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    Plan détaillé Texte intégral 1 La réécriture dans les Dialoghi con Leucò et la poétique mythe-logos Le mythe, l'identité, le souvenir, le dialogue Notes de bas de page Auteur

    Figures de l'errance et du labyrinthe

    Ce livre est recensé par

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    Table des matières

    Errance et recherche de l'identité dans le dialogue L'isola de Cesare Pavese

    Daniela Vitagliano

    p. 89-99

    Texte intégral 1 La réécriture dans les Dialoghi con Leucò et la poétique mythe-logos Le mythe, l'identité, le souvenir, le dialogue Notes de bas de page Auteur

    Texte intégral

    1Parmi les auteurs italiens du xxe siècle, Cesare Pavese, poète, narrateur et traducteur, a été l'un des premiers à jouer avec la plasticité du mythe pour lui donner un nouveau contenu qui s'adapte à l'époque contemporaine, en gardant toutefois une forme ancienne qui permette d'établir un rapport authentique entre le « je » de l'écrivain et le monde où il vit.

    2Dans sa production littéraire ce retour au mythe est incarné par les Dialoghi con Leucò, œuvre rédigée entre 1945 et 1947, une période où en Italie s'était imposé le courant néoréaliste, ce qui lui confère un statut particulier, puisque le choix de la forme dialogique — qui remonte aux racines de la philosophie grecque — tissée avec la réécriture du mythe, assortie d'un langage à la fois soutenu, archaïque, lyrique et contemporain, oral, quotidien, est considéré comme obsolète dans la période susdite. Notre intention est de nous interroger sur l’opération cachée derrière la réécriture des mythes dans les Dialoghi con Leucò et sur les raisons profondes qui ont poussé Pavese à choisir le mythe comme catégorie interprétative de son propre vécu. Compte tenu de son obsession pour ses lieux d'enfance, nous envisagerons l'évolution de sa « poétique du mythe » à sa « poétique du destin » par le biais de sa conception du souvenir, à travers l'analyse d'un dialogue en particulier, L'isola [L'île]. Cette île, transfiguration des lieux pavésiens, représente à la fois un point de départ et un point d'arrivée pour Odysseus1/Pavese, homme errant, homme du retour, homme de la nostalgie et, finalement, homme du souvenir.

    1 La réécriture dans les Dialoghi con Leucò et la poétique mythe-logos

    3Cette œuvre s'articule en vingt-sept dialogues de dimensions modestes, chacun d'entre eux présenté comme dans un scénario théâtral, avec un titre et un préambule introductif émanant d'un narrateur souvent ironique et prétendant connaître la bonne version de l'histoire qu'on va raconter. L'opération de réécriture mise en œuvre par Pavese est en effet consciente et affichée, même s’il ne choisit jamais de changer complètement l'histoire, de la dénaturer en perturbant ses éléments fondateurs. Il ajoute par exemple un épisode qui selon lui avait été omis dans le mythe originel, comme dans I due [Les deux amis] où il raconte le dialogue entre Achille et Patrocle la veille de la mort du second ; ou bien il présente l'histoire d'un autre point de vue, comme dans L'inconsolabile [L'inconsolable], où Orphée, comme un deuxième Odysseus, raconte à la première personne son histoire et révèle qu'il s'est retourné consciemment pour renvoyer Eurydice aux Enfers, car il s'était rendu compte qu'elle appartenait désormais à son passé.

    4Mais Pavese ne se limite pas au remaniement du seul matériau mythique, on retrouve aussi un autre type de réécriture, celle de ses propres mythes personnels qui concernent sa conception des lieux transfigurés poétiquement en tant que source et origine de la poésie — et du mythe, à la base de l'inspiration poétique :

    Carattere, non diciamo della poesia, ma della fiaba (mito) è la consacrazione dei luoghi unici, legati a un fatto a una gesta a un evento. A un luogo, tra tutti, si dà un significato assoluto, isolandolo dal mondo. [...]

    I luoghi dell'infanzia ritornano nella memoria a ciascuno consacrati nello stesso modo ; in essi accaddero cose che li han fatti unici e li trascelgono sul resto del mondo con questo suggello mitico (non ancora poetico).

    Quest'unicità del luogo è parte, del resto, di quella generale unicità del gesto e del fatto, assoluti e quindi simbolici, che costituisce il mito. [...] Nella realtà nessun gesto e nessun luogo vale più di un altro. Nel mito (simbolo) è invece tutta una gerarchia. Ecco perché attualmente molti sfuggono al naturalismo e fanno mito, ricorrendo all'infanzia2.

    5Pavese, conscient de l'obsession pour les lieux de son enfance (notamment la colline), a été longtemps tourmenté par l'impossibilité d'objectiver — et d'universaliser — à travers l'écriture ces paysages riches de connotations personnelles. C'est pourquoi, par exemple, parler de la mer constituait pour lui un véritable problème poétique. Il ne l'aimait pas spécialement depuis sa jeunesse et il n'arrivait pas à la transfigurer poétiquement :

    Davanti al mare della Pineta, basso e notturno, passando in treno, hai visto i focherelli lontani e pensato che per quanto questa scena, questa realtà, ti riempia di velleità « di dire », t'inquieti come un ricordo d'infanzia, essa non è però per te né un ricordo né una costante fantastica, e ti suggestiona per frivole ragioni letterarie o analogiche ma non contiene, come una vigna o una tua collina, gli stampi della tua conoscenza del mondo3.

    6Le problème consiste alors à se transformer en un « je dantesque, symbolique4 » et à transformer ses mythes en modèles, en intégrant la conception freudienne du mythe comme éternel retour du refoulé à la théorisation jungienne des archétypes mythiques de l'inconscient collectif. Pavese élabore ainsi le concept de « mythe-unicité5 » grâce auquel il peut insérer ses lieux d’enfance dans un même paradigme mythique. Le mythe abolit le décalage entre passé et futur dans un instant présent. Ce qui résout aussi un autre problème, cette fois existentiel : le problème de l'éternel retour, l'angoisse d'un destin prédéterminé qui enlève toute liberté à l'homme.

    7Pour Pavese le retour incessant de ses lieux d’enfance est aussi un problème existentiel, la reproduction des situations à l'identique étant insupportable :

    Quasi tutti — pare — rintracciano nell'infanzia i segni dell'orrore adulto. Indagare questo vivaio di retrospettive scoperte, di sbigottimenti, questo loro angoscioso ritrovarsi prefigurati in gesti e parole irreparabili dell'infanzia. [...] Contemplare senza posa questo orrore : ciò che è stato sarà6.

