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    Plan détaillé Texte intégral De la cosmologie Dieu-Nature, Raison-Économie Adam et César La maison américaine L’espace et la mort Marquer l’intériorité sauvage Notes de bas de page

    La généalogie du déracinement

    Ce livre est recensé par

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    Table des matières

    6. La fabrication des États-Unis d’Amérique

    p. 133-160

    Texte intégral De la cosmologie Dieu-Nature, Raison-Économie Adam et César La maison américaine L’espace et la mort Marquer l’intériorité sauvage Wild Man of Oroville Round the Corn, Sally Nickel and Dimed The Swan Notes de bas de page

    Texte intégral

    1L’appropriation coloniale d’un territoire n’est ni l’affaire d’une bataille, ni l’affaire d’un édit, ni celle d’une prière publique. C’est le résultat d’un patient travail de découpage dans l’espace et dans la durée. La fondation d’un nouvel État est toujours, au degré zéro, une pratique de colonisation. C’est une performance sémiotique réalisant une étendue dans la durée – une conjonction de l’ordre et de la localisation. Partout, en tout, il s’agit de tracer la frontière, de marquer du signe du dehors une intériorité qui devient, par là, sauvage.

    2La « fondation » des États-Unis d’Amérique, ce processus par lequel un peuple s’est inventé, par parthénogenèse, dans le langage du jeune et audacieux matériau symbolique de la modernité européenne, fournit l’archétype de la création d’un État colonial. Cette fondation est une expression de l’extrême de la courbe spatiale occidentale, parce que cette naissance correspond à la spatialisation dans l’infini de la pensée européenne, ce moment où le dehors de l’Europe commence à se retourner contre l’Europe, et au nom de l’Europe. Ce moment où le dehors de l’Europe se fait Europe, en tant que plus que l’Europe, et sous un nouveau nom. Spatialité pliée de la jeune pensée états-unienne donc, et pensée américaine de l’espace, lourde de sa teneur fantasmatique et matérielle, lourde du poids de sa réalité dans l’ordre des mots et des choses souveraines, lourde de sa capture émancipatrice de la structure de colonisation. Au cœur de cette naissance, une « pensée fondatrice » est en jeu, phénomène symbolique dont la possibilité intime relève d’une spatialité : cette pensée est de manière mimétique, à son origine, une « prise de terre ». Et les motifs de la fondation forment dans la pensée, dans le sens commun, dans le discours une constellation qui perdure et se déploie, qui colonise la vie symbolique. La pensée fondatrice est une fonction mimétique, performative, participant de plain-pied à l’événement itératif de la fondation territoriale.

    3Ce qu’on appelle fondation est dans cette perspective le masque placé sur une spatialité exacerbée, initiale, violente, celle d’une « prise de terre » au carré : prendre à la Grande-Bretagne la terre que la Grande-Bretagne a prise aux peuples premiers. Le geste archaïque de la pensée fondatrice est dès lors dans ce contexte de donner une formule, une matrice et une durée à la violence fondatrice. Cette violence fondatrice, qu’on peut appeler avec Carl Schmitt état d’exception, se constitue en cette pensée comme la condition nécessaire de la réalisation d’un « nouveau monde » qui se confond avec la société dans sa concrétude spatiotemporelle. La pensée fondatrice s’écrit ainsi, jour après jour après jour, telle l’archive d’une occupation indéfinie. La puissance de spatialisation de cette pensée se confond sur le plan pragmatique avec sa fonction de marquage de l’intériorité sauvage. Elle opère un processus de transmutation continue de la violence fondatrice en exclusion nécessaire – et plus spécifiquement l’exclusion de cette possibilité d’un non-lieu de la violence fondatrice (la possibilité que la violence ne soit pas nécessaire à l’existence historique de cette société concrète), et par conséquent d’une ontologie frauduleuse de l’État. Cacher pour montrer serait le jeu d’écart propre à la pensée coloniale, son chiffre.

    4Ce processus d’exclusion ne s’arrête pas, comme on aurait tendance à le croire, avec la saturation politique extensive de l’espace-terre, que l’on désigne ce phénomène au moyen de l’imaginaire de la frontière (Turner), par la critique de la conquête culturelle de l’Occident (Barber) ou par la célébration de l’extension mondiale du modèle de l’économie de marché et de la démocratie libérale (Fukuyama). La puissance de spatialisation et de déterritorialisation de la pensée américaine est aussi intensive. Le motif de clôture du geste fondateur se prolonge, se déploie, s’enracine et trace des lignes d’extériorisation jusque dans les corps humains, espace-corps ou corps-territoire, matière neutre vampirisée, extension continentale et condition de la continuation du projet d’expansion démocratique. La fomentation d’une extériorité ne trouve pas de limite, ni dans la destruction des peuples premiers, ni dans la fermeture de la frontière, ni dans l’accumulation de puissance. C’est par cela qu’il est possible de qualifier la colonisation européenne de l’Amérique, et par extension toute pensée de la « fondation », et c’est aussi par là qu’on peut en chercher la fissure.

    De la cosmologie

    5D’un point de vue strictement délimité par la question qui nous occupe, nous partons de l’idée que les nécessités de reproduction d’une unité culturelle telle que les États-Unis d’Amérique (relation contingente entre certains symboles, une certaine multitude et un certain territoire) sont également les nécessités de reproduction des manifestations symboliques particulières (art, philosophie, politique) que cet espace culturel génère. Le rapport pertinent entre la culture comme forme unitaire générale et ses manifestations symboliques particulières, envisagé à ce degré d’appréhension, n’est dès lors ni d’abord économique, sociologique ou psychologique. Il est structural. Les conditions de possibilité d’expression symbolique en matière de pensée politique constituent un ordre du discours qui exprime par sa constitution toutes les potentialités d’expression de l’unité culturelle. Cet ordre du discours se dévoile a posteriori dans toutes les expressions symboliques de type politique qu’il permet, sous la forme d’une redondance isomorphique, dans chaque itération, de la structure primordiale de possibilités. En ce sens, la fondation s’avère l’écho de toute itération culturelle de type politique, et c’est par là qu’il est possible de caractériser quelque chose comme une pensée proprement américaine. C’est par là aussi qu’il est possible de tenter de cartographier le terrain sur lequel sont liés les grandes constructions mythologiques et le quotidien structurel de l’habitation.

