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    Plan détaillé Texte intégral Un peu d’histoire Des sociologues classiques aux contemporains Les associations internationales et la mondialisation de la sociologie Internationalisation et mondialisation en sociologie de la religion et en écosociologie Bibliographie Notes de bas de page Auteur

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    Chapitre 3. La sociologie au XXe siècle. Des débuts de l’internationalisation à l’émergence de la mondialisation

    Jean-Guy Vaillancourt

    p. 71-86

    Texte intégral Bibliographie Références bibliographiques Notes de bas de page Auteur

    Texte intégral

    1Les sciences sociales comme la sociologie, l’histoire, la science politique, l’anthropologie et j’en passe, sont maintenant suffisamment bien établies pour qu’elles puissent se permettre d’entrer davantage en dialogue entre elles sans qu’il y ait de danger pour leur autonomie respective. Ce dialogue interdisciplinaire entre les sciences sociales représente toutefois une question fort complexe, d’autant plus qu’il se déroule différemment au sein de diverses traditions nationales, et selon les disciplines que l’on prend comme point de départ. Dans ce bref exposé, je n’ai donc pas l’intention de trop m’attarder sur cette question laborieuse de l’interdisciplinarité, j’aimerais plutôt examiner la question connexe du cheminement historique de la sociologie comme discipline s’étant intéressée graduellement à des thèmes supranationaux1.

    2Je tenterai donc de montrer que la sociologie a commencé très tôt à s’internationaliser, et en particulier à s’intéresser à la réalisation d’études comparatives internationales. Elle l’a fait dès le début du XXe siècle, tandis qu’une véritable mondialisation des perspectives de la sociologie et de certains de ses sous-domaines n’a vraiment émergé que durant la dernière partie du XXe siècle.

    3A priori, j’aimerais faire ici une distinction entre l’internationalisation et les études comparatives internationales, d’une part, qui continuent d’être centrées sur les sociétés-nations, et, d’autre part, entre l’internationalisation et la mondialisation (ou la globalisation, qui est le terme utilisé en langue anglaise pour décrire essentiellement le même phénomène). La mondialisation est un processus récent qui permet d’aller au-delà de l’État-nation, pour considérer la planète humaine dans son ensemble, comme société globale et mondialisée. Anthony Giddens (2001, 236), qui a fait une synthèse intéressante de la question, définit la globalisation comme « un processus qui conduit à une plus grande interdépendance et prise de conscience naturelle (réflexivité) parmi les unités économiques, politiques et sociales dans le monde, et parmi les acteurs en général ».

    4La sociologie s’est intéressée assez tôt à la dimension internationale, c’est-à-dire aux relations et aux comparaisons entre diverses sociétés nationales, mais, plus récemment, les termes « mondialisation » et « globalisation » sont devenus très importants pour les sociologues. Martin Albrow (1997) parle de la globalisation comme étant, non pas la simple continuation de l’évolution sociale, mais plutôt l’émergence d’un nouveau type de société mondiale qu’il appelle « l’Âge global ». Immanuel Wallerstein (1974), ayant consacré le début de sa carrière à l’étude des pays africains, a par la suite recentré son attention sur l’économie-monde et sur le système-monde. Roland Robertson (1992) parle de culture globale dans un monde qui s’universalise, et il définit la globalisation comme étant à la fois la compression du monde et l’intensification de la conscience du monde perçu comme un tout. David Held et al. (1999) considèrent que la globalisation actuelle apporte des transformations économiques, sociales, politiques et culturelles plus nombreuses, plus complexes, plus diversifiées et plus rapides, et que leur coordination devient de plus en plus difficile et problématique. Leslie Sklair (1991), pour sa part, montre l’interrelation simultanée sur le plan global entre les paliers économique, politique, culturel et idéologique, alors que Manuel Castells (1996) voit la globalisation et les réseaux internationaux comme réintégrant la production, l’information et l’éducation. Lors de sa visite au Québec en mars 2004, Castells a fait deux conférences sur le thème « Globalisation et identité : les mouvements sociaux ».

