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    Plan détaillé Texte intégral 1 L’errance biographique et narrative 2 Racines brûlées : le rapport au pays natal et la judéité 3 Auschwitz, le non-lieu Notes de bas de page Auteur

    Figures de l'errance et du labyrinthe

    Ce livre est recensé par

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    Table des matières

    « Perdus dans le monde ». Le thème de l’errance dans les récits d’Edith Bruck

    Chiara Nannicini Streitberger

    p. 161-171

    Texte intégral 1 L’errance biographique et narrative 2 Racines brûlées : le rapport au pays natal et la judéité 3 Auschwitz, le non-lieu Notes de bas de page Auteur

    Texte intégral

    1Edith Bruck, de son vrai nom Edith Steinschreiber, est une écrivaine juive hongroise naturalisée italienne, née le 30 mai 1932 dans le petit village de Tiszabercel, à l’extrême nord-oriental du pays, le long d’un grand fleuve tranquille, le Tisza, qui représente souvent sa mémoire d’enfance1. Sa famille nombreuse et modeste, appartenant à la communauté juive, fait l’objet d’un antisémitisme explicite, bien enraciné dans les campagnes hongroises. Lors de l’invasion allemande, en 1944, toute la famille est enfermée pendant cinq semaines dans le ghetto de Sátoraljaújhely, avec les Juifs qui habitent la région. De là, à partir du 23 mai 1944, lorsque les Juifs de la Hongrie nord-orientale sont déportés en masse à Auschwitz, la famille est entassée dans des wagons, puis séparée lors de la première sélection, sur la rampe : la mère et un frère sont aussitôt assassinés dans les chambres à gaz, tandis que le reste de la famille est interné2. Edith et sa sœur aînée Eliz se retrouvent dans le même baraquement. Edith est à l’époque une petite fille de onze ans : le récit détaillé de sa survie dans les camps (Auschwitz, puis Dachau et Bergen-Belsen) se trouve dans son premier livre, Chi ti ama così3 (1958). Edith Bruck, libérée à douze ans des camps, dans des conditions physiques et psychologiques pénibles, portera la marque de cette douleur dans son corps et son esprit, jusque dans son style et son écriture.

    2Plutôt que sur les détails de son expérience concentrationnaire, pour lesquels je renvoie à son premier témoignage intense et émouvant, je voudrais me pencher ici sur les réflexions liées au thème de l’errance, omniprésentes dans son œuvre. Au bout d’un périple géographique complexe qui relève souvent du hasard, c’est en Italie que la jeune écrivaine viendra s’installer, plus précisément à Rome. Sollicitée à écrire son récit autobiographique par nombre d’amis et de connaissances — dont Primo Levi — Bruck a refusé de le faire dans sa langue maternelle, mais a opté pour l’italien, expliquant son choix linguistique, tout simplement, par une raison incontournable : « Je me réfugie dans la langue italienne, qui paraît moins vraie4. » Une langue étrangère, en effet, permet de prendre du recul par rapport aux événements évoqués et racontés, tandis que la parole issue de la langue maternelle ne peut être que directe, impitoyable, difficile à supporter.

    1 L’errance biographique et narrative

    3Il serait aisé de ramener le thème de l’errance au mythe ancien du Juif Errant, étroitement lié à la Diaspora. Si l’errance historique et mythique se glisse dans les racines de sa famille, dans les origines de ses ancêtres et dans ses méditations, l’errance concrète et biographique de Bruck est motivée, semble-t-il, par des événements plus récents et historiques : la déportation et la mort de plusieurs membres de sa famille. Il est vrai que les mots de la mère — dont la voix, qui condense la judéité, résonne constamment dans l’esprit de Bruck adulte — souvent cités de mémoire par l’écrivaine, évoquent l’errance juive et la non-appartenance à un lieu précis et qu’il y a effectivement un écho biblique, dans ses propos, qui reprennent nombre de clichés parmi lesquels la condamnation à l’errance perpétuelle. Toutefois, le mythe ne doit pas se substituer à la réalité : il est clair que la jeune adolescente de douze ans, survivante du camp d’anéantissement le plus redouté, a dû errer à travers l’Europe et le Moyen-Orient parce qu’elle ne pouvait plus rentrer à la maison, n’ayant plus ni famille, ni maison, ni village, ni pays.

    4Bruck n’est pas un cas isolé, car elle représente le triste sort des Juifs hongrois. À la différence des Juifs français et italiens, rentrés pour nombre d’entre eux dans leurs pays d’origine, la plupart des Juifs hongrois ayant survécu à la Shoah ne sont pas retournés en Hongrie après 1945. Cela s’explique par la situation politique, très différente de celle de l’Europe occidentale (le bloc oriental étant sous le contrôle des Russes), par l’antisémitisme très enraciné dans la mentalité de la population hongroise, par la procédure méthodique et impitoyable de la déportation dans ce pays, ce qui est bien connu et largement étudié, entre autres, par Raul Hilberg et Hannah Arendt5.

    5J'évoquerai d'abord l’errance biographique et historique d’Edith Bruck et ne reviendrai qu’après ce préambule à Auschwitz, le non-lieu par excellence.

    6Dans plusieurs romans, l’errance biographique de l’écrivaine devient naturellement celle de ses personnages. Il en est ainsi dans le témoignage autobiographique, Chi ti ama così, mais aussi dans des histoires fictionnelles inspirées de sa vie, telles que le roman Quanta stella c’è nel cielo6 et les nouvelles de Andremo in città [Nous irons à la ville].