    6La culture (dans son unité générale et dans ses manifestations particulières de type politique) dont il est question dans une telle figure structurale consiste en une multitude de moments de jonction entre le plan matériel et le plan symbolique dans un espace politique donné. C’est une interface dont les moments sont les actions humaines en tant que mise en relation symbolique entre les humains et entre les humains et la nature. Chaque moment peut être compris comme rituel politique, défini ici avec Marc Augé comme « la mise en œuvre d’un dispositif à finalité symbolique qui construit les identités relatives à travers des altérités médiatrices » (1994 : 89). On peut appeler cosmologie les donnés fondamentaux qui s’expriment dans la création de cette interface.

    7Les groupes humains sont à la fois producteurs et produits de cette interface symbolique, qui est une performance et qui assure une représentation cohérente du rapport entre l’esprit et la nature. Cassirer écrit, soulignant la nature collective de ce rapport, que « le mythe est l’objectivation de l’expérience sociale de l’humanité » (1993 : 72). La cosmologie est l’expression mythologique d’une communauté. Dans la grammaire de la grande politique, il n’y a pas, ici contre Cassirer, de distinction constitutive entre la philosophie et la mythologie. Tout discours de représentation du social est lié à ce plan cosmique d’appréhension1.

    8Qu’est-ce à dire ? Le temps, dit Aristote, est quelque chose du mouvement. La théorie de la relativité dit encore que l’espace est la courbure du temps. C’est en ce sens que l’organisation humaine de l’espace et du temps, c’est-à-dire le travail de constitution de la civilisation coconstituée d’une cosmologie (dans lequel est perçu le mouvement, témoin du temps), est relative à la fois à la nécessité matérielle elle-même (mouvement et temps de la nature), mais aussi à la liberté symbolique de la parole (mouvement et temps de la culture) en tant qu’événement historique législateur. En matière d’architecture symbolique, l’espace est la courbure de la parole, en tant que la parole est action et donc événement. La parole est répétition ou perversion de la structure constitutive de la réalité matérielle (incluant les rapports de pouvoir).

    9Marquée par les grands axes de signification posés au moment décisif de la fondation (qui est le fait de la prise de terre), la cosmologie est par la suite (ré) générée par le travail qui agit au sein cette économie symbolique autonome. L’élément social constitue la fibre des volontés agissant dans l’ensemble des itérations symboliques enchevêtrées, multiples, contradictoires, inégales, qui assurent la reproduction de la structure cosmologique (l’organisation dynamique du travail des acteurs exécutifs, des législateurs, des scientifiques ou des écrivains, et de tous les reproducteurs symboliques pertinents). L’élément social est déterminé cosmologiquement, sauf au moment originel de la fondation où de tels éléments sont coextensifs. Cela signifie que la structure originelle non seulement permet le discours et se reproduit de manière isomorphique dans le discours, mais surtout le limite et en détermine les zones de parole, les zones de créativité. Elle détermine, en fait, les règles de reproduction des frontières. C’est par cela aussi que la cosmologie produit un reste, un inaudible, qu’elle exproprie encore et sans cesse : indigènes, esclaves, Noirs, femmes, pauvres, queers, immigrants, terroristes.

    10L’idée d’une structure primordiale telle que celle détaillée ici facilite la visualisation de la constitution du sens dans le langage politique. Elle permet de « faire comme si », d’envisager une articulation perverse entre la souffrance quotidienne et le cosmos fondateur, d’y explorer l’hypothèse d’une mise en reste structurale propre à l’État colonial, et de chercher le témoignage de ce reste – ce qui persiste à habiter en dépit de la production coloniale d’(in) habitabilité. Cette vision permet également de mettre en scène le malaise d’être d’Amérique, la déchirure cosmologique n’étant jamais que la déchirure du sujet qui s’y opère.

    Dieu-Nature, Raison-Économie

    11« En travaillant la terre désertique, ils répétaient en fait l’acte des dieux, qui organisaient le chaos en lui donnant formes et normes » (Eliade 1989 [1949] : 22). Le premier des deux axes à la rencontre desquels s’articule la structure (ou la suture) cosmologique de la République états-unienne se déploie entre Dieu et la Raison. C’est le structurant à la fois transcendantal et temporel qui rend possible la justification de l’ordre politique. Intimement liée à la notion de vérité, d’abord en tant que révélation divine, ensuite en tant qu’expression d’un ordre logique autonome, la Raison s’est posée dans le discours sur le politique comme un ensemble de critères d’évidence de l’action politique. « Logic is logic, that’s all I have to say », comme l’énonçait Oliver Wendell Holmes, figure célèbre de l’American Renaissance.

    12Les critères justificatifs de la violence fondatrice qui sont fondés en Raison appellent à la rationalité de l’organisation (raison instrumentale) comme à la rationalité des normes présidant à la création de l’organisation (raison substantive). En dernière instance, la Raison est le discours de mise en forme cohérente de la réalité politique républicaine. L’universalité de la Raison est issue, dans une perspective immanentiste, de la reconnaissance qui lui est accordée en tant que plus petit dénominateur commun d’un possible consentement à l’autorité. Son universalité tient donc au fait que les principes de la Raison peuvent être reconnus par tous en tant qu’ils offrent les moyens de la meilleure configuration possible du rapport politique entre l’individu et la collectivité. C’est une manière de définir la démocratie.

