1 « Un socialiste n’entrait jamais dans un café ou un hôtel irrédentiste, et un irrédentiste (libéral national) ne fréquentait jamais les milieux socialistes, slaves ou autrichiens. Les gens vivaient dans des compartiments sociaux quasi étanches, affichant leurs allégeances par leur marque d’allumettes » (Gatt-Rutter 1988, p. 184).
2 L’ouvrage de Mark Thompson, The White War. Life and Death on the Italian Front 1915-1919 (New York, Basic Books, 2008), constitue une étude importante concernant la cruauté qui régnait sur le front italien et les erreurs de jugement des généraux italiens qui ont mené leurs soldats à un massacre inutile.
3 Trieste était une « città immediata », relevant directement de l’administration autrichienne, et possédant des pouvoirs apparentés à ceux d’une province ou d’une cité-État. L’isolement culturel de Trieste par rapport à l’arrière-pays est devenu un enjeu important dans les négociations suivant la Deuxième Guerre mondiale. Le gouvernement yougoslave soutenait que la « nation » se définit non en fonction de la capitale mais en fonction de l’arrière-pays, et que l’intérieur l’emporte sur la côte (Ara et Magris 1982, p. 51). Étant donné son statut spécial en Italie, la littérature de Trieste a été traitée comme une littérature régionale — comparable par exemple à la littérature sicilienne.
4 La ville a constitué la toile de fond d’innombrables films du temps de la guerre froide, films à suspense et romans d’espionnage, depuis Dead Man in Trieste de Michael Pierce (2004), à The Foreign Correspondent d’Alan Furst (2007) jusqu’aux romans policiers à succès de l’allemand Veit Heinichen, et à une série télévisée populaire en Allemagne et en Autriche (Pizzi 2001, Bosetti 2006).
5 Le multilinguisme était l’une des caractéristiques des villes de l’empire des Habsbourg, y compris Vienne. « Alors que les étrangers à Paris en 1900 ne représentaient que 6,3 % de la population, les étrangers à Vienne atteignaient une proportion de plus de 60 % » (Csáky 1999, p. 45).
6 Je remercie Matteo Colombi pour ces précisions.
7 Robert Musil, L’homme sans qualités, traduction de Philippe Jaccottet, Éditions du Seuil, 1956, tome 2, p. 200 et 202.
8 Fondateur et dirigeant du mouvement futuriste, Fillippo Tommaso Marinetti (1876-1944) admirait Trieste, qu’il considérait comme la ville la plus moderne et la plus futuriste d’Italie, non encombrée par le poids mort du passé. Les toutes premières soirées futuristes ont eu lieu au Teatro Rossetti de Trieste en 1909 et 1910, de même que le légendaire « souper futuriste », tenu au restaurant Alla Città de Parenzo, souper devenu célèbre par l’inversion des différents services (Pizzi dans Klopp 2008, p. 54).
9 James Joyce, Ulysse, traduit sous la direction de Jacques Aubert, Gallimard, 2004 (Folio), p. 716-717.
10 Même si l’élément autrichien de la personnalité de Trieste est mentionné dans tous les écrits sur Trieste, la nature de son volet germanophone est rarement précisée. Le tableau de la culture germanophone à Trieste présenté ici est tracé à partir de lectures de Magris (1976), Schachter (2000), Camerino (2002, 2008) et Campanile (2006). La majeure partie de la communauté germanophone imposante vivant à Trieste jusqu’en 1918 appartenait à l’administration impériale, aux forces armées et policières. Magris souligne la complexité de la restauration de la texture de la vie culturelle à Trieste à l’époque de Svevo, en raison du peu de documents sur l’expérience vécue de la classe des bureaucrates et des professeurs autrichiens qui avaient promu leur culture et représenté l’Autriche à Trieste. Roberto Bazlen se souvient que durant son enfance de nombreuses bibliothèques autrichiennes ont vendu leurs inventaires, dispersées sans égard aux collections dont ils faisaient partie (Bazlen 1970). La plupart de ces représentants, de ces professeurs, n’avaient séjourné que peu de temps à Trieste, où ils se considéraient comme des colonisateurs bienveillants (Magris 1976). Pour ces Autrichiens, Trieste aura été — comme elle l’a été pour Hermann Bahr — une ville de « nulle part ».
