En guise de conclusion : la quête sans fin de Senancour
p. 189-202
Texte intégral
1À l’origine de la redécouverte d’Oberman à partir des années 1830, Sainte-Beuve et George Sand ont durablement orienté le discours critique sur cette œuvre en mettant l’accent sur le drame intérieur, sur la crise existentielle que traverse le personnage principal, qu’ils ont érigé en figure exemplaire du « mal du siècle ». Tous deux ont attiré l’attention sur l’ennui, le sentiment du vide, le doute qui taraudent Oberman face à l’opacité de l’univers, mais aussi sur la solitude qui l’accable et sur l’apathie qui le gagne. Ainsi Sainte-Beuve décrit Senancour absorbé « dans ses pensées d’amertume, de désappointement aride, de destinée manquée et brisée, de petitesse et de stupeur en présence de la nature infinie1 » et il considère qu’il a exprimé tout cela dans Oberman. De même, George Sand présente Oberman comme un homme arrêté par son sentiment d’impuissance et par un « doute rongeur2 » qui l’empêche de vouloir, ce qui le contraint à toujours davantage de résignation et finalement de renoncement, et le laisse en proie à une amertume que dissipe seulement de temps en temps la contemplation sereine des beautés simples de la nature. L’inconvénient de ces lectures est qu’en se centrant sur « la donnée psychologique3 », comme l’écrit George Sand, Sainte-Beuve et elle ont contribué à réduire Oberman à un cas de maladie morale, de mal-être sans rémission possible. En laissant deviner l’ancrage autobiographique du texte, ils ont fait de Senancour l’incarnation du génie méconnu à la destinée inaccomplie : Sainte-Beuve trouve dans Oberman « le type de ces sourds génies qui avortent4 » qu’en tant que critique littéraire, il se donne pour mission d’exhumer pour saluer leur mémoire. À en croire George Sand, les lettres d’Oberman auraient « la tranquille majesté de l’élégie » : certes, elle perçoit la grandeur, la dignité de cette résignation qui est la marque d’une « intelligence élevée », d’une « âme d’élite5 », mais les lettres sont donc lues comme un chant de deuil accompagnant la lente agonie d’un homme qui s’éteint seul, ignoré de tous, dont les facultés s’affaiblissent, dont la volonté se perd, dont tous les désirs se dissipent.
2Il est vrai qu’il y a dans Oberman un discours de la fin, une représentation de sa propre fin par le rédacteur de ces lettres en termes d’engourdissement, de prostration, d’usure (de la sensibilité notamment), de détachement (de l’amour, par exemple), tout à fait caractéristique de l’analyse que Senancour propose de l’effet débilitant de l’ennui. Dès les Rêveries sur la nature primitive de l’homme publiées en 1799, Senancour s’est en effet livré à une analyse minutieuse et sans concession de l’ennui entendu au sens le plus radical d’affrontement avec le vide d’une existence dénuée de sens, dont on n’attend plus rien, parce que rien n’est proportionné à nos désirs, parce que rien ne répond aux promesses de l’imagination. Pour l’auteur des Rêveries :
L’ennui naît de l’opposition entre ce que l’on imagine et ce que l’on éprouve, entre la faiblesse de ce qui est, et l’étendue de ce que l’on veut ; il naît du vague des désirs et de l’indolence d’action ; de cet état de suspension et d’incertitude où cent affections combattues s’éteignent mutuellement ; où l’on ne sait plus que désirer, précisément parce que l’on a trop de désirs, ni que vouloir, parce que l’on voudrait tout ; où nulle chose ne paraît bonne, parce que l’on cherche une chose qui soit absolument bonne ; où la crainte d’un léger inconvénient dégoûte d’un grand avantage ; où rien ne plaît, parce que rien n’est sans mélange ; où le cœur ne peut plus trouver assez, parce que l’imagination a trop promis ; où l’on est rebuté de tous les biens, parce qu’ils ne sont pas extrêmes, et fatigué de la vie, parce qu’elle n’est pas nouvelle6.
3Un tel ennui fait sombrer dans un abattement bien pire qu’un malheur contre lequel il faudrait mobiliser son énergie pour résister : aussi l’auteur des Rêveries avoue-t-il qu’il préférerait « les maux les plus grands à l’importunité des ennuis, et les plus cruels tourments d’une vie orageuse à l’habitude d’une destinée exempte de grands revers, mais vide de situations énergiques, fatiguée de mille peines d’un jour, et corrompue par sa propre apathie » et il conclut que : « Le seul fléau de l’âme forte est la langueur, parce qu’elle seule peut l’affaiblir7. » Or, c’est bien cette langueur continuelle qui fait le malheur d’Oberman, réduit à observer avec une lucidité désespérée la progression lente mais sûre de l’amenuisement de ses forces et le tarissement en lui de toute source d’intérêt pour cette vie. D’où, d’une lettre à l’autre, le retour du lexique de la fatigue, du flétrissement, du dessèchement, du refroidissement, de l’épuisement, de l’extinction8 pour figurer « la lente agonie du cœur9 » et le triomphe de l’« irrémédiable ennui », « funèbre, sinistre, [qui] absorbe tout espoir, [qui] règne sur les ruines, [qui] dévore, [qui] éteint » et qui finit par faire préférer à la vie la tombe qu’il a creusée10.
