Introduction
p. 9-21
Texte intégral
La sémiotique tient à se définir comme une entreprise à vocation scientifique : elle vise à construire une théorie générale de la signification et des langages. Mais on peut aussi la définir, et la vivre, comme une certaine disposition d’esprit, faite de curiosité pour tout ce qui a, ou peut avoir du sens. […] La sémiotique peut aussi aider à produire du sens.
Floch, 1985, p. 139.
1Ce livre porte sur l’énonciation, en croisant, pour l’essentiel, les points de vue de la sémiotique comme discipline scientifique s’intéressant aux mécanismes de la production et de la réception du sens et de la linguistique comme théorie des langages verbaux. Visant l’espace francophone, il s’adresse à des chercheurs spécialisés dans le domaine de l’énonciation, qui souhaitent avoir une vue plus panoramique des développements que la notion d’énonciation a connus au cours des dernières décennies. Nous ne prétendons à aucune exhaustivité. En revanche, nous couvrons un pan des recherches en sémiotique et en linguistique qui en ont marqué le développement de manière déterminante. Enfin, l’ouvrage propose des ouvertures en direction des sciences humaines et sociales, essentiellement de la philosophie et de l’anthropologie.
2Si la notion d’énonciation n’est pas récente, son actualité semble garantie, du moins dans l’espace francophone. Et son intérêt ne se dément pas, si l’on convient qu’elle correspond soit à la « production de messages », selon Émile Benveniste, soit à un point de vue permettant de rendre compte des conditions que doit remplir la production d’un objet de sens, en particulier, ici, d’un objet de sens textuel, et des modalités de cette production. Cette dernière position est proche de celle défendue par les sémioticiens Jacques Fontanille et Nicolas Couégnas (2018). Cependant, la notion d’énonciation est souvent méconnue. Ses contours sont volontiers taxés de flous, comme si l’acuité définitionnelle était insuffisante. Le « flottement » est alors mis au compte de la diversité des approches qui s’en emparent : les théories linguistiques de l’énonciation, la sémiotique, la sémantique et les courants pragmatiques ou encore les disciplines du discours (en particulier l’analyse du discours, l’analyse conversationnelle ou l’analyse interactionnelle).
3Nous prenons appui, pour l’essentiel, sur la sémiotique développée par Algirdas Julien Greimas et par les chercheurs regroupés autour de lui ou responsables du développement de la sémiotique postgreimassienne : Pierluigi Basso Fossali, Denis Bertrand, Anne Beyaert-Geslin, Jean-François Bordron, Jean-Claude Coquet, Maria Giulia Dondero, Jacques Fontanille, Claude Zilberberg, notamment, auxquels s’ajoutent des sémioticiens qui ne sont pas d’obédience greimassienne au sens strict du terme, dont Sémir Badir et Jean-Marie Klinkenberg. Si telles sont nos bases théoriques, nous nous fixons un double objectif : exposer, de manière synthétique, les évolutions majeures que la notion d’énonciation a connues depuis les années soixante ; les discuter et faire des propositions, en explorant des voies plus inédites. Nous souhaitons faire le point sur les travaux les plus marquants, en dégageant les grandes lignes d’une réflexion plurielle, qui adopte parfois des perspectives divergentes. Pour des raisons de lisibilité de l’ensemble, nous nous attarderons sur les convergences et nous chercherons à jeter des ponts entre les travaux, les courants et les domaines. Sans omettre le questionnement critique. Enfin, nous essayerons d’établir un modèle « intégratif ».
4Globalement, le contexte de la sémiotique postgreimassienne n’est plus celui de la sémiotique structurale1 naissante. On assiste depuis trente ans à l’émergence de nouveaux champs d’investigation, de nouveaux thèmes de recherche. L’accent est mis sur le sensible et sur les passions, sur la perception, sur la pluralisation des instances d’énonciation au-delà du seul sujet cognitif, sur le geste d’énonciation et sa dimension corporelle, sur le caractère situé des pratiques sociales, culturelles, historiques… Si la production du sens comprend la discrétisation, c’est-à-dire la segmentation et la création de discontinuités, la « sémiotique de deuxième génération » (Coquet, 1991) met en avant la continuité et le devenir. Les processus et les dynamiques passent au premier plan, et avec eux les forces, parfois contraires, qui les animent, et les tensions qui parcourent jusqu’aux textes.
