Chapitre premier. Une enfance festive
p. 273-277
Texte intégral
Des fêtes pour les enfants
1Les petites choés, d’une taille adaptée à l’ergonomie des plus jeunes27, ont probablement constitué l’un des cadeaux offerts aux enfants lors de fêtes. Aucun texte n’en parle, mais d’autres objets manufacturés par des adultes étaient achetés pour réjouir les enfants, comme le bâton à roulettes ou chariot, hamaxís, que Strepsiade donne à son fils Philippidès, âgé de six ans, à l’occasion de la fête des Diasies28, en l’honneur de Zeus Meilichios, qui se déroulait le 23 du mois Anthesterión (notre mois de février) :
Moi aussi, jadis, il m’en souvient, quand tu avais six ans et que tu balbutiais, je t’ai obéi. La première obole que j’ai reçue comme héliaste, je l’employai à t’acheter, aux Diasies, un petit chariot (hamaxís)29.
2L’iconographie de la majorité des petits vases semble se rapporter plus spécifiquement à une autre fête du mois Anthesterión, les Anthestéries ou « fête des fleurs » (ánthos), qui avait lieu pendant trois jours, les 11, 12 et 13, en l’honneur de Dionysos pour marquer la sortie de l’hiver et le renouveau printanier. Thucydide en parle comme du plus ancien culte de Dionysos30.
3Les festivités, reconstruites à partir d’éléments fragmentaires et souvent tardifs31, semblent s’être déroulées en partie dans le sanctuaire de Dionysos Limnaios, « du marais », ouvert uniquement à cette occasion, tandis que les autres sanctuaires d’Athènes étaient fermés32. Une ambiance carnavalesque fédérait pendant trois jours l’ensemble de la population, individus libres et esclaves, hommes et femmes, enfants et adultes. Lors du premier jour, appelé Pithoigia, les viticulteurs apportaient les pithoi de vin de l’automne précédent pour les ouvrir et offrir le vin nouveau en libation à Dionysos33. Le lendemain, la journée des Choés se passait à boire, festoyer et défiler en cortège, à pied ou monté sur des chars en lançant des plaisanteries aux passants34. Le messager des Acharniens d’Aristophane interpelle Dicéopolis en décrivant le festin qui l’attend :
Au banquet ! Mets-toi vite en route muni de ton panier et de ton chous […]. Tout est prêt, tables, coussins, tapis, couronnes, parfums, friandises — les courtisanes y sont — galettes, gâteaux, pains de sésame, tartes, danseuses […]35.
4Un concours de buveurs se déroulait au Limnaion ou au Thesmothésion près de l’Agora. Au signal d’une trompette, celui qui avait le premier bu le contenu de sa cruche recevait comme prix une couronne et un gâteau ou une outre de vin36. Selon Phanodème37, après le concours les couronnes des participants étaient posées sur les cruches dédiées au Limnaion. Son récit étiologique attribue l’origine de ce concours de buveurs solitaires, contrevenant aux règles de convivialité du banquet ordinaire, au roi légendaire Démophon ou Pandion qui aurait institué cette tradition particulière à cause de l’arrivée d’Oreste à Athènes au moment de cette fête ; l’impureté d’Oreste suite au meurtre de sa mère ne lui permettait pas de consommer le vin avec les citoyens de la cité. Le char de Dionysos entrait probablement dans la cité ce jour-là. L’accomplissement du rite d’hiérogamie, du mariage sacré de l’épouse de l’archonte-roi avec le dieu au Boukoleion près du Prytanée scellait l’union sacrée de Dionysos avec la cité38.
5Comme dans d’autres fêtes traditionnelles de fin de l’hiver, ces journées de liesse avaient aussi une dimension inquiétante liée à la présence invisible des morts dans cette période de passage. Différentes mesures devaient écarter toute impureté de la maison, comme l’enduit de poix sur les portes, ainsi que la fermeture des autres sanctuaires39. Le troisième jour, Chútroi ou « marmites », voyait la consécration de bouillies de céréales à Hermès Chthonios pour apaiser et chasser les morts40. Le rituel de l’Aiôra, la balançoire des jeunes filles, avait probablement lieu ce jour-là, liant la mémoire de la mort par pendaison d’Érigone, la fille d’Ikarios qui avait introduit le vin en Attique, et la séduction des filles à marier, promesse de renouveau41.
6Sur les choés, une série d’éléments iconographiques récurrents indiquent le lien avec la fête : la présence autoréférentielle sur le chous d’un cruchon, l’unique type de récipient figuré, les couronnes végétales coiffant les enfants ou peintes sur le col du vase en allusion à la couronne véritable, les gâteaux de différentes formes et tailles, les chiens et les caprins dionysiaques. Des marqueurs spatiaux, comme la représentation d’un autel, suggèrent aussi une activité dans l’espace d’un sanctuaire.
