L’errance de la Terre dans le Dialogo d’Ercole e di Atlante de Giacomo Leopardi
p. 33-51
Texte intégral
1 Σφαῖρα
1En février 1824, Leopardi écrit le Dialogue d’Hercule et d’Atlas, la deuxième des Petites œuvres morales, qui, avec l’Histoire du genre humain et Le pari de Prométhée, constitue le deuxième acte d’un triptyque d’argument mythologique. Leopardi y réalise une satire du genre humain au moyen de la parodie de matériaux mythologiques.
2Il s’agit de la première des Petites œuvres morales présentées sous forme dialogique. Hercule, qui rend visite à Atlas, occupé à porter la planète Terre sur ses épaules, est donc le premier personnage des Petites œuvres à prendre la parole. Il propose à l’ancien titan de tenir la Terre à sa place pour lui permettre de se reposer quelques minutes. Atlas répond qu’il n’en est nul besoin : la Terre est devenue légère à tel point qu’il pourrait l’attacher comme une breloque à un poil de sa barbe. De son côté, Hercule craint que la Terre ne soit morte elle aussi car « è già gran tempo, che il mondo finì di fare ogni moto e ogni romore sensibile1 ».
3Hercule propose alors à Atlas de jouer à la balle avec la planète Terre pour la réveiller de sa torpeur. L’invitation du héros au titan « facciamo alla palla con questa sferuzza2 » renvoie à la polysémie du grec σφαῖρα, qui signifie à la fois « sphère » et « balle ». La Storia dell’astronomia — essai rédigé par Leopardi à l’âge de quinze ans — est le réceptacle des matériaux mythologiques que Leopardi récrit dans le Dialogue d’Hercule et d’Atlas. Dans cet essai, il avait reproché à Newton l’ignorance de la polysémie du grec σφαῖρα à laquelle il faut référer l’usage de la Terre comme une balle.
Newton non pensò forse che la voce σφαῖρα può ancora significar palla, e che i Greci così chiamavano le palle da giuoco. « σφαῖραν εὐτρόχαλον » disse Apollonio di Rodi parlando della palla con la quale Giove giuocava nell'antro d’Ida, ed altrove parlando di alcune Fanciulle disse « σφαίρῃ ἀθύρουσι » « giuocano alla Sfera » o alla palla3.
2 Astronomie et métamorphose
4Si Les Argonautiques d’Apollonios de Rhodes peuvent être considérées comme la source d’où Leopardi tire l’image d’une sphère utilisée comme balle, pour ce qui est des deux figures mythologiques protagonistes du Dialogue, il faut plutôt regarder une autre page de la Storia dell’astronomia où, sur la base de la Bibliothèque historique de Diodore de Sicile et de l’Histoire naturelle de Pline l’Ancien, Atlas est présenté comme un expert en astronomie et comme l’inventeur de la sphère :
Atlante suo figlio re della Mauritania, inventò la sfera secondo l'opinione di alcuni, e per la sua perizia nell'Astronomia fu creduto che egli portasse sugli omeri il peso dell'Universo4 […]
5L’expertise en astronomie et l’idéation de la sphère ne sont pas des prérogatives propres au seul Atlas. Dans les mêmes pages de la Storia dell’astronomia Hercule aussi est présenté comme l’inventeur de la sphère et de l’astronomie :
La invenzione della sfera attribuita da alcuni, come dissi, ad Atlante, venne ancora attribuita ad Ercole5 […]
[Atlante] fece parte ad Ercole delle sue cognizioni astronomiche in ricompensa del beneficio fattogli da questo eroe di liberare le sue figlie rapite dai ladri. Ercole insegnò ai Greci quanto avea appreso da Atlante, e ciò fece che egli fosse creduto inventore dell'Astronomia6.
6Les renvois à la polysémie du grec σφαῖρα et aux matériaux mythologiques présentant Hercule et Atlas comme des astronomes sont les signes de la dégradation astro-mythologique que Leopardi réalise dans le Dialogue : les deux astronomes deviennent des joueurs maladroits et le globe terrestre devient une balle, par ailleurs inadaptée au jeu. Un passage du Dialogue met en relation les connaissances astronomiques et la métamorphose de la sphère terrestre :
ercole Come può stare che sia tanto alleggerita? Mi accorgo bene che ha mutato figura, e che è diventata a uso delle pagnotte, e non è più tonda, come era al tempo che io studiai la cosmografia per fare quella grandissima navigazione cogli Argonauti: ma con tutto questo non trovo come abbia a pesare meno di prima7.
7Atlas, qui tient la Terre depuis longtemps et a donc observé tous ces changements, offre à Hercule la possibilité de constater les aspects de sa métamorphose, invisibles au regard. Hercule est capable d’évaluer les modifications opérées au cours des siècles, car très longtemps auparavant il avait porté la Terre quelques instants à la place d’Atlas :
ercole In fe d'Ercole, se io non avessi provato, io non poteva mai credere. Ma che è quest'altra novità che vi scuopro? L'altra volta che io la portai, mi batteva forte sul dosso, come fa il cuore degli animali ; e metteva un certo rombo continuo, che pareva un vespaio. Ma ora quanto al battere, si rassomiglia a un oriuolo che abbia rotta la molla; e quanto al ronzare, io non vi odo un zitto8.
8La référence renvoie à Hercule engagé dans la recherche des pommes d’or des Hespérides. La Storia dell’astronomia indique à quelle variante du récit il faut prêter attention. En l’occurrence, non à la version la plus connue dans laquelle Hercule prélève les pommes du jardin en piégeant Atlas, mais plutôt au récit écrit par Diodore dans sa Bibliothèque historique. Ici aussi, Hercule tient le globe terrestre à la place d’Atlas, cependant Hercule n’obtient pas les pommes sous de faux prétextes mais comme récompense pour avoir libéré les filles d’Atlas, enlevées par des prêtres égyptiens. Il s’agit bien des voleurs dont parle Leopardi dans la Storia dell’astronomia. Sur la base du renvoi à Diodore en marge de ce texte, une allusion à Hercule remplaçant Atlas évoque celui des douze travaux qui voit le titan enseigner l’astronomie au héros.
9L’astronomie et la sphère terrestre sont concernées par un magnétisme dont Leopardi se sert dans la rédaction du Dialogue d’Hercule et d’Atlas. La parodie des matériaux mythologiques réalisée dans les Operette représente la conjonction d’une double dégradation. D’un côté, les deux astronomes les plus célèbres de la mythologie grecque deviennent deux farceurs désœuvrés qui jouent à la balle, et, de l’autre, le globe terrestre devient une balle avec laquelle il est très difficile de jouer. Dans la Modernité, de la σφαῖρα ne reste qu’une balle en forme de petit pain, et d’Hercule et Atlas, deux caricatures excentriques occupées à se la lancer.
3 Daphné et Xénophane
10C’est précisément la Modernité, bien inférieure à l’Antiquité pour Leopardi, qui constitue la cible de la satire. La sphère en forme de petit pain, sa légèreté et le fait qu’elle ne produit plus aucun bruit représentent la perte de la vitalité et de la vigueur9. Atlas d’abord puis Hercule expliquent la disparition de ces vertus de l’Antiquité en évoquant les figures protagonistes de certains récits mythologiques.
11Atlas, après avoir exclu la possibilité de la mort de la Terre qui ne montre aucun signe de décomposition, ramène les changements de la planète à une métamorphose d’animal en plante analogue à celle dont Daphné fut l’objet :
Ma poi veduto che non marciva, mi risolsi che di animale che prima era, si fosse convertito in pianta, come Dafne e tanti altri; e che da questo nascesse che non si muoveva e non fiatava: e ancora dubito che fra poco non mi gitti le radici per le spalle, e non vi si abbarbichi10.
