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  • Chapitre 7. L’expérience du temps
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    Plan détaillé Texte intégral Individualité et collectivité : sur l’usage du on Le dire et sa manière : aspirations et déterminisme L’expérience personnelle du temps L’être et l’objet Identité composite et récit problématique Notes de bas de page

    Vigiles de mémoire

    Ce livre est recensé par

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    Table des matières

    Chapitre 7. L’expérience du temps

    p. 175-199

    Texte intégral Individualité et collectivité : sur l’usage du on Le dire et sa manière : aspirations et déterminisme L’expérience personnelle du temps L’être et l’objet Identité composite et récit problématique Notes de bas de page

    Texte intégral

    1Si la démarcation entre la subjectivité et l’objectivité se trouve obscurcie par divers mécanismes littéraires, l’ekphrasis et les jeux pronominaux en étant les plus importants représentants, les rapports entre l’individuel et le collectif soulèvent un certain nombre de questions essentielles en lien direct avec la mémoire, sa transmission et sa représentation. Le dire et sa manière, où la langue traduit (et trahit) un certain arrière-plan sociologique – élément d’autant plus important que la langue sert à dire la mémoire et l’expérience –, permet donc de se dire et de se mettre en perspective dans une optique transhistorique de soi.

    2Qu’est-ce que cela dit de l’expérience personnelle du temps ? Certains souvenirs décrits ne peuvent acquérir de dimension collective sans perdre ce qui constitue la nature même de leur singularité. Malgré la neutralisation induite par l’objectivité pronominale, la précision de certains détails contribue à la personnalisation et à la personnification du récit. Pour l’heure, je citerai simplement en guise d’exemple la serpe plantée dans un billot, dans cette scène où le père, enragé, veut tuer sa femme (LA : 59). Cet événement revient à quelques reprises dans l’œuvre ernalienne, et constitue l’élément déclencheur de La honte (1997), récit commençant sur ces mots : « Mon père a voulu tuer ma mère un dimanche de juin, au début de l’après-midi » (2011 : 213). Ce souvenir remplit la même fonction d’ouverture et d’initiation du récit que la photo dans Les années, agissant comme balise temporelle qui confirme avec certitude l’historicité (personnelle) de l’événement décrit. Ernaux conclut plus loin, après avoir dépeint avec force détails l’accès de folie de son père : « C’était le 15 juin 52. La première date précise et sûre de mon enfance. Avant, il n’y a qu’un glissement des jours et des dates inscrites au tableau et sur les cahiers » (2011 : 214). Dans le cas des Années, le caractère quasi photographique de ce bref, mais non moins marquant souvenir de jeunesse ne saurait être compris autrement que par une incursion de la subjectivité de la narratrice à l’intérieur de la diégèse (que le lecteur sache ou non si cette scène s’est bien produite). Ce double jeu sur la dépersonnalisation apparente qui préserve malgré tout une personnalisation sous-jacente rend compte de ce lien infrangible unissant l’expérience et la connaissance du temps.

    3Avec autant de chevauchements entre subjectivité et objectivité, la dichotomie mémoire-histoire peut paraître difficile à établir. L’utilisation abondante du pronom indéfini on témoigne de cette difficulté et peut offrir une ouverture vers la dimension collective de l’expérience du temps. En effet, s’il faut tant d’outils pour creuser et rendre manifeste la dimension personnelle et subjective du récit, c’est que l’aspect neutralisé, collectif, se donne à voir plus aisément. Si toute mémoire est mémoire de quelque chose, elle l’est aussi pour quelqu’un (le sujet se rappelant) et à l’intention de quelqu’un (le destinataire, fût-il idéal, recevant le rappel). Cela met en valeur l’apport culturel des mécanismes mémoriels des manifestations discursives (et productives) de la mémoire. Par exemple, le paquet de petits-beurre Lu (LA : 40) porte en lui un attachement émotif personnel relié à l’enfance ; mais pris seulement pour ce qu’il est sans autre précision de souvenir ni d’individualité, il s’inscrit plus largement dans un cadre (français) qui rappelle un souvenir certain à quiconque ayant dans sa jeunesse mangé le biscuit en question.

    4Sans cesse rappelée au fil du récit, cette tension entre l’individuel et le collectif montre bien la prise de conscience effectuée par le sujet s’apercevant de ses propres inadéquations internes, lesquelles se trouvent soulignées, voire accentuées par les écarts entre désir et capacité, vouloir et pouvoir. Les questions de liberté et de contraintes dans l’expérience autant que dans les traces laissées par celle-ci interrogent en leur centre les liens entre subjectivité et objectivité, autant que les liens entre mémoire (personnelle) et histoire (collective). Ces liens sont indénouables, puisque l’individu dans sa constitution identitaire requiert la présence d’autrui pour établir son identité narrative.

    Individualité et collectivité : sur l’usage du on

    5Les théories de la mémoire anglo-saxonnes posent un défi terminologique de premier plan, dans la mesure où le même substantif de memory désigne tantôt une faculté, tantôt le contenu auquel elle fait appel – deux notions que le français sépare par les termes de mémoire et de souvenir1. Si l’utilisation de la forme plurielle établit en anglais une distinction claire (the memory of fond memories), le recours à des mots-valises (memory-knowledge), voire la simple cooccurrence collective memory peuvent engendrer une sérieuse confusion. La qualité de ce défaut terminologique est de préserver la relation de proximité entre l’acte de mémoire et son contenu, étant donné que lorsque l’on se souvient, on se souvient forcément de quelque chose – de la même façon que la phénoménologie husserlienne pose cette « propriété fondamentale et générale de la conscience qui est d’être consciente de quelque chose, de porter en soi, en tant que cogito, son cogitatum » (Husserl 1994 : 78 ; italique dans le texte). Ce détour par l’anglais présente, du point de vue francophone, les glissements sémantiques à partir desquels la mémoire collective peut devenir confondante, voire confuse. Le concept incite à une opposition entre l’individuel et le collectif qui, selon le développement proposé par Halbwachs2, en vient à donner préséance au tout sur la partie, jusqu’au point de bascule où toute subjectivité (mémorielle et expérientielle) devient impossible.

    6En ce sens, c’est le terme lui-même de mémoire collective qui me semble malheureux ; la structure épithète du terme pourrait sous-entendre une dimension partagée de l’effort de souvenance allant jusqu’à écraser la dimension personnelle vécue par chaque individu à sa façon, la subjectivité étant au préalable déterminée par les structures sociales. Ou alors on peut utiliser la mémoire collective comme une métaphore pour désigner ce qui se trouve exclu par le canon de l’Histoire comme procédé discursif de représentance3, « récit vrai [dont] les documents constituent son ultime moyen de preuve » (Ricœur 1991 [1985] : 214). Or ce que l’on veut généralement entendre par mémoire collective du point de vue sociologique correspond plutôt à deux types de processus mémoriel : la mémoire qu’un sujet peut avoir de la collectivité à laquelle il appartient, et la somme mémorielle que chacun des membres de cette collectivité peut avoir de celle-ci. C’est pourquoi l’expression mémoire du collectif semble plus judicieuse, en ce que l’introduction du complément de nom rend compte de ces deux facettes, sans s’exposer à une métaphorisation possible d’une sorte de capacité collective à se souvenir, pas plus qu’au déterminisme de celui qui se souvient uniquement parce que d’autres se souviennent (ce qui pose au passage en des termes différents la question de l’ascendance de l’individuel sur le collectif ou vice versa). L’expression mémorielle implique en outre une relation discursive émetteur-destinataire. Cela recoupe la mémoire culturelle telle que Jan Assmann l’a définie.

