3. Sur la fusion de la réalité et de la fiction au xxe siècle
p. 61-81
Texte intégral
1Martin Heidegger observe en son temps la transformation industrielle de la civilisation euro-américaine. C’est avec une acuité remarquable qu’il pose au début des années 1950 un diagnostic sur la situation spatiotemporelle du xxe siècle, situation en voie de mondialisation. Citons un passage de l’essai « La chose » :
Dans le temps et dans l’espace, toutes les distances se rétractent. Là où l’homme n’arrivait jadis qu’après des semaines et des mois de voyage, il va par air en une nuit. Ce dont l’homme n’était autrefois informé qu’après des années, ou dont il n’entendait jamais parler, il l’apprend aujourd’hui en un instant, heure après heure, à la radio. La germination et la croissance des végétaux, qui demeuraient cachées pendant tout le cours de saisons, nous sont maintenant présentées par le film en l’espace d’une minute. Le film nous met sous les yeux les centres lointains des civilisations les plus anciennes, comme s’ils se trouvaient aujourd’hui dans le mouvement même de nos rues. En outre, il certifie ce qu’il nous fait voir en nous montrant en même temps, en plein travail, l’appareil de prise de vues et les hommes qui le servent. Mais ce qui supprime de la façon la plus radicale toute possibilité d’éloignement, c’est la télévision, qui bientôt va parcourir dans tous les sens, pour y exercer son influence souveraine, toute la machinerie et toute la bousculade des relations humaines (Heidegger 1958 [1954] : 194).
2Heidegger, contemporain de McLuhan, anticipe à sa manière le village global. On trouve dans cette description du monde contemporain l’image d’un réel à moteur, d’une société électrique, dont la qualité ontologique est la transparence de l’espace à lui-même, et du temps à lui-même. La suture symbolique de la terre prend à ce moment de l’histoire de l’Europe la forme d’une entreprise d’ouverture totale : la nature n’a plus de secret pour l’œil, le passé est notre présent, les autres sont avec nous. Tout le dehors passe à l’intérieur. Tout ce qui est dans l’espace-temps humain entre dans la lumière, et l’ombre disparaît. Le ton est catastrophé – il y va pour Heidegger d’une perte, d’une menace. Nous entrons dans une nouvelle ère dans laquelle, par l’effet des développements technologiques et en particulier des techniques de la reproduction de l’image et du son, la réalité et la fiction s’interpénètrent.
3Cette angoisse devant les effets historiques de la technique moderne n’est pas propre à Heidegger. Elle est le fait de l’époque. On trouve en effet des réflexions cousines chez Ernst Jünger, chez Adorno et Horkheimer ainsi que chez Edmund Husserl. On peut même dire que, déjà à cette époque, le diagnostic de « mondialisation », le rôle qu’y joue la technique et l’accomplissement du capitalisme sont des thèmes consommés par la philosophie, dans les traces de Hegel, de Marx, ou de J. S. Mill. Aby Warburg, un des célèbres malades spatiaux du début du xxe siècle, écrivait ces lignes dans son journal, qui résument l’angoisse cosmique devant les nouvelles possibilités de reproduction électrique du monde :
Telegram and telephone destroy the cosmos. Mythopoetic and symbolic thought in their struggle to spiritualize man’s relation with its environment have created space as a zone of contemplation or of reasoning, that space which the instantaneous connection of electricity destroys unless a disciplined humanity restores the inhibitions of conscience (cité dans Vidler 2002 : 50).
C’est bien ce que veut indiquer Heidegger dans sa description très concrète de la contraction industrielle de l’espace et du temps. Le secret de la croissance de la plante est révélé sous nos yeux – la plante qui pousse depuis toujours de manière secrète, imperceptiblement, est maintenant démasquée, montrée au grand jour, forcée d’apparaître : nous créons une représentation motorisée et exacte de la croissance, en la forçant dans le processus à se dévoiler. Puisque ce mode de dévoilement de la technique moderne est inscrit depuis longtemps dans les sciences de la nature, cela participe aussi de ce que Heidegger a appelé une pro-vocation dans « La question de la technique » : une injonction envers la nature de se donner comme fonds, de se transformer en objet appropriable et qui puisse être converti en valeur. On somme la plante de se montrer en train de pousser. Il n’y a plus de « mystère ». Le monde peut se répéter à l’infini, et les images qui se répètent se fécondent elles-mêmes, produisant des mondes à l’intérieur des mondes, dans un procès de représentation en vrille – duquel, c’est la tristesse des philosophes du xxe siècle qui le savent bien, il n’y a pas de retour en arrière.
