• Contenu principal
  • Menu
OpenEdition Books
  • Accueil
  • Catalogue de 16585 livres
  • Éditeurs
  • Auteurs
  • Facebook
  • X
  • Partager
    • Facebook

    • X

    • Accueil
    • Catalogue de 16585 livres
    • Éditeurs
    • Auteurs
  • Ressources numériques en sciences humaines et sociales

    • OpenEdition
  • Nos plateformes

    • OpenEdition Books
    • OpenEdition Journals
    • Hypothèses
    • Calenda
  • Bibliothèques

    • OpenEdition Freemium
  • Suivez-nous

  • Lettre d’information
OpenEdition Search

Redirection vers OpenEdition Search.

À quel endroit ?
  • Presses de l’Université de Montréal
  • ›
  • Espace littéraire
  • ›
  • Vigiles de mémoire
  • ›
  • Première partie. Pour une esth/éthique d...
  • ›
  • Chapitre 2. L’esth/éthique comme siège d...
  • Presses de l’Université de Montréal
  • Presses de l’Université de Montréal
    Presses de l’Université de Montréal
    Informations sur la couverture
    Table des matières
    Liens vers le livre
    Informations sur la couverture
    Table des matières
    Formats de lecture

    Plan

    Plan détaillé Texte intégral La morale en littérature : une aporie L’éthique en littérature : un paradoxe Pour une esth/éthique de la littérature L’importance de la reprise Notes de bas de page

    Vigiles de mémoire

    Ce livre est recensé par

    Précédent Suivant
    Table des matières

    Chapitre 2. L’esth/éthique comme siège de philosophèmes

    p. 33-43

    Texte intégral La morale en littérature : une aporie L’éthique en littérature : un paradoxe Pour une esth/éthique de la littérature L’importance de la reprise Notes de bas de page

    Texte intégral

    1Tel que le développe et l’utilise Audi (2003, 2005), le concept d’esth/éthique permet de surmonter certains problèmes relatifs au nouage entre philosophie et littérature. L’esth/éthique déplace en effet un certain nombre d’enjeux et de processus en amont de l’œuvre, c’est-à-dire non pas avant l’origine de l’œuvre, mais en lien direct avec l’origine de l’œuvre, son déploiement et son développement en tant que création, bref avec son devenir-œuvre. Dans cette optique, l’invitation lancée par Jacques Bouveresse à réfléchir autant à l’objet littéraire qu’à sa visée se révèle fort judicieuse :

    Une fois que l’on a accepté l’idée que la littérature peut constituer, elle aussi, un secteur de la recherche de la vérité, le problème principal est qu’on est en droit de demander une explication concernant le genre de vérité qu’elle cherche à atteindre et les raisons pour lesquelles celle-ci ne peut être atteinte que par les moyens que la littérature utilise pour y parvenir (2008 : 85).

    Le concept d’Audi fusionne la démarche esthétique et le parcours éthique. Il semble d’autant plus intéressant (et important) de partir de ce point que dans la littérature contemporaine, on ne peut dégager du récit aucune conception de Vérité absolue (au sens le plus large – et la pensée postmoderne a montré les limites de concepts transcendants comme la Vérité). C’est sans doute là un point majeur de divergence entre la littérature et la philosophie (ou à tout le moins peut-on dire que la littérature aura pris à cet égard quelques décennies d’avance sur la philosophie) : la réflexion ontologique ou épistémique que la littérature peut se proposer d’effectuer ne répond aucunement aux normes réflexives et aux raisonnements à tendance universelle que peut s’imposer la philosophie. La littérature se propose plutôt de produire du sens qui sera empreint de dialectique, sens constitué d’un réseau de possibles qui accepte en son sein la contradiction.

    2Cette pluralité invite non pas à dégager une vérité absolue, mais bien à ondoyer entre les différentes prétentions à la vérité (lesquelles peuvent parfois entrer en contradiction les unes avec les autres). Le doute expérientiel non seulement motive, mais aussi traverse les trois récits qui seront étudiés1 : dans Dora Bruder, l’interrogation de la capacité de la mémoire, de l’histoire et de la littérature à rendre justice à la jeune fugueuse repose sur la reconnaissance du caractère forcément partiel de la démarche ; dans Les années, l’incertitude identitaire motive et engendre la réalisation de portraits contrastés d’un personnage principal (elle), portraits qui représentent autant de vignettes d’un monde en évolution rapide ; et dans L’Africain, les tensions et les rapprochements entre la biographie du père et l’autobiographie du fils écrivain mettent en valeur différentes appréhensions du monde et différentes conceptions de l’identité. À sa façon, le récit contemporain explore les capacités transitives d’une littérature qui s’intéresse aux doutes quant à ses aptitudes, sans ultimement se renier en tant qu’objet linguistique et formel.