    7Bien qu’Ernaux emploie le terme même de mémoire collective à la fin des Années, elle ne l’entend pas directement au sens supérieur de Halbwachs, puisque malgré les influences du social, le sujet conserve une part de sa capacité constitutive, c’est-à-dire de sa liberté dans l’action :

    Ce que ce monde a imprimé en elle et ses contemporains, elle s’en servira pour reconstituer un temps commun, celui qui a glissé d’il y a si longtemps à aujourd’hui – pour, en retrouvant la mémoire de la mémoire collective dans une mémoire individuelle, rendre la dimension vécue de l’Histoire (LA : 251 ; je souligne).

    Ernaux se situe moins dans la mémoire collective de Halbwachs que dans la mémoire du collectif, ou pour utiliser une terminologie existante, dans la mémoire culturelle. Cette capacité à retrouver la mémoire le confirme. L’effort de subjectivité et la mise en récit qui en découle s’inscrivent directement dans une démarche esth/éthique à la mesure d’une mémoire culturelle multifacettes – qui recoupe la nature sociologique de l’expérience mémorielle (J. Assmann 2010 [1992] : 17-19) en tenant compte de ses manifestations textuelles, matérielles et mimétiques. Prenant Halbwachs pour point de départ, Jan Assmann reconnaît ainsi la nature sociale de l’expérience mémorielle (puisqu’elle est expérience, donc inscription dans le monde, nul sujet ne pouvant être créé par génération spontanée – d’où, en outre, la somme d’habitus reçus en héritage) et de l’expérience temporelle :

    La mémoire collective opère donc dans deux directions : vers l’arrière et vers l’avant. Non contente de reconstruire le passé, elle organise l’expérience du présent et de l’avenir. Aussi serait-il absurde d’opposer un « principe mémoire » et un « principe espérance » : chacun est la condition de l’autre et n’est pensable sans lui (J. Assmann 2010 [1992] : 38).

    Or, il y a également un double aspect au souvenir collectif, dans la mesure où il peut s’agir d’un souvenir commun ou d’un souvenir partagé, lesquels sont loin d’être synonymes. En effet, le souvenir commun « agrège les souvenirs de toutes les personnes qui se rappellent un événement particulier vécu individuellement par chacun », tandis que le souvenir partagé nécessite une communication, puisqu’il « intègre et calibre les différentes perspectives de celles et ceux qui se rappellent un événement […] dans une seule version » (Margalit 2004 [2002] : 51-52 ; je traduis). Margalit ajoute avec beaucoup de justesse que « le souvenir partagé se fonde sur une division du travail mnémonique » (2004 [2002] : 52 ; je traduis). La mise en récit reste en deçà de ce problème, puisque l’agrégation demeure canalisée dans une seule subjectivité esth/éthique. Il revient au lecteur de mobiliser sa connaissance et son expérience pour collectiviser la proposition littéraire qu’il a entre les mains. La mise en récit appelle nécessairement une mise à distance de l’expérience pour pouvoir en rendre compte par le langage. Les distinctions entre les différentes formes de mémoire ne se trouvent pas pour autant con-fondues avec la subjectivité qui conduit le travail créateur, et, de ce fait, ne sont pas de second degré, voire métaphoriques.

    8Cette action simultanée sur deux voies (passée, future) qui structure le présent témoigne des habitus manifestés à divers égards dans Les années. La conscience du carcan social se pose a posteriori de manière claire, puisque la narratrice émet par le recours au pronom à la fois personnel et indéfini on le constat qu’il fallait être invariablement à sa place. Par exemple, la complainte de l’enfant qui rêve de voyages, qui a des idées de grandeur et qui désire l’autrement, c’est-à-dire un cours des choses différent, est vite matée sans contre-argument possible : « On se plaignait aux parents, “on ne va jamais nulle part !”, ils répondaient avec étonnement “Où veux-tu aller, tu n’es pas bien là où tu es ?” » (LA : 39). Là où tu es, c’est-à-dire à ta place, où rien ne doit dépasser, place dans laquelle on doit demeurer au risque de la perdre.

    9Comme le souligne Catherine Viollet, le pronom on possède un statut paradoxal, pouvant tantôt appartenir « à la catégorie des pronoms de non-personne, référant à des personnes placées hors de la situation d’énonciation », tantôt se rapprocher des pronoms je, nous, tu, vous, qui « sont déterminés par deixis, c’est-à-dire que leur valeur est définie par la situation d’énonciation » (1988 : 68). Compte tenu de la forme littéraire adoptée par Ernaux, où le discours direct est très limité (quoi que présent, comme le montre la citation ci-dessus), il est délicat d’assimiler le pronom on à un déictique. Toutefois, les constructions anaphoriques établies relativement à un vous antagonique placent clairement les personnes en contexte discursif – dans l’exemple qui précède, les enfants par opposition aux parents (comme ailleurs on désignera les membres de sa génération, ou encore les femmes, dont la condition diffère nettement de celle des hommes, malgré les mutations sociales importantes dans les décennies d’après-guerre). La présence du discours direct rappelle au demeurant l’individualité des locuteurs, puisque ces phrases furent prononcées avec ces mots-là et non d’autres.

    10Le pronom on indique ainsi, dans le particulier, la place dans le noyau familial. Il est en même temps possible de lui attribuer, dans le général, une valeur d’injonction sociale qui prescrit ce qu’on doit faire, ce qu’on (la morale, la politique, la religion) attend de nous – ce que Viollet désigne comme « valeur parcours », où le on représente « l’opinion universelle, la doxa, et ne peut être identifié à aucun sujet déterminé » (1988 : 72). Ce pronom crée un pont entre l’individuel et le collectif, dans la mesure où le portrait dressé du parcours de la jeune femme à ses débuts sur le marché du travail souligne certes son quotidien particulier, mais ce nouveau mode de vie se trouve par la même occasion fondu dans les parcours typiques similaires qu’une femme, voire plus généralement tout jeune adulte au sortir de l’université, pouvait suivre à cette époque :

    On finissait les études en travaillant comme pions, enquêteurs occasionnels, donneurs de cours particuliers. […] On entrait dans le souci permanent de la subsistance, le circuit de la nourriture deux fois par jour. On se mettait à fréquenter assidûment des lieux inusuels, Casino, les rayons alimentaires de Prisu et des Nouvelles Galeries (LA : 97).

    Le on devient ici générationnel, désignant quiconque pourra par l’expérience se reconnaître dans le réseau d’habitudes décrites. Les lieux sont en outre exposés pour ce qu’ils évoquent à un public donné et pour la valeur socioéconomique qui leur est communément associée ; la description vise non pas l’effet esthétique (comme dans le roman réaliste), mais l’ancrage dans le réel pour lui-même, sachant qu’Ernaux « ne montre pas les lieux dans leurs singularités mais énonce leurs qualités sociales et leur effet sur les individus. Ce sont des endroits du monde partagés avec d’autres, nommables, localisables, situés, vérifiables et non des occasions de produire de beaux effets » (Touret 2014 : 114). Le pronom on permettra aussi, par exemple, de montrer le glissement graduel de la collectivité de l’expérience nouvelle vers l’individuation de l’avoir nouveau : « On surveillait et on enviait chez ses voisins la possession de ces signes de progrès, marquant une supériorité sociale » (LA : 44). Le pronom perd ici son caractère indéfini pour passer au personnel, puisqu’il désigne la personne qui surveille et envie les voisins – en l’occurrence, le personnage principal, à mesure qu’elle prend conscience des dynamiques sociales et des rapports de force qu’elles induisent. On désignera la chose à faire, la chose subie, sous-entendant un point de vue structurel, social, relevant de l’intériorisation des habitus – le pronom entretenant un « lien étroit avec le préconstruit socioculturel » (Viollet 1988 : 74). En cela, le on se distingue fondamentalement du nous.

