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    Plan

    Plan détaillé Texte intégral Méthodologie et population étudiéeLa survie dans la littérature sur les enfants des ruesLe départ de la famille : une rupture commune aux enfantsDu processus d’intégration dans la rue au « semi-nomadisme institutionnel »Va-et-vient entre précarité et survie : la question des « supports »Conclusion Bibliographie Notes de bas de page Auteur

    Production institutionnelle de l’enfance

    Ce livre est recensé par

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    Table des matières

    Comprendre la notion de survie au fil des parcours d’enfants en situation de rue à La Paz et El Alto (Bolivie)

    Understanding the notion of survival through street children’s life courses in La Paz and El Alto (Bolivia)

    Robin Cavagnoud

    p. 143-160

    Résumés

    Les enfants en rupture de liens avec leur famille entrent dans l’univers de la rue et se socialisent au sein de groupes de pairs avec lesquels ils partagent des activités quotidiennes entre travail, vol et consommation d’alcool et d’inhalants. Si leurs conditions d’existence sont couramment associées à la survie, l’étude de leurs parcours de vie montre que l’emploi de ce terme n’est pas systématiquement adéquat. Selon les formes de soutien et la stabilité que les enfants parviennent à entretenir et à maintenir avec leurs pairs et le milieu associatif, la survie laisse place à une relative maîtrise, aléatoire mais réelle, de leur destin. À partir d’une étude ethnographique à La Paz et El Alto (Bolivie), il s’agit de mettre en évidence les transitions vers et hors de la survie par l’analyse d’itinéraires biographiques qui permettent alors de caractériser celle-ci.

    Children who have broken their ties with their families enter the world of the street and socialize with groups of peers with whom they share daily activities such as work, theft as well as the consumption of alcohol and inhaled drugs. If street children’s lives are commonly associated with the concept survival, their life path shows that this is not always adequate. According to the level of support and stability children are able to establish and maintain with their group of peers and local support organizations, their gain a relative control of their destiny, which may be precarious but real. Based on an extensive fieldwork in La Paz and El Alto (Bolivia), which allowed to gather observations and life stories among children, the chapter highlights transitions into and out of survival through the analysis of their life path, thus helping to characterize the notion of survival.

    Entrées d’index

    Mots-clés : enfance, rue, survie, biographies, Bolivie

    Keywords : childhood, street, survival, biographies, Bolivia

    Texte intégral Bibliographie Références bibliographiques Notes de bas de page Auteur

    Texte intégral

    1Le thème des enfants1 en situation de rue dans les pays du Sud a suscité de nombreux travaux scientifiques depuis les années 1980, notamment en Afrique et en Amérique latine. Face à la diversité des études qui ont le mérite de distinguer l’analyse scientifique des sentiments moraux, nous retenons les travaux sur les stratégies de survie des enfants par le vol et le commerce ambulant dans les métropoles latino-américaines (Lucchini 1996 ; Pérez López 2009), le fonctionnement des bandes sur la base de liens affectifs alternatifs à la famille (Suremain 2006, 2013) ou les facteurs structurels de marginalisation (Stoecklin 2000). D’autres études ont abordé la fonction du groupe (Taracena & Tavera 2005), la consommation des inhalants et des drogues (Lucchini 1993 ; Pérez López 2010), la question de la sexualité adolescente dans la rue (Merienne Sierra 1994) ou encore l’utilisation de l’espace public face à la répression des autorités (Morelle 2007). Il est fréquent d’attribuer à la vie de ces enfants une situation relevant de la survie sans toutefois engager une réflexion approfondie sur ce concept. En ce sens, peut-on affirmer que l’histoire personnelle et la condition quotidienne des enfants en situation de rue sont unilatéralement traversées par la survie ? Ne convient-il pas plutôt d’identifier des points de bascule dans le parcours biographique de ces enfants manifestant des transitions entre des phases dans la survie et hors de celle-ci ?

    2La notion de précarité a fait l’objet de nombreuses études mettant en valeur ses multiples dimensions. Elle se définit généralement par l’instabilité entraînant le risque pour un ménage d’entrer ou de rester dans des difficultés économiques importantes, notamment suite aux aléas que les individus peuvent rencontrer sur le marché du travail et à la fragilité de leurs revenus au regard du nombre d’heures travaillées (Castel 2009). Cette discontinuité entre les séquences de travail et de non travail s’accompagne d’une incertitude face à l’avenir, d’une crainte d’exclusion et de détérioration des conditions matérielles, ainsi que d’une incertitude « existentielle » liée aux évolutions de la modernité (Bresson 2007 : 7). La précarité se distingue de la pauvreté qui est déterminée par un seuil fixé selon des normes caloriques et le montant d’un panier de consommation alimentaire auxquels s’ajoutent d’autres indicateurs moins quantitatifs comme l’accès aux services de soins et d’éducation ou la participation aux institutions démocratiques (Herrera, Razafindrakoto & Roubaud 2006). Enfin, le concept de survie, moins défini par les sciences sociales, demande une attention plus particulière et doit d’abord être entendue comme forme de précarité « extrême » traduisant un rapport à l’avenir « réduite à l’échelle temporelle du quotidien » et fortement liée aux inégalités sociales (Cavagnoud 2012 : 221). On peut aussi le lier en partie aux notions de désaffiliation (Castel 2009), d’exclusion et de marginalité couramment utilisées pour qualifier les formes de pauvreté dans les métropoles latino-américaines (Fassin 1996). Mais quelles conditions d’existence permettent d’employer ce terme dans le contexte des enfants en situation de rue ?

    3L’objet de ce chapitre est d’approfondir la compréhension de la survie en référence à la situation des enfants en rupture avec leur famille, à l’épreuve de leur réalité quotidienne et de leurs parcours de vie, en nous aidant de la notion de précarité. Il ne s’agit donc pas de considérer ce concept comme un seul outil au service de l’analyse, mais de discuter son application selon les relations que les enfants tissent dans l’univers de la rue et les formes de stabilité qu’ils parviennent à construire dans le temps.