    5Grâce aux recherches et aux écrits de ces sociologues, la sociologie est entrée de plain-pied dans des perspectives proprement mondialistes et globalisantes, et ce, au-delà du phénomène de l’internationalisation, présent depuis le début de la discipline. Un des meilleurs ouvrages sur la mondialisation, telle qu’elle est abordée par la sociologie, est celui d’Albrow et King (1996) intitulé Globalization, Knowledge and Sociology. Readings from International Sociology. Cette publication est en fait une anthologie de textes théoriques et empiriques sur la globalisation et la société, tous publiés dans la revue International Sociology depuis sa fondation en 1986. Des ouvrages de ce genre commencent ainsi à se multiplier en sociologie, tout comme dans les sciences sociales connexes.

    Un peu d’histoire

    6Dès ses origines, la sociologie s’est fortement intéressée, pour ne pas dire presque limitée, à l’étude des sociétés nationales et des groupes infranationaux comme la ville et les groupes ethniques (pensons aux recherches de l’École de Chicago), la famille (pensons à Frédéric Leplay et à Léon Gérin), la paroisse (pensons au chanoine Boulard et à Gabriel Lebras ou au sociologue américain Joseph Fichter), ainsi que l’école, l’entreprise, les syndicats, les classes sociales, les régions rurales, les partis politiques, etc. Auguste Comte en France et Herbert Spencer en Angleterre, deux des principaux fondateurs de la sociologie européenne, avaient les yeux fixés sur l’évolution de leurs sociétés nationales respectives, sur l’industrialisation, la militarisation, l’urbanisation et l’essor de la science, tous des phénomènes qui caractérisaient la modernité telle qu’elle se manifestait à leur époque dans les pays d’Europe de l’Ouest. Bien sûr, ces penseurs ont eu des précurseurs comparatistes internationaux comme Montesquieu dans ses Lettres persanes, et Tocqueville dans De la démocratie en Amérique, qui avaient adopté une approche comparative-internationale dépassant le cadre de leurs pays respectifs, et même les frontières de l’Europe. Mais les perspectives résolument internationales et surtout mondiales, à quelques exceptions près comme celle de Max Weber, furent largement absentes de l’œuvre des précurseurs et des fondateurs de la sociologie en Europe au XIXe siècle, ainsi que dans la première moitié du XXe siècle.

    7La sociologie du XXe siècle s’est d’abord autonomisée par rapport aux sciences sociales et humaines préexistantes comme l’histoire, l’économie, la psychologie et l’ethnologie, puis elle s’est rapprochée de celles-ci une fois son identité disciplinaire bien établie. Elle s’est développée en Europe (France, Allemagne, Angleterre, Italie, Russie, Pologne) et particulièrement aux États-Unis, où elle a pris un essor remarquable, en centrant son attention sur la société étatsunienne elle-même. À ses débuts, la sociologie était donc avant tout une discipline dont les horizons dépassaient rarement les frontières nationales. L’École de Chicago, par exemple, fixait son regard sur des phénomènes, et surtout sur des problèmes sociaux, qui se déroulaient dans la ville même de Chicago ou alors ailleurs aux États-Unis. De rares exceptions existent, comme Thomas et Znaniecki (1918), qui étudièrent les paysans polonais émigrés aux États-Unis, en se basant sur leur correspondance avec des membres de leurs familles restés en Pologne.