    3Or si, en l’absence d’absolu, la frontière entre vérité et mensonge perd toute importance, se trouvant vidée de toute valeur, la vérité devient un signifiant dont le sens est à remplir, ce qui revient à métamorphoser la Vérité en vérités, voire en prétention à la vérité. Une question surgit alors : ne se retrouve-t-on pas devant un relativisme aléthique qui d’un rapprochement des contenus véritatifs mène à une équivalence des contenants moraux ? L’unique caractère transcendant de la vérité serait ainsi, paradoxalement, qu’elle n’admet pas sa propre absoluité ; de cette posture en surplomb, l’on peut dire « [qu’] en tant que doctrine “méta-éthique”, le relativisme nie qu’un code moral quelconque ait une validité universelle » (Wong 1996 : 1290)2. Ce constat n’est que la cristallisation de la posture oppositionnelle qu’une telle doctrine déploie contre un objectivisme moral qui subsumerait les jugements au profit d’axiomes tautologiques. Ainsi,

    les relativistes méta-éthiques supposent généralement que plusieurs désaccords moraux fondamentaux ne peuvent être résolus rationnellement, et ils prétendent sur cette base que les jugements moraux n’ont pas l’autorité morale ou la force normative que les objectivistes moraux confèrent communément à ces jugements (Gowans 2015 : §2 ; je traduis).

    Si l’on comprend bien la nécessité de proposer une architecture théorique s’opposant à un idéalisme transcendantal possesseur de Vérité, il ne semble pas pour autant préférable de privilégier le contraire relativiste : la vérité ne doit pas être figée, tout comme on ne doit pas l’assouplir au point d’en évacuer tout sens véritable et donc tout lien antonymique avec le faux, l’injuste ou le mal.

    4L’objection manifestée par la position méta-éthique à l’égard de la portée universelle de certains jugements n’écarte pas le concept de vérité comme séparation entre le vrai et le faux. Dire qu’une affirmation est vraie (ou bonne, ou juste) ne fait que sous-entendre le contexte dans lequel s’inscrivent à la fois l’affirmation et son prédicat :

    Selon cette approche, le relativisme est la stipulation qu’un énoncé de la forme « A est P » dans un domaine donné (par exemple la science, l’éthique, la métaphysique, etc.) constitue une ellipse de l’énoncé « A est P pour C », où A représente une affirmation, une croyance, un jugement ou une action, P représente un prédicat tel que « vrai », « beau », « juste », « rationnel », « logique », « connu », etc., et C représente une culture particulière, un cadre épistémique, une langue, un système de croyances, etc. (Baghramian et Carter 2016 : §1.3 ; je traduis).

    Comment alors éviter l’aplanissement éthico-moral que le relativisme semble invariablement induire ? Si « tout est vrai », comme le disait Protagoras, on pourrait être tenté par le rapprochement entre relativisme et sophistique. Mais si l’on perçoit plutôt le relativisme comme un refus d’absolutiser vérités et jugements, si donc on relativise le relativisme lui-même, on demeure loin de la simple polarisation manichéenne qui n’admet aucune zone grise. À propos du relativisme culturel, Raymond Boudon déclare à juste titre « [qu’] il hyperbolise des noyaux durs à l’aide de questions binaires reposant sur une utilisation abusive du principe du tiers exclu » (2003 : 32). Cette remarque judicieuse éclaire la suite du présent raisonnement : il s’agit moins de repousser le concept même de relativisme moral que de le garder mouvant, nuancé et variable, et de cesser de l’orienter uniquement depuis une ou plusieurs conceptions du bon et du bien. On en arrive alors à une dialectique souple qui prône une pensée modulable, productive, créatrice. Je crois d’abord nécessaire d’approfondir la distinction entre l’éthique et la morale, et les raisons pour lesquelles cette séparation est aussi importante, pour ensuite faire le lien avec la nature et le rôle esthétiques de l’œuvre littéraire. Il semble par ailleurs des plus pertinents de distinguer ainsi nature et rôle, puisque la littérature est et produit concurremment un certain nombre d’enjeux esthétiques.

