Pour conclure
p. 239-242
Texte intégral
1L’univers de Joan Ganhaire est un univers profondément humain, peuplé de personnages attachants auxquels le lecteur ne peut pas rester indifférent. Pour n’en citer que quelques-uns, Joan de l’Arribière et Arnaud de Loubaterre, Tranuja et Maxime, le Père Simon, les clochards Joan et Juli, la vieille Joana qui veille jusqu’au bout sur son dernier civet, le commissaire Darnaudguilhem et ses interrogations sont des figures qu’il est difficile d’oublier. Il arrive que ces personnages n’aient pas de nom, qu’ils soient réduits à une simple parole qui témoigne d’une vie ou d’une expérience : le bibliothécaire de la Bibliothèque de la Font Prigonda [Fontaine Profonde], le médecin qui soigne Guilhem, le jeune homme qui revient dans sa maison familiale désertée expriment leurs émotions en disant ce dont ils vivent et ce dont ils rêvent, leurs espoirs, leurs peurs, leur désarroi, leur remords, leur joie d’avoir réussi, sentiments que tout un chacun peut retrouver en soi. Ces personnages n’attendent pas de vivre un destin grandiose, et s’il leur arrive de le souhaiter, comme Barnabé de Malecombe, ils perdent vite leurs illusions. Au contraire, ils accomplissent avec plus ou moins de succès les tâches qui leur échoient, et se contentent d’un quotidien modeste. Des événements hors normes font soudain irruption dans ces vies ordinaires qu’ils viennent bouleverser, parfois de façon superficielle et parfois de façon définitive. Chacun alors réagit, davantage comme il le peut que comme il le veut, de façon imprévisible.
2D’ailleurs chez Ganhaire, l’avenir est toujours incertain. Prévoir ne sert à rien, car la frontière est mince entre la vie et la mort, entre la profondeur du désespoir et la capacité d’en rire, entre la tentation du suicide et le plaisir du partage. Les humains ne maîtrisent rien, et surtout pas eux-mêmes. Les grandes démonstrations de puissance aboutissent à des impasses, et ne démontrent que la folie de ceux qui s’y livrent. Puisque l’existence est dérisoire, mieux vaut donc ne rien prendre au sérieux et décider d’en rire, si l’on y parvient, car ce qui caractérise la condition humaine, c’est son absurdité. En cela, la vision de Ganhaire est très contemporaine, influencée sans doute, comme celle de beaucoup d’écrivains du xxe siècle, par les massacres dus aux guerres industrielles, mais liée aussi à son analyse des grandes questions de société et à la connaissance qu’il a de ses semblables. Face à la violence et au Mal partout présents, l’écrivain prend la défense des plus faibles, des laissés pour compte, de ceux qui n’ont aucun moyen de se défendre. Il les réhabilite dans leur dignité d’êtres humains, réhabilitant en même temps la langue occitane, elle-même maltraitée, en contribuant à sa dimension littéraire. Car si l’écriture n’a pas le pouvoir de changer le monde, elle a celui de réparer les blessures par les mots, et de rendre justice à ceux qui vivent quotidiennement l’injustice.
3Ce sont donc des thèmes universels qu’aborde l’œuvre de l’écrivain, et qui lui permettent de trouver sa place dans la littérature mondiale. C’est l’humain, dans toute sa complexité, que Joan Ganhaire interroge et qu’il tente de cerner. Celui-ci est toujours le même, quelles que soient les époques et quels que soient les lieux où se déroulent les intrigues. Mettant en lumière ses errements, ses passions, ses contradictions, sa capacité de cruauté, parfois aussi de bonté, l’écrivain cherche à porter sur lui un regard lucide. S’il faut voyager jusqu’au bout de la nuit, c’est chez lui sans mépris et sans cynisme : bien au contraire, avec une grande compassion.
4En effet, dire les autres, c’est aussi se dire, comme leur semblable. En tendant un miroir à ceux qu’il dépeint dans ses textes, c’est aussi à lui-même que l’écrivain le tend. S’il écrit du haut d’une colline, il n’a pas pour autant un point de vue surplombant : il se place parmi les autres, souffrant et riant avec eux, se glissant à l’intérieur de ses personnages pour mieux les comprendre et se comprendre. Le lecteur, souvent sollicité, peut se reconnaître en eux ou s’en démarquer. L’humour et l’autodérision, qui créent la connivence, sont une invitation à prendre du recul par rapport à ses propres malheurs et ses propres insuffisances, qui sont le lot de toute l’humanité.
