Résistance et dissidence
p. 167-172
Texte intégral
1Dans la résistance, un refus se dresse contre ce qui s’impose comme injustice, oppression. La résistance est une force qui se dresse contre une autre force. Elle apparaît parfois comme négative, parce qu’elle dit « Non ! » à ce qu’elle dénonce. Mais son courage est dans ce « non ! »1. La dissidence est plus secrète, plus difficile à cerner.
2On croit que l’on ne peut dire « non » qu’en réponse à un impératif, à un ordre. Le non paraît second. Mais pour Antonio Negri2, le « non » est fondateur, et non pas réactif. La résistance est première. Si les figures de l’oppression se succèdent, la résistance y objecte toujours.
3Dans le vocabulaire de l’opposition à l’oppression, le terme de « résistance » a supplanté celui de « révolution ». De même, on peut se demander si, dans l’histoire des formes de lutte, la « dissidence » n’est pas en train de succéder à la « résistance » – même si « révolution » et « résistance » gardent leur pertinence politique.
4La résistance dit « Non » à l’oppression, à l’injustice, au pouvoir. Encore faut-il que l’oppression soit visible, le pouvoir repérable. C’est le cas d’une occupation étrangère, d’un pouvoir tyrannique. Mais quand on vit sous un régime de « libertés publiques », un régime qui se prétend « démocratique », la « résistance » perd sa pertinence. L’ouvrage de Albert Ogien et Sandra Laugier Pourquoi désobéir en démocratie ? se fait l’écho de cette difficulté.
5Les « résistances » nous offrent de grandes figures emblématiques aussi bien que des combats collectifs, des mouvements de foule aussi bien que d’humbles gestes anonymes. Ce qu’on désigne en France comme la « Résistance » renvoie le plus souvent aux mouvements de résistance au nazisme durant la dernière guerre. Germaine Tillon3 raconte comment cette « Résistance » commença par une « poussière d’initiatives », qui ne furent unifiées que plus tard, avec peine. La résistance commencerait-elle donc par une dissidence ? Cette « micro-société » pratiqua, dit-elle, une « inversion des valeurs de la troisième république – respect de l’autorité légale, désir d’ordre, vertu d’obéissance ». Mais quand elle devint une véritable force, elle emprunta les armes de l’adversaire. Après avoir affirmé son antécédence, Negri ne cesse de montrer que la résistance emprunte ses moyens et ses méthodes à ses ennemis.
6Les résistances se construisent dans le contexte historique des oppressions : armées de travailleurs dans le contexte de l’Europe industrielle du XIXe siècle, guérillas dans le contexte rural de l’Amérique du Sud, trains « révolutionnaires », emplis d’armes et de militants en Russie et Bolivie… La résistance oppose force à force, lutte armée contre armées du pouvoir. C’est ce que Simone Weil4 lui reproche : elle ne quitte pas le domaine de la force, elle lui en oppose une autre, mais de même nature. On peut retrouver dans la résistance les mêmes formes de domination que la société qui l’a suscitée. Simone Weil dénonce cet effet de pouvoir au cœur des Brigades Internationales en Espagne.
7Là où la résistance oppose son refus de « collaborer » en tenant ferme sur son refus, la dissidence fait un pas de côté. La résistance est frontale, la dissidence est latérale. C’est pourquoi elle joue souvent sur le plan spirituel ou symbolique plus que sur le terrain des opérations militaires et stratégiques. Mais en même temps elle va plus loin puisqu’elle va jusqu’à imaginer des possibles qui sont inaperçus par les forces d’opposition résistantes, focalisées qu’elles sont sur le combat à mener. Cela n’empêche pas la dissidence d’être dangereuse pour tout pouvoir institué, puisqu’elle se situe du côté de ce que Lefort nomme « l’instituant »5 donc de ce qui n’est pas compatible avec le rapport des forces en place. L’« instituant » concerne le moment créatif durant lequel l’exigence d’une loi excède l’ordre effectif de la Cité. Il en résulte une tension irréductible entre la légalité et la légitimité. Toutes les innovations religieuses, chacune à sa manière, font droit à ce pôle symbolique. On le voit bien aux répressions dont elles sont tour à tour l’objet, et on peut en constater l’ampleur, dans le cadre de cet ouvrage, à propos du catharisme, de certaines formes du protestantisme ou du mouvement des « libertins ».