5Les bases des développements sémiotiques contemporains ont été jetées à la fin du xxe siècle et nous sommes en train de mesurer toutes les conséquences de ce changement : nous verrons ainsi que la sémiotique contemporaine est marquée par les questions de l’altérité et de l’altération, de la gestion du flux du sens, des passages et des transitions. Y ajoutera-t-on l’instauration de « mondes » sémiotiques, leurs fondements anthropologiques, la réinvention des formes de sens stabilisées, la prise en compte des matières et des matériaux — par exemple, de la toile du peintre apprêtée d’une certaine façon — qui interviennent dans la production du sens en faisant connaître leurs besoins propres ? S’agit-il, alors, du « retour du refoulé », pour reprendre une expression de Fontanille (2003a [1999], p. 10), ou faut-il parler de ruptures épistémologiques ?
6Autant de questions qui nous sont adressées. Et la sémiotique est tenue de relever des défis redoutables. En effet, on conçoit sans mal le risque d’une prolifération incontrôlée des objets d’étude, sans que les bases épistémologiques de la sémiotique soient toujours suffisamment consolidées. La multiplication débordante des propositions théoriques et des études ponctuelles, qui ne donnent pas toujours lieu à la mise en avant de régularités, d’invariants, par exemple de régimes de sens ou de principes de rationalité, pourrait provoquer une certaine perplexité2.
7Parler de niches dans ce contexte, c’est viser des tendances, des embryons théoriques qui, certes, n’atteignent pas encore le stade des courants de recherche ou des domaines plus ou moins autonomes et reconnus, mais qui témoignent de la vitalité de la sémiotique. En même temps, il faut sans doute éviter que les propositions théoriques ne se développent de manière parallèle, que les niches ne soient autocentrées plutôt qu’interconnectées. On peut avancer que seules les schématisations et les modélisations à plus large portée, qui atteignent le stade de la généralisation tout en veillant à l’adéquation aux objets d’analyse, sont garantes de la scientificité du projet. Dans le cas contraire, quand les propositions ne débouchent pas sur l’intégration dans un tout théorique cohérent, à la fois stabilisé par une conceptualisation qui unit et ouvert à l’innovation, un certain flou nuisant à l’identité même de la sémiotique, également vis-à-vis de l’extérieur, peut en être la conséquence.
8Un autre danger guette : la sémiotique se réduirait-elle à une méthodologie ? Certes, cela la rendrait facilement transférable à d’autres disciplines scientifiques. Cependant, ne se verrait-elle pas privée de son essence même ? Enfin, faut-il regretter une certaine banalisation du lexème « sémiotique », une utilisation abusive en dehors du champ disciplinaire de la sémiotique au sens restreint du terme ?
9La situation est d’autant plus complexe que la sémiotique dialogue — ou du moins échange — avec d’autres sciences : essentiellement, avec les sciences du langage et avec les sciences humaines et sociales. Et sans doute s’agit-il là d’un de ses traits distinctifs. L’incursion dans d’autres disciplines et d’autres champs théoriques, notamment ceux de la philosophie et de l’anthropologie, n’est pas nouvelle : Greimas l’appelait de ses vœux. On peut avancer que la sémiotique s’est forgée au point de confluence des sciences du langage, de la philosophie et de l’anthropologie. D’une part, la sémiotique de Greimas propose une analyse de discours scientifiques, y compris des mathématiques. D’autre part, un pas supplémentaire, attesté par Sémantique structurale (Greimas, 1966), consiste à traiter les autres sciences comme des sémiotiques, au-delà même des discours verbaux, grâce à une extension du projet à tous les « univers de sens » (Fontanille et Zinna, 2019, p. 6).
10Parmi les champs disciplinaires avec lesquels la sémiotique engage le dialogue et les sous-disciplines sémiotiques, bien attestées, qui en résultent, on peut retenir, sans aucun souci d’exhaustivité, la sémiotique littéraire, la sémiotique visuelle, l’anthroposémiotique, la sociosémiotique, la psycho-sémiotique, l’éthosémiotique, l’ethnosémiotique, la biosémiotique3.
11Quel est alors le statut de la sémiotique ? Nous sommes face à une pratique, à une « manière de pratiquer les sciences de l’homme » (Brandt, 2018, p. 1). En même temps, une des questions les plus redoutables est celle des choix épistémologiques de la sémiotique, qui en sont définitoires : moins ceux de la sémiotique greimassienne, bien connus, que ceux des recherches plus contemporaines, dont la créativité et le pouvoir de renouvellement sont remarquables. Pour le dire simplement : est-il toujours aisé de distinguer l’approche sémiotique d’autres approches qui peuvent paraître proches ?