    La morale en littérature : une aporie

    5On rappelle souvent l’origine grecque de l’éthique (êthos) et l’origine latine de la morale (moralis et mores : « coutumes »), qui désigneraient essentiellement un seul et même ensemble de mœurs, lequel se veut l’orientation du bon et du bien dans l’établissement du sujet et son rapport à autrui. Pourtant, les questions du bien (et du mal) méritent d’être distinguées de celles du bon (et du mauvais), car une vie bonne (vie de bonheur pour soi) n’est pas totalement assimilable à une vie bien (et elle peut parfois même être incompatible avec celle-ci). Cette distinction est fondamentale et dépasse le seuil conceptuel pour influer le domaine du concret ; car, comme le souligne Audi, « le fait d’agir raisonnablement n’équivaut pas forcément à agir vertueusement, noblement, saintement, pas plus d’ailleurs qu’agir par amour-propre, ou par méchanceté, ou par cruauté, ne se confond avec un agir “déraisonnable” » (1999 : 38). Autrement, la visée éthique voit son potentiel subsumé sous la catégorie de la morale ; l’éthique devient alors une petite morale individuelle à jamais attachée à un ensemble moral collectif supérieur.

    6Sans être absolument irréconciliable et essentialisable, la séparation entre éthique et morale demeure nécessaire. L’éthique inviterait à répondre à la question que Ludwig Wittgenstein pose dans ses Carnets de Cambridge et de Skjolden : « Comment traverses-tu cette vie ? » (1999 : 126 ; italique dans le texte). C’est là un concept philosophique éminemment productif, dont les orientations et les vérités sont à générer. Bouveresse, spécialiste du philosophe autrichien, poursuit :

    L’éthique est, dit Wittgenstein, tout comme la logique, « transcendantale », elle n’exprime pas de contenu qui pourrait être reconnu comme vrai ou faux par une comparaison avec des éléments déterminés de la réalité. Le monde de l’homme heureux et celui de l’homme malheureux peuvent contenir exactement les mêmes faits et donner lieu aux mêmes assertions factuelles ; et pourtant ils constituent deux mondes différents (2008 : 72).

    Deux mondes différents, ou deux manières d’habiter le monde. En ce sens, l’éthique a partie liée avec la création et l’édification du sujet par l’intermédiaire de l’expérience vécue. Cette construction – toujours à réactualiser – est essentielle pour la présente analyse, dans la mesure où l’éthique est la base de lancement pour la constitution d’un sujet que l’on ne considère jamais a priori. Pareille conception de l’éthique explique sans doute l’absence de véritable courant ou mouvement critique d’une éthique en littérature. En effet, « il n’existe pas de véritable critique éthique de la littérature au même titre qu’une critique psychanalytique ou qu’une sociocritique ni de méthodologie rigoureuse qui pourrait servir de base à l’analyse du texte littéraire » (Riendeau 2012 : 37). Cela est normal, dans la mesure où, parce qu’elle est transcendantale, l’éthique ne fait prévaloir aucun contenu, et donc aucune orientation possible de ces contenus.

    7Il est important de procéder à une séparation de l’éthique et de la morale (bien que ces deux concepts demeurent invariablement liés l’un à l’autre) : ne pas le faire constituerait un obstacle majeur à l’étude projetée d’une éthique de la littérature. Il y a en effet un problème conceptuel à l’agir raisonnable du sujet en lien avec autrui (peu importe qu’il se mette à distance d’abstraction pour dégager des règles à tendance universelle, ou qu’il inscrive la question morale dans une démarche concrète de relation à l’Autre). L’œuvre littéraire ne peut répondre de la morale, d’un agir raisonnable, en ce que le texte ne manifeste concrètement aucune interaction directe, mais constitue un jeu de représentations. L’œuvre littéraire n’implique aucun autre qui soit à l’extérieur du texte, aucun rapport à l’autre effectif, réel. Qu’on l’appelle lecteur idéal, destinataire ou narrataire, cet autre de la littérature demeure une figure dépendante de l’œuvre et ne peut donc jamais se constituer comme sujet d’altérité – puisque la subjectivité de l’auteur teinte immanquablement le surplomb qui en est à l’origine. La vision de l’éthique proposée par Audi, intimement liée à l’esthétique au point de s’y accoler pour éviter d’avoir à marquer la préséance de l’une sur l’autre, permet de considérer l’éthique de manière strictement individuelle – le rapport entre les sujets étant du ressort de la morale. Cette vision subjective de l’éthique est particulièrement utile dans le contexte littéraire puisque le récit demeure éminemment seul ; en effet, où se trouverait donc l’autre de la littérature, si ce n’est dans la figure théorique du narrataire, figure forgée par la main de l’écrivain et qui, de ce fait, n’est jamais tout à fait autre ? Les romans et récits peuvent certes proposer différentes situations où l’autre se manifeste, mais cette altérité est toujours passée par le spectre (tantôt tamis, tantôt kaléidoscope, mais jamais regard autonome) de la subjectivité de l’auteur.

