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    Plan détaillé Texte intégral Le terrestre chez Husserl Voler à la vitesse du son La radicalisation ontoépistémologique du vol supersonique Se mouvoir et être mû La primordialité du repos La vitesse zéro Sur notre situation Notes de bas de page

    La généalogie du déracinement

    Ce livre est recensé par

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    Table des matières

    4. Du repos à la vitesse zéro

    p. 83-101

    Texte intégral Le terrestre chez Husserl Voler à la vitesse du son La radicalisation ontoépistémologique du vol supersonique Se mouvoir et être mû La primordialité du repos La vitesse zéro Sur notre situation Notes de bas de page

    Texte intégral

    1Que voudrait dire « vivre dans le déracinement » ? Est-il possible de penser le déracinement comme condition, au-delà de la nostalgie et de la célébration, mais aussi au-delà des fonctions objectives de la pensée de l’espace ?

    2La pensée se déterritorialise bien après les corps, bien après les travailleurs mobilisés de l’accumulateur de puissance métropolitain. Elle a une lourdeur, un retard. Dans l’histoire de la déterritorialisation, la pensée est toujours nécessairement la dernière à se déterritorialiser. Et pourtant, la pensée a toujours appartenu à l’espace, à des espaces : elle est située. Elle se déploie donc toujours, sur le plan de sa structure archaïque, comme une forme nomotique, une pratique de spatialisation. Or, pour penser les mutations anthropologiques et philosophiques de l’espace, la pensée d’une époque doit pouvoir se radicaliser en son élément spatial, se retourner contre elle-même, et exprimer, sinon expurger le savoir spatial qu’elle contient – faire de son élément nomotique une nomologique. Pour cela, il faut déjà accepter de comprendre la pensée dans son élément imaginaire, comme porteuse d’une représentation largement inconsciente de l’espace, et comme le fait d’un vécu spatial, ou spatialisant, qui est irréductible.

    3Sur la piste des formes contemporaines du déracinement, nous nous penchons ici sur un récit que fait l’écrivain japonais Yukio Mishima de son expérience d’un vol supersonique, relu à la lumière de l’argumentation de Edmund Husserl dans les notes réunies en 1934 sous le titre La Terre ne se meut pas. On y trouvera l’esquisse d’un mouvement de déterritorialisation qui modifie, à l’ère contemporaine, notre concept même d’espace, notre expérience de l’espace étant profondément altérée par la technique.

    Le terrestre chez Husserl

    4De son propre aveu, Husserl cherche à produire dans cette série de notes atypiques « une doctrine phénoménologique de l’origine de la spatialité, de la corporéité de la nature au sens des sciences de la nature, et par suite pour une théorie transcendantale de la connaissance des sciences de la nature » (1989 [1934] : 11). Son entreprise vise ainsi à donner une définition non géométrique de l’espace (et donc à se dégager du langage objectif de la science), et à inscrire par cette définition le geste de connaissance scientifique dans l’horizon de l’humanisme1.

    5Dans les différents moments de cette enquête phénoménologique, Husserl touche essentiellement à la question de la légitimité de notre conception du monde et, par extension, du monde lui-même, ainsi qu’à la manière dont la légitimité doit toujours être relative à l’espace, à une épistémologie qui met en jeu l’espace et le langage, et à une ontologie de l’espace qui en découle. Cela en tant que la vérité découle de l’expérience que nous faisons du monde, de ses données fondamentales d’espace et de temps, en tant que chair dans le monde (ce qu’il appelle ego). Pour Husserl, c’est l’intuition unifiée du monde qui confirme la possibilité du monde, qui le légitime, qui ordonne la vérité que nous avons à propos de lui. C’est précisément cette question qui nous intéresse, s’il s’agit de chercher l’élément radical dans notre expérience de l’espace contemporain.

    6Contre les conceptions physiques de l’espace qui conçoivent la Terre comme un corps parmi les corps dans l’espace infini, le philosophe tente de démontrer que la Terre est phénoménologiquement au repos. Ce repos, qui est saisi dans l’expérience de l’ego comme chair, est le fondement et la légitimité de toute représentation possible de l’espace, y compris la représentation copernicienne. Cela parce que c’est seulement par le biais de l’idée primaire d’un repos de la Terre que l’intuition de l’espace est légitimée.

