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    Plan détaillé Texte intégral Profusions discursives Discours savants Discours transversaux Historicisme et scientisme La langue écran des discours de l’histoire Resémantisations et abus de langage du texte La mise en fiction des discours La parole rapportée comme disqualification discursive Notes de bas de page

    L'oubliothèque mémorable de L.-F. Céline

    Ce livre est recensé par

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    Table des matières

    Chapitre 10. La mise en tension des voix de l’oubli

    p. 257-278

    Texte intégral Profusions discursives Discours savants Discours transversaux Historicisme et scientisme La langue écran des discours de l’histoire Resémantisations et abus de langage du texte La mise en fiction des discours La parole rapportée comme disqualification discursive Notes de bas de page

    Texte intégral

    1Alors que le refus des idées que formule l’auteur dans ses entretiens d’après-guerre est connu1, de nombreux critiques se sont empressés de montrer qu’au contraire, les romans d’après-guerre expriment des idées sur la société, sur la guerre, sur la politique, qu’ils font un commentaire constant de l’actualité de l’après-guerre très marqué idéologiquement et qu’ils reconduisent de manière différente l’idéologie antisémite des pamphlets. Sur le plan des idées et des discours, c’est encore comme signes et comme mots en circulation dans l’espace littéraire qu’il faut examiner la part de discursivité propre à l’oubliogramme célinien. Cette dernière évoque presque toujours les idées et les discours idéologiques de et sur l’histoire en les passant au crible des événements, montrant comment elle a malmené les discours de toutes couleurs et n’a cessé d’échapper aux tribunes qui prétendaient en dire la vérité, en désigner l’orientation ou en expliquer le cours. Cette volatilité de l’histoire et de son sens n’échappe pas qu’aux débats, elle déstabilise aussi les écritures de l’histoire statiques et met en demeure l’historiographie traditionnelle d’abandonner la recherche de significations localisables pour se mettre en quête de relations de sens beaucoup plus sinueuses et cinétiques. Ce sens de l’histoire ne peut être consigné dans des récits nationaux à l’armature schématique, dans des figures hiératiques d’hommes providentiels ou des pensées doctrinaires.

    2La langue de la trilogie n’est pas hermétique aux discours idéologiques qui surgissent après la guerre. La chronique se situe dans la dernière année de guerre 1944-1945, alors que la puissance militaire véritable de l’Allemagne est méconnue et que l’on ignore si Hitler détient vraiment des armes secrètes susceptibles d’inverser le cours des événements qui semblent mener le Reich à sa chute. De cette période charnière à multiples inconnues, la chronique montre qu’elle est justement le moment d’une profusion discursive inouïe où l’ignorance et la nécessité de savoir ce qui va se produire travaillent conjointement à faire surgir de part et d’autre des affirmations savantes, des déclarations officielles, des opinions journalistiques, des discours politiques habités par des convictions et des prédictions que l’imprévisibilité légendaire de l’histoire rend hasardeuses. Le texte abonde ainsi en discours militaires de fins stratèges, en harangues grisées par le progrès, en conciliabules diplomatiques convaincus d’être au fait des secrets les mieux gardés ou en déclarations d’hommes politiques certains de savoir ce que veut le peuple et quelle est sa destinée. C’est, affirme le narrateur, dans ces moments décisifs où personne ne peut prédire le cours de l’histoire ni expliquer les principes qui l’orientent que surgissent de part et d’autre les professionnels du charlatanisme historique, certains de leur science à l’historicisme aveugle et habités par des convictions que la volatilité de l’histoire fait voler en éclats.

    3Cette intégration des discours de l’histoire intéresse au plus haut point une sociocritique « désireuse de montrer comment l’art contredit l’idéologique ou le déstabilise assez pour entamer son crédit potentiel2 ». Lorsque des textes romanesques intègrent des discours idéologiques ou politiques, ils y parviennent en renonçant à la forme originelle de ces discours et en les intégrant vaille que vaille au prix d’une déstabilisation de leurs propres conventions littéraires qui inscrit dans la matière scripturale du texte la discordance entre ces derniers et l’histoire que racontent les romans. Les discours d’ordre idéologique y sont surdimensionnés et littéralement prosophages, à telle enseigne qu’ils rappellent par moments la logophagie décrite par Régis Tettamanzi à propos des pamphlets3. Poussant à l’extrême l’ironie et le sarcasme, le propos de l’énonciateur est littéralement dévoré par les discours repris par le texte. En même temps qu’ils font irruption pour en perturber le récit et l’énoncé, ces discours subissent des perturbations, des déformations, des mises à distance qui font la richesse littéraire de la contradiction que l’art oppose à l’idéologique en s’appropriant les formes qui constituent sa condition verbale. Parallèlement à certains discours qui ont été oubliés et dont le texte rappelle l’existence, surgissent en effet des discours de propagande qui transforment les défaites en victoires, des articles de presse destinés à endormir l’opinion publique, des discours politiques bercés d’illusions, etc. Les manipulations sémantiques, les déplacements et les dérives qui altèrent ces discours environnants mettent en forme des effacements qui, loin d’être du silence, ne cessent de produire des discours. Ils désignent une langue écran que le texte décrit comme un art de parler de l’histoire aux dépens de l’advenu et dont il exhibe les aveuglements et la perte volontaire du sens des réalités. Faire entendre la distance qui sépare ce qui se dit de l’histoire de ce qu’elle est pour ceux qui la vivent chaque jour relève d’une mise en tension des voix de l’oubli qui engage le dialogisme de ces romans dans différents procédés.

    4Ces derniers obéissent à une double dynamique qui exacerbe les formes de violence verbale des philippiques que le roman reprend tout en leur opposant la contradiction de l’histoire de manière tout aussi violente. Le texte met à jour la résistance que l’histoire oppose aux discours de son temps qui prétendent lui donner sens et les multiples manœuvres que l’idéologique entreprend dans une tentative, vaine mais obstinée, délirante mais coriace, de faire de l’histoire la confirmation de ses partis pris. En mobilisant la notion d’interdiscours définie par Régine Robin4, il est possible de distinguer trois formes d’interdiscursivité propres à l’oubliogramme célinien. La première d’entre elles constitue un dialogisme de disqualification qui reprend des discours qu’il discrédite de différentes façons. La seconde compose un dialogisme de dérivation qui détourne ou fait subir un déplacement à l’un ou l’autre des discours reformulés. Enfin, un dialogisme de ventriloquie montre que, dans la pluralité des discours sociaux, la voix du narrateur se dédouble pour épouser alternativement l’un et l’autre discours. Dans ce dernier cas, le plus ambigu et le plus intéressant, la présence simultanée de ces discours dans le texte devient rencontre de paroles qui se disputent l’adhésion du narrateur sans qu’il soit possible de déterminer au juste quelle est la position de l’énonciateur par rapport à l’énoncé qu’il rapporte.