12Ainsi, tenir compte du « tournant phénoménologique » de la sémiotique des années quatre-vingt, se tourner vers l’anthropologie philosophique de Bruno Latour, lorgner du côté de l’ontologie plurimodale d’Etienne Souriau, c’est opter pour une dimension dialogique qui ne manque pas de nous interpeller. On y verra un véritable défi, celui de la traduction d’une épistémologie et d’un bagage conceptuel dans d’autres. Le danger est celui du simple emprunt. En effet, en quoi la convocation de cadres théoriques différents menace-t-elle de porter atteinte à la cohérence du projet sémiotique ? Est-ce susciter une inquiétude épistémologique4 ? Elle serait due, au sein même de la théorie, à la multiplication d’analyses sans portée générale et à des explications ad hoc ; nous l’avons noté. Elle résulterait en même temps de la juxtaposition d’apports extérieurs, trop nombreux et trop divers.
13Pour simplifier, on peut distinguer deux types de rapports possibles entre les disciplines en confrontation : horizontaux et verticaux. Et Herman Parret (2006, p. 7) de se demander si la sémiotique constitue une « méta-discipline triomphaliste, une trans-discipline œcuménique, ou une inter-discipline modeste ».
14Ainsi, la sémiotique cultive-t-elle la pluridisciplinarité ou l’interdisciplinarité, sans se « substituer à aucune des approches » convoquées ? Dans son Précis de sémiotique générale, Klinkenberg (1996, p. 7) taxe la sémiotique de « discipline bien paradoxale ». Il ajoute qu’elle est « partout et nulle part à la fois », qu’elle « entend occuper un lieu où viennent converger de nombreuses sciences : anthropologie, sociologie, psychologie sociale, psychologie de la perception et plus largement sciences cognitives, philosophie, et spécialement épistémologie, linguistique, disciplines de la communication ». Il ajoute que « son rôle est plus modeste (ou plus immodeste : comme on voudra) : elle espère faire dialoguer toutes ces disciplines, constituer leur interface commune ». On retrouve l’idée de l’interface chez Fontanille et Zinna (2019, p. 15). Il incombe à cette dernière d’instaurer le dialogue entre les sciences, en transformant les pratiques et les discours, en intervenant dans le débat sociétal et culturel. La sémiotique dépasse ainsi sa fonction fédérative.
15On peut donc dire qu’il revient à la sémiotique d’être un « lieu, ou une manière de faire, de l’interdisciplinarité » (Badir, 2004, p. 10). Mais aussi, qu’elle peut adopter un point de vue en surplomb, qu’elle a vocation à être métathéorique, à orchestrer des apports divers et à agir sur eux. On le lui a reproché. Pourtant, telle serait sa mission. Ainsi, pour Klinkenberg (1996, p. 8), celle-ci consiste à
explorer ce qui est pour les autres un postulat. Étudier la signification, décrire ses modes de fonctionnement, et le rapport qu’elle entretient avec la connaissance et l’action. Tâche bien circonscrite, et donc raisonnable. Mais mission ambitieuse aussi car, l’accomplissant, la sémiotique se fait métathéorie : théorie des théories.
16Certains voient dans la « métascience » et dans l’« assomption consciente du statut “englobant” » de la discipline — hors du « piège, narcissique, d’une auto-proclamation en tant que science des sciences » — le seul remède possible à ce qui est parfois considéré, dans notre contemporanéité, comme une crise identitaire (Kharbouch, 2023).
17L’important, c’est l’ensemble de l’économie — du « système » — qui préside à l’articulation de ce que Fontanille et Zinna (2019, p. 9) appellent le domaine « propre » de la sémiotique et des domaines « spécifiques ». Il est important que les spécificités des domaines interagissant avec d’autres sciences soient visées comme telles. En même temps, le domaine « propre » des linéaments du sens est appelé à faire office de domaine « commun » de toutes les sciences impliquées. La visée intégrative est à ce prix.