    13Dans le mouvement herméneutique référant à cet axe de signification, la guerre de Sécession apparaît comme un moment charnière du remplacement, au demeurant graduel, de la justification religieuse de l’existence de la République par la justification rationnelle. En tant qu’elle est rituel sacrificiel, la guerre fratricide consacre la valeur politique de la Raison pour laquelle Dieu devient un synonyme. Par son caractère dramatique et par sa dimension missionnaire, la guerre de Sécession impose aux esprits la nécessité de l’Union comme espace de liberté individuelle. L’intérêt combiné des constituantes de la société politique aux États-Unis, d’une part l’élite parlante des politiciens de Washington, hommes d’affaires du Nord, antiesclavagistes, et d’autre part la masse des esclaves en quête d’émancipation, fournit à ce moment charnière sa validité à cet axe de signification, qui est celui de la modernité. Liberté divine, suprême Raison d’État.

    14Le deuxième axe de signification de la cosmologie américaine se déploie entre Nature et Économie. C’est le structurant immanent de la justification de l’ordre politique. Comme l’écrit Élise Marienstras, « les Américains tiennent leur autonomie de leur relation au territoire » (1992 [1976] : 48). Cet axe met en scène l’appropriation territoriale, policière et économique de la République. La Nature, dans la pensée politique américaine, exprime la réalité des rapports de force sur un territoire donné, la potentialité permanente de violence interindividuelle, la nature humaine imparfaite et perfectible et plus particulièrement la conquête, la maîtrise et l’exploitation du territoire et de ses ressources, incluant les ressources humaines.

    15Ralph Waldo Emerson écrit ainsi dans Nature, illustrant l’articulation spécifique de l’espace et du projet politique de la nation américaine au xixe siècle :

    What you are, that only can we see. All that Adam had, all that Caesar could, you have and can do. Adam called his house, heaven and earth ; Caesar called his house, Rome ; you perhaps call yours, a cobbler’s trade, a hundred acres of ploughed land ; or a scholar’s garret. Yet line for line and point for point, your dominion is as great as theirs, though without fine names. Build, therefore, your own world. As fast as you conform your life to the pure idea in your mind, that will unfold its great proportions. (Emerson 1981 [1836] : 1299)

    Au cœur de la pensée émergeant d’un cosmos dont la naissance et l’activité s’ordonnent autour du principe de Raison et délestant de manière rampante (et sans jamais l’éliminer) l’idée de Dieu on perçoit le problème de la possession et de l’exploitation d’un territoire déjà habité, et qui a la taille d’un continent. L’espace américain, la justification de son occupation, de l’éradication des populations autochtones, de la traite d’esclaves noirs et de la prolétarisation des fermiers exigent d’inventer, de nourrir, de servir cette idée de la nécessité de dompter, d’aménager, de cultiver et d’exploiter. L’existence de cet espace, hyperbole de la Nature, est à la source de l’argument national des pionniers, ceux qui ont occupé cet espace à la suite des compagnies anglaises et européennes de colonisation qui l’ont arpenté, et au détriment des peuples autochtones (et du vivant indigène de manière plus large) qui l’habitaient de manière concrète.

    16La logique de l’occupation de l’espace continental, qui met en rapport le peuple cosmocrate et la nature continentale, est politique : l’occupation de l’espace Économie (Nature) justifie et rend possible l’ordre politique colonial qui s’y développe sous l’égide de la Raison (Dieu). L’Économie réfère également à la violence des rapports politiques, et plus généralement à la violence qu’engendre et qu’exige en conséquence toute action : établissement des frontières, défense et expansion du territoire, défense de l’intégrité de l’Union, défense du processus d’extension des principes de la Raison et de ses corollaires : égalité, démocratie, libéralisme économique, et America First. La conquête de l’Ouest (Nature, réalité matérielle de la communauté) est comme on le sait comprise comme l’expansion de la démocratie (Raison, réalité symbolique de la communauté).

    Adam et César

    17La spatialité est un cadeau divin : figure d’Adam qui hérite du royaume terrestre ; et elle se conquiert pourtant dans la violence : figure de César dont la volonté fait empire. Cette fantasmatique de la natura dolorosa est le seul horizon possible de l’histoire politique d’un groupe humain qui ordonne ex nihilo les règles de la sphère autonome des rapports de pouvoir, qui clôt politiquement et économiquement l’espace continental et qui force ce faisant un événement qualifié d’« historique », qu’il nommera lui-même la naissance des États-Unis d’Amérique.

    18Adam. Le temps mythique de l’Amérique états-unienne, tel celui des Hébreux traversant la mer Rouge, créé par la séparation spatiale avec l’Ancien Monde (le Moby Dick de Melville), est souvent évoqué, entre autres dans les représentations utopiques de la genèse américaine chez le « poète de la Raison » et le « poète de la Révolution » Philip Freneau (1752-1832). La figure du pionnier qui, tel Adam, se voit commencer un monde nouveau dans le paradis terrestre est commune dans la littérature révolutionnaire. C’est ce qu’Élise Marienstras appelle l’« Amérique pastorale » – pensons au Minnesota de Little House on the Prairie ou, en version dystopique, à la traversée vers l’ouest dans Meek’s Cutoff de Kelly Reichardt.

