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    Plan détaillé Texte intégral Cryptomarchés et recherche Le marché traditionnel canadien Le marché canadien sur le darknet Le marché traditionnel versus le darknet Bibliographie Notes de bas de page Auteurs

    Délinquance et innovation

    Ce livre est recensé par

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    Table des matières

    2. Le trafic de stupéfiants : marché traditionnel canadien versus darknet

    Caroline Mireault, Vincent Ouellette, David Décary-Hétu, Frank Crispino, Pierre Esseiva et Julian Broséus

    p. 27-44

    Texte intégral Cryptomarchés et recherche Le marché traditionnel canadien Le marché canadien sur le darknet Le marché traditionnel versus le darknet Bibliographie Notes de bas de page Auteurs

    Texte intégral

    1Sites hébergés sur le darknet, les cryptomarchés permettent aisément de mettre en vente des biens et des services souvent illicites. Visuellement très semblables aux grands sites marchands comme eBay et Amazon, ils en partagent plusieurs caractéristiques structurelles (listes d’annonces organisées, notation des vendeurs en fonction des clients, etc.). Cependant, à la différence des sites de vente traditionnels, les cryptomarchés facilitent les échanges dans un contexte où l’anonymat des administrateurs et des participants est protégé par le réseau Tor, une section d’Internet où l’utilisation de relais permet de masquer l’adresse IP (et donc l’identité) des participants.

    2Les cryptomarchés offrent plusieurs autres avantages à leurs participants. Ils permettent de limiter les interactions physiques entre acheteurs et vendeurs, ce qui diminue considérablement la possibilité d’utiliser la violence pour régler les conflits ou d’abuser plus largement d’un partenaire lors d’une transaction. Ils offrent par ailleurs aux vendeurs l’accès à un vaste bassin d’acheteurs potentiels répartis dans le monde entier. Les acheteurs, de leur côté, peuvent naviguer parmi les dizaines de milliers d’annonces et choisir un vendeur qui a une réputation établie dans le pays de leur choix. L’asymétrie d’information est donc réduite sur les cryptomarchés, et cela permet à toutes les parties d’échanger dans un contexte plus sûr.

    3L’existence même des cryptomarchés constitue une révolution et une innovation criminelle, notamment en matière de trafic de drogues. Leur caractère innovant vient de la combinaison ingénieuse de technologies préexistantes (chiffrage automatique de toutes les communications, paiements en monnaies virtuelles, connexions passant par des relais qui les rendent anonymes) pour bâtir une infrastructure anonyme consacrée à la vente de produits et de services. Les cryptomarchés représentent par ailleurs un nouveau canal de distribution pour la vente de drogues, les vendeurs pouvant autant s’y approvisionner qu’y déplacer leur commerce. Des producteurs peuvent aussi décider d’éliminer certains intermédiaires et de vendre directement aux consommateurs.

    Cryptomarchés et recherche

    4Depuis l’ouverture en 2011 du premier cryptomarché, Silk Road (SR1), la recherche scientifique portant sur ces structures s’est intéressée particulièrement à leurs incidences pour les vendeurs et les acheteurs, à la physionomie de l’offre et de la demande, au volume des ventes et aux activités des vendeurs de manière globale.

    5Le dernier Global Drug Survey (GDS, 2016) s’avère une source intéressante pour mesurer l’ampleur de l’utilisation du darknet pour l’achat de drogues. Environ 7 % des sondés y ont acheté des drogues durant la dernière année, soit une augmentation d’un peu plus de 2 % par rapport au sondage de 2015. La proportion des sondés déclarant un achat sur le darknet durant la dernière année varie d’un pays à l’autre, allant de 2,4 % pour la Nouvelle-Zélande à 18,3 % pour le Royaume-Uni et 8,3 % pour le Canada. Les drogues les plus achetées à l’échelle mondiale sont le cannabis, les stimulants (cocaïne et produits amphétaminiques sans distinction), l’ecstasy (MDMA) et les psychédéliques (NSP, LSD), soit des drogues dites récréatives. Le nombre de personnes sondées dans le cadre du GDS varie grandement d’un pays à l’autre. Les Danois représentent moins de 1 % du nombre total de participants en 2016, alors que les Allemands comptent pour 31 %. Les sondés canadiens représentent quant à eux environ 1,5 % du nombre total de participants, et aucune information relative à leurs pratiques d’achat sur le darknet n’est publiée dans le sondage.

    6Bien que les cryptomarchés ne connaissent pas de frontières physiques, certains pays semblent plus actifs que d’autres dans la lutte contre ces structures depuis quelques années. Le cas de l’Australie s’avère particulièrement intéressant. Le ministère australien de la Santé finance en effet le projet Drugs and New Technologies, qui vise l’étude des plateformes de vente de drogues en ligne, notamment celles présentes sur le darknet (www.drugtrends.org.au/our-methods/dnet). Ici, la disponibilité des drogues en ligne n’est pas uniquement estimée et quantifiée ; l’accent est mis sur le contexte et sur l’étude du phénomène à l’aide d’autres indicateurs disponibles, l’objectif étant d’évaluer les répercussions de la disponibilité en ligne sur le marché australien des drogues. Les forces de l’ordre australiennes se sont aussi intéressées aux cryptomarchés en lançant en novembre 2016 une vaste opération intérieure contre les utilisateurs de ces plateformes ; elles ont procédé à plusieurs arrestations dans ce contexte. Grâce à l’efficacité des contrôles aux frontières australiennes, la détection de drogue dans des colis postaux a mené à une opération conjointe de la Gendarmerie royale du Canada (GRC) et de l’Australian Federal Police (AFP), qui a permis de démanteler une organisation criminelle implantée dans l’Ouest canadien et approvisionnant le marché australien. Parallèlement, des chercheurs ont présenté une étude portant sur les différences entre les types de drogues proposés selon le pays d’origine ; ils ont montré que dans certains cas, l’offre de drogues sur les cryptomarchés pouvait refléter la production intérieure (Van Buskirk et coll., 2016).