    Profusions discursives

    5Les textes céliniens sont une formidable machine à reformuler les discours d’une époque qui, de roman en roman, fait entendre le zeitgeist idéologique d’une époque. La prose épingle les bravades patriotiques, les opinions à l’emporte-pièce, les affirmations doctrinaires de tous bords et les fait dériver dans la grande prose de l’histoire que rapièce librement le roman. Ce dernier répercute par exemple les variations d’un idéologème résistancialiste qui s’entend dans les émissions radiophoniques de « la Bibici » (DCL, 139) ou de « Brazzaville de Trébizonde » (DCL, 142), dans les allusions à des œuvres d’hommes politiques comme Louis Noguères ou Charles de Gaulle comme à toute une littérature résistancialiste dont les auteurs sont directement pris à partie. Le texte les confond avec une série de harangues diverses qui tressent les louanges de la Libération et qui vont des discours communistes de l’après-guerre, dont les énoncés sont également marqués par le contexte politique des débuts de la guerre froide, aux déclarations de figures politiques en vue dans les années 1950 comme Pierre Mendès France ou Charles de Gaulle, et plus généralement avec tout un sociolecte antifasciste déjà largement constitué dans les années de l’immédiat après-guerre.

    6La palette des discours du camp opposé, plus riche et plus diversifiée, dénote une connaissance plus approfondie des subtilités propres aux idéologies d’extrême droite française et allemande. L’hitlérisme et le nazisme y sont essentiellement représentés dans des discours aisément rattachables à la propagande de « “Télé-Göbbels” » (N, 317). Les discours collaborationnistes surprennent par les divergences d’opinion qu’ils révèlent au sein du même camp. Parce qu’il se situe principalement au cœur de la colonie française de Sigmaringen, D’un château l’autre donne le ton idéologique dans lequel baignait le milieu de la collaboration à la fin de la guerre. Le microcosme politique de la colonie française, à la fois divisé politiquement et relativement homogène sur le plan idéologique, ne se dispute à vrai dire qu’un seul projet politique que le texte piste dans les polémiques, les luttes et les intrigues qui opposent les différents politiques en présence. Il se résume à l’expression « “Europe nouvelle5” » (DCL, 330), projet politique collaborationniste qui rêve d’une « refonte totale de l’Europe » (DCL, 267) et qui passe par une reconquête militaire, « la « “Reprise des Ardennes” » (DCL, 222) grâce au « triomphe de l’Armée Rundstedt » (DCL, 224) et aux armes secrètes affabulées par le Reich. D’inspiration fasciste, l’idée de la « Nouvelle Europe » entend « ranimer la flamme » patriotique de la France et réveiller une « ferveur nationale » pour mettre ensuite en œuvre des « réformes formidables » (DCL, 267). En guise de programme politique, le roman montre que les discours de la fin de la collaboration partagent surtout le fantasme d’un « retour triomphal » (DCL, 104) au pays dont le texte ne manque pas de souligner qu’il prévoyait une « épuration » (DCL, 265) à l’envers qui n’eût jamais lieu et que le texte personnifie dans la figure de Restif Palamède, chef de la Milice présente à Sigmaringen qui a dressé les « listes » des « ennemis de l’Europe » à exécuter au retour en France pour accomplir le « “Triomphe des purs” » (DCL, 265).

    Discours savants

    7Les discours savants ne sont pas lotis à meilleure enseigne que les paroles idéologiques. La culture savante du texte touche à toutes sortes de domaines comme la cartographie frontalière, l’astronomie, la psychologie de Théodule Ribot ou la théorie de la relativité d’Albert Einstein, etc. Les textes s’appuient sur des discours scientifiques du chaos, et notamment sur les hypothèses cosmologiques du physicien Poincaré. Celles-ci signalent un processus stochastique d’évolution des molécules dans lequel se présentent des séries évolutives et des retours cycliques qui supposent une logique et où les entre-chocs des molécules sont à l’origine de la création du monde, processus qui inspire en partie l’écriture célinienne de l’incohérence de l’histoire. Mais c’est bien sûr la médecine qui prévaut comme discours arbitre ainsi que ses domaines connexes comme l’hygiénisme, l’épidémiologie, l’anatomie, la chirurgie, la psychologie clinique, etc. Des personnages comme « l’Oberarzt Franz Traub », le médecin nazi de Sigmaringen, le professeur Harras, le docteur Proséidon ou le clinicien Göring, inspiré du frère du ministre, tiennent eux-mêmes un discours médical dont la symptomatologie, la nosographie, les différents lexiques et les préoccupations sanitaires sont également ceux du narrateur-médecin. Ces discours sont à la fois discrédités et mobilisés dans le texte de différentes façons. Comme les discours idéologiques, la parole scientifique est d’abord atteinte par le caractère logorrhéique de la parole humaine et ne se prémunit pas mieux de l’erreur et de la déraison qui caractérisent la parole politique. Les textes sont typiques de ce moment où les sciences perdent, à la suite de la Seconde Guerre mondiale, leur aura d’objectivité et deviennent suspectes. Ils relèvent d’une lecture du progrès qui mêle un postulat freudien simplifié – l’homme est animé par une pulsion de mort – à une réflexion médico-épistémologique sur la responsabilité de la médecine dans la débâcle. Ils sont par ailleurs le fait de médecins qui passeraient aisément pour des patients. Il circule dans cet univers romanesque des « chirurgiens-assassins » qui préoccupent constamment le narrateur-médecin, inquiet d’être confondu avec l’un de ces assassins au bistouri. Au premier rang d’entre eux, le docteur nazi Gebbhardt, plusieurs fois mentionné comme le véritable « médecin fou » (DCL, 141) de D’un château l’autre, compose une refiguration des médecins fous du théâtre de Guignol. Responsable de la mort du ministre Bichelonne, le personnage est obsédé par l’envie d’inciser tout ce qui bouge encore. Il est évoqué à différentes reprises pour son hôpital et pour ses recherches, qui figurent parmi les expérimentations les plus barbares de la médecine nazie. À différents égards, l’œuvre crédite les discours scientifiques d’une déraison marquée par la foi aveugle dans le progrès et montre qu’elle fut partie prenante de la barbarie.