    8La possibilité d'utiliser le mythe pour transformer l'individuel en universel redonne à l'homme une marge de liberté. L'hybris de l'homme concerne donc la possibilité de comprendre le passé, utilisé comme moyen de connaissance :

    Il ripercorrere che fa ciascuno le proprie rotaie scopri oggi che per un certo tempo ti ha angosciato [...], e poi [...] ti è apparso il premio gioioso dello sforzo vitale e infatti da allora non te ne sei più lagnato, ma [...] hai indagato con gusto come nell'infanzia si scavino queste rotaie7.

    9Le « mythe-unicité », abolissant la distance entre passé et futur, transforme la vision du destin, qui n’est plus vécu avec angoisse :

    Che cos'è questo destino ? Che anche i gesti, le parole, la vita umana siano veduti come simbolo, come mito, significa che si configurano come esistenti fuori del tempo e insieme ogni volta scoperti come unici, come per la prima volta rivelati. Una vita appare destino quando inaspettatamente si rivela esemplare e fissata da sempre8.

    10On comprend bien alors l'enjeu des Dialoghi con Leucò, où l'on retrouve des personnages mythiques, des « types » figés9. D'une part, dans le récit, ces personnages symbolisent l'impossibilité pour tout homme de fuir son destin, d'autre part le récit lui-même, comme mythe déjà « écrit », est quelque chose que le lecteur connaît déjà par cœur et qu'il ne peut changer — tout comme l'auteur, qui ne change jamais complètement l'histoire, parce que ces récits mythiques constituent déjà un « destin ». Pavese se trouve donc face à un destin, comme les personnages mythiques dont il parle, ce qui ne l'empêche pas d'exercer sa liberté en changeant des détails qui finissent par changer le sens de l'histoire. Ainsi, dans « l'intrigue » de l'œuvre, comme forme et contenu se correspondent, si dans les premiers dialogues les hommes sont écrasés par les dieux olympiens, représentant la loi (nomos) mais aussi le discours (logos), qui leur imposent un destin, le dixième dialogue, La strada [La route], ouvre un changement de perspective. Œdipe, Héraclès, Orphée, Odysseus, personnages errants, découvrent que le mythe n'a pas été complètement détruit par le logos et qu'il y a une marge de liberté. Et c'est cette marge qui leur permet de devenir maîtres de leur destin.
    2. L'île, point de départ et point d'arrivée : l'identité à travers le souvenir

    11Odysseus, errant par excellence, mais aussi homme du retour et maître de son destin, est cité deux fois dans les dialogues : dans le seizième, L'isola, où il discourt avec Calypso de l'immortalité et dans le dix-huitième, Le streghe [Les sorcières], où à l'inverse Circé et Leucothéa parlent de la mortalité d'Odysseus. Il faut dire que les dialogues n'ont pas été disposés dans l'ordre chronologique de leur composition ; ainsi Le streghe — qui a été le tout premier dialogue écrit par Pavese —, a-t-il été écrit avant L'isola. Le fait qu'il soit placé après n'est pas anodin : il s'agit de l'ordre dans lequel les deux événements sont présentés dans l'intrigue de l'Odyssée ; cela correspond aussi parfaitement au parcours construit par Pavese dans les Dialogues avec Leucò. Chaque dialogue est en effet un dialogue sur l'homme : dans l'ensemble ces dialogues définissent une évolution de l'homme, écrasé d’abord par sa finitude, et maître des souvenirs et de la parole qui défont la mort ensuite. L'isola fait partie de ces dialogues centraux qui constituent le pivot entre les deux situations « extrêmes ». Une analyse des deux personnages de ce dialogue nous permettra de nous interroger sur la fonction de l'île, en tant que transfiguration du destin.

    12À propos de Calypso, il convient de remarquer que le préambule initial a été légèrement changé dans le passage du texte dactylographié à la version finale10 : Pavese a ajouté en apposition à Calypso, antica dea11, un détail assez important. D'une part, il fait écho au chapeau introductif qui précède Le streghe, où Circé aussi est définie comme une « ancienne déesse12 ». D'autre part, il renvoie à la dichotomie ancien/nouveau qui parcourt tous les dialogues : « ancien » renvoie à l'époque du mythe, du chaos, du marécage où hommes et dieux se confondaient ; « nouveau » fait référence au monde olympien avec ses dieux qui imposent aux hommes une distance.

    13Circé et Calypso sont pratiquement confondues par Pavese. Toutes deux sont les principales protagonistes de leurs dialogues, elles mènent le discours, alors que leurs interlocuteurs se limitent à des réponses très courtes ; malgré cela, elles sont toutes deux vaincues : dans L'isola Calypso essaie de convaincre Odysseus de se libérer de son destin sans y arriver, dans Le streghe Circé défend la mortalité d'Odysseus et devient elle-même mortelle pour une nuit afin de le séduire.

    14Calypso, dont le nom signifie « cachée » ou « qui cache », était dans l’Antiquité (et plus précisément dans le monde pré-grec) la déesse de la mort13, un élément conservé dans la version pavésienne du personnage. Elle se distingue en fait de son référent grec — homérique —, car sa promesse de donner l'immortalité à Odysseus cache en réalité son besoin d'exercer sa propre liberté. De plus Pavese met en œuvre un renversement : l'immortalité, la vie éternelle ne signifie pas pour Calypso la victoire sur la mort, parce qu’une vie faite d'instants tous identiques est déjà comme une mort. On lit dans le dialogue :

    ODISSEO — Ma non eri immortale ?
    CALIPSO — E lo sono, Odisseo. Di morire non spero. E non spero di vivere. Accetto l'istante. [...] Quello che sono è quasi nulla, caro. Quasi mortale, quasi un'ombra come te. È un lungo sonno cominciato chi sa quando e tu sei giunto in questo sonno come un sogno. Temo l'alba, il risveglio ; se tu vai via, è il risveglio14.

    15Une créature mythique non olympienne essaie de retrouver l'antique union avec l'homme :

    CALIPSO — Temo il risveglio, come tu temi la morte. Ecco, prima ero morta, ora lo so. Non restava di me su quest'isola che la voce del mare e del vento. Oh non era un patire. Dormivo. Ma da quando sei giunto hai portato un'altr'isola in te15.