    7Le Royaume-Uni n’est pas en reste depuis qu’il a annoncé la création d’une unité de renseignement vouée à la lutte contre l’utilisation criminelle du darknet. De leur côté, les Pays-Bas ont plutôt opté pour une première étape fondée sur la recherche en mandatant la RAND (Research AND Development) Europe – par l’intermédiaire de leur ministère de la Sécurité et de la Justice – pour étudier le trafic de drogues en ligne et en particulier le rôle des Néerlandais sur ce marché, ainsi que pour discuter des possibilités de détection et d’intervention des forces de l’ordre. Le rapport issu de cette recherche souligne en particulier que depuis 2013, les revenus ont doublé sur les cryptomarchés, les transactions ont triplé et le nombre d’annonces de vente a plus que quintuplé. Ces chiffres témoignent de l’attrait que ces plateformes exercent aussi bien sur les vendeurs que sur les acheteurs.

    8Au Canada, deux études parues en 2016, de Broséus et coll. et de Mireault et coll., ont apporté un éclairage sur l’ampleur du trafic canadien passant par les cryptomarchés, sur les types de drogues offerts, ainsi que sur le caractère organisé de ce trafic.

    9Pour intéressantes qu’elles soient, ces différentes recherches ne permettent pas encore de comprendre le lien entre les cryptomarchés et les marchés traditionnels. Les premiers sont-ils un nouveau canal de distribution qui permet aux acteurs actuellement engagés dans la vente de drogues illicites d’effectuer leurs transactions de manière plus sécuritaire ? Ou alors, sont-ils plutôt une extension du marché illicite traditionnel, avec par conséquent des acteurs différents ? La réponse à cette alternative passe par la comparaison des données connues sur les marchés illicites hors ligne et ceux en ligne, afin de déterminer si les taux de prévalence de consommation au Canada se reflètent dans l’offre émanant des vendeurs canadiens.

    Le marché traditionnel canadien

    10Au cours des dernières années, on a utilisé plusieurs indicateurs pour évaluer les habitudes de consommation de drogues illicites au Canada. Notre étude combine six de ces indicateurs, qui sont classés en quatre groupes, soit les statistiques policières relatives aux infractions et aux saisies, les sondages, les analyses toxicologiques et les analyses d’eaux usées. Le tableau 2.1 présente sommairement les sources retenues pour cette étude, leurs techniques d’échantillonnage et les périodes couvertes.

    11Pour estimer l’offre de drogues sur le marché hors ligne canadien, nous avons utilisé le Programme de déclaration uniforme de la criminalité (DUC), qui fournit des statistiques officielles sur les infractions liées aux drogues au Canada. Le DUC a pour objectif de mesurer la fréquence des crimes sur le territoire canadien, ainsi que leurs caractéristiques. C’est le Centre canadien de la statistique juridique (CCSJ) qui, en collaboration avec plus de 204 corps de police, recueille des données sur les actes criminels que déclarent les forces de l’ordre. Le CCSJ ne vérifie pas les enregistrements effectués par les corps policiers pour s’assurer que la déclaration des affaires est complète et exacte. En revanche, les services de police ont organisé la collecte des données et désigné des personnes chargées de contrôler les rapports. Deux versions du DUC existent, l’une à base de données agrégées (DUC 1.0) et l’autre, fondée sur l’affaire, qui contient plus de détails sur la victime, sur les contrevenants et sur les événements (DUC 2). Le DUC 1.0 classe les événements selon l’infraction la plus grave (IPG) commise. Dès lors, si dans une même affaire des chefs d’accusation de possession de cannabis et d’homicide sont retenus, seul le chef d’homicide figurera dans le DUC 1.0. En raison de la règle de classement IPG, les infractions moins graves y sont sous-représentées. Le DUC 2 permettrait de pallier cette limitation, dans la mesure où jusqu’à quatre infractions par affaire peuvent être déclarées. Malheureusement, d’après les données disponibles pour consultation, le DUC 2 semble avoir principalement pour objectif de calculer l’indice de gravité de la criminalité et ne renseigne pas sur les infractions relatives aux différents types de drogues. C’est donc la version DUC 1.0 qui a été consultée pour cette étude.

    12La distribution des drogues peut aussi être estimée à l’aide des données concernant les saisies effectuées au Canada. Les données de saisies transmises à l’Office des Nations Unies contre la drogue et le crime (ONUDC, sigle anglais : UNODC) ont été consultées (UNODC Statistics, 2013). L’ONUDC est une organisation mondiale qui lutte contre la criminalité, les drogues et le terrorisme. Elle travaille directement avec les gouvernements, les organisations internationales, les autres organes des Nations Unies et la société civile. Ses données proviennent de trois sources : les questionnaires annuels remplis par les gouvernements participants, les enquêtes nationales organisées en coopération avec les gouvernements, ainsi que la littérature scientifique. Elle applique des méthodes scientifiques pour maximiser la comparabilité des données et pour estimer les statistiques régionales et mondiales. Selon ses données, le Canada aurait participé au sondage pour la dernière fois en 2013. Les données concernant le Canada semblent être globalement représentatives des saisies effectuées dans tout le pays.

    13Bien qu’elles offrent une vision intéressante de la distribution des drogues au Canada, les données de saisies reposent sur la nature présumée des drogues qui sont saisies par les agences d’application de la loi. Sans analyses pour confirmer la nature chimique des drogues saisies, des catégories de drogues peuvent être sur-ou sous-estimées. Les données du Service d’analyse des drogues (SAD) de Santé Canada de 2014 ont donc été consultées pour pallier ce problème, étant donné qu’elles indiquent la nature réelle des drogues saisies. Le SAD possède des laboratoires dans tout le Canada pour pouvoir analyser les substances saisies par les corps policiers canadiens et par l’Agence des services frontaliers du Canada (ASFC). Très intéressantes pour confirmer la nature des saisies policières, ses données ne révèlent cependant que le nombre et le type des pièces à conviction analysées, ce qui ne représente qu’un sous-ensemble des substances saisies par les forces de l’ordre, elles-mêmes un sous-ensemble de ce qui est disponible sur le marché.

