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    Plan détaillé Texte intégral Le Québec dans le Canada Multiculturalisme et interculturalisme L’avenir de l’interculturel, c’est la ville Notes de bas de page Auteur

    Multiculturalisme et interculturalité dans les Amériques

    Ce livre est recensé par

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    Table des matières

    1. Multiculturalisme et interculturalisme au Canada : destin commun ou rencontre impossible ?

    Bob W. White

    p. 13-29

    Texte intégral Le Québec dans le Canada Multiculturalisme et interculturalisme La peur des ghettos culturels Politiques de reconnaissance municipales L’avenir de l’interculturel, c’est la ville Notes de bas de page Auteur

    Texte intégral

    1Les êtres humains s’organisent en groupes ; or à l’intérieur de chaque groupe humain, il y a une profonde diversité, même quand le groupe s’imagine et se présente comme homogène. Cette diversité, intrinsèque et irréductible, se manifeste par ce que le philosophe interculturel Raymond Panikkar appelle « le pluralisme originaire » (1979). L’évolution des États modernes ne fait pas exception. Au contraire, l’émergence des États-nations modernes qui a suivi une période de division et de violence inégalée dans l’histoire des sociétés contemporaines en Europe et aux Amériques constitue une tentative de résoudre le paradoxe qui est au cœur du projet humain : comment faire ensemble malgré nos différences ?

    2Les démocraties libérales modernes ont trouvé différentes formules pour gérer ce paradoxe et les solutions trouvées varient énormément dans le temps et l’espace1. Dans les pays où le multiculturalisme est perçu comme un pilier du système politique aux yeux de la majorité, il est toujours surprenant d’apprendre que pour d’autres groupes, il peut être vécu comme une forme d’hégémonie. C’est le cas pour le Québec, province francophone au sein du Canada, qui, pour des raisons historiques bien connues, entretient des relations tendues avec le reste du Canada où le multiculturalisme occupe une place importante dans l’imaginaire collectif2. Au Québec, une province majoritairement francophone qui se trouve en position minoritaire à l’échelle du pays, il y a beaucoup de résistance au multiculturalisme, considérant qu’il est perçu par la majorité francophone comme quelque chose qui est imposé par la majorité anglo-saxonne. Cette opposition entre un Canada multiculturaliste et un Québec interculturaliste est problématique à plusieurs égards ; toutefois, une analyse des tensions entre ces deux visions du monde permet de mieux comprendre le paradoxe de la diversité au sein des États-nations modernes à une échelle plus large.

    3D’où vient l’intérêt grandissant pour des politiques qui visent la prise en compte et la prise en charge des différentes formes de la diversité au sein des sociétés contemporaines ? Quels sont les rapports entre les politiques publiques sur la diversité et la diversité sociale comme vécu quotidien ? Quelle est la différence entre le multiculturalisme et l’interculturalisme, et pourquoi cette distinction serait-elle devenue un sujet de débat politique et théorique au-delà des frontières du Canada ? Dans les prochaines pages, je vais tenter de faire ressortir la spécificité de la pensée interculturelle par une analyse du regard croisé entre le multiculturalisme du Canada et l’interculturalisme du Québec.

    4Comme nous allons le voir, les deux idéologies appartiennent à une même famille de pensée – celle du pluralisme – mais sur certaines questions de fond, les deux modèles semblent être fondamentalement opposés. Suivant les crises économiques mondiales à la fin des années 2000, le multiculturalisme a fait l’objet d’une série de remises en question, non seulement par les mouvements d’extrême droite qui visaient à canaliser l’anxiété sur l’immigration par des discours xénophobes, mais aussi du fait de hauts dirigeants de certains pays européens qui constataient l’échec de l’intégration des personnes issues de l’immigration. Pendant la même période, l’interculturalisme fait surface à plusieurs endroits en Europe, en Asie et dans les Amériques, traçant un chemin différent de celui du multiculturalisme et mettant davantage l’accent sur le rôle des villes3.

    Le Québec dans le Canada

    5Les liens entre le multiculturalisme et l’interculturalisme au Canada sont complexes. Premièrement, il faut distinguer entre les politiques publiques et les réalités sociales. Le multiculturalisme est un modèle de gestion de la diversité qui a fait l’objet de plusieurs politiques et programmes gouvernementaux et qui a beaucoup évolué depuis sa création en 1971. La première loi sur le multiculturalisme canadien a été adoptée en 1988. En dehors de ce dispositif politique, il y a une réalité sociale caractérisée par une diversité en matière de religion, de langue et d’origines nationales, puisque le Canada est un pays qui est marqué par une longue tradition d’immigration (Anctil, 2017)4. Autrement dit, il ne faut pas confondre la politique du multiculturalisme avec la réalité multiculturelle de la société canadienne. La même distinction existe au Québec où l’on doit faire la différence entre l’interculturalisme (source d’inspiration pour les politiques publiques) et l’interculturalité (une réalité sociale). L’idée de l’interculturalisme se trouve dans plusieurs documents officiels au Québec ; mais malgré la présence de cette idée dans la société civile et dans les discours publics, le Québec ne s’est jamais doté d’une politique officielle d’interculturalisme (Rocher et White, 2014). Il est important de s’intéresser aux deux éléments de cette comparaison (la politique publique et la réalité sociale). Toutefois, en raison de contraintes d’espace, je vais me pencher principalement ici sur la question des politiques publiques5.