    7La narratrice du témoignage à la première personne, ainsi que la protagoniste du roman, Anita, suivent le même itinéraire à la sortie du camp de concentration, après avoir été soignées par la Croix-Rouge7. Le périple du retour les mène à Pielsen, puis en Hongrie, à Budapest, à la fin de 1945. Elles retrouvent leur sœur Margo, veuve avec un enfant, à qui la déportation a été épargnée (elle s’est cachée avec des papiers de goy). Les deux sœurs se remettent en route, jusqu’à l’étape suivante, la ville de Debrecen, où habite l’autre sœur, Leila, avec son mari. Elles y retrouvent leur frère Peter, déporté avec elles et survivant, qui raconte la mort de leur père dans le Revier. À partir de là, les deux sœurs vont revoir leur village natal qui n’est pas loin, mais la visite est terrible et leur cause un choc traumatique :

    Arrivammo alla nostra casa dove trovammo solo un armadio e due cuscini del divano pieni di merda. I muri erano imbrattati di scritte contro gli ebrei. Cercammo di far pulizia, ma non era più la nostra casa di un tempo. Cercammo anche di rivedere i vecchi amici e le amiche. Molti ci invitavano a mangiare : non potevano credere ai nostri racconti e pensavano che eravamo pazze. Quelli che prima erano fascisti ora erano poliziotti, avevano cambiato la divisa ma comandavano sempre. Negavano di aver commesso le atrocità contro di noi, oppure dicevano che erano stati obbligati a farlo e che ora potevamo essere amici come prima. Ma io non avevo dimenticato, non lo potevo e non lo volevo, né loro erano cambiati8.

    8La tentative de reconstruire leur maison et de retrouver un chez-soi est vaine et leur attire d’autres souffrances :

    I vicini ci indicarono un tale che aveva i nostri mobili. Speravamo di riavere tutto e di rimanere nel nostro villaggio. Ma la famiglia che si era presa i mobili ci scacciò di casa chiamandoci ebrei puzzolenti. Non mi sentivo di restare, di venire offesa nella miseria, di accumulare dolori su dolori9.

    9Edith revient à Debrecen chez sa sœur mais la cohabitation est difficile car cette sœur, vaniteuse et hautaine, ne comprend pas les traumatismes de sa cadette, qu’elle traite d’enfant capricieuse et juge selon les critères de la morale bourgeoise (c’est sans doute elle qui a inspiré le personnage de la tante dans le roman Quanta stella c’è nel cielo).

    10Edith rejoint alors son frère à Olaszliska et habite avec lui quelques mois, pendant que sa sœur Eliz part la première en Israël pour faire une expérience dans un kibboutz. Après avoir reçu plusieurs lettres de son autre sœur, Margo, Edith part en Tchécoslovaquie, accompagnée de son cousin Tibi, qui vient la chercher en train afin de l’aider à franchir la frontière. Le séjour en Tchécoslovaquie, dans la ville de Podmokly, est plus long que les précédents mais non dépourvu de problèmes. Chez Margo et son beau-frère, elle va partager la chambre et le lit de son cousin Tibi, qui profite d’elle, sans pour autant vouloir l’épouser. Edith tombe enceinte et le cousin l’accompagne à Prague pour avorter, mais le docteur qui la reçoit lui annonce que la grossesse, de toute façon, n’arrivera pas à terme. Toute la famille est mise au courant. On décide de l’envoyer en Israël dans un kibboutz. Elle n’a que seize ans et, tout en se préparant à émigrer en Palestine, elle rencontre un jeune sioniste, Milan, qui lui propose de l’épouser. Elle accepte pour des questions pratiques et, après la cérémonie, toute la famille est prête à partir. Dans la version romanesque de l’épisode, les deux séjours et les deux femmes sont condensés en un lieu unique et en une seule femme, Monika, qui n’est plus une sœur mais une tante, tandis que le cousin Tibi devient le beau-frère. Ce roman a inspiré le film Anita B., de Roberto Faenza.

    11L’étape suivante est Israël, jamais perçu comme destination utopique ni terre de l’espoir pour Edith Bruck : « il ne sera pas très facile d’y vivre », écrit-elle. Néanmoins, Israël se présente d’emblée comme un pays différent : « Mais il y aura un avantage : on ne verra plus écrit sur les murs : Juifs, allez-vous-en en Palestine. »

    2 Racines brûlées : le rapport au pays natal et la judéité

    12Depuis que le village natal n’est plus un lieu où vivre serait possible, il se transforme en image mortifère liée au souvenir du printemps 1944, le moment de l’arrestation et de la déportation d’une famille entière sous le regard indifférent ou même malveillant des autres habitants. Lorsque la pensée ramène l’écrivaine aux lieux de son enfance, la maison, le village, l’école, le fleuve, ceux-ci sont aussitôt mis en relation avec des images de mort ou de souffrance (par exemple, « le fleuve mort10 »). Bien sûr, le souvenir du foyer familial cristallisé dans la chaumière au toit de paille demeure indélébile et accompagne l’écrivaine tout au long de sa vie et de son œuvre littéraire, mais il n’est pourtant plus localisé de manière géographique précise — avec un toponyme, une adresse officielle, un lieu-dit — on le dirait plutôt intériorisé11. Les fréquents allers et retours dans les souvenirs d’enfance semblent flotter au-dessus de la terre pour se situer dans un ailleurs allégorique, un autrefois qui n’est plus. Cela corrobore notre hypothèse que les racines de Bruck ont été brûlées, et que son errance est devenue inévitable et pénible. Où aller ? Où s’installer ? Où retrouver un chez-soi ?

    13On peut donner plusieurs réponses à ces questions ; il n’empêche que le manque d’une patrie, d’un lieu d’appartenance, est une constante de sa vie. Même le choix de faire de l’Italie son « pays d’adoption », comme elle l’écrit12, ne représente pas la fin de son errance spirituelle. Mais revenons à l’après-guerre : après que le retour au village hongrois de son enfance est exclu définitivement, la réponse la plus plausible à son interrogation géographique est la Palestine.