    14En somme, on doit considérer avec prudence les statistiques policières puisqu’elles reflètent l’activité et la stratégie des forces de l’ordre plutôt que celles des acteurs présents sur les marchés de drogues (Service d’analyse des drogues de Santé Canada, 2014). De plus, certaines saisies visent des drogues qui étaient destinées à l’exportation et ne sont donc pas représentatives de la consommation au Canada.

    15L’estimation de la consommation de drogues peut aussi se faire directement auprès des personnes concernées, au moyen de sondages. Bien entendu, les sondages comportent des limitations plus ou moins importantes, qui sont fonction de leur capacité à rejoindre leur population cible. On doit considérer qu’ils reflètent la consommation d’un certain groupe de consommateurs accessibles et volontaires et qu’ils dépendent de la bonne volonté de ces derniers, qui peuvent être disposés ou non à partager certains renseignements. L’Enquête canadienne sur le tabac, l’alcool et les drogues (ECTAD), qui couvre la majeure partie de la population canadienne, permet d’assurer à l’échelle du pays une surveillance de la consommation de drogues (gouvernement du Canada, 2014).

    16Les analyses toxicologiques de matrices biologiques (sang, urine, salive, etc.) provenant de consommateurs de drogues sont aussi une source précieuse de données. Évidemment, ce type d’analyse ne peut s’effectuer sur tous les consommateurs et permet uniquement d’obtenir un profil dans des situations particulières. Les données consultées proviennent du Laboratoire de sciences judiciaires et de médecine légale (LSJML) de Montréal ; elles ont été recueillies dans le cadre du Programme d’experts en reconnaissance de drogues (sigle anglais : DRE), où des analyses toxicologiques sont effectuées sur des échantillons biologiques provenant de personnes interceptées et présumées avoir conduit sous l’influence de drogues. Ces données étant difficiles à obtenir pour l’ensemble du Canada, celles qui sont présentées proviennent uniquement du Québec.

    17Enfin, l’analyse visant à détecter la présence de drogues dans les eaux usées peut elle aussi servir d’indicateur pour estimer les tendances de consommation de drogues de la population générale. Elle permet d’obtenir des données sur les tendances spatiotemporelles au sein d’un pays ou entre pays, ainsi que sur les variations hebdomadaires des pratiques de consommation. Les études publiées à ce jour sur le Canada sont peu nombreuses et limitées à quelques villes, dont les noms sont confidentiels (Yargeau et coll., 2014). Plusieurs facteurs rendent difficile l’estimation de la consommation par l’analyse des eaux usées ; parmi ces facteurs figurent le taux variable de métabolisation des drogues, leur dégradation dans le réseau d’eaux usées et la méconnaissance des pratiques de consommation pour chacune d’elles (quantité utilisée pour une dose, nombre de doses par jour). Il est donc difficile d’étendre les conclusions et de formuler des généralités en ce qui concerne la consommation au Canada. De plus, les études en question ont visé un nombre limité de drogues, de sorte que le portrait n’est pas représentatif de l’éventail offert sur le marché noir.

    tableau 2 .1. Les différentes sources de données consultées pour dresser le portrait du marché traditionnel

    Aspect du marchéSourcesProvenance des donnéesÉchantillonnagePériodeTerritoire concerné
    DistributionProgramme de déclaration uniforme de la criminalité
    - DUC
    Infractions relatives aux drogues déclarées par la police au Canada : possession, trafic, production, importation et exportationn = 103 757
    Six catégories de drogues : le cannabis, la cocaïne, l’héroïne, la méthamphétamine, l’ecstasy et « Autres drogues »
    2013-2014Canada
    Office des Nations Unies contre la drogue et le crime
    - ONUDC
    Questionnaire destiné aux rapports annuels Comprend 4 sections :
    I. Cadre législatif et institutionnel
    II. Approche globale de la réduction de la demande de drogues
    III. Ampleur, caractéristiques et tendances de l’usage de drogues
    IV. Ampleur, caractéristiques et tendances de la culture de plantes servant à fabriquer des drogues et de la fabrication et du trafic de drogues
    Données sur les saisies de drogues déclarées par le gouvernement canadien2010-2013Canada
    Santé Canada – Service d’analyse des droguesSystème de gestion de l’information des laboratoires (SGIL) + Base de données sur les drogues et substances contrôlées (CDSD)Échantillons de drogues présumées saisies et envoyées au laboratoire pour analyse :
    n = 111 792 pour 2013
    (n = 101 148 pour 2010)
    2000 -2013
    (2010 pour amphétamine uniquement)
    Québec principalement, avec des données comparatives pour le Canada entier
    ConsommationEnquête canadienne sur le tabac, l’alcool et les drogues
    - ECTAD
    Enquête bisannuelle auprès de la population générale sur la consommation de tabac, d’alcool et de drogues chez les Canadiens âgés de 15 ans et plusEntrevues téléphoniques avec
    14 565 répondants des dix provinces (29 043 889 résidents canadiens âgés de 15 ans et plus).
    2006-2012Canada
    Laboratoire de sciences judiciaires et de médecine légale
    - LSJML
    Programme DRE (Drug Recognition Expert)372 échantillons biologiques d’individus soupçonnés de conduite avec les facultés affaiblies par les drogues2013-2014Québec uniquement
    Publications scientifiquesÉtude sur l’analyse de drogues/métabolites dans les eaux usées de villes canadiennesn = 8 échantillons d’un litre d’eaux uséesÉchantillons collectés en 2010-2011.
    Publication 2014
    2 villes canadiennes (population : 75 000 et 1,6 million)

    18La figure 2.1 dépeint l’éventail des drogues illicites au Canada. Le cannabis arrive en tête de l’offre et de la demande pour toutes les sources de données consultées. La seule exception concerne les analyses d’eaux usées, où le métabolite principal de sa molécule psychoactive, le THC, n’était pas recherché en raison des choix de l’étude, qui visait à évaluer les habitudes de consommation liées aux médicaments opioïdes ainsi qu’à la cocaïne et aux amphétamines (Yargeau et coll., 2014). Bien qu’une seule année soit représentée dans les divers résultats (2012, 2013 ou 2014, selon la source de données considérée), cette tendance n’est pas récente, et les années précédentes la marijuana venait en tête de liste, quelle que soit la source de données prise en compte.

