Jaume Rodil (1612-1684)
p. 263-272
Texte intégral
1Né le 8 février 1612 dans une famille de magistrats, marié en 1643 à Marie de Fargues, Jacques Roudil mourut sans doute en 1684. À l’exception du Testament du Sage de Montpellier, son œuvre ne fut pas publiée de son vivant. Sans être celle d’un érudit, cette œuvre est celle d’un homme cultivé ; elle se partage entre français et occitan, et elle connut une bonne renommée, au xviiie siècle encore.
Sonet
2Ce sonnet, qui rendit Roudil célèbre, illustre le thème de la Belle Matineuse. Refait à partir d’une première ébauche, il avait été imprimé pour la première fois par d’Aigrefeuille dans son Histoire (tome II).
3Uòi sus lo grand matin, ieu soi sortit defòra
4Per refrescar mon còr que brutla coma un forn,
5Quand ai vist pauc a pauc aparèisser l’auròra
6Que lassa de dormir revelhava lo jorn.
75 Rosinda en mèma temps, dont l’amor me devòra,
8Pareis en tant d’atrets que li aumentan totjorn
9Que cadun que la vei tot embaït demòra
10E crei qu’aquò’s aquí la maire de l’amor.
11Cependant lo sorel sortís lo cap, morreja,
1210 E vesent que pertot la tèrra e l’èr flameja
13E qu’aquela beutat treslusissiá mai qu’el,
14De paur d’aver l’afront près d’aquela polida,
15Sans li o dire dos còps s’es enfugit d’ausida,
16E Rosinda despuòi nos servís de sorel.
Sonnet
17Aujourd’hui de grand matin, je suis sorti
18Pour rafraîchir mon cœur qui brûle comme un four,
19Quand j’ai vu peu à peu apparaître l’aurore
20Qui, lasse de dormir, réveillait le jour.
21Rosinde en même temps — dont l’amour me dévore — 5
22Paraît avec tant d’attraits qui s’accroissent toujours
23Que chacun qui la voit reste tout ébahi
24Et croit que c’est là la mère de l’amour.
25Cependant le soleil sort la tête et pointe son nez,
26Et voyant que partout la terre et l’air s’embrasent 10
27Et que cette beauté brillait plus que lui,
28De peur d’avoir l’affront auprès de cette belle,
29Sans qu’on le lui dise à deux fois, s’est enfui tout soudain,
30Et Rosinde depuis nous sert de soleil.
A Rosinda
31Ce poème appartient à une série de textes que Roudil écrivit lors de son séjour à Castres, du mois d’août 1646 au mois de janvier 1647. Rosinda est le nom qu’il donne à son épouse, à qui il manifeste ses regrets d’être privé de sa présence.
32Lo provèrbi n’es pas novèl :
33A cada aucèl son nis es bèl ;
34Mai se tròba fòrt veritable :
35Dempuòi mon depart de Pinhan
365 E ma cochada d’Alinhan,
37Ieu soi de tot inconsolable.
38Près de vos, Marià, mon amor,
39Las mesadas m’èran un jorn ;
40Ara luònh de vos las jornadas
4110 Que ieu passé vèrs lo Palai
42Triste e laguiat me duran mai
43Que non fasián pas las mesadas.
44Aicí quand ieu me tròbe las,
45Degús non me sèrv de solaç,
4615 E tot sol coma un paure ermita
47Me cau bonetejar Monsur
48Lo Percuraire e Raportur
49E sens gages èstre a lor suita.
50N’es pas juscas emb’ un clergòt
5120 Qu’òm desira èstre de l’escòt ;
À Rosinde
52Le proverbe n’est pas nouveau :
53À tout oiseau le nid est beau ;
54Mais il se trouve encore plus vrai :
55Depuis mon départ de Pignan
56Et mon étape d’Alignan, 5
57Je suis tout à fait inconsolable.
58Près de vous, Maria, mon amour,
59Les mois ne duraient pas un jour ;
60Maintenant, loin de vous, les journées
61Que j’ai passées vers le Palais, 10
62Triste et languissant, me durent plus
63Que ne faisaient les mois.
64Ici, quand je me trouve las,
65Personne ne me sert de compagnie
66Et tout seul comme un pauvre ermite 15
67Il me faut saluer Monsieur
68Le Procureur et le Rapporteur
69Et sans gages être à leur suite.
70Il n’est pas jusqu’à un petit clerc
71Avec qui on ne désire avoir sa part ; 20
72Mai s’aprochatz el se recula
73E cal ben èstre plan savant
74Se la crotz non marcha davant
75De li fa faire una virgula.
