IV. « Préface », in S. Czarnowski, Le Culte des héros et ses conditions sociales. Saint Patrick, héros national de l’Irlande (Travaux de L’Année sociologique), Paris, F. Alcan, 1919, p. i-xciv
p. 175-178
Texte intégral
1 Si Stefan Czarnowski (1879-1937) est un auditeur régulier des séminaires de Mauss à partir de l’année 1903-1904, c’est d’Hubert qu’il se rapproche à partir de 1905, en suivant régulièrement son cycle de séminaires sur les « Religions primitives de l’Europe ». C’est le 19 septembre 1909 que le jeune sociologue polonais se propose de travailler sur la question des héros après avoir envoyé un premier plan sommaire de ses recherches à Hubert : « 1. St Patrick est un culte des groupes familiaux (culte d’ancêtres) ; 2. Des communautés religieuses (culte des fondateurs) ; 3. Des filé1 ; 4. De la notion (culte messianique, en même temps qu’héroïque) »2. Dans le texte de Czarnowski, on trouve en effet cette analyse historique de la formation de la légende de saint Patrick, missionnaire chrétien en Irlande au ve siècle, qui se fonde sur une analyse des textes latins et celtiques. Mais, à cette « histoire » de la construction mémorielle de Patrick, Czarnowski ajoute une réflexion sociologique qui consiste à faire du « héros » une catégorie sociologique plus large (à la fois religieuse et politique) qui lui permet d’aborder, entre autre, la question du sentiment national, ou encore de la mise en scène d’une communauté, ici l’irlandaise, dans le mythe.
2 Ce questionnement à la fois politique et religieux de Czarnowski, fait d’ailleurs dire à Durkheim que le titre originellement prévu pour le mémoire ne peut être maintenu en l’état. Le 14 octobre 1912, Czarnowski prévient Hubert de cette possible modification : « Il [Durkheim] a désiré feuilleter le livre pour voir s’il ne fallait pas faire une modification quelconque au titre […] c’est d’ailleurs aussi mon avis que le titre St Patrick et les héros Irlandais n’était pas le bon, et qu’il faudrait mettre la question générale plus en vedette »3. Czarnowski propose « Organisation sociale et culte héroïque, avec en sous-titre, St Patrick et les héros », espérant qu’un tel changement pourra rendre son texte plus « lisible » par les sociologues. Durkheim ne semble pas plus convaincu par ce changement : « ce qui me préoccupait (c’est pour cela que je désirais voir le manuscrit ou les épreuves) et ce qui me préoccupe encore, c’est le titre. J’ai pensé à quelque chose comme Contribution à l’étude de la mythologie héroïque ou Recherche sur les conditions sociales d’un mythe héroïque ou quelque chose d’approchant »4. Finalement, Durkheim se range du côté d’Hubert et accepte le titre donné par celui-ci : « le titre que vous proposez, Recherches sur les conditions sociales du culte des Héros. Saint Patrick héros national de l’Irlande, me paraît très bon »5. Un titre qui, en effet, permet de mettre en avant un intérêt commun de Czarnowski et de Hubert concernant les conditions nécessaires du culte. Dans leurs textes respectifs, tous les deux veulent explicitement interroger la question du rôle des rites et de la frontière entre mythes et rites. C’est là que pour eux se croisent les représentations et les actions collectives.
