Entre ici et nulle part, la poésie occitane de l’errance de Joan-Luc Sauvaigo
p. 173-183
Texte intégral
Es pas necessari d’anar en un luec per s’en anar1Pour les citations de l’auteur reproduites ici, nous avons opté pour le maintien de la graphie employée par celui-ci. Les traductions sont également de l’auteur. Elles sont souvent le résultat d’une réécriture élaborée par Sauvaigo..
1C’est par ces mots parus dans une œuvre publiée en 1984 que Sauvaigo concentre l’essentiel de sa pensée sur les thèmes du voyage, du déplacement et de l’errance. Né en 1950 à Nice, Sauvaigo est un artiste aux multiples moyens d’expression. Par ses dessins, ses écrits, son œuvre riche de plus de cinquante ans de créativité, il réussit à promener l’Extrême-Orient occitan sur toutes les scènes de l’utopie. Le motif de l’errance présent dans son œuvre nécessite la prise en compte de deux considérations. Si cette errance est représentée comme illusoire, elle s’inscrit pourtant comme la conséquence de deux facteurs qui appartiennent bien à la réalité et au quotidien : l’inactivité et le chômage assumés comme un choix de vie. Ce passage des difficultés de la vie à l’illusion constitue le premier itinéraire de son œuvre. C’est aussi par ces deux motifs de l’inactivité et du chômage que se dessinent dans sa production les contours de la marginalité, cadre essentiel dans lequel s’élabore une vie d’errance. Dans l’œuvre de Sauvaigo, cette errance est avant tout solitaire. Elle est fortement inspirée de la contre-culture du xxe siècle ; ainsi Jack Kerouac parlait-il de « Bartleby solitaires2 » lorsque Pasolini écrivait « io, me ne vado per i campi di Sesto col mio sacco sulle spalle dure3 » [moi, je m’en vais à travers les champs de Sesto avec mon sac sur mes dures épaules]. Elle devient ainsi un outil artistique de contestation.
Les représentations de l’errance
2La figure de l’homme errant revêt deux particularités. C’est d’abord l’image du « gars » sans ressources, qui erre sans but parce qu’il n’a ni famille ni toit.
Sensa camia e pens descauç
Sensa minga proteccion te’n vas
Sota una raissa surbida4
3Le personnage errant est sans le sou et démuni face aux éléments. Il nous renvoie ainsi à la définition du beat que proposait John Clellon Holmes dans son article consacré à la beat generation paru dans le New-York Times Magazine en 1952 :
The origins of the word « beat » are obscure, but the meaning is only too clear to most Americans. More than a mere weariness, it implies the feeling of having been used, of being raw. It involves a sort of nakedness of mind, and, ultimately, of soul ; a feeling of being reduced to the bedrock of consciousness. In short, it means being undramatically pushed up against the wall of oneself. A man is beat whenever he goes for broke and wagers the sum of his resources on a single number ; and the young generation has done that continually from early youth5.
4La seconde particularité, plus essentielle, de cette errance se forge dans l’association quasi systématique du vagabondage et de la musique. La musique, liée au motif de l’errance, apparaît tantôt sous la forme de chants entonnés, tantôt sous la simple mention d’instruments au son duquel les vagabonds évoluent. Le blues qu’ils entonnent permet de créer du lien social dans leurs vies marginales. Démunis de tout et en dehors du monde, ils se consolent grâce à la musique.