    8La discursivité propre à la culture savante se confond avec un savoir technocratique à la solde du pouvoir tel que l’incarne le ministre Bichelonne dans le gouvernement de Vichy ou le professeur Harras ou encore le clinicien Göring pour le régime nazi. La médecine est également mise à contribution par le pouvoir à des fins d’instrumentalisation idéologique, comme en attestent les nombreuses sollicitations compromettantes qui sont adressées au narrateur-médecin. En des termes qui renvoient à la pièce de Molière, le narrateur est toujours un médecin malgré lui contraint d’exercer en des circonstances compromettantes et dangereuses. Les seules consultations l’exposent à soigner un haut dignitaire qui pourrait bien le faire tuer ou à entendre des secrets qu’il est périlleux de connaître. Au cours des visites médicales, il lui est demandé de donner du cyanure à Laval ou de signer un certificat médical destiné à justifier une « cabale » contre le ministre Luchaire. Mimant la relation de mécénat qui liait jadis le seigneur à un noble lettré, Harras demande au narrateur de rédiger un ouvrage de commande. Ce dernier doit, dans le domaine médical, décrire « l’ancienneté de la collaboration de[s] […] nations [la France et l’Allemagne] » et mettre en valeur une longue tradition d’échanges de savoirs médicaux dont l’instrumentalisation idéologique est qualifiée de « propagandiste historique » : « … une façon je crois saisir, commente le narrateur, qu’on ait l’occupation qu’il faut !… officielle ! » (N, 424) Ceci constitue une mise en abyme de la démarche et des procédés par lesquels le pouvoir nazi et le projet de collaboration impliquèrent directement le savoir médical, chimique ou autre, dans le développement économique et dans la propagande du Reich, à des fins d’information ou dans des buts militaires et économiques, mais toujours afin de l’intégrer à l’effort de guerre totale.

    Discours transversaux

    9Les brouillages que subissent ces distinctions strictement politiques et savantes sont eux-mêmes provoqués par différents discours transversaux à mettre à l’actif de l’énonciateur. Ils sont nombreux et relèvent aussi bien des discours idéologiques du xixe et du xxe siècles que d’un substrat idéologique plus ancien. On peut les considérer comme des « discours arbitres » dans la mesure où c’est en fonction d’eux que le texte tire diverses lignes de démarcation idéologique. Leur actualisation revêt en effet une dimension critique qui décrit l’économie d’un marché des idées dont la cote fluctue en fonction des victoires ou des défaites militaires. D’une part, le texte évalue telle ou telle idéologie en fonction de la légitimité ou de la disqualification que lui fait subir le cours de l’histoire en la contredisant ou en la corroborant. D’autre part, ces mêmes idéologies sont évaluées en fonction de l’authenticité des convictions des uns et des autres et de la plus-value qu’elles procurent dans un système d’accointances et de privilèges que le discours du roman répudie. Un premier discours sur les injustices de l’histoire oppose à la dichotomie résistants/« collabos » celle des vaincus et des vainqueurs. Il cohabite avec un anarchisme de droite et avec une version démythifiée des idéaux libertaires de la Belle Époque dont Yves Pagès a montré l’importance qu’elle revêt au sein de l’œuvre6. Cet anarchisme de droite s’affirme dans des formules consacrées toujours à l’appui d’une indépendance farouchement défendue : « anarchiste suis, été, demeure, et me fous bien des opinions !… » (N, 394) Il se décline en différentes figurations d’un individualisme protéiforme et dans des sous-discours qui touchent à l’antiprogressisme, à l’antimilitarisme, à l’anti-intellectualisme, etc. Il a ses topiques particulières comme la critique antipatronale en fonction de laquelle s’élabore le portrait satirique de l’éditeur Gallimard et du monde de l’édition, critique que le texte met en concurrence avec les revendications du prolétariat (celui, par exemple, des ouvriers de l’usine Renault située au bas de Meudon) et qu’il affirme en la démarquant des discours de gauche et de la littérature engagée : « j’entends des personnes avancées, engagées, qui sont communisses, anarchisses, cryptos, compagnons, rotarys… belles branques !… anti-patron, voilà, suffit !… » (DCL, 292)

    10Un autre discours du narrateur consiste en une critique des inégalités sociales qui s’appuie sur des valeurs petites-bourgeoises afin de dénoncer les privilèges réservés aux élites. Discours d’inspiration marxiste, cette critique sociale est privée de toute dynamique révolutionnaire et affirme qu’il n’existe aucune forme de solidarité entre exploités, ainsi que le jeune médecin Bardamu le découvre lorsqu’il ouvre un cabinet médical à La Garenne-Rancy, où il s’aperçoit rapidement que les pauvres le considèrent comme un médecin de second ordre parce qu’il ne fait pas payer ses consultations. Dans la trilogie, il donne lieu à un tableau historique où la guerre n’impose des privations et des sacrifices qu’aux pauvres et qui affirme que le premier oubli de l’histoire officielle est celui des privilèges de classes que les conflits aggravent.

    11Ce discours s’associe fréquemment à un discours conspirationniste bien plus ancien. Il dénonce l’existence d’une ploutocratie internationale qui prospère par la trahison et dessine une histoire cyclique marquée par le complot depuis la nuit des temps. Cabales, intrigues de château, manœuvres, pratique de la délation instaurent le règne de « la moucharderie générale » (DCL, 139) dont la prolifération de défections alimente des séries énumératives où les catégories idéologiques sautent, au point de menacer parfois la compréhension du texte :

    aussi communiste que le premier milliardaire venu, aussi poujadiste que Poujade, aussi russe que toutes les salades, plus américain que Buffalo !… parfaitement en cheville avec tout ce qui compte, Loge, Cellule, Sacristie, Parquet !… nouveau Vrounzais comme personne !… (DCL, 4)

    Une comparaison aux termes oxymoriques, une tautologie, un jeu de mots, une comparaison fantaisiste, une énumération et un néologisme réunis en une seule phrase attestent la richesse linguistique de ce discours qui en est un de l’universelle accointance et des réseaux secrets grâce auxquels les privilèges de classe se perpétuent. Ces mêmes procédés de déplacement, ces effets d’inversion ou de resémantisation brouillent les catégories politiques connues, comme lorsque le chroniqueur de Nord fait entrer le lecteur dans le milieu de la collaboration de Baden-Baden par cette remarque : « Dieu sait s’ils étaient gaullistes, antihitlériens à tous crins les hôtes du “Brenner”, Baden-Baden… s’ils étaient mûrs pour les Alliés !… croix de Lorraine au cœur, dans les yeux, sur la langue… » (N, 305) Tel qu’il se lit dans le texte, ce réagencement polémique produit des brouillages axiologiques ; il fait permuter les indices idéologiques jusqu’à les rendre paradoxaux et défait les articulations discursives usuelles afin de mieux brouiller tout continuum politique.