4Il faut également reconnaître que Sainte-Beuve et George Sand ont été sensibles à la nouveauté de la représentation de ce lent dépérissement d’un homme usé, dans laquelle tous deux ont vu la promotion d’une poétique originale qui méritait d’être défendue face à la mise en scène, à leurs yeux beaucoup trop éclatante, du mal-être de certains héros romantiques, à commencer par René. À plusieurs reprises, Sainte-Beuve est ainsi revenu sur l’authenticité de l’analyse de l’ennui dans Oberman qui fait de ce livre un miroir fidèle de la maladie morale qui a ravagé le début du xixe siècle. Il écrit que « ce mot d’ennui, pris dans l’acception la plus générale et la plus philosophique, est le trait distinctif et le mal d’Oberman », et il ajoute :
Ç’a été en partie le mal du siècle, et Oberman se trouve ainsi l’un des livres les plus vrais de ce siècle, l’un des plus sincères témoignages, dans lequel bien des âmes peuvent se reconnaître11.
5En mettant l’accent sur la vérité, sur la sincérité d’Oberman, Sainte-Beuve entend le distinguer du René de Chateaubriand, accusé de proposer une version trop grandiose et trop virtuose du mal du siècle pour être crédible. Sainte-Beuve oppose le style de Chateaubriand, qui édulcore à ses yeux le mal de René en lui donnant un tour séduisant, à l’écriture dépouillée de Senancour qui produit un effet de naturel et d’authenticité dans l’analyse de la même souffrance morale, exposée ici sans brio, mais avec beaucoup plus de gravité, c’est-à-dire de profondeur et de tristesse, car ce mal est donné comme incurable12. George Sand elle aussi reprend le parallèle, pour opposer au superbe orgueil de René, dont la supériorité est fondée sur la satisfaction que procure le dédain, la personnalité beaucoup plus effacée d’Oberman, qui séduit moins mais qui peut-être convainc davantage, parce que rien ne vient embellir le déclin de cette vie vouée à l’oubli. Cette fin sans panache, à laquelle Senancour s’est bien gardé de donner la moindre dimension spectaculaire, a donc plutôt servi la cause de son livre, mais on peut regretter qu’elle ait été perçue seulement comme un processus lent de dégradation physique et morale, et que la quête d’une forme d’équilibre intérieur et même de sagesse à laquelle elle répond aussi soit toujours présentée comme un abattement et une privation. Ainsi Sainte-Beuve écrit-il encore qu’Oberman « ne se guérit pas, ne finit pas », mais pour gloser ainsi cette persistance dans une vie dépourvue de tout attrait :
Il se prolonge et se traîne vers ses dernières années, plus calme, plus résigné, mais sans péripétie ni revanche éclatante ; cherchant quelque repos dans l’abstinence du sage, dans le silence, l’oubli et la haute sérénité des cieux13.
6Même s’il est question d’un gain de tranquillité fondé sur la maîtrise de soi et sur un effort contemplatif qui ouvre sur un élan mystique, on est frappé ici par l’accumulation des tournures syntaxiques négatives et par le choix de substantifs (« abstinence », « silence », « oubli ») qui présentent cette fin dans la paix de la retraite comme une privation et une disparition, comme un anéantissement de soi dont on oublie qu’il pourrait être anéantissement dans la transcendance. Nous voudrions au contraire montrer, en observant les dernières pages des Rêveries sur la nature primitive de l’homme et les dernières lettres d’Oberman, que Senancour ne fait pas que « se traîner » vers une fin qui ne serait que renoncements successifs et ensevelissement de soi, mais qu’il y a aussi un élan qui se dessine dans le regard critique qu’il porte sur le monde et dans sa volonté de ne jamais conclure, de même qu’une joie intellectuelle et sensible se perçoit dans les derniers moments de ses personnages, dont la lucidité n’empêche pas la douceur et la tendresse.