    6Deuxièmement, il faut situer le Québec comme province majoritairement francophone ayant un statut particulier de « société distincte » au sein du Canada. La colonisation de la région a commencé par les explorateurs et missionnaires français à partir de la première partie du xvie siècle. La Nouvelle-France (1608-1763), qui correspond à la partie centre-est du continent nord-américain, passera sous le contrôle de l’Empire britannique après la Guerre de la Conquête qui se termine par une capitulation à Montréal en septembre 1760. Jusqu’au milieu du xxe siècle, par un processus de minorisation du groupe majoritaire francophone, le Québec reste sous la domination anglaise. Le début des années 1960 est marqué par une prise de conscience culturelle et politique chez la majorité francophone qui sera qualifiée de « Révolution tranquille » et en 1976, le premier gouvernement souverainiste du Québec sera élu sous la direction de René Lévesque. Pendant cette période, les tentatives de négocier un partage de pouvoirs à l’échelle fédérale sur la base du modèle du bilinguisme (qui deviendra plus tard le biculturalisme) cèdent la place à l’émergence du modèle du multiculturalisme, en partie à cause de la pression politique de certaines communautés d’immigration plus récentes (dont les Juifs et les Ukrainiens6). Ce changement terminologique n’est pas anodin, puisque les Canadiens français (maintenant devenus les Québécois) interprètent le multiculturalisme comme une imposition de la majorité anglophone du Canada qui vise à mettre les francophones sur le même pied d’égalité que les différents groupes d’immigrants qui sont arrivés après prise de pouvoir par l’Angleterre.

    7Alors si l’interculturalisme a été une réponse au multiculturalisme il est important de rappeler que le multiculturalisme a été une réponse au Québec (White, 2014 ; cf Winter, 2011). Cette mise en contexte de l’imbrication historique des deux modèles permet de comprendre que l’histoire de l’interculturalisme au Canada, c’est l’histoire d’un groupe minoritaire, en l’occurrence les Canadiens français. En même temps, cette perspective minoritaire est complexe puisque la majorité francophone au Québec a été à la fois dominée (par l’Angleterre) et dominatrice (par rapport aux différents groupes autochtones qui habitaient la région avant l’arrivée des Européens ; à ce sujet, voir Delâge et Warren, 2017). Dans tout ce débat, le statut des autochtones semble être complètement écarté, en partie parce que, dans les dynamiques majoritaires-minoritaires entre anglophones et francophones, les Québécois, longtemps victimes de discrimination sous le régime anglais, réclament un statut de victime en faisant allusion à l’étiquette littéraire des « nègres blancs d’Amérique ». Cette situation de « majorité fragile » explique en grande partie la complexité de l’interculturalisme au Québec.

    8La résistance au multiculturalisme prend plusieurs formes au Québec. Il y a d’abord une position relativiste illustrée par la commission Bouchard-Taylor qui a fait la tentative de créer une équivalence entre les deux modèles. Dans le même sens, le philosophe Charles Taylor propose une lecture herméneutique expliquant que chacun des deux modèles correspond à un contexte sociétal et à une conscience historique qui lui est propre. Ensuite, il y a une position que l’on pourrait qualifier de méfiance face au multiculturalisme. Cette position est plutôt ambiante, surtout parmi les personnes qui s’identifient à la majorité historique francophone. Elle s’exprime dans la presse locale et dans les médias, y compris dans les différentes plateformes des médias sociaux, mais aussi dans les conversations quotidiennes entre collègues et voisins : « Au Québec on est ouvert à la diversité, mais le Canada ne doit pas nous imposer le multiculturalisme ; moi je n’aime pas ça… » Finalement, il y a une position qui rejette complètement le multiculturalisme, l’associant avec l’hégémonie de la majorité anglophone et l’imposition d’une série de valeurs progressistes « politiquement correctes7 ». Cette position va à l’encontre des valeurs pluralistes canadiennes et fait la promotion de propos xénophobes au nom de la défense de la minorité francophone (voir par exemple, Bock-Côté, 20168).

    9Troisièmement, il faut rappeler que l’interculturalisme n’est pas monolithique, surtout au Québec. Bien que le multiculturalisme soit souvent critiqué, il ne faut pas tomber dans le piège de certaines analyses qui donnent l’impression que l’interculturalisme fait l’objet de consensus au Québec9. Une étude a dégagé au moins quatre courants de pensée au Québec qui sont critiques à l’égard de l’interculturalisme (Rocher et White, 2014)10. Un de ces courants de pensée dénonce l’instrumentalisation de la pensée interculturelle par le mouvement nationaliste en rappelant que la pensée interculturelle au Québec est le résultat du contact entre des Canadiens français et des personnes issues de l’immigration (Emongo et White, 2014). Du point de vue de ce courant de pensée, il est impossible de parler d’un État interculturel si le groupe majoritaire impose les conditions au dialogue (Frozzini, 2014).

    10Du point de vue anthropologique, l’interculturel est la rencontre entre personnes d’horizons culturels différents, mais c’est aussi une éthique ou une façon de faire (Emongo et White, 2014). On ne peut pas réduire l’approche interculturelle à la « compréhension mutuelle » ou à « l’harmonie entre les peuples », ou encore au « dialogue ». L’approche interculturelle commence par des situations de tension ou de mécompréhension qui sont le résultat des différentes représentations ou perceptions du monde. Cette approche essaie d’expliquer comment la difficulté dans les efforts pour nommer le monde peut reproduire les préjugés qui sont à l’origine de la discrimination et de l’exclusion, surtout entre groupes majoritaires et groupes minoritaires11. Il insiste aussi sur le fait que la plupart des institutions publiques sont monoethniques (c’est-à-dire dominées par la culture du groupe majoritaire). Cette réalité—qui n’est pas spécifique aux sociétés où il y a beaucoup d’immigration—explique pourquoi les institutions publiques ont autant de difficulté à s’adapter aux besoins de populations diversifiées (Barth, 1989). Dans ce sens, les institutions publiques sont « culturelles » (c’est-à-dire qu’elles fonctionnent à partir des valeurs et normes du groupe majoritaire12). D’ailleurs, souvent la pensée interculturelle se fait marginaliser parce qu’elle exige de penser l’inclusion dans des termes autres que ceux du groupe majoritaire (Gratton, 2009).

    11Nous savons que l’interculturalisme n’est pas monolithique et qu’il fait souvent l’objet de confusion et de frustration :

    S’il est vrai que l’interculturalisme a été l’objet de beaucoup de réflexion au Québec, il est aussi vrai que ce modèle de gestion de la diversité a été une source de confusion et de controverse. Nous avons souvent entendu dire par les gestionnaires et les intervenants que le modèle d’intégration du Québec est différent du reste du Canada, mais il manque encore des outils conceptuels et méthodologiques pour cerner la spécificité et l’efficacité des actions associées à l’interculturalisme. Le multiculturalisme s’inscrit dans des textes législatifs fondamentaux ou importants, tandis que l’interculturalisme québécois ne jouit d’aucun statut particulier (White, Gratton et Rocher, 2014, p. 7).