La transparence
4Peter Sloterdijk écrit, se moquant de la teinte agraire de l’idée d’habitation chez Heidegger : « […] au milieu de productions, d’investissements et de bombardements qui n’ont plus de limites, le plus grand penseur de la vieille Europe, hésitant au seuil entre le monde de la croissance et le monde du projet, conçoit toujours l’advenue non spectaculaire de la maturité comme l’archétype de l’événement déterminant » (2005 : 456). Dans l’exemple de la reproduction accélérée de la maturation par le film, c’est en effet toute la structure de l’habitation paysanne qui est menacée. Il n’y a plus, du point de vue de l’habitation paysanne, de ménagement, ni non plus d’attente et d’ennui, qui étaient le propre de cette habitation, son excédent. Il n’y a plus, dès lors, selon la perspective de Heidegger, de philosophie – puisque celle-ci naît d’un certain désœuvrement.
5Cette contraction industrielle de l’espace et du temps est une révolution des communications, un avènement de la transparence à lui-même du langage comme forme vécue de l’humanité. Savoir tout sur tout et sur tous partout, immédiatement, et inclure les civilisations autres, et celle du passé dans notre quotidien, cela « comme dans le mouvement même de nos rues ». Heidegger souligne l’avènement par la technique moderne d’une représentation de l’humanité comme organisme vivant-parlant détaché du mystère terrestre. Il parle d’une explicitation de l’espace-temps comme aboutissement de l’humanité non plus comme idée, comme genre, comme espoir, ou comme déduction phénoménologique issue de l’ennui, mais comme cette entité jouissant d’une représentation d’elle-même motorisée et exacte.
6Sloterdijk qualifie pour sa part cet avènement de la transparence à soi-même de l’humanité par le fait de la technique de mouvement général « d’explicitation1 ». Le mouvement d’explicitation, plutôt que celui de la révolution, serait la forme culturelle dominante de la modernité. Sloterdijk écrit : « […] l’époque que nous vivons ne renverse pas les choses, les situations, les thèmes : elle les déroule. Elle les déploie, elle tire vers l’avant, elle les aplatit, les place sous la contrainte de la manifestation, elle les épèle par l’analyse et les intègre dans des routines synthétiques » (2005 : 77). L’explicitation serait ainsi le mode de dévoilement propre à notre ère. Sloterdijk suggère que ce mode comporte une dimension « démoniaque ». La dimension démoniaque du mouvement d’explicitation est contenue en ceci qu’il n’y a pas dans ce mouvement de retour en arrière. Une fois que le voile est levé, on ne peut plus recouvrir ce qui a été vu. Le savoir ne se défait pas2.
Les maux de la technique moderne
7Dans cette contraction de l’espace et du temps par l’effet de la technique moderne, Heidegger voit deux maux appartenant à cet élément démoniaque de la modernité.
8Le premier réfère au fait que la représentation exacte découle d’une conception subjectiviste de la perception qui transforme les humains et les choses en purs objets. C’est le sens de la notion de « pro-vocation » appliquée à l’espace géométrique comme outil de capture de l’espace. « Modiques et minimes, les choses le sont aussi en nombre, mesurées au pullulement des objets, tous et partout de valeur in-différente, mesurées à la démesure des masses qui signalent la présence de l’homme comme être vivant » (1958 [1954] : 218).
9Heidegger écrit ainsi, à propos de la capacité de rassemblement de la chose comme chose :
La chose rassemble. Rassemblant, elle retient la terre et le ciel, les divins et les mortels. Retenant, elle rend les Quatre plus proches les uns des autres dans leurs lointains. Rendre ainsi proche, c’est rapprocher. Rapprocher est l’être de la proximité. La proximité rapproche ce qui est loin, à savoir ce qui est lointain. La proximité conserve l’éloignement. Conservant l’éloignement, la proximité accomplit son être en rapprochant ce qui est loin. Rapprochant ainsi, la proximité se cache elle-même et demeure, à sa manière, au plus près (1958 [1954] : 211).