Au terme des Rêveries : la conquête initiatique de la haute montagne
7De fait, lorsque l’on lit les dernières pages des textes de Senancour, par exemple la « Dix-septième Rêverie » des Rêveries sur la nature primitive de l’homme ainsi que les lettres finales des différentes éditions d’Oberman, on s’aperçoit que, loin d’en marquer le terme, la conclusion est plutôt utilisée pour relancer sans cesse la quête en matière de réforme du monde, de soi ou de l’écriture. Ainsi, les Rêveries sur la nature primitive de l’homme se présentent dans leur ensemble comme une sorte de bêtisier de toutes les formes de savoir et de croyance qui mènent l’humanité à sa perte. Senancour y fait état de la crise de l’esprit qu’il a traversée en expérimentant la faillite des doctrines philosophiques auxquelles il avait demandé la clé du bonheur et il y expose les limites du bonheur qu’il avait cru également trouver dans la communion sensible avec la nature, dans la restriction de la conscience aux impressions affectives. Déjà très présent dans ses premiers essais, Les Premiers Âges et Sur les générations actuelles, le discours sur la fin du monde, c’est-à-dire sur l’épuisement des ressources de la planète pillée, maltraitée par l’homme de plus en plus insatiable, est repris ici dans sa version la plus catastrophiste. Senancour considère que « les temps se préparent rapidement où cette nature robuste n’existera plus, où tout sol sera façonné, où tout homme sera énervé par l’industrie humaine », où la terre sera donc rendue stérile par les excès de l’activité humaine, et notamment de l’agriculture. Il va même jusqu’à envisager un processus naturel de détérioration du globe qui conduira à terme à sa désagrégation dans l’espace et peut-être à la formation de nouvelles planètes, mais où l’homme ne sera plus présent :
Peut-être, à la vérité, d’autres causes naturelles lui [à la terre] préparent-elles plus puissamment encore l’époque où son harmonie interrompue doit laisser éteindre ses facultés productives, où toute végétation, toute fermentation, toute animalité doit cesser ; où, desséchée peut-être, peut-être refroidie ou minéralisée, elle doit rester un globe immuable et mort, jusqu’à ce que des siècles sans nombre achevant sa vieillesse, et ossifiant tous les liens dont la souplesse ou l’irritabilité maintenaient ses parties, déterminent sa dissolution, et dissipent sa poussière dans le vaste éther pour la formation des globes nouveaux14.
8Mais précisément, Senancour n’en reste pas au constat du fourvoiement de l’humanité qui n’a cessé de s’éloigner du bonheur originel au fur et à mesure qu’elle devenait prétendument plus civilisée et qu’elle était en réalité mystifiée autant par les religions que par les idéologies du progrès, de même qu’il ne s’en tient pas à cette déploration, aux accents déjà très écologiques, de la destruction de la terre. Le spectacle qu’il a sous les yeux le convainc plutôt qu’il écrit dans une situation d’urgence et que, loin de baisser les bras, il lui faut appeler à la réaction, en incitant les hommes qui travaillent à leur propre perte à se régénérer, en prenant exemple sur les peuples qui ont su préserver la félicité des premiers temps. Senancour admet « [qu’]il est pour l’espèce comme pour l’individu une vieillesse inévitable », mais il refuse de se résoudre à la précipiter en laissant faire des entreprises fâcheuses, alors qu’on pourrait « la retarder par un régime de modération et de sobriété15 ». Apôtre de la décroissance si l’on veut, Senancour termine ces Rêveries par des adresses pressantes à ses lecteurs, qu’il ne cesse d’interpeller pour qu’ils prennent conscience des dangers qui les menacent et des mensonges dont on continue de les abreuver. Avec ses nombreuses injonctions qui appellent au sursaut, ses apostrophes, ses impératifs, ses questions rhétoriques, le style choisi témoigne de cette volonté de nourrir la réflexion critique et de pousser à l’action.