    19César. L’aigle impérial, criant mort aux traîtres dans la propagande unioniste, peut tout aussi bien symboliser cette figure. Ce qui est désigné par la figure de César, qui revient régulièrement sous la plume de Ralph Waldo Emerson, relève de l’autoreprésentation des Fondateurs comme conquérants et organisateurs du nouvel espace vital, au-delà et à côté de la lutte ponctuelle contre la métropole (qui appellerait plutôt la figure de Brutus). Ce qui n’existait pas désormais existe, à savoir la possession légitime d’un continent par un peuple souverain, et cet énoncé occulte dans la conscience communicationnelle américaine la mémoire du fait que cela existe au détriment de ses occupants précédents, et plus particulièrement la mémoire de ceux dont le corps a été marqué du signe de l’extériorité. Si la conquête est légitime, c’est parce que les témoins de la violence se trouvent du côté de ce qui est toujours à conquérir, à clôturer.

    20La Raison arrive au moment de fondation, à la fois comme justification de la violence et comme promesse de la cristallisation pacifique et avantageuse d’un nouvel État politique. La mise en discours de l’articulation entre la violence fondatrice (Nature-Économie) et les principes politiques justifiant cet ordre (Dieu-Raison) est la tâche symbolique accomplie par les Pères fondateurs, comme l’explique Élise Marienstras, indiquant que la nation s’est créée simultanément avec les institutions politiques, en un même mouvement :

    Dans la société révolutionnaire américaine, le discours idéologique revêt des fonctions très singulières. Énoncé au moment même où se créent les institutions, et par les mêmes hommes qui les élaborent, il explique, justifie et guide l’action dans le domaine ethnique et culturel. Il est lui-même action puisqu’il donne à la nation les prémices de ce que sera sa doctrine en matière culturelle […] ils cherchent à faire du discours un principe actif grâce auquel la nation se conformera à leur idéal. […] le discours idéologique est d’autant plus volontariste qu’il s’éloigne de la réalité [diversité ethnique et culturelle] qu’il prétend refléter (1992 [1976] : 30-31).

    Ainsi, à la rencontre d’une fantasmatique de la Nature et du discours transcendant de la Raison, naît dans l’imaginaire des politiciens et chez les intellectuels un ordre légitime et sa pensée organique. Les États-Unis d’Amérique sont une création politique naturelle et rationnelle, inévitable et justifiée. Une nécessité naturelle, si l’on veut, parce qu’il faut bien vivre, et aussi une droite nécessité, inscrite dans un horizon moral que seule la recherche du statut de superpuissance pourra jamais satisfaire.

    La maison américaine

    21Aux origines des États-Unis d’Amérique, la pensée politique était coextensive de l’action politique, donnant naissance, en l’espace de quelques années seulement, à cette constellation imaginaire qui « fait maison ». Thomas Paine, dans Common Sense, utilise la métaphore du cosmos, expliquant que jamais un satellite (les États-Unis) n’a été plus grand que sa planète d’origine (la Grande-Bretagne), signifiant que les États-Unis en formation sont, de par les lois naturelles, de par l’espace qu’ils représentent, un cosmos en soi – un ordre politique autonome. Le pacte cosmologique est définitivement scellé au terme de la guerre de Sécession (1861-1865), où les sécessionnistes sont les traîtres, leurs soldats des rebelles, et les unionistes les patriotes. Une leçon est tirée de cet épisode par Abraham Lincoln, qui reprend la métaphore domestique : « A house divided against itself cannot stand ». Les oscillations du travail de définition de l’ordre politique dans la pensée états-unienne sont l’expression même de l’univers des possibles cosmologiques établis dans cette maison stellaire.

    22Si le travail symbolique de reconduction de la structure d’appropriation fondatrice s’est disséminé et complexifié, le tabou au fondement de la pensée politique états-unienne, celui de la violence fondatrice, est toujours le nœud à partir duquel se déploie cette pensée : la performance que constitue, d’une part, l’établissement de la cosmologie à partir de la rencontre entre Nature et Raison et la symétrie de cette structure discursive avec la performance que constitue, d’autre part, l’établissement de la nation américaine sur le continent nouvellement découvert, se renvoient mutuellement l’une à l’autre en occultant la nécessité de la violence originelle – en occultant que ce qui existe a dû être établi comme un « coup de force », pour reprendre l’expression de Jacques Derrida. Le discours est un voile qui recouvre un réel insupportable, et qui pourtant en reproduit les contours.

    23La Nature, au sens de ce qui est approprié par la violence politique constitutive, n’est en effet, et de manière remarquable, pas remise en question dans la pensée politique états-unienne, qui se révèle à ce stade comme une pensée européenne qui s’est spatialisée dans l’infini – ce que les penseurs de Weimar ont identifié comme la forme géographique du nihilisme. La Nature, dans cette pensée, n’est pas même radicalisée – elle est l’inflexion même du discours sur la Raison, qui permet une cartographie de cette Nature et l’établissement conséquent de principes d’aménagement économiques et politiques de celle-ci. Les libéraux anglais (Thomas Hobbes, John Locke) n’ont jamais procédé autrement, eux qui déterminaient sur la base de fondements mécanistes ou déistes une forme de la nature humaine et prescrivaient un ordre économique et politique conséquent. Si un certain nombre de discussions sur la nature sociale de l’être humain et sur sa capacité de coopérer occupent une bonne partie de la pensée politique anglo-américaine (débats entre utilitaristes, communautariens, libertariens et libéraux), ce n’est qu’en fonction des conséquences de cette position sur le type de rationalité à reconnaître comme universellement valide, et en relation avec l’accommodation des rapports d’intérêts conflictuels (ordination de la Nature), et non dans l’optique de complexifier et de déconstruire le fait qu’une nature est appropriée de manière fantasmatique. Cette Nature est pure projection – sa générosité est occultée pour pouvoir fonder l’ordre politique.