    7À partir de l’établissement de ce sol phénoménologique, Husserl va offrir les éléments d’une description de l’espace, c’est-à-dire de la saisie de l’espace-temps par une chair-corps dans le présent vivant. En décrivant les conditions de possibilité objectives (c’est-à-dire transcendantales) de cette saisie, il nous donne les éléments d’une interrogation de ce que nous avons évoqué plus tôt comme le corps-territoire.

    8Parce qu’elle pose le sujet comme corps détaché dans un monde peuplé de vaisseaux technologiques sur lesquels les corps voyagent, cette interrogation ne peut à mon sens que porter sur l’expérience du séjour dans le monde industriel. De plus, parce qu’elle n’a pas besoin d’avoir recours à l’idée de destin pour définir l’usage de l’espace, la définition phénoménologique de la Terre proposée par Husserl permet d’approfondir la démarche d’une réception tactile de l’espace industriel.

    Voler à la vitesse du son

    9Dans son autobiographie Le Soleil et l’acier, l’écrivain japonais Yukio Mishima raconte sa quête vitale d’un dépassement de la distinction entre le corps et l’esprit. Dans ce dépassement, qui va se traduire par une série d’expérimentations sur sa personne, il espère se défaire de l’emprise de l’écriture sur sa chair. Il y raconte ainsi comment il a cherché la fusion du spirituel et du corporel à partir du corps lui-même et en dépit – au-delà – de l’écriture.

    10L’épilogue de l’ouvrage contient ainsi le récit de l’atteinte inespérée de cette fusion entre le corps et l’esprit, qu’un Mishima militarisé sera parvenu à réaliser par l’expérience d’un vol supersonique à l’intérieur d’un avion F-104.

    Bien souvent, l’œil ardent, je l’avais regardé en plein vol. Formant un angle aigu, vif comme un dieu, on n’avait pas sitôt aperçu le F-104, qu’il avait éventré le ciel bleu puis s’était évanoui. Longtemps, j’avais rêvé de l’instant où ce grain dans le ciel contiendrait ma propre existence. Quel mode d’exister c’était là ! Quelle jouissance magnifique ! Se pouvait-il qu’il y eût plus lumineuse insulte à l’esprit obstinément sédentaire ? Comme il resplendissait en éventrant l’immense rideau bleu, vif comme un coup de dague ! Qui ne voudrait être ce glaive du firmament ? (1973 : 110).

    L’appareil est divin, il est une arme, il perce le ciel – et Mishima veut se confondre avec lui, il veut partager son mode d’exister, il veut habiter, comme le F-104, le ciel. L’arrachement à la terre est un désir profond : « La joie de partir pour un monde totalement soumis à de tels engins différait complètement du départ d’un avion de ligne qui ne sert qu’à transporter des vies bourgeoises d’un endroit à un autre. Pour moi, c’était un adieu au quotidien et au terre à terre » (1973 : 111). La nouveauté de l’expérience fait décrire à l’écrivain ce moment où il prend place dans l’appareil comme un présent inséré entre le familier terrestre et l’inconnu cosmique. Il en ressent une reconnaissance profonde, une amitié pour le monde industriel : « […] comment ne pas ressentir de l’attachement pour ceux dont la bienveillance l’avait rendu possible ! » (1973 : 112).

    11S’envolant dans une accélération radicale, tel un « spermatozoïde à l’instant de l’éjaculation » (un mouvement d’intropathie au sens de Husserl), Mishima suggère que toute la vie contemporaine tend également vers cette vitesse :

    Les sensations les plus lointaines, les plus extérieures, les plus périphériques du temps où nous vivons sont solidaires du g qui accompagne inévitablement le vol spatial. Il est à peu près certain qu’à notre époque, les confins les plus extrêmes de la sensation quotidienne se confondent avec le g. Tout amour et toute haine qui ne s’attendent pas à rencontrer le g quelque part au loin sont atteints de nullité.
    g est la force physique compulsive du divin ; et pourtant c’est une ivresse située à l’extrême opposé de l’ivresse, limite intellectuelle située à l’extrême opposé de la lisière externe de l’intellect (1973 : 111-112).

    La vitesse d’accélération devient chez Mishima une valeur absolue, celle de notre époque2.

