera le neveu de Sembat, Hét’oum/Hayton.
19L’Historien royal rapporte encore l’essentiel sur la Troisième Croisade, insistant sur les succès remportés par l’empereur germanique Frédéric Ier Barberousse sur le sultan seldjoûkide de Konya, Kîlîdj Arslân II, et sur sa baignade mortelle près de Séleucie36. Il relate également la conquête de Chypre par le « roi des Anglais » [Richard Cœur de Lion], sur le duc [Isaac] Comnène37 et surtout les dispositions sophistiquées prises par les Francs pour le siège d’Acre, et la prise de la ville par « le roi des Francs » [Philippe Auguste] et Richard, conclue par un énorme massacre, malgré les propositions de rançon faites par Saladin38.
20La Quatrième Croisade, située en 1207 (alors que les chroniques de Hét’oum de Korykos et de Hét’oum II la datent exactement), fait l’objet d’un bref traitement. Si le nom des chefs n’est pas cité, le texte mentionnant seulement « les comtes de Venise et de Flandre » sans nommer le comte Baudouin IX ni le doge Enrico Dandolo, le massacre et la mise en fuite des Grecs sont mis en évidence39.
21La Cinquième Croisade (1217-1221) est assez bien connue de l’Historien royal, du moins jusqu’à la veille de la chute de Damiette, assiégée du 29 mai au 24 août 1218. L’auteur, qui a pu s’inspirer de la relation circonstanciée des Continuateurs de Guillaume de Tyr, relate l’arrivée en Acre, avec des effectifs variables suivant les contingents, du « duc des Alamans d’Autriche [Léopold VI] » et du « roi des Hongrois [André II] », ce dernier faisant finalement demi-tour et, à son passage par la Cilicie, concluant avec Lewon [Ier] les fiançailles de son fils avec Zapêl, fille et héritière de Lewon40. Ces liens peuvent expliquer la bonne connaissance qu’a l’auteur des débuts de cette croisade. La suite de la narration, comprenant l’arrivée en Égypte du « duc d’Autriche » et du « roi de Jérusalem, Jean [de Brienne] », des Templiers et des Hospitaliers sous le commandement de leurs maîtres, la construction d’échelles placées sur les navires pour atteindre la muraille et la puissante Tour de la Chaîne qui barrait le Nil et défendait la ville, et celle pour les croisés d’un pont franchissant le Nil – a peut-être été inspirée par les détails très précis fournis par le Continuateur A de Guillaume de Tyr.
22De la Septième Croisade (1248-1254), il n’est pas dit un mot, peut-être à cause d’une lacune dans le manuscrit couvrant sans doute les années 1229-1253.
III. Le prince de l’historiographie arméno-franque : Hét’oum/ Hayton de Korykos
1. Un moine-soldat aux multiples dons et aux multiples intrigues
23Neveu du roi Hét’oum Ier par son père Ôchin et cadet de ce dernier – le seigneur de Korykos et de Gantchi et le bailli du royaume – Hét’oum (Hayton dans ses œuvres françaises) apparaît à son époque comme l’un des plus aptes à juger de la croisade41. Comme son oncle, frère aîné de Hét’oum Ier, le connétable Sembat était avant tout un soldat. Ainsi, en 1299, il prit part à la bataille de Homs avec un contingent d’Arméniens de Cilicie : l’issue favorable aux Mongols fit d’ailleurs espérer la fin du sultanat mamelouk. En 1305, il participait à la bataille d’Ayas (port autrement appelé Lajazzo) où l’avantage resta aux Arméniens. On le retrouve encore parmi la liste des participants au concile unioniste d’Adana en 1316 (probablement peu avant sa mort) avec le titre de Armeniorum dux generalis (c’est-à-dire « connétable »), charge qu’il exerça sans doute à partir de son retour de Chypre, en 1308. Enfin, Hét’oum est également connu comme politicien, voire comme un intrigant. Il aurait ainsi probablement comploté en 1293 contre le roi Hét’oum II (qui devait le lui pardonner) avec l’un ou l’autre frère de ce dernier, dont l’entrée au couvent favorisait les intrigues. De nouveau brouillé avec Hét’oum II, Hét’oum, réfugié en Chypre en 1305, participa vraisemblablement (si l’on en croit la haine à son encontre des historiens « légitimistes » de Chypre) au coup d’État par lequel Amaury de Tyr, marié à Zabloun sœur de Hét’oum II, déposa le roi Henri II, exerçant dès lors la charge de gouverneur du royaume (1306-1309). Aussitôt, il fut chargé d’aller justifier la prise de pouvoir de son beau-frère auprès du pape Clément V qui l’accueillit à Poitiers en 1307. Sans doute plénipotentiaire d’Amaury pour diverses missions, avant son retour de Chypre en mars 1308, Hét’oum effectua un séjour dont on ignore le but précis dans la République de Gênes. Peut-être faudrait-il également placer dans le cadre des activités diplomatiques son séjour probable en Asie mongole, où il se serait rendu en 1294, après l’échec de son complot contre le roi. Cette opinion viendrait de son affirmation d’avoir assisté à deux intronisations d’ilkhans de Perse.