7625 Çò que m’a mas estomacat
77Es de veire qu’un Avocat
78Venda tan carament sa pròsa,
79Car ben qu’ieu siá de son mestièr
80Me fa pas gràça d’un dinièr
8130 Mes totjorn aumenta la dòsa ?
82Jutjatz d’aquí, Marià, m’amor,
83Se ieu languisse cada jorn
84D’avedre a faire tan d’arpias,
85E s’ieu ai aicí de grands gaus,
8635 Ieu que done d’originaus
87D’acheptar tan car de copias.
88Basta se per me rejoïr
89Ieu podiá quauqua fes joïr
90De vòstre adorabla companha,
9140 Mes dins aquest maudit quartièr
92Ieu n’ai fringaira ni molhèr
93Coma un estrangèr d’Alemanha.
94O ben se Nichon quauqua fes
95Assetada sur mon cabés
9645 Prononçava quauquas farlòcas,
97Auprès d’aquel rare enfanton
98Au pus redde de ma dolor
99Ieu ririá de sos equivòcas.
100Mai puòi que lo bon Dieu o vòu
10150 Ieu m’acate de mon lençòu
102E de dos maus fugé lo pire,
103Mais si vous approchez il recule
104Et il faut bien être fort savant
105Si la croix ne marche devant
106Pour lui faire tracer une virgule.
107Ce qui m’a le plus étonné, 25
108C’est de voir qu’un avocat
109Vende si chèrement sa prose ;
110Car bien que je sois de son métier,
111Il ne me fait pas grâce d’un denier
112Mais toujours augmente la dose. 30
113Jugez donc, Maria, mon amour,
114Combien je languis chaque jour
115D’avoir à faire à tant de griffes,
116Et combien j’ai ici de grandes peines,
117Moi qui donne des originaux, 35
118D’acheter si cher des copies.
119Encore si pour me réjouir
120Je pouvais quelquefois jouir
121De votre adorable compagne,
122Mais dans ce maudit quartier 40
123Je n’ai ni amoureuse ni femme,
124Tel un étranger d’Allemagne.
125Ou bien si Nichon quelquefois
126Assise sur mon coussin
127Prononçait quelques fariboles ; 45
128Auprès de ce cher enfant,
129Au plus roide de ma douleur,
130Je rirais de ses équivoques.
131Mais puisque le bon Dieu le veut
132Je me cache sous mon drap 50
133Et de deux maux je fuis le pire,
134Mes mon saber n’empacha pont
135Que privat de veire Nichon
136Ieu puòsca caquetar ni rire.
13755 Adieu siatz donc, mon tot, m’amor,
138Divertissètz-vos cada jorn
139Sens sonjar brica a mas tristessas,
140Afin que quand ieu tornarai
141Vòstre visatge fres e gai
14260 Me refagua de sas caressas.
143Mais mon savoir n’empêche pas
144Que privé de voir Nichon
145Je ne puisse pas caqueter ni rire.
146Ainsi donc, mon tout, mon amour, 55
147Divertissez-vous chaque jour
148Sans trop songer à mes tristesses,
149Afin que quand je reviendrai
150Votre visage frais et gai
151Me refasse de ses caresses. 60
Annexe
Notes
Sonet
– v. 5 : mèma « même », gallicisme pour meteis, comme v. 6 atrets « attraits » pour atrach/atrait, v. 9 cependant « cependant » pour entretant, v. 10 èr « air » pour aire, v. 43 rare « rare » pour rar.
– v. 6 : li aumentan, synérèse pour li-au.
– v. 9 : morrejar, c’est « jouer du museau », avec tous les sens que cela peut induire : « montrer le museau ; épier ; donner du nez en terre ; flairer ; donner des baisers ; etc. ».
A Rosinda
– v. 4 : Pignan, village près de Montpellier, où Roudil avait une propriété héritée de sa femme.
– v. 5 : Alignan, actuellement Alignan-du-Vent, près de Pézenas. La cochada désigne un « gîte pour la nuit ».
– v. 7 : Maria : Marie de Fargues, sa femme.
– v. 16 : bonetejar « saluer en ôtant son bonnet ». Monsur et raportur sont des gallicismes pour monsenh et raportaire/raportièr.
– v. 33 : avedre est une des nombreuses variantes de aver « avoir ».
– v. 34 : gaus « peine, souci, douleur ».
– v. 43 : « Nichon est peut-être le nom sous lequel Roudil désigne sa fille aînée (aquel rare enfanton), Marguerite, qui était née en 1645 », M. Barral, Suite des œuvres poétiques languedociennes et françaises, p. 182.
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