    12Alors qu’il est en vol, Mishima regarde la terre : « Je ne faisais qu’un avec le F-104 que j’avais vu auparavant dans le ciel ; j’avais transformé mon être en cette chose que j’avais vue devant mes yeux. Aux hommes sur Terre qui, jusqu’il y a un instant, m’avaient compté parmi eux, j’étais devenu une existence qui s’éloignait ; j’habitais en un point qui ne leur était plus que souvenir éphémère » (1973 : 114). L’écrivain a quitté la terre et se trouve dans un habitacle qui s’éloigne de celle-ci et dans le lointain se confond avec les étoiles. Il n’est plus de notre monde, il s’est arraché à sa condition terrestre.

    13Le F-104 va atteindre la vitesse du son, puis la dépasser légèrement : Mach 1,3 à 13 500 mètres d’altitude. Mishima commente :

    Le fuselage argenté flottait dans la lumière nue, l’avion gardait un superbe équilibre. Il redevint une chambre close, immobile, l’appareil ne se déplaçait pas. Simplement, il était devenu une cabine de forme bizarre flottant inerte dans la haute atmosphère.
    Rien d’étonnant, par conséquent, que, sur terre, la chambre à décompression pût servir de modèle exact pour la navigation aérienne. L’objet immobile devient, précisément, l’archétype de l’objet animé, aux plus grandes vitesses (1973 : 115).

    En plein ciel, à la vitesse du son, le passager fait l’expérience paradoxale de l’immobilité. Mishima lui-même immobile dans un vaisseau immobile flottant dans un ciel immobile. Le mouvement et le repos se confondent, se replient l’un sur l’autre.

    14Cette expérience induit chez le passager Mishima une nouvelle expérience de l’espace, dans laquelle le corps et l’esprit entrent en fusion.

    Si un tel repos était la fin ultime de l’action – du mouvement –, il se pouvait donc bien que le ciel alentour, les nuages loin en dessous, l’Océan qui luisait entre les nuées et même le soleil couchant, fussent des choses qui se passaient en moi. À cette distance de la terre, l’aventure intellectuelle et l’aventure physique pouvaient se donner la main sans la moindre difficulté. C’était le point vers lequel je n’avais cessé de tendre de toutes mes forces (1973 : 115).

    L’absolu de l’époque industrielle est g parce qu’à g les expériences kinesthésiques fondamentales du déraciné, et ainsi sa condition originaire, le repos et le mouvement, se confondent. Cette fusion est la possibilité ultime de notre existence en tant que conscience mobilisée dans le monde industriel. Le vol spatial devient une reconduction idéale de la fusion du langage et de la terre (de la chair) qui est réalisée dans l’espace géométrique. Un rituel qui rejoue la fondation du monde industriel.

    15Par cette fusion expérimentale menée dans la possibilité kinesthésique la plus élevée du monde industriel, le sujet expérimente la totalité comme sa propre chair – un sol infini.

    Ce tube d’argent qui flottait dans le ciel était, pour ainsi dire, mon cerveau, et son immobilité la modalité de mon esprit. Le cerveau, que ne protégeaient plus des os inflexibles, était devenu perméable, éponge flottant sur l’eau. Le monde intérieur et le monde extérieur avaient envahi leurs territoires respectifs, étaient devenus complètement interchangeables. Ce souple royaume de nuages, de mer et de soleil couchant était le panorama majestueux, comme je n’en avais jamais vu, du monde que je portais en moi. En même temps, tout ce qui se passait en moi s’était glissé entre les liens de l’esprit et du cœur pour s’inscrire en hautes lettres à travers le ciel, en toute liberté (1973 : 116).

    Mishima a eu alors une vision, celle d’un serpent qui se mange la queue, un « serpent de nuée blanche encerclant le monde, se mordant la queue, éternellement » (ibid.). Pour l’écrivain, cette image est l’image de l’unité du monde, de l’unité de la chair et de l’esprit. « La chair devrait s’embraser, pénétrée par la prescience de l’esprit ; l’esprit devrait être embrasé de la prescience débordante du corps » (ibid.). Auprès de la chair et de l’esprit, la conscience « veille ».

    16Cette image est sans doute celle du destin de l’être dans le monde industriel, qui se dévoile dans un éternel mouvement d’explicitation, qui est en même temps une dévoration qu’exige la fusion du langage et de la terre.