Par la suppression des distances, nous aurions perdu la proximité, entendue comme la proximité des choses avec l’être. Ainsi, cette cruche dont parle longuement Heidegger, comme il parlait longuement de la maison paysanne, n’est plus pour nous une chose, un lieu où est recueilli le Quadriparti. Ce n’est plus pour nous qu’un objet, une représentation de la chose dans l’esprit. Nous sommes capables d’objectiver la cruche, de nous en faire une image, de décrire sa constitution matérielle et ses usages, d’en faire l’élément d’une catégorie conceptuelle. Il s’agit là pour Heidegger d’un phénomène pur et simple de destruction. « Contraignant dans son domaine qui est celui des objets, le savoir de la science a déjà détruit les choses en tant que choses, longtemps avant l’explosion de la bombe atomique » (1958 [1954] : 201).
10Le deuxième mal qui découle du mouvement d’explicitation, Heidegger l’explique dans son essai sur « La question de la technique ». Il est le fait que la pro-vocation est un mode de dévoilement qui, en se produisant, occulte le fait qu’elle est un mode de dévoilement et, par extension, occulte le fait qu’elle est dans un processus d’occultation.
11Comment cette occultation se produit-elle, et quel est le sens d’une entreprise philosophique de dévoilement de ce qui est occulté ? En quoi, dans le même mouvement, ce mode de dévoilement ne se comprend-il pas lui-même comme un mode de dévoilement et participe-t-il à son auto-occultation ? C’est le concept de mimétique qui nous permettra de rendre compte des différents aspects du mécanisme d’occultation propre à la technique moderne et à l’espace géométrique comme espace en particulier.
La mimétique : un miroir tourné vers le langage
12Nous retrouvons, par le détour de la « chose comme chose » et du danger de sa perte dans l’objectivation, le danger même dont il s’agit dans l’essence de la technique moderne. Pour Heidegger, la difficulté du mode de dévoilement de la technique moderne (cet arraisonnement) tient en ce qu’il tend, lorsqu’il domine, à occulter les autres modes du dévoilement (notamment le produire de la technique préindustrielle, c’est-à-dire, pour faire court, une possibilité d’habitation poétique, une possibilité d’usage du monde plutôt que d’objectivation des choses).
13Dans l’arraisonnement propre à la technique moderne, tout est orienté par la direction, le but, la commission, « la mise en sûreté du fonds » (Heidegger 1958 [1954] : 37). L’accumulation (la création de valeur) devient en d’autres termes un but unique, qui aveugle au point où le sens de l’activité pro-voquante est lui-même occulté, à savoir le fait qu’il s’agit d’un mode de dévoilement, d’un destin, d’une question – la manière en tant que décision est perdue de vue. Le fonds obnubile, il accapare le sens de l’activité et risque de faire perdre à l’humain la chance « d’entendre ainsi l’appel d’une vérité plus initiale » (1958 [1954] : 38). Nous ne pouvons plus concevoir le monde ni nous concevoir nous-mêmes autrement que comme une ressource. La pro-vocation prend un caractère d’évidence. Il n’y a plus cette distance dans le langage entre les humains et la Terre que Heidegger appelle « monde », et ainsi ni proximité, ni éloignement de l’être. L’être est laminé.
14Ce qui semble pour Heidegger être en cause dans cet écrasement de la distance entre les humains et la terre est précisément la recherche d’une représentation exacte propre au mouvement d’explicitation. Cette représentation exacte se met à l’œuvre par la technique moderne, en tant qu’elle est déjà comprise dans l’ontoépistémologie des sciences de la nature. En effet, la représentation exacte, dans le langage des sciences de la nature comme dans son actualisation par la technique moderne, est l’aboutissement de la capacité mimétique archaïque qui gît dans le langage3.
