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  • 6. Les sondages sur la victimisation
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    Plan détaillé Texte intégral la mesure du crimel’enquête de victimisation aux états-unisle sondage canadienrisques de victimisationcaractérisation des victimes et des délinquantsle chiffre noircomparaisons internationales Bibliographie

    Introduction à la victimologie

    Ce livre est recensé par

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    Table des matières

    6. Les sondages sur la victimisation

    p. 93-115

    Texte intégral la mesure du crimel’enquête de victimisation aux états-unisle sondage canadien Les avantages Les inconvénients risques de victimisation L’âge Le sexe L’état civil Les activités à l’extérieur du domicile L’occupation Le statut socioéconomique La concentration spatiale caractérisation des victimes et des délinquantsle chiffre noircomparaisons internationales Bibliographie lectures recommandées

    Texte intégral

    1L’enquête sur la victimisation est un sondage mené auprès des citoyens à propos de leurs expériences en tant que victimes d’actes criminels. Elle implique la déclaration personnelle d’incidents de victimisation, qu’ils aient été signalés ou non à la police. Par exemple, l’enquêteur demande aux répondants s’ils ont été victimes d’un crime au cours des 12 derniers mois et à quelle fréquence. L’enquête nous fournit donc de l’information aussi bien sur les victimes que sur les actes de victimisation.

    2Les premiers victimologues, dont Von Hentig et Mendelsohn, ont élaboré des typologies des victimes, mais leur travail s’appuie sur la théorie et non sur une recherche empirique. Les sondages ont révélé d’autres types de criminalité que ceux que les premiers victimologues avaient étudiés : ceux-ci ont étudié des crimes graves ; ceux-là ont aussi fait connaître des crimes, moins graves mais plus fréquents (Van Dijk, 1983). C’est l’introduction du sondage sur la victimisation qui fournit finalement une base de données des personnes victimisées. Il modifiera notre compréhension de la victimisation et nous informera sur l’identité des victimes, permettant ainsi de passer à l’étape de la prévention du crime grâce au dépistage des personnes à risque ou des victimes potentielles.

    la mesure du crime

    3Les premiers sondages sur la victimisation n’ont pas été conçus pour aider les victimes, mais plutôt dans le but de pouvoir mieux mesurer la délinquance. Nous verrons que les politiques adoptées concernant les victimes ont souvent dû suivre le même chemin.

    4Comment mesurer la criminalité ? Avant la Seconde Guerre mondiale, on utilisait surtout les statistiques provenant des tribunaux ou des prisons. Puis, après la guerre, on commence à se servir de celles de la police. Le programme canadien de déclaration uniforme de la criminalité (duc) date des années 1960 et représente un grand pas en avant. Chaque année, depuis 1962, les services de police du Canada déclarent aux responsables du programme, qui est administré par le Centre canadien de la statistique juridique (ccsj), les affaires criminelles qui leur sont signalées ou qui sont découvertes dans le cadre d’enquêtes policières.

    5Dans les services de police, à la cour et dans les agences correctionnelles, les dossiers sont établis au nom des infracteurs, des suspects ou des accusés et sont classés par type de crime, de criminel ou d’intervention. Les statistiques du système pénal ne livrent donc aucune information au sujet des victimes. En plus, les formulaires utilisés pour le traitement informatique contiennent peu ou pas de questions touchant les victimes. Par conséquent, les statistiques policières, judiciaires et correctionnelles indiquent le nombre de crimes dénoncés, jugés et punis ainsi que le nombre d’infracteurs liés à ces crimes, mais elles ne donnent aucune information sur les victimes. Or, si un acte criminel peut avoir plus d’un auteur, il peut également léser de multiples personnes. Pensons à l’incendie criminel, aux prises d’otages ainsi qu’au vol à main armée dans les établissements financiers et commerciaux. Pourtant, seules les victimes d’homicide sont calculées dans les statistiques. Ainsi, un procureur est conscient du nombre de cas (donc de délinquants) dont il s’est occupé au cours d’une période donnée, mais il ignore le nombre de victimes impliquées dans ces cas. En effet, tout le système pénal est basé sur le délinquant.

    6Récemment, le duc a été révisé dans le but d’inclure plus de renseignements sur le contexte du crime. Le nouveau système, le duc2, fournit des détails sur les infractions criminelles individuelles signalées à la police, comme les éléments significatifs du délit, des victimes et des accusés. Introduit en 1995, le duc2 était utilisé en 1999 par 164 services de police dans sept provinces différentes (Cunningham et Griffiths, 1997 ; Tremblay, 2000). En 2000,166 services de police emploient le programme (Logan, 2001). Toutefois, il n’est pas encore utilisé par tous les services de police du Canada. Quand ce sera le cas, il constituera une bonne source d’information sur les victimes d’actes criminels signalés à la police.

    7Toutefois, et malgré ces améliorations, les données du programme de statistiques de la police resteront incomplètes, puisque les délits ne sont pas tous signalés. En effet, les renseignements que la police détient sur les crimes proviennent des victimes et des témoins. Sans leur coopération, il est peu probable qu’un délit soit détecté. La probabilité que la police arrive sur la scène d’un cambriolage sans avoir été contactée par la victime ou par les témoins est presque nulle (Skogan et Antunes, 1979). Évidemment, on ne trouve pas de renseignements sur ces victimisations non déclarées dans les statistiques du système pénal.

    8En outre, les plaintes des victimes sont filtrées par le système pénal. En effet, même si la victime appelle la police, cette dernière ne répond pas nécessairement à l’appel et un dossier n’est pas automatiquement créé. Avant d’accomplir l’une ou l’autre de ces tâches, la police en estime la rentabilité, c’est-à-dire la probabilité qu’une poursuite aboutisse à la condamnation de l’accusé. Cette probabilité n’a parfois rien à voir avec l’existence réelle de la victimisation. Pour chaque tranche de 100 victimisations signalées à la police, 96 sont enregistrées en tant qu’infractions criminelles (Du Wors, 2000). Donc, même si ses dossiers permettaient une compilation des statistiques sur la victimisation, une partie du phénomène échapperait encore à l’analyse parce qu’une grande partie des victimes ne s’adresse pas à la police et parce que celle-ci classe ou élimine les plaintes reçues selon leurs chances d’engendrer des poursuites qui se solderont en condamnation ou en règlement.

    l’enquête de victimisation aux états-unis

    9Au milieu des années 1960, aux États-Unis, le président Johnson confie à son procureur général, B. Katzenbach, la présidence d’une grande commission d’enquête sur ce qui devait apparaître comme une préoccupation majeure de son mandat : la délinquance et la peur du crime (Fiselier, 1978). De façon très conventionnelle, les experts chargés de cette commission s’interrogent sur le meilleur moyen de mesurer la criminalité. Les statistiques policières sont alors soumises à de sévères critiques. On cherche un moyen de contourner le fameux chiffre noir, soit la différence entre la délinquance commise et celle enregistrée par la police.