7Des textes, la plupart tardifs, indiquent que cette fête constituait une étape importante dans la vie des petits âgés de trois ans. Chez Aristophane, le nombre de participation à la fête entre dans le comptage des années de vie. Ton enfant a-t-il l’âge de trois ou quatre choés ? demande Mnésiloque à une femme dans les Thesmophories, en jouant sur le double-sens de l’âge et du vin contenu dans l’outre que la femme veut faire passer pour son enfant42. Une inscription funéraire d’époque romaine commémore un enfant décédé « à l’âge de la fête des Choés »43. Une deuxième inscription d’époque romaine44 intègre cette fête à d’autres étapes du cycle de la vie des Iobacchants d’Athènes, les membres d’une association dionysiaque, entre la naissance et l’éphébie. Philostrate45 mentionne qu’une couronne de fleurs était offerte aux enfants à cette occasion. Il n’est pas impossible que les amulettes portées par les enfants sur le torse, aux poignets et aux chevilles aient fait partie des cadeaux46 ; elles ont en tous les cas un rôle important dans une fête liminale où les esprits rôdent. Elles marquent aussi ce moment de l’année avec le retour du soleil printanier dont il faut les protéger47. La consommation possible de vin coupé d’eau dans le cruchon ne doit pas surprendre. Le traité hippocratique Du régime salutaire (fin ve s.) le préconise afin que les petits « soient moins sujets aux convulsions et qu’ils aient plus d’embonpoint et de couleur48. »
8Certains cruchons ont cependant un décor qui pourrait se rapporter à d’autres festivités. Quelques scènes semblent évoquer des concours lors d’une fête en l’honneur d’Apollon, comme les Daphnéphories où un jeune garçon devenait prêtre du dieu pendant un an49. Sur un chous du Louvre50, un enfant couronné, vêtu d’une longue robe ornée de motifs, un long bâton (un sceptre ?) à la main, se tient debout devant un trépied posé sur une colonne dont s’approche Niké avec une bandelette, l’insigne d’une victoire peut-être chorégique. Des chœurs d’enfants sont attestés dans d’autres occasions, notamment lors de la fête des Grandes Dionysies51. La présence récurrente de grappes de raisin évoque aussi la fête des vendanges des Oschophories (de óschos/móschos, la branche de vigne chargée de raisin), le 7 du mois Pyanopsion (notre mois d’octobre) quand se déroulait en même temps la fête Pyanopsia en l’honneur d’Apollon52 ; la fête automnale des Apatouries, où les enfants étaient présentés aux phratries, avait également lieu le même mois53. La recherche d’une fête spécifique est parfois vaine. Plusieurs cruchons montrent un enfant en train de courir avec une torche qui fait allusion, peut-être sur le mode parodique, aux courses au flambeau qui avaient lieu à différentes occasions, comme les Anthestéries, les Panathénées ou les Hermaîa (fig. 4.16)54.
Un jeu propitiatoire
9Le décor des petites choés attiques s’intègre bien dans la fête de fin d’hiver des Anthestéries. La vitalité enfantine augure la prospérité de l’année nouvelle. Cette production s’inscrit de plus dans un contexte politique particulier, celui de la guerre du Péloponnèse (431-404), associée à une épidémie meurtrière pendant le siège de la ville (430-426) ; on estime que près d’un tiers de la population de l’Attique réfugiée dans la cité d’Athènes fut alors décimée55. Le déploiement des activités enfantines, ludiques et religieuses à la fois, prend dans ce contexte une dimension supplémentaire que l’on peut qualifier de propitiatoire. Leur énergie apparaît comme une promesse de survie de la cité et de la continuité de ses valeurs civiques et religieuses mises à mal pendant la pandémie56, d’autant plus que les enfants furent probablement moins durement touchés par ce type d’épidémie typhoïde que les adultes57. Comme dans d’autres périodes de crise, comme la famine des Lydiens ou l’attente des soldats grecs privés d’approvisionnement à Troie58, le jeu, enfantin cette fois, semble avoir constitué une réponse symbolique assurant la cohésion d’une communauté doublement menacée par les circonstances politiques et sanitaires.
Notes de bas de page
27Le débat sur leur fonctionnalité est cependant ouvert, surtout pour les exemplaires de taille particulièrement réduite (3 cm).
28Deubner 1932, p. 155-158 ; Kossatz-Deissmann 2011, p. 45-46.
29Ar. Nub. 863-864 (trad. H. van Daele, CUF).
30Thuc. 2.15.4, en le situant dans la région d’autres sanctuaires anciens comme le Pythion. L’action des Grenouilles d’Aristophane est aussi localisée près du Limnaion.
31Voir les sources réunies dans Greco 2011, p. 424-426 (R. di Cesare), et les bilans historiographiques de Kossatz-Deissmann 2011, p. 41-45 et Krauskopf 2011, p. 113-117.
32Sur la localisation du sanctuaire, voir Greco 2011, p. 423-424 (R. di Cesare).
33Phanodème FGrH 325 F12 ap. Athen. Deipn. 11.465a.