    Méthodologie et population étudiée

    4Cette analyse s’appuie sur une enquête de terrain réalisée entre octobre 2010 et juillet 2011 dans la métropole de La Paz et à El Alto en Bolivie auprès d’un échantillon de 27 enfants et jeunes en situation de rue, de 10 à 31 ans, rencontrés dans l’espace public ou dans l’une des institutions travaillant avec cette population. Notre matériel empirique est constitué d’entretiens ouverts et de récits de vie qui retracent l’histoire de chaque enfant ou jeune depuis sa naissance et d’observations ethnographiques auprès de groupes se trouvant dans la rue (terrains de sport, ponts et entrées de marché). Plusieurs individus interrogés étaient donc, au jour de l’enquête, de jeunes adultes qui se trouvaient en situation de rue pendant leur enfance. Dans ce cas, nous avons privilégié leur regard rétrospectif sur l’expérience de vie dans la rue plusieurs années auparavant et l’évolution de leur parcours suite à cette séquence de rupture avec la famille. Pour faire face aux approximations concernant les dates et les souvenirs de leur séjour dans la rue et obtenir les récits les plus objectifs possibles tout en laissant place à l’expression de leur ressenti, il a été utile aussi bien pour les jeunes adultes que les enfants de répéter nos échanges afin de préciser les étapes de leur histoire personnelle et les retours sur ce vécu.

    5La singularité de cette enquête est de reposer sur les parcours biographiques d’enfants qui vivent ou qui ont vécu dans la rue. Cette approche qualitative permet notamment d’identifier les situations de rupture qui ont marqué leur existence et modifié leur itinéraire personnel, puis d’observer a posteriori les phases de recomposition suite à ces événements, en réponse à leurs initiatives ou de façon indépendante de leur volonté. Les données de cette enquête ont été analysées grâce à la fiche Ageven, un outil permettant de repérer et de mettre en lien les événements survenant au fil de l’histoire de vie d’un individu (enfant ego) et faisant évoluer son parcours personnel pour aboutir à la situation observée le jour de l’entretien. L’unité de temps t de cette grille est exprimée en années à partir de la naissance d’ego jusqu’au moment de l’enquête. Les événements importants de son parcours sont inscrits dans la colonne thématique qui leur correspond (famille, rue, institution, travail, école) et manifestent un changement ou le point de départ d’une situation prolongée dans son histoire de vie. L’utilisation de cet outil présente l’avantage de privilégier une approche biographique et dynamique pour étudier la notion de survie qui, à l’image de la précarité, ne peut s’étudier que sur le temps long et non à un moment figé.

    6Les observations ethnographiques ont été réalisées, quant à elles, dans le quartier de La Ceja situé à l’entrée d’El Alto. Cette zone urbaine est un nœud de voies de communication en provenance de La Paz et de l’extérieur de la ville. Elle concentre d’importants flux commerciaux (galeries marchandes et postes ambulants), de passants et de transports en commun tout au long de la journée et une partie de la nuit. Ce quartier à la limite de La Paz et d’El Alto représente par conséquent un espace-ressources, c’est-à-dire un territoire qui offre une série d’activités licites et illicites aux enfants et aux adultes de la rue au gré de leurs opportunités et de leurs motivations.

    7Les associations et les Organisations non gouvernementales (Ong) estiment environ entre 1 000 et 6 000 le nombre d’enfants de moins de 18 ans en situation de rue à La Paz et El Alto. Mais ces chiffres doivent être considérés avec précaution car certaines organisations incluent les enfants qui travaillent dans la rue comme vendeurs ambulants ou cireurs de chaussures tout en gardant un lien avec leur famille, ce qui représente une problématique différente de celle abordée dans cette contribution. En outre, la fréquence des déplacements des enfants entre les différents entourages — famille, rue, milieu institutionnel, prison — indique la mobilité de cette population et l’impossibilité de la dénombrer avec précision. Au-delà des chiffres, c’est bien la vie de ces enfants d’un point de vue qualitatif qui nous intéresse et leur degré de marginalité dans la rue pour constituer un espace éventuel de stabilité et éviter une situation qualifiée de survie. Nous choisissons donc dans ce chapitre de dépasser le paradigme de la pauvreté qui, même si elle prend en compte des dimensions subjectives et non statistiques, demeure une notion liée aux études quantitatives, pour privilégier une approche par la précarité et, dans sa forme la plus « radicale », par la survie.

    8D’emblée, on ne remarque aucune unité dans le parcours des enfants des rues à La Paz et El Alto, chacun connaissant une histoire de vie parfaitement singulière et incomparable. Prenant en compte ce fait, cette contribution vise à présenter les tendances observables à partir d’un travail de prosopographie et de jonction entre les épreuves personnelles et les enjeux collectifs des enfants. Elle propose une interprétation d’un phénomène marginal, fragmenté et éparpillé, à partir du rassemblement de plus d’une vingtaine de cas et en reconstituant le sens et les significations du vécu exprimé par des enfants et jeunes. Il existe une diversité de rapports à la rue et de parcours sociaux qui indique la déclinaison de la précarité jusque dans ses manifestations les plus graves. Ce travail s’inscrit dans une socio-ethnographie dynamique et s’écarte de tout empirisme béat, ne s’inspirant que des réalités sociales vécues par les individus interrogés lors de cette enquête.

    La survie dans la littérature sur les enfants des rues

    9Riccardo Lucchini est certainement le sociologue ayant le plus approfondi la notion de survie par rapport à la problématique des enfants des rues. Il prévient d’abord que « la survie n’est pas facile à définir comme concept » et que « le seuil de survie des enfants qui partent dans la rue est très variable » (Lucchini 1997 : 4 et 5). Il met en avant l’aspect multidimensionnel de cette notion — économique, culturel, social, psychique, environnemental, éthique — qui forme un ensemble dont il est impossible de déterminer un seuil unique « à partir duquel les conditions d’existence de l’individu et/ou du groupe sont du type de la survie » (Lucchini 1997). Celle-ci renvoie à une situation qui échappe à des conditions de vie « normales » en lien avec des considérations éthiques et où « l’individu risque de disparaître physiquement ». Elle induit le passage de conditions sociales dégradées à la menace même de la mort, qui d’ailleurs est bien illustrée par Charles-Édouard de Suremain (2006) pour le cas des enfants de la rue de La Paz et à El Alto, suite à l’excès fréquent de consommation d’alcool ou la violence entre bandes rivales. Mais seule une prise en compte du contexte même où cette notion est susceptible de se manifester peut donner lieu à une approche satisfaisante de ce concept à partir des besoins concrets des individus concernés et l’absence de réponse positive à ces besoins par les entourages de l’enfant ou par l’enfant lui-même. Dans la préface du livre de Ruth Pérez López Vivre et survivre à Mexico. Enfants et jeunes de la rue, Riccardo Lucchini explique encore que « la notion de survie, utilisée pour désigner l’existence de l’enfance en situation de rue, est imprécise et source de malentendus » (Pérez López 2009 : 10). L’auteure du livre développe cette idée plus loin en déclarant que « les jeunes de la rue ne vivent pas constamment sous la pression de la survie [car] ils parviennent à mettre en place certaines routines élaborées à partir du développement de réseaux de relations et de l’usage qu’ils font de l’espace » (Pérez Lopez 2009 : 21). L’éloignement d’une situation de survie peut correspondre en effet à « l’attachement à un lieu [où les enfants] projettent une valeur affective et donc une part de leur identité, de leur “être” » (Morelle 2007 : 146). Mais ce besoin rencontre fréquemment, en Bolivie comme ailleurs, l’opposition des autorités municipales qui les expulsent par la force de ces lieux. Dans les métropoles brésiliennes, Tobias Hecht (1998) montre à ce sujet que la lutte des enfants pour la survie touche au risque même de se faire tuer par la police ou leurs pairs au sein des groupes. Ses travaux indiquent ainsi que l’appartenance à un groupe est une situation principalement transitoire face à la menace constante de sa violence interne, un phénomène qui s’observe également dans le cas de La Paz et d’El Alto.