    14Israël était une destination incontournable à la fin des années 40. D’autres Juifs ont fait ce choix. De jeunes amies d’Edith, sa sœur, des connaissances ont franchi la mer pour rejoindre la « Terre promise », comme l’appelle encore une femme enceinte rencontrée dans le train par le personnage d’Anita, qui revendique Israël comme une patrie de secours afin de fuir la persécution, telle une revanche contre l’Histoire.

    Se si lascia dire e si lascia fare finiremo di nuovo ad Auschwitz ! — protestò la donna incinta, che capiva l’ungherese e aveva mille orecchie se era riuscita a sentire il mio tono basso. — Se non alziamo la testa, la voce, e se serve anche le braccia armate, continueranno a pestarci. Basta ! Basta. Il mio prossimo figlio nascerà in Terra Promessa13 !

    15Pourtant, ce lieu que, bien des années auparavant sa mère considérait déjà comme une terre qui n’existe pas — c’est-à-dire une utopie — semble lointain, inaccessible, presque virtuel, tellement il est dissimulé derrière de multiples obstacles politiques et linguistiques. La protagoniste du roman Quanta stella c’è nel cielo, Anita, part finalement en Israël non par patriotisme sioniste, mais pour des raisons personnelles :

    Tu hai detto che un giorno Eretz Israel sarà la casa, il tetto di tutti gli ebrei, sogno millenario ! Il mio sarà realizzabile appena imparerò l’ebraico : io voglio scrivere, poesie, racconti, romanzi, favole, inventare un mondo che non c’è, rovesciare quello che sento sulla carta14 !

    16La délivrance de l’Histoire et la découverte d’une maison semblent ici forcément passer par l’apprentissage d’une nouvelle langue, qui pourra la mener à l’écriture, à la littérature et, par conséquent, à l’invention d’un nouveau monde. La géographie littéraire que l’écrivaine va devoir se créer ne peut être exprimée dans une langue qu’elle maîtrise déjà : ni sa langue natale, le hongrois, trop directe pour décrire ses cicatrices, ni le yiddish que sa mère n’utilisait que pour s’adresser à Dieu — encore moins l’allemand, l’idiome qui lui a infligé ses traumatismes. Seule une nouvelle langue, dépourvue de souvenirs négatifs, pourra donner voix à son chagrin. Seule une langue d’un pays nouveau, une langue neutre, aura le pouvoir de lui offrir le moyen d’expression idéal pour faire ressurgir le passé refoulé et affronter l’écriture mémorielle. Cette nouvelle langue combine la force du présent et celle de l’avenir, car elle est liée à la nouvelle vie du rescapé, tandis que les langues d’autrefois (le hongrois, le yiddish, l’allemand) demeurent étroitement liées aux traumatismes. Bruck modifie radicalement la célèbre devise de Fernando Pessoa, « ma patrie est ma langue », en affirmant vouloir apprendre une nouvelle langue afin de trouver une patrie. Après un long séjour sur la terre juive, et plusieurs tentatives, la langue élue ne sera finalement pas l’hébreu, mais l’italien.

    17Le séjour en Israël, par contre, est bien réel. Il commence pour Bruck en août 1948, en pleine guerre, lorsque l’armée anglaise empêche les bateaux de passer et ramène les migrants à Chypre. L’accès à la « Terre promise15 » est d’emblée problématique, autant que les premiers mois de vie : si les derniers arrivés ne trouvent pas facilement du travail, les autochtones font bande à part et se montrent hostiles et soudés. Les difficultés d’intégration sont bien illustrées dans la nouvelle « Signor Goldberg », où on voit la protagoniste chercher désespérément du travail à Tel-Aviv, accompagnée de sa vieille ennemie, la faim16. Les gens ne sont pas prêts à l’aider, bien au contraire, ils ont du mal à croire qu’une jeune fille aussi belle — la beauté physique est un autre sujet important chez Bruck — puisse avoir faim et besoin d’aide.

    18Les difficultés en Israël sont de différentes natures, le pays étant constitué depuis quelques mois seulement — comme son amie Frida, qui est intégrée, le lui explique17 — si bien que la paix et le bien-être sont encore loin. Tous les Juifs européens débarquent ici avec leur « bagage d’horreurs18 », continue Frida, et ils exigent tout. De plus, les Juifs hongrois ne trouvent pas facilement de l’aide :

    Tu devi sapere una cosa : qui il polacco aiuta il polacco, il tedesco il tedesco, il russo il russo, e noi ungheresi siamo a terra in fatto di aiuti perché i nostri non sono riusciti a piazzarsi nei posti chiave del governo e non hanno nessuna influenza nel paese19.

    19Malgré ces difficultés et la décision de partir à jamais, l’appartenance à Israël n’est pas mise en discussion de manière générale. C’est Bruck en tant qu’individu qui ressent l’exigence de quitter la Terre juive et de continuer sa quête, comme ce passage l’indique clairement :

    Guardai Haifa, quel paese dove avevo creduto di poter rimanere per sempre. Mi sentivo quasi un infedele verso la mia gente e la mia terra ma lasciando Israele fuggivo soprattutto me stessa. Tra me e me balbettavo : « Tornerò ! Tornerò20 ! ».