    16En parlant avec Odysseus, Calypso se rend compte qu'elle n'a pas commencé à souffrir lorsque les nouveaux dieux sont survenus, puisqu'elle se trouvait dans une sorte d'apathie, mais lorsqu'elle a rencontré l'homme et qu'elle a pu s'apercevoir de la distance qui les séparait. Parler avec Odysseus lui a été fatal, parce que maintenant elle ne pourra plus s'en passer. Lui, de son côté, très pragmatique, lui dit que si elle accepte l'instant alors elle devra se contenter d'être avec lui ce jour-là :

    ODISSEO — Non ti basta che sono con te quest'oggi ?
    CALIPSO — Non sei con me, Odisseo. Tu non accetti l'orizzonte di quest'isola. E non sfuggi al rimpianto.
    ODISSEO — Quel che rimpiango è parte viva di me stesso come di te il tuo silenzio16.

    17Le motif de l'île, lié à l'idée d'immortalité, prend des connotations bien différentes pour les deux personnages. Pour Calypso, l’île est l'immortalité, assimilable aussi à une mort éternelle, faite d’instants tous identiques : il faut l’accepter. Odysseus, en revanche, trouvera l'immortalité dans le choix de partir pour rejoindre son île. La mer identifiée à l'horizon qui l'entoure est le destin. Les expressions de la déesse « sprofondare nel tempo » [s'enfoncer dans le temps17] et « affondare nel tempo » [sombrer dans le temps18] renvoient sémantiquement à la sphère maritime et reprennent toute une sémantique de la reddition. Calypso demande en fait à Odysseus de renoncer à ses souvenirs et aux songes, de se défaire de sa rage, d'accepter l'horizon, de sortir de son destin19, de poser la tête (par deux fois20) et de se taire21. Elle ne fait donc que lui demander de se rendre, de céder. Et il lui répond :

    ODISSEO — Da troppo tempo la cerco. Tu non sai quel che sia avvistare una terra e socchiudere gli occhi ogni volta per illudersi. Io non posso accettare e tacere22.

    18Jusqu'à ce moment de « l'intrigue » qui sous-tend les dialogues — jusqu'au dixième dialogue, pourrait-on dire —, Pavese nous avait montré un homme écrasé par son destin et qui voulait s'en libérer. Odysseus est en revanche la représentation d'un homme qui accepte son destin d'homme et refuse celui d'un dieu. Il n'envie pas la condition divine, il ne quitte pas Calypso parce qu'il veut rentrer chez lui, mais parce qu'il veut accomplir son destin, et c’est exactement ainsi qu’il pourra exercer sa liberté. Un pouvoir de volonté dont les dieux sont exclus, raison pour laquelle ils voudraient retrouver un contact avec les hommes.

    19L'île est pour Odysseus la marque de son identité. Comme le dit Barbara Cassin dans La nostalgie : « Comment donc reconnaît-on pour de bon son île ? On la reconnaît, je crois, parce qu'on y est reconnu, c'est-à-dire qu'on y a son identité23 ».

    20Reprenant des idées de Jankélévitch24, la philosophe repère deux types de nostalgie chez Ulysse : une nostalgie fermée, pour le désir du retour, un retour heureux vers l'origine où le temps est circulaire25 et, d’autre part, une nostalgie ouverte qui ne revient jamais sur elle-même, où le désir poursuit un objet indéterminé ou un idéal introuvable26. C'est pourquoi elle conclut : « Lorsque Ulysse séjournait chez Calypso, il devait être doublement vigilant. Il ne devait pas seulement veiller à garder Ithaque en son cœur, mais aussi à ne pas perdre la vision de ses errances27 ». Cette analyse nous semble correspondre parfaitement avec le concept mis en avant par Pavese à la fin du dialogue :

    ODISSEO — Tu stessa hai detto che porto l'isola in me.
    CALIPSO — Oh mutata, perduta, un silenzio. L'eco di un mare tra gli scogli e un po' di fumo. Con te nessuno potrà condividerla. Le case saranno come il viso di un vecchio. Le tue parole avranno un senso altro dal loro. Sarai più solo che nel mare.
    ODISSEO — Saprò almeno che devo fermarmi.
    CALIPSO — Non vale la pena, Odisseo. Chi non si ferma adesso, subito, non si ferma mai più. Quello che fai, lo farai sempre. Devi rompere una volta il destino, devi uscire di strada, e lasciarti affondare nel tempo...
    ODISSEO — Non sono immportale.
    CALIPSO — Lo sarai, se mi ascolti. Che cos'è vita eterna se non questo accettare l'istante che viene e l'istante che va ? L'ebbrezza, il piacere, la morte non hanno altro scopo. Cos'è stato finora il tuo errare inquieto ?
    ODISSEO — Se lo sapessi avrei già smesso. Ma tu dimentichi qualcosa.
    CALIPSO — Dimmi.
    ODISSEO — Quello che cerco l'ho nel cuore, come te28.

    21L'affirmation d'Odysseus « je ne suis pas immortel » est celle de son humanité. Son errance à la recherche de ce qu’il a dans le cœur, son île, son identité, et la nostalgie qui en découle, le rendent humain.

    Le mythe, l'identité, le souvenir, le dialogue

    22Une fois introduite la poétique de Pavese et démêlées les difficultés inhérentes au texte, il reste encore un point à développer. L'entrelacement entre les mythes pavésiens et le mythe d'Odysseus, et la façon dont Pavese met en œuvre dans ce dialogue sa poétique du souvenir.
    Antonino Musumeci dans L'impossibile ritorno. La fisiologia del mito in Pavese29 expose la théorie selon laquelle Pavese, insistant sur le rapport nécessaire entre enfance et destin, arrive à intérioriser le lieu mythique dans le sujet lui-même, dans l'être où le destin est imprimé. Sur la base de ce raisonnement nous croyons pouvoir affirmer que l'île du dialogue suit le mouvement inverse. Plutôt que lieu mythique imprimé dans le sujet, elle est personnalisée par Pavese et prend aussi les traits des lieux pavésiens. D'ailleurs dans Il diavolo sulle colline [Le diable sur les collines], il compare à plusieurs reprises les collines ou les maisons à des îles :

    [...] notai che tra una casa e l’altra s’apriva il vuoto della valle e spuntavano alla nostra stessa altezza colline come isole d’aria30

    Il mare delle colline, quasi nero, pezzato di crete biancastre, pareva più accosto del solito31.

    Dispiaceva lasciare quell’isola, quell’immensa campagna rossa, le viti magre e nere sotto le querce32.

    Ciascuna collina era un mondo, fatto di luoghi successivi, chine e piane, seminati di vigne, di campi, di selve. C’erano case, ciuffi di bosco, orizzonti. Dopo tanto guardare si scopriva ancor sempre qualcosa - un albero insolito, un giro di sentiero, un’aia, un colore non visto. Il sole, da ponente, dava risalto a ogni minuzia, e anche lo strano corridoio marino, la nube vaga del Greppo, era più tentante del solito33.