5L’œuvre de l’écrivain est en même temps fortement empreinte d’occitanité, à la fois par la langue qui révèle une vision du monde particulière et par les thèmes qu’elle fait intervenir. Un premier thème est celui du repli et de l’isolement. Il se traduit par l’image de l’île, que l’on trouve déjà dans des romans comme La Bèstio dóu Vacarés [La Bête du Vacccarès] de Joseph d’Arbaud, Lo gojat de noveme [Le jeune homme de novembre] de Bernard Manciet, L’icòna dins l’iscla [L’icône dans l’île] de Robert Lafont. L’univers de Ganhaire se forme lui aussi à partir d’îles mentales. Petites communautés villageoises qui vivent à l’écart des grandes routes, châteaux, institutions repliées sur elles-mêmes, Maraval, lovée dans un méandre de la Fontladouze, relèvent de cette thématique de l’espace clos sur lui-même, isolé, à la fois rassurant et menacé de disparition. Ces variations sur l’image de l’île trouvent un écho dans la structure circulaire de nombreux récits, dont la fin rejoint le commencement. Ainsi que l’a relevé Philippe Gardy, elles peuvent apparaître, métaphoriquement, comme des refuges sécurisants que se donne mentalement l’écrivain en occitan pour écrire dans une langue qu’il sait par ailleurs fragile et menacée.
6Un second thème est celui du double, longuement développé par des auteurs comme Bernard Manciet, Florian Vernet ou Alem Surre-Garcia. Il s’exprime chez Ganhaire à travers des couples de personnages, Monsieur le Comte et son valet, Jan Costilhas et Casteths, Joan de l’Arribière et Arnaud, Joan le clochard et son ami Juli par exemple. Lié à la situation de diglossie qui est celle de la langue, ce thème se prolonge dans les mises en abyme et leurs effets de miroirs. Il traduit aussi bien un sentiment de double appartenance culturelle et linguistique que les tensions que génère ce sentiment.
7La troisième thématique est celle de l’appartenance de l’homme à une nature qui le dépasse, thématique présente chez de nombreux écrivains occitans comme Charles Camproux, Max Rouquette ou Marcelle Delpastre. L’homme n’est pas un être à part auquel le monde serait soumis. Bien au contraire, de la même manière que les autres êtres qui constituent la chaîne du vivant, il est inclus dans un univers dont il est l’émanation, intimement lié à un pays inscrit dans sa chair. On peut trouver dans cette vision du monde des réminiscences païennes, mais aussi l’expression d’une réalité rurale à la fois bien connue et secrète, faite de contacts quotidiens avec les bêtes, les arbres et les plantes avec lesquels on tisse des liens privilégiés. Cette expérience chaque jour renouvelée invite ceux qui la font à se pencher sur les mystères de la vie.
8On peut noter, en dernier lieu, la prégnance du thème de la fin. Fin des races qui s’éteignent, mort lente des maisons qui se ferment ou qui tombent en ruines constituent un autre écho à des textes comme Lo gojat de noveme, La bèstio dóu Vacarés, L’icòna dins l’iscla ou La cerca de Pendariès [La quête de Pendariès] de Max Rouquette. Conscient de la fragilité de sa langue comme de tout ce qui est humain, Joan Ganhaire explore les métaphores de sa possible mort sans se résigner à la voir mourir. Par leur intermédiaire, il poursuit une lutte patiente contre l’effacement qui aboutit, dans la nouvelle Tornar tornar [Revenir revenir], à la fiction d’un temps circulaire forgé à force de volonté. Et comme, ainsi que l’affirment les rites carnavalesques, toute mort donne lieu à une renaissance, des ruines du monde ancien sortira un monde nouveau : le local cède le pas au mondial, les groupes folkloriques d’autrefois laissent la place aux jeunes qui dépoussièrent la tradition, des étrangers restaurent les bâtiments et en effacent les mauvais souvenirs, les populations se métissent. On ne sait si c’est un bien ou un mal. Mais dans un tel monde, l’occitan peut avoir sa place.
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