11 Enrique Vila-Matas, un écrivain de Barcelone, qualifie Bazlen de « Bartleby » de l’ère moderne, un « écrivain sans livre » (Vila-Matas 2001, p. 36-40).
12 L’ouvrage de Renate Lunzer, Irredenti Redenti (2009), est une source récente précieuse de documentation sur la culture de médiation de Trieste. Les chapitres qu’elle consacre à Spaini et Pocar, en particulier, comblent des lacunes importantes dans les études littéraires — fournissant des détails sur leurs carrières à partir de matériel d’archives inédit et des témoignages de membres de leurs familles (Lunzer, p. 126) (« Il poliedrico Alberto Spaini », Lunzer 2009, p. 201-217, « Ervino Pocar, gran maestro della traduzione letteria » [p. 113-131]).
13 Par exemple, voir l’ouvrage d’Anthony Alofsin, When Buildings Speak: Architecture as Language in the Habsburg Empire and its Aftermath, 1867-1933 (2006), ou l’article de Friedrich Achleitner, « The Pluralism of Modernity: The Architectonic “Language Problem” in Central Europe » (dans Blau et Platzer, 1999). L’architecte hongrois Ödön Lechner exprime cette idée en 1906 de la manière suivante : « Nous devons prendre au sérieux la quête d’un langage hongrois des formes. Les évolutions rapides survenues dans la technologie, les nouveaux triomphes de l’ingénierie […] ont créé de grands bouleversements en architecture. Ce nouveau tournant nous offre une excellente occasion d’intégrer notre caractère national dans un nouveau langage de la forme et en architecture » (cité dans Blau 1999, p. 11).
14 Dans le dernier quart du XIXe siècle, des architectes viennois ont été chargés de concevoir bon nombre d’édifices publics à Trieste — des architectes tels que Heinrich von Ferstel (1828-1883), qui a dessiné les plans du siège social de la Lloyd Austriaco sur la Piazza Grande, de style Renaissance, et dont l’influence s’est fait sentir dans tout l’empire, le Palazzo Revoltella de Friedrich Hitzig en 1859, la gare, conçue par Wilhelm Flatlich en 1878, le bureau de poste central, œuvre de Franz Setz, bâti en 1894, le palais du gouverneur, dessiné par Emil Artmann et construit en 1904 (Schlachter 2008). Les architectes triestins ont généralement étudié à Vienne (Schlachter 2008). Les statues des empereurs trônent encore dans la ville : la colonne de Leopold 1er à la Piazza della Borsa, celle de Charles VI à la Piazza dell’Unità, le monument à Elizabeth d’Autriche (l’épouse de Franz Joseph) à la Piazza della Libertà.
15 De fait, l’attention accordée à Trieste dans l’ouvrage remarquable qu’est History of the Literary Cultures of East-Central Europe (Cornis-Pope, Neubauer, John Benjamins, 2006, une partie d’une série de cinq volumes), témoigne de cette parenté. On a comparé Trieste à Lemberg (Galicie), une ville de taille semblable où l’allemand était aussi la langue du théâtre et du divertissement, malgré l’absence d’une population germanophone substantielle, et où s’exprimait un mélange semblable de slave et d’allemand dans les rues, la même culture des cafés, et dans l’ensemble un même style architectural (Prokopovych 2009).
16 En 1851, l’allemand était encore la langue principale d’une faible majorité des habitants de Pest et des cinq sixièmes des habitants de Buda. L’allemand était également la langue parlée par la majorité des Juifs de l’époque. Mais la situation a changé après 1860 (Lukacs 1988). Georg Lukacs, théoricien de la littérature hongrois, « écrivait en mauvais hongrois ». Penseur et écrivain essentiellement allemand, il a préféré vivre en Allemagne longtemps avant d’être forcé de quitter la Hongrie (Lukacs 1988).