15La mesure géométrique, l’arpentage, la cartographie, la reproduction mécanique de l’espace, la photographie, le cinéma, l’image satellite sont les formes de cette mimétique entre le langage et l’espace qui abolit le jeu de distance entre le langage et la terre qui se joue toujours dans le langage poétique. La transparence de la représentation, sa fidélité, se fait au prix de la possibilité d’inaugurer de manière artisanale le « jeu de miroir » que Heidegger appelle « monde ».
16L’invention de la photographie marque à cet égard un tournant décisif dans le processus de dévoilement industriel, parce qu’elle est le moment où l’objectivité mimétique pénètre le monde de l’art et ainsi la représentation poétique de l’espace. C’est à ce titre, dans son mode de réduction de la nature à une réflexion à partir des paramètres de l’outil qui sont eux-mêmes une objectivation du langage, que l’on dénonce sa « fausse objectivité ». Elle comporte en sa qualité de fixation mécanique des images une objectivité mimétique. C’est par cette puissance mimétique qu’elle occulte la distance entre l’humain et la terre, c’est-à-dire en créant une illusion d’abolition du langage qui permet à l’humain d’habiter la terre (par le langage de la peinture, par exemple, qui appartiendrait au mode préindustriel de dévoilement, celui de la « pro-duction »4).
17Quant à la technique cinématographique, elle peut être considérée comme l’accomplissement de la mobilisation de l’espace. Panofski, comme le rappelle Anthony Vidler, notait que dans la perception du spectateur immobile, ce ne sont pas seulement des corps qui bougent dans l’espace, c’est l’espace lui-même qui est mis en mouvement. L’espace devient avec le cinéma une matière plastique – une ressource, un fonds. C’est déjà une figure de décollage. Heidegger dit bien, comme Kracauer, que l’effet du cinéma est un effet matériel, c’est celui de la rue : les espaces et les objets se croisent, apparaissent et s’évanouissent. L’image cinématographique est un lieu de rencontres, de hasard et d’observation. L’espace virtuel est à ce titre une poursuite de la pro-vocation de l’espace par la technique moderne. L’effet est toujours matériel, la spatialité devient fonds, et le spectateur est toujours immobile.
Koyaanisqatsi
18L’exemple de la croissance de la plante accélérée par le procédé cinématographique fait immédiatement songer à Koyaanisqatsi, film-culte de Godfrey Reggio sorti en 1982. Le réalisateur a fait du déroulement accéléré des séquences le mode privilégié du langage cinématographique de ce film qui ne contient par ailleurs ni parole ni commentaire en voix off. Le film fait défiler devant le spectateur immobile tout le mouvement de la Terre et tout le mouvement de la prise en charge linguistique de la terre dès lors faite nature, transformée en ressource, jusqu’à la prise en charge de l’humanité elle-même comme partie de cette terre, de cette nature, de ces ressources.
19Témoin d’une préhistoire géologique suggérée par les images majestueuses d’une terre sans humanité, le spectateur est saisi par les images inouïes de machines géantes dont les pelles s’enfoncent dans la terre, creusant des trous immenses, qui cherchent le pétrole sous la croûte terrestre, qui créent des routes vers des lieux inaccessibles, qui transforment la matière en énergie. À ces séquences qui s’organisent en une image de nature mobilisée succède une apparition gigantesque et soudaine. La réquisition de la planète a permis d’accumuler suffisamment d’énergie et de matière pour produire ces œuvres monstrueuses que sont les grandes villes industrielles. Autoroutes, gratte-ciel, parcs automobiles rutilants. Surtout : le mouvement.
20Comme la plante bionique du film de Heidegger, on aperçoit des masses humaines qui se déplacent sur des autoroutes, qui descendent des trains, qui empruntent des escaliers roulants, qui traversent des intersections au signal d’un feu, qui circulent dans des cités électriques qui défient la course des astres, en mouvement le jour et la nuit. Des scènes manufacturières sont intercalées entre ces scènes de la masse mobile, mécanisée, motorisée : saucisses sortant d’une machine de triage, poussins défilant sur un tapis roulant. Un continuum est suggéré : les saucisses, les poussins, les humains, et la musique sérielle de Philip Glass, qui pistonne des sons synthétiques d’égale longueur. Alternance binaire de l’esprit électronique.