    11Par ailleurs, lorsqu’on lit qu’après la guerre, les adultes se sont lancés dans de grands récits, où « sur fonds commun de faim et de peur, tout se racontait sur le mode du “nous” et du “on” » (LA : 23), il est tentant de détourner la phrase pour dire que dans le récit générationnel proposé par Ernaux, les expériences se racontent sur ces mêmes modes du nous et du on par l’intermédiaire focal d’une elle qui à la fois présente et représente. La tension entre la phrase citée et ce détournement constitue un autre mécanisme esth/éthique de la démarche littéraire ernalienne. Le désir de mise à distance jamais tout à fait réalisé jusqu’au bout (la réflexion par rapport à un point de vue, une situation, demeure elle-même un point de vue, une situation) assure une analyse engagée qui oscille entre la subjectivité de l’expérience et l’objectivité du questionnement. Cette analyse influence alors grandement la façon de dire le temps, puisque le sujet se trouve tiraillé entre un présent incertain et un passé dont il a honte. Le sujet produit alors un discours marqué par des aspirations qui soulignent à gros traits les changements de classe sociale (d’une classe à l’autre, ou à l’intérieur d’une même classe).

    Le dire et sa manière : aspirations et déterminisme

    12Les premières pages des Années dressent une liste de souvenirs variés, tantôt faits historiques, tantôt éléments culturels, tantôt événements privés. Or, il est intéressant de noter que les premier et dernier paragraphes de ce chapitre d’ouverture, ceux qui referment la boucle sur elle-même, viennent réconcilier signifié et signifiant. En effet, dans un premier temps, l’insistance avec laquelle le récit se déploie autour de cette phrase initiale – « Toutes les images disparaîtront » (LA : 11) – propose ce que l’on pourrait désigner comme une image-souvenir (pour renverser la formule bergsonienne). Il s’agit non plus d’un souvenir dépeint par la description, mais d’un portrait raconté qui ressemble plutôt à une vignette suspendue marquée par son temps, soulignant par là la nature collective de certains souvenirs. Cette dynamique se manifestera le plus souvent par l’évocation d’une époque grâce à des noms propres ou des anecdotes culturellement marquées – de Bernard Pivot à Scarlett O’Hara, en passant par nombre de slogans publicitaires ou phrases à la mode. Dans un second temps, à l’opposé, en clôture de ce chapitre introductif, l’accent est plutôt mis sur le discours et ses propriétés (dans le sens d’attributs autant que de possession), dans la mesure où « tout s’effacera en une seconde. Le dictionnaire accumulé du berceau au dernier lit s’éliminera » (LA : 19). La relation signifiant-signifié est certes arbitraire4, mais elle est teintée immanquablement d’une connotation personnelle, manifestant une appropriation (du langage) qui s’efface au moment de la mort. Ce qui s’efface, c’est bien le dictionnaire personnel, et non le Dictionnaire en tant qu’ouvrage de référence ou en tant que globalité discursive.

    13Contrairement aux visages, irréductiblement subjectifs, les paroles se transmettent et gardent sur leur négatif la trace des prédécesseurs : « Les phrases répétées, énervantes, des grands-parents, des parents, après leur mort elles étaient plus vivantes que leur visage » (LA : 18). Pourquoi ces phrases sont-elles « plus vivantes » ? Ces mots repris, et donc les voix qui en furent les porteuses, agissent comme une sorte de tombeau archivistique, au fond duquel « toutes les images disparaîtront » (LA : 11). En effet, n’étant fixées que dans la mémoire des individus et sans mots ni personne pour les décrire, elles sont inévitablement condamnées à l’effacement. Cela se traduit jusque dans le langage lui-même, puisque les nuances, l’intonation, les tours de langue, bref, tout ce qui permet à l’individu d’inscrire sa subjectivité dans le grand tout discursif d’une langue polyphonique ne peut être transmis que fragmentairement avant de s’éliminer. Les voix des disparus seront ainsi reprises jusqu’à disparaître à leur tour en dessous du tissage supérieur des voix vivantes.

    14Ce dictionnaire personnel est double pour Ernaux, dans la mesure où elle perçoit une dichotomie claire entre le français normatif (et soutenu) appris à l’école privée et le parler légué par les parents et le milieu. Cela se manifeste aussi bien implicitement qu’explicitement au sein de son œuvre, et relève d’une fracture sociale accentuée par l’accélération de la modernité d’après-guerre – étant donné que « la France était immense et composée de populations distinctes par leur nourriture et leurs façons de parler » (LA : 38). Les objets et les expériences que nous pouvons avoir (mais encore plus, les objets et les expériences que nous n’avons pas) connotent et assujettissent, instituant un déterminisme social qui divise et case. C’est le caractère implacable de la place attribuée de naissance et dont elle ne saisit toute l’ampleur que graduellement, bien que le choc premier ait laissé une marque indélébile : « Elle connaît maintenant le niveau de sa place sociale – il n’y a chez elle ni Frigidaire, ni salle de bains, les vécés sont dans la cour et elle n’est toujours pas allée à Paris –, inférieur à celui de ses copines de classe » (LA : 68). Cette différence de classe sociale entre condisciples crée chez elle l’anxiété incessante d’être démasquée et renvoyée, bref, d’être remise à sa place. Le fait aussi qu’elle connaisse maintenant sa place sociale agit comme une condamnation, l’atteinte d’un statut, point de non-retour à partir duquel il est impossible de désapprendre une telle prise de conscience – bien qu’il soit possible de l’oublier (temporairement) lors d’un changement de champ, la notion de champ figurant parmi les éléments constitutifs de l’« arrière-plan impensé des pratiques des agents » (Chevallier et Chauviré 2010 : 24).

    15La parole se trouve alors dans une position paradoxale. En effet, la narratrice la voit comme lourdement connotée par ses marqueurs sociaux – « Comme toute langue, elle hiérarchisait, stigmatisait » (LA : 33) –, si bien que les individus se font le véhicule de ces manifestations. Sans même le savoir, simplement en étant et en disant, ils perpétuent par leurs mots et leurs actions un certain état des choses, entre autres un ensemble de contraintes sociales dont ils font eux-mêmes les frais. L’importance de la place (dans la famille, dans la société) est prépondérante et dirige actions, paroles, façons de penser et de se penser, et jusqu’aux aspirations individuelles. La langue est ainsi vue comme un véhicule de reproduction sociale, lequel acquiert une efficacité particulière quand sa valeur connotative n’est pas reconnue, c’est-à-dire quand il n’y a pas de prise en compte de cette valeur.

