Conclusion. Vers une esth/éthique de la représentation ?
p. 277-280
Texte intégral
1En rendant compte de la complexité de l’expérience première autant que de la richesse expérientielle du rappel, le présupposé phénoménologique guidant ma réflexion ouvre une voie d’approfondissement pour l’analyse discursive des représentations de la mémoire. Celle-ci s’accorde avec la vision merleau-pontienne de l’acte de souvenance, qui se distingue de la perception présente par l’actualisation qu’elle requiert :
Se souvenir n’est pas ramener sous le regard de la conscience un tableau du passé subsistant en soi, c’est s’enfoncer dans l’horizon du passé et en développer de proche en proche les perspectives emboîtées jusqu’à ce que les expériences qu’il résume soient comme vécues à nouveau à leur place temporelle (Merleau-Ponty 2010 : 696).
2Le déboîtement des perspectives induit une association des souvenirs rappelés – donc une mise en récit du passé dont les modalités sont d’ordre esthétique autant qu’éthique, et dont les visées aléthiques sont affirmées pour mieux être remises en doute. Une exploration des assises philosophiques de l’esth/éthique approfondit autant la teneur du concept que sa validité dans le cadre littéraire. Cette notion riche met en valeur les particularités formelles de l’œuvre autant qu’elle dégage la posture qui la sous-tend dans son entièreté. Il va sans dire que Dora Bruder, Les années, Onitsha et L’Africain se prêtent particulièrement bien à une telle étude. De plus, mon interprétation et mon utilisation de l’esth/éthique n’entraînant aucune extrapolation d’éléments qui ne figurent pas déjà dans lesdites œuvres, je réponds de la démarche ni herméneutique ni didactique qui oriente l’ensemble de mes travaux. La productivité de cette démarche souligne de surcroît la pertinence des concepts développés ici pour décrire les représentations de la mémoire, concepts nouveaux dont la complexité atteint un degré plus poussé et plus nuancé que ceux qui leur préexistent.
3Si la relation diachronique que Modiano établit avec Dora Bruder semble en apparence imposée à la jeune disparue, ce que je désigne par le terme de maldicible ouvre des pistes d’interprétation éthiques, sociohistoriques et littéraires, en favorisant la conjugaison de l’action et de la création dans le surgissement qui confirme la présence de l’être au monde. Les références de Modiano relatives à sa propre jeunesse donnent forme, bien modestement et en toute conscience de l’écart qui existe entre celle-ci et les expériences extrêmes vécues par Dora, au vécu de l’intérieur (inévitablement partiel) de la jeune fille. De là, l’insuffisance conceptuelle nette de l’indicible et de l’ineffable rend manifeste la nécessité d’une certaine prise de parole marquée par le sceau du malgré – malgré les effets résolument actifs des manques et des contraintes sociales, historiques, physiques, temporelles, mémorielles.
4Mon analyse des Années a ensuite réinvesti le concept à nouveaux frais. La question identitaire étant au cœur de l’entreprise ernalienne, le maldicible se trouve dans la capacité du langage à rendre compte d’une multiplicité d’expériences en même temps que de l’expérience du temps lui-même, tout en préservant les ambiguïtés et paradoxes (dont l’acuité est particulièrement perceptible au point de vue sociologique) liés à toute tentative de dire. Volontairement à distance de la Grande Littérature, la démarche littéraire proposée par Ernaux dévoile une conscience aiguë des influences auxquelles ne peuvent échapper ni la langue ni le discours – et de là, la mise en récit des expériences et, par association, les impressions laissées par la réactualisation mémorielle desdites expériences. La pertinence du concept de maldicible n’en est alors que plus grande ; le fait d’en trouver des applications à l’intérieur d’œuvres aussi différentes montre l’efficacité de ce terme tiers (qui n’est ni l’indicible, ni l’ineffable), terme qui ne réfute pas les difficultés constitutives d’une parole qui se veut et se fait le témoin du monde, témoin d’un monde. À cet égard, il ne fait aucun doute dans mon esprit que l’analyse des récits du témoignage et la sémiotique du traumatisme (pour ne mentionner que ces champs) se trouveront grandement enrichies par le concept de maldicible.