8La dissidence provoque une rupture avec l’ordre ancien auquel la résistance ne fait que s’opposer. Elle ouvre sur un imaginaire de déviance, de détournement, de dissonance. Elle inaugure une rupture avec ce qui est usuellement reconnu comme « normal », accepté comme dogme, voulu comme conformité. La dissidence plonge ses racines non seulement dans le refus de l’oppression mais dans la dérision de la domination. En ce sens, elle est contemporaine du changement de nature des formes de l’oppression.
9Le régime de la discipline dont l’usine et l’armée constituaient les principaux outils, le « grand enfermement » des déviants dont Michel Foucault6 fait l’analyse, laissent place aujourd’hui à une autre forme de pouvoir décrite par Zygmunt Bauman7 : le « gouvernement » des corps est remplacé par une gouvernance des esprits en quelque sorte de l’intérieur de chacun. La terreur de ne pas être « à la hauteur », de ne pas être « performant » a remplacé la crainte d’être « anormal ». L’anormal était enfermé, l’incapable est remplacé, dans un régime de concurrence généralisée. Ainsi chacun se fait son propre oppresseur8. Le pouvoir analysé par Foucault a secrètement et fondamentalement changé de forme. Il gouverne par sa soumission aux puissances qui le manœuvrent, il se renforce par les crises qu’il provoque ou tolère, il maintient son ordre par le chaos qu’il suscite. Tous ceux qui sont devenus « inutiles », tous ceux qui constatent les dégâts d’une « production/destruction » impitoyable et planétaire mènent des combats divers et souvent dispersés. S’emparer des logements vides, occuper des espaces publics, dresser des tentes, des barricades, tenir des assemblées tend à remplacer la grève que la menace des délocalisations tient en respect. Quand la résistance opposait un front cohérent à des attaques considérées comme concertées, la dissidence multiplie des désobéissances et des propositions qui ne se ressemblent que par la fécondité de leur imaginaire. Elle plonge d’une part dans l’utopie (inventer de nouvelles formes de pensée), d’autre part dans l’urgence ponctuelle et spécifique de désobéir.
10La lutte contre l’assujettissement prend ainsi des formes hybrides. Mais en même temps elle court le danger de la dilution, la dispersion, la dissolution. Il arrive même que la dissidence soit soluble dans l’économie de marché, voire qu’elle la stimule ! Ainsi la « taxe carbone » devient une sorte de permission de polluer, internet peut devenir un moyen de surveillance, des initiatives indispensables comme la création de dispensaires autogérés peuvent devenir une institutionnalisation du bénévolat comme ambulance-balai des défauts du service public, des banques de micro-crédit peuvent faire des opérations douteuses… D’autre part la dissidence est souvent inorganisée, sporadique, spontanée… D’où viendrait alors sa pertinence, y compris politique ?