9À la fin de ses Rêveries, c’est vers la Suisse que se tourne Senancour pour proposer à l’humanité un modèle d’organisation économique et sociale ainsi qu’une morale qui puissent la sauver des désastres auxquels elle court. En effet, on retrouve pleinement dans ces dernières pages le rêve primitiviste de retour à l’origine qu’a incarné la Suisse dans ces années-là, avec l’espoir d’une régénération possible pour ceux qui sauraient suivre ce chemin de « rétrogradation », qui sauraient se laisser « ramener [à leurs] habitudes primitives » et y retrouver le bonheur16. Senancour contribue à la diffusion de l’image mythique de la Suisse et de ses montagnes sous la forme d’une terre originelle, préservée des avancées destructrices de la civilisation, où vit encore un peuple d’hommes libres, vigoureux, attachés à leur culture, qui savent être heureux dans une vie simple et sobre en harmonie avec l’environnement, en osmose avec la nature dont ils n’épuisent pas les richesses. S’il a gardé l’art de se « circonscrire17 », de se limiter à l’essentiel, en se détachant de ce qu’il ne pouvait pas obtenir et qui ne dépendait pas de lui, ce peuple peut encore être érigé en exemple parce qu’il sait partager équitablement les fruits du travail. Mais il importe encore de noter que le mythe suisse introduit dans cette ultime « Rêverie » sert moins à alimenter l’imaginaire de la retraite qu’à mettre en place une dynamique initiatique, que le parcours d’Oberman prolongera. L’intérêt de cette dernière « Rêverie » est en effet de montrer comment le paysage sublime de la haute montagne s’impose désormais comme lieu de la retraite, et surtout comme lieu de la quête, au détriment du cadre idyllique plus tranquille des lacs et des vallées que faisait jusque-là surgir l’exemple Suisse. De fait, le narrateur des Rêveries se détourne de l’île jusque-là associée, dans le sillage de Rousseau, à l’imaginaire de l’asile, du refuge où se replier pour fuir la société, pour désigner la haute montagne comme seul lieu propice à l’homme fort et énergique qui veut se régénérer. Il contribue ainsi à la promotion de l’existence maximale, qui vaut par l’intensité des sensations et des actions, qui seule permet de « vivre quelques heures du moins avant le néant », et il opère ce passage du simple désir de la retraite à la volonté d’une initiation, d’un accès à des « vérités méconnues » au contact d’une nature préservée et d’un peuple qui a conservé son aptitude à ressentir fortement18. Certes, dans l’article qu’il avait publié sur Senancour dans la Revue de Paris le 21 janvier 1832, Sainte-Beuve avait fait allusion à ce double paysage, « l’île fortunée de Jean-Jacques ou une haute vallée des Alpes » que se compose l’auteur des Rêveries, « selon la molle convenance d’un cœur désabusé, ou selon la mâle âpreté d’une âme plus fière ». Mais son commentaire ne rendait pas compte du fait qu’il s’agit là moins d’une alternative que d’une trajectoire géographique qui figure un itinéraire à la fois moral et esthétique, à partir du moment où « le rêveur des Alpes » (comme aime à s’appeler Senancour) délaisse l’île et sa belle nature pour rejoindre le paysage sublime de la haute montagne, propice à de tout autres expériences physiques et spirituelles. Sainte-Beuve en revient d’ailleurs très vite au personnage du sage à qui Senancour dit « d’aller, de cheminer à pas lents », en se préservant de toute agitation et en s’absorbant dans la sensation19. On en reste toujours au lexique de la lenteur, du repli, de la défense craintive, alors que la conclusion des Rêveries répudie l’imaginaire frileux de l’asile où s’abriter pour vivoter, au bénéfice d’une invitation à l’ascension, à la conquête de la haute montagne qui vaut comme un itinéraire initiatique.
Au terme d’Oberman : énergie et « illusion infinie »
10De même, les lettres rajoutées par Senancour dans les dernières éditions d’Oberman en 1833 et en 1840 ont pour but de rappeler qu’il est aussi un héros courageux, énergique, physiquement et moralement résistant, engagé jusqu’au bout dans une quête de révélations sur soi et sur le monde à laquelle rien ne pourra le faire renoncer. La lettre qui constitue le supplément de 1840 est sans doute celle qui va le plus loin dans la mise en scène d’un personnage vigoureux et même téméraire qui, paradoxalement, jouit pleinement de lui-même alors qu’il est exposé au plus grand danger. Cette ultime lettre est l’une des rares lettres à raconter vraiment une action, une aventure, qui plus est dramatique, dotée d’une portée existentielle. Nous y trouvons le récit de l’ascension du Grand Saint-Bernard qu’Oberman a voulu entreprendre sans guide, alors qu’il savait que c’était fortement déconseillé. Oberman explique comment il s’est retrouvé égaré, de nuit, au milieu des rochers, dans la neige et la glace, et comment il a réussi à s’en sortir en prenant le parti d’entrer dans les eaux glacées du torrent et d’en suivre le cours particulièrement accidenté jusqu’au prochain village. Alors qu’il était constamment en danger de mort, Oberman se souvient pourtant de son « ardeur » revigorante, de la satisfaction procurée par cet effort sans relâche, du « singulier bonheur » lié à « cet état d’exaltation », puis de la retombée dans la tristesse et la déception lorsqu’il fut recueilli par les villageois20. Certes, on sait que cette excursion tragique a laissé Senancour infirme, mais le dernier paragraphe de la lettre affirme le caractère extraordinaire de ces deux heures au cours desquelles, manquant à plusieurs reprises d’être brisé, livré à l’impétuosité du torrent, Oberman fut « le plus animé, le moins mécontent de [s]oi-même, le moins éloigné de l’enivrement du bonheur ». Et la dernière phrase exalte encore cet état si rare de parfaite maîtrise de soi, de parfait accord entre ce qu’il voulait, devait et faisait :
[...] je me disais toujours, et je disais simplement dans ma fierté sans témoins : pour cette minute encore, je veux ce que je dois, je fais ce que je veux21.