    8Quelques-uns des premiers sociologues américains ont été formés en Europe, et ont donc été influencés par le darwinisme, le marxisme et l’évolutionnisme social, ce qui a sans doute contribué à procurer à leurs recherches et à leurs écrits une certaine ouverture, allant au-delà de leurs propres frontières nationales, même si somme toute les perspectives des premiers sociologues américains sont généralement nationales, voire ethnocentriques. Une exception intéressante est le sociologue Thorstein Veblen, que C. Wright Mills considérait comme le plus grand sociologue que l’Amérique ait produit. Au moment de la Première Guerre mondiale, Veblen fut l’auteur d’un ouvrage important sur l’Allemagne impériale et il s’intéressait aussi à la guerre et à la paix entre les nations. C. Wright Mills, ayant passé une partie de sa brève carrière à étudier les classes sociales et les élites aux États-Unis, s’est ensuite tourné vers d’autres sociétés, comme Cuba et l’URSS. Vers la fin de sa vie, Mills préparait une grande recherche comparative internationale couvrant l’ensemble des pays de la planète, une étude qu’il caractérisait de sociologie historique mondiale. Ce projet fut repris en partie par Irving Louis Horowitz dans Three Worlds of Development, mais surtout par son successeur à l’Université Columbia, Immanuel Wallerstein (1974), qui développa une sociologie du système mondial, devenue l’une des principales approches de la sociologie contemporaine. Dans le premier numéro de la revue International Sociology paru en mars 1986, Fernando Henrique Cardoso, ancien président de l’Association internationale de sociologie qui devint par la suite président du Brésil, parle de son intention de présenter dans cette revue des analyses sociologiques internationales faites par des sociologues d’origines diverses, afin de sortir la sociologie de son provincialisme occidental. Dans le même numéro, Wallerstein centre l’attention sur le développement du système mondial moderne, plutôt que sur le développement sociétal limité à un pays ou à une nation. Selon lui, les mouvements antisystémiques sont eux-mêmes des produits du système mondial capitaliste.

    Des sociologues classiques aux contemporains

    9La plupart des fondateurs de la sociologie, sauf Marx, bien entendu (mais peut-on vraiment dire qu’il était un véritable sociologue ?), étaient en fait des évolutionnistes et des fonctionnalistes centrés sur les sociétés nationales bien plus que des sociologues structuralistes et comparatistes internationaux. Même Durkheim et Weber n’échappent pas à un certain manque de vision internationale dans leurs premières recherches et publications, même si leurs perspectives s’ouvrent sur d’autres sociétés et cultures dans leurs écrits plus tardifs, spécialement dans leurs études sur les rapports entre la religion et les sociétés en dehors de l’Europe. Weber (1992), particulièrement, s’est révélé être, au fur et à mesure de l’évolution de ses travaux, un véritable sociologue aux perspectives interdisciplinaires et internationales, voire globales, avec ses études sur les grandes religions mondiales. Quant à Émile Durkheim et ses disciples, ils sont motivés au départ par le souci d’établir l’autonomie de la sociologie par rapport à la psychologie, à l’économie et à la biologie, mais ils ne négligent pas l’ouverture vers l’histoire et l’anthropologie, ainsi que vers les sociétés autres que la France. L’Année sociologique des débuts constitue une vraie pépinière de chercheurs dont certains des travaux présentent une grande ouverture internationale. L’école française de sociologie, des premiers durkheimiens à Alain Touraine, comprend plusieurs ouvrages d’auteurs comme Marcel Mauss, Paul Granet, Raymond Aron, Georges Friedman, Pierre Naville, Michel Crozier et Pierre Bourdieu, entre autres, ayant tous écrit des ouvrages dont l’objet dépasse les frontières de la société-nation française.

    10Dans le Métier de sociologue, Bourdieu, Chamberon et Passeron contribuent à faire sortir la pensée sociologique française des limites de l’Hexagone. Alain Touraine surtout est un sociologue important qui s’est orienté graduellement vers une sociologie plus internationale, et même mondiale. Au début de sa carrière, il s’intéressait surtout à la sociologie du travail et à la sociologie industrielle en étudiant le mouvement ouvrier en France. À la fin des années 1960, il s’est réorienté vers l’étude des nouveaux mouvements sociaux ayant éclos (ou émergés) dans plusieurs pays et régions, tant en Europe qu’ailleurs. Ses études sur Solidarnosc, sur l’Amérique latine, sur les universités aux États-Unis, ainsi que ses liens et ses travaux avec ses étudiants venus de plusieurs pays du monde (c.-à-d. Melucci, Hegedus, Garreton, Castells, Farro, Gole, Khosrokhavar, Maheu, entre autres), témoignent d’une internationalisation croissante de ses intérêts et de ses perspectives.