    10Quant aux enquêtes sur la délinquance autorévélée, elles semblent seulement aptes à mesurer la petite délinquance juvénile. Pour les affaires plus sérieuses, elles se heurtent, craint-on, à d’importantes rétentions d’information. Vient alors l’idée de ne plus questionner sur les infractions commises, mais sur celles dont on a pu être victime. Les expériences réalisées par Ennis et Reiss font apparaître les enquêtes de victimisation. On les considère comme le moyen idéal de dénombrer les infractions et ceci sans l’entrave de filtres institutionnels.

    11En 1967 paraissent, aux États-Unis, les rapports de Biderman, Ennis et Reiss, qui font figure de pionniers en mettant au point l’appareil technologique des sondages et en démontrant l’utilité scientifique d’une approche fondée sur la victimisation autorévélée. Cette recherche était faite pour le Comité du président sur la police et sur l’administration de la justice et subventionnée par le LEAA (voir chapitre 3). L’objectif de cette recherche était de mieux comprendre la fréquence des crimes et leur impact (Biderman, 1967). L’un des résultats les plus curieux de ces études est que le chiffre noir excède largement les estimations établies jusque-là et qu’il pourrait être jusqu’à cinq fois plus élevé que les chiffres proposés par la police (Reiss, 1967). De plus, ils ont trouvé une relation négative entre l’anxiété et la peur de la victime et son attitude envers la police (Reiss, 1967). L’attitude de la victime auprès de la police, notamment sa confiance en elle, est un facteur déterminant dans la décision de l’impliquer. On peut en conclure que la coopération des victimes est un problème important pour les autorités et qu’il faut chercher des moyens de la stimuler et d’améliorer l’attitude des victimes.

    12À la suite de ces projets, le gouvernement américain lance un gigantesque programme de recherche qui se poursuit pendant près de 15 ans. Le Bureau of Justice Statistics y participe depuis 1972 en produisant régulièrement des enquêtes pour le ministère de la Justice (BJS, 1992). De nombreux autres pays, dont le Canada, adaptent alors l’approche américaine à leurs propres besoins. Dans plusieurs pays, comme les États-Unis, la Grande-Bretagne et le Canada, l’enquête sur la victimisation devient un instrument routinier. Son but, du moins à l’origine, est de connaître l’ampleur de la criminalité cachée. Le moyen : interroger les citoyens sur leurs expériences récentes de victimisation.

    le sondage canadien

    13Le premier sondage canadien est élaboré en 1982 par le bureau de recherche du solliciteur général, avec l’aide de Statistique Canada. Ce premier sondage est effectué dans sept grands centres urbains : Vancouver, Edmonton, Winnipeg, Toronto, Montréal, Halifax-Dartmouth et St. Johns (Solliciteur général du Canada, 1985). En comparaison des États-Unis, où le sondage est mené régulièrement depuis les années 1970, le Canada commence donc en retard. En 1981, le Centre canadien de la statistique juridique (CCSJ) est crée au sein de Statistique Canada. Quelques années plus tard, en 1988, Statistique Canada prend le relais et effectue le sondage, que l’on nomme Enquête sociale générale (ESG), en 1988, en 1993 et en 1999. Le prochain sondage est prévu pour 2004.

    14L’ESG s’intéresse aux victimes de huit types de crimes : l’agression sexuelle, le vol qualifié, la voie de fait, l’introduction par effraction, le vol de biens personnels, le vol des biens du ménage, le vol de véhicules à moteur ou de pièces et le vandalisme. Il demande aux répondants qui ont été victimisés au cours des 12 mois précédents de fournir des précisions sur chaque incident. Par exemple, on s’informe du moment et de l’endroit où le délit est survenu, et de son impact sur la victime. On demande également si l’incident a été signalé à la police.

    15Le taux de victimisation représente le nombre de personnes qui se disent victimes divisé par le nombre d’habitants dans la région visée. Il s’agit d’un taux standardisé. En 1999, le taux de victimisation pour les crimes contre la personne est de 186 incidents par tranche de 1000 habitants. Autrement dit, dans chaque tranche de 1 000 Canadiens âgés de 15 ans ou plus, on trouve 186 victimes d’un crime contre la personne. La même année, le taux de victimisation pour les crimes contre les ménages est de 218 incidents pour 1000 ménages. Si l’on inclut les incidents de violence conjugale, les résultats de l’ESG montrent qu’un peu plus d’un quart (26 %) des Canadiens de 15 ans et plus ont été victimes d’au moins un acte criminel en 1999 (Besserer et Trainor, 2000).

    PROCÉDURE D’UN SONDAGE SUR LA VICTIMISATION AU CANADA
    Au Canada, comme dans plusieurs pays européens, des personnes de 15 ans et plus sont interrogées au sujet de leurs expériences en matière de criminalité et de leurs opinions sur le système de justice. Des ménages provenant des 10 provinces sont choisis au moyen d’un système d’appel aléatoire. Lorsqu’un ménage est retenu, une personne âgée de 15 ans ou plus est choisie au hasard pour répondre à l’enquête. Sont exclus les ménages qui ne possèdent pas de téléphone ainsi que les individus vivant en institution, ce qui correspond à environ 2 % de la population. Selon Statistique Canada, ce faible pourcentage reste toutefois sans influence sur les estimations récoltées (Besserer et Trainor, 2000).
    Cependant, le fait qu’un groupe soit écarté systématiquement peut avoir des conséquences sur les résultats. Par exemple, le sondage n’est pas approprié à l’étude de la violence faite auprès des personnes du troisième âge, puisque les gens vivant dans les résidences de personnes âgées ou des maisons de convalescence ne sont pas interrogés. En plus, l’exclusion des territoires modifie les résultats de façon importante. En effet, les statistiques de la police montrent que le taux de criminalité est plus élevé dans le Nord du Canada. Par exemple, en 2000, le taux de criminalité s’élevait à 23 540 infractions par tranche de 100 000 habitants dans les Territoires du Nord-Ouest, alors qu’il n'était que de 6 027 au Québec (Logan, 2001). Ainsi, l’exclusion des territoires implique que le taux de victimisation rapporté dans le sondage est sous-estimé.
    En 1999, l’échantillon était composé d’environ 26 000 ménages, ce qui constituait une augmentation considérable par rapport aux 10 000 ménages des deux cycles précédents. Les données ont été recueillies de février à décembre 1999, à l’aide d’un questionnaire standard. L’entretien, qui dure généralement 30 minutes, a été effectué au moyen d’un système d’interviews téléphoniques assistées par ordinateur. L’Enquête sociale générale (ESG) de 1999 enregistre un taux de réponse de 81 %, ce qui est passablement élevé, à l’instar des cycles précédents. Parmi les non-répondants, certains refusent simplement de participer, alors que d’autres ne peuvent être joints ou, encore, ne parlent ni anglais ni français.