18La sémiotique est à la hauteur de la tâche. Ainsi, face à ceux qui, dans les rangs des sémioticiens eux-mêmes, soutiennent que la sémiotique contemporaine est en crise, nous aimerions mettre en avant les ressources dont elle dispose pour mener à bien sa « mission » : celle qui consiste à décrire les modes de fonctionnement du sens, comme Klinkenberg le notait dans les années quatre-vingt-dix. Celle qui nous conduit à relever les défis lancés par notre contemporanéité, comme le souligne Fontanille (2015a) dans un article phare.
19Certes, la lucidité est de mise et les problèmes ne devraient pas être occultés. Mais on connaît mieux les conditions générales de la félicité d’une telle entreprise. D’abord — on l’a suggéré —, la fécondité des travaux paraît liée a minima à leur capacité à faire évoluer la discipline, à innover et à inventer de nouveaux concepts et modèles, adaptés à l’objet d’étude, tout en raffermissant les bases épistémologiques, au-delà de la prolifération des niches. À la mise en avant d’une méthodologie propre, qui permet de montrer le comment de la production du sens, de se conjuguer avec des choix épistémologiques consolidés et avec le renouvellement du bagage conceptuel. Pour éviter que le dialogue interdisciplinaire ne mette la cohérence de la théorie sémiotique en péril, les concepts convoqués à partir d’autres disciplines doivent être dûment revisités, appropriés à la structure d’accueil (également à celle du présent livre). Seule une ouverture dûment maîtrisée permet d’éviter non seulement une dilution de l’objet d’étude, mais encore ce que d’aucuns taxent de confusion épistémologique.
20Ensuite, on avancera, prudemment, que la démarche sémiotique doit combiner déductions et inductions. Les hypothèses devront être vérifiées sur des cas concrets. Nous voulons ainsi parer à un reproche souvent fait à la sémiotique : celui de la théorisation extrême, de l’absence de corpus ou de la trop grande variété de corpus privés d’un véritable ancrage historique et disciplinaire. Le corpus proposé dans cet ouvrage comprendra des écrits littéraires d’Annie Ernaux, de Michel Butor, d’Eric Sadin, des tableaux de Paul Klee, de Cy Twombly, d’Andy Warhol et d’Elaine Sturtevant, une composition de Jeff Wall, l’exposition de photographies The Family of Man d’Edward Steichen, des œuvres nanoartistiques de Susumu Nishinaga, des hyperphotos de Jean-François Rauzier et un vidéoclip de Rino Tagliafierro. Il n’est pas homogène. Notre objectif n’est pas de proposer des analyses exhaustives, au sens où l’entendrait par exemple l’histoire de l’art. Il s’agit plutôt de cultiver la diversité pour mieux cibler des aspects précis. Ainsi, nous confierons à des œuvres très différentes les unes des autres une fonction non point d’illustration des thèses développées, mais de validation, d’invalidation et de complexification des hypothèses proposées. Aussi n’auront-elles pas le statut d’exemples illustrant la théorie, mais, nous adressant à chaque fois des demandes spécifiques, les études mettront les hypothèses à l’épreuve de cas concrets.
21La condition incontournable — la conditio sine qua non — de l’analyse sémiotique est alors celle de la sémiosis comme processus de solidarisation d’un plan de l’expression et d’un plan du contenu5. Les remises en question théoriques — là où l’analyse concrète achoppe et interroge — auront des répercussions au niveau de l’édifice théorique tout entier.
22Le cadre ayant été tracé, l’ambition de cet ouvrage se précise. Comme nous l’avons annoncé, notre attention se concentrera sur une problématique bien définie : l’énonciation. Celle-ci est exemplaire, en ce qu’elle marque de son empreinte toute l’évolution de la sémiotique greimaissienne et postgreimassienne. Ensuite, les développements témoignent des échanges avec d’autres disciplines, de la nécessité d’ajustements et de la possibilité de fécondations que nous espérons réciproques.
23Nous avons ainsi à cœur de montrer que, face à la diversité des approches de l’énonciation au sein même de la sémiotique et au flou épistémologique qui menace, la sémiotique n’est pas démunie, au contraire. Une vraie cohérence se dégage. Aucun bloc monolithique, mais une dialectique féconde. Enfin, l’idée est que, forte de ses modélisations et de son bagage conceptuel, la sémiotique de l’énonciation confère un soubassement théorique à d’autres recherches qui peuvent faire fond sur elle et qu’elle intervient dans le débat sociétal et culturel.