    8S’il n’est d’autre direct, cela ne veut pas dire pour autant que l’œuvre littéraire se manifeste uniquement en toute neutralité, niant ainsi les mérites de l’esthétique de la réception. Il faut malgré tout éviter l’écueil d’une approche philosophique qui contraindrait l’œuvre en en évacuant toute capacité véritative. Mais peut-on alors vraiment parler d’une dimension morale de l’œuvre littéraire ? Cela semble excessif, puisqu’il ne peut y avoir qu’une présentation (toute subjective) de ces situations morales, sans autre qui ne soit passé par le filtre représentationnel du créateur – et paradoxalement de la création qui, par l’acte même de venue au monde et tout le processus qui sous-tend cette arrivée, acquiert une certaine indépendance vis-à-vis de son créateur. Comment, alors, parler d’éthique en littérature ? Il pourrait s’agir d’une aporie, puisque le sujet circonscrit dans l’œuvre se trouverait par là réifié, perdant sa qualité de sujet, et par la même occasion son caractère éthique. À l’opposé, je propose plutôt d’y voir un paradoxe productif complexe qui reconnaît le poids créatif d’une œuvre ne cherchant pas à masquer sa fonction de médiation.

    L’éthique en littérature : un paradoxe

    9Conformément à l’acception adoptée, l’éthique inviterait à répondre à la question de Wittgenstein : « Comment traverses-tu cette vie ? », en réalité injonction plus qu’interrogation, découlant du « fait que je sois requis par cette “question” et que je me décide en sa faveur, en me vouant sans réserve à sa demande » (Audi 2005 : 19 ; italique dans le texte). L’esthétique comme événement de création, surgissement, et confirmation de l’être-soi qui s’inscrit dans le monde peut alors remplir de son contenu l’éthique de cette traversée de la vie. On voit bien comment il peut aller de soi de fondre les deux termes en une seule et même démarche esth/éthique. Ce concept désignerait alors

    toute problématique dont le développement vise à dégager les conditions tout à la fois subjectives et objectives, historiques et psychologiques, théoriques et pratiques, dans lesquelles il paraît légitime d’admettre l’unité, ou tout au moins l’alliance possible, de ces deux grandes dimensions de l’esprit que sont l’éthique et l’esthétique (Audi 2005 : 26).

    Audi inscrit ce mot-valise dans une dialectique qui n’oppose pas les contraires, mais les appose, les juxtapose dans une logique de complémentarité manifestée par l’œuvre. La dimension éthique fonde et forme l’œuvre. Si l’éthique ne s’affirme pas mais se montre, c’est précisément dans le fait de ne pas camoufler sa fonction de médiation, de proposer des façons de penser, de raconter, de faire l’histoire, de décrire l’expérience, de revisiter la mémoire – autant de manières différentes de dire (et non de décrire) une certaine éthique littéraire. À cet égard, affirmer que l’œuvre reproduit, c’est-à-dire qu’elle est mimèsis, rend impossible toute réflexion quant à sa portée éthique potentielle, puisqu’elle demeure sur le seuil de la production : elle est une re-présentation, et non une repræsentatio appuyée.

    10Ce rapport à l’écriture relève d’une démarche ontologique de l’auteur, un questionnement sur le rôle qu’il a à jouer dans la Cité, et sur la remise en question de cette même Cité par son œuvre littéraire. Cette démarche, il la transmet au lecteur pour lui proposer une autre façon de penser et d’appréhender le monde. La littérature est le lieu privilégié de cet échange ; si le roman est un « contre-monde où peut s’élaborer cette vision nouvelle, où peut se dire une exigence de totalité dont il faut mesurer le défi à l’aune de la temporalité » (Samoyault 1999 : 13), le récit contemporain s’inscrit dans une dynamique de totalité dialectique similaire, proposant un travail de médiation d’idées hautement transitif. Le rapprochement ainsi fait entre roman et récit se joue également dans la temporalité qui, par l’écart intradiégétique assumé entre passé et présent, refuse toute concession à la Vérité.