    Les avantages

    16Le sondage nous informe des crimes qui ne sont pas signalés à la police (le chiffre noir). Il en existe un grand nombre. Selon l’ESG de 1999,59 % des incidents ne sont pas signalés, alors que 37 % le sont (Besserer et Trainor, 2000). En plus, moins d’incidents sont déclarés à la police aujourd’hui que dans le passé. Si l’on se fie aux huit types d’infractions étudiés dans le cadre de l’enquête, le taux de signalement est passé de 42 à 37 % entre 1993 et 1999 (dans 5 % des cas, on ignore si les incidents ont été signalés). Certains types d’infractions sont déclarés moins souvent que d’autres ; c’est le cas des agressions sexuelles qui, en 1993, affichent le pourcentage le plus élevé d’incidents non signalés à la police (78 %), alors que les vols par effraction, au contraire, ont le pourcentage de non-déclaration le plus faible (35 %) (Besserer et Trainor, 2000).

    17L’utilisation de ces enquêtes comme outil de calcul de la délinquance témoigne de l’intérêt désormais accordé à la perspective de la victime ; réciproquement, le développement des enquêtes approvisionne cet intérêt. En effet, l’ESG ne permet pas seulement d’obtenir une mesure : elle informe aussi sur la victime dont on réclame les renseignements. Mauvais outil pour connaître le délinquant — parce qu’il reste souvent anonyme aux yeux de la victime. La majorité des délits sont les crimes contre les biens ; les victimes n’ont aucun contact avec le délinquant. L’enquête est un outil partiellement efficace en ce qui concerne la compréhension de la délinquance — parce qu’il nécessite une victime et se limite à son point de vue. L’enquête s’est en revanche avérée très performante pour connaître les réactions des victimes, leurs comportements, leurs attentes et leurs attitudes. Par exemple, le sondage de 1999 comprend une série de questions concernant les attitudes publiques face au système de justice pénale (Tufts, 2000). La volonté de connaître ces attitudes s’est amplifiée au cours des dernières années, conduisant ainsi à un renforcement de la partie du sondage consacrée aux conséquences de l’enquête et aux sentiments des victimes.

    18Les défauts de l’enquête demeurent importants, mais certains d’entre eux, qui font obstacle à la production d’une statistique de la criminalité, perdent leur force quand l’objectif devient la description des profils d’attitudes et de comportements, c’est-à-dire la manière dont les victimes ont vécu l’incident et la façon dont elles ont réagi à celui-ci. Ce nouvel objectif donne une grande marge de liberté méthodologique comparativement à l’élaboration d’un taux de criminalité, qui impose des contraintes rigoureuses. Nous verrons que ceci ressort notamment lorsqu’il est question de la description des faits, de la période de référence et de la datation des événements.

    19De même, on peut ignorer le reproche couramment adressé aux enquêtes de victimisation à propos de leur subjectivité insurmontable. Il est pourtant vrai que lorsqu’un interviewé répond « j’ai été victime d’un vol », cela ne signifie jamais plus que « je pense que ce qui m’est arrivé correspond à ce que la loi considère comme un vol ». Il n’est pas certain que ce jugement serait accepté par l’autorité juridique. Inversement d’ailleurs, un incident dont le caractère pénal est susceptible d’être reconnu par les spécialistes ou par les institutions pénales n’est pas nécessairement considéré et traité comme tel par la victime. Cette différence entre la caractérisation d’un événement par l’individu et par les instances judiciaires constitue une difficulté importante si l’on prétend produire un calcul objectif de la criminalité, mais ce caractère subjectif de la réponse lui confère un intérêt certain à nos yeux. Après tout, c’est généralement la victime qui décide en premier lieu de donner (ou de tenter de donner) un caractère criminel à l’incident qu’elle a subi. Les divers aspects de sa réaction et les conséquences sociales nous intéressent davantage que l’incident, puisque la clientèle potentielle de la justice pénale est composée de ceux qui pensent être des victimes.

    Les inconvénients

    20Cependant, on a découvert peu à peu que la méthode d’enquête, comme toutes les autres, présente des difficultés. D’abord, elle couvre seulement quelques crimes, et laisse évidemment de côté les infractions sans victime individuelle directe, même celles qui, telle la fraude fiscale, provoquent d’importantes victimisations indirectes. Elle ne tient pas compte des délits qui font disparaître la victime, comme l’homicide. Dans ces deux cas, personne ne peut répondre à l’enquête. La méthode est aussi impuissante à mesurer toutes les délinquances qui supposent une complicité ou une participation de la victime, comme la vente de stupéfiants ou la corruption de fonctionnaires. Dans cette hypothèse, il y a bien une victime, mais tout l’invite à se taire.

    21À l’intérieur même du champ des victimisations individuelles, cette sorte d’enquête implique des problèmes de définition des comportements. On utilise, comme pour les recherches d’index de criminalité, des descriptions concrètes susceptibles d’être comprises de façon relativement similaire par chacun. Cette contrainte oblige donc à restreindre le champ d’enquête aux délinquances dont la définition requiert peu de précisions juridiques, ou à prendre le risque d’une compréhension très extensive englobant de simples malhonnêtetés non réprimées par le droit pénal.

    22Par ailleurs, l’appréciation d’un comportement peut relever d’un effet de seuil : à quel moment passe-t-on de la simple bagarre — amusement ou exercice sportif légèrement violent — à la véritable agression ? Par exemple, quand un joueur de hockey frappe violemment un adversaire sur la tête avec son bâton, s’agit-il d’une voie de fait ? On en juge différemment selon l’âge, le sexe, la position sociale et l’univers de référence. Par exemple, des femmes interrogées sur les incidents violents dont elles ont pu faire l’objet hésiteront beaucoup plus à mentionner ceux qui ont été provoqués par leur conjoint.