    24Ce qui est remis en question dans ce travail de redéfinition de l’ordre politique qu’est la pensée politique états-unienne, ce n’est donc pas tellement la conception de la Nature. L’idée de l’occupation de l’espace et celle du conflit permanent des intérêts entre les individus et entre les individus et la collectivité sont des donnés de base de cette pensée. La remise en question se limite à la discussion sur la définition de la Raison – dans la mesure où le discours sur la Raison est le cœur de l’articulation des possibles politiques définis par la distinction entre action légitime et action illégitime. La Raison et sa définition permettent le travail de normativité (normalisation ou aménagement de la Nature) reconnu comme étant le propre de l’activité de pensée proprement américaine. Il n’est pas possible – dans un ordre cosmologique stabilisé – de mettre au jour ce présupposé aporétique qu’il faut croître aux dépens des autres en s’appropriant la Nature, dans la mesure où ce travail expose les limites de l’ordre justificatif et rend illégitime le discours de l’ordre par ses propres prémisses. Il s’agit bien de projeter notre propre mort sur l’espace-vie des autres.

    L’espace et la mort

    25Gertrude Stein relate avec une force particulière cette expérience existentielle constitutive pour la société américaine du rapport entre la Raison comme mise en ordre et la Nature en tant qu’espace à occuper dans The Geographical History of America or the Relation of Human Nature to Human Mind :

    Human nature does not know that if every one did not die there would be no room for those who live now.
    Human nature cannot know this.
    Now the relation of human nature to the human mind is this.
    Human nature cannot know this.
    But the human mind can. It can know this.
    In the United States there is more space where nobody is than where anybody is.
    This is what makes America what it is.
    Does it make human nature in America what it is ? If not it does make the human mind in America what it is.
    But there being so much space in America where nobody is has nothing to do with this that if nobody had ever died that is if everybody had not died there would be no room here for anybody who is alive now.
    This is the way human nature can sleep, it can sleep by not knowing this. The human mind can sleep by knowing this. Until it knows this the human mind cannot sleep, and sleep well human nature and the human mind can sleep.
    After all would do we like to live to have lived, then if we do then everybody else has had to die and we have to cry because we too one day we too will have to die otherwise the others who will like to live could not come by.
    This is what makes religion and propaganda and politics this and with this the human mind and human nature
    (1995 [1936] : 45-6).

    Plusieurs résonances se trouvent dans cet extrait. La vie nouvelle est possible si la vie passée s’efface (passé européen, « Amérique précoloniale ») : il faut s’approprier l’espace pour exister ; il faut que l’on meure d’une part pour que l’on vive d’autre part. Il faut faire de la place. Paradoxalement, remarque Gertrude Stein, en Amérique, il y a suffisamment d’espace pour que cette règle ne s’applique pas, c’est-à-dire qu’il n’est pas nécessaire de s’approprier l’espace pour exister puisqu’il y a assez d’espace pour chacun. De manière analogue, Karl Marx, citant Edward Gibbon Wakefield, fait remarquer que l’accumulation primitive de capital (et la prolétarisation forcée des paysans) est impossible dans les colonies sans passer par une politique d’augmentation artificielle du prix de la terre… puisqu’il y a trop d’espace disponible.

    26Mais ces deux choses (espace disponible et nécessité existentielle) n’ont en pratique aucun rapport l’une avec l’autre, et c’est par cela, écrit Stein, à cause de l’ignorance de la coexistence de ces deux réalités, que la nature humaine peut dormir (ne sachant pas qu’il n’est pas nécessaire, vu l’espace disponible, de croître au détriment des autres), que l’esprit humain peut dormir (sachant qu’il faut croître au détriment des autres et que cela n’a aucun rapport avec la disponibilité de l’espace), que la civilisation nouvelle peut s’ériger.

    Le contenu de cette organicité [de la nation américaine] procède d’un choix limitatif qui, par la fiction de la description de ce qui est [ignorance du rapport concret entre espace et existence], décide de ce que sera la nation dans l’avenir [sommeil de l’esprit] et de ce qu’elle exclura en son sein [au nom même de la nouvelle vie américaine] (Marienstras 1992 [1976] : 34).

    La pensée politique états-unienne, depuis la fondation, fournit un discours dont le centre problématique – le sommeil de la nature humaine – se trouve au point de rencontre de la Raison et de l’Économie comme de l’existence et de l’espace. La nécessité de Dieu puis de la Raison s’explique en effet en ce qu’ils pacifient la Nature appropriée, après avoir justifié, dans le discours fondateur, l’appropriation même de cette Nature au nom de la vie de la République, sans égard à la générosité de cette Nature en matière d’espace et de ressources, dans la disjonction mythologique de l’espace et de l’existence. La nécessité de la mort, de l’appropriation, de la réduction spatiale et morale des premiers habitants du continent, l’esclavage, la guerre de Sécession, en d’autres mots le sacrifice dans le sang sont subsumés par l’axe Dieu-Raison. L’appropriation de l’espace est une question nomothétique : puisque nous voulons vivre, il faut bien (accepter de voir les autres) mourir. « As a nation of freemen, déclare Lincoln en 1837, we will live forever or die by suicide. »

    27Dans ces conditions, la culture américaine participe d’un travail de redéfinition constante de la nébuleuse justificatrice de l’ordre politique à la rencontre des deux axes de signification de cette pensée qui repose sans cesse la frontière pour marquer un dehors, ici une intériorité sauvage, qui doit être approprié.

    Toutes ces régions sauvages, incultes, etc. sont assimilées au Chaos ; elles participent encore de la modalité indifférenciée, informe, d’avant la Création. C’est pourquoi, lorsqu’on prend possession d’un tel territoire, c’est-à-dire quand on commence à l’exploiter, on accomplit des rites qui répètent symboliquement l’acte de Création ; la zone inculte est d’abord « cosmisée », ensuite habitée (Eliade 1989 [1949] : 21).