24Sur ces bases, partons d’un constat : depuis les mouvements linguistiques des années soixante-dix et quatre-vingt et depuis la sémiotique greimassienne, la notion d’énonciation est revue, aménagée, parfois distordue. Elle continue à résister à l’analyse. Quelles sont alors les lignes conductrices qui témoignent de l’évolution de sa théorisation et comment pouvons-nous apporter notre pierre à l’édifice ?
L’énonciation hier et aujourd’hui
25Élargissons notre champ de vision. Le concept d’énonciation est de ceux qui contribuent au développement de la linguistique (au sens large) et de la sémiotique greimassienne et postgreimassienne depuis au moins le milieu du xxe siècle6. On a coutume, en effet, de considérer Charles Bally et Émile Benveniste comme les pères de l’énonciation. Pour certains de ses aspects, on peut remonter jusqu’à Charles Sanders Peirce (notamment pour l’indexicalité) et à Ferdinand de Saussure (surtout pour la parole, dont, sous l’effet d’une lecture structurale du Cours de linguistique générale, la part prise dans le fonctionnement sociohistorique du langage a longtemps été occultée [Normand, 2011]). Michel Arrivé (1986) montre que la glossématique de Hjelmslev elle-même, qui est pourtant supposée ne laisser aucune place à l’énonciation, pose le concept sans le nommer.
26La sémiotique greimassienne et postgreimassienne n’est pas en reste. Les recherches se développent dans plusieurs directions complémentaires.
27Première direction : le passage d’une approche greimassienne mettant l’accent sur l’énonciation énoncée (Greimas et Courtés, 1979), c’est-à-dire présupposée, à cette autre perspective que caractérisent les notions de discours en acte et d’énonciation vivante (Fontanille, 2003a [1999]). Pour résumer : il ne s’agit plus seulement de repérer les marques à travers lesquelles une instance et une situation d’énonciation s’inscrivent dans un texte, mais de montrer comment et sous quelles conditions des énoncés prennent forme sous la houlette d’une instance d’énonciation, comment et sous quelles conditions des modes d’existence dans le champ discursif leur sont attribués. Enfin, l’énonciation constitue une praxis qui reprend et modifie des formations discursives et non discursives existantes, des usages antérieurs.
28Deuxième direction : la sémiotique tensive (Fontanille et Zilberberg, 1998) met l’accent sur le développement le long d’axes mesurant des degrés d’intensité sensible et les manifestations du nombre et de la mesure, de l’inscription dans l’espace et le temps. Comme nous l’avons suggéré plus haut, le continu est mis en avant, face à la segmentation et à la production de discontinuités.
29Troisième direction : vers la pratique (Fontanille, 2008). La pratique, qui permet d’envisager une sortie du texte, constitue un des paliers d’un parcours génératif de l’expression. Elle est associée, avec la forme de vie (Fontanille, 2015), à la « régulation cursive du sens » (Fontanille et Couégnas, 2018).
30Quatrième direction : au vu d’une sémiotique du corps (Fontanille, 2004, 2011) qui pense l’incarnation de la sémiosis, l’acte d’énonciation est considéré comme un geste qui laisse des empreintes, des traces dans un objet énoncé.
31Cinquième direction : vers une sémiotique phénoménologique et une typologie des instances énonçantes. Si le corps énonce, le sujet s’énonce (Coquet, 2007).
32Sixième direction : vers une intégration de la perception dans l’énonciation et vers la distinction entre différents plans d’organisation du sens. L’énonciation prend forme au contact d’une matière ; en proie à des forces, elle est de l’ordre de la prise (Bordron, 2011).
33Le survol serait partiel sans une incursion dans les terres de la sémiotique visuelle, qui se développe depuis les années quatre-vingt. Les premières recherches (Thürlemann, 1982 ; Greimas, 1984 [1978] ; Floch, 1985, 1986, 1990) portent sur la segmentation de l’image, la discrétisation et le repérage d’oppositions entre des éléments figuratifs et entre des éléments plastiques, sur l’inscription de l’observateur dans l’image (Fontanille, 1989) ou encore sur le signe iconique et plastique (le Groupe µ, 1992). Des travaux plus récents ont pour objet les instanciations photographiques (Basso Fossali et Dondero, 2011), le design (Beyaert-Geslin, 2012) ou encore le regard et la matérialité de l’image (Dondero, 2020).
34Si tels sont les linéaments de notre réflexion, en quoi celle-ci peut-elle à la fois perpétuer une tradition et être innovatrice ?