    11Anthony Giddens, sociologue britannique s’intéressant de très près à la globalisation, est un autre auteur très important. Celui-ci considère que l’un des aspects les plus importants du changement dans le monde actuel est la globalisation, c’est-à-dire l’émergence de systèmes interdépendants globaux et mondiaux. Selon lui, le monde est divisé en pays plus ou moins riches, mais il faut aussi tenir compte des entreprises multinationales, des réseaux mondiaux d’échanges inégaux et d’un ordre international et global inégal. Pour comprendre cette situation, on a eu recours aux théories de l’impérialisme, du néocolonialisme, de la dépendance et du système mondial. Aujourd’hui s’y ajoutent les théories de la globalisation, de la mondialisation et les diverses approches du système global. Ces théories insistent surtout sur des aspects politiques et économiques, mais la société et la culture globales y sont aussi ciblées, puisque les développements sociaux et culturels prennent de plus en plus d’importance aujourd’hui. Pour Giddens (2000), la sociologie de la globalisation est donc plus que la simple sociologie des relations internationales. Elle transcende les nations et elle va aussi au-delà de l’économie et de la politique pour pénétrer les sociétés et les cultures. Pour lui, il existe aussi un phénomène d’homogénéisation généralisée qui accompagne le phénomène de la globalisation.

    Les associations internationales et la mondialisation de la sociologie

    12Un cas intéressant de l’internationalisation précoce de la sociologie est celui de René Worms, fondateur de l’Institut International de Sociologie (IIS) en 1894. Il a longtemps dirigé cette organisation de sociologues qui a tenu de nombreux congrès internationaux entre 1893 et 1932, et qui a publié les Annales de l’Institut International de Sociologie entre 1894 et 1932. En réalité, cette organisation est européenne bien plus que véritablement internationale. Ses membres, à vrai dire peu nombreux, étaient surtout originaires de la France, de l’Allemagne, de l’Angleterre, de l’Espagne, de l’Italie, de la Suisse, de la Belgique, de l’Autriche de la Pologne, de la Tchécoslovaquie, de la Hongrie, de la Russie, mais aussi de l’Amérique du Nord et du Sud.

    13La plupart des membres fondateurs de l’IIS sont professeurs, académiciens, politiciens, avocats et magistrats. En 1894, l’ISS compte un peu plus de 30 professeurs, dont 10 sont des professeurs de droit, 7 enseignent l’économie politique, 6 sont des historiens, et 4 sont des philosophes. Les quelques autres enseignent en sciences politiques, en sciences sociales, en anthropologie et en sociologie. Les professeurs de sociologie y sont minoritaires, puisque, à cette époque, on ne comptait que quelques postes et chaires de sociologie dans les universités. En 1907, il n’y avait que huit sociologues parmi la centaine de membres de cette association. Parmi les membres actifs, durant le premier tiers du XXe siècle, on trouve des sociologues occidentaux ouverts à l’international comme Ward, Simmel, Tarde, Toennies, Le Bon, Sombart, Sorokin, Veblen, Ogburn, Von Wiese, Weber, Mannheim et Znaniecki (Schuerkens, 1996). Cette énumération de sociologues célèbres montre qu’il y avait, dans cette intéressante entreprise de René Worms qu’est l’IIS, un début significatif d’internationalisation.

    14Or, une véritable internationalisation de la sociologie ne s’est réalisée qu’après la Deuxième Guerre mondiale, avec l’Association internationale de sociologie, qui fut créée en 1949 avec l’aide de l’UNESCO et du Conseil international des sciences sociales. Les congrès de l’AIS se tiennent tous les quatre ans depuis 1950, tout d’abord dans des villes européennes, mais se déploient graduellement vers des villes d’autres continents comme Toronto (1974), Mexico (1982), New Delhi (1986), Montréal (1998), Brisbane (2002) et Durban (2006). Le Congrès mondial de la sociologie, qui a eu lieu pour la première fois en Afrique en 2006, portait précisément sur « La qualité de la vie sociale dans un monde qui se globalise ». Les 50 comités de recherche de l’AIS, ayant chacun leur spécialité, traitent tous d’aspects internationaux et alimentent la revue International Sociology, ainsi qu’une collection d’ouvrages internationaux publiée par la maison d’édition Sage sous le nom de Studies in International Sociology. Au sein de l’AIS et de ses comités de recherche, les membres chercheurs font beaucoup de sociologie internationale, et même de plus en plus de sociologie mondiale, comme en témoignent les grands congrès mondiaux qui se tiennent tous les quatre ans.