    Si le reste n’est pas signifié, marqué au fer de la sauvagerie, s’il parle depuis le dehors, il risque fort de réveiller cette nature humaine qui dort, qui dort de ne pas savoir qu’il n’est pas besoin de tuer pour vivre en Amérique. La mission civilisatrice demande sans cesse, de manière gargantuesque, d’ériger puis d’entretenir cet ordre discursif qui rend légitime la disjonction entre l’infinité vivante de l’espace continental et la nécessité de croître aux dépens des autres. Il s’agit, dans la prose de Stein, d’assurer le sommeil de la nature humaine. Ce sommeil me semble intimement lié à cette nécessité de l’oubli de l’histoire – oubli du Indian Country, oubli de l’Europe, oubli de l’Afrique, pour rendre possible la création de la société que l’on retrouve dans la jeune littérature états-unienne. Sous la plume d’un homme issu des plaines d’Abraham dans la cité fortifiée de Québec : « […] the American is a new man, who acts upon new principles ; he must therefore entertain new ideas, and form new opinions » (Crèvecœur 1981 [1770-1775] : 225). Et encore, chez Thomas Paine : « […] we have it in our power to begin the world over again » (1982 [1776] : 120). La disjonction entre espace et existence est la fonction typique de la culture coloniale et est nécessaire à toute incarcération étatique des peuples et des territoires.

    Marquer l’intériorité sauvage

    28Cette rencontre de deux axes de signification, Nature-Économie et Dieu-Raison, forme une cosmologie qui rend possible la création symbolique et matérielle d’un ordre politique donné. Cet ordre est celui de la maison américaine, pour utiliser l’expression d’Emerson et de Lincoln, qui rappelle formellement, outre la connotation astrologique, l’idée du langage comme forme de vie que l’on trouve chez Wittgenstein ou du langage comme matière de l’habitation chez Heidegger. Cette rencontre et l’ignorance de son fondement sont ce qui rend possibles, comme l’écrit Stein, la religion, la propagande, la politique, la nature humaine et l’esprit humain. Le concept de Nature désigne la représentation fantasmatique du monde comme réalité incontournable (la réalité matérielle des forces en jeu dans le cosmos ainsi défini et telle qu’elle s’exprime dans le temps), et la Raison est l’ensemble des prescriptions rituelles de l’activité humaine au sein de cette réalité incontournable (la canalisation adéquate des forces du jeu). L’axe Dieu-Raison force l’espace, son organisation, son aménagement, son appropriation ; l’axe Nature-Économie se déploie dans le temps, en tant qu’effet créateur du travail sur l’espace.

    29Cette articulation cosmologique se trouve au cœur même de toute performance discursive qui relève de la justification de l’ordre politique, et toute remise en question de l’ordre politique doit nécessairement aussi se poser à partir du centre de cet axe. Faire autrement n’est possible qu’en prenant le risque d’être inintelligible : l’univers symbolique reconnu a une autorité mythique, fondée dans la Nature (fondation de la république et contrôle de la violence immanente) et dans la Raison (mise en scène salvatrice de la Nature). Le donné conceptuel absent est la volonté (acte comme violence ordonnatrice), en tant que cette maison est mythe et le mythe est par définition cette chose dont on a oublié l’origine humaine. La pensée fondatrice a trouvé les ressources de cette violence dans la fosse abyssale de l’anticipation de sa propre mort. Georges Sioui (2009 : 46-47), écrivain et historien huron-wendat, écrit :

    La maladie s’est mise à gagner sur la santé. L’Europe, au moment d’arriver accidentellement en Amérique, n’était qu’un grand foyer d’épidémies, tellement la Ligne avait intégralement remplacé le Cercle. On pourrait même dire que l’Europe, chroniquement et mortellement malade, a frénétiquement cherché un remède et son salut à la fin du xve siècle. Ainsi, le seul sens acceptable d’une célébration de l’arrivée des Européens ici en 1492 serait le salut physique d’une Europe condamnée à mort, puis son retour graduel à la santé physique, mentale et spirituelle, dans l’air sain et salutaire de la Grande Île amérindienne. Cette guérison, toujours très incomplète, est une tâche à laquelle les Amérindiens continuent de vouloir contribuer. Voilà ce à quoi nous réfléchissons, nous dont le cœur bat au rythme de celui de cette Amérique, terre de vie pour tous, pendant que d’autres cœurs célèbrent encore un vieux monde que l’on a fui parce qu’il ne promettait que la mort.

    La découverte de l’Amérique, c’est l’annonce d’un cosmos qui s’érige en s’enracinant dans le gouffre étonnant de la peur de la mort. L’oubli quantitatif de l’espace, comme marquage d’une sauvagerie à dompter, est peut-être, suggère Sioui, la projection fantasmatique d’une Europe pauvre et malade, affamée et sans terre. L’effort de civilisation subséquent, qui sacrifie la sauvagerie (qui tue) en y projetant de la sauvagerie (qui a peur de mourir), ne s’est jamais arrêté et s’amène désormais tout juste aux rivages de la conscience.

    30Une saisie de soi de l’Amérique se dégage de l’horizon, et cela parce que la mise en scène rationnelle de l’espace continental magique est croissance infinie – la raison politique dévore l’espace, puisqu’elle s’y fonde. Au seuil de la mise au jour du secret de l’exiguïté, on demande d’où proviennent ces morsures structurales sur tous ces corps dont les marques racontent qu’ils ont fait l’objet d’un sacrifice qui s’est avéré un luxe – puisqu’il y a assez d’espace pour tout le monde. « What is it about us that you don’t like ? », demande l’écrivain cherokee Thomas King à l’Amérique coloniale.