    Si entrait en mon cerveau la géante boule serpentine qui résout toutes les polarités, on peut tout naturellement supposer qu’elle existait déjà. De toute éternité, le serpent a cherché à avaler sa queue. Plus vaste que la mort était l’anneau, plus odorant que ce parfum léger de mortalité que j’avais surpris dans la chambre à décompression ; sans nul doute possible, c’était le principe d’unité qui nous contemplait du haut des cieux resplendissants (1973 : 117).

    Le serpent se mordant la queue, archétype fondateur de l’ère productive, apparition rituelle dans le théâtre de l’ultime possibilité d’un monde dont le séjour est le déracinement.

    La radicalisation ontoépistémologique du vol supersonique

    17Husserl constate deux « degrés » à la configuration originaire, à l’espace-temps saisi dans les kinesthèses. D’abord la position assise, dans laquelle le mouvement ne concerne que ceux qui sont possibles dans une telle posture. Ensuite, la marche. La position assise précède la marche comme le repos précède le mouvement et comme le sol précède le corps (nous retrouvons ici toute la logique d’antériorité qui constitue l’a priori spatial de toute phénoménologie). C’est dans le mouvement que le corps se constitue intérieurement comme mobile (« je me meus ») – dans le repos, il se constitue comme chose, éventuellement comme corps parmi les corps du monde extérieur3. L’espace-temps se révèle donc chez Husserl selon ces deux degrés.

    18Or, ajoute-t-il, c’est également dans ce complexe constitutif que se révèlent les choses proches ou lointaines. Nous avons une sphère-noyau, celle des choses proches, accessibles avec les kinesthèses. Le centre de cette sphère est le corps. Nous avons également des choses hors de cette sphère, dans le lointain. Le lointain s’annonce déjà dans l’espace clos des choses accessibles, parce que cet espace clos implique déjà la marche, et qu’il est un espace clos ouvert sur le dehors, sur le lointain. L’espace clos par la marche s’élargit « à un monde spatial homogène ouvert à l’infini » (Husserl 1989 [1934] : 91). La marche transforme le lointain en proche.

    19Cela, explique Husserl, est vrai pour tous les objets à l’exception de la chair – qui elle ne peut être expérimentée comme corps entier ni au repos ni en mouvement. « La chair (à l’instar du mur de la pièce close) n’est pas éprouvée comme éventuellement, ni même à volonté, tantôt au repos, tantôt en mouvement – en tout cas elle n’est pas éprouvée en tant que corps entier de cette façon ; seuls les membres de la chair sont éprouvés ainsi, et encore de façon seulement limitée » (1989 [1934] : 91).

    20La chair est en quelque sorte toujours au repos, même quand ses parties bougent. « La chair est constituée de manière unique, […] du fait qu’elle est pour ainsi dire constituée à demi comme une chose, sans être pourtant susceptible d’être éprouvée à part dans un mouvement de chose – à la façon dont celui-ci se constitue originairement dans des phénomènes perspectifs » (1989 [1934] : 92). Quand elle bouge, la chair demeure un zéro fixe dans la mesure où l’orientation persiste à partir de la même sphère-noyau – une sphère au repos. Dans la perception du marcheur se reconstitue, sous la forme synthétique d’une unité de mouvement et de repos, toutes les kinesthèses passées et futures.

    21Or, dans la marche, la rencontre avec les autres chairs (objets lointains et prochains) engage la possibilité de penser sa propre chair comme chose entière : « […] la constitution, pour moi, d’Autres qui existent, présuppose celle de ma chair comme d’une chose corporelle à l’image d’une autre chose extérieure corporelle. Cela seul rend possible l’expérience de choses pareilles à ma chair, et rend ensuite possible qu’une chose ainsi pareille à ma chose-corps soit une chair, mais chair d’un Autre, et que je puisse l’éprouver comme telle » (1989 [1934] : 88). Seule la marche, la mobilité, rend possible l’extériorité de la chair.

    Se mouvoir et être mû

    22En fin de parcours, Husserl demande si le monde objectif homogène ne se constitue pas par « le jeu coordonné du marcher-soi-même et être-conduit, être mû mécaniquement » (1989 [1934] : 93). Il cherche à établir si et comment la représentation copernicienne de l’espace (présumant que c’est ce dont il s’agit lorsqu’il parle du monde objectif homogène) est le fait du passage entre la marche et les déplacements mécanisés – par exemple par le voyage aérien de Mishima évoqué plus haut à propos des corps relatifs.