17 Bock attribue à Rainer Maria Rilke le rôle de premier médiateur au sein de la communauté littéraire allemande. Les premières œuvres de Rilke, Leben und Lieder (1894) et Larenopfer (1896) « témoignent éloquemment de la connaissance qu’avait Rilke de l’histoire tchèque, de son amour de la vie rurale tchèque, de son admiration pour la poésie tchèque […] » (Bock 1978, p. 241). Ces œuvres, selon Bock, marquaient à la fois le début d’un essor littéraire allemand et la tradition de la médiation. Voir également Kieval (2005) qui présente une analyse des cultures juives de la médiation en Bohème.
18 Les controverses récentes concernant les textes manuscrits de Kafka, dont Brod avait la garde en Israël (Elif Batuman, « Kafka’s Last Trial », New York Times Magazine, 22 septembre 2010), manifestent les aspects problématiques du rôle de Brod comme impresario des destinées littéraires.
19 Matteo Colombi compare également Prague et Trieste. Son étude, qui porte sur l’entre-deux guerres, aborde les parallèles entre les littératures « minoritaires » dans les deux villes après 1918, soit la situation des écrivains allemands à Prague et celle des écrivains slovènes à Trieste. Cette comparaison fait ressortir le contraste entre la tolérance dont bénéficient les écrivains allemands de Prague, alors que les écrivains slovènes de Trieste sont forcés de se réfugier dans la clandestinité ou de s’exiler en Slovénie (Colombi 2006, 2009).
20 Une vie, traduit par Georges Piroué, révisé par Mario Fusco, dans Italo Svevo, Romans, Quarto Gallimard, 2010, p. 120. Ndt.
21 Ibid., p. 134.
22 Le commentaire de Saba était en fait une douce moquerie. « Svevo poteva scrivere bene in Tedesco; preferiva scrivere male in italiano. Fu l’ultimo omaggio assimilatore della “vecchia” cultura italiana. E la storia dell’amore — prima dalla “redenzione” — di Trieste per l’Italia » (Saba 1964, p. 104). (« Svevo aurait pu écrire en un bon allemand, mais il a préféré écrire en un mauvais italien. Il a ainsi rendu hommage à la “vieille” culture italienne, s’inscrivant dans l’histoire d’amour (avant la Rédemption) de Trieste pour l’Italie »).
23 « […] se egli di solito pensava in triestino, quando si trattava degli argomenti che più importavano per la sua creazione artistica (le situazioni e le relazioni umane, la psicologia del profondo ed il comparamento che essa ispira, ecc.) allora si mescolovano col suo triestino termini, locuzioni, frasi, modi di dire presi dalla lingua tedesca. E non gli era facile tradurre in italiano (lingua che egli non dominava perfettamente) questo miscuglio » (Voghera 1995, p. 46).
24 Israele Zoller a été le grand rabbin de Trieste de 1911 à 1939. Il est devenu l’un des personnages les plus controversés de l’histoire juive, après sa conversion au christianisme, en février 1945. Il a beaucoup publié en italien, mais aussi en allemand — notamment Le Nazaréen en 1938. Nommé grand rabbin de Rome en 1939, il a été destitué en avril 1944. N’étant pas citoyen italien, Zoller se considérait comme plus vulnérable face aux menaces de déportation que les Juifs italiens et il a passé une grande partie de la guerre à se cacher plutôt que de se battre pour la communauté. Sa conversion en février 1945 — au moment où les Juifs du monde entier pleuraient les pertes inimaginables subies dans l’Holocauste — pourrait avoir été motivée en partie par sa colère devant l’attitude de la communauté juive à son égard (Weisbord 1992).
25 Une vie, p. 133.
26 Ibid.
27 Traduction de Thierry Gillybœuf, Éditions Allia, Paris, 2011.
28 Svevo prenait le tramway près de chez lui à Servola pour se rendre au centre-ville. Il a écrit une série de cinq textes intitulés « Noi del Tramway di Servola » (« Nous, les passagers du tramway de Servola »), publiée dans La Nazione en 1919 et 1921, où il raconte des histoires de voyages en tramway et se plaint du service (Svevo 2004b, p. 1096-1105).
