Conclusions
p. 303-306
Texte intégral
1Dans les limites de cet ouvrage, notre réflexion a porté sur la notion d’énonciation : sur quelques-uns de ses développements majeurs dans l’espace francophone depuis les années soixante, essentiellement au point de confluence de la sémiotique et des sciences du langage. Nous avons voulu présenter les théories de l’énonciation qui ont le plus marqué la sémiotique greimassienne et postgreimassienne, pour ensuite construire un modèle de l’énonciation qui nous soit propre. Des incursions dans les domaines de la philosophie et de l’anthropologie ont permis de souligner toute la complexité de la question.
2Nous avons été tenue, d’emblée, de relever un double défi : (i) faire dialoguer des théories sémiotiques plus ou moins autonomes se développant au sein même du champ de la sémiotique et menaçant de porter atteinte à sa cohérence ; (ii) réfléchir aux conditions d’une interaction féconde avec des disciplines scientifiques voisines.
3Ainsi, face au risque d’un morcellement du champ de la sémiotique, qui serait exposé à une prolifération de niches, de tendances de recherche, de domaines juxtaposés créant l’impression d’un flou épistémologique, nous avons voulu montrer, dans cet ouvrage, en quoi des théories dotées d’une certaine autonomie, telles que la sémiotique phénoménologique des instances énonçantes, la sémiotique peircienne de la perception, la sémiotique du discours, la sémiotique des pratiques, l’anthroposémiotique, la sémiotique visuelle, contribuent, chacune à sa manière, à consolider les bases épistémologiques de la sémiotique contemporaine et à alimenter la réflexion sur l’énonciation. La sémiotique ne serait pas en crise ni menacée d’implosion, comme le pensent certains, mais au contraire pleinement à même de rendre compte d’une multiplicité d’objets d’étude tout en renforçant ses choix épistémologiques.
4Cela malgré les écarts existant entre les théories qui mettent l’accent sur le processus sémiosique au détriment de l’énoncé et celles qui prennent ce dernier comme point de départ d’une restitution de l’acte d’énonciation ; entre une conception de l’énonciation élargie à l’ensemble de la sémiose et une définition mettant en avant les conditions énonciatives de l’accomplissement de régimes sens. L’autonomie des théories, mais aussi la vitalité de la sémiotique contemporaine sont à ce prix.
5Donc malgré les questions que soulève la définition de l’énonciation : ainsi, l’énonciation doit-elle comprendre la perception ? La sémiosis et l’énonciation sont-elles coextensives ? L’énonciation constitue-t-elle un « métalangage “descriptif” » (Fontanille, 2003a [1999], p. 283) ? Mieux : grâce à ces questions, le projet sémiotique étant dynamisé par elles.
6Quant au deuxième défi, il consistait à penser les interactions entre la sémiotique, les sciences du langage et les sciences humaines et sociales. Il s’agissait, alors, de montrer en quoi la sémiotique peut non seulement fédérer des initiatives, mais encore adopter un point de vue en surplomb, rendant possible l’orchestration, voire le renouvellement d’un ensemble de pratiques.
7Sur ces bases, souhaitant dégager de cette confrontation, interne et externe, les linéaments d’une réflexion générale sur la production du sens (textuel), ses conditions énonciatives et ses modes de fonctionnement, et tablant sur la fécondité de la mise en résonance de sémiotiques et de disciplines scientifiques faisant valoir leurs spécificités, nous avons proposé un modèle intégratif.
8Rappelons brièvement les étapes marquantes de notre parcours, qui se solde par la mise en place de ce modèle intégratif.
9D’abord, dans une perspective plus historiciste, nous avons voulu prendre à bras-le-corps une opposition qui se fait jour en linguistique et en sémiotique dès les années soixante-dix : la différence entre deux points de vue privilégiant, l’un, l’énonciation énoncée et, l’autre, l’énonciation comme acte et l’énonciation en acte. Nous avons souhaité les articuler l’un avec l’autre de plusieurs façons : (i) en portant notre attention sur les marques qui, à hauteur de l’énoncé, témoignent de différents styles d’écriture ; (ii) en montrant que certains éléments linguistiques se muent en traces, en se faisant directement l’écho de l’égogenèse, c’est-à-dire d’étapes antérieures au surgissement du « je » qui gère le recours au langage symbolique, avec ses règles et son armature syntaxique, qui prédique et asserte, évalue et commente un objet de sens ; (iii) en rétablissant le geste d’énonciation considéré comme processuel, instaurateur, provisoire, spectaculaire, incarné et collaboratif.
10Il importait, ensuite, de penser la sortie du texte (textualité) et la prise en considération de l’objet, de la pratique, de la situation sémiotique et de la forme de vie que Fontanille, tirant toutes les conclusions d’un certain nombre d’initiatives mettant à mal les frontières du texte comme tout de sens clos, a su théoriser dans son ouvrage Pratiques sémiotiques, en 2008. Nous avons voulu préciser les conditions énonciatives non seulement de la production d’un texte, supposé achevé, mais encore de la régulation du flux du sens, en relation avec des pratiques ouvertes et des formes de vie (Fontanille et Couégnas, 2018). Selon nous, le procès de régulation du flux du sens fournit à la textualisation son soubassement dynamique. Nous avons visé à montrer qu’il est pris en charge, notamment, par la convocation et le remodelage de formations discursives et non discursives antécédentes (praxis énonciative ; plan horizontal). Qu’il autorise, également, le transit entre des niveaux de pertinence pris dans un système d’englobements (plan vertical).