11La résistance peut prétendre à l’efficacité politique. Mais elle semble « réactive ». Elle reste crispée sur un retour à l’ancien qui la menace de régression. Elle est accusée de s’opposer au « progrès », au « changement ». Elle peine à affronter un monde de « flux », de « flexibilités », d’« adaptabilités ». Comment résister à un courant qui digère ses propres contradictions ? Qui ne craint pas les oxymores, les contradictions et les trahisons « décomplexées » ? Les valeurs d’héroïsme, de solidarité, de lucidité se trouvent « démonétisées », même aux yeux des militants. La résistance, aujourd’hui, peine à sortir du plan sur lequel elle lutte. Elle tente de faire obstacle au chemin libéral sans contester que ce soit le seul possible. À la différence de la Révolution, elle ne se tourne pas vers de nouveaux horizons. Elle n’opère pas non plus un « renversement des valeurs », comme dirait Nietzsche9. C’est pourquoi la résistance ne suffit pas. Mais le pas de côté, ou le pas en avant opéré par la dissidence ne suffit pas non plus s’il ne se soucie pas d’assurer ses arrières, s’il ne dénonce pas les règles de société qui l’ont rendue nécessaire. L’« avant » dans lequel la dissidence lance les antennes de l’avenir, de quelle sorte est-il ? On lui reproche de ne pas produire de « projets construits ». Comme l’utopie, elle cherche à inventer la vie, mais sans pouvoir en préciser les formes. C’est qu’un « modèle » de société, fût-il dissident, deviendrait un carcan s’il devait être imposé : « La solution du problème que tu vois dans la vie, c’est une manière de vivre qui fasse disparaître le problème », écrivait Ludwig Wittgenstein10. Cette nouvelle manière de vivre acquiert un sens politique. Elle ne produit pas de projets construits, parce qu’il s’agit à chaque fois du pas suivant, chacun contenant la possibilité d’aller ailleurs, le possible alternatif se faisant en chemin.
12Si la résistance fait obstacle aux forces de dissolution présentes dans le néo capitalisme triomphant, elle marque l’arrêt, la halte nécessaire. Mais ensuite commence le chemin d’éloignement, le mouvement de détournement, de retournement, qui seul peut nous faire apercevoir d’où provenait le danger et comment nous tourner vers d’autres horizons, d’autres sources.
13Georges Simondon fait ainsi l’éloge de la dissidence :
L’arbre tente toujours la même feuille. Seul l’automne le fait résonner avec le mouvement du vivre. Tout effort de transformation prend place dans un champ de résonances. Ainsi se propage l’amplification de la puissance d’agir. Seul un effort pour maintenir du dissonant, du disparate, de l’incomplet, de l’inconfort, permet de construire une nouvelle sensibilité collective.11
14L’utopie peut être utilisée comme révocation des évidences collectives dans lesquelles s’énonce la normalité de la domination (pour nous : soumission au règne du profit et de la concurrence, évaluation permanente, informations biaisées, déni de réel…). Ces évidences occultent tous les possibles. C’est seulement quand le faux s’écroule que l’authentique peut apparaître. Les hérésies ont été chaque fois des signes de l’usure des idoles, et il y a aussi des idoles en politique. C’est pourquoi l’usure des idoles politique peut aussi s’appeler hérésie. Quand l’hérésie entraîne sur un chemin contestataire, on peut la nommer dissidence. C’est parce qu’elle rompt avec l’obéissance qu’elle peut désigner de tout autres fondements…12 On pourrait ici proposer l’exemple de Simone Weil rédigeant « L’enracinement »13 à Londres au moment où l’espoir semblait perdu. Elle y concevait les fondements d’une république alors improbable. De Gaulle ne prit pas cet écrit au sérieux, lui qui comptait sur « la force militaire des armées », en l’occurrence celle des Alliés (Appel du 18 juin).
15Si la résistance doit combattre un ennemi présent, acceptant parfois les compromis de l’efficacité, la dissidence sait préserver la probité de l’avenir intact… C’est parce qu’on refuse radicalement un certain ordre du monde qu’on tente de « réinventer la vie » sur des bases alternatives, en ayant libéré la pensée des convictions conventionnelles. Il s’agit « d’aller au lavoir », comme disait le sous-commandant Marcos, de décrasser l’imaginaire ordinaire. Le sujet pensant n’appartient pas seulement à son époque, et la collectivité à partir de laquelle il pense, parle et agit n’est pas seulement la collectivité soumise. C’est pourquoi on peut positionner la dissidence comme un inventaire des tâches qui s’enracinent dans des données historiques, mais les débordent nécessairement, et permettent un pressentiment utopique du futur.14 La dissidence est la distance dans laquelle l’insaisissable devient audible.