Siau aquí coma ‘na balarina
En lu àrias, bèu que beat
Tamisant au sobran dei roïnas
Me n’en garci de cen que lei fa
E vau cantant, lo mieu rock’n’roll nissard6
5Parmi les différents moyens d’expression pratiqués par Joan-Luc Sauvaigo, la bande dessinée nous fournit la plus belle illustration de cette association entre errance et musique. Au cours de sa période passée à Aix-en-Provence (1971-1974), il crée le héros de son roman figuratif, Gracchus Ontario, qui devient le premier personnage de bande dessinée en occitan. Dans Origines de Gracchus Ontàrio7, une notice biographique indique qu’il naît « en 1880 à bord de la corrièra [diligence8] ». Faut-il déjà y voir une prédisposition au vagabondage ? Cette notice nous informe ensuite que « très jeune, il quitte les siens pour s’adonner à la débauche et se lancer dans une vie d’errance9 ». Avec son complice Bimbo Brockenballs « ils avaient monté un petit numéro où ils jouaient de douze instruments de conserve ; le premier duo noir et blanc in the world [...] En 1889, Gracchus émarge aux fichiers de la prison de Talahassee pour vagabondage10 ». Si les écrits s’évadent ensuite dans un récit où imaginaire, burlesque et dérision s’assemblent pour conter la vie de ce « barronaire-musicant » [musicien errant], les dessins sont plus évocateurs concernant son passe-temps qui associe errance et musique, conséquence d’une inactivité choisie. Afin d’illustrer notre propos, parmi la multitude que l’œuvre nous offre, nous avons sélectionné une vignette extraite de Origines de Gracchus Ontario11, roman figuratif et genèse de la première bande dessinée en occitan, La Remirabla Vida de Gracchus Ontario dau temps que Berta filava12. L’ensemble des planches renvoyant à ces deux productions du neuvième art a été publié au fur et à mesure dans la plupart des numéros de la troisième série de la Ratapinhata Nòva13 dans une saga intitulée « La Manada dei Caga-Blea ». Seul ou accompagné, dans le désert ou dans la rue, ce troubadour des temps modernes apparaît sans cesse muni d’un instrument de musique.
Fig. 1 — Joan-Luc Sauvaigo, Origines de Gracchus Ontàrio, Nice, Segurans, 1990, p. 49.

6Le vagabondage est présenté comme une source d’inspiration pour le musicien. Il est une condition sine qua non pour la création, ce qui positionne la muse sur la route.
Te’n vas plan plan, balin balan sus lo camin
De valiera en valon
Mé lo tieu can, cantareleant, vèrs un destin
Que l’i vas a taton
Sus lo tieu mandolin, n’es ensin
Que si fan li cançons14
7Le chien semble être un lien entre la création et le vagabond, véritable compagnon de route de ce dernier. Ainsi, la première chanson écrite par Sauvaigo en 1965 et demeurée inédite s’intitule-t-elle « chien perdu sans collier ». Cette composition parue dans Seba fait également du chien le credo du poète :
Crèdo crèdo crèdo crèdo crèdo crèdo
Crèdo crèdo crèdo crèdo crèdo crèdo
Crèdo crèdo CAN !crèdo crèdo
Crèdo crèdo crèdo crèdo crèdo crèdo
Crèdo crèdo crèdo crèdo crèdo credo
Crèdo crèdo crèdo crèdo crèdo crèdo15
8Une nouvelle fois le dessin participe à l’évocation de cet animal comme ami indéfectible du vagabond. La vignette ci-dessous insiste sur la relation qui unit ces deux êtres. La bulle représentant le questionnement du chien tend à établir une communication entre eux sur fond de décor très nissardisant (le négoce de porchetta16) et burlesque (l’affiche collée au mur où figure l’expression « gardan la poutina » [nous gardons la poutine17].
Fig. 2 — Joan-Luc Sauvaigo, La Remirabla Vida de Gracchus Ontario dau temps que Berta filava... aüra debana, Nice, C.N.E.O, 1974, p. 5.

9L’extrait ci-après propose un équilibre quasi parfait entre les motifs du départ, de l’errance, des petits chemins ou sentiers, du chien et bien évidemment de la musique.
Dau temps que caminavi embé lo mieu can
Dau temps que faii poeta-musicant
Tenii basta una fanfòrnha
Barronavam per dralhas coma bramafams
La si faïavam buòna, pura, ‘m’au mieu can
Nen recreava la fanfòrnha18
10Si l’on reconnaît sous ces traits le mode de vie du jongleur de l’époque des troubadours, Sauvaigo, Marcabrun du xxie siècle, opte plutôt pour la sous-estimation de soi et préfère s’en remettre à l’autodérision en se présentant en « pantin universel », « Siau un palhasso universal, basta un palhasso universal19 ». Sauvaigo érige paradoxalement cet art de vivre en indice de développement des sociétés, proposition où se mêlent lucidité et humour.
Perqué tanben ‘na societat jamai non si mesura
Au gaubi dai sieu palhassos e dai sieu barronaires20 ?