    20Au-delà d’Israël, l’identité juive demeure très présente et vive, avec la volonté de renouer des liens familiaux qui aboutit à la longue conversation (virtuelle) avec la mère décédée, dans Lettera alla madre [Lettre à ma mère], ainsi qu’au dialogue littéraire entretenu avec le frère aîné, dans Due mesi dopo [Deux mois après]. La profonde foi religieuse de la mère, qui en avait forgé le caractère, ressort à tout moment dans le souvenir qu’elle inspire, et caractérise profondément la lettre que sa fille écrivaine lui adresse. Ce texte, très riche en réflexions poétiques, aborde naturellement au fil des pages le sujet incontournable de la judéité. La question se pose dans le dialogue avec la mère, interlocutrice imaginaire, mais interlocutrice malgré tout, morte à Auschwitz en 1944 : comme elle n’a pas l’occasion d’exprimer son opinion de juive orthodoxe croyante sur la Shoah, ni sur le rôle de la religion juive en Israël, c’est sa fille qui l’interroge maintenant et aimerait connaître ses réponses. Il va de soi que les questions posées dévoilent, à elles seules, une large palette d’états d’âme et proposent d’innombrables pistes de réflexions : la crise d’identité, le désir d’appartenance, le rôle des victimes et des bourreaux, la manière de raconter Auschwitz aux enfants, la politique israélienne, pour n’en citer que quelques-unes. Lettre à la mère et Deux mois après, malgré leur forme épistolaire, se présentent comme un essai, la somme poétique des réflexions de l’écrivaine.

    21Afin d’illustrer combien la question de la judéité et de l’errance peut prendre des formes différentes, on peut rappeler un passage très marquant. Il s’agit encore, vingt ans après, du chagrin suscité par le suicide de Primo Levi, l’ami-témoin admiré et aimé, souvent évoqué sans être nommé, tellement la référence est évidente. La mort de Levi, défaillance soudaine aux yeux des autres, est une source constante d’interrogations tourmentées pour Bruck. Voici ce qu’elle en écrit :

    Eppure non mi sono suicidata, come quell’amico caro che non è stato educato da una madre come te. Lui era un italiano in Italia, nella sua patria. Un italiano ebreo. Io quando mai potrò dire di essere qualcosa prima di essere ebrea ? [...] C’è sempre un momento in cui l’ebreo non è altro che ebreo, privato di colpo della sua cittadinanza secolare21.

    3 Auschwitz, le non-lieu

    22Avant d’aborder le thème d’Auschwitz, le non-lieu, il faut d’abord mentionner l’errance géographique véritable de Bruck, au cours des années fatidiques 1944-45. Ce n’est qu’ensuite qu’il sera possible de décrire la trace indélébile, la marque d’Auschwitz gravée dans son corps et dans sa mémoire. La déportation est tout d’abord une errance géographique, car il est rare qu’un déporté reste dans le même camp pour toute la durée de son internement. Les changements de Kommando, les Transports vers un autre camp ou un camp satellite font partie du délire de l’organisation concentrationnaire et de la logistique des déplacements de la main-d’œuvre constituée d’esclaves. Il suffit de suivre un groupe « homogène » de déporté(e)s pour s’en apercevoir22 et constater à quel point les gens d’un même convoi ou d’une même famille, lorsqu’ils ont évité le meurtre à l’arrivée, ont été séparés et éparpillés dans plusieurs camps et sous-camps, entraînés dans de longues marches et déplacements, sans justification apparente, jusqu’à l’ultime marche de la Mort — cette absurde mort itinérante par épuisement, par faim et par armes à feu que les historiens peinent à reconstituer.

    23Arrivées donc à Auschwitz-Birkenau, ayant caché aux autorités du camp qu’elles ont moins de 16 ans, Bruck et sa sœur Eliz sont d’abord enfermées dans le Camp C, Block 11. Puis, un jour, sans préavis, elles sont transférées à Kaufering pour construire des routes et creuser des fossés. Le camp suivant, où elles sont aussitôt déplacées afin d’y accomplir un travail similaire, s’appelle Landsberg. Elles sont ensuite transférées par chemin de fer jusqu’à Dachau, où elles côtoient des hommes hongrois, séparés par des barbelés. Ici, les deux jeunes sœurs travaillent d’abord à la cuisine, puis dans le Scheisse-kommando. Après un transport de huit jours dans les wagons plombés, elles se retrouvent à Christianstadt (sans doute Krystkowice). Là, la faim est terrible, les SS attendent on ne sait quoi, les bombardements de l’aviation alliée se rapprochent de plus en plus. Finalement, rangées par cinq, elles commencent la Marche de la Mort vers une destination inconnue. Quatre jours de marche, pause dans un grenier. Trois semaines de marche, elles sont devenues des squelettes. Une autre pause dans une ferme : la petite se cache dans un trou pour voler les grains des poules et manque être tuée par un soldat. Épuisées, affamées, elles arrivent à Bergen-Belsen, où l’épidémie de typhus bat son plein. La mort les effleure à nouveau quand Eliz ose pousser un soldat allemand qui frappe sauvagement sa sœur. Il les épargne par miracle, étonné lui-même de cet acte de courage. Le 15 avril 1945, le camp est abandonné par les soldats : la Croix-Rouge et les Américains prennent soin d’elles23.

    24Pour résumer, dans l’espace d’un an, les deux petites filles ont connu trois camps et deux sous-camps, sans compter les haltes des transports et la longue marche finale, infernale et inoubliable, dans toutes ses étapes meurtrières. Ce périple délirant les a emmenées de Hongrie en Pologne, puis en Allemagne du Nord, puis en Allemagne du Sud, puis en Pologne à nouveau et puis, à nouveau et cette fois à pied, en Allemagne du Nord.

    25Je passe sur la période de convalescence et de reconstruction psycho-physique d’une petite fille de douze ans, complètement épuisée, non parce que ce n’est pas important — au contraire, je considère que le sujet de la convalescence est trop souvent négligé dans la littérature de la déportation et sa critique — mais parce qu’il ne concerne pas directement le thème de l’errance, qui nous intéresse ici. La convalescence, du moins la première, se fait normalement dans un seul lieu, bien ancré dans un contexte géographique.