    23Il faut rappeler la grande difficulté qu’éprouvent les personnes interrogées à situer les victimisations dans le temps : le calcul de taux pour des périodes précises devient donc difficile. Voici deux erreurs fréquentes :

    1. L’exagération : Par exemple, il y a 13 mois, une personne était victime d’un grave acte criminel. Elle veut parler de cet incident, mais le sondage utilise une période de 12 mois. Elle dit donc que l’incident a eu lieu il y a 11 mois. La solution pour une enquête plus efficace : commencer avec une question au sujet de la victimisation en général. La personne peut parler de cette victimisation puis, après qu'elle a raconté l’événement, on lui demande d’aborder les victimisations survenues au cours des 12 mois précédents.
    2. La sous-estimation : Par exemple, il y a 11 mois, une personne était victime d’un délit mineur. Son importance est tellement minime qu’elle l’a oublié. Elle ne le mentionne donc pas.

    24Si certains de ces problèmes constituent des inconvénients, d’autres, moins restrictifs, font plutôt appel à l’ingéniosité du chercheur. Aucune mesure de la criminalité n’est parfaite. Or, l’ESG représente — pour le domaine restreint mais très débattu de la délinquance de prédation et d’agression du moins — un nouvel indicateur susceptible d’être fructueusement confronté aux données avancées par les statistiques policières ou par les enquêtes de délinquance autorévélée. Grâce à lui, il est maintenant possible de comparer le point de vue des victimes à celui des délinquants ou des policiers.

    25Certes, le sondage sur la victimisation fournit de nombreuses informations impossibles à trouver ailleurs. Actuellement, il est le meilleur indicateur du nombre de victimes et de leurs caractéristiques. Cependant, il faut garder en tête les limites de cette méthode, qui exclut généralement :

    • des victimisations graves, telles que les homicides, les extorsions, les prises d’otages et les incendies d’origine criminelle ;
    • les victimisations qui se produisent sur le lieu de travail ;
    • la plupart des cas de criminalité économique.
    • Également, certaines personnes, pourtant très vulnérables, sont éliminées de manière plus ou moins systématique de l’échantillon :
    • les enfants de moins de 15 ans (ou de moins de 12 ans aux États-Unis) ;
    • les personnes détenues dans les institutions carcérales et les hôpitaux psychiatriques ;
    • les individus sans adresse ;
    • les individus vivant dans des foyers sans téléphone.

    26Au Canada, le sondage exclut aussi les trois territoires situés au Nord du pays, où le taux de criminalité est le plus élevé. Les résultats obtenus constituent donc une sous-estimation.

    risques de victimisation

    27La probabilité de devenir une victime est-elle la même pour tous ? La réponse est non : le fardeau de la criminalité n’est pas partagé en parts égales par tous les membres d’une communauté. Ce fait a été reconnu très tôt par les victimologues qui, dès lors, espéraient trouver chez les victimes des explications au crime. La personnalité, le comportement, le milieu environnant et même certaines tares innées servaient à l’époque d’éléments de réponse qui auraient pu rendre compte de la répartition inégale de la victimisation et ouvrir la voie à une meilleure compréhension du phénomène criminel. Comme nous l’avons vu, la victimologie de l’époque laissait quelquefois entendre que la victime pouvait être responsable de l’acte criminel.

    28Les premières typologies de victimes, basées sur les récits des criminels ou sur l’intuition, sont élaborées à partir de deux aspects de la vulnérabilité : la faiblesse et la culpabilité. Von Hentig (1948) privilégie le premier aspect : faiblesse des femmes, des enfants, des vieillards, des malades, des handicapés, etc. Toutefois, c’est le comportement, plus que les caractéristiques personnelles, qui permet d’évaluer la culpabilité des victimes sur une échelle allant de l’innocence totale à la responsabilité entière (Fattah, 1967 ; Mendelsohn, 1956).

    29Or, si l’on se réfère aux données empiriques livrées par les monographies et, surtout, à celles des sondages, on ne peut pas confirmer ces typologies. S’il apparaît que personne n’est à l’abri de la victimisation et que certains sous-groupes de la population sont particulièrement vulnérables, ces sous-groupes ne sont pas ceux qui avaient été identifiés par la victimologie naissante. Selon Baril (1984), le sondage sur la victimisation fait voler en éclats les typologies existant jusque-là. On ne peut plus affirmer, comme Von Hentig (1948), que certains groupes sociaux, certaines catégories d’individus, se trouvent plus exposés que d’autres.

    L’âge

    30Parmi les caractéristiques les plus souvent analysées par les sondages sur la victimisation (âge, sexe, race, état civil, revenus, occupation), l’âge s’avère le meilleur élément prédictif de la victimisation. D’un pays à l’autre, d’un sondage à l’autre, les pratiques de classification varient, mais il n’en demeure pas moins que les adolescents (15-19 ans) et les jeunes adultes (19-25 ans) sont beaucoup plus exposés, aussi bien à la violence qu’au vol, que les autres groupes d’âge (Van Dijk, 1999). À compter de l’âge de 25 ans, les risques diminuent considérablement, et ce, à mesure que l’individu vieillit.

    31En 1999, au Canada, les personnes âgées de 15 à 24 ans enregistrent le taux de victimisation le plus élevé, soit 405 incidents par tranche de 1 000 habitants. Ce taux est 1,5 fois plus élevé que celui qui le suit, signalé chez les 25 à 34 ans. Le taux de victimisation le plus faible, quant à lui, est de 27 incidents pour 1 000 habitants et est enregistré chez les personnes de 65 ans et plus. Cette tendance se maintient pour toutes les catégories de crimes contre la personne, et particulièrement pour les infractions avec violence. En effet, les personnes âgées de 15 à 24 ans sont 21 fois plus susceptibles d’être victimes d’un crime violent et 9 fois plus susceptibles d’être victimes d’un vol de biens personnels que les individus appartenant au groupe des 65 ans et plus (Besserer et Trainor, 2000).

    32Les faits semblent donc aller à l’encontre de la notion de faiblesse physique jadis reconnue comme critère principal de vulnérabilité. En effet, les personnes âgées sont beaucoup moins victimisées que les plus jeunes, bien qu’elles soient sujettes à des formes particulières de criminalité : vols de sacs et autres vols qualifiés, fraudes, vols à la tire, etc.

    33Remarquons cependant que les deux groupes d’âge extrêmes, les enfants et les vieillards, ne sont pas vraiment rejoints par les sondages : les enfants de moins de 15 ans en sont systématiquement exclus, ainsi que les gens vivant dans des résidences de personnes âgées, dont les maisons de convalescence. De plus, les vieillards et les enfants sont susceptibles d’être agressés par leurs proches et par les personnes qui prennent soin d’eux (Finkelhor, 1997), mais leur état de dépendance les empêche de dénoncer ces abus.

    34En somme, les résultats des différents sondages se recoupent : les jeunes adultes et les adolescents constituent les groupes les plus vulnérables et les risques de victimisation diminuent avec l’âge. Toutefois, ces constatations doivent être tempérées par le fait que le sondage tient très peu compte des catégories extrêmes de l’échelle d’âge.