    Multiculturalisme et interculturalisme

    12Le débat qui oppose multiculturalisme et interculturalisme est vigoureux. Depuis une vingtaine d’années, il revient avec une fréquence régulière et il ne semble pas s’épuiser13. D’un côté, il y a ceux qui défendent le patrimoine du multiculturalisme avec des appuis pour montrer le bien-fondé et l’évolution de cette philosophie publique pluraliste14. De l’autre côté, il y a ceux qui critiquent le multiculturalisme parce qu’il contribue à l’émergence de « vies parallèles » entre les différentes communautés qui composent la société (Cantle, 2012). Pour les interculturalistes, le multiculturalisme serait quelque chose du passé qui ne répond pas à la nouvelle réalité de la diversité (González, 2019). Pour les multiculturalistes, l’interculturalisme ne serait qu’un mode qui met de l’huile sur les feux du populisme et de l’intolérance (Kymlicka, 2016). Du point de vue interculturaliste, le multiculturalisme serait un projet de nation-building (Gagnon et Iacovino, 2016) et pour les multiculturalistes, l’interculturalisme constitue une simple variante du multiculturalisme. Dans les formulations plus modérées, l’interculturalisme serait une continuation ou même une itération du multiculturalisme, une proposition qui semble problématique étant donné que l’interculturel précède le multiculturalisme (Emongo et White, 2014) et que l’émergence des deux modèles est intimement liée.

    13Suivant les analyses de Taylor (2012) et de Modood (2015, 2016), on peut voir les deux modèles comme la manifestation de deux consciences historiques, où chacun interagit et s’adapte à l’autre, sans nécessairement partager le même terrain de jeu ou la même vision du monde :

    It would however be wrong to think of interculturalism, either theoretically or in policy terms, as a replacement of or successor to multi-culturalism ; it fits in within, even while disputing parts of, the same theoretical and policy frame. In this respect, interculturalisms, both the Quebecan and European versions, are not really independent political conceptions and are best understood as critical friends, not alternatives to multiculturalism, or, stronger still, as partial versions of multiculturalism (Modood, 2015, p. 18)

    14Du point de vue politique, le multiculturalisme au Canada est composé d’un ensemble de lois, de structures et de programmes, ce qui diffère considérablement du cas de l’interculturalisme au Québec :

    Alors que le multiculturalisme canadien est vu comme une caractéristique constituante de l’identité canadienne, l’interculturalisme québécois ne constitue généralement que l’un des enjeux associés à l’immigration… Le multiculturalisme s’inscrit dans des textes législatifs fondamentaux ou importants, dont la Charte canadienne des droits et libertés, elle-même enchâssée dans la Loi constitutionnelle de 1982, et la Loi sur le multiculturalisme canadien. Pour sa part, l’interculturalisme québécois ne jouit d’aucun statut particulier et constitue, la plupart du temps, une référence générale quant à la manière dont l’État québécois appréhende la diversité (White et al., 2014).

    15Le rapport Évaluation du Programme du multiculturalisme (Citoyenneté et Immigration Canada, 2012) fait le bilan des programmes financés par le gouvernement. Le multiculturalisme est composé de quatre volets : 1) financement des organisations ; 2) activités d’éducation publique ; 3) soutien aux institutions fédérales ; et 4) participation et promotion à l’échelle internationale. L’interculturalisme se trouve dans plusieurs documents officiels du gouvernement du Québec, mais il n’a jamais fait l’objet de loi ou de cadre politique. Par exemple, dans le plan d’action du ministère de l’Immigration 2008-2013 (La diversité : une valeur ajoutée), l’interculturalisme est cité comme principe qui donne des orientations aux actions du gouvernement, notamment dans l’intégration au marché de travail, dans les programmes de régionalisation de l’immigration et dans la lutte contre la discrimination. Dans le plan d’action du Ministère 2016-2021 (Ensemble, nous sommes le Québec), le gouvernement du Québec déclare l’importance d’« affirmer l’interculturalisme afin d’édifier une nation inclusive qui bénéficie de la participation de chaque personne et qui conjugue sa diversité à l’affirmation de son identité distincte ». Voici un tableau qui résume les champs d’action privilégiés par les deux modèles :

    TABLEAU 1.1 Champs d’action privilégiés

    Multiculturalisme Interculturalisme
    • Éducation publique et sensibilisation
    • Financement d’organismes et de projets en lien avec les volets du multiculturalisme
    • Institutions fédérales
    • Promotion du multiculturalisme à l’échelle internationale
    • Éducation publique et sensibilisation
    • Financement d’organismes et projets en intégration économique et en francisation
    • Institutions provinciales et rapports avec les municipalités
    • Programmes de régionalisation

    Adapté de Rocher et White, 2014.

    16L’analyse que je propose ici ne permet pas de comprendre toutes les nuances à l’intérieur de chaque modèle (Rocher et White, 2014). De plus, mon objectif est de mettre en lumière les discours qui entourent les modèles et non pas de faire une analyse de leur mise en œuvre. Un survol des différents travaux qui se donnent pour mission de comparer les deux modèles démontre qu’on va constater plus de différences ou plus de similitudes selon l’idéologie de l’auteur (ibid.)15. Les défenseurs du multiculturalisme ont tendance à dire qu’il n’y a pas de différences substantielles entre les deux et que l’interculturalisme serait une variante du multiculturalisme. Les défenseurs de l’interculturalisme ont tendance à mettre plus d’accent sur les différences entre les deux modèles, dans l’objectif de se dissocier de la position hégémonique du multiculturalisme. Force est de constater que les deux modèles partagent certains éléments importants, dont la plupart relèvent de ce que l’on peut qualifier de « pensée pluraliste » (White, 2017b ; voir aussi Meer et al., 2016 ; et Bouchard, 2012) :