2 L’absence de destination
11Si dans la littérature universelle l’errance conduit souvent à l’évocation plus ou moins précise de voyages, force est de constater que dans l’œuvre de Sauvaigo il n’y en a pas. Il s’agit là de l’aspect illusoire de l’errance que nous avons évoqué en introduction. Toutes les invitations au départ constatées dans ses écrits, tout ce qui s’apparente à un éventuel appel du large relève du strict fantasme. Dans sa poésie, le principe qui prévaut par exemple chez Kérouac et qui consiste à partir pour sans cesse revenir, se voit balayé par une certitude, apparemment proche et pourtant radicalement différente de la vision de l’auteur de Sur la route : pour Sauvaigo, il faut rester pour partir.
Es pas necessari d’anar en un luec per s’en anar21.
12C’est ainsi que le voyage s’organise dans son œuvre : dans et autour de l’auteur. Sa poésie est peut-être unique en ce sens ; l’évocation de l’ailleurs et du déplacement est récurrente ; cependant, les écrits poétiques de Sauvaigo ne contiennent pas le moindre récit de voyage. Il parvient à créer les conditions pour que le monde vienne à lui et non l’inverse. En ce sens, la poésie de Sauvaigo fait écho à ce qu’énonçait Rimbaud : « l’humanité se déplace simplement. Vous êtes en Occident, mais libre d’habiter dans votre Orient22. »
13La localisation importe peu, c’est ce à quoi le poète aspire et la manière dont il se représente l’échappée qui comptent. À ce jeu-là, tout ou presque devient permis. Ainsi la poétique de l’ailleurs n’est-elle pas loin des procédés symbolistes : ne suffisait-il pas au personnage de Des Esseintes de mettre un peu de sel dans sa baignoire pour se croire sur les côtes de la Manche ? L’imaginaire et la représentation que Sauvaigo se fait d’un lieu comptent bien davantage que le déplacement lui-même. À trop courir le monde physiquement et à trop regarder la réalité des lieux, le risque qui consiste à les démystifier et à casser leur part de merveilleux grandit. Dans la poésie de Sauvaigo, pour des raisons et des motifs divers, on se déplace sur place. Le voyage sans destination offre un départ aux écrits de Sauvaigo, qu’il soit lié à des considérations philosophiques reposant sur le concept de liberté,
Aï.i.i.i.i ! Traci un camin
Mena en minga luec
Es aquò la libertat :
Paigrand sauvatge23
14ou bien qu’il permette de qualifier un ami, « Où, Balicò ! perqué ‘stas mut ?/ Barronaire sensa camin24 ». Ce motif de la destination fantomatique accompagne l’œuvre et n’empêche en rien l’idée d’un voyage et par conséquent celle d’un départ.
T’en vas en mingo luec25
— Oh ! Dont vas ?
— Vau d’a dont veni
— Oh ! Dont vas ?
— Sabi pas, l’i vau26 !
15Dans ces vers, la répétition du verbe « anar » [aller] alimente l’évocation d’une mobilité, irréelle peut-être mais incontestable. En revanche, cette répétition tend à nous perdre par les deux réponses formulées par l’interlocuteur. Si la première « Vau d’a dont veni » [Je vais d’où je viens] ne nous renseigne nullement sur une quelconque destination et traduit l’idée d’un mouvement circulaire opéré par le nomade, mouvement qui pourrait être réduit à un point et donc à l’immobilisme, la seconde, « sabi pas » [je ne sais pas] avance clairement le thème de l’absence de destination. Ce même thème est développé tout au long d’une chanson parue en 1999 dans l’album Ràdio Babasoc, « Lo Cranc dei Àrpias d’Òr » [Le Crabe aux pinces d’or]. Dans ce texte situant l’action en 1956, année où son père disparaît, l’auteur monte dans un bus pour arriver « en mingo luèc » [nulle part]. Le seul élément nous renseignant sur la destination est que le vent y souffle. Se déplaçant au gré de ce vent, image qui conforte le désir de ne point se rendre dans un lieu qui serait alors défini, le narrateur énumère ainsi villes et endroits qui renvoient aux quatre coins du monde.
Lo « Fumetti » dau mil-nòu-cent cincanta-sieis
E ieu siam montats dintre aqueu bus
Alora avem cuntat toi lu assetis vuèis
Mai lo mecànico a fach bus
Aí, lo « chauffur » a fach bus [...]
Siam arribats en mingo luèc. L’i èra de ziu
Ah pas mau ! Embala la chicha cocona bèla !
E siam partits m’aqueu petan de ziu
Per Wichita ò per Nissa la bèla
Per Zanzibar ò Nissa la rebèla !
(Sarajevo ! Grozny ! Al Jazaïr ! Beiroth !) [...]