    Le sexe

    35Les premiers sondages sur la victimisation indiquent que les hommes sont plus souvent victimes que les femmes. Dans le rapport du premier sondage mené au Canada, on lit : « Le Sondage canadien sur la victimisation en milieu urbain montre que les Canadiennes sont moins souvent victimes d’actes criminels que les hommes » (Solliciteur général Canada, 1985, p. 1). Cependant, on sait aujourd’hui que ce résultat ne reflète pas la situation réelle des femmes, mais plutôt le fait que les premiers sondages étaient mal adaptés à mesurer le type de criminalité dont elles sont victimes. Au fil des années, on a tenté d’adapter les sondages à cette réalité.

    36Dans l’ensemble, le risque d’être victime d’un acte criminel varie très peu selon le sexe. En 1999, le taux de victimisation s’élève à 189 incidents pour 1000 femmes et à 183 pour 1000 hommes. Cependant, les femmes subissent d’autres types de crimes que les hommes. Par exemple, les agressions sexuelles sont plus souvent perpétrées contre des femmes (33 pour 1 000 femmes et 8 pour 1 000 hommes), alors que les hommes signalent des taux de voie de fait (92 par tranche de 1000 hommes contre 70 pour les femmes) et de vol qualifié (12 pour les hommes contre 7 pour les femmes) plus élevés. Le taux de vol de biens personnels, par contre, ne varie pas beaucoup en fonction du sexe. Les femmes et les hommes affichent également des taux semblables de crimes avec violence (Besserer et Trainor, 2000).

    L’état civil

    37Un examen des risques fondé sur l’état civil indique que les célibataires affichent les taux de victimisation les plus élevés en ce qui concerne les crimes contre la personne. Le taux global chez les individus n’ayant jamais été mariés est de 347 pour 1000 habitants en 1999, ce qui est cinq fois plus élevé que le taux des personnes veuves (69 pour 1 000 habitants) et presque deux fois plus élevé que le taux de la population en général (186 pour 1000 habitants). Les personnes séparées ou divorcées enregistrent le deuxième taux le plus élevé en ce qui concerne les crimes contre la personne (276 pour 1000). Les gens vivant en union libre, quant à eux, affichent un taux de victimisation personnelle deux fois plus élevé que celui des personnes mariées (245 contre 104 pour 1 000). Ces tendances se maintiennent assez uniformément dans toutes les catégories d’infractions (Besserer et Trainor, 2000).

    38Les taux globaux plus élevés des célibataires peuvent sans doute être expliqués par le fait que les jeunes personnes, qui affichent des taux de victimisation élevés, sont souvent célibataires. Si l’on élimine les effets de l’âge, les personnes séparées ou divorcées sont alors plus susceptibles d’afficher des taux de victimisation plus élevés. Par exemple, chez les individus âgés de 25 à 34 ans, le taux des personnes séparées ou divorcées est plus élevé que celui des célibataires (Besserer et Trainor, 2000).

    Les activités à l’extérieur du domicile

    39Les individus qui s’adonnent souvent à des activités à l’extérieur du domicile pendant la soirée courent un plus grand risque d’être victimisés. Ces activités incluent le travail, la fréquentation des bars et les visites à des amis. Elles sont souvent liées au revenu, à l’état civil et à l’âge de la personne. En 1999, les gens participant à 30 activités en soirée ou plus par mois affichent le taux global de victimisation le plus élevé, soit 305 pour 1000 habitants, ce qui est 4 fois supérieur à celui enregistré par les personnes s’adonnant à moins de 10 activités en soirée par mois (75 pour 1000). Cette tendance se remarque chez tous les groupes d’âge et pour tous les types d’infractions contre la personne (vol de biens personnels, agression sexuelle, vol qualifié et voie de fait) (Besserer et Trainor, 2000). Lorsqu’un individu s’adonne à des activités à l’extérieur du domicile, il multiplie les contacts personnels avec des étrangers et augmente son risque de victimisation.

    L’occupation

    40En 1999, les étudiants présentaient le taux le plus élevé en ce qui concerne les crimes contre la personne (384 pour 1 000 habitants). Les individus à la recherche d’un emploi, quant à eux, occupaient la deuxième place (327 pour 1 000 habitants), alors que les retraités enregistraient le taux global le plus faible (35 pour 1000) (Besserer et Trainor, 2000). Dans ce cas également, il y a un lien entre l’âge d’une personne et son activité principale. Par exemple, la majorité des jeunes sont étudiants ou à la recherche d’un emploi. Toutefois, les résultats varient aussi selon l’occupation à l’intérieur d’une même catégorie d’âge.

    Le statut socioéconomique

    41Un revenu de ménage faible est associé à un plus grand risque de victimisation avec violence, mais à un moindre risque de vol de biens personnels. En 1999) les personnes dont le revenu familial se situait dans la catégorie la plus faible (moins de 15 000 $) affichaient un taux de 192 pour 1000 habitants en ce qui concerne la victimisation violente, ce qui représente près du double du taux des personnes se situant dans les autres catégories de revenu (Besserer et Trainor, 2000).

    42D’autre part, les individus jouissant d’un revenu familial de 60 000 $ et plus enregistraient le taux le plus élevé en ce qui concerne les vols de biens personnels (88 incidents pour 1000 habitants), suivis des personnes dont le revenu du ménage se situait entre 40 000 $ et 59 999 $ (Besserer et Trainor, 2000). Il est probable qu’un revenu familial plus élevé implique qu’un individu possède davantage d’objets personnels de valeur, tels de l’argent comptant, des cartes de crédit, des vêtements et des bijoux. Il représente donc une cible plus attrayante pour un voleur.

    La concentration spatiale

    43Les études en victimologie confirment que la criminalité est le fait des grands centres urbains. Les personnes habitant la ville déclarent des taux de victimisation plus élevés que celles qui vivent en milieu rural, ce qui confirme les résultats des recherches antérieures. Le taux global de victimisation des citadins est de 40 % plus élevé que celui des résidents ruraux (199 contre 138 pour 1000) (Besserer et Trainor, 2000).

    44Le taux de victimisation des ménages est également plus élevé dans les secteurs urbains. En 1999, il s’élève à 232 pour 1000 ménages dans les secteurs urbains, comparativement à 164 pour 1 000 ménages dans les secteurs ruraux. Cette tendance est constante pour quatre types d’infractions : introduction par effraction ; vol de véhicule à moteur ou de pièces ; vol de biens du ménage ; vandalisme (Besserer et Trainor, 2000).