    23Dans le « premier système », dit Husserl, celui de « l’espace orienté de façon fixe », celui de la position assise, toute chose a sa place et se trouve à une distance stable des autres choses. Le corps lui-même est fixe, reste à sa place. Les objets peuvent bouger autour de lui, variant leur distance de ce corps fixe et la distance entre eux. C’est un système d’orientation.

    24Dans la marche, le deuxième système, le sujet altère sa distance avec les objets. Il peut toucher les objets. L’espace est dès lors système de lieux. Le corps se meut comme les autres objets. Ce système fixe de lieux

    est manifestement constitué déjà par le marcher-soi-même, et aussi la possibilité de m’approcher charnellement de toute chose et objet (directement d’abord sur la « surface de la Terre » – et indirectement, déjà par la voie de l’intropathie exercée sur des oiseaux je comprends le vol, et j’ai par suite sous les yeux, en idéalisant, la possibilité idéelle de pouvoir-voler). (Mais cela n’appartient pas au stade constitutif actuel). Je peux m’approcher de tout lieu et y être, et ainsi mon corps est aussi une chose, une res extensa, etc., mobile (1989 [1934] : 93).

    25Il y aurait potentiellement un troisième système, celui de l’être-mû, de l’être-mobilisé, qui aurait quelque chose à voir avec la constitution spatiotemporelle originaire. Husserl demande en effet, suggérant la possibilité d’une réponse positive à sa question : « Mais maintenant, l’être-mû mécaniquement dans l’espace (être-conduit, être-tiré, etc.) n’opère-t-il rien pour la constitution, n’opère-t-il rien d’essentiel pour la possibilité de l’intropathie ? »

    La primordialité du repos

    26Husserl termine donc sa série de notes en posant la question de l’effet de la mobilisation industrielle quant à la constitution originaire de l’espace-temps. En particulier, il met en doute les nouvelles possibilités intropathiques qui apparaissent avec la mobilisation mécanique. Posant cette question, il offre quelques indications pour y répondre.

    27La plus précieuse à cet égard est sans doute liée à l’idée de l’élargissement historial du sol originaire. Reprenons les éléments de son analyse kinesthésique. Husserl explique que la première relation corps-sol qui est constitutive d’une perception de l’espace est la relation entre une chair qui se comprend comme sol, et les corps qui s’organisent autour d’elle comme dans un système d’orientation. C’est la position assise. C’est dire déjà que la notion d’ego contient obligatoirement une notion de chair. Cette chair est le fondement de la perception, et elle se pose en dehors de la temporalité de la conscience. Elle est, dans le langage de Husserl, « sol » et condition de possibilité de tout concept d’espace.

    28Une seconde relation corps-sol s’articule avec celle-ci, celle qui met en relation une chair en mouvement, qui se saisit comme corps, et la terre, qui est le sol de référence de ce mouvement. C’est le mouvement de la marche. La marche, il faut le souligner, est le mode contemplatif par excellence. C’est le mouvement du philosophe – que l’on pense à Kant qui déambulait dans Königsberg, à Nietzsche qui croyait que l’on ne pense bien qu’en marchant, où à Heidegger, qui a cherché ses illuminations dans la Forêt noire. D’autres marcheurs célèbres ont marqué l’histoire de la philosophie de l’espace : Baudelaire, Kracauer, Benjamin.

    29Peut-on encore marcher sur terre ? Ce n’est pas clair. La marche est une kinesthèse en déshérence. En effet, dans l’espace mobilisé, Le Corbusier le notait déjà, le marcheur est un péril pour lui-même. Mêlé aux engins propulsés sur les rues devenues des routes, il est soumis aux dangers de la collision. Il constitue de plus un facteur de ralentissement important de la circulation accumulative. Les marcheurs broyés sous les roues des trains et des camions ne se comptent plus – ils sont une autre figure du sacrifice dans l’espace technocapitaliste. La marche n’est ainsi plus le dernier mot kinesthésique dans la construction phénoménologique d’un concept d’espace, et elle se trouve même peut-être sur la voie de l’oubli phénoménologique.