24Il convient encore de mettre en évidence l’engagement ecclésiastique de Hét’oum. De manière moins manifeste que son cousin Hét’oum II, il hésita entre le couvent et le monde. En effet, à l’occasion d’un premier séjour en Europe de deux ans (entre 1296 et 1297), il fit un pèlerinage à Vauvert42 dans le diocèse de Nîmes ou à Paris, inspiré par une inclination monastique à laquelle la situation du royaume lui fit pourtant renoncer à son retour. Cependant, après la victoire remportée en 1305 sur les Mamelouks à Ayas, H’étoum s’embarqua pour Chypre où il se fit moine prémontré dans l’abbaye de Bellapaïs la même année. De par son nouvel état, il se trouvait tout désigné pour une mission auprès du pape, mais cette mission échoua partiellement, car ce fut un autre ambassadeur du prince de Tyr qui parvint à rallier la papauté à ce dernier. En outre, le moine Hét’oum joua un rôle dans l’enquête menée par le pape Clément V et soutenue par le roi de France Philippe IV le Bel, sur l’ordre des Templiers alors en voie de liquidation. Il informa le pape à leur sujet et transmit une lettre de ce dernier à Amaury. Enfin, polémiquant avec Yesayi de Nitch, supérieur du couvent-université de Gladzor, qui lui reprochait d’abandonner les traditions de l’Église arménienne, il appuya la politique unioniste du roi Ochin IV, non à l’occasion du concile de Sis de 1307, étant alors en France, mais lors du concile d’Adana en 1316, pour lequel son nom est explicitement mentionné.
25Cependant, Hét’oum retient notre attention surtout comme lettré. Le talent littéraire s’est manifesté chez d’autres Hét’oumiens : pensons à son oncle Sembat le Connétable, le frère de Hét’oum Ier, ou encore à Hét’oum II. Notons en outre que Hét’oum fut un lettré francophone, à l’instar du même Sembat, traducteur des Assises d’Antioche et auteur d’une lettre célèbre, écrite en ancien français, adressée depuis Samarkande à son beau-frère Henri Ier, roi de Chypre43.
26La francophonie de Hét’oum fut certainement stimulée par son mariage (peut-être dans les années quatre-vingt) avec Isabelle d’Ibelin44, union mentionnée dans Les Lignages d’Outremer, mais surtout par ses deux longs séjours en France. Commanditaire de manuscrits importants, Hét’oum est surtout connu pour sa Chronique en arménien suivie de textes généalogiques dont la matière est surtout occidentale (latine en tout cas), et par son ouvrage géopolitique dicté en français La Fleur des Histoires d’Orient, que complétait un projet de croisade dont la matière est essentiellement asiatique.
2. Martin le Polonais à travers le prisme de l’histoire du Levant
27Le premier ouvrage, attribué par erreur à Hét’oum II, dont la chronique fut également rédigée en 1296, consiste en une traduction-adaptation commençant à la naissance du Christ et s’achevant en 1294 d’un ouvrage qui connut un immense succès et fut très fréquemment traduit, la Chronique des papes et empereurs de Martin d’Opava (v. 1220-1278), natif de la ville ici mentionnée (autrement appelée Troppau), dominicain et pénitencier du pape à partir de 126545. Cette « Chronique » historique a été traduite du français en l’an 745 de l’ère arménienne (1296). Elle est fondée essentiellement sur Martin le Polonais, mais enrichie d’épisodes de l’histoire orientale et plus particulièrement arménienne. Le texte de Hét’oum, remarquablement édité, introduit et annoté par Vazken Hakobyan46 dans le deuxième volume de ses Chroniques mineures (en arménien)47 porte d’abord l’empreinte du contexte franc de sa rédaction dans son vocabulaire, qui pour une bonne partie est tiré du français : ere te Frants (« roi de France »), touk (« douk » « duc »), oumadch (« hommage »), lidch (« lige »), ôder (« octroyer ») ou encore harnez (« harnais »)48. Si les événements occidentaux sont rapportés en substance, les événements orientaux le sont en général de façon plus succincte, le calendrier grégorien se substituant, pour les uns et les autres, au calendrier arménien. L’auteur établit une liste sans commentaire des événements caractéristiques de la Première Croisade, depuis le concile de Clermont (1095) jusqu’à la prise de Tripoli (1109)49. Il n’est pas davantage disert sur le « second pasadch des Francs », le terme « passage » désignant le plus couramment la croisade, dirigée par l’enbrourer « l’empereur » et le erê de Frantsen, daté de 1146. À l’occasion de l’année 1147, il rappelle le siège infructueux de Damas, tenté par Conrad III et Louis VII50. En revanche, les événements catastrophiques de l’année 1187 sont rapportés de façon détaillée, qu’il s’agisse du désastre de Garnahadin (les Cornes de Hattîn) du 4 juillet, de la capture du roi (Guy de Lusignan) par Saladin ou encore de la disparition de la Vraie Croix, des malheurs des Hospitaliers et des Templiers (dont les grands maîtres sont nommément cités), de la prise d’Acre, d’Ascalon et, le 4 octobre, de celle de Jérusalem51.
28La Troisième Croisade est d’autant mieux connue de Hét’oum qu’elle mobilise les plus grands souverains d’Occident, le roi de France Philippe Auguste et Richard Cœur de Lion le roi d’Angleterre (au sujet desquels l’auteur a noté la naissance de l’antagonisme de part et d’autre de la Manche) ainsi que l’empereur d’Allemagne Frédéric Barberousse, « noyé dans le fleuve de Séleucie » et inhumé initialement à Antioche. Tant la prise d’Acre par les rois rivaux, en 1191, que la paix conclue en 1192 (et non en 1193) entre Richard Cœur de Lion et Saladin, sont soigneusement consignées sans que l’auteur oublie les aléas de l’occupation de Chypre conquise sur le duc grec Kyr Isaac (Comnène) par Richard, la crise successorale dans le royaume de Jérusalem ou la création de l’ordre des chevaliers teutoniques52. Dès lors, les événements concernant « l’Orient arméno-latin » pour reprendre l’expression de Claude Cahen deviennent prédominants, même si Hét’oum n’omet pas de mentionner le couronnement de Louis VII et de Tamesplanch « Dame Blanche » (Blanche de Castille), « fille d’Alphonse (VII) de Castille »53.