    Anche la collina del Greppo era un mondo34.

    23L'île mythique est donc aussi la colline pavésienne. Elle est transfiguration de ses lieux et représente aussi l'accomplissement d'une poétique du mythe et du souvenir.

    24Toutefois, pour Musumeci, cette poétique est vouée à l’échec. Il remarque justement que l'île à laquelle pense Ulysse comporte une abolition du temps et une mythisation de l'espace : le retour comportera une ré-immersion dans le temps historique et une sortie du mythe éternel. Parce que des caractères d'ordre temporel, social et historique, ont remplacé le mythe, en changeant complètement le lieu où Ulysse (mais aussi Pavese) ne peut plus retrouver son identité. D'ailleurs, c'est aussi le point fort de la plaidoirie de Calypso : selon elle, s'il suit son destin, tout se reproduira toujours à l'identique, même ses errances, et son retour à Ithaque ne sera qu'une déception parce qu'il ne reconnaîtra pas ses lieux et que ses mots seront étrangers pour les autres. Et ce danger est effectif. Musumeci aurait raison si le dialogue s'arrêtait là.

    25Cependant il y a la dernière réplique d'Odysseus : « Quello che cerco l'ho nel cuore, come te » [Ce que je cherche, je l’ai dans le cœur, comme toi]. Cette réplique était différente dans le texte dactylographié. Pavese avait écrit : « Cercando un'isola, ho trovato te35 ». En ce cas, le dialogue prenait une autre direction, Odysseus réfutait les arguments de Calypso en lui disant tout simplement que chaque chose est un destin. En revanche, la nouvelle réplique d'Odysseus permet à Pavese de fermer en boucle le dialogue et de sortir de la situation d'échec d'un impossible retour. En effet le dialogue commence par une réplique de Calypso qui essaie de persuader Odysseus de rester sur la base de l'égalité de leurs conditions :

    CALIPSO — Odisseo, non c'è nulla di molto diverso. Anche tu come me vuoi fermarti su un'isola. [...] Tutti e due siamo stanchi di un grosso destino. Che t'importa che l'isola non sia quella che cercavi ? Qui mai nulla succede. C'è un po' di terra e un orizzonte. Qui puoi vivere sempre36.

    26Odysseus clôt le dialogue en réaffirmant l'égalité de leurs conditions sur la base de ce qu'ils portent dans leurs cœurs : elle, le souvenir de l'âge mythique, lui, le souvenir de son île. Ils sont la représentation poétique de deux types de réécriture dont nous avons parlé, les réécritures que Pavese met en œuvre stylistiquement dans les Dialoghi con Leucò, d'une part le mythe collectif, d'autre part les mythes personnels.

    27C'est pourquoi, nous semble-t-il, l'interprétation d'Ulysse par Jean-Pierre Vernant correspond parfaitement à l'Odysseus pavésien : selon lui, les véritables obstacles face auxquels se trouve Ulysse sont l'effacement du souvenir de la patrie et la perte du désir d'y faire retour :

    Ulysse est l'homme non seulement qui doit se souvenir, mais aussi l'homme qui veut voir, connaître, expérimenter tout ce que le monde peut lui offrir, et même ce monde sous-humain dans lequel il est jeté. La curiosité d'Ulysse le pousse toujours au-delà, ce qui, cette fois, risque d'entraîner sa perte37.

    28Et il affirme à propos de l'épisode de Calypso :

    Le prix à payer, c'est qu'il reste là, qu'il oublie sa patrie. De plus, s'il demeure auprès de Calypso, il va y rester caché, et donc cesser d'être lui-même, c'est à dire Ulysse, le héros du retour.

    Ulysse, c'est l'homme de la remembrance, prêt à accepter toutes les épreuves, toutes les souffrances pour réaliser son destin, qui est d'avoir été jeté aux frontières de l'humain et d'avoir pu, d'avoir su, d'avoir toujours voulu revenir et se retrouver lui-même. Il faudrait donc qu'il renonce à tout cela. Ce qu'on lui offre, pour un Grec, ce n'est pas l'immortalité d'Ulysse, mais une immortalité anonyme38.

    29C'est dans cette perspective qu'il faut interpréter aussi le personnage pavésien, en quête de son identité. Et c'est la raison pour laquelle, selon nous, Pavese ne parvient pas, comme le soutient Musumeci, à théoriser un impossible retour, mais, en revanche à théoriser un retour qui puisse s'actualiser à travers la parole poétique.

    30Il faut en effet remarquer en dernière instance que le dernier dialogue est axé sur les lieux en tant que véhicules d'identité (d'ailleurs le titre originel était I luoghi39). Ce dialogue, intitulé Gli dèi (Les dieux), sans note introductive et sans personnages identifiables, mais probablement avec des personnages modernes, qui sont deux facettes de l'auteur lui-même, s'ouvre avec la réplique péremptoire du premier interlocuteur : « Il monte è incolto, amico40. » Ce que Musumeci a remarqué se révèle vrai, le temps historique a effacé l'espace mythique :

    — Nient'altro è possibile pensare quassù. Questi luoghi hanno nomi per sempre. Non rimane che l'erba sotto il cielo, eppure l'alito del vento dà nel ricordo più fragore di una bufera dentro il bosco. Non c'è vuoto né attesa. Quel che è stato, è per sempre41.

    31Cependant, évoquer ce qui s'est passé dans ces lieux rend les hommes capables d’entrer à nouveau en contact avec le mythe, qui continue à resurgir malgré l’arrivée des normes, l'imposition du logos qui aplatit et clarifie tout mystère. Et c'est dans cette capacité-là que l'homme exerce sa liberté et qu'il retrouve son identité :

    — Questa notte ne abbiamo parlato. Ieri parlavi dell'estate, e della voglia che ti senti di respirare l'aria tiepida la sera. Altre volte discorri dell'uomo, della gente che è stata con te, dei tuoi gusti passati, d'incontri inattesi. Tutte cose che furono un tempo. Io, ti assicuro, ti ho ascoltato come riascolto dentro me quei nomi antichi. Quando racconti quel che sai, non ti rispondo « cosa resta ? » o se furono prima le parole o le cose. Vivo con te e mi sento vivo42.