11Ce qui est rapporté ici n’est pas une extase statique vécue sur le mode de l’anéantissement, mais la ressaisie de soi dans l’abandon au mouvement de l’eau, mais la joie intense de se sentir rapidement entraîné par le courant qui symbole l’énergie vitale. On a remarqué que le motif de l’eau est moins associé dans l’imaginaire de Senancour à la fuite du temps, à la contemplation mélancolique de tout ce qui passe, qu’à la découverte galvanisante de la force de la nature, d’une énergie universelle qui est affirmation de la vie et qui rythme l’existence22. De fait, cet épisode a tout d’une épreuve initiatique par laquelle il est donné à Oberman de participer pleinement à l’énergie créatrice du monde, de communier avec le cosmos. Cette dernière lettre ouvre pour Senancour sur un avenir de maladie, mais il choisit d’effacer du récit tout aveu de douleur physique pour ne retenir que la célébration d’un moment de plénitude, de parfaite fusion avec le dynamisme des éléments. Il conclut par l’éloge du courage, voire de l’audace, de la persévérance et de l’intensité, en pleine adhésion avec le cycle de la vie. Cette lettre lui permet donc de terminer en rajoutant un ultime épisode à la série des confrontations avec une nature souvent hostile qui valent comme autant de moments d’extase et de dépossession mystique ponctuant une recherche philosophique, une quête spirituelle dont l’exigeante continuité est ainsi soulignée. Comme l’écrit à juste titre Michel Gilot, Senancour retrace dans ces lettres l’itinéraire d’un homme avide d’absolu, qui « finit toujours par choisir le défi et le risque », qui est toujours « rappelé à lui-même, à ses plus hautes exigences23 », qui se montre toujours prêt à reprendre la quête en dépit de ses retombées dans le doute et dans l’ennui. C’est pourquoi Jean Sgard a pour sa part tout à fait raison de noter que, contrairement à ce que peut laisser penser la lecture réductrice proposée par Sainte-Beuve et par George Sand, « cette œuvre qui paraît distiller inlassablement toutes les formes de l’ennui s’organise aussi en méditation sur l’énergie24 ».
12Même si elles ne sont pas mises en scène avec autant de relief, l’énergie, la force morale sont présentes dans les deux lettres précédentes qui concluaient l’édition de 1833 en récapitulant les thèmes principaux d’Oberman, dont l’amour et le pouvoir évocateur des fleurs. À l’occasion d’une ultime rencontre avec madame Del... rapportée dans la lettre XC, Oberman se rend compte de l’amour qu’il continue d’éprouver pour cette femme, il envisage de vivre avec elle, mais conscient des obstacles qui persistent à l’accomplissement de ce projet, il écarte cette tentation qui finit par lui apparaître comme un leurre, comme une diversion dérisoire, si l’on pense à l’éphémère des vies humaines. Une fois l’émotion de la rencontre passée, la lettre consiste donc en un discours de grande fermeté intérieure au terme duquel des résolutions sont prises pour maîtriser autant que possible le cours de son existence et pour ne pas se laisser entraîner hors du chemin qu’il s’est tracé. Rien ne montre mieux le désir d’Oberman de lutter énergiquement contre tout ce qui pourrait altérer à ses propres yeux ses dernières années que l’injonction qu’il se donne, et qu’il adresse ce faisant à ses semblables : « périssons en résistant25. » Cette discipline intérieure est réaffirmée ensuite par l’énoncé de « principes de conduite » qu’Oberman entend opposer à la « mobilité » de son caractère26 qu’il a appris à connaître pour pouvoir mieux y remédier. On note en outre qu’Oberman conclut cette lettre XC en répudiant les « souvenirs » au profit de « l’espérance » et en faisant l’éloge de l’homme à « l’imagination puissante et juste » qui peut, sans se perdre dans les chimères, « se faire une idée assez positive des divers biens ». On ne sera pas étonné que cet appel à l’imagination, que Senancour a toujours eu soin de distinguer d’une faculté déréglée d’affabulations pour la considérer comme un vecteur de découvertes sur soi et sur l’ordre du monde, le conduise à réitérer sa volonté de s’atteler, avec l’aide de son correspondant, à la recherche du vrai, à la poursuite des « lumières morales ». Une fois de plus, ce sont par des impératifs, « cherchons le vrai », « invoquons le vrai immuable27 », que Senancour choisit de terminer une lettre qui vaut comme relance de l’écriture, puisqu’Oberman invite son destinataire à collaborer avec lui dans cette quête. Certes, le fragment de lettre qui est ensuite reproduit et qui clôturait donc l’édition de 1833 d’Oberman peut donner l’impression d’un repli sur la mélancolie du souvenir