    19La cocaïne arrive au deuxième rang des drogues populaires au Canada si l’on en juge par la proportion des infractions connexes (16 %), par les quantités saisies (1 047 kg) et leur analyse chimique (20 %), ainsi que par la prévalence de consommation au sein de la population sur une année (1 %). Bien que l’étude des eaux usées ne puisse être étendue à l’ensemble du Canada (il s’agit, dans le cas présent, d’une ville de grande taille abritant une population d’environ 1,6 million d’habitants), les résultats désignent la cocaïne comme la drogue la plus détectée, avec un dosage estimatif au moins 12 fois supérieur à celui des autres drogues illustrées (voir la figure 2.1E). C’est seulement dans les données du LSJML que la cocaïne arrive au troisième rang. Cela indique qu’au Québec, les personnes arrêtées pour conduite avec les facultés affaiblies par les drogues consomment moins de cocaïne que de marijuana ou d’amphétamines, par exemple (voir la figure 2.1).

    figure 2.1. Données sur la distribution (A à C) et la consommation (D à F) des drogues principales au Canada

    Distribution
    A : Données tirées du DUC pour l’année 2014 (valeurs exprimées en pourcentage du nombre total de cas, n = 103 757) (Boyce, 2015).
    B : Données tirées du Questionnaire destiné aux rapports annuels (sigle anglais : ARQ) de l’ONUDC pour l’année 2013. Ne sont pas représentées les confiscations de 803 363 plants de cannabis, 134 989 comprimés de méthamphétamine, 56 878 comprimés d’amphétamine et 22 986 comprimés de MDMA.
    C : Données du SAD de Santé Canada pour l’année 2013 (valeurs exprimées en pourcentage, n = 111 792 échantillons analysés).
    Consommation
    D : Données de l’ECTAD relatives à la prévalence pour l’année 2012 pour la population générale (15 ans et plus) (* héroïne : prévalence durant la vie).
    E : Données tirées de Yargeau et coll. (2014) sur une seule ville de 1,6 million d’habitants.
    F : Données du LSJML dans le cadre du programme DRE pour l’année 2014, exprimées en pourcentage des dossiers, un dossier pouvant contenir plusieurs substances, n = 381.

    20Enfin, les produits amphétaminiques figurent eux aussi parmi les drogues populaires au pays. Les saisies révèlent une forte présence de méthamphétamine et d’amphétamine sur le marché canadien, si l’on considère également les saisies de comprimés (voir la légende de la figure 2.1). Les données d’analyses toxicologiques du LSJML montrent que la méthamphétamine (52 %) est une substance fréquemment détectée dans les cas de conduite sous influence de drogues. En comparant ses données à celles d’un laboratoire situé en Ontario (le Centre of Forensic Sciences, CFS), le LSJML a remarqué que cette tendance semblait propre au Québec. En effet, la méthamphétamine est peu présente dans les résultats d’analyses du CFS, qui révèlent plutôt une prévalence des opioïdes.

    21La figure 2.1 ne présente pas de statistiques liées aux nouvelles substances psychoactives (NSP), la comparaison de ces dernières avec les drogues traditionnelles étant délicate. En effet, les données concernant les NSP sont incertaines et difficiles à obtenir en raison de l’histoire récente du phénomène, de sa constante évolution, ainsi que du manque de déclarations standardisées concernant les saisies connexes. Par exemple, les infractions relatives aux drogues qui sont déclarées par la police au Canada se divisent en six catégories : le cannabis, la cocaïne, l’héroïne, la méthamphétamine, la méthylènedioxyamphétamine (MDMA ou ecstasy) et une catégorie « Autres drogues » qui comprend toutes les autres substances visées par la Loi réglementant certaines drogues et autres substances, ce qui ne permet pas de suivre les tendances liées aux NSP.

    22Les NSP incluent notamment les cannabinoïdes synthétiques, les cathinones, les phénétylamines et les pipérazines. Alors que leur histoire est relativement récente – puisque leur apparition remonte au début des années 2000, plus de 450 substances de cette nature sont déjà contrôlées par l’Observatoire européen des drogues et des toxicomanies (OEDT, sigle anglais : EMCDDA), la moitié de ces substances ayant été signalées sur les 3 dernières années uniquement. Une telle augmentation du nombre, de la variété et de la disponibilité des NSP indique une croissance de ce marché qui peut s’expliquer par la vitesse d’apparition de ces substances, par leur vente libre notamment sur Internet et par le peu – voire le manque – de données concernant leurs effets sur la santé (EMCDDA, 2015). Selon l’ONUDC, le Canada et les États-Unis représentent les marchés les plus importants et les plus diversifiés pour les NSP à l’échelle mondiale. Les données du Service d’analyse des drogues (SAD) de Santé Canada montrent depuis 2009 une augmentation à la fois du nombre de cas (de 38 en 2009 à 121 en 2013) et du nombre total d’échantillons analysés (de 2 730 en 2009 à 5 211 en 2013). Santé Canada signale d’ailleurs en 2014 que de nombreuses nouvelles drogues de synthèse ont inondé le marché, ce qui a probablement contribué à faire passer la MDMA au quatrième rang des drogues de synthèse les plus souvent analysées au Québec. De son côté, l’Enquête sur le tabagisme chez les jeunes (2012-2013) a révélé pour la première fois la prévalence des NSP sur les 12 mois précédents chez les élèves âgés de 12 à 18 ans. Ainsi, 1 % des élèves ont indiqué avoir consommé des cannabinoïdes synthétiques, des cathinones ou des pipérazines. Cela représente environ 10 000 élèves qui ont déclaré consommer du BZP ou de la TFMPP (des stimulants synthétiques dérivés de la pipérazine) et 14 000 autres qui ont déclaré consommer des « sels de bain » en 2012-2013. Ces chiffres peuvent sembler négligeables en comparaison avec la prévalence d’une drogue populaire comme le cannabis, qu’un élève sur cinq (19 %, soit environ 413 000 jeunes) a indiqué avoir consommé durant l’année précédente. Cependant, l’enquête a montré que la consommation d’ecstasy au sein de cette population avait diminué de 3 % sur 3 ans (passant de 6 % en 2008-2009 à 5 % en 2010-2011, puis à 3 % en 2012-2013). Cette baisse coïncide avec l’apparition de nouvelles drogues de synthèse, sans que nous puissions pour autant, en l’état actuel des choses, affirmer l’existence d’un lien de cause à effet. Les analyses toxicologiques du LSJML pour les cas de conduite sous l’influence des drogues indiquent quant à elles depuis quelques années la présence de NSP telles que le MDPV (groupe des cathinones, 4,6 %).