12Dans un passage d’une autre œuvre léopardienne de jeunesse, on observe une image qui peut avoir suggéré à Leopardi l’idée de la métamorphose végétale11 de la Terre. Nous nous référons au Saggio sopra gli errori popolari degli antichi, un répertoire des croyances païennes soumises par Leopardi à une critique rationaliste, précisément la page où il décrit la façon dont Xénophane avait imaginé la Terre :
Senofane immaginò una ipotesi più semplice. Egli disse che la terra avea gettate profonde radici in seno all'infinito, e si sosteneva così come una pianta o una montagna di cui gli uomini occupavano la vetta. Il pensiero fece ridere, né si credé che potessero assicurarci e toglierci il timore di una caduta quelle radici gettate nell'aria o nel vuoto12.
13La métamorphose en plante n’a rien à voir avec la souffrance de Daphné dans les vers du poème léopardien « Alla Primavera13 ». Au contraire, l’image montre comment les Anciens avaient exorcisé la terreur d’une chute dans le vide par l’attribution à la Terre d’un soutien. La légèreté propre au globe dans le Dialogue est une inversion de signe par rapport à la solidité des racines imaginées par Xénophane et évoquées par Atlas.
14Dans un autre passage du Saggio sopra gli errori popolari degli antichi, Leopardi avait écrit : « quale corpo più solido e stabile della terra nell’idea degli antichi14 ? » La figure d’une Terre qui ancrerait ses racines sur le dos d’Atlas représente la perte de la vitalité, ainsi qu’une image aux antipodes de ce qu’Atlas remarquera dans l’acte de lancer la Terre à Hercule : « La palla piglia vento perch’è leggera15. » La Terre en tant que balle à la merci du vent est une image à laquelle s’opposent les caractères de solidité et de stabilité que les Anciens lui avaient attribuées. Le globe n’a aucune racine. Pendant le jeu du ballon il ira çà et là selon les caprices du vent.
4 Hermotime
15Hercule, de son côté, évoque les figures mythologiques d’Épiménide et d’Hermotime. Selon lui, la Terre est entrée dans un état de torpeur et les longs sommeils d’Hermotime et d’Épiménide constituent des épisodes mythologiques conformes à la représentation de l’effondrement de la vigueur propres à l’Antiquité :
Ercole Io piuttosto credo che dorma, e che questo sonno sia della qualità di quello di Epimenide, che durò un mezzo secolo e più; o come si dice di Ermotimo, che usciva dal corpo ogni volta che voleva, e stava fuori molti anni, andando a diporto per diversi paesi, e poi tornava16 […].
16Si la figure du berger Épiménide, qui dormit cinquante-sept ans dans une grotte, est liée exclusivement à l’hyperbole d’un sommeil d’un demi-siècle, celle d’Hermotime, plus complexe, nous intéresse davantage ici. La description d’Hermotime par Hercule, comme le souligne Cesare Galimberti, fait écho aux propos de Lucien, dans l’Éloge de la mouche, pour décrire l’ancien shaman :
[…] aveva una specie di anima che spesso lo lasciava, e se n’andava pe’ fatti suoi, poi tornava, rientrava nel corpo, e faceva alzare Ermotimo17.
17Les amis d’Hermotime brûlent son corps pendant que son esprit est en train d’aller pe’ fatti suoi. L’idée platonicienne du corps prison de l’âme est transfigurée en la figure d’un esprit privé de toit et forcé à chercher un appartement à louer ou une chambre dans une auberge :
[…] gli amici per finire questa canzona, abbruciarono il corpo; e così lo spirito ritornato per entrare, trovò che la casa gli era disfatta, e che se voleva alloggiare al coperto, gliene conveniva pigliare un'altra a pigione, o andare all'osteria18.
18Leopardi utilise le texte de Lucien pour retourner contre le xixe siècle une satire du mépris du corps propre à la Modernité, blâmé à plusieurs reprises dans le Zibaldone, en opérant un renversement des rapports entre l’âme et le corps décrits dans le Phédon. Leopardi ajoute à la figure de l’Hermotime de Lucien une nuance tragicomique tendant à l’absurde, dès lors que l’image platonicienne du corps prison de l’âme subit une inversion de signe et voit la fin de son statut métaphorique. Le corps n’est plus une prison mais un abri et devient ainsi la maison de l’âme, sans laquelle cette dernière est contrainte de trouver un nouveau refuge.
19La deuxième partie de la phrase prononcée par Hercule dès qu’il se rapproche de la Terre tout juste tombée au sol restitue le bouleversement des pérégrinations de l’âme d’Hermotime : « Non s'ode un fiato e non si vede muovere un’anima19. » Selon Cesare Galimberti, cette phrase conduit à la thématique du sommeil des créatures comme mort intérieure. L’ampleur funèbre de la scène est soulignée par la double négation et accentuée par le flou du discours20. Ces mots de Galimberti et la page du Zibaldone qu’il cite, où Leopardi écrit que « il sonno non è il fine della vita, ma certo un interrompimento e quasi un’immagine di esso fine21 », peuvent s’étendre à l’ambiguïté entre le sommeil et la mort évoquée par la figure d’Hermotime.
20La Terre dort même après sa chute : il s’agit donc d’un sommeil silencieux au point qu’Hercule n’entend aucun souffle. Le sommeil de la Terre est semblable à celui d’Hermotime. L’expression « non si vede muovere un’anima » évoque l’esprit de l’ancien shaman. Tout comme Hermotime, la Terre est atteinte de l’immobilité du rigor mortis. L’âme est déjà partie et, bien que le globe terrestre n’ait pas été incendié comme le corps d’Hermotime, la possibilité de retrouver une demeure et d’y loger à couvert semble lointaine.
21L’image dépasse l’effondrement de la vitalité des Anciens. Le sommeil du monde est un sommeil métaphysique proche de l’extinction de la vie. Proche, parce que le monde n’est pas (encore) mort. Atlas l’avait cru mais, en l’absence de signes de décomposition, il s’est convaincu qu’il s’était transformé en plante. Les figures de Daphné et d’Hermotime renvoient à la représentation mythologique de la terre dans un état végétatif, la planète étant plongée dans un coma à mi-chemin entre le sommeil et la mort. Le monde est encore en vie bien qu’il ne soit plus vivant.
5 Le réveil d’Ulysse
22La figure de l’esprit vagabond d’Hermotime qui quitte son corps dormant suscite une comparaison avec certains vers de l’Odyssée. Dans le Dialogue, la proposition d’Hercule à Atlas de jouer à la balle en utilisant la Terre répond au désir de la réveiller de son sommeil profond. Or, le jeu de la balle et le sommeil sont les éléments constitutifs de la scène précédant la rencontre entre Ulysse et Nausicaa : le réveil du héros sur les plages de la Corcyre :
Elle lançait la balle à l’une de ses femmes ; mais la balle, manquant la servante, tomba au trou d’une cascade. Et les filles aussitôt de pousser les hauts cris ! et le divin Ulysse éveillé de s’asseoir22 !