Oh, fai mi calar en Barbaria mai
En Barbaria mai, aí27 !
16Par des références à des villes détruites par la guerre, l’enfant blessé par la perte de son père crée les conditions poétiques d’une autre perte, celle des repères géographiques. Le vent s’impose aussi comme l’élément capable d’amener les senteurs de l’ailleurs. L’appellation « Barbaria » [Barbarie] évoque le monde maure puis arabe et surtout l’autre côté de la mer. Le passage entre les eaux, puisqu’ici le moyen de locomotion se trouve être le bus, donne à ce texte une dimension métaphysique, voire religieuse, aussi personnelle et intime soit-elle. La destination que constitue la Barbarie importe bien moins que l’idée d’une excursion au-delà des eaux. À défaut de cette destination, se dessine alors peu à peu dans l’œuvre l’image d’un voyage cosmique, d’un voyage céleste. Ainsi, seul le voyage est-il essentiel aux yeux de l’auteur au contraire de destinations inexistantes.
...èra esquasi nuèch
Plus pròpi lo calabrun, se qualora li siguesse aqueu moment ? estravirat en plaça Garibaldi, plantat franc davant l’estàtua de l’Eròe, provava un simulacre de monina, grunhissia, renava, sussava, sostrava, ronhava... La gent que passava, ràpida, veia un jove embriagon, salat mortal, epressava l’andura, lo morre a baissa. Mas èra basta un bòdo d’esquasi trenta ans, ‘mbé l’escufea (e pura sòbrio) e que si demandava, un còp de mai, coma si retrovar en quauque luèc fuòra d’aqueu mond, sensa faire lo viatge (note manuscrite de l’auteur : « es lo viatge que compta mai que tot28 »)
17L’exercice trouve ici sa plénitude grâce au moment au cours duquel il est effectué. Entre « presque la nuit » et « plus vraiment le crépuscule », l’élément temporel amplifie le côté irréel du voyage, irréalité affirmée par une destination qui serait « fuòra d’aquèu mond, sensa faire lo viatge » [ailleurs de ce monde, sans faire le voyage].
18Cette idée du voyage sans destination, ou plutôt hors du monde, du voyage sans voyage, réapparaît dans une chanson qui reste inédite à ce jour intitulée « Guiu Pelhon menava » :
— E dont anatz com’aquò ?
Guiu respondèt sus lo còp :
— Anywhere out of this world29 !
19Amitié et voyage sans destination se retrouvent ici. Les femmes, comme les amis, contribuent également dans l’œuvre à l’élaboration du thème. Néanmoins, le rôle joué par la femme diffère légèrement de celui de l’ami. Quand ce dernier incite l’auteur à sortir du monde, Nanon et Nina, elles, sont associées dans l’extrait suivant chacune à une destination. Tipougni, conducteur du train sur la ligne Nissa-Coni, entretient une double liaison, l’une avec Nanon, l’autre avec Nina, et son choix est fonction du terminus. Nanon à Nice, Nina à Cuneo. Mais peu à peu le train, figure du voyage dans cette chanson, prend le dessus sur les femmes et le chant vient se fermer sur le couplet suivant :
La guerra a tot arroïnat en cada valada
De mecànica, n’i a plus minga, mas corre encar’ la balada
Dau fantauma-mecanò que non pòu star en paz
Entra Nanon ò Nina, non ! Es lo tren que li platz30 !
20Il faut voir dans cet extrait l’image du voyage qui triomphe sur la destination. Aucune des deux femmes représentant pourtant chacune une destination ne sera finalement choisie, contrairement au train qui évoque le voyage perpétuel. Tant qu’on est dans le train, on n’est finalement nulle part. Descendre du train revient à choisir une destination. Le train s’inscrit ainsi comme un motif qui permet d’entretenir l’idée d’un voyage rêvé. Descendre de celui-ci constituerait la fin du rêve, de la même manière que chez Kerouac atteindre une destination annonçait la fin des utopies.
21Pour ne pas descendre du train, mieux vaut ne pas se risquer à y monter. C’est ainsi que dans la poésie de Sauvaigo, le train condamne le personnage au centre du récit à faire preuve d’immobilisme. Bien que très présent dans l’œuvre, le train suggère paradoxalement l’idée de son inaccessibilité. Il passe sans qu’on y monte dedans ou bien il ne vient jamais comme en témoigne l’extrait ci-après :
Pipo pensa asperant lo tren [...]