    31La mort anticipée des inventeurs du Nouveau Monde est inscrite dans la chair des sacrifiés – la pensée américaine s’inscrit de manière privilégiée dans cet espace – et doit rationaliser la violence pour être rationnelle. Il n’y a plus de sauvagerie continentale à dompter à l’intérieur des frontières de la République, mais il reste encore une multitude de corps où pourront s’inscrire les frontières de la loi. Dans la quête cosmologique, quand le sol est épuisé, il faut repartir en guerre, conquérir de nouveaux espaces, pousser l’avancée isomorphique jusque dans les chairs : tuer les peuples premiers, éradiquer les pauvres, embellir les femmes avec des machines. Le nomos de l’Amérique est anthropophage – il est la projection dans l’espace de la mort anticipée des fondateurs européens. Comme le remarque Marc Augé, les peuples colonisés sont les premiers à faire l’expérience de la mondialisation, le plus souvent dans la douleur : accélération de l’histoire, resserrement de l’espace et individualisation des destins. C’est pour cela que leur témoignage, celui des laissés-pour-compte marqués du signe du dehors, est si précieux aujourd’hui. Nous proposons dans ce qui suit quelques lambeaux de cette parole improbable, testament de la chair sacrifiée à la fondation perpétuelle de l’Amérique.

    Wild Man of Oroville

    32À l’été 1911, près d’Oroville, en Californie, des bouchers ont trouvé un « Indien » derrière leur abattoir. Comme le raconte Thomas King, c’était une surprise, puisque les Indiens de cette partie du monde avaient été persécutés, chassés de leurs maisons, poursuivis et tués depuis de nombreuses années par les chasseurs d’or, les propriétaires terriens et les fanatiques enthousiastes de tout acabit. On les tenait pour exterminés. L’Indien que l’on a surnommé Sheriff était malade, affamé, et a été mis dans une cellule réservée pour les fous dans le poste de police local, avant d’être « sauvé » par le Musée d’anthropologie de l’Université de Californie à San Francisco et nommé Ishi (ce qui veut dire Homme en Yahi et qui n’était pas son vrai nom). On lui a donné un emploi d’assistant concierge, une chambre, un petit salaire. Il resta à l’université jusqu’à sa mort après avoir contracté la tuberculose cinq ans plus tard. Il n’était pas prisonnier : on lui a dit qu’il pouvait retourner chez lui quand il le voulait. Cela devait le faire rire et pleurer à la fois, comme l’écrit Thomas King :

    For there was no home. No family. Not anymore. Ishi hadn’t come out of the mountains because he had seen an advertisement in the employment section of a newspaper. « Help wanted. Museum curiosity. Apply in person ». He had come to that slaughterhouse to escape the killings and the loneliness, and would stay at the museum until his own death because he had nowhere else to go (2005 : 65).

    Round the Corn, Sally

    Five can’t ketch me and ten can’t hold me,
    Ho,.... round the corn, Sally !
    Round the corn, round the corn, round the corn, Sally !
    Ho, ho, ho, round the corn, Sally !
    Here’s your iggle-quarter and here’s your count-aquils.
    Ho,.... round the corn, Sally !
    Round the corn, round the corn, round the corn, Sally !
    Ho, ho, ho, round the corn, Sally !
    I can bank, ‘ ginny bank, ‘ ginny bank the weaver.
    Ho,.... round the corn, Sally !
    Round the corn, round the corn, round the corn, Sally !
    Ho, ho, ho, round the corn, Sally !
    I’m Going Home
    I sought my Lord in de wilderness, in de wilderness, in de wilderness ;
    I sought my Lord in de wilderness,
    For I’m a-going home.
    For I’m going home,
    For I’m going home ;
    I’m just getting ready,
    For I’m going home.
    I found free grace in de wilderness, in de wilderness, in de wilderness ;
    I sought my Lord in de wilderness,
    For I’m a-going home.
    For I’m going home,
    For I’m going home ;
    I’m just getting ready,
    For I’m going home.
    My father preaches in de wilderness, in de wilderness, in de wilder ness ;
    I sought my Lord in de wilderness, For I’m a-going home.
    For I’m going home,
    For I’m going home ;
    I’m just getting ready,
    For I’m going home
    (chansons tirées de Allen et al. (2007 [1867]).

    Les spirituals, parmi les chansons d’esclaves, sont réputés être des codes pour discuter devant les maîtres sans être entendu. L’évasion était au cœur de ces thèmes codés dans les chansons religieuses.

    Nickel and Dimed

    33La journaliste Barbara Ehrenreich s’est soumise, entre 1998 et 2000, à une observation participante qui dura près d’une année, pendant laquelle elle prit le rôle d’une femme d’âge mûr sans famille et sans éducation devant subvenir à ses besoins dans différents États américains (Maine, Floride, Minnesota). Elle servit des repas dans des restaurants, dans des foyers de personnes âgées, vivant dans des motels pour travailleurs pauvres et dans des parcs de maisons mobiles, elle nettoya des maisons luxueuses pour le compte d’une compagnie de femmes de ménage, elle travailla dans le secteur de la vente au détail pour Walmart. Ce qui frappe dans son récit (Nickel and Dimed) n’est pas tellement que, même avec deux emplois, il n’est pas vraiment possible de se nourrir, de se vêtir correctement et d’avoir un logement décent. Ce qui impressionne, c’est la petite torture quotidienne, la compression du temps et les blessures que cette compression inflige.