5Il serait sans doute aussi intéressant que pertinent d’élargir de manière plus systématique l’approche esth/éthique aux divers champs littéraires en dehors du récit. C’est la raison pour laquelle j’ai procédé à une lecture parallèle du roman Onitsha et du récit (auto) biographique L’Africain, aussi bien que pour la parenté évidente que les deux œuvres entretiennent. Plus largement d’ailleurs, les liens proposés entre ces deux livres et plusieurs autres ouvrages publiés par Le Clézio (romans, nouvelles, essais) ont contribué à saisir les ramifications de l’influence familiale sur l’histoire individuelle et le champ d’expérience du sujet. Les représentations de l’enfance proposées par l’écrivain franco-mauricien mettent en évidence le double héritage reçu, puis réinvesti par ses propres expériences de l’Afrique. Cette période est d’autant plus importante que le langage continue à y élargir ses frontières ; aussi Le Clézio met-il en évidence certaines expériences qui, parce que leur compréhension et leur mise en mots n’arrivent qu’ultérieurement, peuvent engendrer une identité incertaine. L’importance accordée au paradoxe – imprégné de maldicible – en témoigne, de même que le rapport que le langage entretient avec l’expérience du monde, lequel langage doit s’outrepasser pour rendre compte de sa présence et d’une identité en constante élaboration.
6La question de la mémoire appelle inévitablement celle de la trace – préservée, dévoilée ou inférée. Or, le propre de la trace est de s’effacer elle-même sitôt interrogée ; empreinte-palimpseste, c’est-à-dire impression inscrite à même d’autres impressions, la trace (comme objet de la traque) perd son essence dès qu’elle accède au statut de représentation, puisqu’elle s’en voit par là trouvée ! Heureusement, un tel investissement ne saurait prétendre à l’exhaustivité pour autant que la fonction de médiation d’un espace littéraire qui se veut autonome se reconnaît par la même occasion comme fonction de doute, et ce, dans ses tenants (sa constitution) comme dans ses aboutissants (son rôle). Cela fait ressortir l’essence ontologique de l’œuvre qui, si elle est reçue comme objet phénoménal par le lecteur, demeure un surgissement d’être et un surgissement de l’être, étant donné que « la priorité phénoménologique de la Nature sur l’Art se trouve en réalité toujours recouverte par la primauté ontologique de l’œuvre d’art sur l’étant naturel, en ce sens que ce que l’Art vise à pro-duire, c’est justement l’archi-pro-duction de la Nature » (Audi 2003 : 160 ; italique dans le texte). Il n’est alors pas surprenant que cette menée vers l’avant1 donne à lire des œuvres qui interrogent le rôle de l’écrivain et de l’écriture non pas en posant ouvertement ces questions, mais du seul fait d’être là.
7Cet « être-là » peut bien sûr constituer une sorte d’engagement (au sens large), de réflexion quant à la place de la littérature et de l’auteur dans la Cité. Les questions touchant directement au politique et à la politique nécessiteraient un approfondissement – que je me réserve pour plus tard. En ce sens, la définition de l’esthétique que propose Jacques Rancière peut constituer une piste d’interrogation. Selon lui, elle correspond à un « mode d’articulation entre des manières de faire, des formes de visibilité de ces manières de faire et des modes de pensabilité de leurs rapports, impliquant une certaine idée de l’effectivité de la pensée » (2000 : 10 ; je souligne). Cela viendrait sans doute parachever ce qui correspondrait alors à une esth/éthique de la représentation, une démarche capable d’interroger des œuvres littéraires à l’intérieur desquelles la mémoire est moins une force agissante que ne le sont les modes de pensabilité d’un présent plongeant non plus dans le passé, mais interrogeant également l’avenir.
Notes de bas de page
1Produire : de pro, « avant », et ducere, « mener », rappelle le Littré.
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