29Laissant de côté l’histoire des royaumes chypriote et cilicien et celle de la principauté d’Antioche (Hét’oum connaît bien le comte de Tripoli), nous insisterons sur sa présentation des différents croisades. Résumant les faits, il dit l’essentiel sur la Quatrième Croisade (1202-1204), relatant le rôle du comte (Baudouin IX) de Flandre et bientôt empereur latin de Constantinople, du doge (Enrico Dandolo) de Venise, et de l’empereur grec déchu (Alexis V) Murzuphle54. Si au sujet de la Sixième Croisade (1229), il décrit la venue de Frédéric II, la fortification de Jaffa, le traité avec al-Malik al-Kâmil stipulant la rétrocession de Jérusalem, de Nazareth et de Lydda, il laisse quasiment de côté la désastreuse Cinquième Croisade (1217-1221).
30Il rapporte les expéditions militaires sous forme de petites croisades, comme celle de 1239 à laquelle participent le erê da Navar « le roi de Navarre », c’est-à-dire Thibaut IV, comte de Champagne et roi de Navarre, le gound (« comte ») Richard de Cornouailles, pour arriver en 1244 à la reprise par les Égyptiens de Jérusalem, avec le concours décisif des hordes khwarizmiennes, occasionnant la mort des grands maîtres des Templiers et des Hospitaliers, dont les noms sont mentionnés55.
31Mais c’est la Septième Croisade (1247-1254) qui est l’occasion d’un vrai développement, après que Hét’oum a rappelé la tenue du concile de Lyon en 1245, avec la déposition de Frédéric II par le pape Innocent IV et la prise de croix par Saint Louis. Ayant évoqué l’arrivée du roi à Chypre le 27 septembre 1248 et son départ de Limassol le 20 mai 1249 (au lieu du 13 mai) en direction de Damiette où il parvient le 4 juin, Hét’oum présente dès lors dans le détail les différentes étapes de l’activité de Saint Louis au Levant56. Il indique la brève durée (quelques jours) des combats sur le rivage puis la prise de Damiette. Après le départ de Damiette (daté avec vraisemblance du 27 novembre), les opérations autour de Mansoûra où l’armée arrive le 22 décembre sont rapportées de manière détaillée. Après les succès initiaux, le 8 février 1250, le roi prend position sur le Tannis (un bras du Nil) tandis que le gound d’Ardayzen (le comte d’Artois, mentionné plus haut comme marchant en tête avec les Templiers) après avoir pillé Mansoûra y est tué avec nombre de grands. Exact dans le détail, le récit permute cependant les séquences car l’installation du camp de saint Louis près d’un bras du Nil est postérieure au désastre de Mansoûra. Après la capture du roi d’Arménie, suivie de la révolte des Égyptiens (c’est-à-dire les Mamelouks) contre leur sultan al-Ayyûb, les pourparlers sont ouverts en vue de la libération du roi et des autres prisonniers pour une rançon de cent mille marcs d’argent. Libéré le 8 mai 1250, le roi, dont le frère Charles d’Anjou et divers comtes regagnaient leur pays, entreprend la fortification du bourg (faubourg d’Acre), mais aussi de Césarée, Jaffa, Sidon (réalisée entre 1250 et 1253). L’auteur signale aussi pour l’année 1252 la mort de Blanche de Castille, l’adoubement de Bohémond VI, devenu en 1251 prince d’Antioche et comte de Tripoli57. Après avoir relevé pour 1253 le mariage de ce dernier avec Sibylle « fille du roi des Arméniens, Hét’oum (Ier) », le chroniqueur fait état en 1254 de l’embarquement de Saint Louis, laissant à Acre avec cent chevaliers sir Dchôfrê d Sardchin (« sire Geoffroy de Sergines »), senesdjal (« sénéchal ») de Jérusalem et payl (« bailli ») d’Acre58. Attaché à suivre les croisades de Saint Louis, au sujet de l’an 1267, Hét’oum évoque pour le 25 mai, la « prise de croix » du roi de France avec son fils le roi de Navarre (le futur Philippe III le Hardi) et nombre de grands seigneurs de France, d’Angleterre et d’Allemagne. Puis il se lance dans le récit circonstancié de la Huitième Croisade (1270). Il évoque le rassemblement du roi et de ses trois fils, de son frère le comte de Bourgogne, de son neveu le comte d’Artois et d’autres grands à Haykmor’ten (Aigues-Mortes), leur départ pour Cagliari en Sardaigne le 2 juin, leur arrivée aux abords de Tunis et leur occupation de Carthage suivie de la mort de Saint Louis et du roi de Navarre. Il relate encore la conclusion de la paix avec le sultan par Charles d’Anjou dont la flotte regagnant la Sicile subit une effroyable tempête à hauteur de Trapani59. Hét’oum ne néglige pas les prolongements de la Huitième Croisade, à savoir l’arrivée en Acre du prince Édouard, fils du roi d’Angleterre Henri III, bientôt suivi de son frère avec des troupes réduites. Il en va de même de ceux de la Quatrième Croisade : il raconte ainsi l’attaque victorieuse de Michel VIII Paléologue sur Nêkrebount’en (Nègrepont, ou l’île d’Eubée, possession vénitienne)60. Hét’oum évoque encore dans le détail la perte de places du Levant latin comme Antioche en 1268, ou Tripoli en 1289 ou encore Acre en 1291. Il évoque également les campagnes en faveur de la Terre Sainte des rois de Chypre qui étaient aussi rois titulaires de Jérusalem, et rappelle entre autres l’intervention d’Amaury de Tyr61.