    • Rejet de l’assimilationnisme
    • Reconnaissance de la diversité
    • Lutte contre la discrimination
    • Recherche de cohésion sociale

    17Cela dit, il existe également des différences importantes entre les deux modèles, notamment en termes politiques :

    TABLEAU 1.2 Différences principales entre le multiculturalisme et l’interculturalisme

    Multiculturalisme Interculturalisme
    • Enchâssé dans la loi de façon
    • systématique et transversale
    • Ne reconnaît pas l’existence d’une culture majoritaire
    • Met l’accent sur la reconnaissance des différences
    • Réaffirme l’égalité comme garant de cohésion sociale
    • N’a pas fait l’objet d’une politique ; limité à l’immigration
    • Insiste sur l’existence d’une majorité qui est fragile à l’échelle fédérale
    • Met l’accent sur les interactions positives entre les communautés
    • Réaffirme la participation citoyenne comme garant de cohésion sociale

    Rocher et White, 2014.

    18Si on se penche sur les mots clés qui sont souvent associés avec les deux modèles, on peut constater également des différences importantes entre les deux :

    TABLEAU 1.3 Mots clés : multiculturalisme et interculturalisme

    Multiculturalisme Interculturalisme
    Diversité
    Mosaïque
    Tolérance
    Discrimination positive
    Liberté d’expression religieuse
    Dialogue
    Vivre-ensemble
    Interactions
    Égalité entre citoyens
    Laïcité

    Rocher et White, 2014.

    19Dans le cadre d’un projet de recherche collaboratif sur les dynamiques interculturelles à Montréal, nous faisons souvent face aux questions suivantes : quelle est la différence entre les deux modèles ? Est-ce que c’est important16 ? La réponse la plus facile à la première question consiste à dire que le multiculturalisme est axé sur la reconnaissance des groupes minoritaires et que l’interculturalisme est axé sur les interactions entre les différents groupes. Notre réponse à la deuxième question est « oui » dans la mesure où les professionnels qui travaillent dans des contextes de plus de plus diversifiés sont souvent pris à faire des choix difficiles, voire impossibles, entre les deux modèles. Deux exemples ethnographiques suffisent pour expliquer pourquoi cette explicitation n’est pas une simple question « universitaire » : la peur des ghettos culturels dans les espaces urbains et les politiques de reconnaissance municipales.

    La peur des ghettos culturels

    20La littérature sociologique sur les dynamiques de cohabitation au Québec explique qu’il y a non seulement un certain degré de civisme dans les espaces urbains pluriethniques, mais aussi une certaine mixité à l’échelle du quartier ou de l’arrondissement en termes ethnoculturels. Malgré cette situation, plusieurs communautés (non seulement le groupe de la majorité) expriment des préoccupations par rapport à l’émergence d’enclaves ethniques, quartiers monoethniques ou « ghettos culturels ». Quand cette préoccupation est exprimée par les personnes du groupe majoritaire, c’est interprété comme une forme d’ingérence ou de xénophobie. Dans certains contextes, cette situation peut renforcer l’idée que, par son rejet du multiculturalisme, le groupe majoritaire refuse de reconnaître les droits ou les traditions des groupes minoritaires.

    Politiques de reconnaissance municipales

    21Les municipalités au Québec, reconnues officiellement comme les premières instances de « gouvernance de proximité », sont souvent interpellées par les différentes associations ethniques qui composent la ville pour obtenir le soutien de leurs activités visant à souligner le lien avec leur pays d’origine (défilés, fêtes nationales, manifestation religieuse, etc.). Avec le nombre croissant de personnes issues de l’immigration, les municipalités sont de plus en plus sollicitées pour donner un soutien logistique et financier. En même temps, le gouvernement du Québec a déjà pris position dans ses politiques pour limiter le financement des activités monoethniques. Pour rendre la situation encore plus complexe, les villes reçoivent plusieurs demandes des associations venant du même pays. Cette situation mène à l’inaction et renforce la perception que, face aux communautés immigrantes, les pouvoirs publics perpétuent la discrimination.

    L’avenir de l’interculturel, c’est la ville

    22Il y a une littérature émergente qui s’intéresse aux spécificités de l’échelle municipale pour la compréhension des politiques publiques en matière d’intégration et d’inclusion (White, 2018). Les études dans ce domaine constatent qu’il y a un a priori prononcé en faveur de l’analyse de l’échelle nationale ou fédérale et que l’analyse de l’échelle municipale est intéressante, non seulement parce que les villes sont plus proches de la réalité des citoyens, mais aussi parce que l’analyse de ces réalités de terrain fait ressortir les contradictions et les paradoxes des modèles de gestion de la diversité, qui sont souvent fondés sur l’identité ethnique ou nationale. Il y aurait des villes au Canada qui seraient des « villes multiculturelles » et d’autres qui seraient des « villes interculturelles », mais il n’est pas encore clair en quoi cette « différence fait une différence », pour reprendre l'expression de Bateson.

    23D’un point de vue multiculturel, les villes réussissent l’intégration des personnes issues de l’immigration dans la mesure où elles sont capables de reconnaître la présence et la légitimité de différentes « communautés » ethnoculturelles et d’assurer que les règles du jeu sont les mêmes pour tout le monde, indépendamment des origines. D’un point de vue interculturel, la réussite de villes en matière d’inclusion n’est pas une fonction de la présence de la diversité (puisque la diversité est un facteur intrinsèque à la vie urbaine et non pas une variable externe), mais de la capacité des villes à faciliter les liens entre les différentes communautés afin de privilégier un sentiment d’appartenance qui va au-delà des différences (Wood et Landry, 2008). De ce point de vue, les villes ne doivent pas mettre trop d’accent sur les différences, mais ne doivent pas se limiter non plus à la célébration des différences.