    45Par contre, le sondage exclut les territoires canadiens, où les statistiques policières indiquent que le taux de criminalité est de deux à trois fois plus élevé que le taux national. L’inclusion de cette partie du pays modifierait donc les résultats, à tel point que la criminalité ne serait probablement plus un fait unique des grands centres urbains.

    46Au cours de leur vie, les citoyens ont de faibles probabilités d’échapper à une victimisation d’origine criminelle, surtout s’ils habitent la ville. Cependant, ils risquent surtout d’être victimes de crimes mineurs à l’endroit de leur propriété. La probabilité d’une victimisation semble, en partie, être liée au style de vie de la victime. Ainsi, les jeunes des centres urbains qui sortent souvent et qui ne travaillent pas courent plus de risques d’être victimisés.

    caractérisation des victimes et des délinquants

    47L’instauration du sondage sur la victimisation a démontré qu’il existe de nombreuses correspondances entre les caractéristiques des victimes et celles des délinquants. Selon Fattah (1994), nous aimerions croire que les délinquants sont des êtres anormaux et qu’il est possible de les retirer de la société en les incarcérant. Cependant, cette vision n’est pas conforme à la réalité.

    48Les populations des victimes et des délinquants sont homogènes. Les sondages sur la victimisation mettent au jour plusieurs points communs entre ces deux populations : la victime et le délinquant type sont tous deux jeunes, célibataires, souvent étudiants ou chômeurs et se trouvent fréquemment à l’extérieur de la maison. Il est donc trompeur de penser que les victimes forment un groupe totalement distinct de celui des criminels.

    49L’étude de Van Dijk et Steinmetz (1983) est intéressante dans ce contexte. Les chercheurs ont utilisé les enquêtes sur la délinquance et la victimisation autorévélée pour étudier l’expérience des jeunes victimes et délinquants. Ils ont trouvé une relation positive entre le nombre de victimisations vécues par les jeunes et le nombre de délits qu’ils commettent. En d’autres mots, les jeunes qui ont déclaré plusieurs victimisations ont aussi rapporté plusieurs délits. Bien que cette étude montre clairement le lien entre ces deux phénomènes, elle ne nous dit rien de la nature de cette relation. Est-ce que les jeunes qui ont vécu plusieurs victimisations se vengent en commettant les délits ou est-ce que les jeunes délinquants risquent de devenir des victimes ?

    50Cette idée n’est pas nouvelle. Déjà, en 1954, Ellenberger décrit le « criminel-victime ». Selon Ellenberger, il y a trois groupes de criminels-victimes : 1) l’individu est successivement criminel et victime, ou inversement ; 2) l’individu est simultanément criminel et victime ; 3) un aspect inconnu de la personnalité se manifeste brusquement, transformant un individu en criminel ou en victime. Toutefois, pendant les années 1970, l’influence du mouvement en faveur des femmes rend l’idée de la culpabilité de la victime inacceptable. Ainsi, à cette époque, on pense généralement que les victimes et les délinquants forment des groupes séparés. Par la suite, le mouvement en faveur des victimes met l’accent sur l’innocence de ces dernières. Or, pendant les années 1980, l’introduction du sondage sur la victimisation dans de nombreux pays rend plus difficile la négation de la relation existant entre les populations de victimes et de délinquants. La thèse de Fattah est que la victimisation représente un facteur important au sein du développement de la délinquance. Une telle thèse s’avèrera utile non pas pour dépister le degré de culpabilité de la victime, mais pour aider à prévenir la criminalité. Nous reviendrons à ceci lorsque nous aborderons la victimisation multiple.

    le chiffre noir

    51Malgré toutes les réserves possibles par rapport aux enquêtes sur la victimisation, comme l’ESG, il faut néanmoins souligner leur capacité à dévoiler le chiffre noir. En effet, ces enquêtes constituent une façon d’estimer l’étendue de la criminalité non signalée. Selon l’ESG de 1999, 59 % des incidents au Canada ne sont pas déclarés à la police (Besserer et Trainor, 2000). Au Québec, 61 % des délits ne sont pas signalés à la police (Laroche, 2001). Par conséquent, les enquêtes sur la victimisation produisent habituellement des taux de victimisation sensiblement plus élevés que ceux obtenus grâce aux statistiques de la police. La plupart des crimes ne sont donc pas connus de la police.

    52Certains types d’infractions sont signalés plus souvent que d’autres. En 1999, les agressions sexuelles affichent le pourcentage le plus élevé en ce qui concerne les incidents non signalés à la police. Au Canada, 78 % des victimes d’agression sexuelle n’ont pas signalé le délit à la police et, au Québec, ce pourcentage est de 87 % (Besserer et Trainor, 2000 ; Laroche, 2001). Par contre, ce sont les introductions par effraction qui sont le plus souvent signalées. Au Canada et au Québec, seulement 35 % des victimes d’introduction par effraction dans leur foyer n’ont pas déclaré l’incident à la police (Besserer et Trainor, 2000 ; Laroche, 2001). Dans l’ensemble, les crimes contre les ménages sont plus souvent signalés que les crimes contre la personne. La cause en est, en partie, la nécessité de déclarer à la police les crimes qui donnent lieu à une réclamation d’assurances. Si l’on ne peut s’attendre à une indemnisation, le pourcentage de signalement baisse. Par exemple, 67 % des vols de biens du ménage au Canada et 64 % de ces délits au Québec ne sont pas signalés à la police (Besserer et Trainor, 2000 ; Laroche, 2001). Lorsqu’un signalement a Heu, il est effectué par la victime dans plus de 70 % des cas (Besserer et Trainor, 2000). Toutefois, il arrive également qu’un ami, un membre de la famille ou un témoin du crime le signale.

    53Les taux de déclaration pour les quatre types de crimes contre la personne sont très similaires pour les hommes et pour les femmes. Toutefois, les jeunes victimes signalent beaucoup moins de crimes contre la personne que les victimes plus âgées : 13 % des victimes de 15 à 24 ans, comparativement à 26 % des victimes de 25 à 44 ans et à 30 % des victimes de 45 ans et plus (Besserer et Trainor, 2000).

    54Si l’on tient compte du besoin de déclarer les crimes contre les biens à la police pour être indemnisé par l’assureur, les taux de déclaration des introductions par effraction et des trois infractions de vol (biens personnels, biens du ménage et véhicules à moteur/pièces) semblent faibles. La valeur relativement modeste des biens volés ou endommagés pendant l’incident constitue l’une des raisons de cet état de fait. Le taux de déclaration à la police augmente parallèlement à l’augmentation du coût total occasionné par l’incident. Par exemple, pour ces quatre types d’infractions, lorsque la valeur du bien volé ou endommagé se situe entre 1 $ et 100 $, 14 % des incidents sont signalés ; lorsque la valeur est de 200 $ à 499 $, 43 % des incidents sont signalés ; et lorsque la valeur s’élève à 1 000 $ ou plus, 85 % des incidents sont signalés (Besserer et Trainor, 2000). En effet, la probabilité d’obtenir un remboursement de la part de l’assureur augmente parallèlement à l’augmentation du coût total occasionné par l’incident. La nécessité de signaler un crime à la police pour obtenir une indemnisation motive donc en partie l’action de la victime.

