Introduction
p. 191-192
Texte intégral
1Sur la céramique attique produite après la fin des guerres médiques (vers 480), l’univers des héros laisse peu à peu la place à celui de la cité1, et l’oikos, l’espace domestique, devient un des thèmes majeurs des imagiers. Les activités féminines y prennent progressivement leur place qui s’amplifie dans la seconde moitié du ve siècle2.
2Produite par des hommes3, la mise en scène des jeunes filles encore non mariées (parthénoi) est particulièrement intéressante à décoder. Le jeu est l’un des moyens que les peintres utilisent pour traduire l’agentivité de cette classe d’âge. L’analyse de leur regard permet de dépasser le silence des sources et de remettre en question une vision victimisée des rapports de genre.
3Presque toutes les représentations de pratiques ludiques féminines transposent dans un univers virtuel le prélude des relations amoureuses et les préparatifs du mariage, l’événement majeur dans la vie des femmes4. Le jeu crée un espace métaphorique où les jeunes filles ne sont pas de simples objets du désir masculin. La dynamique du jeu fait apparaître une modalité d’action discrète qui parfois s’apparente à des pratiques divinatoires et magiques.
Sous le regard d’Éros et d’Aphrodite
4Nous avons déjà vu que le verbe paízein, « jouer », a plusieurs sens. Dans un contexte érotique et nuptial, il signifie aussi « badiner », « séduire » ou « jouer avec l’émotion amoureuse »5. Il traduit aussi la force de l’amour, personnifiée par un Éros doux-amer qui peut séduire et ravir, mais aussi torturer et détruire6. Paízein peut également vouloir dire « danser et chanter » en se référant aux performances collectives et chorégraphiques qui donnent en spectacle la beauté du corps et de l’âme des jeunes gens et tout particulièrement des filles en âge de se marier7. Sur les vases attiques et italiotes de l’époque classique, les peintres utilisent ces double-sens quand ils représentent des jeunes filles s’adonnant à une gamme de jeux, paidiaí, plus large que les garçons, avec aussi une dimension de compétition, mais sans toutefois se charger de la valeur athlétique des activités, âthloi, du gymnase. Elles pratiquent leurs jeux seules ou en compagnie d’autres filles ou de garçons dans différents espaces, parfois définis comme extérieurs ou dans l’oikos. Nous examinerons le jonglage ou danse avec des balles, le jeu d’ephedrismós, de toupie et d’osselets, de balançoire et planche à bascule, enfin le tirage au sort avec les doigts et le jeu du bâton. Toutes ces scènes ont un point commun. Elles donnent à voir les jeunes filles comme un spectacle séduisant et beau à regarder et elles explorent comment les filles sont pensées appréhender leur avenir amoureux et nuptial. Le badinage y prend la forme d’un agôn érotique où les jeunes filles sont montrées entreprenantes et expertes dans l’art de séduire, avec la volonté d’agir sur leur futur. Les jeux manifestent aussi un monde intérieur sous le signe de l’incertitude et de l’émotion. Certains sont une manière d’interroger ce qui est encore en suspens, une union heureuse ou non, et parfois ils se transforment en une sorte de procédure oraculaire. Tous montrent, dans leur variété, le rapport de la dynamique ludique, sous le signe de l’indéterminé, mais aussi de la chance, avec la notion de l’amour comme une prise de risque. Tout se déroule sous le regard d’Éros et d’Aphrodite, car la réussite ne dépend pas que d’une posture active mais aussi de la bienveillance divine.
Notes de bas de page
1Sur ces transformations, Kaltsas, Shapiro 2008 ; Osborne 2018. Voir aussi les contributions réunies par Reeder 1995, les bilans de Ferrari 2002 ; Lewis 2002 ; Schmitt-Pantel 2003 ; Frontisi-Ducroux 2004 ; Bruit Zaidman, Schmitt-Pantel 2007 ; Sebillotte Cuchet 2007 ; Brouquet, Clément 2022.
2Lissarrague 1991.
3Avec de rares témoignages de femmes peintres, comme la scène d’atelier de l’hydrie, Vicenza, Coll. Intesa Sanpaolo 2 (anciennement hydrie « Caputi », Milan Collection Torno C278) ; ARV2 2571.73, Para 390, Add2 128 (P. de Léningrad) ; BAPD 206564 ; Venit 1988 ; Lissarrague 1991, p. 162, 226-228, fig. 45.
4Sur la place des cérémonies du mariage dans l’imagerie, Lissarrague 1991, p. 163-171.
5LSJ s.v. paízō. Par ex. Xen. Symp. 9.2. Une polysémie similaire se trouve en latin, Sissa 2021a et 2021b. Cf. Kidd 2021.
6Carson 1986 ; Calame 1996. Sur cette notion de puissance et de contrainte, voir aussi Faraone 1990a ; Winkler 2005.
7Calame 2021.
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