3 Alors que le mémoire de Czarnowski semble terminé et même imprimé en 1912, l’ouvrage ne paraîtra qu’en 19196. La mobilisation d’Hubert en 1915, à laquelle il faut ajouter de nouvelles obligations budgétaires imposées par l’éditeur Alcan, expliquent ce retard. Czarnowski est d’ailleurs obligé de demander à Hubert de participer financièrement à la publication de sa préface7. Malgré ce long moment d’attente, le livre fut bien accueilli. Le linguiste et spécialiste des Celtes, Joseph Vendryès écrit un premier compte rendu étoffé et enthousiaste. Ce qui est mis en avant dans les principaux commentaires de l’analyse d’Hubert8, c’est la manière dont il cherchait explicitement à faire rupture en montrant par exemple la manière parfois trop réductrice avec laquelle, on avait jusque là l’habitude de poser la question des héros – en particulier les historiens de l’Antiquité. Hubert était un fin connaisseur des différents débats de spécialistes, et plus particulièrement des antiquisants, qui jusque là avaient réduit la portée de cette question des héros à des débats strictement philologiques et mythologiques. Il ne veut donc plus seulement comprendre le « comment » mais aussi le « pourquoi » d’un culte, et ce en remontant « d’un fait social à un fait social antécédent ». Son ancrage sociologique ne fait ici aucun doute. C’est d’ailleurs comme cela qu’il arrive à montrer que l’aspect formel de la compréhension de l’héroïsme ne suffit pas pour désigner (socia lement) un véritable héros. Il faut que ses sacrifices soient aussi reconnus comme valables pour et par sa communauté, et qu’ils soient diffusés au plus grand nombre. De ce point de vue, et c’est aussi une avancée majeure d’Hubert, comprendre un héros c’est observer les commémorations qui l’entourent, mesurer l’oubli ou la ferveur dont son culte fait preuve, etc. Depuis, d’autres anthropologues comme D. Fabre, P. Centlivres et F. Zonabend ont su reprendre à leur compte cette méthode d’analyse en rappelant combien « le héros ne devient pas glorieux par le simple fait de sa mort puisque précisément il ne meurt pas, puisqu’il continue à agir, grâce à son corps, son image et son nom, en tant que vivant »9.
4 Mais là encore, et comme ses autres textes, force est de constater que les propositions d’Hubert sont restées lettre morte, en particulier en histoire des religions. Il faut peut-être comprendre ce silence en revenant une dernière fois au contexte de réception de ce texte. Publié un an après la fin des hostilités de la Première Guerre mondiale où le souvenir des poilus des tranchées est encore très vivace et largement ravivé au niveau politique lors des premières commémorations du conflit, la préface d’Hubert arrive à un moment de profond changement dans la représen tation « classique » du héros, et plus particulièrement du héros guerrier. Comme le rappelle Marc Tourret, l’esthétique héroïque abandonne après la Grande Guerre la posture verticale, « les héros deviennent des victimes horizontales couchées, ram pantes, enterrées dans les tranchées »10. La préface précède aussi de quelques années les courants d’affirmations nationales qui se propageront en Europe durant la seconde moitié des années 1920, portant avec eux de nouvelles valeurs héroïques comme celle, en particulier, de la performance sans limite.
5 En décédant en 1927, Hubert n’a pas pu accompagner l’évolution du parcours intellectuel de Georges Dumézil qui, au milieu des années 1930, et après s’être détaché du mythologisme frazerien, expérimente sur cette même matière des héros son hypothèse centrale de la tripartition fonctionnelle11. Hubert participa à sa soutenance de thèse qui portait sur le cycle de l’ambroisie (Le Festin d’immortalité. Étude de mythologie indo-européenne) et fit état de ses objections12 comme en conviendra d’ailleurs Dumézil pour qui ce premier livre était d’une grande maladresse : « de mon point de vue, il n’a été que la première marche de l’escalier branlant, de l’échelle acrobatique qui m’a conduit à la terrasse où, maintenant, je me pose. C’est en réfléchissant sur les bêtises qu’on a dites — moi du moins — qu’on finit par découvrir des probabilités »13. En faisant par la suite de la notion de « système » l’élément central de sa méthode d’analyse, Dumézil renouvela en profondeur le traitement et l’analyse de la documentation mythologique disponible autour des héros, en précisant certaines correspondances ou apparentements, mais aussi en donnant une nouvelle importance aux données communes, ou encore en établissant des correspondances phonétiques. Désormais, le héros est un élément d’un ensemble plus vaste qui, lui, devient révélateur d’une organisation et d’une mentalité. C’est d’une certaine manière ce qu’Hubert avait voulu montrer en 1919 en indiquant que cette question des héros est une question de mythologie sociologique qui nécessite de la part du chercheur de mettre constamment en relation les mythes avec les organismes sociaux, religieux ou politiques des sociétés.