    16À l’inverse, par l’intermédiaire du savoir, la langue peut constituer un moteur d’émancipation pour accéder aux classes dites « supérieures ». La séparation sociale passe et se traduit alors par le langage : l’apprentissage scolaire supplante l’apprentissage manuel, le travail au bureau celui du travail au champ. D’où cette impression d’avoir un pied dans chacun des deux mondes, à cause d’une dualité langagière, sorte de bilinguisme séparant l’école de la famille : « Et l’on récitait les règles du bon français. Sitôt rentrés à la maison, on retrouvait sans y penser la langue originelle » (LA : 34). Cela n’est pas sans un effet collatéral important : la naissance d’une impression d’imposture. Ce sentiment de ne plus être à sa place (place qui, nécessairement, désigne un espace public) découle du fait que le sujet a osé s’affranchir d’un lien social qui contraint puisqu’il a été légué par les parents et hérité du social lui-même (le lien désignant le tout et la partie, la cause et l’effet), et qu’il est donc assorti d’une certaine obligation filiale implicite. Sans pour autant qu’il y ait interdiction, les connaissances acquises à l’école suscitent autant la méfiance extérieure que le doute intérieur, puisqu’il devient impossible de ne pas éprouver « le sentiment d’avoir conquis le savoir intellectuel par effraction » (Ernaux et Jeannet 2003 : 34). Il y a dès lors intériorisation des mécanismes de reproduction sociale, d’autocensure, de freins imposés à soi-même, autant de contraintes qui se traduisent par un comme-il-faut de tous les instants. Cela est le mieux véhiculé par la sexualité, ce « grand soupçon de la société qui en voyait les signes partout », lequel « était le premier critère d’évaluation des filles, les départageait en “comme il faut” et “mauvais genre” » (LA : 52). Cette volonté de contrôle touche évidemment davantage la gent féminine, dans un monde en changement où grâce, entre autres, à la pilule contraceptive, le rapport au corps et à la vie serait bouleversé, permettant à la femme d’être « aussi libre qu’un homme » (LA : 95). Ou presque. Car malgré la disponibilité de cette pilule, l’intériorisation des attentes sociales empêche d’en faire la demande : « On n’osait pas la réclamer au médecin, qui ne la proposait pas, surtout quand on n’était pas mariée. C’était une démarche impudique » (LA : 95). En pareilles circonstances, il devient extrêmement difficile de se penser autrement. La soumission semble inévitable. Le sujet n’est pas maître de son destin et de ses actions, et est confiné à sa classe. Tant qu’il se contente d’être ce qu’on lui dit d’être, et qu’il en reproduit les mécanismes de contrôle dans la pudeur de son être intime, la construction sociale de l’identité paralyse toute possibilité d’instituer sa subjectivité dans et par son identité. Les habitus structurent ainsi les fondations de l’être depuis l’extérieur. Prendre conscience du caractère problématique d’une telle situation, c’est par ailleurs se placer à cheval sur différents régimes structurants, et donc se positionner intérieurement de façon ambiguë par rapport à soi-même.

    17De ce fait, l’imposture menace le sujet d’un non-lieu où pouvoir et vouloir demeurent bancals. Le tout entraîne un vide identitaire, puisque le sujet repousse ses origines et ne peut alors assumer pleinement la posture convoitée – objets culturels refusés, vie rêvée rejetée : « Mais entre les livres, les films et les injonctions de la société s’étendait l’espace de l’interdiction et du jugement moral, on n’avait pas droit à l’identification » (LA : 52). Une interrogation sur le rôle de la subjectivité et sur la capacité de l’objectivité ne surprend alors guère. L’une des grandes forces des Années, c’est d’ailleurs cette capacité à exprimer un tel questionnement autant dans le récit que par celui-ci. En effet, le but d’Ernaux

    n’est pas de représenter le déterminisme, mais de le retourner sur lui-même : d’en mesurer l’impact sur soi. Interroger l’effort contradictoire pour s’en affranchir et l’humilité d’y consentir, avec la revendication même, parfois, de s’y reconnaître – et la souffrance aussi que cela induit. Le besoin de s’y comprendre, de se prendre à cette identification au point d’en faire son objet. Et, plus que tout, de se donner la capacité d’inventer des formes pour le saisir au plus juste, en tenant fermement ce paradoxe que, pour autant, il n’y va jamais d’une véritable objectivation de soi (Viart 2014a : 30 ; italique dans le texte).

    Cette dynamique favorise l’opposition interne entre un éthos familial et son inscription dans des cadres sociaux plus larges, provoquant la honte des origines. Les fluctuations dénominatives et pronominales viendront atténuer narrativement ce rapport d’opposition fortement marqué par la subjectivité : par la neutralisation des particularités individuelles (au premier chef : les noms propres, absents sauf pour les marqueurs culturels), Ernaux transcende le noyau familial en proposant un portrait constitué uniquement de contours, de profils, sans détails dénominatifs, mais dont certains caractères particuliers surpassent le caractère générique et anecdotique.

    18Les aspects sociologiques et politiques sont donc indissociables de l’aspect esth/éthique qui se trouve institué. À la lumière de l’analyse qui précède, les questions relatives à l’occupation des espaces social et politique permettent de mieux comprendre le déroulement aussi bien que le fonctionnement du récit. Cela est particulièrement juste dans le traitement réservé à Bourdieu, lequel « n’est pas – ou n’est pas seulement – une clef d’intellection des phénomènes et des observations rapportés : il permet aussi de nourrir le texte là où la mémoire qui le fonde fait défaut » (Viart 2014a : 32). Dès lors, quelle place revient plus spécifiquement à la mémoire ?

    L’expérience personnelle du temps

    19Le rappel requiert une expérience première – par l’intermédiaire du vécu direct, de l’acquis pratique ou raisonné, ou de la communication (mémoires déclarative et non déclarative). Il va sans dire qu’une telle conception admet la possibilité d’une transmissibilité de la connaissance. Que l’on place la mémoire sous le champ de l’expérience ou de la connaissance ne change en rien le fait que l’on désigne par là une activité noétique impossible à céder ou à partager autrement que par son contenu, créant ainsi une nouvelle expérience mémorielle. Ce partage passe bien sûr par la communication, la transmission par l’intermédiaire du langage qui voit dans la mise en récit son véhicule par excellence. J’irai plus loin dans le raisonnement en distinguant ces deux mémoires, mémoire-expérience et mémoire-connaissance, comme deux facettes d’une même pièce de monnaie, selon que l’on se situe dans l’agir ou dans le pâtir de l’expérience vécue sensorielle. Si le noème représente un objet de pensée intentionnel, le souvenir comme objet ne s’en trouve pas moins travaillé par la pluralité des expériences auxquelles le sujet s’expose. Il est alors possible de considérer le souvenir comme action du sujet dans le monde, et l’impression mémorielle laissée par cette action comme effet subi en retour.

    20La conception bergsonienne du souvenir-image est donc très forte dans Les années. En effet, le texte illustre la pensée du philosophe selon laquelle le corps fait « le trait d’union entre les choses qui agissent sur moi et les choses sur lesquelles j’agis » (Matière et mémoire, dans Bergson 1959 : 293). L’expérience mémorielle est donc forgée à même cette dualité entre le pâtir (associé à la mémoire vraie, celle qui se veut coextensive à la conscience) et l’agir (rapproché de la mémoire active ou motrice, vue par Bergson davantage comme une habitude que comme une mémoire). Pourtant, la force désubjectivante qui traverse Les années ne saurait rendre compte uniquement de cette matérialisation de l’expérience mémorielle ; l’absence de subjectivité apparente dépasse l’unique tour de langue. Il y a en effet une dimension mémorielle moins liée à l’expérience première qu’à l’acte de connaissance.

    21Sans essentialiser ces deux positions, remarquons qu’elles se complètent et sont toutes deux mises en valeur (à divers degrés) dans le processus de rappel institué par Ernaux. La tension entre le subjectif et l’objectif est bien présente dans cette scène marquante « au cours de laquelle son père a voulu supprimer sa mère en l’entraînant dans la cave près du billot où la serpe était fichée » (LA : 59). La présentation générique d’une scène familiale de violence (physique ou verbale) aurait assurément pu neutraliser et collectiviser ce souvenir. Toutefois, la précision d’un détail – la serpe enfoncée dans un billot à la cave – marque la subjectivité de l’événement, créant ainsi une tension entre l’anecdote romanesque et le récit d’un souvenir personnel. La mise à distance formelle chevauche ainsi la personnalisation induite par le propos qui se trouve mis en forme.