11Dernière étape : le développement des notions de réénonciation et de transénonciation. Nous avons défendu l’idée que la réénonciation et la transénonciation sont liées à des enjeux spécifiques, même si elles fonctionnent au sein de l’énonciation.
12Il est temps de préciser davantage ce que nous entendons par modèle intégratif. Le lexème « intégratif » est à comprendre de différentes façons. Il témoigne d’une multifocalité, c’est-à-dire de la volonté de « faire le tour » de la question de l’énonciation, d’associer différents points de vue et, in fine, de construire une cohérence propre. Sans oublier qu’il s’agit à chaque fois d’un état de la recherche, forcément daté et provisoire.
13Si le modèle que nous proposons est intégratif, c’est d’abord parce qu’il s’est élaboré à partir de théories sémiotiques largement autonomes. Notre projet, nous venons de le rappeler, consiste à croiser notamment la phénoménologie du langage selon Coquet, la sémiotique perceptive de Bordron, la sémiotique du discours et la sémiotique des pratiques de Fontanille, l’anthroposémiotique de Fontanille et Couégnas. Nous avons vu que ces théories poursuivent parfois des objectifs divergents et qu’elles peuvent se réclamer de choix épistémologiques différents. Sans nier ces différences, nous avons voulu montrer qu’elles alimentent un domaine « commun » (Fontanille et Zinna, 2019, p. 9) ou, du moins, une réflexion commune sur la production du sens et ses modalités de fonctionnement, respectueuse des positions adoptées par les uns et les autres. Notre objectif a été de construire des passerelles conceptuelles. Le principe de la traductibilité d’un cadre théorique dans un autre a été éprouvé davantage à travers des incursions dans les domaines de la philosophie (phénoménologie, ontologie sourialienne…) et de l’anthropologie.
14En même temps, le modèle de l’énonciation que nous avons proposé se veut intégratif pour au moins trois autres raisons.
15Première raison : notre modèle est intégratif par la prise en compte d’un ensemble de paliers de pertinence, de l’environnement au média, au médium, support ou objet, au format et au texte, le texte manifestant les choix qui y sont opérés. L’instance d’énonciation en charge d’un dispositif énonciatif recueille des déterminations, mais aussi gère la convocation des produits de la praxis énonciative, l’anticipation ou profilage du texte à construire, la conversion des possibilités de sens et des potentialités en éléments de sens réalisés, l’évocation des formations discursives et non discursives antécédentes, veillant à l’arrière-plan, et la validation a posteriori.
16Deuxième raison : la dynamique textuelle, à concevoir en relation avec l’interaction entre l’homme et le monde et la production d’objets de sens pourvus de modes d’existence, est portée par des modulations profondes (flux du sens), qui agissent elles-mêmes sur des modalisations, des altérations et des conjonctions.
17Troisième raison : au niveau de l’instance d’énonciation, la déicticité centrée repose sur une déicticité floue ou flottante, sur des actants collectifs anonymes qui agissent souterrainement et peuvent même se jouer de toute déicticité.
18Nous espérons avoir montré en quoi la réflexion sémiotique gagne à mettre en résonance des théories de l’énonciation différentes, mais aussi à développer l’idée phare introduite par Fontanille et Couégnas (2018, p. 236), après Sémiotique du discours (Fontanille, 2003a [1999]), de l’« énonçabilité » d’activités humaines. Essentiellement ici, de la production de textes. Nous avons voulu nous pencher sur les conditions — conditions de possibilité, conditions de faisabilité… — de l’effectuation de régimes de sens à la base des productions sémiotiques, en particulier des textes. On retiendra au moins cette condition-ci, qui est fondamentale : le rétablissement de la continuité, sur laquelle peuvent opérer des segmentations et des regroupements, toujours provisoires, des stabilisations donnant lieu à des concrétions de sens textuelles dotées de modes d’existence et des déstabilisations. Nous avons considéré, également, que l’énonciation gère les modalités (le pouvoir faire, le savoir faire, le devoir faire, etc.) des productions sémiosiques.
19Notre définition de l’énonciation de départ a ainsi pu être affinée et complexifiée, un modèle intégratif reprenant l’essentiel de nos propositions : si la textualisation implique le déploiement d’une dynamique, c’est grâce au flux du sens, à ce soubassement tensionnel formé par des forces convergentes et divergentes, et grâce à l’action de modalités associées à des altérations et à des conjonctions. Tout cela sous la houlette d’instances d’énonciation, sensibles et perceptivo-cognitives, personnelles ou impersonnelles, singulières ou collectives, qui sont portées, en profondeur, par des actants collectifs anonymes.
20Le modèle intégratif que nous avons proposé veut ainsi rendre compte des opérations et des responsabilités énonciatives qui, contre toute soudure et toute suture jugées définitives, préservent le battement du sens.
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La structure tensive
suivi de Note sur la structure des paradigmes et de Sur la dualité de la poétique
Claude Zilberberg
2012