23Les éléments et la dynamique de l’operetta de Leopardi sont calqués sur ces vers de l’Odyssée. Leopardi lui-même, dans les pages de la Storia dell’astronomia, mentionne la scène du réveil d’Ulysse comme exemplum de métamorphose de la σφαῖρα en balle. La citation se trouve précisément dans le passage où Leopardi reproche à Newton de ne pas savoir que σφαῖρα peut signifier aussi « balle » :
In un ridicolo errore cade il grande Isacco Newton il quale riflettendo, che Nausicaa Figlia di Alcinoo re di Corcira era tenuta dai Corcirei per l'inventrice della Sfera, pensa, che ella fosse della Sfera debitrice agli Argonauti, i quali essendo di ritorno al loro paese fecero vela a quell'Isola. […] Ma curiosa è la Metamorfosi, che nella Odissea fa questa Sfera trasformandosi in una palla da giuoco. Nausicaa, mentre asciugansi i panni da lei lavati, giuoca alla palla sulla riva del Mare23.
24Au-delà du malentendu reproché à Newton, on peut déceler dans les écrits de Leopardi une sorte de parallélisme entre la scène du réveil d’Ulysse et le Dialogue d’Hercule et d’Atlas, entre la balle de Nausicaa et de ses servantes et le globe terrestre d’Hercule et d’Atlas. La sphère dont parle Newton n’est qu’une balle. Le théâtre comique des Petites œuvres morales opère ainsi une dégradation parodique ayant comme source privilégiée le malentendu de Newton.
25Dans le Dialogue d’Hercule et d’Atlas, Leopardi ne reprend pas seulement de la scène de l’Odyssée la polysémie de σφαῖρα, mais aussi la dynamique narrative. Dans l’operetta, après qu’Hercule a convaincu Atlas de jouer à la balle avec la Terre dans l’espoir de la réveiller, tous deux se lancent la planète jusqu’à ce qu’Hercule, à cause d’un lancer risqué d’Atlas, la loupe. Mais le jeu a manqué son but : même l’impact au sol n’a pas réussi à réveiller la planète.
26Les vers de l’Odyssée décrivent un épisode semblable qui produit pourtant l’effet contraire. Bien que le jeu de Nausicaa et de ses servantes soit sans but, certainement pas celui de réveiller Ulysse, c’est justement ce qui se passe. Ulysse recouvre ses esprits à cause des cris des servantes qui accompagnent la chute de la balle dans l’eau. Dans les deux scènes il y a un sujet dormant : la Terre dans le Dialogue, Ulysse dans l’Odyssée. Lorsque le jeu a pour but d’interrompre le sommeil, il s’avère vain. Au contraire, le jeu exempt d’un but extra-ludique provoque le réveil du héros à cause de l’excitation du jeu lui-même.
27Les cris des servantes servent à introduire le troisième et dernier élément qui nourrit l’idée que les vers d’Homère peuvent avoir été la source privilégiée du Dialogue d’Hercule et d’Atlas. Il s’agit de la dimension sonore. Dans les deux épisodes, le rôle joué par l’ouïe — comme par ailleurs celui du sommeil — est central, bien qu’il produise des effets différents. S’étant rapproché du globe terrestre avant et après sa chute, Hercule dit respectivement « io non vi odo un zitto » et « non s'ode un fiato ». Aucun son ne provient de la Terre ni avant ni après le jeu à la balle. La chute ne provoque aucune réaction. Le monde reste dans son état de torpeur, au contraire d’Ulysse qui, dans l’Odyssée, est réveillé par les cris des servantes dès que la balle disparaît dans les flots.
28Dans le dialogue, Leopardi réalise une satire de la Modernité qui se nourrit d’une réécriture de signe contraire par rapport à la figure d’Hermotime et à la scène du réveil d’Ulysse. Le rôle de la dimension sonore et du sommeil dans l’Odyssée et les pérégrinations de l’âme d’Hermotime sont transfigurés en leur contraire au moment où Hercule se rend compte que le jeu à la balle n’a servi à rien : « Mostra che tutti dormano come prima24. » Tout cela concerne la condition de la Terre après la chute. Mais la satire de la Modernité qui se sert du mécanisme de la parodie innerve aussi les dynamiques du jeu à la balle.
6 L’errance
29C’est dans la description du jeu à la balle que Leopardi mélange la polysémie de σφαῖρα, l’astronomie dont Hercule et Atlas sont les représentants, et la référence aux figures d’Ulysse et d’Hermotime. Les trajectoires du globe terrestre dessinent le fil rouge qui traverse toutes les références examinées, à savoir l’errance.
30Ulysse est le personnage mythologique errant par antonomase tandis que l’âme d’Hermotime erre dans plusieurs pays. Les déplacements d’Ulysse et d’Hermotime ne constituent pas un simple « aller par-ci par-là ». L’errance est un phénomène qui présente un centre de gravité. Les déplacements effectués comportent un éloignement d’un point névralgique qui peut être le lieu de départ ou la destination du voyage, mais aussi un point de référence différent de l’un et de l’autre. L’errance est toujours errance de quelque chose. L’errance de l’âme d’Hermotime ne l’est que par rapport à son corps, celle d’Ulysse par rapport à Ithaque. Bien que le centre de gravité de l’errance d’Hermotime soit le point de départ alors que celui de l’errance d’Ulysse est la destination qu’il veut rejoindre, tous deux sont représentés par leurs maisons respectives. Le corps d’Hermotime est le lieu où son âme peut loger à couvert, Ithaque est la patrie d’Ulysse.
31L’errance propre à ces deux figures mythologiques concerne aussi la sphère terrestre. L’errance de la planète est le résultat de la dégradation comique des connaissances astronomiques dont Hercule et Atlas sont les dépositaires. L’image de la planète qui plane — précisément — dans l’air au gré du vent constitue l’aboutissement de la dégradation des mouvements des planètes observés par les astronomes de la Grèce ancienne. Et grecque est par ailleurs la langue sur laquelle Leopardi « joue » la métamorphose de la sphère en balle.
7 Πλάνητες ἀστέρες
32La référence à la langue grecque ne se limite pas à la polysémie de σφαῖρα mais implique aussi le nom attribué par les Grecs anciens à toutes les planètes : « πλάνητες ἀστέρες », à savoir « étoiles errantes ». La métamorphose de la sphère terrestre en balle voit le mouvement de révolution des planètes autour du soleil se transformer en la dérive de la balle à la merci du vent. L’architecture narrative du Dialogue se fonde sur une double polysémie : celle de σφαῖρα, qui signifie soit « sphère », soit « balle », et celle de πλάνητες, qui signifie à la fois « planète » et « errant ». Si la page de la Storia dell’astronomia portant sur les vers de l’Odyssée et sur l’erreur de Newton peut être considérée comme le lieu de rencontre entre la signification de « sphère » et celle de « balle » à l’ombre du mot σφαῖρα, une page du Zibaldone voit la rencontre de « planète » et d’« errant » à l’ombre du verbe grec πλαναoμαι :
E il francese planer dal greco πλάν[α]oμαι, onde anche in latino le stelle erranti si chiamano planetae cioè errabundi, ed è ben verisimile che la parola francese sia derivata (non essendo probabile dal greco) da planari detto forse volgarmente in latino nello stesso senso. E nota in questo proposito i due participi palans, tis, e palatus, a, um errante, segno certo di un antico verbo palari25 […]
33Le grec πλάνητες est devenu, en passant par le latin, planeta, pianeta en italien et planète en français. Tous deux ont perdu la signification d’« errant » qui en grec marquait la différence par rapport aux étoiles fixes. Cette signification est exprimée en italien par le verbe errare et en français par le verbe errer, qui dérivent du latin erro-as-avi-atum-āre, auquel on doit la même signification dans les deux langues : « tomber en erreur ».