    12Comme l’ont remarqué nombre de critiques7, le propos obsessionnel sur les Juifs qu’étayaient les pamphlets est reconduit sous des formes différentes dans l’œuvre d’après-guerre. Comme c’était déjà le cas pour le dernier des pamphlets, Les beaux draps, le discours antisémite de l’œuvre s’écrit post bellum et n’a plus le prétexte fallacieux du pacifisme qui cherche à éviter la guerre ; il prend essentiellement deux formes. La première d’entre elles est une mise en concurrence des souffrances infligées aux Juifs par les Allemands et le sort des victimes d’autres massacres de masse ou de persécutions de la Seconde Guerre mondiale. L’autre forme que prend le discours antisémite est celle de la conspiration juive internationale. Le narrateur évoque complaisamment les cas de « juifs relaps » dans lesquels il classe Maurice Sachs, mais aussi Eichmann ou Leni Riefenstahl, se demandant par exemple : « tenez pour les Juifs, combien étaient appointés à la Chancellerie ?… et tout proches d’Adolf ?… » (N, 487) Il formule des comparaisons comme celles-ci : « la haine des Allemands, soit dit en passant, s’est surtout vraiment exercée que contre les “collaborateurs”… pas tellement contre les Juifs, qu’étaient si forts à Londres, New York… » (DCL, 108) Les discours des officines antisémites que l’auteur avait faits siens prennent parfois la peine de paraître sous différents masques. Il se dissimule parfois sous l’onomastique romanesque8. À propos d’une certaine Esther Loyola, sous laquelle on reconnaît aisément Anne Frank, le narrateur estime que si ses romans à lui ne font pas l’objet d’une adaptation cinématographique, c’est que « [s]es frères de race sont gens de maison… » (N, 502) Ces discours xénophobes prennent la forme de fictions politiques écrites au futur dans les prophéties apocalyptiques de Rigodon. Le dernier roman de l’auteur retravaille les tirades d’un imaginaire obsidional qui voit l’Europe occidentale envahie par les Chinois et par des peuplades qui rappellent les invasions barbares du haut Moyen Âge. Ces dernières ravivent la figure du barbare de l’Est et lui assimilent les Russes, les Chinois, les peuples slaves, voire les communistes en général. Cette figure fantasmée syncrétise aussi bien des considérations raciales qu’idéologiques dans une version disphorique du mot d’André Breton qui appelait de ses vœux le jour où les Cosaques viendraient abreuver leurs chevaux dans le bassin de la Concorde9. Parallèlement, les commentaires sur l’actualité des guerres d’indépendance et la proximité des Tirailleurs sénégalais de l’Armée Leclerc lors de la prise de Strasbourg donnent lieu à des variations sur le thème d’un renversement historique par lequel les esclaves affranchis prennent la place des anciens maîtres selon une dialectique que le texte cristallise autour d’un fantasme d’égorgement évoqué à différentes reprises.

    Historicisme et scientisme

    13La pluralité de discours scientifiques et idéologiques dont l’œuvre fait l’anatomie langagière est imputée d’un aveuglement et d’une pauvreté linguistique désignés comme la marque de l’idéologique. Savants ou politiques, la plupart de ces discours sont le fait d’« historiques propagandistes » (N, 424) passés maîtres en l’art du dévoiement langagier et du travestissement des réalités. Ils ont en commun d’aliéner l’histoire à un ordre du discours plutôt que de l’instrumentaliser au nom de telle ou telle cause. Ces discours sont en effet nourris par une même conviction de pouvoir comprendre les processus historiques en cours en fonction de paradigmes issus d’une version dogmatique du positivisme du xixe siècle dont les principes heuristiques et discursifs sont mis en pièces par la crise de l’histoire et du savoir que reformulent les textes considérés. Les discours politiques s’abreuvent à la source d’un historicisme dont le texte fait une lecture très inspirée de la défiance nietzschéenne à l’égard de l’érudition historique formulée dans la Deuxième Considération inactuelle10. De cette réflexion, l’œuvre ne retient que la critique du trop-plein de mémoire dont l’excès nuit à la compréhension du monde et de soi. Elle fait de cette critique philosophique l’étape initiale d’une exploration in vivo des ravages de l’historicisme dans la parole et les conceptions politiques du xxe siècle. Cette instrumentalisation est elle-même tributaire d’une culture historiciste dont la mémoire est transmise sous la forme d’une galerie d’hommes illustres qui fondent l’autoritas du passé sur des destins individuels exceptionnels et qui place la légende des siècles sous l’unique patronage d’hommes providentiels dont la destinée fonde des narrations et une théâtralisation de l’histoire univoques. Le savoir historique est une pathologie clinique qui prend les formes d’une monomanie érudite. Le ministre Bichelonne, les érudits de la bibliothèque du château, les débats de frontière ou de lois locales relatives à ce que le texte qualifie comme un particularisme danubien dénotent tous une science qui s’abîme dans des détails et que le texte dépeint comme la maladie même de l’historiographie. Celle-ci est particulièrement visible dans l’usage du passé que fait la parole politique. Faute de savoir exactement quel programme politique la collaboration doit se donner, Otto von Abetz explique l’instrumentalisation du passé qu’elle doit mettre en œuvre en ravivant le mythe de l’Empire carolingien : « un projet auquel il tient, sa grande œuvre, dès notre retour à Paris, la plus colossale statue, Charlemagne en bronze, en haut de l’avenue de La Défense », avec « Goebbels en Roland » et, en guise de preux de Charlemagne, « Rundstedt… Roland… Darnand… » (DCL, 228-229) Ces discours, marqués par une lubie commémorative, substituent le passé aux temps présents et monumentalisent l’histoire dans un folklore qui tient lieu de décorum triomphaliste. Sous la plume de Céline, l’historicisme que critique Nietzsche dans la Deuxième Considération intempestive est stigmatisé comme la pathologie des discours historiques propres à une modernité à la fois marquée par une hypermnésie savante et par un net recul des rites, des chansons et des récits qui constituaient jadis une culture de la mémoire : le passé y est devenu le trouble mental d’un sujet moderne.

    La langue écran des discours de l’histoire

    14Les passages qui font parler des personnages politiques et scientifiques amènent la critique célinienne à faire le constat d’une disqualification des discours de l’histoire11. Les bassesses, les luttes d’ego, les coups bas, les calculs, la prévalence de l’intérêt personnel sur le collectif réduisent les harangues idéologiques aux turpitudes de la « cuisinerie politique » (N, 487). L’excès de colloques, les projets délirants, l’aveuglement progressiste des figures de savants fous plongent les discours de la science dans un aveuglement qui est la résultante d’un excès d’érudition et de connaissance thématisées comme une perte du sens des réalités. Cette démythification du discours politique et savant relève du topos littéraire. Elle hérite en effet d’un anti-intellectualisme qui, comme l’a montré Yves Pagès, porte la marque des idéaux libertaires de la Belle Époque, mais également d’une tradition d’antiparlementarisme littéraire qui date au moins de la Terreur12. Ce constat est tout à fait juste, mais il n’indique pas quels procédés formels retravaillent les altérités discursives rapportées ni comment le texte gagne sur eux sa propre originalité et sa portée critique. Dans la trilogie, les opinions politiques et savantes sont consubstantielles à une langue. Chaque pensée y est banalisée par un discours type, chaque idéologie y organise sa propre syntaxe. Par conséquent, seuls les procès de sens et les faits de langue peuvent rendre compte avec justesse de cette démythification de la parole idéologique et savante et du déni de réalité dont la prose célinienne les crédite.