    32Odysseus est un des habitants, ou plutôt, des passagers, de ces lieux et il veut y retourner pour raconter, se souvenir, ne pas oublier. Son errance, dans son devenir perpétuel et cyclique qui se cristallise dans son être, représente l'errance de tout personnage des Dialoghi con Leucò et, finalement, de tout homme. Le dialogue est ce qui lui permet de rester vivant. C'est ainsi que le choix de la forme dialogique pour cette œuvre apparaît comme un choix inévitable, nécessaire, avec une véritable fonction éthique. Malgré le temps, malgré les changements, ce qui reste ce sont les paroles, d'où surgit encore et pour toujours le germe mythique. Paroles du mythe, paroles sur le mythe.

    Notes de bas de page

    1 Dans cette œuvre Pavese nomme les personnages mythiques en suivant la désignation grecque.

    2 C. Pavese, Il mestiere di vivere (MV), 11 settembre 1943, Torino, Einaudi, 1952, p. 257. Concept exprimé aussi dans l'essai Del mito, del simbolo e d'altro, in Saggi letterari, Torino, Einaudi, 1968. « Caractère, nous ne disons pas de la poésie, mais de la fable (mythe) : la consécration des lieux uniques, liés à un trait, à un geste, à un événement. À un lieu, entre tous, on donne une signification absolue en l'isolant du monde. [...] Les lieux de l'enfance reviennent à la mémoire de chacun, consacrés de la même manière ; des choses s'y sont passées, qui les ont rendus uniques et les isolent du monde par ce sceau mythique (pas encore poétique). Ce caractère unique du lieu fait partie, du reste, de cette unité générale du geste et du fait, absolus et donc symboliques, qui constitue le mythe. [...] Dans la réalité, nul geste et nul lieu ne valent plus qu’un autre. Dans le mythe (symbole), il y a au contraire toute une hiérarchie. C’est là pourquoi actuellement beaucoup fuient le naturalisme et font du mythe, en recourant à l’enfance. » Id., Œuvres, tr. M. Rueff et al., Gallimard, 2008, p. 1635-1636.

    3 MV, 10 febbraio 1942, p. 232. « En passant en train devant la mer à la Pineta, une mer basse et nocturne, tu as vu les petits feux lointains et tu as pensé que cette scène, cette réalité a beau t'emplir de velléités “de dire”, t'inquiéter comme un souvenir d'enfance, elle n'est pourtant pour toi ni un souvenir ni une constante de ton imagination, et elle t'impressionne pour des raison littéraires ou analogiques frivoles mais ne contient pas, comme une vigne ou l'une de tes collines, les empreintes de ta connaissance du monde. » Tr., p. 1603.

    4 MV, 27 maggio 1944, p. 281.

    5 MV, 6 novembre 1943, p. 269.

    6 MV, 26 novembre 1937, p. 59. « Presque tous — semble-t-il — retrouvent dans leur enfance les signes de l'horreur adulte. Chercher à connaître cette pépinière de découvertes rétrospectives, d'effrois, l'angoisse qu'ils ont à se retrouver préfigurés dans des gestes et des paroles irréparables de l'enfance. [...] Contempler sans pose cette horreur : ce qui a été sera. » Tr., p. 1432.

    7 MV, 6 novembre 1943, p. 269. « Tu découvres aujourd’hui que le parcours que refait chacun de ses propres ornières t’a angoissé pendant un certain temps [...], et puis [...] ce parcours t’est apparu comme le prix joyeux de l’effort vital et, en fait, depuis lors, tu ne t’es plus plaint, mais [...] tu as recherché avec plaisir comment ces ornières se creusent dans l’enfance. » Tr., p. 1647.

    8 C. Pavese, La poetica del destino (1950), in Saggi letterari, cit., p. 312. « Qu’est donc ce destin ? Si les gestes, les paroles, la vie humaines sont vus, eux aussi, comme un symbole, un mythe, cela veut dire qu’ils prennent forme comme existant hors du temps et en même temps découverts à chaque fois comme uniques, comme révélés pour la première fois. Une vie semble destin quand de manière inattendue elle se révèle exemplaire et fixée depuis toujours. » Id., Littérature et société suivi de Le mythe, tr. G. de Van, Gallimard, 1999.

    9 Dans l'interview à la radio de 1950 Pavese affirme qu'il n'est pas intéressé par le fait de créer des personnages psychologiquement connotés, mais des types, de beaux noms. Intervista alla radio, in Saggi letterari, cit., p. 266.

    10 Voir Note al testo, in Dialoghi con Leucò (DL), Torino, Einaudi, 1947.

    11 Ibid., p. 100.

    12 Ibid., p. 112. La traduction française propose « antique », mais nous préférons ici traduire par « ancienne » pour jouer sur la dichotomie ancien/nouveau.

    13 Voir Robert Graves, Miti greci, Greek Myths, London, Penguin Books, 1992, tr. it. E. Morpurgo, I miti greci, Milano, Longanesi, 1963, p. 680 (n. 8).

    14 DL, p. 102. « ODYSSEUS — Mais n'étais-tu pas immortelle ? // CALYPSO — Je le suis, Odysseus. Je n'ai pas l'espoir de mourir. Et je n'ai pas l'espoir de vivre. J'accepte l'instant. [...] Ce que je suis n'est presque rien, mon cher. Presque mortelle, presque une ombre comme toi. C'est un long sommeil commencé on ne sait quand et tu es survenu en ce sommeil comme un songe. Je crains l'aube, le réveil ; si tu t'en vas, c'est le réveil. » Tr., p. 709.

    15 DL, p. 102-103. « CALYPSO — Je crains le réveil, comme toi tu crains la mort. Voilà : avant, j'étais morte. Je le sais maintenant. Il ne restait de moi sur cette île que la voix de la mer et du vent. Oh ! ce n'était pas souffrir. Je dormais. Mais depuis que tu es survenu, tu as apporté une autre île en toi. » Tr., p. 709.

    16 DL, p. 102. « ODYSSEUS — Il ne te suffit pas que je sois avec toi aujourd'hui ? // CALYPSO — Tu n'es pas avec moi, Odysseus. Tu n'acceptes pas l'horizon de cette île. Et tu n'échappes pas au regret. // ODYSSEUS — Ce que je regrette est partie vivante de moi-même. » Tr., p. 709.

    17 Voir « Ti sei mai chiesto dove vanno i vecchi dèi che il mondo ignora ? perché sprofondano nel tempo, come le pietre nella terra, loro che pure sono eterni ? », DL, p. 101. Et aussi : « [...] lasciai che i nomi sprofondassero nel tempo ; tutto mutò e rimase uguale [...] », Ib., p. 102. [« T'es-tu jamais demandé où vont les dieux anciens, que le monde ignore ? Pourquoi ils s'enfoncent dans le temps, comme les pierres dans la terre, eux qui pourtant sont éternels ? »] Tr., p. 708 ; [« [...] je laissai les noms s'enfoncer dans le temps ; tout changea et resta identique [...] »], Ib., p. 709.