21Dans Koyaanisqatsi, l’humanité se dévoile à elle-même d’une part comme ressource, comme corps vivant mobilisé, comme produit industriel, comme objet parmi les objets. D’autre part, elle se révèle être sa propre créature. Objet d’elle-même. Le spectateur se saisit au bout d’une chaîne, celle de l’histoire qui vient de se dérouler sous ses yeux, en accéléré. Ce qui est explicité, ce qui est dévoilé, c’est l’histoire de la pro-vocation et son résultat monstrueux, la puissance et l’impuissance du destin technique de l’humanité. Naissance de l’anthropocène.
22Le film lui-même, en tant que technique moderne, est encore pro-vocation. Il est pro-vocation de la pro-vocation, poursuite du mouvement d’explicitation. Le miroir que Koyaanisqatsi présente à l’humanité est la représentation motorisée et exacte du mouvement de pro-vocation. Il s’agit d’un miroir tourné vers la nature en tant que cette nature est déjà prise en compte dans le langage mimétique de la technoscience. C’est un miroir ironique. Il est géométrique et mimétique. Sa poésie, car il en est une, est, résolument, celle de la perte, ou du détachement.
Les jeux de miroir géométriques
23La logique mimétique, qui a pour effet l’abolition de l’écart poétique entre le langage et la terre, se joue en deux moments de la formation du discours des sciences de la nature. C’est d’abord une imitation de la nature par le langage, mimétique naturaliste, selon les principes de la théorie de la correspondance. Se joue dans ce premier moment une réflexion de la terre dans le langage. Moment empirique. Le deuxième moment est celui d’une imitation du langage en lui-même, mimétique linguistique, selon les principes d’une conception subjectiviste de la perception. Se jouent dans cette réflexion une purification, une extension et une universalisation du langage. Moment rationaliste. Dans l’aboutissement de la pratique discursive qu’est la technoscience, ces moments sont articulés à l’intérieur de ce qui se constitue comme un appareil de capture et de dynamisation de la terre dans l’horizon de la transformation de la nature en fonds.
24Dans la mimétique linguistique, il s’agit alors d’un travail d’objectivation par l’explicitation des règles qui le régissent, et qui aboutit à la création d’une représentation exacte en tant que système de production d’énoncés dont l’ensemble comporte une logique interne. L’aboutissement formel de ce processus est la mathématique, un langage en quelque sorte purifié de toute scorie sémantique et qui produit à volonté des énoncés qui se vérifient par les règles qui organisent l’ensemble. Dans cette perfection, on produit des énoncés qui sont vrais en tant que le langage est entièrement soumis à lui-même, point par point, sans aucune référence à un système extérieur.
25Du point de vue d’une phénoménologie de la connaissance, on postulera dans le cadre de la justification de la mimétique linguistique que la seule chose que l’esprit humain peut connaître est la manière dont il connaît, c’est-à-dire que la connaissance certaine est celle des règles du langage, et l’intelligence le fait de se voir en train de parler. De manière fort problématique, c’est à la maîtrise de ces règles de langage comprises comme une potentialité universelle que l’on donnera le nom de « sujet ».
26Dans la mimétique naturaliste, lorsque le miroir du langage est placé devant la nature, il s’agit d’un travail d’objectivation de la terre par une mise en correspondance entre le langage purifié de la mimétique linguistique et ce qui est dès lors saisi comme « objet » dans la nature. Il ne s’agit pas du miroir intuitif de la radicalisation des règles du langage utilisé dans la mimétique linguistique du moment rationaliste et ironique, mais d’un second miroir, celui qui est issu précisément de la mimétique linguistique. Ainsi, écrit Heidegger, « la science n’atteint jamais que ce que son mode propre de représentation a admis d’avance comme objet possible pour lui » (1958 [1954] : 200). La réflexion radicalisée du langage (qui s’appelle sujet) sert de témoin à la réflexion de la nature (qui s’appelle objet). Or, l’objet est entièrement déjà compris dans la forme du sujet, c’est-à-dire qu’il n’a aucune autonomie ontologique ou épistémologique. C’est l’origine de la nature redondante de notre forme d’habitation, de sa capture, de sa puissance de déterritorialisation.