    15Ces discours se signalent au lecteur par des jargons politiques et des lexiques savants. Saturés de titres et de termes renvoyant à un ordre hiérarchique, ils multiplient avec une fantaisie digne du collège de Pataphysique les taxinomies en tous genres. Ces dernières renvoient tantôt au domaine militaire – l’amiral Corpechot s’autoproclame « Commandant des Forces du Danube » –, tantôt à l’échelon administratif (« Revizor, Inspecteur-juré pour le Brandebourg » ; « Vernier, “Directeur des Services Sanitaires Français”… », DCL, 141), tantôt à un rang nobiliaire véritable ou fantasque (le « très haut Laval du Château », DCL, 214), etc. Du côté de la science, ce sont les termes propres à la hiérarchie médicale allemande et à ses différentes branches qui pullulent (« Oberartz », « Doktor », R, 739, etc.) et accentuent l’impression que les discours scientifiques appartiennent autant à la médecine qu’à une technocratie des savoirs et à une administration proches du pouvoir. Le texte accroît par ailleurs l’abondance de termes relatifs aux différents courants politiques qui s’opposent dans les différentes communautés idéologiques du moment, voire au sein d’un même camp. Les projets politiques et savants n’y apparaissent que sous la forme de syntagmes courts, ramenés à des « idées-slogans » comme « la Nouvelle Europe » ou, dans le domaine scientifique, « l’Apocalypse vaccinée » ; ils prennent la forme de mots d’ordre parfois difficilement compréhensibles sans une connaissance approfondie du contexte historique (la « 4e Intransigeante », DCL, 268) ou sont directement présentés comme des « fables » qui tiennent du mirage politique et dont la pauvreté conceptuelle se cristallise sur des fantasmes mégalomaniaques (« Nouvelle Europe », « Reprise des Ardennes », « triomphe de l’armée Rundstedt », etc.). Les comités, les signes d’accointances et d’appartenance divers, les noms de partis (« néos-Bucard !… néos-P. P. F… néos-Cocos ! néos tout ! », DCL, 268) et les appellations fantaisistes pullulent et se déploient en des séries énumératives dégradantes comme celle qui, dans l’incipit de Nord, stipendie les écrivains à la solde du pouvoir : « chef-loufiat, chef torche-chose, lèche-machin, fuites, bénitiers, poteaux, bidets, couperets, enveloppes » (N, 303). Un maelstrom frénétique de sigles, d’acronymes et d’abréviations égrène les noms de partis politiques présents à Sigmaringen. La logophagie acronymique, les cascades de sigles ou d’abréviations trahissent une langue dans la langue qui dérobe ce qu’elle désigne au système linguistique lui-même et que le texte laisse sous la forme cryptée d’un jargon idéologique hermétique. La surenchère lexicale dont il fait l’objet signale une vision du monde, de la société et des hommes structurée sur la hiérarchie où le culte du chef, que chacun respecte tout en voulant prendre sa place, suscite une logique sadomasochiste dont la servitude volontaire et la tyrannie sont l’envers et l’endroit d’un même lien social perverti. Si la « LTI » de Viktor Klemperer représente le pendant national-socialiste du duckspeak stalinien, la corruption moderne du langage qu’explore Céline est celle de la parole idéologique comme forme de hiérarchisation et de cryptage dont le texte démultiplie la taxinomie et exacerbe le caractère hermétique afin d’inscrire dans sa propre matière scripturale une forme de violence linguistique qui raconte l’histoire en même temps qu’elle impose un ordre social.

    16Ces jargons idéologico-scientifiques sont d’autant plus visibles qu’une pluie de qualificatifs péjoratifs et d’insultes s’abat sur eux pour faire entendre la pulsion de mort qui les traverse, leur part de folie (le nazisme est métaphorisé en « rêve du fou », R, 718) ou leur obsolescence, laquelle qualifie par exemple le poujadisme : « je suis pas le genre Poujade, je découvre pas les catastrophes 25 ans après, que tout est fini, rasibus, momies !… » (DCL, 5) Dans chaque camp, un esprit de clocher règne et se manifeste par une outrance épidictique qui rivalise de termes élogieux, de superlatifs (Marcel Déat est « le “géant de la pensée politique” », DCL, 132) et de slogans racoleurs, le texte métaphorisant ces partis en des « maisons » où les rôles de client et de prostituée sont interchangeables. Les figures politiques sont nommées par leurs seuls patronymes (Laval, Abetz, Bichelonne, Pétain, Malraux) ou sont travesties par l’onomastique du texte – « Magaule », « Noguarès », Doriot « cryptococo » ou l’« exilé [du] lac de Constance », DCL, 247, etc.).

    Resémantisations et abus de langage du texte

    17La longueur et l’abus de langage qui caractérisent ces discours ne sont apparents que parce qu’ils paraissent au sein d’un texte qui opère lui-même des resémantisations de vocables ou des euphémismes trompeurs, lesquels mettent à jour le déni de réalité de ces discours. Ces faits de langue renvoient à ce que Bakhtine nomme la « polémique cachée » du texte littéraire, où le mot d’autrui « n’est même pas reproduit, mais suggéré, et dans laquelle, cependant, la structure du discours serait toute différente s’il n’existait pas cette réaction au mot d’autrui sous-entendu13 ». Le docteur Proséidon, directeur d’une léproserie dans l’Allemagne nazie, et l’Oberartz Erbert Haupt, médecin-chef de Rostock, disent par exemple être des « nietzschéen[s] de choc » (R, 745). En ce qui concerne les termes politiques, leur résonance peut être simplement déplacée, comme lorsque Harras, revenu mettre de l’ordre dans la ferme de Zornhof, qualifie l’efficacité de sa gestion administrative en des termes démarqués de la Blitzkrieg : « Confrère !… vous ne connaissez pas encore notre formule “blitz” ? … rénovatrice ! en profondeur !… administration ! » (N, 690) Il est ainsi des termes qui sont systématiquement utilisés de manière impropre et dont la récurrence finit par signaler un sous-texte qui n’apparaît que dans la récurrence. Une fois le terme mensonger mentionné, il revient parfois comme une ritournelle à effet comique. Les mots d’ordre du ministère de la Propagande de « Göbbels » [sic] sont peu ou prou ramenés à l’expression « la “Force par la Joie” », slogan de l’organisation du même nom Kraft Durch Freude14 ou K.d.F. qui promouvait les valeurs idéologiques de l’État nouveau en subventionnant différents loisirs et activités culturelles. Dans la trilogie, le syntagme est resémantisé comme une formule dont la répétition est censée, à la manière d’une méthode Coué, susciter l’adhésion à des idées positives et inciter à l’optimisme. Évoquée dans D’un château l’autre au sujet des corvées obligatoires comme le ramassage du bois, elle se confond avec d’autres chants qui accompagnent le labeur comme celui des forçats. Le texte associe ces derniers à l’expression « hardi petit ! » (DCL, 12 ; R, 602), laquelle cristallise les mots d’ordre de l’exploitation au travail par temps de paix. Le syntagme est repris ironiquement par le narrateur dans des commentaires sarcastiques sur l’optimisme de façade affiché lors des dîners collectifs et son contraste avec la maigre pitance servie aux convives : « Kretzer nous verse deux louches chacun… la “Force par la Joie” !… je me sens tout mutin… » (N, 534) Il compose surtout le titre donné à une « soirée dansante et chantante » organisée au Tanzhalle de Zornhof à la fin de Nord afin de faire oublier le « skandal » des provocations faites par la Kretzer devant le portrait de Hitler, soirée programmée sur « Ordre de la Kommandantur » « pour la Victoire » et mise sous « l’haut [sic] patronage de Göbbels » (N, 600) afin de participer au « relèvement du moral » de la peuplade. En intégrant les mots d’ordre d’une culture mise sous tutelle idéologique, dont l’épisode du Tanzhalle décrit le spectacle grossier et violent auquel elle donne lieu, la prose célinienne représente ce que deviennent l’art et la culture dans un régime fasciste et se démarque de l’optimisme obligatoire qu’imposent les discours officiels en les reformulant comme des actes de parole ou des spectacles propres à une entreprise de lavage des consciences et d’effacement in situ.