    10Enfin, toujours sur le cas de Mexico, Ruth Pérez López explique que « la survie correspond à une étape provisoire qui est progressivement surpassée à partir du moment où l’enfant est intégré à un groupe » (Pérez López 2007 : 76). Si l’on peut discuter l’entrée d’un enfant dans un groupe comme motif suffisant de sortie de la survie, Pérez López laisse entendre que seule une approche dynamique reposant sur l’histoire de chaque enfant peut nous permettre de comprendre son inscription ou non dans la survie. C’est l’approche que nous proposons à partir des récits de vie que nous ont livrés les enfants et jeunes rencontrés à La Paz et El Alto et qui nous permettent de distinguer les étapes majeures de leur parcours suivies au fil de notre analyse.

    11S’il existe un usage fréquent du terme « survie » pour qualifier la vie des enfants en situation de rue, cette notion a été peu développée comme objet de discussion. Notre hypothèse est que la survie est une manifestation de la précarité, une partie de celle-ci, dans ses formes les plus radicales, dans les cas d’enfants travailleurs qui abandonnent le système scolaire et se trouvent hors de tout projet de mobilité sociale par l’école, pour assumer les besoins alimentaires de leur fratrie à Lima (Cavagnoud 2012). Nous examinerons donc dans ce texte la pertinence et la conceptualisation de cette notion en tant que telle dans le cas des enfants en situation de rue, et non de son application comme catégorie d’analyse présupposée.

    Le départ de la famille : une rupture commune aux enfants

    12Le premier trait commun aux enfants en situation de rue en Bolivie et dans les autres pays du Sud est la fuite de leur famille. Cet événement est provoqué par les conditions de vie dans le ménage, rendues difficiles voire impossibles à supporter face aux très faibles revenus des parents et la discontinuité de leur activité dans le sous-emploi, leur alcoolisme fréquent, la composition du ménage combinant monoparentalité et fratrie nombreuse ou, dans quelques cas, le décès de l’un des parents. Le départ de la famille peut correspondre au choix de l’enfant de quitter son domicile de façon durable, voire définitive dans certains cas, ou bien à des raisons qui poussent la famille à l’abandonner. Le premier cas de figure est plus fréquent. Il fait suite à un profond malaise des plus jeunes au fil de leur enfance au sein du ménage, notamment suite à la violence exercée sur eux par les parents dans un contexte constant de grande précarité.

    Jhonny (19 ans, en situation de rue depuis l’âge de 5 ans)
    J’ai toujours fugué de chez mes parents. À 5 ans, je suis parti dans la rue et on m’a retrouvé dans un quartier loin de chez moi. J’ai commencé à abandonner l’école et déjà, à cet âge, j’avais de mauvaises fréquentations. J’allais au terrain de foot pour fumer. Ma famille m’a fait beaucoup de mal. Ma mère et mon père se battaient violemment et souvent ils s’en prenaient à nous. Ça nous traumatisait.

    13La violence symbolique et souvent physique dans la famille exprimée par les conflits entre parents et l’attachement à un système patriarcal qui infériorise les femmes et les enfants poussent les jeunes garçons, entre 5 et 8 ans en moyenne, à rejeter le domicile familial. Alors que certains enfants supportent ces rapports de force et les conditions économiques difficiles, d’autres cherchent à résoudre leurs problèmes en s’éloignant du foyer pour vivre dans la rue, dans des quartiers éloignés de leur résidence d’origine pour la plupart, avec des enfants du même âge partageant une expérience commune de la violence dans la famille. Chaque enfant montre des dispositions différenciées pour faire face à la violence familiale, ce qui explique pourquoi certains restent avec leur famille alors que d’autres s’en vont (Lucchini 1997 : 1).

    14En termes de structure familiale, la présence continue du père avec la mère et ses enfants n’assure pas nécessairement une stabilité économique et émotionnelle plus importante dans le ménage. Nombreux sont en effet les cas d’alcoolisme du père, et également de la mère, qui engendre un climat de tension et de violence, aussi bien entre les parents qu’entre les parents et leurs enfants. Il s’agit là d’un repoussoir récurrent ; les enfants cherchent hors de leur famille et dans la rue comme premier espace de ressources accessible, un entourage alternatif afin d’envisager un soulagement du quotidien qui relève alors d’une forme de survie psychique. L’éloignement souvent progressif mais parfois aussi spontané du cercle familial apparaît dans l’itinéraire des enfants comme le résultat d’une série d’événements débouchant sur une situation de rupture. Celle-ci concrétise l’opposition de plus en plus franche qui s’instaure entre l’univers familial et celui de la rue : en fuyant les méfaits du premier, le second devient le cadre de vie principal. La rue cesse alors d’être un lieu anonyme. Chaque enfant qui y trouve une place partage les mêmes préoccupations quotidiennes, matérielles et affectives. Si les garçons sont les premiers concernés par une fugue de la famille, et pour la plupart dès la fin de la petite enfance (vers 8 ans en moyenne), les filles connaissent des histoires d’abandon assez semblables mais dans une proportion moins importante que les garçons, et plus fréquemment au moment de l’adolescence.

    Fabiola (20 ans, en situation de rue depuis l’âge de 15 ans)
    Quand j’étais petite, il y a avait beaucoup de besoins à la maison. Quand mes parents se sont séparés, j’avais 5 ans et tout s’est dégradé très vite dans ma famille. Nous n’avions plus d’argent, à peine de quoi manger. Ma mère s’en allait laver du linge ou se mettait à travailler dans tout ce qui se présentait. Elle nous laissait tous seuls à la maison avec mes frères et sœurs et elle rentrait très tard le soir sans avoir le temps de s’occuper de nous, notamment pour les devoirs à l’école. […] À 10 ans, j’ai commencé à travailler dans la garde d’enfants pour l’aider, en même temps que je continuais à aller à l’école. Vers 15 ans, je me suis mise à fuguer le soir pour aller boire de l’alcool avec mes amis. Mon frère aîné me frappait pour me punir. C’est à partir de là que j’ai abandonné l’école et que tous les soirs j’étais dans des discothèques. Je me suis alors habituée à ne plus être chez moi.