    22Le texte présente également avec beaucoup de justesse une autre tension, celle entre l’agir et le pâtir de l’expérience temporelle. Ainsi, Ernaux écrit, au sujet de l’enfance d’après-guerre, que les récits des grands drames imprégnaient la jeune génération comme une époque uniquement vécue par une sorte de procuration mémorielle : « La mémoire des autres leur refilait une nostalgie secrète pour cette époque qu’ils avaient manquée de si peu et l’espérance de la vivre un jour » (LA : 26). La description de ce sentiment sur le mode de la nostalgie est particulièrement judicieuse ; cela revient à dire que l’on souffre d’un mal de pays auquel on appartient par filiation, mais vers lequel il est impossible de retourner, puisqu’il s’agit d’un atopos uniquement ancré dans une expérience circonscrite, limitée à son époque, et subséquemment recouverte par le passage du temps.

    23Au-delà des seuls souvenirs évoqués à table lors des grands repas du dimanche, c’est la mémoire elle-même, donc le processus de rappel, tout ce qui entoure la remémoration et qui s’y trouve inclus, qui influence le vécu des plus jeunes : le ton « vibrant et solennel » (LA : 24) utilisé pour raconter les horreurs, mais aussi l’air gaillard pris pour entonner des chants en chœur, les rires triomphateurs vers la fin du repas (« encore un que les Boches n’auront pas » [LA : 25]), autant d’éléments qui contribuent à ce que la narratrice décrit comme « la polyphonie bruyante des repas de fête » (LA : 28). Polyphonie5 qui, par la voix des gens présents, fait entendre celle des absents dont on transmet les souvenirs, pour mieux inscrire les événements qu’ils ont vécus dans la suite de ceux que les générations précédentes leur ont racontés : « Ils remontaient en des temps où eux-mêmes n’étaient pas encore, la guerre de Crimée, celle de 70, les Parisiens qui avaient mangé des rats » (LA : 25). Cette grande narration indistincte d’événements vécus directement et de souvenirs de seconde main mène à la création d’un « temps fabuleux » à côté duquel les plus jeunes, ceux qui ne gardent aucun souvenir de la guerre quand ils ne sont pas carrément nés après, « trouv[ent] terne [le temps], sans nom, où ils grandiss[ent] » (LA : 25), un temps qui s’effacera à la disparition de ceux qui en sont les véritables porteurs, cédant le pas aux nouvelles constructions mémorielles.

    24Sans le vouloir, ces récits établissent une filiation fondatrice historique (puisque des événements majeurs touchant des millions de personnes sont survenus) aussi bien que mémorielle (puisque ces événements ont bien été vécus d’une certaine façon toute personnelle) : « Au sortir de la guerre, dans la table sans fin des jours de fête, au milieu des rires et des exclamations, on prendra bien le temps de mourir, allez ! la mémoire des autres nous plaçait dans le monde » (LA : 31 ; italique dans le texte). Cette mémoire elle-même passe par le discours : ce temps devient fabuleux seulement parce qu’il est évoqué par une mise en récit qui tourne le présent vers le passé. Se trouve révélé le caractère répétitif du temps, par lequel le discours polyphonique se reconnaît comme tel pour mieux inscrire le passé dans le présent. Cela est rendu possible par la mise à distance de la subjectivité qui se tourne ainsi vers elle-même non pas pour s’interroger isolément dans un ordre des choses présentiste, mais afin de se doter de la perspective nécessaire pour mieux se réinscrire dans une continuité intergénérationnelle par l’affirmation d’expériences propres et de liens avec des événements historiques. Les événements politiques, les élections et les campagnes agissent comme des ancres temporelles, auxquelles on peut associer des événements personnels et qui marquent les époques au bénéfice du lecteur en lui permettant, par moment, de faire le décompte exact des années. Le récit de soi se trouve alors intercalé dans une perspective historiographique plus large visant à rendre compte de la complexité du sujet vivant, irrémédiablement social. Cet enjeu discursif de la démarche esth/éthique traversant Les années trouve une inscription plus large dans la posture éthique d’écrivaine adoptée par Ernaux, posture orientant son œuvre dès les premiers développements. Celle-ci relève d’une prise de conscience historico-sociale dont elle ne semble ni pouvoir ni vouloir se départir, et qui, sans doute, constitue également un marqueur générationnel : « Je suis effectivement le produit d’une histoire, je suis le produit d’une trajectoire qu’on peut objectiver » (Ernaux et Charpentier 2005 : 170). Cette objectivation passera par la mise en récit, qui vise à augmenter la distance focale pour mieux révéler les différents punctums mémoriels qui façonnent le sujet à un temps donné. Le langage y puise à la fois sa matière et sa technique, tout en demeurant essentiellement inscrit dans une orientation esthétique.

    25Ernaux décrit ces mécanismes de transformation avec beaucoup de détails, le travail du temps étant central dans toute cette entreprise de biographie générationnelle. Compte tenu de l’ampleur d’un tel projet, il tombe sous le sens que ce témoignage d’époque est marqué par le sceau d’un changement aux effets multiples. Par la description distante d’une subjectivité inscrite dans l’expérience vécue, l’écrivaine acquiert le surplomb nécessaire pour interroger les transformations dans le rapport à l’autre autant que dans le rapport à l’objet et, de là, dans la relation à la mémoire. Il se crée une boucle analytique qui commence et aboutit à la question du temps. D’une focalisation sur l’héritage du passé, on passe à l’incertitude représentée par l’avenir, pour arriver au confort d’un présent qui court sans cesse vers sa propre réalisation, et qui n’a que faire d’hier. Le processus d’effacement du passé se fait subtilement, graduellement, puisque chacun aspire à avancer sans cesse dans la modernité. C’est la relation à l’objet qui décrit sans doute le mieux ce changement.

    L’être et l’objet

    26La nostalgie du temps jadis ressentie dans ces repas familiaux lors desquels on raconte et refonde les grands récits se modulera rapidement en une souffrance découlant non plus du retour impossible, mais du désir inassouvi d’être autrement. Cet inassouvissement s’assortira d’une prise de conscience du caractère limitant et limité de l’univers social. Et les mécanismes d’interaction étroite entre l’individuel et le collectif ne sont pas à sens unique, bien au contraire. Le social joue ainsi un rôle important dans l’orientation discursive et active du sujet. La mémoire personnelle rend compte d’événements vécus dans l’expérience passée, sachant que « la caractéristique distinctive du souvenir personnel est qu’il s’agit d’un souvenir d’éléments dont vous avez vous-même fait l’expérience, dans le sens le plus vague et le plus général du terme “expérience” » (Locke 1971 : 70 ; je traduis). Or pourquoi et comment les expériences personnelles d’autrui peuvent-elles être intégrées à notre mémoire personnelle ? Par-delà tous ces mécanismes littéraires visant à neutraliser la subjectivité qui firent l’objet des sections précédentes, c’est par la mise en récit de cette mémoire, et l’expérience éthique qu’elle induit chez l’interlocuteur qui la reçoit, que la mémoire individuelle peut s’ouvrir vers le social, les ressorts de ce processus se trouvant en amont à même la démarche esth/éthique.