Pipo s’estaïa ensinda a pensar
Ensinda lo temps passa e lo tren ven pas
La gent s’esparpalha e vaga de vagar
Pipo pensa, asperant lo tren que ven pas31
22Cette image du train manqué, quelle qu’en soit la raison, est évidemment à rapprocher du métier de garde-barrière occupé un temps par Sauvaigo. Elevé quasiment au rang de personnage mythique, le garde-barrière s’impose comme l’illustration parfaite de l’errance illusoire et infinie. Il évolue ainsi dans un monde où le mouvement, le voyage et les départs s’enchaînent alors que lui demeure immobile.
23Sauvaigo est un voyageur sans billet. C’est en regardant passer les trains tout au long de la journée qu’il effectue son voyage. Dans la figure du garde-barrière se retrouvent ainsi les images du train qui passe, de l’invitation au voyage et de l’immobilisme. Ces motifs sont indéniablement à la source du voyage fantasmé. Un texte vient confirmer ces propos. Il s’agit de la chanson du « Tren dei Pinhas », composée par Joan-Luc Sauvaigo, interprétée par Mauris et reprise plus tard par Nux Vomica dans l’album Nissa Independenta. Le texte est empreint d’un onirisme produit par le personnage mythique du garde-barrière. Si la chanson s’ouvre sur l’idée de mouvement porté par la sonnerie de départ émise dans la gare qui annonce un train qui roule et s’oppose de ce fait à un garde-barrière sédentaire, c’est bien le moment de la journée au cours duquel se déroule l’action qui retient l’attention car il s’agit, une fois de plus, de la fin de journée, « lo solèu va si corcar » [le soleil va se coucher]. Nous retrouvons ainsi ce décor temporel déjà entrevu et propice au départ imaginaire.
Sona lo tint de la gara
Lo soleu va si corcar
Lo tren monterà tot’ara
Stau aqui ma eu s’en va32
24La deuxième strophe évoque clairement le métier de garde-barrière. Se dessinent ainsi les contours de la destinée liée à cette fonction.
Siau aqui a la baranha
Cada jorn a l’asperar
La michelina darniera
Per ieu non s’arrestera33
25Alors que le rêve s’impose comme seul remède à la mélancolie naissante, c’est tout l’univers du voyage qui s’entrouvre pour le garde-barrière. Tout redevient possible, à commencer par le départ « lo mieu coar es ja partit » [mon cœur est déjà parti], et il est ainsi intéressant de remarquer que face à un train dont l’accès est interdit au narrateur, ce sont les rails qui suppléent celui-ci pour lancer une invitation au voyage.
Li ralhs toarts en l’erbeta
Mi fan sinhe de venir
De laissar la cabaneta
Lo mieu coar es ja partit34
26Le dessin de Sauvaigo choisi pour la couverture du Compendi derisòri dau desidèri35 parle de lui-même. L’image concentre les motifs de la fin de journée, de la musique et du rail dans un esprit de valorisation du personnage présent, l’aiguilleur.
Fig. 3 — Joan-Luc Sauvaigo, couverture du Compendi Derisòri dau desidèri, Montpeyroux, Jorn, 2007.

27Le voyage occupe ainsi chez le poète de Nice une place qui relève de l’existentiel, permettant sans cesse de répondre à la problématique posée par la volonté de produire un écrit qui se voudrait à la fois enraciné et universel. Le voyage offre un élément de réponse à cette question et permet ainsi d’entrevoir un début de solution à ce qui semble insoluble car schizophrénique. Sédentarité forcée ou assumée ? Toujours est-il que cette vocation poétique liée indéniablement au passé professionnel de l’auteur emmène l’œuvre dans une représentation de l’errance qui relève purement du merveilleux. Le voyage devient fable. Le chemin emprunté par Sauvaigo, qui aboutit à l’absence de toute destination réelle, fait de Nice le centre du monde.
Notes de bas de page
1 J.-L. Sauvaigo, Sus la brua, « Winchichala », Nice, Ségurans, 1984, p. 29. « Il n’est pas nécessaire d’aller quelque part pour s’en aller ».
2 J. Kerouac, Esquire, « Contrecoup : Philosophie de la beat generation », mars 1958.
3 Pier Paolo Pasolini, La Nuova Gioventú, Turin, Einaudi, 1975, p. 111.
4 Barba Gracco Ontàrio, CD Abdullah Preference Imperial, « Seguran », Nice, Ségurans, 1977. « Sans chemise et pieds nus/ Sans aucune protection tu t’en vas/ Sous une pluie soudaine ».