35Comme nous l’avons annoncé, nous nous situerons à la croisée de la sémiotique et d’autres théories et disciplines scientifiques : de la linguistique, notamment benvenistienne, de l’analyse du discours et de la linguistique textuelle ; de la philosophie phénoménologique et de l’ontologie plurimodale d’Étienne Souriau ; de la sociologie et de l’anthropologie, essentiellement avec Bruno Latour.
36Eu égard aux six directions que nous avons énumérées, nous poursuivrons six objectifs principaux : (i) un réexamen du point de vue de l’« énonciation énoncée » et de ses présupposés épistémologiques ; (ii) la prise en considération de l’« énonciation en acte » ; (iii) la focalisation de l’attention sur des évolutions, en sens converse ou inverse les unes des autres, sur les axes de l’intensité et de l’étendue ou extensité ; (iv) la convocation de paliers de pertinence différents par une instance d’énonciation impliquée, notamment, dans la réalisation d’une pratique située, pourvue d’une dimension sociale, culturelle, institutionnelle… ; (v) l’attribution à l’instance d’énonciation d’un soubassement sensible ; (vi) la distinction de strates d’organisation du sens.
37La notion de réénonciation permettra de mettre l’accent sur les conditions et sur les modalités de la reprise et de la transformation d’objets de sens, de formations discursives et non discursives existantes. Enfin, à travers la notion de transénonciation, nous ciblerons la fluidification du sens. En réponse à une question de fond : comment le devenir sémiosique gère-t-il la confrontation avec l’altérité ? Comment préserve-t-il les passages et les transitions, malgré les obstacles à franchir ? Il s’agira, à terme, d’établir un modèle intégratif qui se construit, notamment, sur l’idée du passage et de la variation.
Les étapes d’un parcours
38Résumons. Dans les limites de cet ouvrage, nous mettrons en regard différentes conceptions de l’énonciation, en rappelant que celle-ci est souvent considérée comme la « production de messages », selon Benveniste, mais aussi en explorant une autre voie, qui délimite le domaine de l’énonciation davantage : il s’agit alors de s’attarder sur les conditions énonciatives de régimes sémiotiques, dont le « procès de totalisation du sens » (Fontanille et Couégnas, 2018) à la base du texte. L’enjeu est de taille, puisque certains sémioticiens, dont Bordron, choisissent d’élargir l’énonciation à la sémiose, d’autres, tels que Fontanille, mettant en avant l’« énonçabilité » des procès à la base des productions sémiosiques.
39Adaptant la perspective privilégiée par Fontanille à notre propos, nous nous interrogerons sur les conditions (de possibilité, de faisabilité…) des productions sémiosiques, mais aussi sur les modalités de l’effectuation des régimes. Nous formulons l’hypothèse que, si la textualisation met en œuvre une dynamique, toujours provisoire, c’est parce qu’elle renvoie à d’autres régimes sémiotiques, en particulier au procès de régulation du flux du sens. L’hypothèse a un deuxième versant : le texte objet de sens se voit attribuer des modes d’existence. Ainsi, nous entendrons par « objet textuel » l’ensemble (verbal, visuel…) formé par la textualité (une suite d’unités formant un tout de sens cohésif et cohérent, la dynamique interne au texte étant portée par le flux du sens), par une structure matérielle (un matériau, une substance) ainsi que par un support d’inscription. Il est réalisé sous la houlette d’une instance d’énonciation prise dans une égogenèse. Enfin, comme tout objet, il est proposé à des usages. Il porte la marque des contextes ou environnements dans lesquels il circule.
40Quels sont alors les moments clefs de notre parcours ? L’ouvrage comprend quatre Parties. À chaque fois, nous nous ferons l’écho des avancées les plus importantes au niveau de la sémiotique greimassienne et postgreimassienne, des idées charnières, tout en cultivant le dialogue avec des disciplines annexes7. Nous chercherons à faire avancer la réflexion sur l’énonciation, tout particulièrement dans les Ouvertures. Consacrées à des aspects complémentaires, celles-ci auront une vocation plus exploratoire. Elles se nourriront des développements exposés dans le corps du texte. En même temps, nous tracerons notre chemin en nous éloignant davantage des voies balisées. Nous espérons, par ce biais, concilier les deux destins de cet ouvrage : proposer un survol d’un certain nombre de théories de l’énonciation marquantes et défricher de nouveaux terrains. En prenant des risques et en misant, surtout, sur la fécondité de la discussion.