34La dérive de la Terre qui plane dans l’air est le résultat de l’articulation entre les deux significations du verbe errer : « aller par ici et par là » et « tomber en erreur ». On a déjà vu que le globe terrestre plane à cause de sa légèreté et que le jeu finit à cause d’une passe risquée qui fait tomber la balle au sol. Reste donc à voir si dans l’image de la balle planant dans l’air on peut déceler les contours de la représentation d’une errance de la Terre qui est également une représentation satirique des erreurs de la Modernité.
8 Errante et errato
35Une page du Zibaldone porte sur un phénomène linguistique qui constitue la base philologique permettant de penser que l’errance de la planète Terre se nourrit de la signification du participe présent errante ainsi que de celle du participe passé errato. Ce phénomène concerne précisément les rapports entre les deux temps du participe de certains verbes, parmi lesquels le verbe errare :
I participii passivi di verbi attivi o neutri usati nelle lingue moderne in senso att. o neutro, sono quelli […] di senso non passato, ma presente o significante abitudine di quella tal cosa che è significata dal verbo. […] Così errato, errado per errante, di cui altrove26.
36Si l’emploi d’« errato » à la place d’« errante » semble ici limité à la dimension temporelle, dans cette autre page du Zibaldone le remplacement d’un mot par l’autre implique aussi la possibilité de jouer sur la polysémie du verbe italien « errare » :
Errato per errante, come andar errato […] Fra noi però errare è per lo più neutro, (benché si dice errar la strada ec.27 […]).
37Sur la base de ces pages du Zibaldone, l’expression la plus indiquée pour la représentation de l’errance de la planète est la suivante : « la Terra va errando », où la forme progressive représente le lieu de la rencontre entre la signification du participe présent errante et celle du participe passé errato.
38À la lumière de l’analyse philologique des participes du verbe errare, nous voudrions revenir au texte de l’operetta dans l’espoir d’identifier les éléments qui évoquent les errori popolari des modernes. Puisque c’est la dégradation dont la satire se sert qui produit la métamorphose de la sphère terrestre en balle, laquelle, à son tour, renvoie à la duplicité sémantique de σφαῖρα, ce n’est pas un hasard si les passages du texte où l’errance fait allusion à l’erreur sont des jeux de mots. À cet égard le jeu de la σφαῖρα est en premier lieu un jeu linguistique.
9 L’errance de la nature
39Le premier moment du dialogue sur lequel attirer l’attention est celui de la chute de la Terre. Malgré l’exhortation d’Atlas à Hercule, la Terre tombe à cause d’un tir imprudent. Dans les deux passages on trouve le verbe cadere :
Ma guarda almeno di non lasciarla cadere28 […]
Corri presto in là ; presto ti dico ; guarda per Dio, ch'ella cade : mal abbia il momento che tu ci sei venuto29.
40Les remarques à propos des participes du verbe errare renvoient à l’expression « tomber en erreur », mais aussi au verbe decadere, qui signifie littéralement « tomber de ». D’autant plus que les derniers mots prononcés par Hercule sont « il mondo è caduto, e niuno s’è mosso30 ». La chute de la sphère terrestre représente le monde qui tombe (en erreur) mais aussi son de-cadimento.
41Tout autant que la chute, les trajectoires décrites par la Terre dans l’air évoquent les erreurs de la Modernité. Voici la justification avancée par Hercule pour n’avoir pas été capable d’attraper le globe terrestre :
Così falsa e terra terra me l'hai rimessa, che io non poteva essere a tempo se m'avessi voluto fiaccare il collo31.
42L’expression « terra terra » joue sur le fait que l’objet qui dessine une trajectoire en rase-mottes est vraiment la Terre. Mais l’adjectif « falsa » est encore plus intéressant pour notre propos. Hercule qualifie la trajectoire de la balle de « falsa » pour décliner toute responsabilité. À son avis la chute de la balle est due au lancer d’Atlas. Dans ce contexte, « falsa » est synonyme de « risquée », « hasardeuse », « imprudente », mais nourrit aussi la satire de la Modernité : « La ‘falsità’ della traiettoria è, ancora in un doppio senso, quella stessa del mondo contemporaneo snaturato32. »
43Le jeu avec la balle met en scène le de-cadimento de la nature, à savoir sa dé-naturation. La mauvaise trajectoire de la balle fait allusion au développement hypertrophique de la raison au détriment de la nature. L’inanité des Modernes, qui ne gardent rien ou très peu de la vitalité et de la vigueur des Anciens, fait écho aux pages du Zibaldone où Leopardi décrit la dérive spiritualiste de la Modernité qui a oublié la dimension corporelle.
44La figure d’Hermotime s’inscrit dans ce scénario. L’errance d’Hermotime et du monde moderne est une errance du corps qui est également une erreur. L’erreur du rejet du corps en faveur de l’esprit. Le jeu avec la balle constitue la tentative vaine d’éviter au monde le même sort que celui d’Hermotime. La chute de la Terre est la conséquence du choix de la raison aux dépens de la nature. L’errance de la Terre est donc une errance de la nature. D’où la satire de la torpeur du monde comme satire d’une Modernité dénaturée.
10 La légèreté et la gonfiatura
45La torpeur du monde n’est pas l’unique trait de la Modernité visé par la satire à l’œuvre dans ce Dialogue. La leggerezza, qui peut être considérée comme le mot clé de l’operetta, donne vie à la représentation d’une Modernité vaniteuse et frivole. On compte à ce propos six occurrences d’adjectifs, substantifs et verbes : « leggero » trois fois, « leggera », « alleggerita » et « leggerezza ». La leggerezza est la condition de la possibilité d’errance du globe terrestre. En fait, c’est la première caractéristique avec laquelle Hercule qualifie la Terre, ou, mieux, le monde :
Ma il mondo è fatto così leggero, che questo mantello che porto per custodirmi dalla neve, mi pesa più33 […]
46L’expression « il mondo è fatto così leggero » est polysémique. « Leggero » est le contraire de « pesante » et un synonyme de « frivolo ». La leggerezza fait allusion non seulement à l’exténuation de la vitalité et de la vigueur mais aussi à l’involution du genre humain vers la superficialité. La satire de la Modernité s’enrichit donc d’une dimension ultérieure : la barbarie croissante de la culture et des coutumes sur laquelle portent plusieurs pages du Zibaldone34. La satire de la Modernité procède donc dans une double direction.
47La même duplicité de perspectives s’observe dans un autre passage de l’operetta. Afin d’adapter la sphère terrestre au jeu de balle, Atlas propose à Hercule de la gonfler :
Atlante In verità non saria mal fatto che ne la gonfiassimo, che veggo che ella non balza d'in sul pugno più che un popone.
Ercole Cotesto è difetto nuovo, che anticamente ella balzava e saltava come un capriolo35.
48Comme l’écrit Rolando Damiani, la nécessité de gonfler la Terre est une « allusione sarcastica, sul filo del doppio senso, alla gonfiatura con cui il ‘secol morto’ camuffa la sua inanità36 ». La Modernité pompeuse et présomptueuse essaie en vain de cacher sa petitesse en bombant le torse. La réponse d’Hercule évoque en revanche la force vitale propre aux Anciens.