    27À l’intérieur du concept de souvenir collectif (qui, non plus en tant que contenant – la mémoire – mais en tant que contenu, est ici à entendre comme concept non métaphorique), il convient d’établir une distinction entre le souvenir commun et le souvenir partagé. Le caractère collectif du souvenir peut en effet sous-entendre deux modes de partage très différents : le fait de partager l’expérience première des événements au moment même où ils se produisent, ou le fait de partager cette expérience a posteriori, de façon non plus directement expérientielle, mais de manière discursive. L’échange par la narration d’une expérience commune peut bien sûr contribuer à affiner les récits qui en sont faits, et donc moduler les souvenirs conservés de l’événement initial ; il s’agit non pas d’en arriver à une plus grande fidélité envers les événements tels qu’ils se sont passés – ce qui stricto sensu est vide de sens, puisque ce tels que sous-entend une médiation que le récit induit vers l’événement premier grâce à l’expérience qui en a été faite –, mais une plus grande fidélité envers les événements tels qu’ils ont été vécus et tels qu’ils le sont encore par l’intermédiaire de l’acte de souvenance. À cet égard, il est possible, voire indispensable, de reconnaître le rôle du partage et de la collectivité dans l’établissement d’un récit dialogique, et de là, d’un patrimoine mémoriel, étant donné qu’« un souvenir partagé intègre et calibre les différentes perspectives de ceux qui se rappellent l’événement […] en une seule version » (Margalit 2004 [2002] : 51-52 ; je traduis). Aussi Ernaux ne cherche-t-elle pas à parler au nom de tous, ne visant donc pas à tenir un discours qui serait plus historique que littéraire – tension oblige. Elle interroge l’intime (dans la présence de l’être au monde) en l’ancrant dans son époque, par exemple en s’attardant à la sphère politique – aux différentes élections présidentielles qui en viennent à paraître « une répétition de la précédente » (LA : 224), puis aux changements de l’Europe, entre autres avec l’adoption de l’euro qui « distrayait fugacement » (LA : 223).

    28Cette importance de la mémoire sortant de la seule subjectivité pour faire son entrée dans l’inévitable collectif du vécu humain est également perceptible dans le concept d’archive derridien :

    Car l’archive, si ce mot ou cette figure se stabilisent en quelque signification, ce ne sera jamais la mémoire ni l’anamnèse en leur expérience spontanée, vivante et intérieure. Bien au contraire : l’archive a lieu au lieu de défaillance originaire et structurelle de ladite mémoire. Point d’archive sans un lieu de consignation, sans une technique de répétition et sans une certaine extériorité. Nulle archive sans dehors (Derrida 1995 : 26 ; italique dans le texte).

    Disons-le encore une fois, l’entreprise d’Ernaux se situe au point intermédiaire entre l’individuel et le collectif, entre l’objectif et le subjectif, entre le présent et le passé, cherchant à éclairer l’Histoire par l’intermédiaire de l’expérience personnelle. Les processus mémoriels et anamnestiques y contribuent grandement, et l’écrivaine le dit ouvertement : « Et c’est avec les perceptions et les sensations reçues par l’adolescente brune à lunettes de quatorze ans et demi que l’écriture ici peut retrouver quelque chose qui glissait dans les années cinquante, capter le reflet projeté sur l’écran de la mémoire individuelle par l’histoire collective » (LA : 56). L’enjeu principal en vient à être une interrogation des éléments constitutifs de la (ou plutôt : de sa) subjectivité pour en percevoir les conditions d’exercice (et d’existence) et les changements au fil du temps, interrogation qui ne cherche toutefois pas à réifier cette subjectivité, à la transformer en objet d’étude distant, ce qui exposerait le travail esthétique aux habitus conséquents à une telle posture. Il y a donc une sorte de mise en garde faite à soi-même qui vise à préserver à la fois les incertitudes et les contraintes du langage et de l’action – ce qui revient à énoncer une sorte de sociologie du maldicible qui constituerait l’arrière-plan esth/éthique de la démarche ernalienne des Années.

    29Aussi semble-t-il judicieux de mettre à profit le néologisme utilisé précédemment pour tâcher d’y trouver une application dans le présent cadre. Il apparaît que le maldicible comme langage défaillant est pleinement saisi par l’écrivaine, qui cherche à maintenir une tension entre le subjectif et l’objectif, afin de montrer les dimensions sociales et politiques inhérentes à la langue, et qui de là contraignent la langue elle-même et ceux qui s’en servent sans remettre en question les habitus dont elle peut se faire à la fois le véhicule et la manifestation. Chez Ernaux, les écueils du langage ne sont pas esquivés, mais affrontés. Ces rencontres problématiques deviennent des éléments constitutifs de la démarche esth/éthique, laquelle ne travaille plus à masquer la trame qui lui est sous-jacente. On se trouve ainsi dans une langue chargée de maldicible, qui se pose un ensemble de questions d’ordre social dans une perspective historique – ou, pour être plus précis, générationnelle.

    30Ernaux maintient bien vive la difficulté de dire une expérience dont la formulation discursive évacuerait sa valeur même. Cette dynamique peut être mise en relief par certains souvenirs d’objets qui, ayant formé l’expérience, deviennent des empreintes temporelles propres à leur époque : « Les marques de produits anciens, de durée brève, dont le souvenir ravissait plus que celui d’une marque connue, le shampoing Dulsol, le chocolat Cardon, le café Nadi, comme un souvenir intime, impossible à partager » (LA : 19). Par la suite, le rapport à l’objet changera à mesure que les perceptions s’orienteront vers la possibilité de la nouveauté. En effet, dans un premier temps, l’aspect duratif de l’existence est perceptible jusque dans l’usage que l’on fait, faute de moyens, des possessions, aussi simples soient-elles. L’objet en lui-même est perçu dans sa continuité, sa réutilisation : « Tout devait faire de l’usage, le plumier, la boîte de peintures Lefranc, et le paquet de petits-beurre Lu. Rien ne se jetait » (LA : 39-40). Cette relation s’assortit d’une potentialité temporelle qui confère une sorte de valeur ajoutée mémorielle à la relation à l’objet. La fréquentation quotidienne de ces objets enchaîne les jours les uns aux autres par l’expérience même que l’on en fait, tout en créant une opposition sociale potentielle avec celles qui à l’école pouvaient posséder du neuf ou du non-recyclé. Les personnes disparues pourront dès lors laisser une trace de leur passage, objets mémentos qui permettent au vivant non seulement de réactiver l’image du mort, mais également d’évoquer des souvenirs tantôt associés à l’objet, tantôt au défunt.

    31Cela n’est pas sans rappeler l’assujettissement nostalgique auquel se voue Jeanne, cette héroïne dont Maupassant dépeint la vie et qui eut un grand effet sur l’orientation qu’Ernaux a donnée à son projet « d’écrire “une sorte de destin de femme” » (LA : 166) :

    Les jours furent bien tristes qui suivirent, ces jours mornes dans une maison qui semble vide par l’absence de l’être familier disparu pour toujours, ces jours criblés de souffrances à chaque rencontre de tout objet que maniait incessamment le mort. D’instant en instant un souvenir vous tombe sur le cœur et le meurtrit. Voici son fauteuil, son ombrelle restée dans le vestibule, son verre que la bonne n’a point serré ! […] Et sa voix vous poursuit ; on croit l’entendre ; on voudrait fuir n’importe où, échapper à la hantise de cette maison. Il faut rester parce que d’autres sont là qui restent et souffrent aussi (Une vie, dans Maupassant 1959 : 154).

    L’objet représente la personne dans son absence, avec toute la capacité hantologique que cela peut avoir, dans la surprise incessante de son « apparition disparaissante » (Derrida 1993 : 165) – puisque appréhender l’absence de quelqu’un engendre la présence du souvenir que l’on en garde. Dans Les années, cette force d’évocation spectrale est le mieux catalysée par les photos, qui sont autant de mémentos de la fillette ou de la femme qu’elle a été, mais vers laquelle il est évidemment impossible de retourner autrement que par la mémoire. La hantise se manifeste ici de l’intérieur. Tout le projet littéraire de ce récit en témoigne par l’accueil, le questionnement et la réfutation du romanesque. Tant et si bien que le romanesque ernalien semble correspondre davantage à l’idée que Barthes se faisait du terme : « Ma vie elle-même peut être romanesque à partir du moment où je décide d’appeler romanesque la catégorie des choses à cause de quoi je ne m’ennuie pas » (Barthes 2010 : 285 ; je souligne) – ou, en d’autres mots, une « affaire de notation, d’intérêt envers le réel quotidien, et d’énonciation, le tout dégagé d’une histoire » (Viart 2014b : §22). Pareil romanesque thématique remet ainsi en question les marges de sa production, tantôt en adhérant au récit d’affects et à la saturation d’événements6, tantôt en s’en distanciant par un retournement réflexif double (relevant du reflet en même temps que de la méditation) qui ouvre vers une véritable introspection de nature essayistique. D’où la tentative de saisir la dimension générationnelle fortement connotée de sa posture et la fonction potentiellement intemporelle du projet littéraire – à cheval entre subjectivité et objectivité. Elle est présentée comme un témoin de son époque, qui endosse son rôle d’actrice dans le monde tout en s’interrogeant sur les structures structurantes générales et les rapports que le sujet contemporain entretient avec celles-ci (en les intégrant, les critiquant, les analysant, etc.).