    30C’est bien la dystopie illustrée par le film Wall-E de Walt Disney. On y raconte l’histoire des Terriens qui, ayant pollué la planète jusqu’au point de saturation, doivent se mettre en orbite dans un vaisseau spatial conçu à cet effet. Pendant que des robots sont chargés de nettoyer la Terre pour préparer le retour de ses habitants, les humains en orbite se baladent dans leur vaisseau en chaise autopropulsée, se divertissent, vont au cinéma, mangent de la pizza. Leur ossature s’atrophie, la connaissance du cycle agricole s’étiole. Ils sont en voie de perdre la faculté de marcher, et ce faisant, perdent la volonté, l’idée, le goût de retourner habiter la Terre.

    31Une troisième relation corps-sol s’articule avec la relation chair-terre, dans laquelle, à nouveau, le sol devient corps, et s’attache à un nouveau sol, qui inclut les sols précédents par la médiation du centre de la réduction transcendantale qu’est la chair. Dans cette nouvelle relation corps-sol, c’est la terre elle-même qui devient corps et se met en lien avec les étoiles, qui peuvent être comprises, grâce au rapprochement technologique, comme des foyers potentiels.

    32L’extension du sol phénoménal implique la chair, la terre et les étoiles, c’est-à-dire que la chair (qui est ego transcendantal), dans la constitution originaire de l’espace-temps qu’implique la mobilisation mécanique, se confond avec tout ce qui est à la portée de sa perception spatiale, pour autant qu’elle soit le sol originaire de toute perception, que la terre demeure « archifoyer » et que l’expérience de la mobilité extraterrestre permette d’inclure les étoiles dans cette perception. C’est précisément ce dont témoigne Mishima lorsqu’il vole à la vitesse du son. Dans cette expérience kinesthésique, le mouvement et le repos se confondent, et l’immobilité ainsi éprouvée implique une fusion de l’esprit et du corps – du corps et du sol. Mishima raconte en effet que le paysage est dans son cerveau et que son cerveau est le paysage.

    33Pourquoi dans cette intuition unifiée d’un sol en expansion la terre demeure-t-elle un archifoyer ? Par le principe de la primauté du sol sur le corps, qui implique la primauté du repos sur le mouvement, et dans cette structure de saisie de la nécessité pour la terre de se saisir comme chair, les deux premiers éléments phénoménologiques de cette saisie sont compris dans le troisième. Pour Husserl, c’est la rencontre du même en tant que même dans l’expérience qui donne une primauté épistémologique et ontologique au repos par rapport au mouvement. La reconnaissance qui est le principe de constitution de l’univers symbolique s’organiserait à partir des redondances dans les formes et exigerait l’immobilité de ces formes pour pouvoir les recenser. C’est en dernier ressort l’argument sur lequel repose chez Husserl la primauté épistémologique et ontologique déjà établie du sol sur le corps.

    34« Tout nouveau changement, écrit Husserl, tient son sens du repos ; la constitution de “repos” doit donc fonder celle de “changement” » (1989 [1934] : 82). Il faut se savoir mû, ce qui implique de se savoir marchant, ce qui implique conséquemment de se savoir immobile, au repos. Assumer l’extension du sol originaire dans l’évolution des kinesthèses exige un archifoyer qui ne peut être autre que la terre, et qui ne peut être compris autrement que comme repos absolu par rapport au mouvement relatif. Dans cette perspective de la primordialité du repos, il faut encore être attaché à la terre, ou à tout le moins capable d’intropathie pour ce qui en nous-mêmes y demeure attaché. Il y a un ancrage archaïque de la conscience sur Terre.

    La vitesse zéro

    35Or, avec Mishima qui se projette dans l’espace « comme un spermatozoïde », nous sommes devant l’éventualité d’une reconfiguration de la relation de primordialité entre corps et sol. Avec les kinesthèses mécaniques et la représentation copernicienne du monde, il devient en effet envisageable de repenser la situation originaire de l’espace-temps non pas à partir du repos, et donc par la nécessité du sol, mais bien par le mouvement. Ce qu’oublie en effet Husserl et ce que nous rappelle Mishima, c’est le fait de la vitesse. Ce qui est nécessaire à la saisie du mouvement et du repos n’est peut-être pas le sol de référence (chair-terre), mais plutôt une mesure du mouvement même. Car la vitesse est relative non pas à la relation à un sol de référence, mais toujours à la relation entre deux corps, compris dans un système de référence qui détermine les conditions de possibilité de cette relation. C’est ce système de relation qui rend possible la vitesse. Ainsi, l’immobilité perçue entre deux corps est un mouvement synchronisé. Le mouvement du paysage dans la fenêtre du train est le fait d’une différence de vitesse entre le train et le paysage. Le repos de mon corps dans le train est le mouvement synchronisé de mon corps et du train.