49La métamorphose de la Terre en balle représente une dégradation comique adaptée à la réalisation d’une satire de l’effondrement de la vitalité et de la vigueur anciennes, mais aussi de la vanité et de la frivolité du « secol superbo e sciocco37 ». L’épuisement des vertus liées à la proximité de la nature est assurément prépondérant, ne fût-ce que par le nombre d’éléments évoquant ce processus. La plupart concernent la sphère terrestre : la légèreté, la figure « diventata a uso delle pagnotte », la fin du battement et du bourdonnement, la fragilité38, le fait qu’elle ne rebondit pas. Cependant ils ne sont pas les seuls. Les figures de Daphné et d’Hermotime, mais aussi la réécriture inversée du réveil d’Ulysse, font allusion à la métamorphose végétale et au sommeil des créatures39 en tant que représentations d’une sorte de degré zéro de l’énergie du corps : l’état végétatif et le sommeil comme « particule de mort40 ». La « barbarisation » des coutumes est liée au reniement de la nature que Leopardi pose sur la scène du dialogue au moyen des mots « leggerezza » et « gonfiatura », ainsi que de la référence à la mort de Phaéton.
11 Phaéton
50La frivolité des temps modernes trouve dans la réécriture du personnage mythologique de Phaéton un digne représentant. Ce dernier fait l’objet d’une dégradation parodique qui le transforme en une figure dont la légèreté a suscité, selon Hercule, la colère de Jupiter, qui l’a frappé d’une palla de feu. Atlas craint de subir le sort de Phaéton s’il joue à la balle avec Hercule en utilisant le globe terrestre :
Atlante Appunto; acciocché tuo padre, veduto il nostro giuoco e venutogli voglia di entrare in terzo, colla sua palla infocata ci precipiti tutti e due non so dove, come Fetonte nel Po.
Ercole […] la nostra intenzione con questo giuoco è di far bene al mondo, e non come quella di Fetonte, che fu di mostrarsi leggero della persona alle Ore […] e di fare una bella mostra di se tra gli Dei del cielo nel passeggio di quel giorno, che era di festa41.
51Hercule essaie de rassurer Atlas en disant que l’intention de réveiller le monde de sa torpeur en jouant à la balle est noble et bénéfique, contrairement à Phaéton qui s’est emparé du char d’Apollon. Il s’agit d’une transfiguration de la ὕβϱις ancienne qui fait de Phaéton une figure vaniteuse et frimeuse. Le sens de l’adjectif « leggero » est strictement figuré. Les expressions « mostrarsi leggero » et « fare bella mostra di sé » ont une signification similaire et constituent les éléments permettant de déceler en Phaéton les traits du « secol superbo e sciocco » qui font de lui un représentant de l’involution des coutumes.
12 L’errance du vrai
52Toutefois, la satire de la Modernité n’épuise pas le sens du jeu avec la balle et donc celui de la représentation de l’errance de la Terre. Au moins deux passages du texte suggèrent l’idée que l’errance de la planète outrepasse le tournant entre Antiquité et Modernité tracé par Leopardi. Et c’est encore la dérive de la Terre métamorphosée en balle qui montre, dans ce cas, les erreurs du genre humain. Si les erreurs des Modernes, en tant que conséquences du processus de civilisation qui a comporté un développement hypertrophique de la raison, peuvent être considérées comme les résultats de l’errance de la nature, les erreurs du genre humain sont de la même substance que les illusions : une errance du vrai. Les hommes ont toujours poursuivi des chimères à la substance illusoire. C’est pour cette raison que l’errance du vrai n’est qu’une errance à la merci du vent :
Ercole Via dàlle un po' più sodo, ché le tue non arrivano.
Atlante Qui la botta non vale, perché ci tira garbino al solito, e la palla piglia vento, perch'è leggera.
Ercole Cotesta è sua pecca vecchia, di andare a caccia del vento42.
53Dans l’Histoire du genre humain, c’est la Vérité qui dissipe les chimères (sauf Amore) qui avaient gouverné jusque-là les actions des hommes :
Così rimossi dalla terra i beati fantasmi, salvo solamente Amore, il manco nobile di tutti, Giove mandò tra gli uomini la Verità, e diedele appo loro perpetua stanza e signoria43.
54La dissolution des chimères par la Vérité dans l’Histoire du genre humain s’inscrit dans le phénomène que nous avons appelé errance du vrai. Contrairement à ce que Leopardi appelle errori artifiziali, qui produisent la barbarie, i beati fantasmi sont comptés au nombre des errori naturali qui produisent des coutumes préservant un certain degré de proximité avec la condition humaine ab origine44.
55Le Dialogue d’Hercule et d’Atlas met en scène une errance à la double déclinaison. Sur l’arrière-plan de la supériorité des Anciens sur les Modernes l’errance de la planète dessine l’éloignement de la nature et la « barbarisation » des coutumes. Le vieux défaut d’aller à tous les vents, en poursuivant les chimères qui ont toujours dissuadé les hommes de percevoir la misère de leur condition, constitue en revanche une errance du vrai. Ce vrai devant lequel les chimères, qui dans l’Histoire du genre humain avaient gouverné les actions des hommes, révèlent leur essence illusoire. Le changement du monde est celui des cordonnées de l’errance : dans l’Antiquité le vrai, dans la Modernité la nature.
13 Les chansonnettes d’Horace et la Justice
56La chute (en erreur) du monde est double comme la valeur que Leopardi attribue à l’erreur. Les belles illusions, à savoir les « ameni inganni45 » et les « dilettosi errori46 », sont à l’origine de l’errance du vrai, dont les effets sont bénéfiques. En revanche, les erreurs artificielles produisent corruption et barbarie. La chute (en erreur) du monde, à laquelle ne fait suite aucune réaction, est au contraire un de-cadimento. C’est la conséquence extrême de l’errance de la nature, du choix scélérat de la raison au détriment de la nature. Cette chute provoque la fin de l’errance du vrai. Les chimères se dissipent une fois que la Vérité est descendue sur la Terre. Parmi ces chimères Leopardi mentionne Vertu, Gloire, Patriotisme et Justice. Et précisément la justice fait l’objet d’une ironie amère de la part des deux protagonistes du dialogue. Après la chute de la Terre Hercule cite une maxime d’Horace :
Ercole […] Questo poeta va canticchiando certe sue canzonette, e fra l'altre una dove dice che l'uomo giusto non si muove se ben cade il mondo. Crederò che oggi tutti gli uomini sieno giusti, perché il mondo è caduto, e niuno s'è mosso.
Atlante Chi dubita della giustizia degli uomini47 ?
57Ici la satire de Leopardi se tourne vers la croyance en la réalité des chimères célébrées par la poésie. L’objet du sarcasme d’Hercule et d’Atlas est l’éloge de la justice réalisé par Horace dans l’une de ses canzonette.
58Dans l’Histoire du genre humain ces « merveilleux simulacres » ont été depuis toujours matière du chant des poètes, lesquels enflammèrent les cœurs des hommes48. Dans les pages du Zibaldone qui décrivent l’état de civiltà media des peuples les plus cultivés de l’Antiquité comme une sorte de point d’équilibre entre nature et raison, on peut déceler les contours de la contribution des poètes quand Leopardi s’exprime à propos des coutumes, des habitudes et des actions qui dérivèrent des erreurs naturelles49.
14 La poésie
59L’essence illusoire des chimères dissipées par la Vérité n’est toutefois pas l’unique cible de l’ironie amère ayant pour objet la maxime d’Horace par laquelle Leopardi fait tomber le rideau sur le Dialogue d’Hercule et d’Atlas. La deuxième cible est ce qu’on pourrait appeler la fonction législatrice de la poésie en matière de culture et de coutumes. Il faut prêter attention au rapport entre les poètes et la civilisation auquel fait allusion la première partie du discours prononcé par Hercule afin de dissiper la peur d’Atlas de finir comme Phaéton :
Vero, se io fossi, come era Fetonte, figliuolo di un poeta, e non suo figliuolo proprio; e non fossi anche tale, che se i poeti popolarono le città col suono della lira, a me basta l'animo di spopolare il cielo e la terra a suono di clava50.