    11Si j’ai insisté plus haut sur le caractère paradoxal d’une étude de la morale en littérature, l’éthique en littérature aurait pour sa part deux occurrences, soit au moment charnière de la création esthétique, et ensuite dans l’élaboration mondaine proposée par l’œuvre. Que l’on parle avec Badiou d’inesthétique ou avec Audi d’esth/éthique, cela revient simplement à formuler différemment la façon dont le sujet se constitue. Le sujet d’expériences ne se situe jamais en amont de la subjectivité dont il pourra se revendiquer ; c’est plutôt l’inverse qui se produit. La subjectivité phénoménologique de l’être charnel et pulsatile, c’est-à-dire l’être partagé entre (et défini par) son agir et son pâtir, est plutôt en amont du sujet.

    Pour une esth/éthique de la littérature

    12Le sujet n’est pas préalable à la construction de ses vérités ; il est au contraire à réactiver et à re-produire (tout comme ses vérités). Il devient alors possible de lire dans l’œuvre littéraire un seul sujet produit par l’œuvre, par les postures éthiques de ses formes littéraires. Cette subjectivité n’est toutefois pas à lire à l’intérieur de tout personnage principal ou de tout narrateur, mais se rattache à un sujet qui transcende l’œuvre et se tapit dans la complexité de son être-là. Une telle inscription procède d’une dynamique double : le sujet produit par un ensemble d’expériences (réelles, sublimées, imaginées) sera à son tour objet d’expériences potentielles. La présentation au monde en amont, dans la création même marquée par ce moment de surgissement, ne trouve pleinement son sens qu’en tenant compte de sa prise en aval, c’est-à-dire dans la lecture que nous pouvons ensuite en faire. Cela rend également visible les contradictions et variations dudit sujet, et de là, la complexité de l’œuvre littéraire et son caractère transitif. La portée éthique d’un texte littéraire reposera alors sur une double articulation désignée généralement par les pôles du fond et de la forme de l’œuvre. Il semble toutefois problématique d’aborder la question à l’aide de ces deux termes ; en établissant une telle dichotomie, une série d’embûches apparaissent pour toute lecture éthique et toute possible compréhension esthétisante de l’œuvre étudiée. Pourquoi ? Et plus important encore : comment ?

    13Parler en ces termes sans précision conceptuelle préalable revient d’abord à supposer que le fond puisse être indépendant de sa forme, et que, de ce fait, il soit possible d’en hiérarchiser l’importance et la portée. Selon cette conception, pour étudier la question éthique d’une œuvre, il faudrait se pencher sur un certain nombre de représentations que l’auteur met en scène pour proposer un ensemble de situations éthiques à partir desquelles dégager des valeurs – ce qui revient à adopter une posture herméneutique face à la littérature. Pourtant, pour prendre l’exemple sans doute le plus général possible, un texte poétique et un texte de prose véhiculant des idées similaires peuvent engendrer des effets et des lectures qui diffèrent radicalement ; ils peuvent traiter d’une même question de manière tout à fait différente.

    14Il est par ailleurs intéressant de noter que l’on ne parle pas d’une éthique littéraire, mais bien d’une (ou de plusieurs) éthique (s) des formes littéraires. Cette distinction est cruciale, car l’œuvre littéraire ne constitue en aucun cas un sujet vivant en action ; au mieux, elle en fait la représentation, ce faire se caractérisant par une manière – le comme sur lequel insiste Martha Nussbaum, dès les premières pages de Love’s Knowledge :

    La vie n’est jamais présentée simplement par un texte ; elle est toujours représentée comme quelque chose. Ce « comme » peut, et doit, être vu non seulement dans le contenu paraphrasable, mais aussi dans le style, qui exprime lui-même des choix et des sélections, et met en route, chez le lecteur, certaines activités et certaines opérations plutôt que d’autres (Nussbaum 1990 : 5 ; traduction de Bouveresse 2008 : 64 ; italique dans le texte).