    15L’Association internationale des sociologues de langue française (AISLF), de même que l’Association européenne de sociologie (AES), entre autres, ont aussi contribué de façon marquante, par leurs congrès et par leurs recherches, à développer une sociologie internationale. Le XVIe congrès de l’AISLF, par exemple, a conduit à la publication d’un ouvrage sur la mondialisation de la société sur les plans économique, social, politique et culturel, sous le titre Une société-monde (Mercure, 2001). Il existe aussi des dizaines de revues comme Comparative Sociology (autrefois appelée International Journal of Comparative Sociology) et International Journal of Politics, Culture and Society, qui publient des articles et même des numéros spéciaux sur des thèmes internationaux et mondiaux. Cette dernière revue vient justement de publier un numéro spécial sur le thème « Religion and Globalization », sous la direction de Martin Geoffroy et Jean-Guy Vaillancourt (2004). L’article de Karner et Aldridge (2004), se basant sur les travaux de Zygmunt Bauman, d’Ulrich Berk et de Manuel Castells, étudie le phénomène de la résurgence actuelle de la religion sous l’impact des conséquences sociales et psychologiques de la mondialisation.

    Internationalisation et mondialisation en sociologie de la religion et en écosociologie

    16Il serait long et fastidieux de retracer le cheminement de l’internationalisation et de la mondialisation de la sociologie au sein de la cinquantaine de domaines bien établis de la sociologie. Je me contenterai de mentionner ici quelques-uns des domaines que j’ai fréquentés davantage durant mes années d’études, d’enseignement et de recherche, à savoir la sociologie des religions, la sociologie des mouvements sociaux et l’écosociologie. Le même exercice pourrait être aussi fait avec d’autres domaines comme la sociologie de l’art et de la culture, la sociologie de l’éducation, la sociologie du travail et des organisations, la sociologie de la guerre et de la paix, la sociologie des classes sociales, la sociologie des relations ethniques, la sociologie économique, ou la sociologie politique et des relations internationales, mais les exemples que j’apporterai suffiront, je l’espère, à illustrer le fait qu’une bonne partie de la sociologie du XXe siècle s’est graduellement internationalisée pour en arriver finalement à adopter des perspectives nettement mondialistes.

    17La sociologie des religions s’est longtemps occupée à décrire des phénomènes religieux plutôt locaux, comme l’appartenance et le leadership religieux, et comme les croyances et les pratiques des fidèles dans les groupes paroissiaux, dans les sectes et les cultes, dans les communautés religieuses et les sociétés primitives. Les diocèses et les groupes religieux nationaux, tout comme les phénomènes d’une plus grande envergure comme le pluralisme religieux, l’œcuménisme, la religion civile, la religion invisible, la religion à la carte, la sécularisation, les fondamentalismes et la violence sectaire, ont aussi attiré l’attention, mais il semble qu’on puisse dire aujourd’hui que l’accent est le plus souvent mis sur les grandes religions mondiales, soit orientales (hindouisme et bouddhisme surtout), soit abrahamiques (judaïsme, Islam et christianisme), comme l’a fait Weber (1992) dans ses grands travaux de sociologie historique des religions. Une revue comme Social Compass, par exemple, publiée à Louvain, se définit comme une revue internationale de sociologie de la religion. On y trouve des articles et des numéros spéciaux sur les religions dans divers pays et régions du monde, et sur les dimensions internationales de la religion. Dans un numéro que j’ai réalisé en 1997 avec Madeleine Cousineau de Boston sur le thème « Religion et environnement », plusieurs auteurs ont abordé des thèmes éminemment internationaux comme le Vatican et l’environnement, ainsi que la religion et les préoccupations environnementales en Europe, aux États-Unis, en Australie, en Inde et au Brésil. Même le numéro spécial de Sociologie et sociétés, « Catholicisme et société contemporaine », que j’ai dirigé en 1990, comprenait des articles sur le concile œcuménique Vatican II et sur le catholicisme dans le monde actuel, spécialement au Québec, en Italie, en Espagne et en France.