6 Le changement de perspective introduit par Dumézil s’intensifie après la Seconde Guerre mondiale et la publication, à la fin des années 1960, des trois volumes de Mythe et épopée dans lesquels l’indo-européaniste révolutionne intégralement l’approche historique, anthropologique et sociologique des héros en mettant en évidence une concordance de carrière entre un héros indien et un héros Scandinave : « Çiçupâla » et de « Starkadhr »14.
Notes de bas de page
1 Des « devins ».
2 Lettre du 19 septembre 1909. Archives MAN, fonds Hubert.
3 Lettre du 14 octobre 1912. Archives MAN, fonds Hubert
4 Lettre du 14 octobre 1912. Archives MAN, fonds Hubert
5 Lettre du 17 octobre 1912. Archives MAN, fonds Hubert
6 Czarnowski s’intéressa par la suite à d’autres questions comme celle des rapports entre le culte et le droit de possession du sol et de la religiosité paysanne. Des travaux qui seront regroupés dans un volume intitulé Kultura religijna wiejskiego ludu polskiego (« La culture religieuse du paysan polonais »), tenże, Dzieła, t. 1, Warszawa, 1965.
7 Hubert publia d’abord son introduction en deux parties dans la Revue de l’histoire des religions en 1914 et 1915 : « Le Culte des héros et ses conditions sociales », Revue de l’histoire des religions, 70 (1914), p. 1-20 [1e partie] ; « Le Culte des héros et ses conditions sociales », Revue de l’histoire des religions, 71 (1915), p. 195-247 [2e partie].
8 Citons encore les analyses de J. Maître, « La sociologie du catholicisme chez Czarnowski, Halbwachs, Hertz et Van Gennep », Archives de sociologie des religions, 21 (1966), p. 55-68 ; R. O’Dwyer, « Czarnowski and Finnegans Wake : A Study of the Cult of the Hero », James Joyce Quarterly, 17-3 (1980), p. 281-291 ; J. Z. Smith, To Take Place. Toward Theory in Ritual, Chicaco, University of Chicago Press, 1987 ; J. Topolski, « Die Helden in der Geschichte und Geschichtsschreibung (theoretische Überlegungen) », in Die Helden in der Geschichte und der Historiographie. Vorträge einer gemeinsamen Konferenz des Instituts für Geschichte der Adam-Mickiewicz-Universität Poznań und des Historischen Seminars der Universität Hannover, Poznan, Instytut Historii UAM, 1997, p. 11-20 ; L. Eriksonas, National Heroes and National Identities (Multiple Europe, 26), Berne, Berlin, etc., Peter Lang, 2004 ; D. Liberski-Bagnoud, Les Dieux du territoire. Penser autrement la généalogie (Chemins de l’ethnologie), Paris, CNRS Editions, Editions de la Maison des sciences de l’homme, 2002.
9 Voir La Fabrique des Héros, sous la dir. de P. Centlivres, D. Fabre et F. Zonabend, Paris, MSH, 1998, p. 4.
10 Voir O. Faliu, M. Tourret, Héros, d’Achille à Zidane, Cat. exp. Paris, Bibliothèque nationale de France, site François Mitterrand, 9 octobre 2007-13 avril 2008, Paris, BNF, 2007, p. 128.
11 Rappelons que pour G. Dumézil, les peuples de langues indo-européennes partagent une même idéologie organisée autour de trois fonctions hiérarchisées : la souveraineté magico-religieuse, la force physique et la fécondité.
12 La thèse de Dumézil se fonde alors sur une équation linguistique classique : la boisson d’immortalité s’appelle en Inde ancienne amrtâ, et la nourriture d’immortalité, en Grèce ancienne, ambrosiâ.
13 Cf. G. Dumézil, Entretiens avec Didier Éribon, Paris, Gallimard, 1986.
14 Les trois volumes de Mythe et épopée ont été publiés en 1968, 1971 et 1973.
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