27Certes, le xxe siècle a vu se développer une critique de cette tendance, qui va en fait poursuivre son geste, c’est-à-dire qui placera le miroir du langage devant l’humain qui regarde, ce nouveau pré-sujet historique qui reflète la nature radicalisée :
The upsetting of the Albertian/Cartesian/Kantian paradigms of space and representational techniques by psychoanalysis and psychology, placing the onus of sight not on the technique but on the observer, was the first step in the formation of the relatively differentiated subject, immersed in the apparent chaos of a space-time atomic universe, a universe now represented by the distortions of cubism, futurism, expressionism, and the like (Vidler 2002 : 8).
La représentation exacte est le résultat de l’articulation de ces deux procès mimétiques simultanés, celle de la nature dans le langage, et celle du langage sur lui-même.
28La manipulation du langage même, par les mécanismes fondamentaux de la répétition et de la différence, est en même temps une manipulation de la terre en tant que la terre est une copie parfaite du langage selon les règles radicalisées de ce langage. La terre répond à l’humain au doigt et à l’œil. C’est-à-dire que l’application du langage scientifique à l’espace dans le temps permet de transformer l’espace dans le temps. Le discours des sciences de la nature devient un appareil de capture et de manipulation de l’espace et du temps.
29La soumission totale de la terre à la technoscience rend le langage invisible dans la mesure où il s’est lui-même soumis à une mise en transparence, à une explicitation totale. On a l’impression qu’il n’y a plus de distance entre l’humain et la Terre, c’est-à-dire que le langage n’est pas autre chose que la preuve de la vérité de la soumission de la Terre à l’humain. La soumission est ainsi la preuve de la vérité de l’objectivité mimétique issue de la représentation exacte, c’est-à-dire que l’objectivité mimétique jouit d’une « légitimité par la performativité », selon l’expression de Jean-François Lyotard, qui se renforce chaque fois qu’elle est rejouée. Plus la maîtrise technique du monde s’approfondit, c’est-à-dire plus le langage se manipulant lui-même manipule la terre, plus la vérité de l’objectivité mimétique s’approfondit. Les miroirs s’effacent pour laisser place à la pure effectivité – ce serait la véritable naissance de l’anthropocène.
30Par sa puissance d’effet, qui est une puissance magique, l’objectivité mimétique se vérifie au point d’oublier et de faire oublier qu’elle est un mode de dévoilement, c’est-à-dire une modalité donnée du langage dans la relation entre l’humain et la terre. Disparaissent dès lors, en même temps que l’idée même d’un mode de dévoilement, tous les modes de dévoilement. Avec la technique moderne, nous oublions le fait irrépressible que les humains n’habitent la Terre que dans le langage. Le langage est la distance dans laquelle se jouent l’éloignement et la proximité de l’être, et c’est cette distance qu’abolit l’objectivité mimétique en rendant invisible son langage et, de ce fait, tout langage. C’est par là qu’advient pour Heidegger la domination : « […] les distances ont été supprimées, mais la proximité est restée absente : l’absence de proximité a conduit le sans distance à la domination » (1958 [1954] : 216). Bacon disait : Natura non vincitur nisi parendo (on ne domine pas la nature sans s’y soumettre).
31La science est dans cette perspective dramatique une radicalisation de la nature dans un système d’objets qui reflètent l’esprit qui se reflète lui-même. Tout se tourne vers l’humain comme un miroir, tout est à lui, tout vient de lui, tout lui ressemble. C’est la manifestation épistémologique d’un impérialisme ontologique dans lequel tout l’être appartient à l’humain, au prix de l’abolition de l’être – nous dirions, au prix de l’abdication de toute sagesse de la terre. La technique moderne sera application de ce radical qui est un radical de puissance, de capture, d’appropriation. Elle incarnera l’objectivité mimétique dans son mouvement de pro-vocation de la nature, où se joue précisément la légitimité par la performativité qui est le fait de l’objectivité mimétique. Machina ex Deo.