    26Auschwitz reste une marque indélébile dans la mémoire de Bruck, qui a passé la plupart de sa vie à en témoigner dans les écoles et sur les plateaux de télévision — comme elle le raconte dans Signora Auschwitz :

    Nonostante le testimonianze mi pesassero e avvertissi una certa resistenza, da reduce coscienziosa a ogni nuovo invito scattava in me una sorta di obbligo interiore e, armata di medicinali contro gli spasmi addominali, continuavo come una Giovanna d’Arco che si avvia al rogo. E mi bruciavo. Mi lasciavo bruciare, e non mi meravigliai per niente quando un’impacciata studentessa rivolgendomi una domanda mi chiamò « Signora Auschwitz24 ».

    27C’est un passage très connu, qui donne le titre à son essai. Mais il est crucial pour mon propos : de toute évidence Auschwitz a perdu — ou n’a jamais eu — sa nature de lieu géographique extérieur. Auschwitz n’est pas un point précis sur une carte, un lieu historique qui se situe là-bas, précisément, dans la Pologne nord-occidentale. C’est une entité maléfique qui s’est emparée de l’esprit de la personne qui l’a vécu, (et non qui y a vécu) au point d’anéantir son identité et de coïncider avec elle. En effet, l’écrivaine continue :

    Luogo che abitava il mio corpo e che mi sentivo anche addosso come una camicia di forza sempre più stretta, che negli ultimi due anni mi stava letteralmente soffocando, senza che fossi capace di liberarmene. Ero convinta che dire di no alla testimonianza, separarmi da Auschwitz, da me stessa, dal mio essere, mi avrebbe fatto più male che continuare25.

    28Dans cet essai où le lieu de sa souffrance fait partie d’elle-même jusqu’à remplacer son nom, Madame Auschwitz, elle raconte sa mission décennale de témoin-rescapé. Bruck explique aux lecteurs les peines infinies qu’elle ressent chaque fois qu’elle doit rouvrir la blessure et replonger à Auschwitz, ce lieu qui se trouve désormais à l’intérieur de son esprit, et pour lequel l’itinéraire n’est pas seulement court, mais immédiat. Elle relate des conférences dans des écoles particulièrement difficiles, face aux préjugés des professeurs et des élèves, comme lorsqu’elle doit expliquer que le film La liste de Schindler n’a strictement rien à voir avec la réalité d’Auschwitz, ou lorsqu’elle rappelle les nombreuses visites médicales afin de comprendre la nature de ses problèmes de santé (un « colon impazzito » [intestin déchaîné]). La conversation avec un médecin qui l’interroge sur les maladies de sa famille révèle un tel manque de sensibilité et d’émotion que l’on se demande s’il est sourd26.

    29Le témoignage est dur et pénible, les séquelles laissées par l’expérience concentrationnaire sont douloureuses et difficiles à porter, mais elle ne peut s’en passer. Heureusement, dans cette mission, il lui est arrivé de côtoyer des personnes sensibles et attentives, qui ont compris et apprécié son message avec toute la conscience humaine nécessaire pour le recevoir et en nourrir sa propre réflexion. C’est à ces interlocuteurs et interlocutrices qu’elle consacre son essai :

    Accetto di ricominciare. Dire che sono qui per chi bussa alla mia porta, alla mia memoria, per partecipare al mio Auschwitz, sposo, mostro fedele che non ammette né separazione né divorzio né silenzio ; convivente invisibile, indivisibile Dio del male27.

    30Inévitablement, Auschwitz revient sans cesse dans toute l’œuvre narrative. La citation qui donne le titre à mon paragraphe, le « non-lieu », est tirée par exemple du roman La donna dal cappotto verde [La dame au manteau vert28]. Lea, la protagoniste, rencontre une vieille femme à la boulangerie, qui la reconnaît comme étant « La petite Lea d’Auschwitz », avant de sortir du magasin et de disparaître. Cette rencontre met Lea dans tous ses états. Après réflexion, elle prend conscience du fait que cette femme ne peut être qu’une kapo. La jeune femme essaie donc de se rappeler laquelle, parmi celles qui l’ont frappée, humiliée ou menacée, serait la femme au manteau vert — exercice difficile, voire impossible, car les bourreaux n’avaient pas de visage à ses yeux : ils étaient un assemblage de détails terrorisants : « Anche i tedeschi erano solo uniformi, non uomini. Non facce. Stivali. Pistole. Fucili. Terrore29. »

    31Les bourreaux n’ont pas de visage, car ils/elles ont tous et toutes le même visage, Auschwitz étant ce « luogo dove s’è rivelata la faccia più feroce dell’uomo, e chi l’ha visto non dimenticherà mai cosa può abitarlo e di cosa è capace anche un vicino, un compagno di gioco, quasi un popolo intero30 ». De même que les kapos et les bourreaux n’ont pas de visage, Auschwitz ne renvoie à aucun référent géographique identifiable.

    32Sa localisation précise n’a pas de sens, car Auschwitz est partout, toujours, en moi, dans l’homme, dans l’autre (le voisin, l’ami), dont il est le visage caché, mais le visage féroce. Toutes les tentatives de le reléguer dans un ailleurs, un autrefois, sont constamment refusées par notre écrivaine : Bruck le porte en elle, elle le vit chaque jour. Auschwitz est un non-lieu car sa nature de lieu est dépassée.

    E chi ha Auschwitz come inquilino devastatore dentro di sé, scrivendone e parlandone non lo partorirà mai, anzi lo alimenta. Ma come scacciare, liberare il proprio corpo da quel macigno31 ?

    Notes de bas de page

    1 Voir, par exemple, E. Bruck, Quanta stella c’è nel cielo, Milano, Garzanti, 2009, p. 27.

    2 Les frères sont Laci et Peter.

    3 E. Bruck, Chi ti ama così, publié chez Lerici en 1958, puis chez Marsilio en 1998 ; Qui t’aime ainsi, tr. P. Amardeil, Kimé, 2017, p. 24.