    55Comme nous l’avons vu, un nombre croissant de crimes ne sont pas signalés à la police, surtout dans le cas des crimes contre les biens. Lorsque les résultats pour les vols de biens personnels et de biens du ménage sont combinés, on remarque que le taux de déclaration passe de 43 % des incidents en 1993 à 34 % en 1999. Besserer et Trainor (2000) soulignent qu’une augmentation des franchises indiquées dans les polices d’assurance pourrait être à la source de cette diminution du taux de signalement. Les données sur l’industrie de l’assurance révèlent effectivement qu’en 1994, le montant de la franchise s’élève à 200 $ dans la majorité des polices pour les propriétaires (52 %), alors qu’en 1998, elle passe à 500 $ dans la plupart des cas (53 %).

    56Diverses raisons incitent les gens à ne pas signaler un crime à la police. Parmi les huit raisons proposées aux répondants, celle que l’on retient le plus souvent est la suivante : « l’incident n’était pas suffisamment important ». Elle est mentionnée dans 59 % des incidents non déclarés en 1999. Dans 50 % des cas, elle est suivie de « la police n’aurait pu rien faire » (Besserer et Trainor, 2000). Les répondants sont libres de choisir autant de raisons qu’ils le désirent, mais lorsqu’on leur demande de nommer la plus importante, la réponse la plus fréquente est « incident pas suffisamment important » (36 % des incidents non signalés), suivie de « la police n’aurait pu rien faire » (20 % des incidents) et de « réglé d’une autre façon » (16 % des incidents) (Besserer et Trainor, 2000).

    57La majorité des incidents (87 %) n’ayant pas été signalés parce qu’ils n’étaient « pas suffisamment importants » sont effectivement de nature moins grave : la victime n’a pas été blessée, elle n’a pas eu à s’absenter du travail ou à passer un certain temps au repos, aucune arme n’a été utilisée et la valeur des biens volés ou endommagés est inférieure à 1000 $ (Besserer et Trainor, 2000).

    58La réponse indiquant que le crime n’était pas assez important pour être signalé est celle que l’on mentionne le plus souvent comme principale raison pour chacun des huit types de crimes, à l’exception des voies de fait. Dans ce dernier cas, la raison principale mentionnée le plus fréquemment est celle qui indique que l’incident a été « réglé d’une autre façon » (Besserer et Trainor, 2000), sans toutefois préciser la façon en question.

    59Lorsque les victimes décident de signaler les incidents à la police, leurs raisons varient. Parmi les cinq réponses possibles, la plus populaire, mentionnée 8 fois sur 10 en 1999, est la suivante : « parce que c’était mon devoir » (78 %). On remarque ainsi que les victimes voient le geste de porter plainte comme un devoir et non comme un droit (Baril, 1985a). Viennent ensuite « pour arrêter et punir le contrevenant » (73 %) et « pour pouvoir réclamer de l’assurance ou une indemnité » (48 %) (Besserer et Trainor, 2000). Encore une fois, les résultats sont assez uniformes pour les huit crimes, sauf un. Fait exception l’agression sexuelle, où les victimes sont plus susceptibles de donner comme raison de leur signalement : « pour mettre fin à l’incident ou pour être protégé(e) » (85 % des incidents signalés) (Besserer et Trainor, 2000).

    60En général, les Canadiens ayant eu affaire à la police sont moins susceptibles de penser qu’elle fait un bon travail. Ceux qui ont vécu une expérience en tant que victimes ou témoins d’un acte criminel, en particulier, sont moins satisfaits d’elle que ceux qui n’ont pas eu ce genre de contact. Les victimes de violence, surtout, tendent à montrer une attitude négative par rapport à l’autorité policière (Tufts, 2000). Toutefois, on remarque une réaction différente selon le sexe : les hommes victimes de violence sont plus satisfaits de la réponse de la police que les femmes (Trainor, 2000).

    61Plus de 96 % des victimes n’ont pas de contact avec les centres d’aide aux victimes. De plus, seulement 2 % des victimes de violence ont utilisé l’aide mise à leur disposition (Trainor, 2000). Selon l’auteure, ce résultat peut possiblement être expliqué par le fait que les victimes ne sont pas au courant de l’existence de ces services.

    comparaisons internationales

    62Les statistiques criminelles sont difficiles à comparer, car les particularités juridiques et institutionnelles propres à chaque pays influencent fortement leur catégorisation. En revanche, les résultats d’enquêtes de victimisation échappent, du moins en partie, à ces obstacles. La comparaison internationale en est rendue plus aisée, encore qu’il soit imprudent de l’étendre au-delà d’une zone culturellement homogène. Il existe, depuis quelques années, un ambitieux programme d’enquêtes internationales sur la victimisation, qui s’appelle l’International Crime Victims Survey. Lancé par Jan van Dijk, Patricia Mayhew et Martin Killias, il a déjà donné lieu à trois campagnes dans plus de 50 pays. Le premier sondage international a été effectué en 1989. Le Canada y a participé, ainsi qu’aux suivants.

    63Si le sondage canadien se base sur 8 délits, le sondage international, quant à lui, aborde 11 infractions différentes : vol qualifié, agression sexuelle, voie de fait, cambriolage, tentative de cambriolage, vol de voiture, vol de motocyclette, vol de biens personnels, vol d’objets dans une voiture, vol de bicyclette et acte de vandalisme sur une voiture. Les sondages ont été menés en 1989, 1992, 1996 et 2000. Au total, 17 pays ou régions industrialisés ont participé au dernier cycle du sondage. Ces pays sont l’Australie, l’Autriche, la Belgique, le Canada, la Catalogne (Espagne), le Danemark, l’Angleterre et le Pays de Galles, la Finlande, la France, l’Allemagne, l’Italie, le Japon, les Pays-Bas, la Nouvelle-Zélande, l’Irlande du Nord, la Norvège, la Pologne, l’Écosse, l’Espagne, la Suède, la Suisse et les États-Unis.