60Apollon, dieu de la poésie et patron des Muses, devient un poète. Le processus de dégradation de l’ars poetica affecte les hommes ainsi que les dieux.
61Les mots suivants prononcés par le héros sont encore plus intéressants. Hercule serait capable de détruire non seulement le ciel mais aussi les Cités dont les poètes furent les fondateurs. Une page du Zibaldone écrite quelques mois avant la rédaction de l’operetta nourrit le bien-fondé de la référence :
Così gli antichi e primi poeti e sapienti facevano servire l'immaginazione de' popoli, e le invenzioni e favole proprie a' bisogni e comodi della società, conformando quelle a questi, e si verifica il detto di Orazio nella Poetica ch'essi furono gl'istitutori e i fondatori del viver cittadinesco e sociale, onde Orfeo ed Anfione furono eziandio tenuti per fondatori di città51.
62Le nom d’Horace renvoie à la fin de l’operetta. La figure du poète, déifié par Jupiter pour les chansonnettes célébrant la gloire de Rome52, constitue le résultat d’une triple dégradation de la poésie dans la Modernité. Les vers des Modernes ne sont que des chansonnettes par rapport aux œuvres des poètes de l’Antiquité. De la dignité et de la valeur que les Anciens attribuaient à la poésie il ne reste presque rien car dans le xixe siècle « più de’ carmi, il computar s’ascolta53 ». Enfin la gloire littéraire, obtenue non en vertu de la valeur poétique des écrits mais grâce à la glorification de la société civile, peut être considérée comme l’ersatz de la fonction législatrice de la culture et des coutumes dont Orphée et Amphion furent les représentants. La révérence au pouvoir et à la culture dominante représente le renversement des rapports entre poésie et civilisation dans l’Antiquité. À l’origine la poésie était productrice de culture ; dans la Modernité elle en constitue une pure caisse de résonance.
63La connaissance du vrai qui a provoqué la disparition des chimères est propre à la Modernité. Au xixe siècle les hommes épuisent les dernières conséquences du choix de la raison au détriment de la nature. La Vérité s’est désormais établie parmi les hommes. La chute (en erreur) du monde est le point culminant de l’errance de la nature et, en même temps, la fin de l’errance du vrai qui avait protégé la survivance des chimères dissipées par la Vérité. Car Justice est l’une de ces chimères : quand le monde tombe, les noms de ceux qui consacrèrent leur vie à la justice appartiennent aux livres d’histoire. La phrase prononcée par Hercule est sarcastique dans la mesure où, dans la Modernité, les chimères chantées par les poètes ont désormais disparu.
64La phrase d’Atlas ne représente pas une véritable dégradation de la poésie, mais plutôt la démystification de la réalité des chimères, objet du chant des poètes. La perspective d’Atlas est celle d’un regard depuis un point d’observation étranger au genre humain et hors du cours de l’histoire. La poésie est objet de sarcasme dans la limite de la croyance à l’existence réelle des simulacres que les hommes ont poursuivis grâce au chant des poètes. Dans ce contexte, la maxime d’Horace représente un témoignage de la croyance fallacieuse que la justice est quelque chose de solide et de réel sur lequel compter.
65Malgré tout, l’essence illusoire des chimères chantées par les poètes ne donne pas lieu à leur mépris. Au contraire. Le plus grand chantre des illusions est celui qui en connaît la vanité54. Dans la poésie seulement ces chimères assument un corps et une forme. La poésie est, après la nature, la principale productrice de l’errance du vrai. Bien qu’elles soient pour Leopardi « il più solido piacere di questa vita55 », la seule chose réelle et substantielle pour les hommes56, en tant que produit de la faculté imaginative, les illusions sont aux antipodes non seulement du vrai mais aussi du réel57.
66La célébration de la vertu, du patriotisme, de la gloire et de la justice par les poètes a produit des effets tangibles. Les civilisations grecque et romaine ont dépassé les autres grâce aux erreurs et aux illusions conformes à la nature, auxquelles les vers des poètes ont donné la solidité, la réalité et la substance qu’elles-mêmes ne possèdent pas car ces chimères ne sont que des ombres.
67La cible du sarcasme d’Hercule est la dissolution de la Justice consécutive à la descente sur terre de la Vérité, celle du sarcasme d’Atlas est le statut illusoire des simulacres. L’ironie des deux phrases se joue à la proximité d’une marge : celle d’Hercule au tournant entre Antiquité et Modernité identifiable avec la descente sur Terre de la Vérité, celle d’Atlas à la limite du domaine de la poésie. Le renversement de la maxime d’Horace ne touche pas la fonction bénéfique de la poésie, à savoir sa capacité de susciter des illusions qui gratifie l’imagination en nourrissant l’errance du vrai.
15 Le vague et l’indéfini
68La poésie peut être considérée comme la véritable quintessence de la représentation de la sphère terrestre errant dans l’air. Cette errance s’inscrit dans la poétique léopardienne du vague et de l’indéfini58. Dans la clairière de la poésie le chant transforme les erreurs en illusions en leur donnant un corps et une forme aux contours vagues et indéfinis qui gratifient l’imagination. Une fois connue la Vérité, le point culminant de l’errance de la nature, c’est la poésie qui supplée la nature en tant que productrice de l’errance du vrai.
69La fonction de la poésie dans la Modernité ne peut pas et ne doit pas être celle qui était remplie dans l’Antiquité. Après la disparition des chimères derrière lesquelles les hommes sont allés à tous les vents, conférer substance à ces simulacres serait une œuvre de mystification. À la lumière de la raison, la justice sur laquelle, selon Horace, l’homme juste pourrait compter si le monde tombait s’est révélée pour ce qu’elle est : une chimère, une faute du vent.
70La poésie moderne, au contraire de l’ancienne et de la nature, ne peut plus cacher aux hommes leur misère59. Toutefois, bien que la Vérité ait montré la vanité des illusions, celles-ci restent l’unique témoignage évanescent et ténu arraché à « l’infinita vanità del tutto60 ». Toute chose est vaine sauf les belles illusions61, en premier lieu les illusions de la poésie, dont l’unique fonction dans la Modernité peut être l’agrément de l’imagination au moyen d’images vagues et indéfinies, lesquelles suscitent une illusion de l’infini similaire à celle produite par les expédients adoptés par Jupiter dans l’Histoire du genre humain pour rendre la vie des hommes moins misérable62. Au-delà de cette analogie l’errance du vrai produite par la poésie ne sera plus l’errance dans le vent qui voit les hommes poursuivre les chimères, mais l’errance dans l’imagination, l’errance parmi les images vagues et indéfinies suscitées par le chant.
71Avant la descente de la Vérité sur la Terre les hommes consacraient leur vie aux simulacres dissipés par la Vérité parce qu’ils plaçaient en eux la possibilité de participer de l’infinité dont les chimères avaient l’apparence. D’où la maxime d’Horace affirmant que l’homme juste peut compter sur la justice même si le monde tombe. Des chimères auxquelles les Anciens consacraient leur vie il ne reste que l’errance de l’imagination générée par la même — et toutefois différente — poésie qui les avait célébrées.