    15Cette transition d’une position au sein de la famille avec des responsabilités économiques à une autonomie dans la rue et dans les espaces qui lui sont associés (discothèques, bars, casinos), provoquée par des motivations personnelles, est d’autant plus marquée dans un pays comme la Bolivie où les rapports familiaux sont très étroits et sur les prérogatives sociales de l’État. Cette rupture s’avère plus stigmatisante dans le cas des adolescentes car elles cessent de correspondre à l’image admise et aux fonctions attendues des jeunes filles dans l’imaginaire latino-américain, celle d’être « la chica de su casa » (Nencel 1996), c’est-à-dire auprès de ses parents dans la famille et d’étudier au collège tout en prenant soin de ses frères et sœurs cadets. Tout écart de cette représentation et de la présence des jeunes filles dans les espaces reconnus comme légitimes (famille, école) est apparenté à une transgression qui se renforce lorsque les adolescentes ont recours à la prostitution après leur fugue, ce qui constitue le cas le plus fréquent. Elles véhiculent alors un statut d’« étrangères au groupe » (Becker 1985 : 25 ; Cavagnoud 2013) dans la mesure où elles se distancient des caractéristiques traditionnelles assignées aux adolescentes dans la société bolivienne et des rôles sociaux qui leur sont réservés.

    16La rupture avec la famille est donc l’événement fondateur commun à tous les enfants, garçons et filles, en situation de rue et qui accompagne leur entrée dans cet univers social. La violence dans la famille, le manque aigu de ressources économiques ou le défaut d’attention et de soutien émotionnel fréquemment mis en avant par les enfants, et en particulier par ceux qui occupent une position d’aîné dans leur fratrie, débouchent sur le départ volontaire plus que forcé dans la rue. La séparation familiale n’est donc généralement pas un événement soudain et imprévisible dans le parcours de vie des enfants. Elle dépend d’un entrelacement des facteurs cités plus haut ressentis dans le ménage et accumulés au fil de l’enfance. Avant leur abandon de la famille, les enfants et, en premier lieu, les garçons ont tendance à connaître une première expérience dans la rue pendant quelques semaines ou plusieurs mois. Cette entrée progressive dans un mode de déviance se réalise selon une alternance entre des séquences de vie avec la famille et dans la rue avec leurs pairs. Ils se socialisent alors avec des groupes d’enfants déjà en rupture plus ou moins avancée avec leur famille et s’initient graduellement à la consommation d’inhalants et d’alcool.

    Anthony (décès à 16 ans, en situation de rue depuis l’âge de 8 ans)
    À partir de 8 ans, j’ai commencé à partager mon temps entre la rue et ma famille. Je partais plusieurs jours et je n’osais plus rentrer chez moi de peur qu’on me punisse. J’étais toujours avec le même groupe d’amis. On prenait de la clefa2 et on buvait même de l’alcool.

    17Face au rejet de leur famille ou au malaise ressenti dans le cercle domestique, les enfants ont tendance à évoquer un sentiment de profond soulagement après le départ du domicile. Dans cette phase de leur parcours, il n’est pas question de survie à proprement parler. On peut parler, au contraire, d’un choix correspondant à un désir de mobilité visant à échapper à une forme de survie qui affectait les enfants au sein de leur famille au regard de la violence qu’ils subissaient. Pour beaucoup, la vie dans la rue trouve des conditions moins abusives que dans l’espace domestique. Elle ne reflète pas un choix d’entrée dans une carrière déviante, avec ses codes et rites initiatiques éventuels.

    Wilson (22 ans, en situation de rue depuis l’âge de 7 ans)
    Je ne supportais plus la situation chez moi à cause de la violence et parce que je voyais mon père battre ma mère en permanence. Mon père m’a aidé pour l’école jusqu’en deuxième année de primaire et après ça c’était fini. Il ne m’achetait plus d’affaires, j’ai redoublé puis je suis parti de la maison. C’était ma mère qui nous entretenait. Elle se levait à 5 h du matin pour vendre des jus de fruits. Un ami du quartier vivait déjà dans la rue et j’ai commencé à l’accompagner. On demandait de la nourriture sur le marché et au moins la vie était moins violente que chez moi.

    18Dans ce témoignage, on remarque encore l’importance de la sociabilité dans le cheminement vers la rue : un enfant entre dans cet espace de vie parce qu’il connaît un ami qui s’y trouve déjà et qui l’incite à le suivre. Dans ces circonstances, la mendicité accompagne le passage de la famille au groupe de pairs dans la rue et permet d’atténuer dans un premier temps le besoin d’argent pour manger. Elle correspond à une opportunité de gains au même titre que le cirage de chaussures ou le vol à la tire qui apparaît une fois que le séjour dans la rue se prolonge. Un ami ou un frère aîné sert de vecteur d’intégration dans ce nouveau mode d’existence. Les enfants trouvent alors une alternative réconfortante à leur situation familiale et à la violence entravant tout projet de vie, y compris par rapport à l’école.

    Du processus d’intégration dans la rue au « semi-nomadisme institutionnel »