    4 E. Bruck, Lettera da Francoforte, Milano, Mondadori, 2004, p. 13.

    5 La déportation des Juifs de Hongrie fut le grand « exploit » d’Eichmann, qu’il décrivit lors du procès à Jérusalem : en 4 mois, 440 000 personnes rassemblées dans des ghettos, puis réparties en 148 convois avant d’être envoyées vers les camps de la mort, à Auschwitz-Birkenau. Voir H. Arendt, Eichmann à Jérusalem. Rapport sur la banalité du mal, tr. A. Guérin, Gallimard, 1991.

    6 Ce titre traduit en italien l’incipit de la ballade écrite par le poète hongrois Petöfi.

    7 Seule différence notable, la narratrice est accompagnée de sa sœur dans le témoignage autobiographique, alors qu’elle est seule dans le roman.

    8 Nous sommes arrivés à notre maison où nous avons seulement trouvé une armoire et deux coussins du canapé remplis de merde. Les murs étaient souillés d’inscriptions contre les Juifs. Nous avons essayé de faire le ménage, mais ce n’était plus notre maison d’autrefois. Nous avons aussi voulu revoir les vieux amis. Beaucoup nous invitaient à manger : ils ne pouvaient croire à nos récits et pensaient que nous étions folles. Ceux qui avaient été fascistes autrefois étaient maintenant des policiers, ils avaient changé d’uniforme mais donnaient toujours des ordres. Ils niaient avoir commis des atrocités à notre égard, ou alors ils disaient qu’ils avaient été obligés de le faire, et qu’ils pouvaient désormais être nos amis comme auparavant. Mais moi, je n’avais pas oublié, je ne pouvais ni ne voulais oublier. D’ailleurs, eux, ils n’avaient pas changé. Chi ti ama così, op. cit., p. 59-60.

    9 Les voisins nous ont indiqué un tel qui avait nos meubles. Nous espérions rentrer en possession de tout et rester dans notre village. Mais la famille qui s’était emparée de nos meubles nous a chassés de chez elle, en nous traitant de sales Juifs. Je n’avais pas le cœur à rester, à être blessée dans notre malheur, à accumuler chagrin sur chagrin. Ibid., p. 60.

    10 Quanta stella c’è nel cielo, op. cit., p. 27.

    11 Parmi de nombreux exemples, voir la danse avec le frère devant chez eux, sous le regard de la mère, l’incipit de « Due mesi dopo », in E. Bruck, Privato, Milano, Garzanti, 2010, p. 13-14.

    12 « L’Italia, mio paese adottivo », in Privato, op. cit., p. 15.

    13 Si on laisse dire et si on laisse faire, on va finir à nouveau à Auschwitz ! — protesta la femme enceinte qui comprenait le hongrois et devait avoir mille oreilles, si elle était parvenue à entendre mon chuchotement. — Si nous ne relevons pas la tête, si nous ne haussons pas la voix et, même, s’il le faut, nos bras armés, ils continueront à nous écraser. Cela suffit ! Cela suffit. Mon prochain enfant naîtra en Terre Promise. E. Bruck, Quanta stella c’è nel cielo, op. cit., p. 23. Voir aussi le journal sioniste trouvé à Budapest dans la nouvelle « Villon », E. Bruck, Andremo in città (1966), Venezia, Marsilio, 2007, p. 111.

    14 Tu as dit qu’un jour Eretz Israel sera la maison, l’abri de tous les Juifs, rêve millénaire ! Le mien sera réalisable dès que j’apprendrai l’hébreu : je veux écrire, poèmes, récits, romans, contes, inventer un monde qui n’est pas, renverser celui que je sens sur la carte. Quanta stella c’è nel cielo, op. cit., p. 193.

    15 Terme souvent utilisé, ibid., p. 86.

    16 E. Bruck, « Signor Goldberg », Andremo in città, op. cit., p. 123-138.

    17 Ibid., p. 124.

    18 Ibid.

    19 Tu dois savoir une chose : ici le Polonais aide le Polonais, l’Allemand aide l’Allemand, le Russe aide le Russe, et nous, les Hongrois, nous sommes mal barrés en matière d’aide, car les nôtres n’ont pas réussi à se placer dans les postes clés du gouvernement et n’ont aucune influence dans ce pays. Ibid., p. 124.

    20 Je regardai Haïfa, ce pays où j’avais cru pouvoir rester pour toujours. Je me sentais presque une infidèle envers mon peuple et ma terre mais, en quittant Israël, c’est surtout moi-même que je fuyais. Je marmonnais à moi-même : « Je reviendrai ! Je reviendrai ! » Chi ti ama così, op. cit., p. 109.

    21 Et pourtant, je ne me suis pas suicidée, comme le cher ami qui n’a pas été éduqué par une mère telle que toi. C’était un Italien en Italie, dans sa patrie. Un Juif italien. Et moi, quand pourrai-je enfin dire que je suis quelque chose, avant d’être juive ? [...] Il est toujours un moment où le Juif n’est rien d’autre qu’un Juif, privé à l’instant de sa nationalité séculaire. Lettera alla madre, in Privato, op. cit., p. 125.

    22 Comme j’ai eu l’occasion de le faire dans ma recherche sur les Italiens à Flossenbürg. Voir C. Nannicini Streitberger, Ricordate compagni, Testimonianze dei reduci italiani dal campo di Flossenbürg, Firenze, Franco Cesati, 2017.