72La Terre erre dans l’air comme l’imagination parmi les images vagues et indéfinies suscitées par la poésie. La similitude semblerait inapte à exprimer cette signification. Or, dans une page du Zibaldone sur la poétique d’Horace, on trouve les mêmes éléments constitutifs de l’image du globe terrestre errant dans l’air à la merci du vent : le vague, l’errance et le vent :
Gli ardiri rispetto a certi modi epiteti frasi metafore, tanto commendati in poesia e anche nel resto della letteratura e tanto usati da Orazio non sono bene spesso altro che un bell'uso di quel vago e in certo modo quanto alla costruzione, irragionevole, che tanto è necessario al poeta. Come in Orazio dove chiama mano di bronzo quella della necessità (ode alla fortuna) ch'è un'idea chiara, ma espressa vagamente (errantemente) così tirando l'epiteto come a caso a quello di cui gli avvien di parlare senza badare se gli convenga bene cioè se le due idee che gli si affacciano l'una sostantiva e l'altra di qualità ossia aggettiva si possano così subito mettere insieme, come chi chiama duro il vento perché difficilmente si rompe la sua piena quando se gli va incontro ec.63
73Et qui peut douter de la dureté du vent ?
Notes de bas de page
1 « Il y a déjà longtemps que le monde ne fait plus aucun mouvement ni ne rend plus aucun son ». G. Leopardi, « Dialogo d’Ercole e di Atlante » (dorénavant DEA), p. 21, « Dialogue d’Hercule et d’Atlas », p. 26. Nous citons les textes de Leopardi de Poesie e prose, par R. Damiani & M. A. Rigoni 2 vol., Milano, Mondadori, 2006 et de Zibaldone di pensieri, par R. Damiani, 3 vol., Mondadori, 2003. Les traductions en francais des Canti, des Operette morali et du Zibaldone sont tirées respectivement des Chants / Canti, par M. Orcel, Aubier, 1995 ; des Petites œuvres morales, par J. Gayraud, Allia, 2007 et du Zibaldone, par B. Schefer, Allia, 2003. Nous indiquons le titre suivi des vers pour les poèmes, le titre suivi du numéro de page pour les proses et le numéro de la page manuscrite pour le Zibaldone (dorénavant Z).
2 « [Le mieux serait que] nous jouions à la paume avec cette balle ». DEA p. 21 (tr. p. 27).
3 Sans doute Newton ne savait-il pas que le mot σφαῖρα peut aussi signifier balle et que les Grecs appelaient ainsi les balles. « σφαῖραν εὐτρόχαλον » dit Apollonios de Rhodes en parlant de la balle avec laquelle Jupiter jouait dans l’antre de l’Ida. Ailleurs, en parlant de certaines jeunes filles, il dit « σφαίρῃ ἀθύρουσι » « elles jouent à la sphère » ou à la balle. Storia dell'astronomia, p. 630.
4 Atlas, son fils, roi de Maurétanie, inventa la sphère, selon l’opinion de certains. Pour son expertise dans l’astronomie on crut qu’il portait sur ses épaules le poids de l’Univers. Storia dell’astronomia, p. 628.
5 L’invention de la sphère, attribuée par quelques-uns à Atlas, comme je l’ai dit, fut aussi attribuée à Hercule. Ibid
6 [Atlas] transmit à Hercule son savoir en matière d’astronomie comme récompense pour avoir libéré ses filles qui avaient été enlevées par des voleurs. Hercule enseigna aux Grecs ce qu’il avait appris d’Atlas et pour cela il fut considéré comme l’inventeur de l’astronomie. Storia dell’astronomia, p. 630.
7 « Comment a-t-elle pu devenir si légère ? Je vois bien qu’elle a changé de forme et qu’elle ressemble maintenant à un petit pain au lieu d’être ronde comme au temps où j’étudiais la cosmographie pour faire mon grand périple avec les Argonautes. Mais je ne comprends toujours pas pourquoi elle pèse moins lourd qu’autrefois. » DEA p. 20 (tr. p. 25).
8 « Par Hercule ! si je n’avais pas essayé, je ne l’aurais jamais cru. Mais quelque chose d’autre a changé ; la dernière fois que je l’ai portée, je la sentais battre sur mon dos, comme le cœur d’un animal ; elle émettait une sorte de bourdonnement continuel, qui faisait penser à un nid de guêpes. Maintenant elle ne bouge pas plus qu’une horloge dont le ressort se serait cassé, et je n’entends plus le moindre bruit. » DEA p. 20 (tr. p. 25-26).
9 Voir Z 627-8.
10 « Mais comme il ne se décomposait pas, j’en ai conclu que, d’animal, il s’était métamorphosé en plante, comme Daphné et tant d’autres, et que c’était pour cela qu’il ne bougeait plus ni ne soufflait mot. Je crains même qu’il ne me pousse d’ici peu des racines dans le dos. » DEA p. 21 (tr. p. 26).
11 Sur le rapport entre mythologie et métamorphose végétale dans l’œuvre de Leopardi, voir David Jérôme, « Mythologie léopardienne du végétal », Le mythe repensé dans l’œuvre de Giacomo Leopardi, Perle Abbrugiati (dir.), Aix-en-Provence, PUP, 2016, p. 445-457.
12 Xénophane imagina une hypothèse plus simple. Il dit que la Terre avait jeté des racines profondes au sein de l’infini et qu’elle se soutenait comme une plante ou une montagne dont les hommes occupaient le sommet. La pensée fit rire et on ne crut pas que ces racines jetées dans l’air ou dans le vide pussent nous rassurer et dissiper en nous la crainte d’une chute. Saggio sopra gli errori popolari degli antichi, capo XII, p. 771.
13 V. 47-57.
14 Quel corps plus solide et stable que la Terre dans l’idée des Anciens ? Saggio sopra gli errori popolari degli antichi, capo XIV, p. 827.
15 « La balle s’envole parce qu’elle est trop légère ». DEA p. 23 (tr. p. 28).
16 « Je crois plutôt qu’il dort de ce sommeil d’Épiménide, qui dura plus d’un demi-siècle ; ou bien qu’il se prend pour Hermotime dont l’âme, dit-on, sortait du corps chaque fois qu’il le désirait, demeurait au-dehors de nombreuses années et visitait plusieurs pays avant de s’en revenir ». DEA p. 21 (tr. p. 26).
17 Son âme le quittait souvent, et voyageait seule, ensuite elle revenait, rentrait dans son corps, et faisait lever Hermotime. G. Leopardi, Operette morali, par C. Galimberti, Napoli, Guida, 1998, p. 92, n. 14.
18 « Ce jeu dura jusqu’au jour où les amis d’Hermotime décidèrent de brûler son corps. Lorsque l’âme fut de retour, elle trouva sa maison détruite et comprit que si elle voulait loger à couvert, il lui faudrait trouver une autre demeure ou descendre à l’auberge ». DEA p. 21 (tr. p. 26).
19 « On n’entend pas un souffle et on ne voit pas bouger âme qui vive ». DEA p. 23 (tr. p. 28).
20 Voir G. Leopardi, Operette morali, par C. Galimberti, cit., p. 95, n. 31.
21 « Le sommeil n’est pas la fin de la vie, mais une interruption, une image de cette fin » (Z 290).