    La mise en fiction des discours

    18Ce dernier exemple d’un syntagme rapporté des discours environnants montre que, dans l’orbitale de la fiction, les déclarations officielles se heurtent à des épisodes qui les contredisent frontalement ou leur font subir une dérive dégradante que les commentaires et les observations du narrateur ne manquent jamais de relever. La contestation permanente que subissent les mots d’ordre nazis relatifs aux lois raciales en vigueur sous le IIIe Reich montre par exemple le décalage qui existe entre les décrets, les mandats administratifs ou les consignes des officiels du nazisme et leur application dans l’Allemagne de la fin de la guerre. Les lois du Reich et leur vaste effort d’endoctrinement sont quotidiennement mis à mal par la fiction. Les personnages allemands prennent leur distance avec les démonstrations de dévotion au Führer que préconisent les discours officiels et font des ordonnances du Reich une idéologie de façade. La Kretzer ne craint personne dans les démonstrations de zèle devant le portrait du Führer lors des repas pris en commun jusqu’à ce qu’une crise nerveuse l’amène à défier le portrait d’Hitler devant tout le monde. Kracht, « butté nazi » (N, 485), s’avoue impuissant à faire régner l’ordre dans la Dienstelle de Zornhof. Lorsque le chroniqueur aperçoit à Zornhof le campement de Tziganes qui habitent là, il interpelle le S. S. en des termes provocateurs : « N’empêche qu’ils ont tous les “permis” de résidence et de circulation ! Ausweis… comprenne qui veut !… je demande à Kracht le quoi du pour… puisqu’ils sont d’après Nuremberg les pires souilleurs de races qui soient ? » (N, 516) L’officier multiplie alors les expéditions, les soûleries et surtout un spectacle de divertissement au Tanzhalle dont la raison officieuse et véritable est d’étouffer les scandales. La propagande nazie a tout l’air d’une idéologie cosmétique qui doit éviter aux habitants de la ferme d’être arrêtés et que seuls les officiels les plus endoctrinés prennent à la lettre.

    19La chaîne signifiante des pires dérives idéologiques de l’histoire du xxe siècle est alors dévitalisée et reconfigurée par la fiction jusqu’à être elle-même chargée de narrativité, ainsi que l’explique le médecin nazi Proséidon : « Ici ils sont fous ! tout aussi fous que les Soviets, […] leur fable ici : race, son, sang, n’intéresse qu’une petite famille… snobisme de village… les Soviets eux n’ont pas besoin… ils veulent tout prendre, ils prendront tout » (R, 742-3). La « fable » dont parle le personnage ramène l’idéologème raciste germanique à une fiction politique qui est elle-même réécrite et donne lieu à des fictions curieuses. De manière inattendue, cet idéologème est par exemple mis en fiction à partir du danger qui pèse sur Bébert, chat castré qui n’est ni reproducteur ni de race pure. Il va sans dire que, quelle que soit l’importance du chat dans le récit, cette animalisation de la question de l’épuration raciale en vigueur sous le IIIe Reich a pour effet immédiat de la minimiser. Le discours eugéniste employé par les autorités nazies pour réglementer la Rassenhygiene – l’« Hygiène de la race » du programme nazi qui contrôle la procréation au sein de la « race aryenne » –, est, une fois lancé dans la prose du texte, confondu avec un lexique vétérinaire qui surgit pour la première fois lorsque, dans les rues de Berlin, les personnages tombent sur une « femme de cœur » qui les met en garde contre le danger que court le chat Bébert :

    elle me l’apprend, que les animaux domestiques, chats, chiens, « non-de-race » et « non-reproducteurs » sont considérés « inutiles »… que les Ordonnances du Reich vous obligent à les remettre au plus tôt à la « Société Protectrice » […]
    Bébert n’est ni reproducteur, ni de « race »… pourtant j’ai un passeport pour lui… je l’ai emmené passer la visite à l’Hôtel Crillon… par colonel-vétérinaire de l’armée allemande… « le chat dit “Bébert” propriétaire docteur Destouches 4 rue Girardon, ne nous a semblé atteint d’aucune affection transmissible (photo de Bébert)… » le colonel-vétérinaire n’avait rien mentionné du tout quant à la race… (DCL, 334-335)

    Les guillemets, accompagnés de litotes, qui entourent les noms et les termes bureaucratiques, ainsi que d’autres marques de modalisation autonymique comme l’expression « soi-disant », laquelle renvoie à une autre source énonciative, signalent la non-adhésion de l’interlocuteur à son énoncé et indiquent qu’il représente un discours autre dans son propre discours. Le texte répond à cette terminologie raciale des ordonnances du Reich par l’intégration au discours direct de la terminologie médicale du certificat vétérinaire du chat. Reformulée dans un style télégraphique, l’identification de l’animal le nomme, contrairement à l’onomastique du texte, par son prénom usuel précédé de l’adjectif verbal « dit », lequel est suivi des informations requises par la loi, par la description du certificat avec photo, du propriétaire, etc. La mise en texte du lexique racial des ordonnances du Reich se poursuit dans la suite du texte à deux reprises qui sont, elles aussi, significatives. Lorsque « Bébert part à la découverte » pour explorer les couloirs de l’hôtel « Zenith », le narrateur fait le commentaire suivant : « la façon des chats, dès qu’ils sont quelque part, il faut, même en très grand danger, qu’ils reconnaissent les lieux et les environs… leur espace vital […] “l’espace vital” au “Zenith”, c’était la longueur du couloir » (N, 344). L’expression « espace vital », le lebensraum, renvoie à un concept géopolitique créé par des géographes allemands au xixe siècle et que l’on doit à Friedrich Ratzel. Il est lié au darwinisme social et repose sur l’idée de territoire suffisant pour assurer la survie culturelle d’un peuple et favoriser sa croissance par l’influence territoriale. Le terme, dévoyé par le nazisme pour justifier la politique expansionniste de l’Allemagne nazie, qualifie les déambulations anodines d’un petit félin, même si, le chat s’enfuyant, sa disparition réveille à nouveau la peur de le voir exécuté par les nazis. À l’image des personnages qui dansent entre les bombes, les vocables idéologiques sont, eux aussi, contraints de danser le rigodon des déplacements, des dérives et des manipulations qui ouvrent dans leur monologique des brèches de sens autre et des détournements comiques.