    23 Ces informations sont extraites de Chi ti ama così, op. cit., p. 23-49.

    24 Même si les témoignages me pesaient et si je percevais une certaine résistance, une sorte d’obligation intérieure me faisait accepter sur-le-champ toute invitation, en véritable rescapée consciencieuse. Armée de médicaments contre les spasmes abdominaux, je continuais, telle une Jeanne d’Arc qui s’achemine vers le bûcher. Et je me brûlais. Je me laissais brûler, si bien que je ne m’étonnai même pas lorsqu’une étudiante maladroite, m’adressant une question, m’appela : « Madame Auschwitz », E. Bruck, Signora Auschwitz. Il dono della parola, Venezia, Marsilio, 2014, p. 13.

    25 Lieu qui habitait mon corps et que je ressentais sur moi, telle une camisole de force de plus en plus serrée qui, pendant ces deux dernières années, était littéralement en train de me suffoquer, sans que je sois capable de m’en dégager. J’étais convaincue que le fait de dire non au témoignage, de me séparer d’Auschwitz, de moi-même, de mon être, aurait été bien plus douloureux que de continuer, ibid.

    26 Ibid., p. 82-83.

    27 J’accepte de recommencer. Dire que je suis ici pour ceux qui frappent à ma porte, à ma mémoire, pour participer à mon Auschwitz, époux, monstre fidèle qui n’admet ni séparation ni divorce ni silence ; colocataire invisible, indivisible Dieu du mal. Ibid., p. 92.

    28 E. Bruck, La donna dal cappotto verde, Milano, Garzanti, 2012.

    29 Même les Allemands n’étaient que des uniformes, pas des hommes. Pas des visages. Bottes. Pistolets. Fusils. Terreur. Ibid., p. 39.

    30 Lieu où la face la plus féroce de l’homme s’est révélée, et qui l’a vu n’oubliera jamais ce qui peut le hanter et de quoi même un voisin est capable, un camarade de jeu, presque un peuple entier. Ibid., p. 46.

    31 Et celui qui a Auschwitz comme locataire dévastateur en son sein, même s’il écrit à son sujet et en parle, n’accouchera jamais de lui mais, au contraire, continuera de l’alimenter. Mais comment chasser, délivrer son corps de ce bloc de pierre ? Signora Auschwitz, op. cit., p. 16.

    Auteur

    • Chiara Nannicini Streitberger

      Université Saint-Louis Bruxelles

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    1 Voir, par exemple, E. Bruck, Quanta stella c’è nel cielo, Milano, Garzanti, 2009, p. 27.

    2 Les frères sont Laci et Peter.

    3 E. Bruck, Chi ti ama così, publié chez Lerici en 1958, puis chez Marsilio en 1998 ; Qui t’aime ainsi, tr. P. Amardeil, Kimé, 2017, p. 24.

    4 E. Bruck, Lettera da Francoforte, Milano, Mondadori, 2004, p. 13.

    5 La déportation des Juifs de Hongrie fut le grand « exploit » d’Eichmann, qu’il décrivit lors du procès à Jérusalem : en 4 mois, 440 000 personnes rassemblées dans des ghettos, puis réparties en 148 convois avant d’être envoyées vers les camps de la mort, à Auschwitz-Birkenau. Voir H. Arendt, Eichmann à Jérusalem. Rapport sur la banalité du mal, tr. A. Guérin, Gallimard, 1991.

    6 Ce titre traduit en italien l’incipit de la ballade écrite par le poète hongrois Petöfi.

    7 Seule différence notable, la narratrice est accompagnée de sa sœur dans le témoignage autobiographique, alors qu’elle est seule dans le roman.

    8 Nous sommes arrivés à notre maison où nous avons seulement trouvé une armoire et deux coussins du canapé remplis de merde. Les murs étaient souillés d’inscriptions contre les Juifs. Nous avons essayé de faire le ménage, mais ce n’était plus notre maison d’autrefois. Nous avons aussi voulu revoir les vieux amis. Beaucoup nous invitaient à manger : ils ne pouvaient croire à nos récits et pensaient que nous étions folles. Ceux qui avaient été fascistes autrefois étaient maintenant des policiers, ils avaient changé d’uniforme mais donnaient toujours des ordres. Ils niaient avoir commis des atrocités à notre égard, ou alors ils disaient qu’ils avaient été obligés de le faire, et qu’ils pouvaient désormais être nos amis comme auparavant. Mais moi, je n’avais pas oublié, je ne pouvais ni ne voulais oublier. D’ailleurs, eux, ils n’avaient pas changé. Chi ti ama così, op. cit., p. 59-60.

    9 Les voisins nous ont indiqué un tel qui avait nos meubles. Nous espérions rentrer en possession de tout et rester dans notre village. Mais la famille qui s’était emparée de nos meubles nous a chassés de chez elle, en nous traitant de sales Juifs. Je n’avais pas le cœur à rester, à être blessée dans notre malheur, à accumuler chagrin sur chagrin. Ibid., p. 60.

    10 Quanta stella c’è nel cielo, op. cit., p. 27.

    11 Parmi de nombreux exemples, voir la danse avec le frère devant chez eux, sous le regard de la mère, l’incipit de « Due mesi dopo », in E. Bruck, Privato, Milano, Garzanti, 2010, p. 13-14.

    12 « L’Italia, mio paese adottivo », in Privato, op. cit., p. 15.

    13 Si on laisse dire et si on laisse faire, on va finir à nouveau à Auschwitz ! — protesta la femme enceinte qui comprenait le hongrois et devait avoir mille oreilles, si elle était parvenue à entendre mon chuchotement. — Si nous ne relevons pas la tête, si nous ne haussons pas la voix et, même, s’il le faut, nos bras armés, ils continueront à nous écraser. Cela suffit ! Cela suffit. Mon prochain enfant naîtra en Terre Promise. E. Bruck, Quanta stella c’è nel cielo, op. cit., p. 23. Voir aussi le journal sioniste trouvé à Budapest dans la nouvelle « Villon », E. Bruck, Andremo in città (1966), Venezia, Marsilio, 2007, p. 111.