    18Ma thèse de doctorat, rédigée sous la direction d’Ivan Vallier, puis, à la suite de son décès prématuré causé par la leucémie, sous celle de Charles Y. Glock, deux sociologues fascinés par les phénomènes religieux internationaux, a porté sur le contrôle qu’exerce le Vatican sur les élites internationales et nationales de laïcs catholiques (Vaillancourt 1980). Ivan Vallier et ses collaborateurs avaient entrepris une vaste comparaison des laïcs catholiques progressistes dans douze diocèses de France, des États-Unis et du Chili, mais il n’a malheureusement pas eu le temps de mener ce vaste projet à terme (Vallier et Vaillancourt 1967). Il a toutefois réussi à publier un des meilleurs ouvrages sur les méthodes de recherche en sociologie comparative internationale, dans lequel des spécialistes comme Apter, Smelser, Warner, Roth, Parsons, Swanson, Zeldich Jr, Verba, Somers et Vallier lui-même ont chacun contribué à la rédaction d’un chapitre. Cet ouvrage fascinant demeure, avec l’ouvrage de Reinhard Bendix et al. (1968), une des contributions les plus remarquables de la sociologie comparative internationale étatsunienne.

    19En sociologie de l’environnement, les chercheurs actuels accordent beaucoup d’importance aux problèmes environnementaux globaux, comme les changements climatiques, à la gouvernance internationale et mondiale, et aux mouvements verts internationaux et altermondialistes. Frederic Buttel (2002, 209) écrivait à ce sujet: « Environmental sociology has largely tended to have a national-societal unit of analysis, but increasingly environmental sociology has taken on a global or international level of analysis. »

    20En fait, à ses débuts, dans les années 1920, l’écologie humaine s’intéressait surtout à l’espace urbain et à des problèmes locaux. Avec l’émergence de la sociologie environnementale dans les années 1970, l’intérêt s’est déplacé de façon significative vers les problèmes environnementaux urbains et nationaux, vers les groupes verts et la gouvernance, et vers la réglementation de la pollution sur le plan des sociétés nationales. Durant les années 1980, la sociologie de l’environnement est entrée dans une troisième phase, celle de l’écosociologie globale, qui s’intéresse aux problèmes internationaux et globaux, comme les pluies acides, la pollution transfrontalière, la surpêche océanique, la couche d’ozone, la déforestation-désertification, le réchauffement climatique, la santé mondiale, la perte de la biodiversité mondiale et les inégalités Nord-Sud (Wilenius, 1999). Les phénomènes et les groupes les plus souvent analysés sont, par exemple, les Sommets de la Terre de Stockholm (1972), de Rio (1992) et de Johannesburg (2002), et les ententes internationales qui en ont découlé, mais aussi les groupes internationaux comme Greenpeace (Guilbeault et Vaillancourt 2003 ; 2004), l’Union internationale pour la conservation de la nature, le Groupe international d’experts sur le climat, les Amis de la Terre et le Réseau Action Climat. Le concept de « développement durable » qui a été conçu à partir d’une vision planétaire des enjeux environnementaux, de même que ceux de « commerce équitable » et de « société civile mondiale », sont des concepts centraux de la nouvelle écosociologie globale (Buttel 1986 ; Guay 2004).

    21Le Groupe 24 de l’Association internationale de sociologie est devenu le point de rencontre et d’échange obligé des sociologues de l’environnement qui s’intéressent à l’international et au global. Depuis sa fondation en 1988 au Congrès mondial de Madrid, ce groupe a organisé de très nombreux colloques, tant à l’intérieur des congrès mondiaux qu’au sein des rencontres internationales tenues parallèlement.