3. La Fleur des Histoires de la terre d’Orient : la nostalgie de la Croisade
32Cet ouvrage62 postérieur d’une dizaine d’années à la Chronique contient peu de références aux Croisades. Le premier livre consiste en une description de l’Asie, le second propose une évocation des dynasties arabes et turques du VIIe au XIIe siècle, le troisième une histoire des Mongols en Orient et en Occident, et le quatrième le plan de croisade commandé par Clément V. Les trois premiers livres sont organisés selon un plan rigoureux, se référant aux documents, fournissant des dates précises. Donnant la priorité aux faits, ils laissent peu de place au pittoresque ou à l’émotion. Comme le dit Christiane Deluz, il ne s’agit ni des mémoires de Hét’oum ni du récit de ses voyages, mais d’une histoire sur plusieurs siècles. Du point de vue des sources, outre les souvenirs rapportés par Hét’oum Ier à ses enfants et à ses neveux, souvenirs « mis en écrit » pour en garder la mémoire exacte, et en dehors de son propre témoignage comme acteur des événements, Hét’oum de Korykos utilise des chroniques tartares et le Livre de la Terre sainte, c’est-à-dire les continuateurs de Guillaume de Tyr63.
33Le Livre II comporte des allusions à la croisade. Ainsi, au chapitre VIII, intitulé « Malik Shâh devient empereur de Turquie au temps où Godefroy passe la mer », Hét’oum note que « Barkiaruk était empereur de Perse et Soliman Shah, sultan de Turquie » lors de la croisade de Godefroy de Bouillon. Hét’oum souligne aussi, comme il l’a déjà fait à la fin du chapitre VI, que Soliman « causa bien des dommages aux croisés » avant qu’ils ne quittent la Turquie64.
34Dans le livre III, il insiste de nouveau sur les péripéties de la Première Croisade en évoquant le siège d’Antioche65, puis franchissant presque un siècle et demi, en vient sans évoquer le traité de Jaffa à l’invasion des Khwarizmiens en Palestine et à la reprise de Jérusalem par les Ayyoûbides en 124466. Pour tous ces événements, Hét’oum fait référence aux « histoires de la croisade de Godefroy de Bouillon »67. Plus loin, évoquant la contre-offensive des sultans mamelouks à la suite des campagnes christiano-mongoles et la conquête d’Antioche en 1268 et des autres places du Levant latin, Hét’oum se réfère au récit plus ample du « livre de la conquête de la Terre Sainte »68.
35Au livre IV, chapitre I, figurent des allusions aux croisades passées. Pour justifier une nouvelle croisade69, Hét’oum se réfère à la conquête et à la reconquête de la Terre Sainte par les Musulmans, à savoir aux événements du VIIe siècle, Jérusalem étant conquise par le calife Oumar en 638, et aux réoccupations ayyoûbides de 1187 et 1244. Au chapitre V, il est question des expéditions d’Amaury en Égypte, avec une référence au « livre de l’histoire de la conquête de la Terre Sainte » mais avec une datation surprenante (1253) alors que le roi de Jérusalem organise ses campagnes successives dans les années soixante du XIIe siècle, et non sans mettre en parallèle l’émergence des Ayyoûbides et leur contre-offensive victorieuse70. Au chapitre VI, après avoir rapporté la victoire de Saladin à Hattîn en 1187 et la prise de Jérusalem (non à la suite d’un siège, comme le dit l’auteur, mais par la négociation), Hét’oum revient à la croisade de Saint Louis, mais surtout pour en rappeler le contexte égyptien, à savoir le recrutement et l’éducation militaire de Coumans de souche turque par les Ayyôubides, renversés en 1250 par ces Mamelouks, dont l’avènement aurait facilité la libération du roi et de son frère71. Le chapitre VIII intitulé « Le roi Édouard d’Angleterre passe la mer pour secourir la Terre Sainte » place la croisade du prince Édouard dans le même contexte, évoquant entre autres la tentative de meurtre d’un Assassin commanditée par le sultan Baybars72. Au fil des chapitres VI, VII et VIII, sont mentionnées respectivement en 1268, 1289 et 1291, la prise d’Antioche par Baybars, celle de Tripoli par Kâlaôun et celle d’Acre par Kâlaôun73. Dans les chapitres XI, XIII et XXV en particulier, Hét’oum semble revivre l’aventure de la Première Croisade : « C’est le temps favorable où le courage de fidèles du Christ doit s’enflammer pour le ‘ passage de Terre Sainte’, pour délivrer le Saint-Sépulcre de Notre-Seigneur, source de notre foi, des mains des mécréants » (chapitre XI)74. S’y trouvent tout à la fois les accents de Matt’êos d’Ourha exaltant l’arrivée salvatrice des chefs francs, Godefroy de Bouillon en tête, et de l’appel du pape Urbain Ier à Clermont, tel que le rapporte Foucher de Chartres, par exemple. En revanche, le deuxième cas de figure envisagé pour ce « passage général », partant de Chypre et passant par l’Arménie, mise à part la « diversion » vers Édesse qu’avait effectuée Baudouin de Boulogne, correspond à l’itinéraire nord-sud d’Antioche à Jérusalem, proposé par le moine-connétable arménien et enrichi de quelques étapes de l’expédition christiano-mongole de 1260, avec l’occupation de Damas75.
36La version arménienne des Lignages d’Outremer que nous livre Hét’oum de Korykos, vers 1306 sans doute, n’appelle aucun commentaire particulier au sujet de sa vision des croisades.