    19En rupture avec leur famille, les enfants forment des groupes et vivent entre eux dans des lieux appelés torrentes, en marge des zones de résidence urbaine, en particulier sous les ponts. Leurs campements sont délimités par de grandes bâches bleues. Ils sont aménagés de tentes de fortune, de matelas récupérés, de couvertures et de quelques réchauds pour préparer la nourriture. Plusieurs chiens appartenant aux enfants se trouvent généralement à proximité et alertent en cas de visites inattendues, notamment de la police qui apparaît régulièrement sur place pour les expulser. L’ensemble des enfants et des jeunes est divisé en plusieurs petits groupes de quelques membres ; certains dorment blottis les uns contre les autres pour se protéger du froid, certains consomment de l’alcool alors que d’autres jouent à un jeu appelé chama qui ressemble au jeu d’osselets et qui utilise des noyaux de fruits. Certains ont la tête recouverte d’un passe-montagne pour ne pas être reconnus ou se couvrir du stigmate que représente leur situation au regard des passants. Les enfants trouvent alors dans ces espaces, au moins dans un premier temps, un support social et affectif avec d’autres enfants du même âge ou plus âgés. Le groupe de pairs devient alors leur principal entourage après la fugue de leur famille. Il peut être formé d’un nombre variable d’enfants, de quelques-uns à plusieurs dizaines de membres et montre en même temps une durée d’existence assez hétérogène, de quelques mois pour certains à plusieurs années pour d’autres3. On remarque que très peu d’enfants se trouvent dans la rue sans groupe dans la mesure où le fait de vivre de façon isolée rend plus difficiles les conditions de vie au jour le jour. Cela indique aussi que la présence d’un groupe de pairs auquel les enfants se sentent attachés est la condition indispensable du départ de leur famille. Ce rassemblement recouvre une fonction première de socialisation et de protection face aux dangers de la rue et aux interventions de la police et des autorités municipales qui tentent régulièrement de les déloger de leurs campements et de confisquer leurs quelques affaires. Il leur permet dans le même temps d’acquérir une reconnaissance et un statut vis-à-vis de leurs pairs (souvent énoncés par un nom « de rue »), éventuellement d’exercer un certain pouvoir sur eux, mais surtout d’adopter un style de vie individuel et personnalisé que les contraintes dans l’univers familial ne les autorisaient pas à trouver4. Dans ces espaces se construisent des rapports de fratrie élective lorsqu’ils sont formés d’individus du même groupe d’âge, par exemple de 7 à 13 ans, et donc de pairs. On observe aussi des rapports de pseudo-parenté lorsque des personnes plus âgées (d’une vingtaine ou trentaine d’années) vivent avec les enfants. Suremain (2006) parle d’« affinité horizontale » dans la mesure où il s’agit de rapports choisis à partir de liens d’amitié et de sympathie avec d’autres enfants et qui ne sont de fait pas imposés par des structures familiales de type vertical ou patriarcal comme cela était le cas dans la famille d’origine. Plusieurs membres de ces groupes expliquent souvent qu’ils n’ont plus de famille, soit parce qu’ils ne la connaissent pas, soit parce qu’ils ont rompu tout lien avec elle. Par conséquent, ils considèrent le groupe comme leur famille effective, celle avec laquelle ils partagent leur vie dans la rue. Celle-ci fonctionne, dans les cas favorables, sur des liens de solidarité et d’entraide entre les membres, notamment en ce qui concerne l’acquisition et la préparation d’aliments, des besoins s’avérant vitaux pour repousser la survie.

    Javier (19 ans, en situation de rue depuis l’âge de 5 ans)
    Ma vie dans la rue, c’est de boire, boire et boire tous les jours. […] Parfois, la famille te manque quand elle est loin mais quand tu es dans la rue, c’est autre chose. Tu dois savoir prendre soin de toi, te battre s’il faut aussi. […] Dans mon groupe, 10 partent cirer des chaussures, les autres vont dans les bus pour encaisser les tickets pour le chauffeur et d’autres vont faire la manche. Ils demandent surtout des légumes pour faire la cuisine dans le groupe. Il y en a d’autres aussi qui vont voler.

    20L’isolement durable d’un groupe signifie pour les enfants une sorte de mort sociale et à terme biologique. Cet entourage recouvre une dimension identitaire et constitue en même temps la condition de la survie dans la rue. La perte de lien social est fortement redoutée car elle expose les enfants à la violence de la police, voire à la « disparition physique » dont parle Riccardo Lucchini. Dans ces groupes, l’« écrasement du genre » qu’analyse Suremain (2006) se double d’un « écrasement de l’âge ». L’âge social qui renvoie au statut d’enfant, d’adolescent ou jeune adulte importe peu en effet, la rue et les traces laissées sur le corps par la consommation d’alcool réduisant au minimum les différentiacions d’âge au profit d’un seul et même qualificatif de « gens de la rue » (gente de la calle) que certaines institutions caritatives désignent aussi comme « population de rue ». Dans la même perspective, il est moins fréquent de trouver un chef de bande comme cela était le cas auparavant, d’après les récits de jeunes qui sont en contact ou font partie de bandes depuis une quinzaine d’années. La diversité des parcours personnels au gré des événements marquant la vie de chacun induit des entrées et sorties fréquentes qui affaiblissent la hiérarchisation de ces groupes au profit d’une fragmentation plus importante et mobilité individuelle. En contrepoint à la solidarité évoquée plus haut, il existe aussi des conflits et des bagarres qui provoquent, entre groupes et à l’intérieur de chacun, de nouvelles situations de rupture dans les relations entre enfants, et parfois même de graves blessures et des homicides. Tous partagent néanmoins une histoire et des expériences similaires, notamment le fait d’avoir rompu partiellement ou totalement les liens avec leur famille, et se reconnaissent de fait dans une sorte de même parcours initiatique. Dans Outsiders, Becker explique que :

    Les membres des groupes déviants organisés ont évidemment une chose en commun : leur déviance. C’est elle qui leur donne le sentiment d’avoir un destin en commun, d’être embarqué sur le même bateau. La conscience de partager un même destin et de rencontrer les mêmes problèmes engendre une sous-culture déviante, c’est-à-dire un ensemble d’idées et de points de vue sur le monde social et sur la manière de s’y adapter, ainsi que qu’un ensemble d’activités routinières fondées sur ces points de vue (Becker 1985 : 60-61).

    21L’« identité déviante » dont il est question s’objective par le langage et l’existence d’un sociolecte compris uniquement par les intégrants de chaque groupe. Il s’agit de l’une des activités routinières qui, à l’instar de la consommation d’alcool, constitue un élément constitutif et performatif de la déviance. Tout au long de la journée, chaque membre apporte 1, 2 ou 3 boliviens dans une sorte de caisse commune matérialisée par une casquette ou un bonnet. Avec la quantité d’argent réuni, l’un d’entre eux se rend à une épicerie située à proximité pour acheter une bouteille d’alcool pour l’ensemble du groupe. Cette pratique socialisatrice à l’intérieur des groupes revêt une fonction de protection face au froid et contre la faim lorsque les enfants et les jeunes n’ont rien mangé depuis plusieurs jours5. Elle aide également à se donner du « courage » (ánimo) pour surmonter la peur vis-à-vis de la police avant de commettre un vol et à faire face aux difficultés inhérentes à la vie dans la rue.

    Fabiola (20 ans, en situation de rue depuis l’âge de 15 ans)
    Mais plus que tout, dans la rue, on buvait. On mettait chacun sa part et par jour on finissait huit grandes bouteilles d’un litre, de l’alcool pur mélangé avec un peu d’eau. Dès le matin parfois on commençait à boire et ça pendant toute la journée et même jusque dans la nuit. Certains s’endormaient et dès qu’ils se réveillaient, ils recommençaient à boire. D’autres partaient voler vers la Multi, l’horloge publique. Ils volaient des couvertures, des chapeaux, des portables et après ils revenaient avec l’argent. Moi aussi, je volais tous les jours de l’année dernière.