22 Homère, Odyssée, tr. V. Bérard, éd. Ph. Brunet, Gallimard, 1999, Chant VI, v. 165-171.
23 Le grand Isaac Newton tombe dans une erreur ridicule. Sur la base du fait que les habitants de la Corcyre considéraient que Nausicaa, fille du roi des Phéaciens Alkinoos, était l’inventrice de la sphère, il pense qu’elle était redevable de la sphère aux Argonautes qui, de retour vers leur pays, accostèrent sur cette île. […] Mais la métamorphose qu’opère cette sphère dans l’Odyssée en se transformant en un ballon est curieuse. Tandis que le linge est en train de sécher, Nausicaa joue à la balle sur la rive de la mer. Storia dell’astronomia, p. 629-630.
24 « Tout le monde a l’air de dormir comme avant ». DEA p. 23 (tr. p. 28).
25 « Le français planer vient du grec πλάνoμαι, c’est pourquoi on appelle aussi en latin les étoiles errantes planetae, c’est-à-dire errabundi, et il est très vraisemblable que le mot français soit dérivé (ne l’étant probablement pas du grec) de planari, employé peut-être vulgairement en latin avec la même signification. Remarquons à ce propos les deux participes palans, tis et palatus, a, um (errant), signe certain d’un ancien verbe palari » (Z 109).
26 « Les participes passifs des verbes actifs ou neutres employés dans les langues modernes au sens actif ou neutre ont […] un sens non point présent mais passé ou désignant l’habitude de telle ou telle chose signifiée par le verbe. […] Ainsi de errato, errado pour errante, dont j’ai parlé ailleurs. » (Z 4022).
27 « Errato pour errante, comme andar errato […] Chez nous pourtant, errare est le plus souvent neutre (bien qu’on dise errar la strada [se tromper de chemin] […] » (Z 4015).
28 « Prends garde au moins de ne pas la laisser tomber ». DEA p. 22, mon italique (tr. p. 28).
29 « Cours là-bas, vite ! vite ! Attention, elle tombe ! Ah ! Maudite soit l’heure où tu es venu ! » DEA p. 23, mon italique (tr. p. 28).
30 « Le monde s’est écroulé, et personne n’a bougé ». Ibid.
31 « Tu me l’as lancée à ras-de-terre, si mal que je n’aurais pu la rattraper même en risquant de me rompre le cou ». Ibid.
32 La mauvaise trajectoire est, toujours à double sens, celle du monde contemporain dénaturé. Commento e note, vol. II, p. 1280, note 28.
33 « Le monde est devenu si léger que le manteau qui me protège de la neige me pèse plus que lui ». DEA p. 20 (tr. p. 25).
34 Notamment Z 163-4 et Z 821.
35 « Atlas Le mieux serait de la gonfler ; elle rebondit autant qu’un melon.
Hercule Tiens, un nouveau défaut ! Avant, elle sautillait comme un cabri ! » DEA p. 23 (tr., p. 28).
36 Allusion sarcastique, à double sens, à la façon dont le « siècle mort » camoufle son inanité en bombant le torse. Commento e note, vol. II, p. 1280, n. 26.
37 « Siècle superbe et vain ». « La Ginestra », v. 53 [« Le Genêt »].
38 Voir DEA p. 21.
39 Voir G. Leopardi, Operette morali, par C. Galimberti, cit., p. 95, n. 31. Sur le rapport entre les émergences mythologiques dans le « Canto del gallo silvestre » et le sommeil des créatures, voir Melinda Palombi, « Le Cantico del gallo silvestre. Mythe en sommeil, mythe duel », dans Le mythe repensé dans l’œuvre de Giacomo Leopardi, cit., p. 143-157.
40 Voir « Cantico del gallo silvestre », p. 63-64.
41 « Atlas C’est ça ! Pour que ton père, en nous voyant, veuille entrer dans notre jeu avec sa boule de feu et nous précipite tous les deux je ne sais où, comme Phaëton dans le Pô !
Hercule […] notre intention est de venir en aide au monde, tandis que Phaëton avait envie d’éblouir les Heures […]. En fait, il voulait parader devant les dieux du ciel au moment de la promenade, en plein jour de fête ». DEA p. 22 (tr. p. 27).
42 « Hercule Allons, un peu plus fort, envoie-la jusqu’à moi.
Atlas C’est la faute du vent, comme d’habitude, et la balle s’envole parce qu’elle est trop légère.
Hercule Voilà bien son vieux défaut, aller à tous les vents. » DEA p. 23 (tr. p. 28).
43 « Après avoir enlevé aux hommes leurs heureuses chimères, excepté la plus humble, l’Amour, Jupiter leur envoya la Vérité afin qu’elle séjournât et régnât pour toujours sur la Terre ». « Storia del genere umano », p. 16 (tr. p. 22).
44 Voir Z 420-2.
45 « Clairs mensonges ». « Le ricordanze », v. 77 [« Les souvenances »].
46 « Erreurs aimées». « Ultimo canto di Saffo », v. 69.
47 « Hercule […] Ce poète est toujours en train de fredonner des petites chansons de sa composition, et dans l’une d’elles il dit que le monde peut bien s’écrouler, le juste ne bougera pas. Il faut croire qu’aujourd’hui, tous les hommes sont des justes, car le monde s’est écroulé, et personne n’a bougé.
Atlas Qui peut douter de la justice des hommes ? » DEA p. 23 (tr. p. 29).
48 Voir « Storia del genere umano », p. 11.
49 Voir Z 420-3.
50 « Ce serait possible si comme Phaëton j’étais le fils d’un poète, et non son fils à lui ; et si, à l’inverse des poètes qui peuplèrent les villes au son de leur lyre, je n’étais pas de force à dépeupler le ciel et la terre au son de cette massue ». DEA p. 22 (tr. p. 27).
51 « Ainsi les anciens, les premiers poètes et les sages utilisaient l’imagination des peuples, les inventions et les fables pour les besoins et les commodités de la société, conformant celles-là à celles-ci. On vérifie ainsi l’opinion d’Horace dans la Poétique selon laquelle les poètes furent les créateurs et les fondateurs du mode de vie propre à la cité et à la société, ce pourquoi Orphée et Amphion furent considérés comme des fondateurs de cité » (Z 3432).
52 Voir DEA p. 23.
53 « On préfère les chiffres au chant ». « Ad Angelo Mai », v. 149.
54 Voir Z 318.
55 « Le plus sûr plaisir de cette vie est le vain plaisir des illusions » (Z 51).
56 Voir Z 99.
57 Voir Z 171.
58 Voir Z 1798 et Z 2263.
59 Voir Z 2681.
60 « L’infinie vanité du Tout ». « A se stesso », v. 16 [« À soi-même »].
61 Voir Z 3990.
62 Voir « Storia del genere umano », p. 23.
63 « Les audaces en matière de tournures, d’épithètes, d’expressions, de métaphores, si vantées en poésie, mais aussi dans les autres genres littéraires, et si fréquentes chez Horace, ne sont bien souvent qu’un heureux usage de ce vague et, quant à la construction, de cet irrationnel qui sont si nécessaires au poète. Ainsi, Horace appelle « main de bronze » la main de la nécessité (dans son ode à la fortune) : l’idée est claire, mais elle est exprimée vaguement (confusément) ; il prend une épithète comme au hasard, sans considérer si elle convient bien à ce dont il est en train de parler, c’est-à-dire si les deux idées qui se présentent à lui, l’une substantive, l’autre qualificative, ou plutôt adjective, peuvent être ainsi subitement réunies, comme lorsqu’on dit que le vent est dur parce qu’il est difficile de briser sa poussée quand on avance contre lui, etc. » (Z 61, mon italique).
Auteur
-
Andrea Natali
Aix-Marseille Université
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