    La forme est « d’abord, et surtout, le témoignage d’une force », c’est-à-dire plus précisément « le faire signe de la représentation en direction de la force qui lui donne d’être. Elle est la “significativité” sur le plan opératoire de la visibilité de ce qui, en raison de sa subjectivité constitutive, demeure en tant que tel invisible » (Audi 2003 : 31 ; italique dans le texte). La forme vient donc compenser la perte d’une autre force, celle de l’expérience, que l’on ne saurait par définition restituer, chaque expérience sensible étant à produire et, une fois vécue, demeurant impossible à répéter ou à rendre de manière pleine et entière (conformément à la nature sémelfactive de l’expérience, qui, selon Vladimir Jankélévitch [1974], s’inscrit dans le mouvement irréversible de l’instant). Reste alors la possibilité de la re-prendre, ce qui constitue en soi une expérience totalement nouvelle, autant pour le sujet qui en produit la reprise que pour le sujet qui la reçoit.

    L’importance de la reprise

    15J’en appellerai ici au concept de reprise tel que le développe Søren Kierkegaard dans son livre du même nom. Le philosophe danois dira que « la reprise est la réalité, le sérieux de l’existence » (2008 [1843] : 67). La reprise kierkegaardienne constitue à bien des égards un élément à la fois esth/éthique et phénoménologique essentiel : la reprise rend visible l’articulation d’un sujet qui, contraint au seul présent de l’expérience, parvient à dégager, par la mémoire – et par le récit personnel qui s’en trouve induit – une temporalité qui s’écarte des trois présents augustiniens3. « La dialectique de la reprise est aisée : ce qui est re-pris, a été, sinon, il ne pourrait pas être re-pris ; mais, précisément, c’est le fait d’avoir été qui fait de la re-prise une chose nouvelle » (Kierkegaard 2008 [1843] : 87 ; italique dans le texte). Le véritable mouvement de reprise constitue un déplacement vers et depuis le passé, mais aussi vers et depuis le futur ; c’est un mouvement entre le moi et l’autre, une oscillation du corps même vers l’étranger afin de permettre une répétition qui ne serait plus limitée par ses seules possibilités temporelles et physiques, mais qui serait désormais modulée et mue par cette poussée de l’Unique. La traductrice Nelly Viallaneix l’expose dans son introduction à La reprise :

    Tandis que le ressouvenir, cherchant à retrouver ce qui a été, se tourne totalement vers le passé, la reprise prétend retrouver ce qui a été sous une forme nouvelle concrète en se dirigeant vers l’avenir. Il s’ensuit que la véritable reprise exige une appropriation personnelle, qui est une re-création. Du coup elle devient, comme toutes les catégories existentielles, une catégorie paradoxale, puisqu’elle unit en elle le même et l’autre. Il s’agit de retrouver le premier dans le second, « inchangé, ou, si possible, changé dans la reprise » (dans Kierkegaard 2008 [1843] : 17 ; italique dans le texte).

    Ainsi, la reprise est ce mouvement par lequel se réactualise le passé qui, par une seconde prise, rend le futur différent du présent, rend l’aboutissement des choses autres, telles qu’elles seraient si elles s’inscrivaient dans une dynamique plus active (sachant sans doute mieux agir en connaissance de cause).

    16La reprise devient donc un moteur temporel conférant à un présent à la base unidimensionnel sa longueur (par la réactualisation du passé) et sa profondeur (par la perspective d’avenir du présent-comme-passé, à laquelle invite cette réactualisation). Les différentes temporalités (et les différents jeux temporels) du récit engagent alors une part de la dimension éthique (menant à une esth/éthique) de celui ou celle qui met en scène et met en forme le tout. Un autre concept kierkegaardien anime cette fusion conceptuelle : le désespoir. Rapport à soi, c’est-à-dire rapport du moi à lui-même (qui, par la présence du moi, devient rapport d’un rapport), le désespoir est ancré chez le philosophe danois comme conscience du moi devant Dieu : « En s’orientant vers lui-même, en voulant être lui-même, le moi plonge, à travers sa propre transparence, dans la puissance qui l’a posé » (Kierkegaard 1988 [1849] : 63). Cette dynamique entraîne deux tensions : le désespoir-faiblesse et le désespoir-défi. Pour exprimer les modalités de ce rapport en termes séculiers, et ainsi sortir la dimension chrétienne de l’existentialisme, le désespoir serait la non-concordance entre le pouvoir-faire et le vouloir-être du moi. La raison derrière cette précision théorique est simple : la création esth/éthique permettrait, l’espace d’un instant de surgissement de la nouveauté, de surmonter le désespoir en assurant la concordance entre le pouvoir-faire et le vouloir-être du créateur. Ce qui permet de passer de la re-présentation à la représentation telle que je l’ai définie plus tôt, en m’inscrivant dans la lignée de Nancy. Cela devient d’autant plus pertinent que les œuvres à l’étude interrogent chacune à sa façon le rapport au temps et la manière dont le souvenir peut occuper une position dialectique, servant à la fois de matière discursive concrète pour l’œuvre et d’élan à cette même matière littéraire. Par sa dimension esth/éthique, la littérature deviendrait alors un lieu privilégié où analyser les manifestations du temps.