    36La nouvelle possibilité intropathique qu’implique la mobilisation mécanique serait en somme de pouvoir se prendre pour une planète – un corps et un sol en même temps, à la condition de comprendre le repos comme un degré zéro de la vitesse phénoménologique. C’est une possibilité réelle, et cette éventualité phénoménologique permettrait de véritablement unifier l’intuition du monde et d’ainsi légitimer notre représentation copernicienne. La mimétique à l’œuvre dans la science moderne trouve ici son aboutissement sur le plan de l’expérience corporelle de l’espace motorisé.

    37Le référent du séjour industriel pourrait sans doute se constituer d’abord dans la mobilité – le repos (ou le stationnement) étant contenu dans ce fondement et correspondant dès lors non pas à un arrêt, mais à une vitesse zéro. Car même immobiles, nous nous savons mus, même stationnés, nous sommes inscrits dans le hiatus de la valeur potentialisée. Cette expérience, nous avons pu la faire dans une voiture, étant au repos et nous déplaçant pourtant, et nous avons pu la transférer à la terre, étant au repos et nous déplaçant pourtant. Nous pouvons dès lors nous comprendre comme étant sur la terre au repos et nous déplaçant pourtant. La position assise peut être d’emblée intégrée comme une position de mouvement. Le corps immobile n’existe pas – il est constamment mobilisé. La mobilisation mécanique n’est qu’une extrapolation de cette condition de mouvement perpétuel. Dans ces conditions, la chair devient un point d’immobilité relative – tout comme la terre, qui est comprise dans son immobilité relative. Il n’y a pas de repos absolu. Il n’y a que du devenir, que du mouvement à différentes vitesses, la vitesse zéro étant le résultat de deux vitesses qui s’annulent dans l’expérience de celles-ci.

    Sur notre situation

    38Si le bâti moderne tend vers l’objectivité idéale par l’union de la forme et du fond (dans ce qu’on appelle le modernisme ou le fonctionnalisme), c’est qu’il subit le destin de la géométrie. Tradition, répétition, écriture – le champ spatial est une inscription, nous faisons de la terre un hiéroglyphe –, sa dimension aliénante est explicitée dans la tendance de la fusion entre le langage et le monde. Le monde devient transparent, et c’est là son unité phénoménologique – son dépeuplement. La vitesse zéro plutôt que le repos serait dès lors la donnée primordiale de notre expérience de l’espace, puisque dans notre destin géométrique, nous faisons de la terre un vaisseau artificiel dans lequel nous sommes dans l’univers en mouvement. Les corps-territoires sont un devenir-planète. Le « je me meus » qui est toujours interne est ce qui véritablement constitue l’espace phénoménologique.

    39On peut donc faire l’hypothèse que la chair dans son caractère terrien est certes le centre d’un sol en expansion, mais dont la tendance est l’arrachement à la gravitation terrestre, c’est-à-dire la réinscription phénoménologique dans la vitesse plutôt que dans un lien à terre. L’ancrage spatial à l’ère de l’accumulation de puissance circulatoire de la ville métropolitaine tend à passer de la chair-terre à la chair comme mouvement d’un corps qui, par réduction transcendantale, correspond à « je me meus » et à « ça se meut ». Le « je me meus » rend possible une identité de vitesse dont la perception en tant que « repos » n’est que le résultat d’un langage imprécis. Quand la terre se fait chair par la nouvelle intropathie rendue possible par la mobilisation mécanique, elle est également un « je me meus » qui permet d’accéder à une conception de l’univers en expansion dans lequel le sol est une vitesse – c’est-à-dire, déjà, un rapport.

    40D’un point de vue phénoménologique, nous habiterions dès lors non pas la Terre, mais la vitesse de notre mouvement de déspatialisation. L’archifoyer serait un tensif – non pas un lieu, mais une trajectoire. Nouvelle signification du déracinement, ou qualification intime de l’habitation technocapitaliste.