    22Lorsque le groupe s’organise pour l’achat de nourriture, la collecte d’argent pour se procurer de l’alcool, l’amélioration du lieu de vie comme le confort du couchage ou le lavage du linge et qu’il se tient à l’écart des interventions policières en plaçant son campement hors d’atteintes des plaintes des riverains, il installe une certaine stabilité qui crée des conditions, certes précaires, mais hors de la survie.

    23Toutefois, on observe de façon marquée une mobilité accrue des enfants et jeunes entre la rue, le milieu institutionnel, la famille (à travers un retour sporadique), même la prison pour ceux qui sont arrêtés par la police après un vol. Il existe à La Paz et El Alto une douzaine d’associations d’entraide et autres ong travaillant auprès des enfants en situation de rue et qui proposent une série de services comme des activités sportives, le lavage de linge, l’hygiène corporelle, des repas ou une formation manuelle. Celles-ci sont accessibles aux enfants et aux jeunes soit de façon durable à travers un accueil à temps complet (centres fermés), soit quelques jours par semaine (centres ouverts)6. Cela leur permet de créer une routine alternative à la vie dans la rue soit pendant plusieurs semaines ou mois en fonction de leur motivation, soit pendant la journée parallèlement à leur vie avec le groupe pendant la nuit. Certains éducateurs n’hésitent pas à pointer l’existence au sujet des enfants d’un « tourisme institutionnel » mettant en cause l’approche « assistancialiste » de ces programmes au détriment d’une réinsertion sociale durable hors d’un mode de vie dans la rue. L’expression de « semi-nomadisme institutionnel »7 que nous proposons est plus appropriée puisque socialement neutre. Elle reflète ensuite les déplacements fréquents des enfants entre des institutions qui renvoient aussi bien au milieu associatif qu’aux allers-retours fréquents dans la famille (souvent pour quelques jours), ou à la prison. Certains enfants parviennent à construire une routine hebdomadaire à partir de ces occupations et à tisser des liens avec des travailleurs sociaux afin de trouver de l’aide en cas de problème de santé grave (blessure ou maladie). La présence importante des espaces ressources que constituent les divers centres appartenant au milieu associatif donne ainsi l’occasion aux enfants de maintenir un mode de vie dans la rue tout en pouvant compter sur un appui extérieur. Elle a entraîné ces dernières années un affaiblissement des groupes d’enfants dans la rue et leur identification moindre comme sous-culture ou contre-culture de rue, diminuant de fait une identité liée à leur appartenance à ce milieu dans la déviance.

    24Par ailleurs, les activités des enfants et des jeunes sont entrecoupées par des séquences de travail dans le secteur informel même si la plupart se consacre davantage au vol comme forme de ressources, malgré les expositions à la violence policière8. À ce sujet, une rapide comparaison économique permet de constater l’avantage économique que procure le vol (environ 300 boliviens par jours, soit environ 30 euros) à la différence des activités informelles les plus communes et non poursuivies par les autorités comme le cirage de chaussures (25 à 30 boliviens par jour) ou le nettoyage de parebrises (entre 15 et 20 boliviens).

    Anthony (décès à 16 ans, en situation de rue depuis l’âge de 8 ans)
    Quand je suis parti de chez moi, je me suis mis à travailler d’abord comme crieur dans les bus. Et puis, j’ai connu des copains que m’ont dit “on va faire ça, viens avec nous”. Alors, je me suis mis à voler, de l’argent et les chapeaux des cholitas. La police me prenait parfois mais j’arrivais quand même à gagner jusqu’à 1000 boliviens par jour, juste en quelques heures.

    25La vie des enfants en situation de rue se caractérise donc par une succession d’entourages et un enchaînement de séquences qui les font transiter entre des conditions plus ou moins acceptables et dangereuses.

    Va-et-vient entre précarité et survie : la question des « supports »

    26La précarité est une notion multiforme qui évolue dans le temps en fonction des événements positifs et négatifs qui ponctuent les itinéraires de chaque enfant qui sont avant tout des parcours en discontinu. Les associations d’entraide sont des entourages qui procurent de la stabilité aux enfants et leur favorisent un quotidien hors de la survie. Ils y reçoivent des repas, trois fois par jour, une attention médicale en cas de besoin ; il leur est interdit de consommer de l’alcool ou autres inhalants et les journées sont occupées par des activités de formation ou de divertissement. Mais la plupart des enfants éprouvent souvent des difficultés importantes d’entente avec les éducateurs et d’adaptation à ces structures normatives sur des durées qui dépassent quelques semaines. Les allers-retours dans la rue sont alors très fréquents et rappellent à l’enfant son autonomie et sa liberté de choix auxquelles ne s’opposent pas forcément les éducateurs. Les passages dans le milieu institutionnel représentent alors des séquences de stabilité dans des parcours marqués par l’incertitude. Mais la rue peut variablement induire un retour dans des conditions de vie dans la survie. Si l’enfant trouve un travail légitime, comme cireur de chaussures ou encaisseur de billets dans un bus, il peut retrouver un espace-ressources sur lequel s’appuyer pour rendre la précarité moins difficile à supporter et s’extirper d’un mode de vie réduit à l’horizon du quotidien. De la même manière, la vie en groupe avec d’autres jeunes peut produire un certain équilibre à condition que la dynamique de celle-ci soit traversée par la solidarité et des mécanismes d’entraide, et non par des rapports de force et de rivalités avec d’autres groupes de jeunes. Cependant, les groupes d’enfants se scindent régulièrement suite à des disputes, ce qui expose chaque membre à un basculement éventuel dans la survie.

    Carla (20 ans, en situation de rue depuis l’âge de 15 ans)
    Certains meurent par excès d’alcool, d’autres meurent poignardés. Il y a de la violence à l’intérieur des groupes, même entre amis. À cause de la beuverie, ils commencent à se disputer, puis à se battre, par jalousie à cause des filles, pour des histoires de couple, ils se mettent sur la gueule. D’autres se battent pour l’alcool, pour la drogue, le snif, pour tout ce qui passe.