    24À certains égards, les villes interculturelles font la même chose que toutes les villes : elles fournissent des services fiables de façon équitable, créent les conditions pour l’intégration au marché de l’emploi et l’accès au logement abordable, garantissent la sécurité pour les résidents et les visiteurs, et encouragent un sentiment d’appartenance pour assurer une cohésion sociale. Cependant, les villes interculturelles n’ont pas nécessairement les mêmes stratégies pour arriver à ces objectifs. La reconnaissance de la diversité par l’organisation de festivals et d’événements qui mettent en valeur les différentes communautés est nécessaire, mais non pas suffisante pour garantir la cohésion sociale ; malgré le fait que le principe d’égalité est enchâssé dans les lois, les immigrants et les minorités visibles sont régulièrement victimes de discrimination systémique. Les villes interculturelles fonctionnent à partir de l’idée que ces deux principes—la diversité et l’égalité—sont incontournables, mais seuls, ils ne peuvent pas créer les conditions du « vivre-ensemble » (Saillant, 2016) sur la longue durée. Selon la pensée interculturelle, il manque un dernier élément, c’est-à-dire : les mécanismes formels pour privilégier des interactions entre les communautés qui permettent l’émergence de nouvelles formes d’appartenance (Germain et al., 2017 ; Wood, 2015 ; Zapata, 2015 ; White, 2018). Alors, on pourrait dire qu’une ville interculturelle serait une ville qui reconnaît l’importance de la diversité, qui lutte contre la discrimination pour assurer l’égalité des chances afin de privilégier des interactions constructives entre les citoyens de toutes origines.

    25Dans le cadre de nos recherches au Québec, nous avons postulé ces trois principes de base comme les piliers de la pensée pluraliste : 1) la reconnaissance de la diversité ; 2) la lutte contre la discrimination ; 3) le rapprochement par le dialogue. Ces principes correspondent à différents courants épistémologiques à l’intérieur de la grande famille de la pensée pluraliste et se traduisent par différentes façons de conceptualiser l’intervention sociale et l’action publique. Dans le contexte du Québec, il est possible d’appliquer cette grille à plusieurs contextes d’action publique et institutionnelle, avec des résultats parfois surprenants. Par exemple, dans deux programmes portant l’étiquette « interculturel » (l’un, ministériel et l’autre, universitaire), l’analyse des programmes a démontré non seulement que l’interculturel n’est jamais défini, mais qu’environ 75 % du contenu correspond au courant de la diversité avec une très faible quantité de contenu interculturel (White, 2017b).

    FIGURE 1.1 Les trois piliers de la pensée pluraliste (White, 2017b).

    26Cette trilogie de principes pluralistes n’est pas spécifique au Québec. La ville de Barcelone, une des premières villes à être reconnue par le Conseil de l’Europe comme « cité interculturelle », a été pionnière dans les politiques interculturelles et a construit son premier plan d’action à partir d’un modèle pluraliste similaire : égalité, diversité, interactions positives17.

    27Dans la dernière documentation du programme « Cités interculturelles », le Conseil de l’Europe met aussi l’accent sur les valeurs pluralistes à partir d’un modèle tripartite (diversité, égalité, interactions) en insistant sur l’importance d’une approche axée sur les droits, sans laquelle il serait impossible de garantir l’inclusion des populations vulnérables telles que les réfugiés et les demandeurs d’asile (2017)18. La Ville de Montréal, une des premières villes au monde à intégrer des politiques interculturelles dans l’appareil municipal, a développé un modèle interculturel à partir d’une approche de droits qui misait principalement sur la participation citoyenne (Massana, 2018). Cette logique de droits est au cœur des politiques interculturelles proposées par la Ville de Mexico, notamment en ce qui concerne les droits à la mobilité (Ciudad de México, 2017). En 2010, la Ville de Mexico est devenue la première ville en dehors de l’Europe à être reconnue comme cité interculturelle par le Conseil de l’Europe. Cette reconnaissance à l’échelle internationale a facilité la mobilisation des différents acteurs au niveau local, pendant la période où l’ancien district fédéral de Mexico devient la Ville de Mexico (CDMX), ce qui implique un changement important par rapport au statut de Mexico, qui n’est ni ville, ni État19.

    28En 2016, la Ville de Mexico adopte une Constitution qui prend position clairement par rapport à l’interculturalisme. En automne 2017, la Chambre des députés mexicaine vote une réforme du Plan national du développement qui vise à intégrer l’interculturalisme dans toutes les politiques et tous les programmes gouvernementaux (promulgation le 16 février 2018). Cette évolution est importante pour deux raisons. Non seulement c’est un exemple d’un changement de politique publique « par le bas » (White, 2018), mais c’est une des premières fois que la notion d’interculturalisme est adoptée par un État20. En réaction à la résolution de la Ville de Mexico, le Conseil de l’Europe a fait l’analyse suivante :

    […] lorsque les politiques nationales n’offrent pas d’outils efficaces permettant d’aborder l’inclusion civique de citoyens étrangers, les villes peuvent innover et expérimenter des pratiques qui, en cas de succès, sont même susceptibles d’entraîner des changements dans la législation, y compris au niveau de l’État (Conseil de l’Europe, 2017).

    29Évidemment, le statut de citoyen confère à des droits, dont certains relèvent de l’échelle nationale et d’autres, de l’échelle internationale, prenant la visée universaliste (et non pas universelle) des droits de la personne. La notion de « citoyenneté urbaine » entend, entre autres, ramener la notion de l’appartenance à l’échelle urbaine (Cunningham, 2011). La citoyenneté urbaine demeure fragile parce qu’avec certaines exceptions, elle n’est pas inscrite dans un système de droits et de responsabilités21. En même temps, sur le plan sociologique, la citoyenneté urbaine est plus accessible que la citoyenneté traditionnelle (celle du passeport) puisqu’il est plus facile de s’identifier à une ville, à son espace de vie immédiat, qu’à une nation (voir White, 2016). Dans cette logique, avoir « droit à la ville » veut dire occuper l’espace du territoire urbain et participer activement à son avenir, ce qui implique un certain rapport entre citoyens d’ici et d’ailleurs, anciens et nouveaux.