32D’un point de vue heideggérien, l’objectivité mimétique, qui est le fait explicité du mouvement moderne d’explicitation, correspond à un repli du monde sur lui-même, c’est-à-dire à un enfermement du langage qui constitue une abolition de la distance, du jeu poétique entre les humains et la terre. Dans l’objectivité mimétique, l’occultation du langage est une occultation du fait qu’il y va, dans la relation entre l’humain et la terre, d’un jeu de miroir et d’une occultation du fait que le jeu de miroir qui produit l’objectivité mimétique est le jeu de Narcisse. L’objectivité mimétique rend impossible l’accueil du Quadriparti, qui met en place un jeu de miroir dans lequel les éléments se reflètent les uns dans les autres pour produire le monde, et dans lequel l’humain n’est qu’un des éléments, le mortel. C’est la distance et la réflexion entre les quatre parts qui se jouent dans le langage en tant que l’humain habite la Terre dans le langage. Sans cette distance, la clarté devient diabolique. L’avènement de l’espace géométrique signifie selon cette perspective l’écrasement du monde sur lui-même. Elle offre une clarification nouvelle du sens du déracinement, à savoir la perte du savoir du jeu qui lie les humains et la terre dans le langage.
Post-scriptum : Habiter le métro
33Le métro de New York, parfaitement rationalisé, anonyme, géométrique, est un lieu qu’habitent des millions de voyageurs.
Five days a week, Michael Kiernan, 50, a computer network administrator, makes the 90-minute commute home from the Bronx County Courthouse, where he works, to suburban Long Beach on Long Island. Like a lot of New Yorkers, he has it down to a science. He leaves work at 4 :45, walk-jogs across 161st Street, then hurries into the subway, where he gets into the first car on the D train. He stands by the door, riding two stops to 145th Street, then races up the stairs for the A train, a downtown express. Again he stands, in the first car, by the third door, which at 34th Street opens at the stairs to the Long Island Rail Road. If all goes well, he catches the 5 :20 home5.
Le métro se constitue au quotidien comme un lieu qui échappe en partie à son caractère pro-voqué. Les mobilisés échangent, s’observent, s’aident et s’ignorent. Dans un wagon de train, on ne se déplace pas, on est déplacé. L’immobilité intérieure du voyage collectif crée un espace social, un espace de colonisation poétique aléatoire.
On Friday, Oct. 16, he was in his usual spot when the doors opened at 125th Street. Two court officers he knows usually get on, but didn’t, and he thought to himself that he must be the only one who’d made his connections just right. Then the doors closed, the train started, and he collapsed.
Les récits néanmoins débordent des wagons : histoire d’un homme subissant un arrêt cardiaque mais sauvé par un médecin un matin à l’heure de pointe, les témoins, ces gens qui prennent le même wagon à la même heure à la même station tous les jours avec cet homme, confirment ce qu’ils ont vu.
Someone shouts, “Is there a doctor ?” There was : Dr. Sonia Tolani, 32, a cardiology fellow at New York-Presbyterian/Columbia, fresh from work in green scrubs. She shouldn’t have been there either. She was supposed to still be at the hospital, but a colleague let her go a half-hour early because she was to be on call all Saturday. She too, always sits in the first car, which opens closest to her exit at 14th Street.
Les hommes ressuscitent. Le métro est magique. La poésie s’accroche aux parois de l’objectivation.
Having gotten a second chance, Mr. Kiernan, a lifelong bachelor, said he is trying to be a better partner to his long-time girlfriend and is trying to eat more carefully, drink less, and seize each day a little more. “I’m not religious,” he said, “but I keep thinking, ‘ Who put that cardiologist on the train ?’Coming home tonight, I looked around the subway car – there wasn’t anybody who looked like a cardiologist.”
34Il n’est pas rare par ailleurs de lire des chroniqueurs urbains se plaindre de la familiarité des comportements dans les wagons de métro : un homme se coupe les ongles, une femme se maquille. D’autres se curent le nez. On fera même des propositions loufoques pour contrôler la transformation des transports publics en salles de bains privées :
There’s probably no turning back, but I have a modest proposal for the New York City subway system. I propose that certain behaviors be restricted to certain lines. Nail clipping could be confined to the N train, makeup to the M train. Since N is already spoken for, we could put the nose pickers on the B for booger train. I’ll tell you one thing, though. If my plan is ever adopted you can be sure as hell I’ll be avoiding the number 1 and number 2 trains like the plague6.