    La parole rapportée comme disqualification discursive

    20Lorsque le texte s’en prend à l’ordre hiérarchique de ces discours idéologiques, c’est en confrontant cette parole politique à la réalité qu’elle veut ignorer et en la subordonnant à d’autres valeurs et d’autres critères que les siens propres. L’un des « vices impunis » que cultive la lecture de la trilogie tient à l’humour, spécifiquement lié à l’oubli, qui naît de cette contradiction. La corrélation d’une parole testimoniale et d’une réflexion historique est dotée d’une dimension critique où l’expérience vécue du chroniqueur apporte un démenti radical aux harangues reformulées.

    21Lorsque le texte intègre au discours direct des altérités linguistiques de nature idéologique, l’italique signale visuellement une langue de l’amnésie dont l’exemple le plus spectaculaire est peut-être ce passage de Nord qui reproduit neuf lignes tirées du Figaro du 21 mai 195915 :

    Enfin pourra se poursuivre la conversation qui a eu lieu aujourd’hui entre M. Gromyko et M. Couve de Murville au cours d’un déjeuner offert par le délégué soviétique. Le repas s’est prolongé pendant une heure et demie. La chère était bonne, il y avait au menu : caviar, vol-au-vent, truite au champagne, côte de veau, fruits rafraîchis. Le tout arrosé de vodka, de vin de Géorgie et de champagne de Crimée. La conversation aurait été « banale » dit-on officiellement. L’atmosphère aurait été cordiale et détendue… (N, 503)

    Henri Godard a commenté ce passage pour illustrer la façon dont la prose célinienne cite un discours autre au double sens du terme, à la fois parce qu’il le reproduit et parce qu’il le convoque en posture d’accusé. Le contraste est tel avec l’écriture de l’auteur que l’intégration de l’article de presse vaut à elle seule parodie. Le déplacement de ce compte-rendu de rencontre diplomatique dans la fiction joue sur les préjugés qui stigmatisent un milieu réputé pour sa langue de bois et ses rencontres en grande pompe qui accouchent d’une souris. Une lecture qui tient compte des particularités de la parole rapportée du social que désigne ici l’italique révèle autre chose. L’ironie du passage tient au fait que l’article de presse cité rapporte lui-même une conversation dont la teneur des propos ne peut être précisée et dont l’absence signale un silence que le texte transforme en indice d’un effacement et d’une langue de l’effacement. L’article couvre cette absence d’information par des détails d’ordre mondain. Mais l’usage de guillemets au sujet de la conversation dite « banale », le recours à la formule « dit-on officiellement » et au mode conditionnel comme expression d’une mise en doute marquent, à l’intérieur même de l’article, un écart qui signale que l’énonciateur n’assume pas tout à fait le propos qu’il rapporte, produisant ainsi un énoncé qu’il invalide en même temps qu’il le formule. L’article du Figaro cité est suivi d’un commentaire qui résume le caractère trompeur de l’éditorial par l’expression « “confiance, vacances, oubli”… » (N, 503), forme parodique du slogan politique fondateur du gouvernement de Vichy « Travail, Famille, Patrie » qui met en résonance les mots d’ordre du gouvernement de Vichy et les silences de la presse d’après-guerre. Sans qu’une ligne en soit changée, l’article devient emblématique des formes et des procédés textuels d’une langue de l’amnésie propre aux discours diplomatiques et à ceux, médiatiques, d’une presse qui relaie aveuglément les communiqués du pouvoir et se fait l’un des maillons des mécanismes de manipulation de l’opinion et de conditionnement de l’individu mis en évidence par Noam Chomsky et Edward S. Herman dans La fabrique de l’opinion publique16.

    22À la faveur du recul et du regard rétrospectif qu’offre la littérature, cette distance donne naissance à un principe d’ironie dramatique féroce qui révèle a posteriori la part d’erreur des propos de ceux qui prétendirent, au cœur des événements, en connaître le dernier mot ou en être les observateurs distanciés. Au fil du texte, toute déclaration officielle, toute prédiction, si informée soit-elle, se heurte au cours indécidable des événements. Cette imprévisibilité de l’histoire, la trilogie la dote d’un malin génie qui confronte toutes les altérités discursives convoquées à l’expérience vécue, laquelle leur fait office de sérum de vérité ou, a minima, de cellule de dégrisement pour hommes politiques. Ces discours font l’objet d’une contestation en règle presque systématique qui demande d’identifier et d’analyser les différents faits de langue qui composent une telle disqualification.

    Notes de bas de page

    1L’auteur déclare par exemple dans un entretien accordé à Madeleine Chapsal : « Je suis un styliste […] On parle de “messages”. Je n’envoie pas des messages au monde. L’Encyclopédie est énorme, c’est rempli de messages. Il n’y a rien de plus vulgaire, il y en a des kilomètres et des tonnes, et des philosophies, des façons de voir le monde… », Cahiers Céline, vol. 2, op. cit., p. 19. Sur ce prétendu refus des idées, voir également le recueil d’entretiens, de lettres L.-F. Céline, Le style contre les idées, Bruxelles, Complexe, 1987, 145 p.

    2Pierre Popovic, « La sociocritique. Définition, histoire, concepts, voies d’avenir », art. cit., p. 23.

    3Régis Tettamanzi, Esthétique de l’outrance, vol. 1, op. cit., p. 427-432.

    4Dominique Maingueneau, Manuel de linguistique pour les textes littéraires, Paris, Armand Colin, coll. « U », 2010, 358 p. ; Ruth Amossy et Anne Herschberg-Pierrot, op. cit. ; Anne-Marie Paveau, « Analyse du discours et histoire », dans Simone Bonnafous et Malika Temmar (dir.), Analyse du discours et sciences humaines, Paris, Ophrys, coll. « Les chemins du discours », 2007, p. 121-135.

    5Sur l’idéologie de l’Europe nouvelle, Bernard Bruneteau, « L’Europe nouvelle » de Hitler. Une illusion des intellectuels de la France de Vichy, Monaco, Éditions du Rocher, 2003, 435 p. Sur le rapport de l’œuvre à ce concept, Christine Sautermeister, « L’Apocalypse ou la fin de l’Europe nouvelle », Actes du XVIe Colloque international L.-F. Céline. Céline et la guerre, Paris, Société d’études céliniennes, 2007, p. 243-259.

    6Yves Pagès, op. cit.

    7Régis Tettamanzi, Esthétique de l’outrance, op. cit.