    30En 2011, la Ville de Montréal a adopté la Charte des droits et responsabilités, un document qui est souvent pris comme modèle par les villes qui essaient de penser la notion de la citoyenneté urbaine. Si on applique l’idée de la citoyenneté urbaine (qui commence par le droit à la ville), cela crée plusieurs possibilités pour repenser les politiques publiques d’inclusion. Dans le cadre de nos recherches sur les politiques publiques d’inclusion au Québec, nous avons constaté la présence de plusieurs types d’instruments qui utilisent l’appareil municipal pour promouvoir des politiques inclusives et aller au-delà des débats sur l’identité qui hantent les politiques et programmes à l’échelle nationale. En voici quelques exemples :

    • Politiques publiques (accès à l’égalité en emploi, politiques contre le profilage racial, chartes de droits, droits de vote, cartes d’identité municipale, villes sanctuaires, etc.) ;
    • Rituels de l’inclusion (cérémonies à l’hôtel de ville, invention de traditions d’accueil municipales, création de comités citoyens, etc.) ;
    • Guides ou cadres d’inclusion (diagnostic organisationnel, reconnaissance des situations et préoccupations, plan de développement de compétences organisationnelles).

    31Selon les expériences connues, l’idée d’un État multiculturel est une réalité sociale et politique bien que non pas sans friction ou résistance, comme nous avons vu dans le cas du Québec. Sans tomber dans une position réactionnaire face à la diversité, l’interculturalisme rejette certaines orientations du multiculturalisme sans sacrifier ses convictions pluralistes.

    Notes de bas de page

    1Il est intéressant de noter que la plupart des modèles théoriques pour penser en dehors de la « conception unitaire » des modèles classiques républicains (González, ce volume) émergent des Amériques, non seulement le multiculturalisme et l’interculturalisme, mais aussi les différents courants de pensée sur le transculturalisme (voir Bennessaieh, 2013). Une hypothèse qui expliquerait ce phénomène serait la trame commune de contact entre Européens et peuples autochtones (sur le contact entre Européens et Autochtones au Canada, voir Delâge et Warren, 2017), mais aussi l’histoire d’esclavagisme transatlantique qui traverse la conscience historique du continent.

    2Selon plusieurs sources de recherche et de sondages, le multiculturalisme serait une des « valeurs canadiennes » les plus chères aux Canadiens, toutes origines confondues (Rocher et White, 2014), malgré la méfiance qu’il crée dans certains secteurs de la population au Québec.

    3Ici, j’utilise la terminologie systémique dans le sens de Gregory Bateson et d’autres chercheurs qui, suivant Bateson, ont mis l’accent sur la communication dans l’analyse du changement social.

    4L’histoire du multiculturalisme au Canada ignore généralement la présence autochtone dans la région avant l’arrivée des Européens. De fait, les questions liées à l’immigration et celles qui concernent les relations avec les Premières Nations sont traitées dans deux ministères complètement distincts. Le même problème de silos influence les politiques publiques à l’échelle provinciale.

    5Il existe une vaste littérature sur l’histoire, le fonctionnement et l’évolution du multiculturalisme (voir Kymlicka, 2007 ; Arocena, 2012). La littérature sur l’interculturalisme est moins développée et pas toujours en dialogue avec la littérature sur le multiculturalisme. Pour un survol des liens historiques et politiques entre les deux modèles au Canada, voir Rocher et White (2014).

    6La commission Laurendeau-Dunton sur le bilinguisme et le biculturalisme au Canada (1969) proposait de donner un statut légal aux deux « populations fondatrices », les anglophones et les francophones.

    7Évidemment, le Québec n’est pas le seul endroit où il y a une opposition à la pensée multiculturaliste. Ryan (2010) présente une analyse historique des différents discours au Canada qui s’opposent au multiculturalisme comme politique publique : la « multicultiphobie ». Vertovec et Wessendorf (2010) proposent une analyse du « multiculturalism backlash » à partir de trois éléments : discours, politiques et pratiques.

    8Selon Mathieu Bock-Côté, le multiculturalisme serait une nouvelle religion d’État qui signale la fin de la civilisation occidentale dans l’intérêt de défendre les droits des groupes minoritaires. « À travers le démantèlement des institutions et des systèmes normatifs traditionnels, la modernité se serait lancée dans une poussée émancipatrice au service des identités traditionnellement marginalisées, qui accéderaient à la reconnaissance sociale et politique. Tel serait le nouveau visage de la démocratie que tous devraient reconnaître, sous peine d’être jugés déphasés et marqués publiquement à la manière de personnalités peu recommandables. C’est un discours souvent porté par la gauche multiculturaliste, par les thuriféraires de ce que l’on nomme la religion de l’humanité » (Bock-Côté, 2016, p. 10).

    9Pour un exemple de cette position, voir Bouchard (2012). Évidemment, le multiculturalisme a ses défenseurs au Québec, notamment certaines communautés immigrantes et certaines minorités ethnoculturelles. Jack Jedwab, président de l’Association des études canadiennes, réagit de façon régulière dans le paysage médiatique québécoise pour défendre le multiculturalisme et pour dénoncer ce qu’il qualifie de « multiculturalism bashing ». https://www.huffingtonpost.ca/jack-jedwab/multicultural-basherscanada_b_10726396.html

    10Un de ces courants de pensée dénonce l’instrumentalisation de la pensée interculturelle par le mouvement nationaliste. Selon ce point de vue, il est impossible de parler d’un État interculturel si le groupe majoritaire impose les conditions d’inclusion à la communauté politique (Frozzini 2014).

    11Ici, les préjugés sont compris, suivant Gadamer (1996), comme différentes formes de pré-savoir (fore-knowledge). De ce point de vue, les préjugés sont impossibles à éliminer, mais ils peuvent être explicités pour réduire leur impact dans les interactions avec les autres (White, 2017a).

    12Le statut donné au groupe majoritaire est un sujet délicat et complexe. Du point de vue de la pensée pluraliste, il s’agit d’un paradoxe fondamental. À ce sujet, voir Bouchard (2016) and Modood (2016).