    27Malgré la situation de vulnérabilité et le manque matériel, les enfants trouvent des ressources (travail, capital social) qui se renouvellent, se transforment ou se recomposent, et qu’ils développent ou non à partir de compétences permettant de s’adapter au milieu de la rue. C’est là que le concept de stratégie — plus que la notion de tactique qui s’inscrit dans l’« ici et le maintenant » (Soulet 2003) — prend de l’importance. Dans ce contexte, elle ne renvoie pas à la théorie du choix rationnel à laquelle elle peut être associée, mais fait écho à la théorie de Pierre Bourdieu comme action découlant de l’habitus, produit du contexte social et de la marge de manœuvre laissé à l’agent face aux contraintes de la précarité. Il est alors pertinent de parler à la fois de stratégies d’adaptation et de subsistance (Gaujelac & Taboada Léonetti 1994) plutôt que de survie qui fait figure d’oxymore, la stratégie se projetant dans un temps relativement lointain alors que la survie s’inscrit dans l’immédiateté. Les stratégies d’adaptation renvoient à l’apprentissage des codes de comportement dans la rue dans les pratiques quotidiennes des enfants (faire face ou éviter les scènes de violence entre pairs ou entre groupes, collaborer pour l’achat d’aliments et de boissons alcoolisées, se soigner après une blessure). Les stratégies de subsistance sont quant à elles liées aux techniques et aux choix d’un travail (cirage de chaussures sur la voie publique) ou d’une activité poursuivie par la police (vol à la tire, trafic de faux billets) pour acquérir un revenu et s’en sortir sans le soutien matériel de la famille ou des proches.

    Oscar (19 ans, en situation de rue depuis l’âge de 5 ans)
    Moi, je travaillais dans la rue à cirer des chaussures depuis l’âge de 6 ans. J’avais un ami de Cochabamba, plus âgé que moi, quand j’étais à La Paz, dans la ville en bas. C’est lui qui m’a laissé ses affaires et il m’a d’abord montré comment cirer. Je partais partout dans la ville et ensuite je remontais à La Ceja. Je cirais de 6 h du matin à 3 h de l’après-midi. Je gagnais 10 centimes par client. Je n’allais plus au collège, mais je m’en sortais car j’avais de quoi m’acheter à manger et vivre normalement.

    28Petit à petit s’instaure un sentiment d’appartenance à l’univers de la rue, une indépendance vis-à-vis de la famille que les enfants valorisent par opposition aux situations qu’ils ont vécues dans le passé. La notion de support développée par Robert Castel et Claudine Haroche (2001) est alors incontournable pour comprendre la dimension des ressources accessibles aux enfants comme le milieu institutionnel, le travail ou le groupe. Le support renvoie d’abord à l’espace de protection face aux aléas de l’existence et aux risques comme forme d’anticipation des événements indésirables avant leur réalisation (comme la mort à cause du froid ou d’un excès de consommation d’alcool). Il permet ensuite une forme d’appartenance et d’intégration dans la société. Le support doit par conséquent être compris comme les conditions objectives de possibilité d’acquisition de ressources pour l’individu, les assises sur lesquelles il peut s’appuyer pour déployer et mettre en place des stratégies personnelles. Un support tel qu’un travail régulier et légitime comme facteur de continuité ou la vie en groupe en dehors de la violence entre bandes équivaut à une forme de propriété qui permet à l’enfant de créer de la stabilité. Les foyers d’accueil sont autant d’espaces accessibles aux enfants grâce à leur statut d’enfants des rues et qui leur donne un point d’appui en cas de problème de santé (fracture, maladie) ou leur permet même de se cacher pour éviter une agression ou un règlement de comptes. Les supports donnent donc accès aux enfants à la mise en place de stratégies d’adaptation ou, selon les cas, de subsistance. À défaut de celles-ci, ils se retrouvent dans une situation progressive de désaffiliation signifiant le basculement dans la survie. La variation des supports qui apparaissent ou disparaissent au fil du parcours des enfants crée du lien social qui scande leur vie et les positionne entre la précarité — et des formes de précarité « maîtrisée » — et la survie comme disparition successive de tous les supports dans laquelle seuls importent la faim et un rapport au temps réduit au très court terme. La construction puis le maintien d’un réseau social continu entre les supports du travail, du milieu institutionnel et du groupe permettent aux enfants de créer de la stabilité et d’échapper à une telle situation, à condition d’éviter les comportements que la société réprouve comme le vol.

    Edwin (22 ans, en situation de rue depuis l’âge de 7 ans)
    L’avantage de voler c’est que tu rassembles de l’argent très facilement et rapidement mais le désavantage c’est que quand la police t’attrape, ils te mettent une branlée, ils se défoncent sur toi… Une autre situation qui se présente c’est quand ce sont les gens qui t’attrapent. Ils te marchent dessus et ils veulent te brûler vif. Il y a toute une foule qui s’ameute et ils commencent à mettre du charbon… Ils commencent à encourager tout le monde pour te tuer et les gens suivent.

    Conclusion

    29Au regard des résultats présentés suivant les principales étapes marquant l’histoire de vie des enfants en situation de rue, la notion de survie pourrait être définie comme un état temporaire ou prolongé où se manifeste une altération des repères quotidiens des enfants (perte de liens sociaux, de supports, etc.) à un point où la question de l’existence même des enfants est mise en question face aux risques de mort. Ils ne peuvent alors compter sur aucune ressource externe — individuelle, familiale ou institutionnelle — qui soit en mesure de leur procurer une stabilité et une mise en place de routines pour échapper à un rapport au temps réduit au jour le jour, les exposant à une disparition aussi bien sociale que physique face à la violence symbolique ou réelle du monde extérieur.

    30L’enquête menée à La Paz et El Alto montre combien les parcours sociaux des enfants et des jeunes en situation de rue sont entrecoupés de séquences entre la rue, les centres d’accueil, les retours dans la famille, la prise en charge d’une activité lucrative et la prison pour certains. Cette constatation conduit à remettre en question l’étiquette d’« enfants des rues » attribuée à cette population par les médias, les autorités politiques, mais aussi la sphère humanitaire et du développement. Par ailleurs, un nombre croissant d’enfants, surtout de jeunes, affirment qu’ils préfèrent investir une somme quotidienne d’environ 5 boliviens (moins d’1 euro) pour s’offrir une chambre dans un hôtel sommaire plutôt que de dormir dans la rue et de faire face aux tentatives d’éviction de la part des autorités municipales ou de la police. Ce choix fait écho à l’offre de gérants d’établissements qui profitent d’une demande qui coïncide fréquemment avec la prostitution : les jeunes femmes, en particulier, rencontrent des clients dans un bar avant d’avoir des relations sexuelles tarifées sur place. Ces quelques éléments montrent que la catégorie « enfants des rues » pose question ; elle est à l’évidence trop limitative en termes de prise en compte de la réalité des enfants (et de leurs aînés) pour lesquels la rue n’est qu’un espace parmi d’autres, occupé temporairement dans leur vie quotidienne.

    Bibliographie

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    Format

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    Notes de bas de page

    1  Dans ce texte, l’acception du terme « enfant » adoptée est volontairement large. Elle inclut ce qu’il est convenu d’appeler le « petit enfant », l’« enfant » et l’« adolescent(e) ».