IV. Hét’oum II, modeste émule de son adversaire
37Le cousin de Hét’oum/Hayton, le roi Hét’oum II, dont la chronique avait été attribuée de façon erronée à Hét’oum de Korykos par Édouard Dulaurier dans le volume I des Documents arméniens, la confusion étant facilitée par l’indication d’une même date de composition (1296), a bien été identifié comme l’auteur d’annales couvrant la période 1076-109676 grâce à la mention sur un manuscrit copié de 1400 comme nom d’auteur, celui-là même qu’il avait pris en devenant moine franciscain, « Jean [arm. Hovhannês], serviteur de Dieu »77. Intitulée Hamarôt Patmout’iounen Jamanakats…, c’est-à-dire « Brève Histoire des temps… », la chronique de Hét’oum II, s’inspirant de celle de Hét’oum de Korykos, est presque deux fois plus courte en ce qui concerne la période des croisades. En fait, commençant à l’année 1076 (et non à l’Adoration des Mages)78 et finissant à l’année 1296 (et non à l’année 1294)79, elle n’est qu’un abrégé de la chronique de Hét’oum de Korykos pour la partie qu’elle traite. Concernant les croisades, elle ne met en exergue que les événements consignés par ce dernier, à une ou deux variantes près. Ainsi, la mention de la tentative de meurtre à coups de poignard d’Édouard d’Angleterre par la secte des Assassins80 est absente chez Hét’oum de Korykos mais présente chez l’Historien royal qui évoque la ruse d’un serviteur du prince. Prenant en considération l’ensemble du récit de Hét’oum II, il est remarquable qu’à partir de l’année 1272, il ajoute à son modèle des événements qui le touchent de près. De la sorte, il introduit la mention de naissances comme celle de ses frères ou sœurs. C’est ainsi qu’il note pour l’an 1276 : « les jumeaux du roi Lewon, Sembat et Sibylle, naquirent »81. Il indique également des décès, comme pour l’année 1285 : « Le 29 août, ma mère Kéran [Kyra Anna], reine d’Arménie, vertueuse et au bel aspect, très louable, rejoignit le Christ »82. Il signale encore les aléas successoraux de son propre règne et traitant de l’an 1293 : « Hét’oum (II) reprit sa couronne et le royaume d’Arménie »83 et à propos de 1296 : « Le roi Hét’oum (II) donna son royaume à son frère le baron T’oros »84. Bien sûr, dans la chronique de Hét’oum de Korykos, il ne trouve aucune trace de ses démêlés avec la cour royale de Sis, auxquels Hét’oum II fait allusion. Parlant de l’an 1293 : « Un complot fut [fomenté] contre le roi Hét’oum par ses princes, qui étaient les principaux barons [à savoir] : Hét’oum, seigneur de Korykos, et son frère Ôchin, seigneur de Kantchi, et de nombreux princes d’Arménie »85 ou encore : « La même année (1294), le baron Hét’oum, seigneur de Korykos, et son frère, le baron Ôchin, prirent la fuite »86. Remarquons encore que les deux cousins, le premier Hét’oum de Korykos appartenant à l’Ordre des Prémontrés et le second Hét’oum II de celui des Frères Mineurs Franciscains ont également enregistré la canonisation de François d’Assise, fondateur de cet ordre, et d’Antoine de Padoue, Franciscain aussi.
38Le bref et douloureux poème de Hét’oum II87, retraçant entre autres l’installation des Roubêniens en Cilicie et la restauration de la monarchie sous Lewon le Magnifique88, mais écrit dans le contexte de la confrontation entre une coalition christiano-mongole affaiblie et un État mamelouk en pleine expansion, ne retient de l’histoire des croisades que la chute des États latins, Antioche (1268) et, sinon Tripoli (1289), Acre (1291), insistant sur la résistance de son père Lewon II et, en l’absence de « la nation des archers »89, sur la diversion paradoxalement bénéfique au royaume créée par l’attaque mamelouke contre la forteresse de Horomkla et par la conquête de ce siège patriarcal arménien90. Le penchant monastique du roi se discerne à travers ses très longues considérations sur les erreurs concernant le calcul de la date de Pâques91.
V. Un chroniqueur-diplomate : Hét’oum de Neghir
39Nous devons à Levon Ter Petrossian d’avoir publié plusieurs chroniques inédites dans le deuxième volume de son remarquable ouvrage Les Croisés et les Arméniens92, dont l’Histoire de Hét’oum de Neghir, fils de Kostandin de Neghir, issu d’une branche cadette de la famille hét’oumienne et chambellan de la cour d’Arménie. L’un de ses fils, Kostandin, serait ainsi l’avant-dernier roi de l’Arménie cilicienne, sous le nom de Kostandin IV.
40La vie de Hét’oum est marquée par une intense activité diplomatique vis-à-vis de l’Occident à laquelle sa chronique fait écho93, sans exclure toutefois les contacts avec le sultanat mamelouk du Caire. Dans cette brève chronique intitulée Abrégé de l’Histoire des temps, comme celle de Hét’oum II, l’auteur se contente de démarquer pour les XIIe -XIIIe siècles, peu ou prou, l’historiographie hét’oumienne antérieure relative aux croisades, telles qu’on les classe traditionnellement de la Première à la Huitième. Concernant la Septième Croisade, s’il mentionne un montant de cent mille marcs d’argent pour la rançon de Saint Louis, il ajoute au texte de Hét’oum II « et de 100.000 ducats »94. De la même manière que dans l’œuvre de Hét’oum II, les événements familiaux sont soigneusement enregistrés : naissances, mariages et décès sont notés avec précision. En revanche, la période couverte va au-delà car la chronique est continuée jusqu’en 1375. L’auteur, dont le rôle diplomatique est mis en valeur, rapporte ses différentes ambassades. Pour l’an 1317, il signale son envoi par Ôchin Ier auprès de Robert d’Anjou roi de Naples (1309-1343), frère de Philippe d’Anjou et prince de Tarente, dont la fille Jeanne, ou Jeanne-Irène, était devenue sa femme95. Concernant l’an 1319, sous le pontificat de Jean XXII (1326-1334), l’un des papes les plus ardents pour la croisade de « Petite Arménie », il mentionne son envoi à la Cour pontificale d’Avignon96. Il rapporte également ses allées et venues en 1329-1331 en vue de choisir parmi les filles du roi de Sicile, Frédéric III d’Aragon (1296-1337), une épouse qui convînt à Lewon IV. Au terme de cette mission fut choisie la princesse Constance d’Aragon-Sicile, reine d’Arménie de 1331 à 1341, dont les noces avec le roi d’Arménie furent célébrées le dimanche 3 novembre 1331 à Sis et donnèrent lieu à l’adoubement de cent-dix chevaliers. Le but ultime de ces laborieuses négociations était de se ménager, dans une période où les royaumes de France et d’Angleterre s’étaient engagés dans la Guerre de Cent Ans (1327-1453), un puissant allié à l’ouest disposant d’importantes ressources économiques et d’une flotte conséquente et donc susceptible d’envoyer des secours à l’Arménie, voire même de mettre sur pied une croisade. Les projets de croisade continuaient alors à fleurir. Les rois de Chypre, Hugues IV, qui avec la Papauté, Venise et les chevaliers de Rhodes, reprit Smyrne aux Turcs en 1344, ou encore Pierre Ier avec ses voyages diplomatiques européens et ses attaques contre les côtes d’Asie Mineure, de Syrie et d’Égypte97, participaient activement à la tentative de mobilisation du monde latin. On peut souligner à propos de l’activité maritime, l’attention donnée par Hét’oum de Neghir à la navigation : il donne soigneusement les dates et lieux de départ et d’arrivée des navires affrétés par le roi d’Arménie, navires qu’il qualifie de ghalê (« galées »)98.