    8Dont il faut toutefois préciser qu’elle fut modifiée à la suite du procès intenté à l’auteur par la famille allemande qui inspira les portraits des von Leiden et par le docteur Hauboldt dont est inspiré le professeur Harras. François Gibault, op. cit. ; sur le professeur Harras, voir David Fontaine, « “Ooah !” Le personnage de Harras dans Nord, du médecin nazi au rire médecin », Actes du XVe Colloque international L.-F. Céline. La médecine, Paris/Tusson, Société d’études céliniennes/Du Lérot, 2005, p. 123-147.

    9Paul Nizan, Aden Arabie, Paris, François Maspero, 1960, p. 13.

    10Friedrich Nietzsche, Œuvres, vol. 1, Deuxième Considération inactuelle. De l’utilité et de l’inconvénient de l’histoire pour la vie, éd. Jean Lacoste et Jacques Le Rider, Paris, Robert Laffont, coll. « Bouquins », 1993, p. 226.

    11Charles Krance, « Historicité célinienne », Actes du VIIe Colloque international L.F. Céline, Tusson/Paris, Du Lérot/Société d’études céliniennes, 1989, p. 122-128.

    12Christelle Reggiani, Éloquence du roman. Rhétorique, littérature et politique aux xixe et xxe siècles, Genève, Droz, coll. « Histoire des idées et critiques littéraires », 2008, 230 p.

    13Mikhaïl Bakhtine, La poétique de Dostoïevski, Paris, Seuil, coll. « Points Essais », 1998, chap. « Différents types de mots dans la prose », p. 255.

    14Adeline Guyot et Patrick Restellini, L’art nazi. Un art de propagande, Bruxelles, Complexe, 1996, p. 86.

    15Comme le précise Henri Godard dans les notes de la même page de l’édition de la Pléaide, la citation est empruntée textuellement et matériellement au Figaro, puisque le manuscrit de Nord présente un collage de la coupure de presse sur la feuille. La conférence évoquée réunissait quatre ministres des Affaires étrangères et se tint à Genève à partir du 12 mai 1959. Elle était consacrée au problème allemand, et n’aboutit pas.

    16Noam Chomsky et Edward S. Herman, La fabrique de l’opinion publique, Paris, Le serpent à plumes, 2003, 330 p.

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    1L’auteur déclare par exemple dans un entretien accordé à Madeleine Chapsal : « Je suis un styliste […] On parle de “messages”. Je n’envoie pas des messages au monde. L’Encyclopédie est énorme, c’est rempli de messages. Il n’y a rien de plus vulgaire, il y en a des kilomètres et des tonnes, et des philosophies, des façons de voir le monde… », Cahiers Céline, vol. 2, op. cit., p. 19. Sur ce prétendu refus des idées, voir également le recueil d’entretiens, de lettres L.-F. Céline, Le style contre les idées, Bruxelles, Complexe, 1987, 145 p.

    2Pierre Popovic, « La sociocritique. Définition, histoire, concepts, voies d’avenir », art. cit., p. 23.

    3Régis Tettamanzi, Esthétique de l’outrance, vol. 1, op. cit., p. 427-432.

    4Dominique Maingueneau, Manuel de linguistique pour les textes littéraires, Paris, Armand Colin, coll. « U », 2010, 358 p. ; Ruth Amossy et Anne Herschberg-Pierrot, op. cit. ; Anne-Marie Paveau, « Analyse du discours et histoire », dans Simone Bonnafous et Malika Temmar (dir.), Analyse du discours et sciences humaines, Paris, Ophrys, coll. « Les chemins du discours », 2007, p. 121-135.

    5Sur l’idéologie de l’Europe nouvelle, Bernard Bruneteau, « L’Europe nouvelle » de Hitler. Une illusion des intellectuels de la France de Vichy, Monaco, Éditions du Rocher, 2003, 435 p. Sur le rapport de l’œuvre à ce concept, Christine Sautermeister, « L’Apocalypse ou la fin de l’Europe nouvelle », Actes du XVIe Colloque international L.-F. Céline. Céline et la guerre, Paris, Société d’études céliniennes, 2007, p. 243-259.

    6Yves Pagès, op. cit.

    7Régis Tettamanzi, Esthétique de l’outrance, op. cit.

    8Dont il faut toutefois préciser qu’elle fut modifiée à la suite du procès intenté à l’auteur par la famille allemande qui inspira les portraits des von Leiden et par le docteur Hauboldt dont est inspiré le professeur Harras. François Gibault, op. cit. ; sur le professeur Harras, voir David Fontaine, « “Ooah !” Le personnage de Harras dans Nord, du médecin nazi au rire médecin », Actes du XVe Colloque international L.-F. Céline. La médecine, Paris/Tusson, Société d’études céliniennes/Du Lérot, 2005, p. 123-147.

    9Paul Nizan, Aden Arabie, Paris, François Maspero, 1960, p. 13.

    10Friedrich Nietzsche, Œuvres, vol. 1, Deuxième Considération inactuelle. De l’utilité et de l’inconvénient de l’histoire pour la vie, éd. Jean Lacoste et Jacques Le Rider, Paris, Robert Laffont, coll. « Bouquins », 1993, p. 226.

    11Charles Krance, « Historicité célinienne », Actes du VIIe Colloque international L.F. Céline, Tusson/Paris, Du Lérot/Société d’études céliniennes, 1989, p. 122-128.

    12Christelle Reggiani, Éloquence du roman. Rhétorique, littérature et politique aux xixe et xxe siècles, Genève, Droz, coll. « Histoire des idées et critiques littéraires », 2008, 230 p.

    13Mikhaïl Bakhtine, La poétique de Dostoïevski, Paris, Seuil, coll. « Points Essais », 1998, chap. « Différents types de mots dans la prose », p. 255.

    14Adeline Guyot et Patrick Restellini, L’art nazi. Un art de propagande, Bruxelles, Complexe, 1996, p. 86.

    15Comme le précise Henri Godard dans les notes de la même page de l’édition de la Pléaide, la citation est empruntée textuellement et matériellement au Figaro, puisque le manuscrit de Nord présente un collage de la coupure de presse sur la feuille. La conférence évoquée réunissait quatre ministres des Affaires étrangères et se tint à Genève à partir du 12 mai 1959. Elle était consacrée au problème allemand, et n’aboutit pas.

    16Noam Chomsky et Edward S. Herman, La fabrique de l’opinion publique, Paris, Le serpent à plumes, 2003, 330 p.

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    Wesley, B. (2018). Chapitre 10. La mise en tension des voix de l’oubli. In L’oubliothèque mémorable de L.-F. Céline. Montréal: Presses de l’Université de Montréal. https://doi.org/10.4000/14l2o
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    Wesley, Bernabé. « Chapitre 10. La mise en tension des voix de l’oubli ». L’oubliothèque mémorable de L.-F. Céline, Presses de l’Université de Montréal, 2018, https://doi.org/10.4000/14l2o.

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