    18 Voir « Devi rompere una volta il destino, devi uscire di strada, e lasciarti affondare nel tempo... », dans DL, p. 103. [« Tu dois rompre une fois le destin, tu dois sortir de la route et te laisser sombrer dans le temps »], dans op. cit., p. 710.

    19 DL, p. 101.

    20 Ibid., p. 101 et 102.

    21 Ibid., p. 101.

    22 Ibid., p. 103. « Depuis trop longtemps je la cherche. Tu ne sais pas ce que cela peut être que de voir au loin une terre et de clore à demi les yeux, chaque fois, pour se faire illusion. Je ne peux pas accepter et me taire. » Tr., p. 709.

    23 B. Cassin, La nostalgie, Fayard, 2015, p. 37.

    24 Vladimir Jankélévitch, L'irréversible et la nostalgie, Flammarion, 1974.

    25 B. Cassin, op. cit., p. 58.

    26 Ibid., p. 60

    27 Ibid., p. 61.

    28 DL, p. 103. « ODYSSEUS — Tu as dit toi-même que je porte mon île en moi. // CALYPSO — Oh ! Transformée, perdue, en silence. L'écho d'une mer entre les récifs et un peu de fumée. Avec toi, personne ne pourra la partager. Les maisons seront comme le visage d'un vieillard. Tes mots auront un sens différent du leur. Tu seras plus seul qu'en mer. // ODYSSEUS — Je saurai du moins que je dois m'arrêter. // CALYPSO — Cela n'en vaut pas la peine, Odysseus. Qui ne s'arrête pas maintenant, tout de suite, ne s'arrête jamais plus. Ce que tu fais, tu le feras toujours. Tu dois rompre une fois le destin, tu dois sortir de la route et te laisser sombrer dans le temps... // ODYSSEUS — Je ne suis pas immortel. // CALYPSO — Tu le seras, si tu m'écoutes. Qu'est-ce que la vie éternelle sinon cette acceptation de l'instant qui vient et de l'instant qui fuit ? L'ivresse, le plaisir, la mort, n'ont pas d'autre but. Que fut jusqu'à présent ton errance inquiète ? // ODYSSEUS — Si je le savais, j'aurais déjà cessé. Mais tu oublies quelque chose. // CALYPSO — Quoi donc ? // ODYSSEUS — Ce que je cherche, je l'ai dans le cœur, comme toi. » Tr., p. 710.

    29 Voir, en particulier, le dernier chapitre d’A. Musumeci, L’impossibile ritorno. La fisiologia del mito in Pavese, Ravenna, Longo, 1980.

    30 Il diavolo sulle colline, in La bella estate, Milano, Mondadori, 1987, p. 143. « [...] je remarquai qu'entre deux maisons s'ouvrait le vide de la vallée et que pointaient à notre hauteur des collines semblables à des îles flottantes. » Tr., p. 1064.

    31 Ibid., p. 154. « La mer des collines, presque noire, tachetée de crêtes blanchâtres, avait l'air plus proche que d'habitude », tr., p. 1075.

    32 Ibid., p. 157. « C'était dommage de quitter cet îlot, cette immense campagne rouge, ces vignes maigres et noires sous les chênes », tr., p. 1078.

    33 Ibid., p. 160. « Chaque colline était un monde fait de lieux successifs, de pentes et de plaines, parsemés de vignes, de champs, de bois. Il y avait des maisons, des bouquets d'arbres, des horizons. À force de regarder, on découvrait toujours quelque chose de nouveau — un arbre insolite, un tournant de sentier, une aire, une couleur non encore vue. Le soleil couchant donnait du relief à chaque détail, et même l'étrange corridor marin, la nuée vague du Greppo étaient plus tentants que d'habitude. » Tr., p. 1081 (notre italique).

    34 Ibid. « La colline du Greppo était, elle aussi, un monde. ».

    35 DL, Note al testo, p. 182. En cherchant une île, je t'ai trouvée.

    36 Ibid., p. 101. « Odysseus il n'y a rien de bien différent. Toi aussi, comme moi, tu veux t'arrêter sur une île [...] Tous les deux nous sommes las d'un lourd destin. [...] Que t'importe si l'île n'est pas celle que tu cherchais ? Ici, jamais rien ne se passe. Il y a un peu de terre et un horizon. Ici, tu peux vivre toujours. » Tr., p. 708.

    37 J.-P. Vernant, L'univers, les dieux, les hommes, Seuil, 1999, p. 120.

    38 Ibid., p. 145.

    39 DL, Note al testo, p. 182.

    40 DL, p. 169. « Le mont est inculte, ami »

    41 Ibid., p. 170. « — Rien d'autre ne peut être pensé sur ces hauteurs. Ces lieux ont des noms, à jamais. Il ne reste que l'herbe sous le ciel, et pourtant le souffle du vent met dans la mémoire plus de fracas qu'une tempête dans la forêt. Il n'y a ni vide ni attente. Ce qui a été est pour toujours. » (en italiques dans le texte original), op. cit., p. 745.

    42 Ibid. « — Cette nuit, nous en avons parlé. Hier tu parlais de l'été et de l'envie qui te prend de respirer l'air tiède, le soir. D'autre fois tu discours de l'homme, des gens avec qui tu t'es trouvé, de tes goûts passés, de rencontres imprévues. Toutes choses qui ont été autrefois. Moi, je t'assure, que je t'ai écouté comme j'écoute de nouveau en moi-même ces noms anciens. Quand tu racontes ce que tu sais, je ne te réponds pas “qu'en reste-t-il ?”, je ne te demande pas si les choses ou bien les mots ont d'abord été. Je vis avec toi et me sens vivant. » (en italique dans le texte original), tr., p. 745.

    Auteur

    • Daniela Vitagliano

      Aix-Marseille Université

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    1 Dans cette œuvre Pavese nomme les personnages mythiques en suivant la désignation grecque.