34Phot. et Suda, s.v. tà ek tôn hamaxôn skṓmata, des « moqueries du chariot » ; Hamilton 1992, p. 26-27, T 22-23.
35Ar. Acharn. 1085-1094 (trad. H. van Daele, CUF).
36Ar. Acharn. 1000-1007.
37Phanodème FGrH 325 F11 ap. Athen. Deipn. 10.437c.
38Arist. Ath. pol. 3.5 ; Hsch. s.v. Dionúsou gámos.
39Phot. et Hsch. s.v. miarà hēméra (jour de pollution) ; Hamilton 1992, p. 26-27, T 24-25.
40Scholie Ar. Ran. 218b. Sur les offrandes aux morts, cf. de Schutter 1996, p. 342-343, signalant un rite similaire au cimetière en Grèce moderne avec une bouillie de blé et de fruits secs lors du « samedi des âmes ».
41Voir Partie 3, Jeux de l’amour et du hasard.
42Ar. Thesm. 746-747.
43Stèle, Athènes, Musée National 3088 ; IG II2 13139 (iie s. de n. è.) ; Dasen 2011b, p. 7, pl. 3.2. La relation des choés avec les Anthestéries fait toujours l’objet de débats : van Hoorn 1951 ; Deubner 1932 ; Simon 1983, p. 92 ; Hamilton 1992, p. 28, T 31 ; Ham 1999 ; Neils 2003, p. 145-149 ; Crelier 2008, p. 152-168 ; Seifert 2011, p. 122- 124 ; Beaumont 2012 ; Heinemann 2016, p. 467-487.
44IG II2 1368, l. 127-136 (iie s. de n. è.) ; Jaccottet 2003, II n° 4, p. 27-35. Voir aussi la stèle de Sosimenis et Sokratis avec un chous posé sur un vase loutrophore comme marqueur d’une mort avant le mariage, Pirée, Musée archéologique 2158 ; Beaumont 2013, p. 81-82, fig. 3.25.
45Philostr. Her. 12.2 (720) ; Hamilton 1992, p. 57, T 72.
46Cf. Seifert 2011, p. 133-138.
47Sur la combinaison des différents éléments identifiant la fête des Anthestéries, par ex. Ham 1999 ; Hamilton 1992 ; Beaumont 2003, Beaumont 2013, p. 69-84. Sur les amulettes, Dasen 2003 et 2015a, b.
48Hippoc. Vict. 6 (Littré VI, 80-83). Voir aussi Hippoc. Aër. 9 (Littré II, 40-41). Arist. Pol. 7.16.1, 1335b et Hist. an. 7.12.588a, 3-10, déconseille cependant de donner du vin aux enfants, directement ou par le lait de la nourrice, car il peut causer des convulsions redoutées.
49Sur les fonctions religieuses des enfants dans les Daphnéphories, Paus. 9.10.4. Sur les prêtrises d’enfants en Grèce ancienne, voir Laribi-Glaudel 2019. De très jeunes enfants rampent en tenant des branches de lauriers sur un chous, Paris, Musée du Louvre CA 2912 ; BAPD 16069 ; Callisto 578.
50Paris, Musée du Louvre ED 273 ; BAPD 4094 ; Callisto 733 ; van Hoorn 1951, n° 836, fig. 142a-b ; http://ark.dasch.swiss/ark:/72163/080e-76c084fccaff3-6.
51Ghiron Bistagne 1976, p. 225-226, sur les lois d’Euégoros.
52Sur les Oschophories, Simon 1983, p. 89-92 ; Kossatz-Deissmann 2011, p. 46 ; Seifert 2011, p. 124.
53Sur les Apatouries, Kossatz-Deissmann 2011, p. 38-41 ; Seifert 2011, p. 135-138. Sur les fêtes familiales de manière plus générale, Gherchanoc 2012b.
54Sur les Hermaîa, voir Partie 2, Jeux gymniques.
55Sur l’identification de la fièvre typhoïde sur les corps d’une tombe commune au cimetière du Céramique à Athènes, Papagrigorakis et al. 2006, p. 206-214. D’autres maladies ont pu s’ajouter.
56Sur la perte du sentiment religieux et des rites pendant l’épidémie, Thuc. 2.47-55. Sur le jeu comme forme de rituel propitiatoire, voir aussi Hamayon 1995. Hamayon 2021, p. 148-149 explique sa valeur positive dans les situations augurales chez les Bouriates : « Les nomades mongols jouent pour que l’année soit bonne, le bétail prospère, la chasse fructueuse et la yourte solide, pour que le malheur cesse et que le bonheur revienne. Bien jouer, comme bien chanter, bien boire ou manger est nécessaire au bon ordre du milieu naturel et bénéfique aux nomades et à leurs troupeaux. »
57Hillard 2006/2007. Plusieurs chercheurs ont été sensibles à la valeur d’espoir de ces images, par ex. Ham 1999.
58Cf. le contexte de l’invention de Palamède, Partie 1, Jeux héroïques, avec bibliographie.
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