    64La valeur du sondage international consiste en ce qu’il permet de faire des comparaisons entre les pays, ce qui est impossible avec les statistiques de la police. En effet, chaque pays utilise sa propre définition d’un crime et possède son propre système administratif (qui détermine, par exemple, à quel moment on enregistre un délit). Comme tous les pays participant au sondage international de la victimisation utilisent le même questionnaire, des comparaisons sont maintenant possibles. Selon le dernier sondage datant de 2000, le pourcentage moyen de personnes victimisées est de 21 % (Van Kesteren et al, 2000). Au Canada, ce pourcentage s’élève à 24 % et, aux États-Unis, il se situe dans la moyenne, soit à 21 % (Van Kesteren et al, 2000). Ainsi, selon le sondage international, le taux de victimisation est plus élevé au Canada qu’aux États-Unis.

    65Cependant, cet exemple met immédiatement l’accent sur l’un des grands problèmes du sondage international tel que pratiqué aujourd’hui : la taille des échantillons est relativement petite. Par exemple, les données des États-Unis sont basées sur seulement 1 000 répondants, bien que la population américaine soit de 281 421 906 habitants (US Census Bureau, 2002). Les données canadiennes, quant à elles, proviennent de 2 078 répondants représentant une population d’environ 30 000 000 d’habitants (Statistiques Canada, 2002). La taille réduite des échantillons pose un problème majeur lorsque l’on tente de créer des estimations nationales et d’effectuer des comparaisons internationales. Selon Gifford et Planty (2002), qui comparent les résultats du sondage international avec ceux du sondage national des États-Unis (National Crime Victimization Survey), les résultats du sondage international ne sont pas valables pour comparer les taux de victimisation. Cependant, ils indiquent que le sondage international est adéquat pour étudier le contexte du crime et les facteurs victimogènes. Pour faire du sondage international un outil de mesure du taux de victimisation, il faudra, à l’avenir, augmenter la taille de l’échantillon des pays participants.

    66Le sondage international nous permet de distinguer les facteurs victimogènes à travers le monde et de vérifier des hypothèses concernant l’origine de la criminalité. Par exemple, certains auteurs proposent que la criminalité soit liée au style de vie et à la présence de cibles attirantes dans la société (Hindelang et al, 1978). Selon cette théorie, on trouverait plus de crimes dans les pays riches où il y a plus de cibles attirantes. Par contre, les résultats du sondage international sur la victimisation montrent qu’au macroniveau, c’est-à-dire au niveau des pays, les facteurs les plus importants pour expliquer le risque de victimisation sont l’urbanité (le fait de vivre dans un centre urbain) et la pauvreté. Autrement dit, là où la population est relativement nombreuse dans les grandes villes et là où la pauvreté est importante, le risque de victimisation grave est le plus élevé (Van Dijk, 1999). Ainsi, les habitants des pays en voie de développement courent un plus grand risque d’être victimes d’un crime que ceux des pays industrialisés. En ce qui concerne les crimes violents en général, le taux de possession d’armes dans un pays est étroitement associé au taux de violence (Van Dijk, 1999). Pour ce qui est de la violence commise contre les femmes, les facteurs importants sont la pauvreté et le niveau de scolarisation des femmes (Van Dijk, 1999). Donc, là où les femmes sont scolarisées et moins pauvres, le risque de violence à leur endroit est moindre.

    67Au microniveau, c’est-à-dire au niveau des individus, le sondage indique que le risque de victimisation est étroitement lié à l’âge. À travers le monde, les jeunes courent un plus grand risque de victimisation et ce risque diminue avec l’âge (Van Dijk, 1999). D’autres facteurs importants sont le revenu (un plus haut revenu entraîne un plus grand risque) et la fréquence des sorties (Van Dijk, 2001). En ce qui concerne le revenu, les données peuvent sembler contradictoires. Or, il faut distinguer le micro et le macroniveau : dans tous les pays, les individus ayant un revenu élevé sont plus à risque, mais les habitants des pays pauvres sont plus à risque que ceux des autres pays. Ainsi, un jeune vivant en Afrique, qui a un revenu élevé et sort souvent court plus de risques qu’une personne âgée qui vit en Europe, qui a un revenu bas et sort rarement.

    68Selon Van Dijk (1999), la force du sondage n’est pas l’information qu’il fournit au sujet de la criminalité, mais le fait qu’il donne la parole aux victimes. Van Dijk parle de victim empowerment, puisque le sondage ignore le filtre de la police : c’est la victime qui détermine ce qui est un crime et ce qui ne l’est pas. L’absence de filtre est évidente lorsque l’on observe que dans quelques régions, comme en Amérique du Sud, seulement 27 % des incidents sont signalés à la police et qu’une majorité des gens n’ont pas confiance en la police (Van Dijk, 1999). De plus, la victime a la possibilité de parler de ses expériences dans les organisations judiciaires.

    ***

    69Comme dans le cas des typologies, le but du sondage est, à l’origine, de mieux comprendre la criminalité. Il nous informe sur le chiffre noir et l’identité des victimes. Toutefois, contrairement aux typologies, qui sont devenues obsolètes, le sondage demeure utile, surtout en ce qui concerne la compréhension des besoins, des attitudes et des attentes des victimes.

    Bibliographie

    lectures recommandées

    Besserer, S. et C. Trainor (2000), La victimisation criminelle au Canada, 1999, vol. 20, no 10.

    Fattah, E. A. (1991), Understanding Criminal Victimisation : An Introduction to Theoretical Victimology, Scarborough, Prentice-Hall Canada.

    Van Dijk, J. J. M. (1999), « Criminal Victimization and Victim Empowerment in an International Perspective », dans J. J. M. van Dijk, R. van Kaam et J. Wemmers (dir.), Caring for Victims of Crime, Monsey, NY, Criminal Justice Press, p. 15-40.

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    Wemmers, J.-A. (2003). 6. Les sondages sur la victimisation. In Introduction à la victimologie. Montréal: Presses de l’Université de Montréal. https://doi.org/10.4000/books.pum.10777
    Wemmers, Jo-Anne. « 6. Les sondages sur la victimisation ». In Introduction à la victimologie. Montréal: Presses de l’Université de Montréal, 2003. doi:10.4000/books.pum.10777.
    Wemmers, Jo-Anne. « 6. Les sondages sur la victimisation ». Introduction à la victimologie, Presses de l’Université de Montréal, 2003, https://doi.org/10.4000/books.pum.10777.

    Référence numérique du livre

    Format

    Wemmers, J.-A. (2003). Introduction à la victimologie. Montréal: Presses de l’Université de Montréal. https://doi.org/10.4000/books.pum.10762
    Wemmers, Jo-Anne. Introduction à la victimologie. Montréal: Presses de l’Université de Montréal, 2003. doi:10.4000/books.pum.10762.
    Wemmers, Jo-Anne. Introduction à la victimologie. Presses de l’Université de Montréal, 2003, https://doi.org/10.4000/books.pum.10762.
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