    22Plusieurs ouvrages internationaux en sociologie de l’environnement témoignent de cette effervescence intellectuelle autour des enjeux environnementaux, entre autres les ouvrages généraux comme ceux de Beaud, Beaud et Boughera (1993), Yearly (1996), Sachs (1994), Redclift et Woodgate (1997), Redclift et Benton (1994), Spaargaren, Mol et Buttel (2000), Dunlap et Michelson (2001), et Buttel et al. (2002), et des ouvrages plus empiriques comme celui publié par le groupe Global Environmental Surveys (GOES) sous la direction d’Ester et al. (2003), par Arnaud Sales (à paraître), et Quah et Sales (2000). J’ai moi-même participé à cette mouvance avec des articles récents sur l’internationalisation et sur la mondialisation du mouvement vert, et sur l’évolution de la sociologie de l’environnement au XXe siècle. La plupart des recherches sur les mouvements sociaux portent sur l’action collective dans des pays bien identifiés, mais de plus en plus, les études portent sur les mouvements d’envergure internationale ou continentale, comme le mouvement des femmes, les mouvements religieux, le mouvement étudiant, le mouvement ouvrier international, le mouvement altermondialiste ou le mouvement vert (D. Della Porta, H. Kriesi et D. Rucht 1999). L’ouvrage publié tout récemment sous la direction de Louis Guay et al. (2005) sur les Mouvements sociaux et changements institutionnels a justement comme sous-titre L’action collective à l’ère de la mondialisation.

    23Au début, les sociologues se sont surtout intéressés à des mouvements sociaux particuliers à l’intérieur d’un pays, mais avec le temps, ils ont élargi leurs perspectives pour englober des mouvements œuvrant à l’international, incluant des alliances et des convergences de divers types de mouvements sociaux, comme le mouvement des femmes et le mouvement altermondialiste.

    24Il existe de multiples convergences entre les divers mouvements sociaux sur le plan mondial, et au sein de ces mouvements se côtoient les scientifiques, les artistes, et les groupes religieux progressistes, qui œuvrent sur le plan international. Les recherches sociologiques sur les institutions et les mouvements sociaux qui sont actifs sur le plan mondial constituent un des secteurs les plus dynamiques de la sociologie actuelle (Starr 2005). J’espère que mes quelques indications sommaires sur les développements actuels dans ce domaine aideront le lecteur à avoir une meilleure idée du phénomène de l’internationalisation et de la mondialisation croissante de la sociologie contemporaine.

    Bibliographie

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    1 J’aimerais remercier Alexis M. Bamogo pour l’aide précieuse qu’il m’a apportée pour la mise en forme finale de ce texte.

    Auteur

    • Jean-Guy Vaillancourt

      Professeur titulaire au Département de sociologie, Université de Montréal.

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    Vaillancourt, J.-G. (2007). Chapitre 3. La sociologie au XXe siècle. Des débuts de l’internationalisation à l’émergence de la mondialisation. In F. Crépeau & J.-P. Thérien (éds.), Penser l’international. Montréal: Presses de l’Université de Montréal. https://doi.org/10.4000/books.pum.22229
    Vaillancourt, Jean-Guy. « Chapitre 3. La sociologie au XXe siècle. Des débuts de l’internationalisation à l’émergence de la mondialisation ». In Penser l’international, édité par François Crépeau et Jean-Philippe Thérien. Montréal: Presses de l’Université de Montréal, 2007. doi:10.4000/books.pum.22229.
    Vaillancourt, Jean-Guy. « Chapitre 3. La sociologie au XXe siècle. Des débuts de l’internationalisation à l’émergence de la mondialisation ». Penser l’international, édité par François Crépeau et Jean-Philippe Thérien, Presses de l’Université de Montréal, 2007, https://doi.org/10.4000/books.pum.22229.

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    Crépeau, F., & Thérien, J.-P. (éds.). (2007). Penser l’international. Montréal: Presses de l’Université de Montréal. https://doi.org/10.4000/books.pum.22193
    Crépeau, François, et Jean-Philippe Thérien, éd. Penser l’international. Montréal: Presses de l’Université de Montréal, 2007. doi:10.4000/books.pum.22193.
    Crépeau, François, et Jean-Philippe Thérien, éditeurs. Penser l’international. Presses de l’Université de Montréal, 2007, https://doi.org/10.4000/books.pum.22193.
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