    2 C. Pavese, Il mestiere di vivere (MV), 11 settembre 1943, Torino, Einaudi, 1952, p. 257. Concept exprimé aussi dans l'essai Del mito, del simbolo e d'altro, in Saggi letterari, Torino, Einaudi, 1968. « Caractère, nous ne disons pas de la poésie, mais de la fable (mythe) : la consécration des lieux uniques, liés à un trait, à un geste, à un événement. À un lieu, entre tous, on donne une signification absolue en l'isolant du monde. [...] Les lieux de l'enfance reviennent à la mémoire de chacun, consacrés de la même manière ; des choses s'y sont passées, qui les ont rendus uniques et les isolent du monde par ce sceau mythique (pas encore poétique). Ce caractère unique du lieu fait partie, du reste, de cette unité générale du geste et du fait, absolus et donc symboliques, qui constitue le mythe. [...] Dans la réalité, nul geste et nul lieu ne valent plus qu’un autre. Dans le mythe (symbole), il y a au contraire toute une hiérarchie. C’est là pourquoi actuellement beaucoup fuient le naturalisme et font du mythe, en recourant à l’enfance. » Id., Œuvres, tr. M. Rueff et al., Gallimard, 2008, p. 1635-1636.

    3 MV, 10 febbraio 1942, p. 232. « En passant en train devant la mer à la Pineta, une mer basse et nocturne, tu as vu les petits feux lointains et tu as pensé que cette scène, cette réalité a beau t'emplir de velléités “de dire”, t'inquiéter comme un souvenir d'enfance, elle n'est pourtant pour toi ni un souvenir ni une constante de ton imagination, et elle t'impressionne pour des raison littéraires ou analogiques frivoles mais ne contient pas, comme une vigne ou l'une de tes collines, les empreintes de ta connaissance du monde. » Tr., p. 1603.

    4 MV, 27 maggio 1944, p. 281.

    5 MV, 6 novembre 1943, p. 269.

    6 MV, 26 novembre 1937, p. 59. « Presque tous — semble-t-il — retrouvent dans leur enfance les signes de l'horreur adulte. Chercher à connaître cette pépinière de découvertes rétrospectives, d'effrois, l'angoisse qu'ils ont à se retrouver préfigurés dans des gestes et des paroles irréparables de l'enfance. [...] Contempler sans pose cette horreur : ce qui a été sera. » Tr., p. 1432.

    7 MV, 6 novembre 1943, p. 269. « Tu découvres aujourd’hui que le parcours que refait chacun de ses propres ornières t’a angoissé pendant un certain temps [...], et puis [...] ce parcours t’est apparu comme le prix joyeux de l’effort vital et, en fait, depuis lors, tu ne t’es plus plaint, mais [...] tu as recherché avec plaisir comment ces ornières se creusent dans l’enfance. » Tr., p. 1647.

    8 C. Pavese, La poetica del destino (1950), in Saggi letterari, cit., p. 312. « Qu’est donc ce destin ? Si les gestes, les paroles, la vie humaines sont vus, eux aussi, comme un symbole, un mythe, cela veut dire qu’ils prennent forme comme existant hors du temps et en même temps découverts à chaque fois comme uniques, comme révélés pour la première fois. Une vie semble destin quand de manière inattendue elle se révèle exemplaire et fixée depuis toujours. » Id., Littérature et société suivi de Le mythe, tr. G. de Van, Gallimard, 1999.

    9 Dans l'interview à la radio de 1950 Pavese affirme qu'il n'est pas intéressé par le fait de créer des personnages psychologiquement connotés, mais des types, de beaux noms. Intervista alla radio, in Saggi letterari, cit., p. 266.

    10 Voir Note al testo, in Dialoghi con Leucò (DL), Torino, Einaudi, 1947.

    11 Ibid., p. 100.

    12 Ibid., p. 112. La traduction française propose « antique », mais nous préférons ici traduire par « ancienne » pour jouer sur la dichotomie ancien/nouveau.

    13 Voir Robert Graves, Miti greci, Greek Myths, London, Penguin Books, 1992, tr. it. E. Morpurgo, I miti greci, Milano, Longanesi, 1963, p. 680 (n. 8).

    14 DL, p. 102. « ODYSSEUS — Mais n'étais-tu pas immortelle ? // CALYPSO — Je le suis, Odysseus. Je n'ai pas l'espoir de mourir. Et je n'ai pas l'espoir de vivre. J'accepte l'instant. [...] Ce que je suis n'est presque rien, mon cher. Presque mortelle, presque une ombre comme toi. C'est un long sommeil commencé on ne sait quand et tu es survenu en ce sommeil comme un songe. Je crains l'aube, le réveil ; si tu t'en vas, c'est le réveil. » Tr., p. 709.

    15 DL, p. 102-103. « CALYPSO — Je crains le réveil, comme toi tu crains la mort. Voilà : avant, j'étais morte. Je le sais maintenant. Il ne restait de moi sur cette île que la voix de la mer et du vent. Oh ! ce n'était pas souffrir. Je dormais. Mais depuis que tu es survenu, tu as apporté une autre île en toi. » Tr., p. 709.

    16 DL, p. 102. « ODYSSEUS — Il ne te suffit pas que je sois avec toi aujourd'hui ? // CALYPSO — Tu n'es pas avec moi, Odysseus. Tu n'acceptes pas l'horizon de cette île. Et tu n'échappes pas au regret. // ODYSSEUS — Ce que je regrette est partie vivante de moi-même. » Tr., p. 709.

    17 Voir « Ti sei mai chiesto dove vanno i vecchi dèi che il mondo ignora ? perché sprofondano nel tempo, come le pietre nella terra, loro che pure sono eterni ? », DL, p. 101. Et aussi : « [...] lasciai che i nomi sprofondassero nel tempo ; tutto mutò e rimase uguale [...] », Ib., p. 102. [« T'es-tu jamais demandé où vont les dieux anciens, que le monde ignore ? Pourquoi ils s'enfoncent dans le temps, comme les pierres dans la terre, eux qui pourtant sont éternels ? »] Tr., p. 708 ; [« [...] je laissai les noms s'enfoncer dans le temps ; tout changea et resta identique [...] »], Ib., p. 709.

    18 Voir « Devi rompere una volta il destino, devi uscire di strada, e lasciarti affondare nel tempo... », dans DL, p. 103. [« Tu dois rompre une fois le destin, tu dois sortir de la route et te laisser sombrer dans le temps »], dans op. cit., p. 710.

    19 DL, p. 101.

    20 Ibid., p. 101 et 102.

    21 Ibid., p. 101.

    22 Ibid., p. 103. « Depuis trop longtemps je la cherche. Tu ne sais pas ce que cela peut être que de voir au loin une terre et de clore à demi les yeux, chaque fois, pour se faire illusion. Je ne peux pas accepter et me taire. » Tr., p. 709.