    Le marché canadien sur le darknet

    23Nous avons collecté les données concernant les annonces de vente de drogues du darknet sur huit cryptomarchés entre août et septembre 2014, en nous concentrant sur les annonces dans lesquelles le Canada était désigné comme pays d’origine des vendeurs. Dans nos précédentes recherches, nous dressions l’état de l’offre en ligne sur la base de la classification des annonces telle qu’elle était faite par les administrateurs des cryptomarchés et par les vendeurs. Or, cette classification est source d’erreurs, notamment parce que certains vendeurs ne classent pas nécessairement leurs annonces dans les catégories qui seraient appropriées. Par conséquent, pour la présente étude, une nouvelle catégorisation des annonces a été effectuée sur la base de leurs titres respectifs, ces derniers indiquant généralement la drogue proposée. Parmi les 3 685 annonces ayant comme pays d’origine le Canada, 3 106 ont alors été conservées (84 %).

    24Le nombre d’annonces par type de drogue n’est pas le seul indicateur à prendre en compte pour dresser un état pertinent de l’offre en ligne. En effet, un même vendeur pouvant inonder une plateforme avec plusieurs annonces d’un même produit, le nombre de vendeurs pourrait être un indicateur plus exact de l’offre et de l’accessibilité du produit considéré. En raison de la nature de notre jeu de données, nous pourrions également être aux prises avec un même vendeur sur plusieurs cryptomarchés, ainsi qu’à la diffusion d’annonces identiques entre les plateformes. À l’aide de la méthodologie décrite dans notre dernière publication (Broséus et coll., 2016), nous avons donc repéré les liens existant entre des comptes vendeurs présents sur plusieurs plateformes, ce qui nous a permis d’affiner les données et d’obtenir le nombre « réel » de vendeurs, soit 102 dans le cas présent.

    25Par conséquent, pour examiner l’offre et la demande en ligne, chaque type de drogue – ou groupe de drogues – a été analysé selon trois indicateurs : le nombre de vendeurs proposant la substance en question, le nombre d’annonces et le nombre de commentaires rédigés par les acheteurs (voir le tableau 2.2). Ce dernier indicateur donne une approximation du nombre réel de transactions effectuées, car les utilisateurs ne sont pas dans l’obligation de laisser un commentaire lors de l’achat, même si cela leur est fortement recommandé. Plus précisément, il sous-estime le nombre des transactions, dans la mesure où 60 à 90 % d’entre elles font l’objet d’un commentaire selon diverses recherches portant sur les cryptomarchés. L’indicateur « commentaires » reflète donc l’état de la demande de drogues sur les cryptomarchés ; il complète ainsi l’interprétation des indicateurs « nombre d’annonces » et « nombre de vendeurs », qui eux reflètent plutôt l’état de l’offre existant sur ces plateformes.

    26Sous l’angle du nombre de vendeurs et du nombre d’annonces, la marijuana est la drogue la plus importante, suivie du groupe MDMA/ecstasy et des NSP. Cela concorde avec la demande sur les cryptomarchés, car la proportion de commentaires confirme l’attrait de ces substances pour les consommateurs (19,2 %, 18,5 % et 17,8 % des commentaires, respectivement). L’analyse ne peut toutefois s’entendre comme révélatrice de la consommation canadienne, puisqu’il est impossible de connaître l’origine géographique du consommateur sur les cryptomarchés. Un acheteur canadien n’est pas non plus tenu d’acheter exclusivement d’un vendeur du même pays. Inversement, l’étude des pays de destination des vendeurs canadiens sur les cryptomarchés a montré que plus de 60 % d’entre eux sont prêts à expédier leur produit à l’international.

    tableau 2.2. Prévalence des drogues principales selon le nombre de vendeurs et selon la proportion d’annonces et de commentaires sur le type de drogue proposé

    DrogueVendeurs (n = 102)Annonces ( %) (n = 3 106)Commentaires ( %) (n = 12 245)
    Cannabis5640,319,2
    MDMA13213,618,5
    NSP2413,117,8
    Cocaïne2155,4
    Méthamphétamine206,16,6
    Dérivés du cannabis2205,62,1
    Héroïne144,45,9
    LSD et dérivés104,221,5
    MDA73,31,3
    Amphétamine
    Ecstasy3
    4
    3
    1
    1,4
    0
    0,4

    1. MDMA sous forme de poudre, de cristaux ou de comprimés.
    2. Les dérivés du cannabis incluent la résine (hashish), les concentrés en THC (cire, shatter) et les produits comestibles. Les champignons et le GHB/GBL ne sont pas représentés (2 % des annonces à eux trois).
    3. Groupe de substances dont la désignation ne comprenait rien d’autre que le terme « XTC » comme précision quant à sa composition.