    Notes de bas de page

    1Onitsha pourrait être classé à part, mais certains jeux formels (changements de marge ou de casse) ainsi que de nombreux liens biographiques complexifient sa catégorisation.

    2Le relativisme moral descriptif, autre position empirique fréquemment défendue, voudrait pour sa part que « les jugements moraux, les croyances à propos du bon et du mauvais, du bien et du mal, non seulement varient beaucoup selon les époques et les contextes, mais que leur justesse dépende des ou soit relative aux cadres et perspectives individuels ou culturels » (Baghramian et Carter, 2016, §4.5 ; je traduis). En voulant s’opposer à l’objectivisme moral, le relativisme descriptif établit malgré tout une distance entre les sujets et leur jugement – et l’application de celui-ci.

    3Je reviendrai sous peu sur la conception du temps chez Augustin.

    Précédent Suivant
    Table des matières

    Le texte seul est utilisable sous licence Licence OpenEdition Books. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

    Voir plus de livres
    Écrire en temps d'insurrections

    Écrire en temps d'insurrections

    Pratiques épistolaires et usages de la presse chez les femmes patriotes (1830-1840)

    Mylène Bédard

    2016

    La vie des autres

    La vie des autres

    Sophie Calle et Annie Ernaux, artistes hors-la-loi

    Ania Wroblewski

    2016

    Maurice Sand

    Maurice Sand

    Une œuvre et son brisant au 19e siècle

    Lise Bissonnette

    2016

    La littérature électronique

    La littérature électronique

    Une traversée entre les signes

    Yan Rucar

    2015

    Écrire le temps

    Écrire le temps

    Les tableaux urbains de Louis Sébastien Mercier

    Geneviève Boucher

    2014

    L’Amérique selon Sartre

    L’Amérique selon Sartre

    Littérature, philosophie, politique

    Yan Hamel

    2013

    La mémoire du roman

    La mémoire du roman

    Isabelle Daunais (dir.)

    2013

    Villes en traduction

    Villes en traduction

    Calcutta, Trieste, Barcelone et Montréal

    Sherry Simon Pierrot Lambert (trad.)

    2013

    Le bonheur au féminin

    Le bonheur au féminin

    Stratégies narratives des romancières des Lumières

    Isabelle Tremblay

    2012

    Transmission et héritages de la littérature québécoise

    Transmission et héritages de la littérature québécoise

    Karine Cellard et Martine-Emmanuelle Lapointe (dir.)

    2012

    La révélation inachevée

    La révélation inachevée

    Le personnage à l’épreuve de la vérité romanesque

    Yannick Roy

    2011

    Nom propre et écritures de soi

    Nom propre et écritures de soi

    Yves Baudelle et Élisabeth Nardout-Lafarge (dir.)

    2011

    Voir plus de livres
    1 / 12
    Écrire en temps d'insurrections

    Écrire en temps d'insurrections

    Pratiques épistolaires et usages de la presse chez les femmes patriotes (1830-1840)

    Mylène Bédard

    2016

    La vie des autres

    La vie des autres

    Sophie Calle et Annie Ernaux, artistes hors-la-loi

    Ania Wroblewski

    2016

    Maurice Sand

    Maurice Sand

    Une œuvre et son brisant au 19e siècle

    Lise Bissonnette

    2016

    La littérature électronique

    La littérature électronique

    Une traversée entre les signes

    Yan Rucar

    2015

    Écrire le temps

    Écrire le temps

    Les tableaux urbains de Louis Sébastien Mercier

    Geneviève Boucher

    2014

    L’Amérique selon Sartre

    L’Amérique selon Sartre

    Littérature, philosophie, politique

    Yan Hamel

    2013

    La mémoire du roman

    La mémoire du roman

    Isabelle Daunais (dir.)

    2013

    Villes en traduction

    Villes en traduction

    Calcutta, Trieste, Barcelone et Montréal

    Sherry Simon Pierrot Lambert (trad.)

    2013

    Le bonheur au féminin

    Le bonheur au féminin

    Stratégies narratives des romancières des Lumières

    Isabelle Tremblay

    2012

    Transmission et héritages de la littérature québécoise

    Transmission et héritages de la littérature québécoise

    Karine Cellard et Martine-Emmanuelle Lapointe (dir.)