et d’une retombée dans l’amertume des promesses non tenues. Rappelant en effet la puissance d’évocation du parfum et des couleurs des fleurs qu’il a maintes fois illustrée dans ses lettres, Oberman entonne le grand air de la vanité et se désole de la brièveté des amours auxquelles les fleurs, elles-mêmes vite flétries, restent associées. Il se plaint plus généralement de ne pouvoir vivre dans le « monde meilleur28 » que la respiration et la contemplation des fleurs fait entrevoir, et il dénonce la cruauté de la vie qui donne à l’homme de telles intuitions de destinées idéales alors qu’il lui faut vieillir et mourir. Pourtant, c’est une fin toute en douceur et en sérénité retrouvée qu’Oberman se plaît à mettre en scène dans un décor champêtre soigneusement agencé, ainsi décrit dans les toutes dernières lignes :
Si j’arrive à la vieillesse, si, un jour, plein de pensées encore, mais renonçant à parler aux hommes, j’ai auprès de moi un ami pour recevoir mes adieux à la terre, qu’on place ma chaise sur l’herbe courte, et que de tranquilles marguerites soient là devant moi, sous le soleil, sous le ciel immense, afin qu’en laissant la vie qui passe je retrouve quelque chose de l’illusion infinie29.
13Apaisé par la présence consolante de l’ami et de la nature, Oberman se compose ici une fin sans tragique, contemplative, qui renoue une dernière fois avec le meilleur des extases sensibles qu’il a connues jusque-là. Il s’agit de finir en communiant une dernière fois avec la beauté du monde, perçue dans ses réalités les plus infimes, en l’occurrence à travers ses fleurs les plus modestes, comme dans ses composantes les plus sublimes (l’espace céleste), et en se perdant une dernière fois dans les visions idéales que faisait naître le désir d’une autre vie. Aucun renoncement, aucune angoisse dans cette fin qui évite de figurer la mort comme une brutale rupture pour penser plutôt les derniers moments comme un présent qui s’éternise tandis que l’être s’absorbe dans l’immensité du cosmos. C’est ainsi sous les traits du rêveur sensible qu’Oberman choisit de représenter sa fin qui, par cet abandon au songe, valide plus qu’elle n’infirme le cheminement qui a été le sien, de la sensation vers la révélation, de la fusion avec la nature à la vision d’un autre ordre possible du monde30.
Écrire sans fin
14Enfin, on n’oubliera pas non plus que, dans ces dernières lettres, s’affirment la vocation d’écrivain d’Oberman, son désir de donner un ouvrage qui ne le rendra pas forcément célèbre mais qui sera utile, ce qui est une nouvelle façon de contourner la conclusion en faisant d’elle l’énoncé d’un projet qui ouvre donc sur un futur. Là encore, Michel Gilot avait bien repéré ce fil directeur que sont dans ces lettres la naissance d’un écrivain, la réflexion sur les conditions de l’écriture, sur ce qui peut l’inspirer, lorsqu’il écrit :
Ce que raconte Oberman, c’est la conquête d’une vocation, la longue ascèse qui a permis au héros de se décider à écrire31.
15La fin du livre programme ainsi son écriture, ou plus exactement assigne à Oberman la mission de ne jamais cesser d’écrire des réflexions de la nature de celles qu’il a déjà insérées dans ses lettres. Car il faut garder en tête que Senancour se distingue aussi par son refus de considérer chacun de ses livres comme un ouvrage autonome, clos sur lui-même, livrant une pensée achevée qui aurait valeur conclusive. Bien au contraire, il a toujours considéré chacun de ses ouvrages publiés comme le fragment d’un grand livre sur le sort de l’humanité qui restait à écrire, qui ne serait probablement jamais terminé tant l’ampleur de la tâche était grande. On peut bien sûr analyser en termes d’impuissance et d’échec ce vaste projet jamais mené à bien, puisqu’il n’a jamais publié LE livre qui présenterait d’une manière définitive la réforme sociale et morale à appliquer pour le bien de l’humanité, mais on peut aussi considérer que cette tâche qu’il s’est fixée lui a mis jusqu’au bout la plume à la main, avec une ambition réformatrice, une exigence intellectuelle, un effort d’érudition jamais relâchés. Cela l’a conduit en particulier à un travail incessant d’annotation et de révision de ses livres publiés, dont il n’a pas hésité à donner de nouvelles versions parfois très remaniées selon les éditions, pour accompagner l’évolution d’une pensée toujours en mouvement, qui a conscience de ses faiblesses, de ses lacunes, voire de ses erreurs, mais qui justifie aussi ces corrections, ces rajouts ou ces suppressions, par le refus de croire que l’on puisse jamais en finir avec la réflexion sur des sujets aussi vastes et aussi complexes.