35Les blogueurs ajouteront à ce billet de nombreuses pièces à conviction : brossage de cheveux, crachats, « public sex, vomiting, defecation, and displays of psychotic rage and hysteria », masturbation, épilation des sourcils, soie dentaire, extraction de comédons, nettoyage des oreilles, application de parfums et de lotions, nourriture, et plus encore :
I can top all that. On the Coney Island bound F train at about 8 :20 tonight (May 30). A young Spanish lady peed right in the middle of the train. Just stood there and let the pee run right down her legs. Announcing that “hey it’s just water don’t worry about it.” She then walked away from the wet floor leaving the people around her to grab their bags and move away in disgust. Boy, I thought I had seen everything… Wrong.
36Les identifications alphanumériques des lignes de métro new-yorkaises sont intégrées dans un jeu poétique de distribution géométrique des comportements inacceptables, et la carte du métro se transforme en carte du dégoût. Et on tente de donner des explications :
I blame YouTube. A modern-day Circus Maximus, the video networking site makes a public spectacle of private moments. Compared with watching a stranger give birth or seeing a man you’ve never met faint during his own nuptials, popping open the new deodorant you just bought at Duane Reade and applying it on the platform of the uptown No. 1 train (you know who you are) is tame.
It seems that some people are so immersed in virtual reality that they have actually lost their grip on the fact that there is a real world which we all share, populated by real people, of which they are a part… just one small part ! To them all reality is theirs, and the rest of us are intruders on their domain.
37Un excès d’intimité dans les transports en commun, des épidémies comportementales, des communautés virtuelles qui se réunissent pour en discuter, et qui mettent en cause l’invasion médiatique de l’intimité. Le géométrique est gangrené de poésie.
38Si tous les humains, d’un point de vue phénoménologique, habitent tout l’espace tout le temps, l’habitation dans l’espace géométrique signifie encore la manifestation d’une puissance d’habiter – une promesse. Seulement, il s’agit ici d’une poétique de l’habitation qui se met de manière permanente en relation avec le degré zéro de la poésie que constitue l’espace géométrique, ou la condition de la vie à la vitesse zéro. Cela signifie que la forme dominante de la poétique spatiale dans le monde industriel consiste à rendre habitable un espace dont l’horizon existentiel et historique est, de manière stricte, l’inhabitabilité. Parce qu’il faut bien vivre.
Archifoyer, Dalie Giroux et Amélie-Anne Mailhot

Notes de bas de page
1Explicitation est chez Sloterdijk un synonyme d’arraisonnement (Gestell, dans la traduction d’André Préau) chez Heidegger, c’est-à-dire ce qui qualifie l’essence de la technique moderne. Didier Franck traduit Gestell par dispositif.
2L’invention de l’anatomie comme analyse explicitante, par exemple, crée une image mécanique du corps et « déchire le fond interne somatique, muet et pauvre en images, du lien vécu à soi-même et a intégré le savoir que les sujets ainsi représentés avaient d’eux-mêmes dans un retournement après lequel rien ne pouvait plus être trouvé au même point de l’être du savoir qu’auparavant » (2005 : 63).
3Il faut relire sur cette question le court texte de Walter Benjamin intitulé « Sur le pouvoir d’imitation » (2000b [1933]).
4Sur l’effet de la photographie sur le paysage, voir Suzanne Paquet (2009 : 25-33).
5Toutes les citations de cette histoire proviennent de Michael Winerip, « As Luck Would Have it », The New York Times, 5 novembre 2009.
6Cette citation et les suivantes sont tirés de : « Word of Mouth », http://petercherches.blogspot.com/2008/05/bathroom-behavior-on-subway.html ; « New Englishman in New York », https://sabotagetimes.com/life/a-newenglishman-in-new-york-part-14-kung-fu-breakdancers-and-dodging-humanfaeces ; « Complaint Box du New York Times », http://cityroom.blogs.nytimes.com/2009/11/06/complaint-box-public-grooming.
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