29 Senilità, traduction de Mario Fusco, dans Italo Svevo, Romans, Quarto Gallimard, p. 472.
30 Une avenue de Trieste porte le nom de Weiss et une plaque a été apposée sur la maison où Weiss a vécu et exercé sa profession (Roazen 2005). Weiss avait grandi à Trieste, mais il était aussi neveu par alliance de Svevo, et était un ami d’enfance de sa femme et de son beau-frère. Weiss a analysé Bruno Veneziani, beau-frère de Svevo, et l’écrivain Umberto Saba.
31 La conscience de Zeno, Quarto Gallimard, p. 881.
32 Ibid.
33 L’asile de Trieste a tout de même été fermé en 1977. Claudio Magris évoque les fantômes de cet asile dans sa pièce La Mostra (« L’exposition », 2001), centrée sur l’histoire de Vito Timmel, un peintre triestin qui y a séjourné de nombreuses années. Magris considère cette pièce comme la plus autobiographique de toutes ses œuvres, ce que mettait en lumière l’exposition « La Trieste de Claudio Magris », tenue au Centre de la culture contemporaine de Barcelone, de mars à juillet 2011. L’exposition constituait un témoignage extraordinaire à l’influence de Magris comme le plus grand spécialiste de la sensibilité de Trieste. Voir décrites en catalan les escales de Magris dans son parcours sur le Danube était particulièrement évocateur dans le contexte de la présente étude.
34 Cette évocation d’un événement historique (faisant écho à la mention du premier jour de la guerre formulée par Svevo) est peut-être la seule autre référence à des événements historiques chez Svevo. La nouvelle Una burla riuscita (1928) est la première œuvre de Svevo publiée en anglais, en 1929, chez Hogarth Press. (La traduction française, de Paul-Henri Michel, a été publiée en 1948. Ndt.)
35 Italo Svevo, Le bon vieux et la belle enfant : récits, traduit de l’italien par Paul-Henri Michel, Angélique Lévi et Jeanne Modigliani, Paris, Seuil, 1963, p. 126.
36 Ibid., p. 127-128.
37 Ibid., p. 105.
38 Le traducteur allemand de Svevo, Piero Rismondo, se montrait heureux de discuter de questions fines de grammaire avec Svevo, mais il semble avoir rejeté la plupart des suggestions de Svevo. Il soulève le dilemme général d’une « tentative pour créer une langue nouvelle, l’allemand de Svevo ». Non pas que l’italien de Svevo soit mauvais, mais il n’y a pas de modèle « prêt à servir » d’allemand littéraire (Svevo 2008, p. lxxxii).
39 Le camp de Risiera a été le seul camp de la mort nazi sur le territoire italien (Cusin 1998, p. 138).
40 James Joyce, Finnegans Wake, traduction de Philippe Lavergne, Gallimard 1982, p. 393.
41 Fulvio Tomizza (1935-1999) est devenu la voix d’une population italophone forcée de s’exiler à Trieste après que l’Istrie ait été accordée à la Yougoslavie après la Deuxième Guerre mondiale. Malgré sa sympathie pour les Slaves et la présence de slavismes dans son italien, Tomizza se fait le porte-parole de la population italienne istrienne.
42 Huit ouvrages de Pahor ont été publiés en France, à partir de 1990. La publication de ses œuvres en italien n’a débuté réellement qu’en 2007 (à l’exception des œuvres publiées par des très petites maisons d’édition). Mais le nombre de publications italiennes a connu depuis une forte croissance.
43 Pahor a commencé à écrire à la fin des années 1940, a publié de nombreux romans en slovène, et rédigé une biographie de Srečko Kosovel en italien (œuvre publiée à Trieste en 1992). Voir L’altra anima di Trieste : saggi, raconti, testimonianze, poesie, édition de Marija Pirjevec, Trieste, Mladicka, 2008. Il s’agit là d’une anthologie exceptionnelle puisqu’elle identifie explicitement les écrivains slovènes de Trieste.