    14 Tu as dit qu’un jour Eretz Israel sera la maison, l’abri de tous les Juifs, rêve millénaire ! Le mien sera réalisable dès que j’apprendrai l’hébreu : je veux écrire, poèmes, récits, romans, contes, inventer un monde qui n’est pas, renverser celui que je sens sur la carte. Quanta stella c’è nel cielo, op. cit., p. 193.

    15 Terme souvent utilisé, ibid., p. 86.

    16 E. Bruck, « Signor Goldberg », Andremo in città, op. cit., p. 123-138.

    17 Ibid., p. 124.

    18 Ibid.

    19 Tu dois savoir une chose : ici le Polonais aide le Polonais, l’Allemand aide l’Allemand, le Russe aide le Russe, et nous, les Hongrois, nous sommes mal barrés en matière d’aide, car les nôtres n’ont pas réussi à se placer dans les postes clés du gouvernement et n’ont aucune influence dans ce pays. Ibid., p. 124.

    20 Je regardai Haïfa, ce pays où j’avais cru pouvoir rester pour toujours. Je me sentais presque une infidèle envers mon peuple et ma terre mais, en quittant Israël, c’est surtout moi-même que je fuyais. Je marmonnais à moi-même : « Je reviendrai ! Je reviendrai ! » Chi ti ama così, op. cit., p. 109.

    21 Et pourtant, je ne me suis pas suicidée, comme le cher ami qui n’a pas été éduqué par une mère telle que toi. C’était un Italien en Italie, dans sa patrie. Un Juif italien. Et moi, quand pourrai-je enfin dire que je suis quelque chose, avant d’être juive ? [...] Il est toujours un moment où le Juif n’est rien d’autre qu’un Juif, privé à l’instant de sa nationalité séculaire. Lettera alla madre, in Privato, op. cit., p. 125.

    22 Comme j’ai eu l’occasion de le faire dans ma recherche sur les Italiens à Flossenbürg. Voir C. Nannicini Streitberger, Ricordate compagni, Testimonianze dei reduci italiani dal campo di Flossenbürg, Firenze, Franco Cesati, 2017.

    23 Ces informations sont extraites de Chi ti ama così, op. cit., p. 23-49.

    24 Même si les témoignages me pesaient et si je percevais une certaine résistance, une sorte d’obligation intérieure me faisait accepter sur-le-champ toute invitation, en véritable rescapée consciencieuse. Armée de médicaments contre les spasmes abdominaux, je continuais, telle une Jeanne d’Arc qui s’achemine vers le bûcher. Et je me brûlais. Je me laissais brûler, si bien que je ne m’étonnai même pas lorsqu’une étudiante maladroite, m’adressant une question, m’appela : « Madame Auschwitz », E. Bruck, Signora Auschwitz. Il dono della parola, Venezia, Marsilio, 2014, p. 13.

    25 Lieu qui habitait mon corps et que je ressentais sur moi, telle une camisole de force de plus en plus serrée qui, pendant ces deux dernières années, était littéralement en train de me suffoquer, sans que je sois capable de m’en dégager. J’étais convaincue que le fait de dire non au témoignage, de me séparer d’Auschwitz, de moi-même, de mon être, aurait été bien plus douloureux que de continuer, ibid.

    26 Ibid., p. 82-83.

    27 J’accepte de recommencer. Dire que je suis ici pour ceux qui frappent à ma porte, à ma mémoire, pour participer à mon Auschwitz, époux, monstre fidèle qui n’admet ni séparation ni divorce ni silence ; colocataire invisible, indivisible Dieu du mal. Ibid., p. 92.

    28 E. Bruck, La donna dal cappotto verde, Milano, Garzanti, 2012.

    29 Même les Allemands n’étaient que des uniformes, pas des hommes. Pas des visages. Bottes. Pistolets. Fusils. Terreur. Ibid., p. 39.

    30 Lieu où la face la plus féroce de l’homme s’est révélée, et qui l’a vu n’oubliera jamais ce qui peut le hanter et de quoi même un voisin est capable, un camarade de jeu, presque un peuple entier. Ibid., p. 46.

    31 Et celui qui a Auschwitz comme locataire dévastateur en son sein, même s’il écrit à son sujet et en parle, n’accouchera jamais de lui mais, au contraire, continuera de l’alimenter. Mais comment chasser, délivrer son corps de ce bloc de pierre ? Signora Auschwitz, op. cit., p. 16.

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    Nannicini Streitberger, C. (2022). « Perdus dans le monde ». Le thème de l’errance dans les récits d’Edith Bruck. In M. Carminati & M.-J. Verny (éds.), Figures de l’errance et du labyrinthe. Montpellier: Presses universitaires de la Méditerranée. https://doi.org/10.4000/books.pulm.21321
    Nannicini Streitberger, Chiara. « “Perdus dans le monde”. Le thème de l’errance dans les récits d’Edith Bruck ». In Figures de l’errance et du labyrinthe, édité par Myriam Carminati et Marie-Jeanne Verny. Montpellier: Presses universitaires de la Méditerranée, 2022. doi:10.4000/books.pulm.21321.
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    Carminati, M., & Verny, M.-J. (éds.). (2022). Figures de l’errance et du labyrinthe. Montpellier: Presses universitaires de la Méditerranée. https://doi.org/10.4000/books.pulm.21012
    Carminati, Myriam, et Marie-Jeanne Verny, éd. Figures de l’errance et du labyrinthe. Montpellier: Presses universitaires de la Méditerranée, 2022. doi:10.4000/books.pulm.21012.
    Carminati, Myriam, et Marie-Jeanne Verny, éditeurs. Figures de l’errance et du labyrinthe. Presses universitaires de la Méditerranée, 2022, https://doi.org/10.4000/books.pulm.21012.
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