    2  Le clefa ou clefer est une colle forte inhalée par les enfants et plus couramment utilisée dans la cordonnerie.

    3  Certaines bandes comme Los Solitarios ou Los Intocables dont le point de repère se situe à proximité du cimetière municipal de La Paz existent depuis une quinzaine d’années. Dans le même temps, des campements d’adolescents et de jeunes sous certains ponts du quartier d’Obrajes se sont consolidés ces dernières années sans que les autorités soient en mesure de les déloger.

    4  À propos de Caracas (Venezuela), Patricia Márquez (2002) remarque également un accès facilité des enfants aux produits de consommation (chaussures de marque, téléphones portables) après un départ de la famille pour la rue.

    5  Parallèlement à la consommation d’alcool, l’inhalation de colle (clefa) ou de dissolvant (tiner) reste une pratique individuelle ; chaque enfant achète ces produits pour les absorber à l’aide d’un sachet en plastique.

    6  Parmi les organisations les plus connues, on peut citer Alalay, la fondation Arco Iris, Sarantañani de la fondation La Paz, Maya Paya Kimsa ou, dans une moindre mesure, Luz de Esperanza à El Alto.

    7  Le « semi-nomadisme » renvoie en effet à un mode de vie intermédiaire entre le nomadisme et le sédentarisme, selon une pluralité de lieux de séjour mais, dans un nombre limité et sur des emplacements prédéterminés.

    8  Il convient de citer aussi la prostitution dans le cas des adolescentes et jeunes filles.

    Auteur

    • Robin Cavagnoud

      Socio-démographe, enseignant chercheur au département des sciences sociales de la Pontifica Universidad Católica des Perú (pucp), coordinateur du groupe de recherche Edades de la Vida y Educación (eve) et chercheur associé à l’Institut français d’études andines (IFEA - UMIFRE 17, MAE/CNRS),
      Socio-démographe et enseignant chercheur au département de sciences sociales de la Pontificia Universidad Católica del Perú (PUCP), il travaille sur les dynamiques familiales, les âges de la vie (enfance, jeunesse, etc.), l’éducation et la pauvreté dans les pays andins (Pérou, Bolivie) avec une méthodologie fondée sur l’analyse quantitative et qualitative des données biographiques. Ses recherches portent notamment sur le rôle de chaque génération dans les stratégies familiales d’adaptation et de subsistance dans différents contextes urbains et ruraux de précarité (travail des enfants, migrations de travail, multi-résidence, prostitution), ainsi que sur les politiques et programmes de protection sociale. Il a notamment publié : L’enfance entre école et travail au Pérou. Enquête auprès d’adolescents à Lima (Karthala, 2012 ; http://www.pucp.edu.pe/robin-cavagnoud/ ).

      rcavagnoud@pucp.pe

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    Yves Denéchère (dir.)

    2019

    Expériences de recherche collaborative avec des enfants en Afrique de l’Ouest

    Expériences de recherche collaborative avec des enfants en Afrique de l’Ouest

    Guy Massart et Julie Denommée

    2020

    La restitution ethnographique à l’épreuve des enfants

    La restitution ethnographique à l’épreuve des enfants

    Postures, dispositifs, processus

    Élodie Razy, Charles-Édouard de Suremain et Neyra Patricia Alvarado Solís (éd.)

    2022

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    1  Dans ce texte, l’acception du terme « enfant » adoptée est volontairement large. Elle inclut ce qu’il est convenu d’appeler le « petit enfant », l’« enfant » et l’« adolescent(e) ».

    2  Le clefa ou clefer est une colle forte inhalée par les enfants et plus couramment utilisée dans la cordonnerie.

    3  Certaines bandes comme Los Solitarios ou Los Intocables dont le point de repère se situe à proximité du cimetière municipal de La Paz existent depuis une quinzaine d’années. Dans le même temps, des campements d’adolescents et de jeunes sous certains ponts du quartier d’Obrajes se sont consolidés ces dernières années sans que les autorités soient en mesure de les déloger.

    4  À propos de Caracas (Venezuela), Patricia Márquez (2002) remarque également un accès facilité des enfants aux produits de consommation (chaussures de marque, téléphones portables) après un départ de la famille pour la rue.

    5  Parallèlement à la consommation d’alcool, l’inhalation de colle (clefa) ou de dissolvant (tiner) reste une pratique individuelle ; chaque enfant achète ces produits pour les absorber à l’aide d’un sachet en plastique.

    6  Parmi les organisations les plus connues, on peut citer Alalay, la fondation Arco Iris, Sarantañani de la fondation La Paz, Maya Paya Kimsa ou, dans une moindre mesure, Luz de Esperanza à El Alto.

    7  Le « semi-nomadisme » renvoie en effet à un mode de vie intermédiaire entre le nomadisme et le sédentarisme, selon une pluralité de lieux de séjour mais, dans un nombre limité et sur des emplacements prédéterminés.

    8  Il convient de citer aussi la prostitution dans le cas des adolescentes et jeunes filles.

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    Cavagnoud, R. (2016). Comprendre la notion de survie au fil des parcours d’enfants en situation de rue à La Paz et El Alto (Bolivie). In V. Pache Huber, C.- Édouard De Suremain, & Élise Guillermet (éds.), Production institutionnelle de l’enfance. Liège: Presses universitaires de Liège. https://doi.org/10.4000/books.pulg.9762
    Cavagnoud, Robin. « Comprendre la notion de survie au fil des parcours d’enfants en situation de rue à La Paz et El Alto (Bolivie) ». In Production institutionnelle de l’enfance, édité par Véronique Pache Huber, Charles-Édouard De Suremain, et Élise Guillermet. Liège: Presses universitaires de Liège, 2016. doi:10.4000/books.pulg.9762.
    Cavagnoud, Robin. « Comprendre la notion de survie au fil des parcours d’enfants en situation de rue à La Paz et El Alto (Bolivie) ». Production institutionnelle de l’enfance, édité par Véronique Pache Huber et al., Presses universitaires de Liège, 2016, https://doi.org/10.4000/books.pulg.9762.

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    Pache Huber, V., De Suremain, C.- Édouard, & Guillermet, Élise (éds.). (2016). Production institutionnelle de l’enfance. Liège: Presses universitaires de Liège. https://doi.org/10.4000/books.pulg.9612
    Pache Huber, Véronique, Charles-Édouard De Suremain, et Élise Guillermet, éd. Production institutionnelle de l’enfance. Liège: Presses universitaires de Liège, 2016. doi:10.4000/books.pulg.9612.
    Pache Huber, Véronique, et al., éditeurs. Production institutionnelle de l’enfance. Presses universitaires de Liège, 2016, https://doi.org/10.4000/books.pulg.9612.
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