    32Or, de l’autre côté du spectre, l’étiolement de la continuité temporelle dont témoignent tant la narratrice que son personnage – étiolement qui affecte en son cœur l’expérience et l’inscription du sujet – engendre un rapport mémoriel différent. À l’ère de la modernité consommée, il tombe sous le sens que le refoulement du social et la préséance de l’individualité vécue isolément ont pour effet collatéral un rétrécissement des voies d’accès au passé et au futur, menant au « présentisme, entendu comme renfermement sur le seul présent et point de vue du présent sur lui-même » (Hartog 2012 [2003] : 261). Un tri s’effectue parce qu’il est surtout question de souvenirs non pas à préserver, mais à ranger pour mieux placer le sujet dans une apparence de collection mémorielle qui n’est au fond rien qu’un amas d’expériences à charge axiologique faible, puisque jamais inscrites dans quelque continuité que ce soit. Il est donc normal en pareilles circonstances de constater que « la mémoire raccourcissait » (LA : 140) lors des repas de famille à la fin des années 1970, la conversation tournant invariablement autour de « la consommation du temps et des choses » (LA : 140). Avec le changement dans le rapport à l’objet vient un changement dans le rapport au temps : l’épuisement utilitaire de l’objet vécu sur l’unique mode d’une association temporaire entraîne une accélération du besoin de nouveauté. « Le lien avec le passé s’estompait. On transmettait juste le présent » (LA : 141), si bien qu’à force de perdre ses raccords, le passé en vient à être totalement dépossédé par le présent ; on tient constamment le passé pour dépassé, et le présent est invariablement tourné vers l’action, la chose, la parole à produire se leurrant ainsi de l’illusion futuriste. Précisons toutefois que le lecteur suit le point de vue d’une narratrice qui se fait le porte-voix d’un personnage se désolant de l’étiolement de son propre temps, et que le remplacement des références culturelles et des façons de parler est une qualité inhérente aux successions générationnelles – étant donné que « chacun appelle mémoire ce dont il se souvient, aussi dérisoire que cela soit » (Compagnon 2009 : 56).

    33Elle est toutefois à même de constater l’évacuation de tout ce qui ne touche pas au pragmatisme de l’objet, appréhension du monde à laquelle est assortie une poursuite du plaisir avant tout qui place (de manière illusoire) le sujet au centre d’une expérience médiatisée, marquée par le désir d’assouvissement des désirs (et non par les désirs eux-mêmes) : « Le discours du plaisir gagnait tout. Il fallait jouir en lisant, écrivant, prenant son bain, déféquant. C’était la finalité des activités humaines » (LA : 115). Toute idée d’autrement, qui avait fait surgir des élans de Mai 68, se mue en quête de plaisir et besoin de possession. « Les idéaux de mai se convertissaient en objets et en divertissement » (LA : 122). En assimilant la concrétude au matériel, on oblitère alors l’intangible de l’expérience phénoménologique, et par là, l’essence du présent. « L’ordre marchand se resserrait, imposait son rythme haletant. […] Le temps des choses nous aspirait et nous obligeait à vivre sans arrêt avec deux mois d’avance » (LA : 206). Il s’agit d’un repliement du présent sur lui-même, avec une tendance à sans cesse ancrer l’expérience dans le futur proche d’un vécu inaccessible puisque toujours maintenu sur la ligne d’horizon. L’achat d’objets et leur nouveauté confèrent ainsi un « supplément d’être » (LA : 207). Le temps du sujet en vient à se moduler non plus sur l’expérience de l’objet, mais sur l’objet lui-même : « Et on ne vieillissait pas. Rien des choses autour de nous ne durait assez pour accéder au vieillissement, elles étaient remplacées, réhabilitées à toute allure. La mémoire n’avait pas le temps de les associer à des moments de l’existence » (LA : 207). De ce fait, étant donné l’importance sans cesse grandissante de l’objet, les idées perdent graduellement de leur valeur à mesure que la possession matérielle devient une valeur, et qu’elle instaure un mécanisme d’autogénération de sa propre validité. Puisque le sens vidé déstructure l’identité ainsi que le rapport au monde qui l’accompagne, l’univers social en vient à perdre pied : « L’anomie gagnait. La déréalisation du langage grandissait, comme un signe de distinction intellectuelle. Compétitivité, précarité, employabilité, flexibilité faisaient rage. On vivait dans des discours nettoyés » (LA : 190). L’inscription de l’individu à l’intérieur de la société de consommation va jusqu’à diluer la notion de sujet puisque le désir d’inscription social n’est plus dans la connaissance, ni même dans l’expérience, mais seulement dans l’apparence. Ce sont les possessions qui définissent la place :

    De Darty à Pier Import, le désir d’acheter bondissait en nous, comme si l’acquisition d’un gaufrier électrique et d’une lampe japonaise allait faire de nous des êtres différents, de la même façon que nous espérions à quinze ans être transformés par la connaissance de mots à la page et du rock’n’roll (LA : 134 ; je souligne).

    La confusion entre l’expérience et la connaissance dans l’exemple qui précède souligne les influences exercées par les habitus dans la découverte et l’entrée dans un champ nouveau auquel on tient à adhérer. Mais malgré le rapprochement tenté entre le début du troisième millénaire et 1955, le vocabulaire suranné utilisé affirme de manière patente l’écart temporel entre les deux époques : connaître les mots à la page n’est assurément pas une expression à la page au xxie siècle, alors que le rock’n’roll désigne plus particulièrement les premières formes musicales maintenant englobées dans la catégorie générique du rock. Aussi la volonté de réconciliation des expériences de 1955 à l’an 2000 est-elle vite discréditée par l’absurdité d’assimiler l’acquisition à la connaissance. Plus encore, le sujet a changé son rapport à la consommation elle-même : « Ce n’était plus le même moi que celui qui allait faire ses courses à Prisu ou aux Nouvelles Galeries » (LA : 134). La relation à l’objet semble n’être plus de fonction mais de dépendance.

    34Ces changements mettent en valeur un panorama temporel qui rend apparentes des séries d’événements et des manifestations d’affects dans leurs modifications, mais instaure aussi une distance qui interroge la place fluctuante donnée au sujet. L’interrogation de l’expérience autant que du langage par le projet d’écriture déployé par et dans Les années constitue le noyau à partir duquel le récit articule l’histoire de cette femme, elle à la fois anonyme et personnel, subjectif et collectif. Sur le projet d’écriture lui-même, l’idée et la volonté se cristallisent, les enjeux (désirs et problèmes) se font plus clairs :

    Elle voudrait réunir ces multiples images d’elle, séparées, désaccordées, par le fil d’un récit, celui de son existence, depuis sa naissance pendant la Seconde Guerre mondiale jusqu’à aujourd’hui. Une existence singulière donc, mais fondue aussi dans le mouvement d’une génération (LA : 187).