    13Force est de constater que ce débat ne semble pas s’épuiser. Pour lire quelques itérations récentes de ce débat, voir Azdouz (2018), Rocher et White (2014) et Taylor (2012). Voir également le volume 9 (2) de la revue Diversité canadienne (2012), le débat entre Ted Cantle et Tariq Modood dans la revue Ethnicities en 2016 et le numéro spécial de la revue Journal of Intercultural Studies, volume 33 (2). Barrett (2013) et Meer et al (2016) présentent tous les deux une richesse de points de vue pour l’analyse comparative et la critique des deux modèles.

    14Il y a également des analyses qui expliquent que le débat entre l’interculturalisme et le multiculturalisme au Canada ne fait que reproduire l’hégémonie des deux groupes majoritaires (anglophones et francophone) au détriment des communautés racisées (Labelle, 2015 ; Leroux, 2012) et à l’avantage des mouvements populistes de droite (Kymlicka, 2016 ; Weinstock, 2012).

    15Pour voir différentes approches analytiques, voir Meer et al. (2016), Bouchard (2016), Gagnon et Iacovino (2016), Kymlicka (2016), Rocher et White (2014), pour ne citer que celles-ci. La diversité et le nombre de modèles utilisés pour effectuer la comparaison démontrent la difficulté de se doter d’une théorie générale pour penser les modèles d’un point de vue pluraliste (White, 2017b).

    16Les deux exemples présentés ici font partie des résultats de recherche du projet de partenariat « Montréal ville interculturelle ». Ce projet réunit une douzaine de partenaires communautaires, municipaux et universitaires, et vise à documenter et à renforcer l’expertise interculturelle à Montréal. Pour en savoir plus, visitez le lien suivant : http://villeinterculturelle.net

    17Cette structure de base qui a informé l’ensemble du plan interculturel a été inspirée par les travaux de l’anthropologue Carlos Gimenez, qui lui-même dit avoir défini le modèle tripartite par l’entremise de ses contacts avec les chercheurs engagés en Amérique latine. Pour en savoir plus, voir Gimenez (2017). Comparer avec White (2017b) et Zapata (2016).

    18Le programme « Cités interculturelles » compte sur la participation de plus de 100 villes qui se sont engagées à faire de leur ville un espace qui reconnaît la valeur de la diversité comme un atout pour la société d’accueil et qui font la promotion de programmes et politiques avec une visée interculturelle. Il y a seulement deux villes dans les Amériques qui sont reconnues comme cités interculturelles : Mexico en 2010 et Montréal en 2011.

    19Une clause dans la Constitution de la Ville de Mexico explique qu’elle ne peut pas avoir le statut d’État à moins que la capitale nationale du pays soit relocalisée.

    20On cite souvent l'exemple de l’Équateur, voir Lopez et Sichra (2016).

    21Sous l’administration Tremblay, Montréal adopte la Charte montréalaise des droits et responsabilités, un document souvent pris comme modèle dans l’articulation d’une citoyenneté urbaine (Ville de Montréal, 2011).

    Auteur

    • Bob W. White

      Laboratoire de recherche sur les relations interculturelles, Département d’anthropologie, Université de Montréal.

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    Introduction

    Le défi interculturel

    Bob W. White et Lomomba Emongo

    Chapitre 1. Quel métier pour l’interculturalisme au Québec ?

    Bob W. White

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    1Il est intéressant de noter que la plupart des modèles théoriques pour penser en dehors de la « conception unitaire » des modèles classiques républicains (González, ce volume) émergent des Amériques, non seulement le multiculturalisme et l’interculturalisme, mais aussi les différents courants de pensée sur le transculturalisme (voir Bennessaieh, 2013). Une hypothèse qui expliquerait ce phénomène serait la trame commune de contact entre Européens et peuples autochtones (sur le contact entre Européens et Autochtones au Canada, voir Delâge et Warren, 2017), mais aussi l’histoire d’esclavagisme transatlantique qui traverse la conscience historique du continent.

    2Selon plusieurs sources de recherche et de sondages, le multiculturalisme serait une des « valeurs canadiennes » les plus chères aux Canadiens, toutes origines confondues (Rocher et White, 2014), malgré la méfiance qu’il crée dans certains secteurs de la population au Québec.

    3Ici, j’utilise la terminologie systémique dans le sens de Gregory Bateson et d’autres chercheurs qui, suivant Bateson, ont mis l’accent sur la communication dans l’analyse du changement social.

    4L’histoire du multiculturalisme au Canada ignore généralement la présence autochtone dans la région avant l’arrivée des Européens. De fait, les questions liées à l’immigration et celles qui concernent les relations avec les Premières Nations sont traitées dans deux ministères complètement distincts. Le même problème de silos influence les politiques publiques à l’échelle provinciale.

    5Il existe une vaste littérature sur l’histoire, le fonctionnement et l’évolution du multiculturalisme (voir Kymlicka, 2007 ; Arocena, 2012). La littérature sur l’interculturalisme est moins développée et pas toujours en dialogue avec la littérature sur le multiculturalisme. Pour un survol des liens historiques et politiques entre les deux modèles au Canada, voir Rocher et White (2014).

    6La commission Laurendeau-Dunton sur le bilinguisme et le biculturalisme au Canada (1969) proposait de donner un statut légal aux deux « populations fondatrices », les anglophones et les francophones.

    7Évidemment, le Québec n’est pas le seul endroit où il y a une opposition à la pensée multiculturaliste. Ryan (2010) présente une analyse historique des différents discours au Canada qui s’opposent au multiculturalisme comme politique publique : la « multicultiphobie ». Vertovec et Wessendorf (2010) proposent une analyse du « multiculturalism backlash » à partir de trois éléments : discours, politiques et pratiques.

    8Selon Mathieu Bock-Côté, le multiculturalisme serait une nouvelle religion d’État qui signale la fin de la civilisation occidentale dans l’intérêt de défendre les droits des groupes minoritaires. « À travers le démantèlement des institutions et des systèmes normatifs traditionnels, la modernité se serait lancée dans une poussée émancipatrice au service des identités traditionnellement marginalisées, qui accéderaient à la reconnaissance sociale et politique. Tel serait le nouveau visage de la démocratie que tous devraient reconnaître, sous peine d’être jugés déphasés et marqués publiquement à la manière de personnalités peu recommandables. C’est un discours souvent porté par la gauche multiculturaliste, par les thuriféraires de ce que l’on nomme la religion de l’humanité » (Bock-Côté, 2016, p. 10).