16Ce refus de la fin veut également dire chez Senancour refus du fini de l’œuvre, refus de publier un texte bien travaillé, bien agencé, qui livrerait une pensée arrêtée sous forme de certitudes à proposer comme fondement d’un enseignement. Dès les « préliminaires » des Rêveries de 1799, le narrateur prévient que l’on ne trouvera dans ce livre que « des essais informes », parce « [qu’il] écrivit sans art et presque sans choix ce que rencontra [s]a pensée », et il conclut du reste ce développement en précisant qu’il « voudrai[t] écrire des choses utiles, et renoncerai[t] à la gloire de produire un ouvrage fini32 ». Ce qu’il propose en effet est plutôt une pensée à l’essai, qui doit beaucoup à Montaigne et à Rousseau (très souvent cités), dans la mesure où elle marie la méditation philosophique et la libre confession poétique, le plus souvent au rythme de la promenade. L’objectif est de fuir délibérément la progression méthodique de la pensée, l’exposé construit et exhaustif, pour gagner en authenticité et en profondeur en se laissant aller au flux des réflexions telles qu’elles lui viennent face au spectacle du monde. Il s’agit également d’inventer une langue qui se dépouille de tout artifice pour mieux épouser les rythmes de la vie intérieure et pour parvenir à rendre sensations et idées avec davantage de fidélité et de simplicité. Il s’agit enfin de se donner les moyens d’apprendre « à sentir, à penser, surtout à douter33 ». L’ordre des verbes est ici capital, parce qu’il illustre la profession de foi sensualiste de l’auteur des Rêveries, pour qui la sensation est l’occasion de la pensée, mais aussi parce que l’essentiel est bien à ses yeux dans le doute, dans la révision critique de toutes les connaissances afin de n’être pas à son tour piégé par les doctrines mystificatrices qui ont fait le malheur de l’humanité. Cela conduit Senancour à revendiquer le droit à la lenteur de la pensée, le droit de se donner le temps pour observer la complexité des choses, pour comprendre d’où viennent les erreurs et d’où elles tirent leur pouvoir de séduction. Dans les « Observations » qui ouvrent Oberman, l’éditeur derrière lequel il se retranche va encore plus loin en réclamant le droit à des longueurs, à des répétitions, à du désordre, voire à des contradictions, pour pouvoir mieux rendre, en toute honnêteté, les mouvements de la pensée : il s’en prend en effet à ceux qui font semblant de n’avoir jamais varié dans leurs opinions, alors que l’homme est par essence inconstant et qu’il pense différemment selon l’âge.
17D’un texte à l’autre se met donc au point une écriture qui émet des hypothèses, qui questionne inlassablement, qui attire plutôt l’attention sur les incertitudes, et qui de ce fait propose une philosophie telle que la littérature peut la construire, ou plutôt la déconstruire, si l’on en croit Pierre Macherey, qui trouve en elle une « expérience de pensée essentiellement problématique ». Le critique explique que cette « expérience consiste à montrer les problèmes philosophiques, à les exposer, à les “monter”, comme on organise la représentation d’une pièce de théâtre, en faisant l’économie d’une résolution définitive, ou prétendue telle, de ces problèmes, c’est-à-dire de la tentative d’y mettre fin, de les supprimer, par des raisonnements34 ». Il semble que l’écriture spéculative de Senancour coïncide parfaitement avec cette conception de la littérature comme espace où la pensée ne peut se résorber en raisonnements à valeur conclusive, mais est nécessairement inscrite dans une réflexion ouverte, dans une quête sans fin, qu’Oberman avoue « poursui[vre] dans [s]on inquiétude35 », et que l’on aurait tort de réduire à un ressassement qui serait le signe de son échec.
Notes de bas de page
1Nous citons la préface à l’édition d’Oberman de 1833, reproduite dans l’édition de l’ouvrage que nous avons édité : Étienne Pivert de Senancour, Oberman, F. Bercegol (éd.), Paris, Flammarion, coll. « GF », 2003, p. 511-514 (p. 511 pour la citation). Nous renverrons désormais à cette édition d’Oberman.
2Dans l’article écrit en 1833 qu’elle reprend comme préface à la réédition d’Oberman en 1840 : préface également reproduite dans notre édition, ibid., p. 517-526 (p. 519 pour la citation).