5 J. C. Holmes, « This is the beat generation », New-York Times Magazine, 16 novembre 1952, p. 10. « Les origines du mot beat sont obscures mais la plupart des Américains en comprennent bien la signification. Plus que l’épuisement, il implique le sentiment d’avoir été utilisé, d’être écorché vif. Il implique une sorte de nudité de l’esprit et, en fin de compte, de l’âme : l’impression d’être acculé au tréfonds de la conscience. En résumé, cela signifie être, d’une façon non dramatique, au pied de son propre mur. Un homme est beat lorsque, ayant déclaré faillite, il mise tout ce qui lui reste sur un seul numéro, chose que la jeune génération n’a cessé de faire depuis sa plus tendre enfance. » Id., La Beat Generation, la révolution hallucinée, tr. A. Dister, Gallimard, 1997, p. 20.
6 B. G. Ontàrio, CD Ad populum 97, « Lo Mieu Rock’n’roll nissard », Nice, Ségurans, 1997. « Je suis là comme une ballerine/ Dans les airs, ravi, béat !/ Planant au-dessus des ruines/ Je m’en fous de ce qui fait loi/ Et je vais chantant, mon rock’n’roll nissart ».
7 J.-L. Sauvaigo, Origines de Gracchus Ontàrio, Nice, Ségurans, 1990.
8 Ibid., p. 9.
9 Ibid., p. 10.
10 Ibid.
11 Ibid.
12 J.-L. Sauvaigo, La Remirabla vida de Gracchus Ontàrio dau temps que Berta Filava... aüra debana, Nice, C.N.E.O, 1974, 32 p.
13 La Ratapinhata Nòva, revue trimestrielle, Nice, Ségurans, 1976, 1977, 1978 et 1979, puis 1986, 1987, 1988 et 1989.
14 B. G. Ontàrio, Imperial Banda, Parada, « Mèstre Romanieu », Nice, Ségurans, 2005. « Tu pars doucement, les bras ballants sur le chemin/ Par monts et par vaux/ Avec ton chien, en fredonnant, vers un destin/ Où tu vas à tâtons/ Sur ta mandoline, c’est ainsi/ Que se font les chansons ».
15 J.-L. Sauvaigo, Seba, « Lou can », Toulouse, IEO, coll. « Messatges », 1972, p. 32.
16 Charcuterie artisanale que l’on trouve essentiellement en Italie et à Nice.
17 Alevins d’anchois ou de sardines dont la pêche, limitée à un mois dans l’année, généralement en mars pour cause de sauvegarde de l’espèce, permet la réalisation de plats traditionnels niçois comme l’omelette de poutine ou des fritures.
18 S&C, CD Lu Pichins Rens, « La Mieu Fanfòrnha », Nice, Ségurans, 2008. « Quand je faisais la route avec mon chien/ Quand je faisais le poète-musicien/ Je ne possédais qu’une guimbarde/ On vagabondait sur les chemins comme des crève-la-faim/ On s’éclatait bien pourtant, avec mon chien/ Elle nous délassait, la guimbarde ».
19 Luchino & l’Ontàrio, CD Palhasso Universal, « Lo Palhasso universal », Nice, Ségurans, 2000. « Je suis un pantin universel, juste un pantin universel ».
20 Id., « Jamai tròp tardi », Nice, Ségurans, 1996. « Et pourquoi une société ne se juge-t-elle jamais/ À la valeur de ses clowns et de ses vagabonds ? »
21 J.-L. Sauvaigo, Sus la brua, op. cit., p. 29. « Il n’est pas nécessaire d’aller quelque part pour s’en aller ».
22 Arthur Rimbaud, Une Saison en Enfer, Œuvres Complètes, Flammarion, 2010, p. 230.
23 J.-L. Sauvaigo, Un Sera fodrat de verd’espera, « Memòria », Nice, Z Éd., 1993, p. 52. « Oui-i-i-i-i ! Je trace un chemin/ Il ne mène nulle part/ C’est ça la liberté :/ Grand-Père sauvage ».
24 J.-L. Sauvaigo, Compendi derisòri dau desidèri, « Balicò Blues », Montpeyroux, Jorn, 2007, p. 101. « Hé, Balico ! pourquoi restes-tu silencieux ?/ Vagabond sans chemin ».