    27Le tableau 2.2 montre également que le LSD et ses dérivés sont populaires auprès des consommateurs, avec la proportion de commentaires la plus importante toutes drogues confondues (plus de 21 %). Il est intéressant de constater que cette forte demande s’oppose à une offre relativement faible si l’on considère le nombre de groupes de vendeurs (10) et le nombre d’annonces recensées (4 % des annonces). En d’autres termes, seuls quelques vendeurs canadiens sont spécialisés dans la vente du LSD et de ses dérivés, bien qu’une demande importante existe. Cela pourrait s’expliquer par une plus faible accessibilité du LSD de manière générale.

    28Les autres types de drogues ont une popularité beaucoup plus faible, variant d’une minorité de commentaires pour les amphétamines à presque 7 % pour la méthamphétamine. On remarque en particulier que les résultats dénotent une tendance relativement similaire pour la cocaïne et l’héroïne, notamment en ce qui concerne la demande et le nombre d’annonces, alors que l’offre de cocaïne est un peu plus importante que l’offre d’héroïne d’après le nombre de vendeurs. Ces données laissent présumer des pratiques de consommation similaires pour ces deux drogues sur les cryptomarchés.

    29De par leur nature virtuelle, les données collectées sur les cryptomarchés sont incertaines, car elles dépendent de ce que les utilisateurs indiquent dans leurs annonces et dans leur profil. La seule manière de vérifier l’authenticité des renseignements trouvés en ligne est d’effectuer l’achat d’un produit et d’en faire l’évaluation. Toutefois, le vendeur n’a pas intérêt à mentir sur les renseignements relatifs au produit, sous peine de répercussions défavorables sur sa réputation (commentaires négatifs) et par conséquent sur son chiffre d’affaires (Van Buskirk et coll., 2016). D’ailleurs, les résultats de sondages ou d’entretiens témoignent de la satisfaction des acheteurs à plusieurs niveaux, notamment en ce qui concerne la correspondance entre la substance attendue et la substance reçue.

    Le marché traditionnel versus le darknet

    30L’analyse du marché traditionnel et des cryptomarchés montre la prédominance du cannabis sur les deux types de marchés (voir la figure 2.1). Le cannabis est la drogue la plus consommée, la plus saisie et la plus disponible sur le marché traditionnel canadien. De même, c’est la drogue qui compte le plus de vendeurs et d’annonces, ainsi qu’une part importante du nombre de transactions, d’après l’analyse des données des cryptomarchés.

    31Toutefois, la comparaison fait ressortir certaines différences entre les deux types de marchés. On observe tout particulièrement sur les cryptomarchés une présence accrue de la MDMA/ecstasy, du LSD et de ses dérivés ainsi que des NSP, alors que les données du marché traditionnel indiquent une présence plus importante de la cocaïne et de la méthamphétamine. Si les autorités canadiennes sont préoccupées par une recrudescence de la MDMA en particulier, les analyses effectuées au LSJML montrent que la méthamphétamine est beaucoup plus populaire que la MDMA. Ce constat ne concerne pas uniquement les analyses effectuées dans le cadre des cas de conduite sous l’influence des drogues. Le LSJML a indiqué que les analyses de saisies effectuées par Santé Canada concordaient en général avec les tendances observées au laboratoire de Montréal (communication personnelle, janvier 2016). Cela tend à confirmer la faible présence de la MDMA sur le marché traditionnel (figure 2.1). Alors pourquoi une telle tendance de popularité de ce type de drogue sur les cryptomarchés ?

    32L’hypothèse principale est que ces plateformes de vente constituent un marché dont les clients seraient majoritairement des consommateurs récréationnels ou de fin de semaine, ou encore des psychonautes1. Cela expliquerait pourquoi l’offre et la demande sur les cryptomarchés se concentrent sur la MDMA/ecstasy, les NSP, le LSD et le cannabis, comme il ressort de notre étude portant sur le marché canadien et de celles d’autres chercheurs analysant le marché international. Cette hypothèse serait étayée par les résultats d’entretiens avec des acheteurs, ces derniers déclarant être des utilisateurs récréationnels de fin de semaine. Le caractère récréationnel de la consommation s’observe particulièrement dans le cas de la MDMA, car l’analyse des eaux usées montre que sa concentration augmente les jours de fin de semaine (samedi et dimanche) en comparaison avec les jours de la semaine (mardi à jeudi) (Yargeau et coll., 2014).

    33Une autre explication résiderait dans les caractéristiques intrinsèques du mode d’achat. En effet, prendre la décision d’accéder à un cryptomarché particulier, avoir les ressources et l’expertise techniques nécessaires et être en mesure d’attendre la livraison décourageraient les consommateurs excessifs ou ceux qui sont dans l’incapacité de planifier leur consommation. Les consommateurs dépendants ont très certainement d’autres sources d’approvisionnement, et le recours aux voies traditionnelles (vendeurs de rue, connaissances) reste le moyen le plus rapide de s’approvisionner en drogues. De plus, une série d’entretiens montre que les usagers des cryptomarchés s’identifient comme appartenant à une culture festive, se décrivent comme des psychonautes (Van Hout et Bingham, 2013) et déclarent avoir recours à ces plateformes pour découvrir de nouvelles drogues. Enfin, une étude récente fondée sur le sondage Global Drug Survey et visant des acheteurs de drogues du darknet révèle que les substances qu’ils acquièrent le plus fréquemment sont la MDMA/ecstasy (55 %), le cannabis (sous toutes ses formes, 43 %) et le LSD (35 %) (Barratt et coll., 2016), confirmant ainsi les résultats d’une étude similaire menée en 2014. Parmi les usagers récents des cryptomarchés (utilisation sur les 12 derniers mois), 67 % des personnes qui ont consommé de la MDMA/ecstasy à un moment ou un autre de leur vie se la sont procurée par l’intermédiaire des cryptomarchés (la proportion est de 59 % et 44 % pour les consommateurs de LSD et de cannabis, respectivement). Bien que ces trois substances soient également celles qui affichent la plus forte demande sur les cryptomarchés d’après nos données, la MDMA/ecstasy arrive en premier et le cannabis en deuxième dans le sondage, ce qui diffère légèrement des résultats issus de notre analyse (cannabis au premier rang avec 19,2 % du nombre total de commentaires et MDMA au deuxième rang avec 18,5 %). Cela peut s’expliquer par le fait que l’étude en question a été menée auprès d’usagers répartis de manière inégale dans plus de 57 pays principalement situés en Europe. De plus, Van Buskirk et coll. (2016) ont récemment publié une étude comparative des substances vendues dans cinq pays et ont montré que l’offre de drogues peut grandement varier d’un pays à l’autre. Il ne semble donc pas surprenant de voir le cannabis en position de tête sur le marché canadien, cela pouvant aisément s’expliquer par une prévalence de consommation qui figure parmi les plus élevées au monde.