    9Pour un exemple de cette position, voir Bouchard (2012). Évidemment, le multiculturalisme a ses défenseurs au Québec, notamment certaines communautés immigrantes et certaines minorités ethnoculturelles. Jack Jedwab, président de l’Association des études canadiennes, réagit de façon régulière dans le paysage médiatique québécoise pour défendre le multiculturalisme et pour dénoncer ce qu’il qualifie de « multiculturalism bashing ». https://www.huffingtonpost.ca/jack-jedwab/multicultural-basherscanada_b_10726396.html

    10Un de ces courants de pensée dénonce l’instrumentalisation de la pensée interculturelle par le mouvement nationaliste. Selon ce point de vue, il est impossible de parler d’un État interculturel si le groupe majoritaire impose les conditions d’inclusion à la communauté politique (Frozzini 2014).

    11Ici, les préjugés sont compris, suivant Gadamer (1996), comme différentes formes de pré-savoir (fore-knowledge). De ce point de vue, les préjugés sont impossibles à éliminer, mais ils peuvent être explicités pour réduire leur impact dans les interactions avec les autres (White, 2017a).

    12Le statut donné au groupe majoritaire est un sujet délicat et complexe. Du point de vue de la pensée pluraliste, il s’agit d’un paradoxe fondamental. À ce sujet, voir Bouchard (2016) and Modood (2016).

    13Force est de constater que ce débat ne semble pas s’épuiser. Pour lire quelques itérations récentes de ce débat, voir Azdouz (2018), Rocher et White (2014) et Taylor (2012). Voir également le volume 9 (2) de la revue Diversité canadienne (2012), le débat entre Ted Cantle et Tariq Modood dans la revue Ethnicities en 2016 et le numéro spécial de la revue Journal of Intercultural Studies, volume 33 (2). Barrett (2013) et Meer et al (2016) présentent tous les deux une richesse de points de vue pour l’analyse comparative et la critique des deux modèles.

    14Il y a également des analyses qui expliquent que le débat entre l’interculturalisme et le multiculturalisme au Canada ne fait que reproduire l’hégémonie des deux groupes majoritaires (anglophones et francophone) au détriment des communautés racisées (Labelle, 2015 ; Leroux, 2012) et à l’avantage des mouvements populistes de droite (Kymlicka, 2016 ; Weinstock, 2012).

    15Pour voir différentes approches analytiques, voir Meer et al. (2016), Bouchard (2016), Gagnon et Iacovino (2016), Kymlicka (2016), Rocher et White (2014), pour ne citer que celles-ci. La diversité et le nombre de modèles utilisés pour effectuer la comparaison démontrent la difficulté de se doter d’une théorie générale pour penser les modèles d’un point de vue pluraliste (White, 2017b).

    16Les deux exemples présentés ici font partie des résultats de recherche du projet de partenariat « Montréal ville interculturelle ». Ce projet réunit une douzaine de partenaires communautaires, municipaux et universitaires, et vise à documenter et à renforcer l’expertise interculturelle à Montréal. Pour en savoir plus, visitez le lien suivant : http://villeinterculturelle.net

    17Cette structure de base qui a informé l’ensemble du plan interculturel a été inspirée par les travaux de l’anthropologue Carlos Gimenez, qui lui-même dit avoir défini le modèle tripartite par l’entremise de ses contacts avec les chercheurs engagés en Amérique latine. Pour en savoir plus, voir Gimenez (2017). Comparer avec White (2017b) et Zapata (2016).

    18Le programme « Cités interculturelles » compte sur la participation de plus de 100 villes qui se sont engagées à faire de leur ville un espace qui reconnaît la valeur de la diversité comme un atout pour la société d’accueil et qui font la promotion de programmes et politiques avec une visée interculturelle. Il y a seulement deux villes dans les Amériques qui sont reconnues comme cités interculturelles : Mexico en 2010 et Montréal en 2011.

    19Une clause dans la Constitution de la Ville de Mexico explique qu’elle ne peut pas avoir le statut d’État à moins que la capitale nationale du pays soit relocalisée.

    20On cite souvent l'exemple de l’Équateur, voir Lopez et Sichra (2016).

    21Sous l’administration Tremblay, Montréal adopte la Charte montréalaise des droits et responsabilités, un document souvent pris comme modèle dans l’articulation d’une citoyenneté urbaine (Ville de Montréal, 2011).

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    White, B. W. (2019). 1. Multiculturalisme et interculturalisme au Canada : destin commun ou rencontre impossible ?. In J. E. Gonzàlez (éd.), Multiculturalisme et interculturalité dans les Amériques. Montréal: Presses de l’Université de Montréal. https://doi.org/10.4000/14l28
    White, Bob W. « 1. Multiculturalisme et interculturalisme au Canada : destin commun ou rencontre impossible ? ». In Multiculturalisme et interculturalité dans les Amériques, édité par Jorge Enrique Gonzàlez. Montréal: Presses de l’Université de Montréal, 2019. doi:10.4000/14l28.
    White, Bob W. « 1. Multiculturalisme et interculturalisme au Canada : destin commun ou rencontre impossible ? ». Multiculturalisme et interculturalité dans les Amériques, édité par Jorge Enrique Gonzàlez, Presses de l’Université de Montréal, 2019, https://doi.org/10.4000/14l28.

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    Gonzàlez, J. E. (éd.). (2019). Multiculturalisme et interculturalité dans les Amériques. Montréal: Presses de l’Université de Montréal. https://doi.org/10.4000/14l37
    Gonzàlez, Jorge Enrique, éd. Multiculturalisme et interculturalité dans les Amériques. Montréal: Presses de l’Université de Montréal, 2019. doi:10.4000/14l37.
    Gonzàlez, Jorge Enrique, éditeur. Multiculturalisme et interculturalité dans les Amériques. Presses de l’Université de Montréal, 2019, https://doi.org/10.4000/14l37.
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