41En conclusion, les historiens arméniens des XIIIe-XIVe siècles pour lesquels nous nous sommes efforcés d’établir la connaissance des croisades « classiques », à comprendre de la Première à la Huitième, nous ont parus intéressés par le phénomène de la croisade. Appartenant à une « Chrétienté de frontière » s’engageant entièrement dans la défense de sa foi et de son pays, ils comprennent d’autant mieux la mobilisation de la Chrétienté d’Occident, dont les élites nobiliaires leur sont proches par les valeurs et le mode de vie, pour la délivrance de la Terre Sainte et du tombeau du Christ. L’intérêt des historiens arméniens pour les destinées du Levant latin vient aussi du fait que à la suite de la grande migration arménienne du XIe siècle, consécutive à la conquête de la Grande Arménie par les Turcs, ils se sont retrouvés voisins des Francs, l’État arménien de Cilicie étant frontalier du comté d’Édesse et de la principauté d’Antioche. Les nombreux mariages mixtes entre des membres des noblesses arménienne et franque ont encore accentué cette proximité. On voit ainsi apparaître chez les Arméniens une élite véritablement arméno-franque, la maison hét’oumienne illustrant bien ce phénomène, non seulement génétiquement mais aussi culturellement. Hét’oum/Hayton dicte en français l’histoire de l’Orient intitulée La Fleur des Histoires et rédige en arménien l’histoire de l’Occident d’après Martin le Polonais, la Brève histoire du temps.
42Outre un phénomène d’imitation réciproque, correspondant à l’usage de l’historiographie de leur temps, les auteurs dont nous avons retenu les œuvres appartiennent tous à la famille hét’oumienne, témoignent d’un niveau de culture exceptionnel, mais se positionnent de manières variées. Si les œuvres des uns se rattachent à l’historiographie occidentale, comme les écrits de Hét’oum de Korykos ou de son imitateur Hét’oum II, celles des autres se rattachent à l’historiographie arménienne traditionnelle, comme l’Historien royal. Il est difficile de classer la Fleur des Histoires. Du point de vue de la langue, elle se rattache au courant occidental, en revanche la matière dont elle traite les royaumes d’Asie la rapproche du courant oriental. En outre, un projet de croisade y est annexé, comme ceux qu’élaboraient à l’époque Jacques de Molay, le Grand Maître du Temple, ou encore le Vénitien Marino Sanudo dans ses Secreta Fidelium Crucis. Quelle que soit la catégorie à laquelle appartiennent les œuvres étudiées, elles témoignent d’une prise en compte incontestable de la venue et de la présence des Francs ainsi que d’une prise de conscience forte de la nécessité de solidarité entre Arméniens et Francs devant le danger musulman.
43Au final c’est sans doute l’Historien royal, probablement membre de la famille hét’oumienne, inspiré par le Connétable Sembat, qui réalise la meilleure symbiose entre les traditions arménienne et franque : puisant aux historiens latins et francs, comme en témoigne parfois le vocabulaire, il écrit une histoire des Chrétiens du Levant y compris les Latins d’Orient, les Arméniens y occupant une place centrale.
44Ce sont, tout naturellement, les grandes croisades qui retiennent l’attention de nos historiens. La Première est vue comme un spectaculaire transfert des forces chrétiennes d’Occident jusqu’en Orient. La Troisième les a particulièrement marqués, car elle fut rehaussée par la présence des plus grands souverains de l’Europe latine. Eurent également un fort retentissement les croisades de Saint Louis que les Arméniens appelaient déjà le « saint roi », de son vivant, si l’on en croit de Joinville, comme ils le faisaient en particulier dans leur liturgie pour le premier empereur romain converti au christianisme, Constantin le Grand, ou pour le premier roi arménien officiellement chrétien, Tiridate III. Enfin, pour le salut de l’Arménie, ou bien pour son intérêt personnel, Hét’oum/Hayton vécut dans la nostalgie de la Première Croisade et appela à un ultime « passage », témoignant ainsi d’un métissage non seulement culturel mais aussi idéologique.
Notes de bas de page
1 Levon B. Zekiyan, « Une Chrétienté de frontière », Arménie. Il y a mille ans, Ani, numéro spécial de Paris tête d’affiche, Paris, 1992, pp. 98-100.