    34Concernant en particulier la MDMA, la divergence entre les indicateurs des marchés traditionnel et virtuel pourrait aussi s’expliquer par une propension à l’exportation chez les vendeurs ; la GRC semble appuyer cette piste d’explication lorsqu’elle affirme que « pratiquement toutes les saisies de MDMA aux points d’entrée canadiens en 2009 concernaient des envois en route vers des destinations mondiales, portrait similaire dépeint dans les années précédentes » (Groupe national d’analyse de renseignements - GRC, 2009). L’analyse des annonces des cryptomarchés montre en effet que la MDMA est principalement destinée à l’exportation et ne concernerait pas majoritairement le marché canadien. Ces observations viendraient corroborer le constat d’un récent rapport de Chartrand et Thibault-Vézina, paru en 2013 et concluant à un déséquilibre entre l’offre et la demande au Québec, notamment pour la MDMA. Il serait intéressant de vérifier cette hypothèse au moyen d’un sondage représentatif auprès des consommateurs internationaux pour vérifier de quel (s) pays ils préfèrent commander leurs produits (les vendeurs étant vraisemblablement moins enclins à répondre à la question des destinations d’envoi effectives de leurs produits).

    35S’agissant des NSP, les sources de données ne sont pas assez complètes ni assez diversifiées pour permettre de comparer de manière fiable la prévalence de ces drogues sur les deux marchés. Des différences marquées existent également entre le Québec et le reste du Canada, rendant difficile toute interprétation. Toutefois, nous pouvons dire que les résultats découlant de l’étude du marché canadien sur le darknet selon les indicateurs retenus ne sont pas surprenants ; ces résultats font des NSP le troisième ou le quatrième type de drogue par ordre d’importance après le cannabis, la MDMA/ecstasy, voire le LSD. En effet, les statistiques relatives à la distribution et à la consommation des NSP rendent compte de leur prévalence depuis quelques années (voir la section intitulée « Le marché traditionnel canadien »), et l’étude de Barratt et coll. (2016) montre qu’elles sont fréquemment acquises sur les cryptomarchés (30 % des répondants). Parmi les usagers récents des cryptomarchés (utilisation sur les 12 derniers mois), 48 % des personnes qui ont consommé des NSP au moins une fois au cours de leur vie se les sont procurées par l’intermédiaire des cryptomarchés.

    36Enfin, on pourrait être étonné de la présence relativement faible de la cocaïne sur les cryptomarchés, car l’offre (5 % des annonces) et la demande (5,4 % des commentaires) la classent au sixième et au septième rangs respectivement, soit une tendance similaire à celle de l’héroïne. Parmi les nombreuses hypothèses susceptibles d’expliquer ce constat, deux semblent plus plausibles. D’après la première, la faible demande de cocaïne sur les cryptomarchés s’expliquerait par une consommation principalement régulière et moins récréative ; les caractéristiques du mode d’achat sur le darknet et en particulier l’incapacité d’attendre la livraison du produit dissuaderaient donc les usagers, en raison de leur consommation excessive. La seconde consisterait à expliquer ce faible recours des acheteurs au darknet par l’accessibilité et la disponibilité de la cocaïne dans le marché traditionnel. La prévalence de la cocaïne sur le marché hors ligne, la plus élevée après celle du cannabis, pourrait appuyer cette hypothèse. La combinaison des facteurs de ces deux hypothèses renforcerait de fait la tendance observée. Les sondages menés auprès de consommateurs de cocaïne et d’héroïne montrent d’ailleurs qu’ils n’ont que très peu recours au darknet pour l’achat de ces substances, qui viennent donc loin derrière la MDMA/ecstasy, le cannabis, les NSP et le LSD (Barratt et coll., 2016) dans les habitudes d’achat en ligne. Une analyse combinée des volumes de cocaïne et des prix indiqués dans les annonces de vente pourrait aussi contribuer à expliquer une telle tendance et à dresser le profil des acheteurs. Par exemple, on pourrait faire l’hypothèse que selon la quantité offerte, la clientèle visée par ces annonces ne serait potentiellement pas la même (revendeurs/distributeurs versus consommateurs). L’analyse effectuée dans le cadre de la présente étude ne permet cependant pas de vérifier cette hypothèse.

    ***

    37Les cryptomarchés, où les participants innovent en employant une nouvelle technologie pour donner accès à leurs produits, semblent constituer une extension du marché traditionnel. Cette innovation leur confère un caractère de complémentarité par rapport au marché traditionnel, notamment du point de vue des consommateurs, qui peuvent bénéficier du retour d’expérience des acheteurs précédents aussi bien sur les vendeurs que sur leurs produits. Elle pourrait permettre la création de voies de distribution différentes pour certains marchés spécifiques, notamment celui des drogues de synthèse, qui est en perpétuelle évolution et particulièrement populaire sur ces plateformes.

    38Cette étude est une première étape vers une meilleure compréhension de la place des cryptomarchés dans le trafic global de drogues illicites au Canada. D’autres indicateurs importants, tels que les prix et les volumes des drogues, devraient eux aussi être étudiés et comparés à ceux du marché traditionnel pour permettre d’affiner la description du phénomène et de suivre son évolution.

    Bibliographie

    Barratt, M. J., Ferris, J. A. et Winstock, A. R. (2016). « Safer Scoring ? Cryptomarkets, Social supply and Drug Market Violence ». International Journal of Drug Policy, 35, p. 24-31.