    Vitesse zéro, Dalie Giroux et Amélie-Anne Mailhot

    Notes de bas de page

    1Cette entreprise est clairement explicitée dans L’origine de la géométrie (1962). C’est également ce type d’entreprise que tente Heidegger lorsqu’il argumente en faveur d’une primordialité de l’espace poétique sur l’espace géométrique dans « L’homme habite aussi en poète » (1958 [1954]). Et on retrouve la même idée d’antériorité du perçu sur le conçu que Merleau-Ponty veut illustrer (dans Signes) lorsqu’il rapporte la discussion entre Einstein et Bergson sur la définition philosophique et la définition physique du temps (1960).

    2g est l’unité qui indique l’accélération de vitesse, dont l’étalon est l’accélération moyenne provoquée par la gravité terrestre. Le corps humain résiste à cette vitesse d’accélération, en particulier si celle-ci est appliquée perpendiculairement à la colonne vertébrale. Dans le sens de la colonne vertébrale, le corps résiste plus à une pression du sang vers les pieds (déplacé vers le haut en position debout) que vers la tête (déplacé vers le bas).

    3Merleau-Ponty va se servir de ces éléments constitutifs pour définir la chair comme le lieu de jonction et d’indistinction entre l’intérieur et l’extérieur – par exemple lorsque je touche ma main gauche avec ma main droite. À ce point, je suis à la fois extérieure à mon corps par la sensation de la main comme objet, et à l’intérieur par le mouvement de ma main vers l’objet. Pour une synthèse de l’usage de la notion husserlienne de chair chez Merleau-Ponty, voir Barbaras (2005).

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    1Cette entreprise est clairement explicitée dans L’origine de la géométrie (1962). C’est également ce type d’entreprise que tente Heidegger lorsqu’il argumente en faveur d’une primordialité de l’espace poétique sur l’espace géométrique dans « L’homme habite aussi en poète » (1958 [1954]). Et on retrouve la même idée d’antériorité du perçu sur le conçu que Merleau-Ponty veut illustrer (dans Signes) lorsqu’il rapporte la discussion entre Einstein et Bergson sur la définition philosophique et la définition physique du temps (1960).

    2g est l’unité qui indique l’accélération de vitesse, dont l’étalon est l’accélération moyenne provoquée par la gravité terrestre. Le corps humain résiste à cette vitesse d’accélération, en particulier si celle-ci est appliquée perpendiculairement à la colonne vertébrale. Dans le sens de la colonne vertébrale, le corps résiste plus à une pression du sang vers les pieds (déplacé vers le haut en position debout) que vers la tête (déplacé vers le bas).

    3Merleau-Ponty va se servir de ces éléments constitutifs pour définir la chair comme le lieu de jonction et d’indistinction entre l’intérieur et l’extérieur – par exemple lorsque je touche ma main gauche avec ma main droite. À ce point, je suis à la fois extérieure à mon corps par la sensation de la main comme objet, et à l’intérieur par le mouvement de ma main vers l’objet. Pour une synthèse de l’usage de la notion husserlienne de chair chez Merleau-Ponty, voir Barbaras (2005).

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    Giroux, D. (2019). 4. Du repos à la vitesse zéro. In La généalogie du déracinement. Montréal: Presses de l’Université de Montréal. https://doi.org/10.4000/14i6z
    Giroux, Dalie. « 4. Du repos à la vitesse zéro ». In La généalogie du déracinement. Montréal: Presses de l’Université de Montréal, 2019. doi:10.4000/14i6z.
    Giroux, Dalie. « 4. Du repos à la vitesse zéro ». La généalogie du déracinement, Presses de l’Université de Montréal, 2019, https://doi.org/10.4000/14i6z.

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    Giroux, D. (2019). La généalogie du déracinement. Montréal: Presses de l’Université de Montréal. https://doi.org/10.4000/14i3t
    Giroux, Dalie. La généalogie du déracinement. Montréal: Presses de l’Université de Montréal, 2019. doi:10.4000/14i3t.
    Giroux, Dalie. La généalogie du déracinement. Presses de l’Université de Montréal, 2019, https://doi.org/10.4000/14i3t.
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