25 Ontàrio, CD Revival, « T’en vas en MingoLuèc », Nice, Ségurans, 1991. « Tu vas nulle part ».
26 S & C, CD Lu Pichins Rens, « Vau d’a dont veni », cit. « -Oh ! Où vas-tu ?/ -Je vais d’où je viens/-Oh ! Où vas-tu ?/ -Je ne sais pas, j’y vais ! »
27 Barba Ontàrio, CD Ad Populum, « En Barbarìa », cit. « L’Illustré de 1956/ Et moi, on est montés dans ce bus/ Alors on a compté tous les sièges vides/ Mais le mécanicien chinois a fait semblant de rien/ Oui, le chauffeur a fait semblant de rien ! [...] // Nous sommes arrivés nulle part, il y avait du vent/ Ah, pas mal, emballe la "bidoche", ma coucoune belle !/ Et nous voilà, à nouveau partis avec ce putain de vent/ Pour Wichita ou pour Nice la belle/ Pour Zanzibar ou Nice la rebelle !/ (Sarajevo ! Grozny ! Al Jazaïr ! Beyrouth !) [...] // Oh, fais-moi descendre en Barbarie, encore ! En Barbarie, encore, oui ! »
28 J.-L. Sauvaigo, Crònicas Sotrani, Nice, La Stampa Segurana, 2017. « ... c’était presque la nuit, / plus vraiment le crépuscule, existe-t-il seulement ce moment ? Hagard sur la place Garibaldi, planté droit devant la statue du Héros, il s’essayait à un simulacre simiesque, il grognait, il renâclait, il maugréait, il geignait, il ronchonnait. Les gens qui passaient à vive allure voyaient un jeune pochard, complètement ivre, et pressaient le pas, visages baissés. Mais il ne s’agissait que d’un mec d’environ trente ans, nauséeux, et sobre cependant, qui se demandait, une fois de plus, comment se retrouver quelque part ailleurs de ce monde, sans faire le voyage. / Note manuscrite de l’auteur : “c’est le voyage qui compte plus que tout.” »
29 J.-L. Sauvaigo, Teorema, « Guiu Pelhon menava », Inédit. « Et vous allez où comme ça ?/ Guy répondit aussitôt :/-Anywhere out of this world ! »
30 Ontàrio, CD Súbito !, « La Nissa-Coni », Nice, Ségurans, 1978. « La guerre a tout détruit dans chaque vallée/ Il n’y a plus aucune “mécanique”, mais court encore la balade/ Du mécano-fantôme qui ne peut tenir en place/ Entre Nanoun ou Nina, non ! C’est le train qu’il préfère ! »
31 Barba Ontàrio, CD Banhanàs, « Pipo », Nice, Ségurans, 1990. « Pipo pense en attendant le train [...] / Pipo reste ainsi songeur/ Ainsi le temps passe et le train qui n’arrive pas/ Les gens s’éparpillent. et bien allons/ Pipo pense en attendant le train qui ne vient pas ».
32 Strophes de la chanson « lo tren dei pinhas » qui en compte sept. Créée en mars 1975, cette chanson est parue dans La Ratapinhata Nòva, no 1, tiera III, février-mars 1976, p. 13, puis dans D’Una Laupia, éd. illustrée, chansons commentées et partitions de musique, préface de R. Lafont, Nice, Ségurans, 1985. « Le signal de la gare sonne/ Le soleil va se coucher/ Le train montera tout à l’heure/ Je reste là mais lui s’en va ».
33 Ibid. « Je suis là, à la barrière/ Chaque jour à l’attendre/ La dernière micheline/ Pour moi ne s’arrêtera pas ».
34 Ibid. « Les rails tordus dans l’herbe/ Me font signe de venir/ De laisser la cabane/ Mon cœur est déjà parti ».
35 J.-L. Sauvaigo, Compendi derisòri dau desidèri, op. cit.
Auteur
-
Olivier Pasquetti
Université Côte d’Azur
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Ruptures, transferts et passages (xve-xxie siècle). Hommage à la professeure Anita Gonzalez-Raymond
Léa Benichou, Raphaël Carrasco et Fabrice Quero (dir.)
2024
La memoria rebelde
El siglo xx español a la luz de los valores democráticos (1931-2013)
Adeline Chainais et Florence Belmonte (dir.)
2024