41Ainsi, la lecture connaîtra des variations de tempo et de tonicité : plus rapide et plus lente, plus détachée et plus serrée. Au lecteur plus ou moins averti, plus ou moins curieux, de choisir son rythme.
42Dans la Première Partie (Pour une sémiotique de la marque : défis et enjeux), nous viserons, d’abord, à repenser la notion de marque d’énonciation à partir de ses débuts. Nous nous tournerons vers la linguistique et nous prendrons appui sur les principes à la base de l’énonciation énoncée, mis en avant également par Greimas et Courtés, notamment dans Sémiotique. Dictionnaire raisonné de la théorie du langage (1979). Quelle est alors la nature (localisable ou suprasegmentale, discrète ou diffuse, tonique ou atone…) des marques qui inscrivent dans le texte une instance et une situation d’énonciation considérées comme présupposées ? Le critère de la subjectivité est-il distinctif ? Quels autres critères les repérages peuvent-ils mobiliser ? Les marques se regroupent-elles dans des plans d’organisation du sens ?
43Une réflexion sur le marquage expressif nous conduira à confronter le point de vue de l’énonciation énoncée avec tel autre, fondamentalement différent : celui du mouvement énonciatif. À cet effet, nous mobiliserons les cadres théoriques de Gustave Guillaume, de Jean-Claude Coquet et de Jean-François Bordron, avant de mettre nos hypothèses à l’épreuve d’un énoncé syncrétique de Cy Twombly.
44L’Ouverture invitera avant tout à scruter la notion de saillance. Nous viserons à déterminer les moments et les lieux où les marques-saillances s’imposent à l’attention et à la perception sensible. La saillance figurative et plastique sera abordée dans un tableau de Paul Klee.
45La Deuxième Partie (Acte, geste d’énonciation et pratique) se concentrera sur le geste d’énonciation, avec ses propriétés distinctives, qui signifie au sein de l’énonciation comme processus sensible.
46D’une part, il importera de montrer en quoi le mouvement, qui est caractéristique du geste d’énonciation, est rendu perceptible par un usage atypique de la ponctuation et du formatage dans La Modification de Michel Butor.
47D’autre part, nous nous interrogerons sur le geste collaboratif et, plus particulièrement, sur la répartition de la responsabilité énonciative sur l’homme et sur la machine dans le cas du nanoart de Susumu Nishinaga.
48L’Ouverture focalisera l’attention sur deux autres propriétés du geste d’énonciation : non seulement sur la processualité, mais encore sur les conditions et sur les modalités de l’instauration, c’est-à-dire de l’action d’attribuer à une textualité ou à un objet de sens textuel, par exemple à une œuvre d’art, un mode d’existence. Nous ferons état, plus particulièrement, des liens entre la sémiotique et l’ontologie plurimodale d’Étienne Souriau.
49Ensuite, il s’agira de mettre en valeur un des moments clefs de l’évolution de la sémiotique postgreimassienne : la sémiotique des pratiques (Fontanille, 2008), qui distingue différents niveaux d’immanence réunis dans un parcours génératif de l’expression. Nous scruterons les conditions énonciatives de la pratique située, en nous concentrant plus particulièrement sur la manière dont ce que Fontanille et Couégnas (2018) appellent la régulation cursive du sens gère l’influence exercée sur la textualisation (le processus du « devenir un texte », qui obéit à une dynamique affectant les plans au moins micro- et mésotextuels [Adam, 1999]8) par les représentations doxiques et les normes, les choix de diffusion médiatique, les supports et les médiums, les codifications génériques, bref : par tout un horizon social, culturel et historique. Il faudra montrer, aussi, en quoi le terrain de la sémiotique des pratiques est préparé par les réflexions sur les notions d’acte d’énonciation, d’activité et d’action, définies, déjà, par Greimas et Courtés (1979).
50Enfin, la deuxième Ouverture développera ces considérations, en approfondissant l’idée de la mise en scène spectaculaire de l’ensemble de photographies connu sous le nom de The Family of Man, d’Edward Steichen. Nous distinguerons différents niveaux de pertinence, dont celui des médias (le musée comme média).
51Dans la Troisième Partie (La praxis énonciative et l’invention), l’accent sera mis sur la praxis énonciative qui présuppose le système de la langue ainsi que des usages, des formations discursives et non discursives. Nous verrons que l’énonciation se trouve, en cela, confrontée à du déjà dit, du déjà vu… qu’il s’agit de mobiliser et de renouveler. Un des défis à relever consistera à rendre compte du dispositif énonciatif chargé de cette gestion.