2 Gérard Dédéyan, « Défense de l’Arménie, martyre et salut aux IVe-Ve siècles », Sur la terre comme au ciel, Actes du Colloque de l’Université Saint-Esprit de Kaslik (oct. 2005), Dominique Avon et Karam Rizk (éd.), Presses de l’Université de Kaslik (sous presse).
3 On peut néanmoins relever que l’Église russe a canonisé Alexandre Nevski et Dimitri Donskoï.
4 Inni sacri di San Nerses il Gracioso, trad. par le Père Mesrob Gianascian, Saint-Lazare-Venise, 1973.
5 G. Dédéyan, « Le cavalier arménien », From Byzantium to Iran. Armenian Studies in Honor of Nina G. Garsoïan, Jean-Pierre Mahé et Robert W. Thomson (dir.), Atlanta, 1997, pp. 197-228, et Idem, « Idéologie chevaleresque et idéologie de croisade chez les Arméniens de Cilicie », Les Armes et la toge. Mélanges offerts à André Martel, Jean-Charles Jauffret (éd.), Montpellier, 1997, pp. 55-65. Pour une approche plus large, on consultera dans Daniel Baloup et Philippe Josserand (éd.), Regards croisés sur la guerre sainte. Guerre, religion et idéologie dans l’espace méditerranée latin (XIe-XIIIe siècle), Toulouse, 2006, les contributions de Jean-Claude Cheynet, « La guerre sainte à Byzance au Moyen Âge », pp. 13-32 ; Christophe Picard, « Regards croisés sur l’élaboration du jihâd entre Occident et Orient musulman (VIIIe-XIIIe siècle) : perspectives et réflexion sur une origine commune », pp. 33-66, et Jean Flori, « La formation des concepts de guerre sainte et de croisade aux XIe et XIIe siècles : prédication papale et motivation chevaleresque », pp. 133-158.
6 C’est le titre que nous avons donné à notre traduction commentée de la partie originale de la chronique, publiée à Paris, en 1980, chez Geuthner, par l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres (Documents pour servir à l’histoire des croisades).
7 Texte Vagharchapat, 1898, pp. 253-254, pour la traduction, Edouard Dulaurier (trad.), Recueil des Historiens des Croisades, Documents arméniens, t. I, Paris, 1869, pp. 25-26.
8 Ibid.
9 G. Dédéyan, Les Arméniens entre Grecs, Musulmans et croisés. Étude sur les pouvoirs arméniens dans le Proche-Orient méditerranéen, 2 vol., Lisbonne, 2003, t. II, pp. 787-789.
10 Ibid., pp. 789-790.
11 Ibid., p. 789.
12 Nous nous permettons de renvoyer, pour la Cilicie jusqu’au milieu du XIIe siècle, Idem, Les Arméniens…, Aux origines de l’État cilicien : Philarète et les premiers Roubêniens, t. I.
13 Isabelle Augé, Gérard Dédéyan et Nicole Thierry, « Le temps de la Croisade », Histoire du peuple arménien, G. Dédéyan (éd.), Toulouse, 2007-2008, VIII, p. 343.
14 Ibid.
15 Cf. G. Dédéyan, Les Arméniens…, vol. 1, passim, et tableau généalogique « Les Roubêniens ».
16 Ibid., et tableau généalogique. Pour les dates des règnes arméniens, nous suivons Claude Mutafian, L’Arménie du Levant (XIe-XIVe siècle), Paris, 2011.
17 Wipertus Hugo Rüdt de Collenberg, The Rupenides, Hetumides and Lusignans, Lisbonne et Paris, 1968, tableau « The Rupenides ».
18 Ibid.
19 René Grousset, L’Empire du Levant, Paris, 1946, pp. 406-407, que nous suivons ici, en le complétant par W. H. Rüdt de Collenberg, The Rupenides, tableau « The Hetumides, The Lusignans », et par Claude Mutafian, Le Royaume arménien de Cilicie, Paris, 1993, p. 80, et Idem, La diplomatie arménienne au Levant, XIIe-XIVe siècle (Recherches sur l’Arménie cilicienne, Paris I, juin 2002), thèse de doctorat, p. 154.
20 Ibid.
21 Ibid., et chapitre VIII, « Le temps de la croisade (fin XIe-fin XIVe siècle) », dans G. Dédéyan (éd.), Histoire du peuple arménien, pp. 341-342.
22 Dans Vigen A. Hakobyan, Chroniques mineures (XIIIe-XVIIIe siècle) (en arm.), 2 vol., Erevan, 1956, t. II, Hét’oum l’Historien, Travaux généalogiques, pp. 94-114, trad. par Hasmig Mrkrtchian dans Marie-Adélaïde Nielen, Les lignages d’Outremer (Documents pour servir à l’histoire des croisades), Paris, 2003, pp. 131-147.
23 Pour le dernier siècle d’existence du royaume, nous renvoyons au chapitre VIII de l’Histoire du peuple arménien, et plus particulièrement aux pp. 340-342, et, pour une présentation détaillée, à C. Mutafian, Le royaume arménien de Cilicie (catalogue de l’exposition à la Chapelle de la Sorbonne), Paris, 1993, pp. 34-90.
24 Il s’agit plus ou moins de l’ancien comté d’Édesse, 1098-1150.
25 C. Mutafian, Le Royaume arménien, pp. 70-73.
26 Ibid., pp. 80-85.
27 Ibid., p. 87.
28 Ibid., pp. 83-84.
29 Ibid., pp. 86-89.
30 « The Armenian Chronicle of Constable Sempad or the Royal Historian », dans S. Der Nersessian, Études byzantines et arméniennes/Byzantines and Armenian Studies, 2 vol., t. I, Louvain, 1973, pp. 353-377.
31 La chronique attribuée au Connétable Sembat (Documents relatifs à l’histoire des croisades publiés par l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres), Paris, 1980.