    23 B. Cassin, La nostalgie, Fayard, 2015, p. 37.

    24 Vladimir Jankélévitch, L'irréversible et la nostalgie, Flammarion, 1974.

    25 B. Cassin, op. cit., p. 58.

    26 Ibid., p. 60

    27 Ibid., p. 61.

    28 DL, p. 103. « ODYSSEUS — Tu as dit toi-même que je porte mon île en moi. // CALYPSO — Oh ! Transformée, perdue, en silence. L'écho d'une mer entre les récifs et un peu de fumée. Avec toi, personne ne pourra la partager. Les maisons seront comme le visage d'un vieillard. Tes mots auront un sens différent du leur. Tu seras plus seul qu'en mer. // ODYSSEUS — Je saurai du moins que je dois m'arrêter. // CALYPSO — Cela n'en vaut pas la peine, Odysseus. Qui ne s'arrête pas maintenant, tout de suite, ne s'arrête jamais plus. Ce que tu fais, tu le feras toujours. Tu dois rompre une fois le destin, tu dois sortir de la route et te laisser sombrer dans le temps... // ODYSSEUS — Je ne suis pas immortel. // CALYPSO — Tu le seras, si tu m'écoutes. Qu'est-ce que la vie éternelle sinon cette acceptation de l'instant qui vient et de l'instant qui fuit ? L'ivresse, le plaisir, la mort, n'ont pas d'autre but. Que fut jusqu'à présent ton errance inquiète ? // ODYSSEUS — Si je le savais, j'aurais déjà cessé. Mais tu oublies quelque chose. // CALYPSO — Quoi donc ? // ODYSSEUS — Ce que je cherche, je l'ai dans le cœur, comme toi. » Tr., p. 710.

    29 Voir, en particulier, le dernier chapitre d’A. Musumeci, L’impossibile ritorno. La fisiologia del mito in Pavese, Ravenna, Longo, 1980.

    30 Il diavolo sulle colline, in La bella estate, Milano, Mondadori, 1987, p. 143. « [...] je remarquai qu'entre deux maisons s'ouvrait le vide de la vallée et que pointaient à notre hauteur des collines semblables à des îles flottantes. » Tr., p. 1064.

    31 Ibid., p. 154. « La mer des collines, presque noire, tachetée de crêtes blanchâtres, avait l'air plus proche que d'habitude », tr., p. 1075.

    32 Ibid., p. 157. « C'était dommage de quitter cet îlot, cette immense campagne rouge, ces vignes maigres et noires sous les chênes », tr., p. 1078.

    33 Ibid., p. 160. « Chaque colline était un monde fait de lieux successifs, de pentes et de plaines, parsemés de vignes, de champs, de bois. Il y avait des maisons, des bouquets d'arbres, des horizons. À force de regarder, on découvrait toujours quelque chose de nouveau — un arbre insolite, un tournant de sentier, une aire, une couleur non encore vue. Le soleil couchant donnait du relief à chaque détail, et même l'étrange corridor marin, la nuée vague du Greppo étaient plus tentants que d'habitude. » Tr., p. 1081 (notre italique).

    34 Ibid. « La colline du Greppo était, elle aussi, un monde. ».

    35 DL, Note al testo, p. 182. En cherchant une île, je t'ai trouvée.

    36 Ibid., p. 101. « Odysseus il n'y a rien de bien différent. Toi aussi, comme moi, tu veux t'arrêter sur une île [...] Tous les deux nous sommes las d'un lourd destin. [...] Que t'importe si l'île n'est pas celle que tu cherchais ? Ici, jamais rien ne se passe. Il y a un peu de terre et un horizon. Ici, tu peux vivre toujours. » Tr., p. 708.

    37 J.-P. Vernant, L'univers, les dieux, les hommes, Seuil, 1999, p. 120.

    38 Ibid., p. 145.

    39 DL, Note al testo, p. 182.

    40 DL, p. 169. « Le mont est inculte, ami »

    41 Ibid., p. 170. « — Rien d'autre ne peut être pensé sur ces hauteurs. Ces lieux ont des noms, à jamais. Il ne reste que l'herbe sous le ciel, et pourtant le souffle du vent met dans la mémoire plus de fracas qu'une tempête dans la forêt. Il n'y a ni vide ni attente. Ce qui a été est pour toujours. » (en italiques dans le texte original), op. cit., p. 745.

    42 Ibid. « — Cette nuit, nous en avons parlé. Hier tu parlais de l'été et de l'envie qui te prend de respirer l'air tiède, le soir. D'autre fois tu discours de l'homme, des gens avec qui tu t'es trouvé, de tes goûts passés, de rencontres imprévues. Toutes choses qui ont été autrefois. Moi, je t'assure, que je t'ai écouté comme j'écoute de nouveau en moi-même ces noms anciens. Quand tu racontes ce que tu sais, je ne te réponds pas “qu'en reste-t-il ?”, je ne te demande pas si les choses ou bien les mots ont d'abord été. Je vis avec toi et me sens vivant. » (en italique dans le texte original), tr., p. 745.

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    Vitagliano, D. (2022). Errance et recherche de l’identité dans le dialogue L’isola de Cesare Pavese. In M. Carminati & M.-J. Verny (éds.), Figures de l’errance et du labyrinthe. Montpellier: Presses universitaires de la Méditerranée. https://doi.org/10.4000/books.pulm.21267
    Vitagliano, Daniela. « Errance et recherche de l’identité dans le dialogue L’isola de Cesare Pavese ». In Figures de l’errance et du labyrinthe, édité par Myriam Carminati et Marie-Jeanne Verny. Montpellier: Presses universitaires de la Méditerranée, 2022. doi:10.4000/books.pulm.21267.
    Vitagliano, Daniela. « Errance et recherche de l’identité dans le dialogue L’isola de Cesare Pavese ». Figures de l’errance et du labyrinthe, édité par Myriam Carminati et Marie-Jeanne Verny, Presses universitaires de la Méditerranée, 2022, https://doi.org/10.4000/books.pulm.21267.

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    Carminati, M., & Verny, M.-J. (éds.). (2022). Figures de l’errance et du labyrinthe. Montpellier: Presses universitaires de la Méditerranée. https://doi.org/10.4000/books.pulm.21012
    Carminati, Myriam, et Marie-Jeanne Verny, éd. Figures de l’errance et du labyrinthe. Montpellier: Presses universitaires de la Méditerranée, 2022. doi:10.4000/books.pulm.21012.
    Carminati, Myriam, et Marie-Jeanne Verny, éditeurs. Figures de l’errance et du labyrinthe. Presses universitaires de la Méditerranée, 2022, https://doi.org/10.4000/books.pulm.21012.
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