52Souhaitant développer la réflexion sur la praxis énonciative, nous nous intéresserons, ensuite, à des styles de production de mélanges, en relation avec l’invention. Il s’agira de préciser les liens entre l’invention et la création.
53Enfin, l’Ouverture proposera une réflexion plus pointue sur le rôle joué par le changement d’espace, de lieu ou de localité, au sens heideggérien du terme, dans la création d’une œuvre d’art « métissée ».
54La Quatrième Partie (De la réénonciation à la transénonciation) creusera la notion de praxis énonciative davantage, en considérant le processus de la réénonciation présidant à la reprise de photographies, de tableaux, d’écrits numériques… Nous chercherons, ainsi, à vérifier la pertinence de la notion de réénonciation à travers un certain nombre d’études de cas. D’une part, nous dégagerons des stratégies citationnelles. D’autre part, nous nous attarderons sur les opérations à la base du réagencement des parties dans des types de totalités.
55L’Ouverture de la Quatrième Partie introduira la notion de transénonciation. Proposant une orchestration générale des aspects qui auront été dégagés tout au long du parcours, elle sera consacrée à la mise en place d’un modèle intégratif, qui accordera ensemble les conditions énonciatives et les modalités de l’effectuation de différents régimes de sens (procès de totalisation du sens textuel, de régulation du flux du sens et d’attribution de modes d’existence ; Fontanille et Couégnas, 2018). Plutôt que de valider la stabilisation d’un objet de sens, son figement, nous serons sensible, au niveau des productions sémiosiques, au mouvant et aux passages. Enfin, nous montrerons en quoi les instances d’énonciation sont portées, en profondeur, par des forces actantielles.
56Nous avons voulu, dans cette introduction, dégager quelques fils conducteurs et mettre en lumière des points critiques qui animeront les débats. Ceci à titre de préliminaires, l’établissement d’un modèle intégratif de l’énonciation constituant notre visée ultime. Commençons donc à en jeter les bases. Pas à pas. Patiemment.
Notes de bas de page
1Si l’adjectif « structural » renvoie, ici, à un courant intellectuel, il qualifie, ailleurs, un mode de structuration systémique.
2Cf. Badir (2022) pour une réflexion sur l’hétérogénéité des objets d’étude et des moyens d’analyse ainsi que pour une définition du statut de la sémiotique.
3Le champ de la sémiotique est plus vaste et intègre d’autres sémiotiques. Parmi elles, retenons l’écologie sémiotique de la culture (Basso Fossali), la sémiotique de la culture / des cultures (notamment Lotman, Marrone, Stockinger), la sémiotique des langages de programmation (notamment Valle et Mazzei), la sémiotique du goût (notamment Boutaud, Landowski, Marrone…), la sémiotique politique (notamment Alonso, Bertrand…), la sémiotique du design et la sémiotique du portrait (Beyaert-Geslin), ainsi que la sémiotique musicale (Estay Stange, Grabócz).
4Nous remercions Jean-François Bordron d’avoir, à la lecture de ce travail, hissé le débat au niveau métathéorique et épistémologique.
5On retrouve cette exigence chez les trois pères de la sémiotique contemporaine : Peirce, Saussure et Greimas. La notion de solidarisation, que nous proposons, doit être maniée avec circonspection. En effet, nous essayerons de montrer, par la suite, que les plans ne préexistent pas à leur jonction.
6Pour une vue panoramique, cf. Colas-Blaise, Perrin et Tore (dirs) (2016), Colas-Blaise (2016a), Tore (2016). Pour des considérations générales, on se reportera également à Colas-Blaise (2010).
7À cela s’ajoute le dialogue qui se nouera, au sein de l’ouvrage, entre le corps du texte et les notes. Celles-ci accueilleront des références supplémentaires et inviteront à des approfondissements et à des points de vue complémentaires.
8La notion de textualité est souvent relayée par celle de texture (Adam, 1999, p. 40 ; Culioli, 2003, p. 147). Voir également l’étymologie latine textus de « texte » : de texo : tisser, tresser. Adam (2019) renvoie au Livre IX (4, 13 et 17) de l’Institution oratoire de Quintilien.
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La structure tensive
suivi de Note sur la structure des paradigmes et de Sur la dualité de la poétique
Claude Zilberberg
2012