    Then, in my second week [de travail chez Walmart], two things change. My shift changes from 10 :00-6 :00 to 2 :00-11 :00, the so-called closing shift, although the store remains open 24/7. No one tells me this ; I find out by studying the schedules that are posted, under glass, on the wall outside the break room. Now I have nine hours instead of eight, and although one of them is an unpaid dinner hour, I have a net half an hour a day more on my feet. My two fifteen-minute breaks, which seemed almost superfluous on the 10 :00-6 :00 shift, now become a matter of urgent calculation. Do I take both before dinner, which is about 7 :30, leaving an unbroken two-and-a-half-hour stretch when I’m weariest, between 8 :30 and 11 :00 ? Or do I try to go two and a half hours without a break in the afternoon, followed by a nearly three-hour marathon before I can get away for dinner ? Then there’s the question of how to make the best use of a fifteen-minute break when you have three or more urgent, simultaneous needs – to pee, to drink something, to get outside the neon and into the natural light, and most of all, to sit down. I save about a minute by engaging in a little time theft and stopping at the rest room before I punch out for the break (and, yes, we have to punch out even for breaks, so there’s no padding them with a few stolen minutes). From the time clock it’s a seventy-five second walk to the store exit ; if I stop at the Radio Grill, I could end up wasting a full four minutes waiting in line, not to mention the fifty-nine cents for a small-sized iced tea. So if I treat myself to an outing in the tiny fenced-off area beside the store, the only place where employees are allowed to smoke, I get about nine minutes off my feet (Ehrenreich 2002 : 163-164).

    Le temps de l’autre est territoire marqué du dehors. Certains doivent mourir pour que d’autres puissent vivre.

    The Swan2

    34Une femme s’avance sur un plateau de télévision transformé en salle de bal : rideaux de velours rouge, atmosphère nocturne, éclairage élégant. Une hôtesse l’accueille sous le regard des « experts » (chirurgiens, dentistes, psychologues, diététistes, entraîneurs) en tenues de soirée, alignés et attentifs. Ils ont les yeux tournés vers cette femme qui est leur objet, leur création : elle a passé trois mois entre leurs mains, dans la salle d’opération, dans le bureau de la psychothérapeute et au gym, isolée de sa famille et devant une caméra insistante, télé de cette réalité. Ce sont eux qui sont allés chercher le vilain petit canard, chez elle, dans une modeste demeure située dans une ville anonyme, et qui en ont fait un cygne. Quand la fille laide marche sur le plateau, elle se prépare à se voir pour la première fois à nouveau dans le miroir camouflé derrière les rideaux de velours rouges qui tomberont lorsqu’elle prononcera les mots magiques : « I’m ready. » Alors, en même temps que le mensonge de sa vie misérable s’écroule, elle voit son reflet dans le miroir. Elle est une nouvelle personne, une femme belle, svelte, parée de vêtements coûteux, aux airs de star hollywoodienne. Elle pleure de joie, sa famille la rejoint, émue. Les téléspectateurs jouissent, troublés. Ils ont vu une femme offerte à une machine – une machine elle-même objet de désir.

    ***

    35« The King is the Law », écrivait Paine. En écho, Sioui le Wendat murmure : « […] nous sommes toujours riches, ils sont toujours pauvres. » Quand les murmures se répandent en des fleuves, quand se découvre l’ampleur de ce dont il faut témoigner, quand se conçoit le mouvement de cette frontière qui exproprie la terre, le langage, le temps, le corps – comme s’il n’y avait pas assez d’espace pour tout le monde –, l’articulation nomologique travaille, grince, et parfois se durcit. Et à force de limer ce mur, l’(in) questionné que constitue la Nature éclate en morceau et l’ordre cosmologique est rompu : à ce moment, le roi est nu. Moment ironique, moment de féroce résistance des pensées riches des pauvres aux pensées pauvres des riches. Cette résistance n’est pas sans porter les paradoxes qui révèlent les conditions d’une graduelle reconnaissance de la cosmologie du Nouveau Monde comme objet de pensée.

    Copperhead no 1, Moyra Davey, reproduit avec la permission de l’artiste

    Notes de bas de page

    1Selon André Lalande, cosmos signifie « l’univers considéré comme un système bien ordonné » ; cosmologie signifie « étude des lois générales de l’univers et de sa constitution d’ensemble autant du point de vue expérimental, qu’au point de vue métaphysique » ; et encore, selon Kant, « l’ensemble des problèmes concernant l’origine et la nature du monde, considéré comme réalité. Ce sont ces problèmes qui engendrent les antinomies » ; et enfin cosmodicée est définie ainsi : « […] le monde a besoin d’être justifié logiquement par un accord entre ses phénomènes, leurs lois d’ordre naturel, et les lois de l’esprit, du désir et de la volonté, qui comptent aussi parmi ses phénomènes, à telles enseignes que l’anéantissement des derniers ferait évanouir les autres. » La cosmodicée est un « problème logique et moral » (Lalande 1996).

    2The Swan est une téléréalité américaine.

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    1Selon André Lalande, cosmos signifie « l’univers considéré comme un système bien ordonné » ; cosmologie signifie « étude des lois générales de l’univers et de sa constitution d’ensemble autant du point de vue expérimental, qu’au point de vue métaphysique » ; et encore, selon Kant, « l’ensemble des problèmes concernant l’origine et la nature du monde, considéré comme réalité. Ce sont ces problèmes qui engendrent les antinomies » ; et enfin cosmodicée est définie ainsi : « […] le monde a besoin d’être justifié logiquement par un accord entre ses phénomènes, leurs lois d’ordre naturel, et les lois de l’esprit, du désir et de la volonté, qui comptent aussi parmi ses phénomènes, à telles enseignes que l’anéantissement des derniers ferait évanouir les autres. » La cosmodicée est un « problème logique et moral » (Lalande 1996).

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    Giroux, D. (2019). 6. La fabrication des États-Unis d’Amérique. In La généalogie du déracinement. Montréal: Presses de l’Université de Montréal. https://doi.org/10.4000/14i5u
    Giroux, Dalie. « 6. La fabrication des États-Unis d’Amérique ». In La généalogie du déracinement. Montréal: Presses de l’Université de Montréal, 2019. doi:10.4000/14i5u.
    Giroux, Dalie. « 6. La fabrication des États-Unis d’Amérique ». La généalogie du déracinement, Presses de l’Université de Montréal, 2019, https://doi.org/10.4000/14i5u.

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