    Les images sont en partie à prendre au pied de la lettre, compte tenu des photos qui servent à lancer chacune des séquences. Cette multiplication des profils accentue l’impression de métamorphose (physique, intellectuelle, éthique, morale) et souligne avec force les différents passages vécus comme autant de jalons à partir desquels amorcer une rétrospection – entrées à l’école, à l’université, dans l’âge adulte, la vie conjugale, etc. Ces phases ne sont pas sans rappeler, chez Maupassant, le moment charnière du mariage de Jeanne : « Elle s’était endormie jeune fille ; elle était femme maintenant » (Une vie, dans Maupassant 1959 : 53). Si elle s’inspire d’un destin de femme ancré dans son temps, la proposition littéraire d’Ernaux dans Les années prend et rend bien compte des fonctions et capacités de médiation de la littérature. De ce fait, le romanesque y « apparaît moins comme une adhésion naïve aux rebondissements de la péripétie ou aux passions des personnages, que comme une exploration consciente des conventions, génériques ou autres, qui déterminent cette adhésion » (Fortier et Mercier 2014 : §2). Le portrait global ainsi proposé est net et porteur. Et il fonctionne. Elle est bien mouvante. Oscillant entre individualité et représentation. Entre personne et groupe. Elle devient elles. Une existence à la mesure de son inscription sociale. Toute une femme, faite de toutes ses expériences et qui se voit autre et dont la mémoire est transmise par écrit.

    Identité composite et récit problématique

    35La volonté d’Ernaux de déployer une biographie générationnelle subjective se traduit dans un arrière-plan esth/éthique qui encadre toute la démarche. Il s’agit là d’un travail de très longue haleine, qui a nécessité un mijotage de quelque vingt ans, pour parvenir à trouver le juste accord entre le fond et la forme, le bon élan esthétique qui saurait rendre compte des rapports complexes que l’écrivaine cherche à établir et à maintenir entre subjectivité et objectivité. Divers mécanismes textuels préservent l’équilibre entre les deux et contribuent à leur tour à établir une autre dynamique complexe entre identité et collectivité. Le déploiement littéraire ernalien manifeste une compréhension fine des habitus, dont il n’est jamais possible de se départir, puisque leur dissociation entraîne un remplacement inévitable par des habitus nouveaux, qu’elle-même résume bien :

    À chaque moment du temps, à côté de ce que les gens considèrent comme naturel de faire et de dire, à côté de ce qu’il est prescrit de penser, autant par les livres, les affiches dans le métro que par les histoires drôles, il y a toutes les choses sur lesquelles la société fait silence et ne sait pas qu’elle le fait, vouant au mal-être solitaire ceux et celles qui ressentent ces choses sans pouvoir les nommer. Silence qui est brisé un jour brusquement, ou petit à petit, et des mots jaillissent sur les choses, enfin reconnues, tandis que se reforment, au-dessous, d’autres silences (LA : 105).

    Cela implique un rapport au langage particulier, nécessitant une mise à distance vis-à-vis de la situation première, tout en préservant une conscience de la position seconde en surplomb. Compte tenu de cette incertitude discursive, sociologique et éthique, j’ai jugé pertinent de réemployer le concept de maldicible développé plus tôt, puisque la volonté d’élargir les limites du langage se fait dans la pleine prise en compte de la capacité créatrice, sans volonté essentialiste qui entraînerait une réification du sujet étudié. Les années constituent ainsi une réflexion en même temps qu’une production sur les rapports d’un sujet avec lui-même et avec son environnement, dans sa constitution identitaire et sa présence au monde. Cette relation de l’être avec le monde n’est pas à sens unique, le social agissant dans la constitution du sujet. Le rapport à la mémoire vient ajouter une couche de complexité, étant donné que l’identité n’est pas monolithique et que la somme des expériences module inévitablement la vision du monde autant que la façon de l’appréhender.

    36De là, le rapport à l’objet, puis le rapport au temps se trouvent interrogés dans un contexte mouvant, rapide, où le régime d’historicité passe d’une continuité temporelle dans la prise en charge des legs du passé à un présentisme empressé de ranger et de reléguer, cédant toute la place à un ici-maintenant qui génère sa propre valeur. Parallèlement, les scènes de repas établissent un rythme collectif : la constitution de l’assemblée, les propos tenus, et jusqu’au repas et à la façon de manger soulignent l’évolution (pas nécessairement positive) de la communication, de la transmission des valeurs et des récits que l’on y raconte. À cet égard, ces scènes (entre autres stratégies) mettent parfaitement en lumière la dimension générationnelle de son entreprise. La dimension biographique n’est pas en reste, puisqu’il faut bien un point de vue depuis lequel raconter. Ainsi, Ernaux déploie dans Les années une démarche esth/éthique qui vise à dresser le portrait d’une génération à travers « ces multiples images d’elle » (LA : 187), par l’intermédiaire d’une narratrice qui sans jamais recourir à la première personne du singulier n’efface pas pour autant sa subjectivité. Ernaux se fait porteuse (greffière et vigile) de biographies personnelle, familiale et générationnelle.

    Notes de bas de page

    1Une confusion similaire pourrait se présenter entre le substantif souvenir (comme contenu) et le verbe pronominal se souvenir (comme action orientée vers ce contenu), s’il n’y avait la syntaxe française pour dévoiler l’évidence sémantique, écartant d’emblée tout doute à cet égard.

    2Le sociologue distingue « mémoire autobiographique et mémoire historique », « la première s’aid[ant] de la seconde, puisque après tout l’histoire de notre vie fait partie de l’histoire en général » (Halbwachs 1997 : 99).

    3« C’est en effet seulement par la médiation de la lecture que l’œuvre littéraire obtient la signifiance complète, qui serait à la fiction ce que la représentance est à l’histoire » (Ricœur 1991 [1985] : 286 ; italique dans le texte).

    4Comme a pu l’exprimer à juste titre Wittgenstein, de manière faussement anodine : « Rappelez-vous que les mots ont précisément les sens que nous leur avons donnés ; et nous leur donnons des sens grâce à des explications » (1996 : 70).

    5Dans une analyse empruntant à l’approche bakhtinienne, Élise Hugueny-Léger affirme avec pertinence qu’« Ernaux propose des mouvements d’inscription et d’effacement – inscription par l’effacement, effacement par l’inscription – de soi, des autres, d’expériences, dans la forme écrite » (2012 : 362-363).

    6Je fais ici référence aux traits 1 et 3 mentionnés par Schaeffer pour décrire le romanesque : « 1. L’importance accordée, dans la chaîne causale de la diégèse, au domaine des affects, des passions et des sentiments ainsi qu’à leurs modes de manifestation les plus absolus et extrêmes » (2004 : 296) ; « 3. La saturation événementielle de la diégèse et son extensibilité indéfinie » (2004 : 299).

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    2Le sociologue distingue « mémoire autobiographique et mémoire historique », « la première s’aid[ant] de la seconde, puisque après tout l’histoire de notre vie fait partie de l’histoire en général » (Halbwachs 1997 : 99).

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    6Je fais ici référence aux traits 1 et 3 mentionnés par Schaeffer pour décrire le romanesque : « 1. L’importance accordée, dans la chaîne causale de la diégèse, au domaine des affects, des passions et des sentiments ainsi qu’à leurs modes de manifestation les plus absolus et extrêmes » (2004 : 296) ; « 3. La saturation événementielle de la diégèse et son extensibilité indéfinie » (2004 : 299).

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    Chevrette, Eric. « Chapitre 7. L’expérience du temps ». In Vigiles de mémoire. Montréal: Presses de l’Université de Montréal, 2020. doi:10.4000/14l2b.
    Chevrette, Eric. « Chapitre 7. L’expérience du temps ». Vigiles de mémoire, Presses de l’Université de Montréal, 2020, https://doi.org/10.4000/14l2b.

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