    2012

    La révélation inachevée

    La révélation inachevée

    Le personnage à l’épreuve de la vérité romanesque

    Yannick Roy

    2011

    Nom propre et écritures de soi

    Nom propre et écritures de soi

    Yves Baudelle et Élisabeth Nardout-Lafarge (dir.)

    2011

    Accès ouvert

    Accès ouvert

    ePub

    PDF

    PDF du chapitre

    Acheter

    Édition imprimée

    Presses de l’Université de Montréal
    • amazon.fr
    • decitre.fr
    • mollat.com
    • leslibraires.fr
    • placedeslibraires.fr

    1Onitsha pourrait être classé à part, mais certains jeux formels (changements de marge ou de casse) ainsi que de nombreux liens biographiques complexifient sa catégorisation.

    2Le relativisme moral descriptif, autre position empirique fréquemment défendue, voudrait pour sa part que « les jugements moraux, les croyances à propos du bon et du mauvais, du bien et du mal, non seulement varient beaucoup selon les époques et les contextes, mais que leur justesse dépende des ou soit relative aux cadres et perspectives individuels ou culturels » (Baghramian et Carter, 2016, §4.5 ; je traduis). En voulant s’opposer à l’objectivisme moral, le relativisme descriptif établit malgré tout une distance entre les sujets et leur jugement – et l’application de celui-ci.

    3Je reviendrai sous peu sur la conception du temps chez Augustin.

    Vigiles de mémoire

    X Facebook Email

    Vigiles de mémoire

    Vous pouvez vous connecter à votre bibliothèque à l’adresse suivante : https://freemium.openedition.org/oebooks

    Suggérer l’acquisition à votre bibliothèque

    Si vous avez des questions, vous pouvez nous écrire à access[at]openedition.org

    Vigiles de mémoire

    Vérifiez si votre bibliothèque a déjà acquis ce livre : authentifiez-vous à OpenEdition Freemium for Books.

    Vous pouvez suggérer à votre bibliothèque d’acquérir un ou plusieurs livres publiés sur OpenEdition Books. N’hésitez pas à lui indiquer nos coordonnées : access[at]openedition.org

    Vous pouvez également nous indiquer, à l’aide du formulaire suivant, les coordonnées de votre bibliothèque afin que nous la contactions pour lui suggérer l’achat de ce livre. Les champs suivis de (*) sont obligatoires.

    Veuillez, s’il vous plaît, remplir tous les champs.

    La syntaxe de l’email est incorrecte.

    Référence numérique du chapitre

    Format

    Chevrette, E. (2020). Chapitre 2. L’esth/éthique comme siège de philosophèmes. In Vigiles de mémoire. Montréal: Presses de l’Université de Montréal. https://doi.org/10.4000/14l27
    Chevrette, Eric. « Chapitre 2. L’esth/éthique comme siège de philosophèmes ». In Vigiles de mémoire. Montréal: Presses de l’Université de Montréal, 2020. doi:10.4000/14l27.
    Chevrette, Eric. « Chapitre 2. L’esth/éthique comme siège de philosophèmes ». Vigiles de mémoire, Presses de l’Université de Montréal, 2020, https://doi.org/10.4000/14l27.

    Référence numérique du livre

    Format

    Chevrette, E. (2020). Vigiles de mémoire. Montréal: Presses de l’Université de Montréal. https://doi.org/10.4000/14l68
    Chevrette, Eric. Vigiles de mémoire. Montréal: Presses de l’Université de Montréal, 2020. doi:10.4000/14l68.
    Chevrette, Eric. Vigiles de mémoire. Presses de l’Université de Montréal, 2020, https://doi.org/10.4000/14l68.
    Compatible avec Zotero Zotero

    1 / 3

    Presses de l’Université de Montréal

    Presses de l’Université de Montréal

    • Mentions légales
    • Plan du site
    • Se connecter

    Suivez-nous

    • Flux RSS

    URL : http://www.pum.umontreal.ca

    Email : pum@umontreal.ca

    OpenEdition
    • Candidater à OpenEdition Books
    • Connaître le programme OpenEdition Freemium
    • Commander des livres
    • S’abonner à la lettre d’OpenEdition
    • CGU d’OpenEdition Books
    • Accessibilité : partiellement conforme
    • Données personnelles
    • Gestion des cookies
    • Système de signalement