Joan de Garròs
p. 257-262
Texte intégral
1Jean de Garros est le frère du grand poète de Lectoure, son aîné Pey de Garros. Consul de sa ville en 1616, il sera attaché comme lui à la cour de Pau. Il est l’auteur d’une Pastorala gascoa qui s’inscrit dans la déploration officielle de la mort du « nòste Enric ».
Ò mòrt, herotja mòrt...
2Mais le « nòste Enric » de Jean de Garros prend ici le visage du roi des bergers, ami des petites gens de Gascogne, dont la disparition brise le rêve arcadien. La déploration passe à la pastorale, dans un mouvement inversé par rapport au grand poème de Goudouli.
3Ò mòrt, herotja mòrt, a dauguns mès que doça
4Tu’m serès si’t plasè m’arbone’ara en ta hossa !
5Poirí jo víver, las ! Víver poirí jo, las !
6Aprèp aver perdut mon sostièn, mon solaç,
75 Mon pavés, mon renfòrt, mon mentièn e ma vita, —
8Qui ses eth non pòt èste au mon que fòrt petita —,
9Mon mèste, mon senhor, rei de tots los pastors,
10Lo majorau de tots, qui hasè mos motons,
11Anhèts e buèus per tot pèishe’ en assegurança.
1210 Si’th calè corre’au lop, eth èra cap de dança ;
13A la volp, au sanglar : plus lèu eth hossa mòrt
14Que sofrir que deguns nos hèsse quauque tòrt.
15Hardit coma un leon, valent coma l’espasa,
16Eth tenguè tota nuèit ardenta sa lampasa,
1715 En velhant, escotant qui serè tant ausard
18Qui préner gausarè suus seus la mendre part.
19Los lairons montanhencs, tant qu’eth horoc en guarda,
20Non s’apropièn de paur qu’eth no’us dès sur la harda,
21Ni’us mòros basanats, marranos qui son lops,
2220 E guerrejan non pas damb hèr, mas coma volps.
23A ! men, nos te perdèm, quan de paur de ta guèrra,
24Deu levar dinc un colc hasès trenir la tèrra.
25Ara nos podèm plan cargar los esperons
26E huge’on mès poscam damb beaça e sarrons.
2725 Eth cau que nos leishem, malastrucs, nòstas vinhas,
Ô mort, farouche mort...
28Ô mort, farouche mort, plus douce qu’à quiconque
29Tu me serais, s’il te plaisait de me mettre maintenant dans la fosse !
30Pourrais-je vivre hélas ! Vivre pourrais-je hélas !
31Après avoir perdu mon soutien, ma consolation,
32Mon pavois, mon renfort, mon maintien et ma vie, — 5
33Qui sans lui ne peut être au monde que mesquine —,
34Mon maître, mon seigneur, roi de tous les bergers,
35Le chef de tous qui faisait mes moutons,
36Agneaux et bœufs paître partout en sûreté.
37S’il fallait courir au loup, il était chef de ballet ; 10
38Au renard, au sanglier : il serait plutôt mort
39Que de souffrir que quelqu’un nous fît tort.
40Hardi comme un lion, vaillant comme l’épée,
41Il tint toutes les nuits son flambeau allumé,
42Veillant, épiant qui serait si audacieux 15
43Que d’oser prendre aux siens la moindre part.
44Les brigands montagnards, tant qu’il resta en garde,
45Ne s’approchèrent pas de peur qu’il les frappât,
46Ni les maures basanés, les marranes, ces loups
47Qui ne guerroient pas avec l’épée, mais comme des renards. 20
48Ah ! ami, nous te perdons, toi dont la guerre cruelle
49Du levant au couchant faisait trembler la terre.
50Maintenant nous pouvons bien chausser les éperons
51Et fuir le plus loin que nous pouvons avec sacs et besaces.
52Il faut que nous laissions, malheureux, nos vignes, 25
53Nòstes maines vesiats, e mudem de con-hinhas,
54La doçor deu païs, nòstes varèits pintoats,
55Las plantas prens, los camps prèstis d’estar segats.
56Sus, sus ! prengam camin, los uns a la drecèra
5730 Deu soledre daurat, los autes a la sfèra
58On lo sorelh s’adròm, los autes au Japon,
59Au torrat Tartarin, qui horra en son gipon
60D’isards e pèths d’anhèths, on b’entà’u navèth monde,
61On a fòrça vacants, e la on non hèn conde
6235 De se vestir, mas van nuds en tota sason,
63Arrimats, cuèits deu huèc deu celestiau tison.
64Nos jolis hameaux, et que nous quittions
65La douceur du pays, nos guérets bien peignés,
66Les plantes et leurs fruits, les champs prêts à être fauchés.
67Sus, sus ! prenons le chemin, les uns dans la direction
68Du levant doré, les autres vers la sphère 30
69Où le soleil s’endort, les autres au Japon,
70Au pays froid du Tartare, qui hurle en son habit
71De peaux d’isards ou d’agneaux, ou encore jusqu’au nouveau monde,
72Où il y a force jachères, et où l’on fait mépris
73De se vêtir, mais où on va nus en toute saison, 35
74Brûlés, cuits par le feu du tison céleste.
Annexe
Notes
Ò mòrt, herotja mòrt...
– v. 2 : arbone’, élision de arbóner pour arrebóner gascon, équivalent de rebondre « enterrer ».
– v. 4 : sostièn « soutien », gallicisme pour sosten, comme v. 5 mentièn « maintien » pour manten.
– v. 10 : si’th, élision de si eth.
– v. 18 : dès sur la harda, littéralement : « frappât sur les habits ».
– v. 22 : levar et colc, respectivement « levant » et « couchant ».
– v. 26 : con-hinhas désigne les « confins », les « frontières ».
– v. 28 : prens, littéralement : « enceinte, grosse, pleine ».
– v. 29 : drecera « direction la plus courte ».
– v. 32 : la Tartarie, terre froide et barbare, selon la tradition.
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