3Ibid., p. 518
4Ibid., p. 512.
5Ibid., p. 520.
6Étienne Pivert de Senancour, Rêveries sur la nature primitive de l’homme, F. Bercegol (éd.), Paris, STFM, 1999, p. 73-74 (« Quatrième Rêverie »). Nous utiliserons désormais cette édition.
7Ibid., p. 81 (« Cinquième Rêverie »).
8La fin de la lettre XV concentre en quelques phrases ce champ lexical : « Mon cœur encore fatigué du feu d’un âge inutile, est flétri et desséché comme s’il était dans l’épuisement de l’âge refroidi. Je suis éteint, sans être calmé. » (Oberman, p. 114-115).
9Ibid., lettre XLVI, p. 224.
10Ibid., lettre XLI, p. 189. Cette emprise de l’ennui explique que Senancour ait pu être considéré comme l’un des représentants les plus radicaux du nihilisme tel qu’il se développe au début du xixe siècle. Patrick Marot revient sur cette lecture de l’œuvre de Senancour, tout en soulignant lui aussi que « ce nihilisme n’est [...] pas le dernier mot pour Senancour » dans son article, « La question du nihilisme à l’aube du xixe siècle : l’exemple de Senancour », dans É. Benoit (éd.) et D. Rabaté (éd.), Nihilismes ?, Pessac, Presses universitaires de Bordeaux, coll. « Modernités », 2012, p. 47-59 (p. 59 pour la citation).
11Étienne Pivert de Senancour, Oberman, op. cit., « Préface », p. 511.
12« Sainte-Beuve trouve en Senancour une esthétique du rentré qu’il oppose aux prestiges de l’image trop voyante » très présente dans René, explique Patrick Labarthe dans son article, « Sainte-Beuve et les fictions de Chateaubriand ou “l’école de la métaphore” », dans F. Bercegol, P. Glaudes (dir.), Chateaubriand et le récit de fiction, Paris, Garnier, 2013, p. 361.
13Étienne Pivert de Senancour, Oberman, op. cit., « Préface », p. 513.
14Étienne Pivert de Senancour, Rêveries sur la nature primitive de l’homme, op. cit., p. 234 (« Dix-septième Rêverie »).
15Ibid., p. 236.
16Ibid., p. 5 (« Préliminaires »).
17« Le bonheur véritable n’est donc accessible que dans une vie simple et circonscrite », explique Senancour dans la « Quatrième Rêverie », ibid., p. 69.
18Ibid., p. 232 (« Dix-septième Rêverie »). Sur la fonction de la Suisse dans l’itinéraire intellectuel de Senancour, nous renvoyons à notre article, « La Suisse ou l’impossible asile dans l’œuvre de Senancour », dans C. Jaquier et al. (dir.), Destins romanesques de l’émigration, Paris, Desjonquères, 2007, p. 67-83.
19Cet article de 1832 est reproduit dans l’anthologie de textes critiques de Sainte-Beuve procurée par Annie Prassoloff et José-Luis Diaz, Pour la critique, Paris, Gallimard, coll. « Folio Essais », 1992, 400 p. Pour les citations données, voir p. 270.
20Étienne Pivert de Senancour, Oberman, op. cit., lettre XCI, p. 425.
21Ibid., p. 427.
22Voir l’article de M. Noël, « Le thème de l’eau chez Senancour », Revue des Sciences humaines, juillet-septembre 1962, p. 357-365.
23Michel Gilot, « La recherche d’Oberman. Conquête d’une vocation et cycles d’écriture », Recherches et Travaux, no 33, 1987, p. 52.
24Jean Sgard, « L’énergie d’Oberman », ibid., p. 59.
25Étienne Pivert de Senancour, Oberman, op. cit., lettre XC, p. 415.
26Ibid., p. 416, 417.
27Ibid., p. 419-420.
28Ibid., p. 421.
29Ibid., p. 422.
30Cette évolution de Senancour d’une « poétique de la sensation » à une « poétique de l’infini » a été bien retracée par Marcel Raymond dans son essai de référence Senancour. Sensations et révélations, Paris, José Corti, 1965, 247 p., (p. 199-200 pour les citations).
31Michel Gilot, art. cit., p. 56.
32Étienne Pivert de Senancour, Rêveries..., op. cit., p. 10.
33Ibid., p. 11.
34Pierre Macherey, Philosopher avec la littérature, Paris, Hermann, 2013, p. 386.
35Étienne Pivert de Senancour, Oberman, op. cit., lettre XC, p. 420.
Auteur
-
Fabienne Bercegol
Université Toulouse Jean-Jaurès, PLH
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