16Résistance et dissidence sont donc complémentaires. La résistance indique qu’il y a quelque chose à sauvegarder, la dissidence désigne qu’il y a quelque chose à inventer. Mais c’est parce qu’il y a quelque chose à sauver qu’il faut inventer les moyens de faire vivre ce qu’on a sauvé. C’est parce qu’on peut s’appuyer sur ce qu’on a sauvé qu’on peut inventer autre chose encore, qu’il faudra de nouveau s’employer à sauver. Sans résistance, la dissidence est récupérable ou sanctionnée, elle peut demeurer de l’ordre du rêve ou de l’évasion. Sans dissidence, la résistance se fait dogmatique. Il lui faut une dissidence en son cœur même, qu’Ernst Bloch15 nomme « la nécessaire émergence de l’hérésie ». C’est par un éloge de l’hérésie que nous conclurons. L’hérésie avec sa part d’utopie, qui préserve l’espérance, couvant « l’œuf de l’avenir »16.
Bibliographie
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Format
Bibliographie
Bauman, Z., La vie liquide, Paris, Hachette, 2009.
Bloch, E., Le principe espérance, Paris, Gallimard, 1976.
Corcuff, P., Mais où est passé la critique sociale ?, Paris, La Découverte, 2012.
Corrouge C. et M. Pialone, Résister à la chaîne, Marseille, Agone, 2011.
Laugier S. et A. Ogien, Pourquoi désobéir en démocratie ?, Paris, La Découverte, 2010.
10.3917/lafab.ranci.2000.01 :Rancière, J., Le partage du sensible : ethique et politique, Paris, La Fabrique, 2000.
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10.3917/agon.zinn.2010.01 :Zinn, H., Désobéissance civile et démocratie, Marseille, Agone, 2010.
Notes de bas de page
1 Cf. V. Hugo : « Caton a dans les reins cette syllabe : non ! » poème Le mot in Les Contemplations (livre IV), Paris, GF, 2008.
2 M. Hardt, A. Negri, N. Guilhot, Multitude : Guerre et démocratie à l’âge de l’Empire, Paris, 10-18, 2006.
3 G. Tillon, Combats de guerre et de paix, Paris, Seuil, 2007.
4 S. Weil, Lettre à Bernanos in Œuvres, Paris, Gallimard, coll. « Quarto », 1999, p. 403.
5 C. Lefort distingue « LE politique » et « LA politique », « L’instituant » et « L’institué », in Les formes de l’histoire : essais d’anthropologie politique, Paris, Gallimard, coll. « Folio essais », 2000, p. 230.
6 M. Foucault, La société punitive, Cours au Collège de France : 1972-73, Paris, Gallimard, 2013.
7 Z. Bauman, La vie en miettes, Paris, Hachette, coll. « Pluriel », 2010.
8 « …comme si nous vivions et luttions avec un univers protéen où n’importe qui peut à tout moment se transformer en n’importe quoi. » Hannah Arendt in La crise de la culture, Paris, Gallimard, coll. « Folio essais », 1955.
9 F. Nietzsche, Généalogie de la morale, Paris, Nathan, coll. « Intégrales de philo », 1981.
10 L. Wittgenstein, Le cahier bleu et Le cahier brun, Paris, Gallimard, coll. « Tel », 2004.
11 G. Simondon, Imagination et invention, Chatou, éditions de la Transparence, 2008.
12 « Le respect de la loi est une lâcheté morale » dit Elisée Reclus in L’homme et la terre, FB éditions, 2015.
13 L’Enracinement in Oeuvres complètes, t. 5, Paris, Gallimard, 2013.
14 Cf. B. Ogilvie, L’homme jetable, Paris, éditions Amsterdam, 2012.
15 « Trouver ce qui est juste, ce pourquoi il vaut la peine de vivre, d’être organisé, d’avoir du temps, c’est pour cela que nous arpentons de manière neuve des chemins infrayés, que nous appelons ce qui n’est pas, que nous bâtissons dans le bleu, ce bleu qui est partout à l’horizon du monde, et cherchons le vrai, le réel là où la simple réalité factuelle disparaît. », E. Bloch, L’esprit de l’utopie, Paris, Gallimard, 1977.
16 V. Hugo, L’Année terrible (poème Février), Paris, Gallimard, 1985.
Auteur
-
Françoise Valon
Philosophe.
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