    Boyce, J. (2015). Statistiques sur les crimes déclarés par la police au Canada, 2014.http://www.statcan.gc.ca

    Broséus, J., Rhumorbarbe, D., Mireault, C., Ouellette, V., Crispino, F. et Décary-Hetu, D. (2016). « Studying Illicit Drug Trafficking on Darknet Markets : Structure and Organisation from a Canadian Perspective ». Forensic Science International, 264, p. 7-14.

    Chartrand, E. et Thibault-Vézina, M. (2013). « Le marché québécois des drogues de synthèse : un déséquilibre entre l’offre et la demande ». Sûreté du Québec. http://www.sq.gouv.qc.ca/mission-et-services/recherche-scientifique/rapport-sq-drogues-de-synthese.pdf

    EMCDDA. (2004). Report on the Risk Assessment of 2C-I, 2C-T-2 and 2C-T-7 in the Framework of the Joint Action on New Synthetic Drugs. Belgique : European Monitoring Centre for Drugs and Drug Addiction.

    EMCDDA. (2015). New Psychoactive Substances in Europe. An Update from the EU Early Warning System (March 2015).http://www.emcdda.europa.eu/

    GDS. (2016). Global Drug Survey 2016. https://www.globaldrugsurvey.com/

    Gouvernement du Canada. (2014). Enquête de surveillance canadienne de la consommation d’alcool et de drogues. http://www.statcan.gc.ca/

    Groupe national d’analyse de renseignements - GRC. (2009). Rapport sur la situation des drogues illicites au Canada. http://publications.gc.ca/collections/collection_2011/grc-rcmp/PS61-14-2009-fra.pdf

    Mireault, C., Ouellette, V., Décary-Hétu, D., Crispino, F. et Broséus, J. (2016). « Potentiel criminalistique de l’étude du trafic de drogues au Canada à partir des données collectées sur les cryptomarchés ». Canadian Society of Forensic Science Journal, 49(4), p. 161-175.

    Service d’analyse des drogues de Santé Canada. (2014). Drogues saisies au Québec - portrait et tendances de 2000 à 2013. Document inédit.

    Statistique Canada. (2015). Programme de déclaration uniforme de la criminalité (DUC). http://www.statcan.gc.ca/

    UNODC Statistics. (2013). UNODC Statistics Online. https://unodc.org/

    Van Buskirk, J., Naicker, S., Roxburgh, A., Bruno, R. et Burns, L. (2016). « Who Sells what ? Country Specific Differences in Substance Availability on the Agora Cryptomarket ». International Journal of Drug Policy, vol. 35, p. 16-23.

    Van Hout, M. C. et Bingham, T. (2013). « “Surfing the Silk Road” : A study of users’experiences ». International Journal of Drug Policy, 24(6), p. 524-529.

    Viel, E. et Mireault, P. (2015). « Présentation – Programme d’expert en reconnaissance de drogues au Québec ». Laboratoire de sciences judiciaires et de médecine légale. École nationale de police du Québec, 21 mai 2015.

    Yargeau, V., Taylor, B., Li, H., Rodayan, A. et Metcalfe, C. D. (2014). « Analysis of Drugs of Abuse in Wastewater from two Canadian Cities ». Science of The Total Environment, vol. 487, p. 722-730.

    Notes de bas de page

    1Le terme « psychonautes » est utilisé pour décrire les personnes qui sont plus susceptibles de rechercher activement de nouvelles substances dans le but d’atteindre des états altérés de conscience (EMCDDA, 2004).

    Auteurs

    • Caroline Mireault

      Étudiante à l’Université du Québec à Trois-Rivières.

    • Vincent Ouellette

      Étudiant à la maîtrise en chimie, Université du Québec à Trois-Rivières.

    • David Décary-Hétu

      Professeur adjoint, École de criminologie, Université de Montréal.

    • Frank Crispino

      Professeur, Département de chimie, biochimie et physique, Université du Québec à Trois-Rivières.

    • Pierre Esseiva

      Professeur, École des sciences criminelles, Université de Lausanne.

    • Julian Broséus

      Maître assistant, École des sciences criminelles, Université de Lausanne.

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    1Le terme « psychonautes » est utilisé pour décrire les personnes qui sont plus susceptibles de rechercher activement de nouvelles substances dans le but d’atteindre des états altérés de conscience (EMCDDA, 2004).

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    Mireault, C., Ouellette, V., Décary-Hétu, D., Crispino, F., Esseiva, P., & Broséus, J. (2018). 2. Le trafic de stupéfiants : marché traditionnel canadien versus darknet. In . D. Décary-Hétu & M. Bérubé (éds.), Délinquance et innovation. Montréal: Presses de l’Université de Montréal. Consulté à l’adresse https://books.openedition.org/pum/32746
    Mireault, Caroline, Vincent Ouellette, David Décary-Hétu, Frank Crispino, Pierre Esseiva, et Julian Broséus. « 2. Le trafic de stupéfiants : marché traditionnel canadien versus darknet ». In Délinquance et innovation, édité par David Décary-Hétu et Maxime Bérubé. Montréal: Presses de l’Université de Montréal, 2018. https://books.openedition.org/pum/32746.
    Mireault, Caroline, et al. « 2. Le trafic de stupéfiants : marché traditionnel canadien versus darknet ». Délinquance et innovation, édité par David Décary-Hétu et Maxime Bérubé, Presses de l’Université de Montréal, 2018, https://books.openedition.org/pum/32746.

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    Décary-Hétu, . D., & Bérubé, M. (éds.). (2018). Délinquance et innovation. Montréal: Presses de l’Université de Montréal. Consulté à l’adresse https://books.openedition.org/pum/32821
    Décary-Hétu, David, et Maxime Bérubé, éd. Délinquance et innovation. Montréal: Presses de l’Université de Montréal, 2018. https://books.openedition.org/pum/32821.
    Décary-Hétu, David, et Maxime Bérubé, éditeurs. Délinquance et innovation. Presses de l’Université de Montréal, 2018, https://books.openedition.org/pum/32821.
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