32 Ibid., Introduction.
33 Ed. Akélian, p. 100.
34 Ibid., pp. 107-109.
35 Ibid., pp. 194-200.
36 Ibid., pp. 201-202 et pp. 65-66.
37 Ibid., p. 202 et p. 66.
38 Ibid., p. 202 et pp. 66-67.
39 Ibid., p. 215 et p. 85.
40 Ibid., p. 220 et pp. 91-92. L’Historien royal, s’il a bien enregistré l’appellation « duc des Alamans », note phonétiquement Tôtridch (« d’Autriche »).
41 Sur ce personnage, voir la présentation très complète de C Mutafian, « Héthoum de Korykos, historien arménien. Un prince cosmopolite à l’aube du XIVe siècle », dans Croisades et idée de croisade à la fin du Moyen Âge, Cahiers de Recherches médiévales (XIIIe-XVe siècle), 1 (1996), pp. 157-176.
42 Il s’agit sans doute de l’abbaye Notre-Dame de Vauvert.
43 Cf. Jean Richard, « La lettre du Connétable Sembat et les rapports entre Chrétiens et Mongols au milieu du XIIIe siècle », dans Dickran Kouymjian (éd.), Armenian Studies/Études arméniennes in Memoriam Haïg Berbérian, Lisbonne, 1986, pp. 683-696.
44 Cf. W. H. Rüdt de Collenberg, « Les Ibelin aux XIIIe et XIVe siècles : Généalogie compilée principalement selon les registres du Vatican », dans Idem, Familles de l’Orient latin XIIe-XIVe siècles, Londres, 1983, IV, p. 170, selon lequel le mariage aurait eu lieu vers 1285.
45 Art. « Martin d’Opava », dans André Vauchez (éd.), Dictionnaire encyclopédique du Moyen Âge, 2 vol., Paris, 1997, t. II, p. 97.
46 C. Mutafian, Recherches sur l’Arménie cilicienne…, p. 20, et « Héthoum de Korykos… », p. 163.
47 Éditions de l’Académie des Sciences d’Arménie, 2 vol., Erevan, 1951, pp. 33-93.
48 Chroniques mineures, t. II, p. 34.
49 Ibid., p. 56.
50 Ibid., p. 58.
51 Ibid., pp. 59-60.
52 Ibid., p. 60.
53 Ibid., p. 61.
54 Ibid.
55 Ibid., pp. 65-66.
56 Ibid.
57 Ibid., pp. 68-69.
58 Ibid., p. 69.
59 Ibid., p. 75.
60 Ibid.
61 Ibid., p. 74 et pp. 78-79.
62 Mettant à jour la présentation très détaillée due à divers auteurs dans les Documents arméniens, t. II, Documents latins et français relatifs à l’Arménie, Paris, 1906, pp. XXIII-CXLII (texte français et latin, pp. 111-363), voir la présentation dans C. Mutafian, La diplomatie arménienne au Levant, pp. 20-21, « Héthoum de Korykos », pp. 173-175, et dans « La Fleur des histoires de la terre d’Orient », dans Danielle Régnier-Bohler, Croisades et pèlerinages, Paris, 1997, Introduction et traduction, par Christiane Deluz, pp. 803-878. Nous référons à l’excellente traduction de Christiane Deluz, en signalant que le terme moderne « croisade » traduit le terme médiéval « passage ».
63 « La Fleur des histoires… », pp. 804-805.
64 Ibid., p. 823.
65 Ibid., p. 824.
66 Ibid., pp. 824-825.
67 Ibid., p. 825.
68 Ibid., p. 842.
69 Ibid., p. 860.
70 Ibid., pp. 862-863.
71 Ibid., p. 863.
72 Ibid., p. 864.
73 Ibid., pp. 863-864.
74 Ibid., p. 867.
75 Ibid., pp. 875-876.
76 Chroniques mineures, t. I, pp. 74-87. É. Dulaurier a publié et traduit un texte sensiblement différent (Documents arméniens, t. I, pp. 471-490). Nous donnons ici la traduction du texte édité par V. Hakobyan, proposée par Marie-Anna Chevalier, en annexe à sa substantielle étude Les ordres religieux-militaires en Arménie cilicienne, Paris, 2009, pp. 727-745.
77 C. Mutafian, La diplomatie arménienne au Levant, pp. 21-22.
78 Chroniques mineures, texte, t. I, p. 74, p. 727.
79 Ibid., p. 87, p. 4.
80 Ibid., p. 84, trad. p. 740.
81 Ibid.
82 Ibid., p. 85, trad., p. 742.
83 Ibid., p. 87, trad., p. 744.
84 Ibid.
85 Ibid., texte p. 86, trad. p. 744.
86 Ibid., texte p. 87, trad., p. 744.
87 Documents arméniens, t. I, pp. 550-555.
88 Ibid., p. 551.
89 Ibid., p. 552.
90 Ibid., p. 553.
91 Ibid., pp. 553-555.
92 Levon Ter Petrossian, Les Croisés et les Arméniens, Études et traductions, Erevan, 2005, t. II, Idem, Recherches historico-politologiques, Erevan, 2007. La Chronique y est publiée pp. 527-553.
93 Voir quelques éléments biographiques dans H. Adcharian, Dictionnaire des noms de personne arméniens, 5 vol., réimpression, Beyrouth, 1972, t. IV, n ° 27, pp. 75-76. Hét’oum de Neghir serait mort vers 1356.
94 P. 541.
95 Cyrille Toumanoff, Les dynasties de la Caucasie chrétienne de l’Antiquité jusqu’au XIXe siècle, Rome, 1990, p. 289.
96 P. 552.
97 Ibid., pp. 548-549 et notes.
98 Ibid., pp. 548-551.
Auteur
-
Gérard Dédéyan
Université Paul-Valéry, Montpellier III
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