Introduction. Athlétisme et jeu
p. 113-120
Texte intégral
1Vers la fin du vie siècle, l’entraînement physique de la jeunesse masculine de l’élite devient un des sujets de prédilection des peintres de céramique à figures rouges. Les activités athlétiques qui se multiplient dès 520-510 manifestent un intérêt nouveau pour l’anatomie et l’esthétique des corps nus des athlètes. Les peintres de la génération appelée des « Pionniers » profitent des avantages offerts par la nouvelle technique à figures rouges qui leur permet de rendre de manière plus réaliste les différentes positions de corps en mouvement et de tracer finement au pinceau les détails d’une musculature sous tension1. Les gymnastes représentés sont des jeunes gens encore imberbes, mais au corps adulte, en âge d’accomplir l’éphébie, la formation militaire du citoyen soldat, hoplite ou cavalier, entre 18 et 20 ans2. Cette éducation vise à en faire un individu à la fois physiquement beau (kalós), moralement bon (agathós), courageux et endurant3.
2Les scènes de gymnase montrent comment différents types d’entraînement peuvent se combiner pour réaliser cet objectif. Deux grandes catégories peuvent être distinguées. La première correspond à notre notion de sport, car elle inclut des activités qui font l’objet d’épreuves (âthloi) dans des concours publics couronnés par des prix (âthla). La plupart des thèmes athlétiques représentent les gymnastes en train de se préparer aux épreuves du pentathlon, composé du saut en longueur avec des haltères, de la course, du lancer du disque, du javelot et de la lutte. Ces exercices, très réglementés, entraînent l’adresse, la force et la résistance à l’effort. Ils sont exécutés sous le regard d’un entraîneur, le pédotribe, vêtu d’un himation qui tient un long bâton fourchu pour arbitrer la compétition4. Le second groupe comprend des activités que les textes qualifient de jeux, paidiaí, qui se déroulent aussi dans le gymnase. Nous en examinerons ici quatre, les jeux de balles, du porteur (ephedrismós), de toupie et de cerceau.
3Plusieurs caractéristiques différencient les activités athlétiques (âthloi), et ludiques (paidiaí)5. Les âthloi donnent lieu à des compétitions publiques où seuls participent les meilleurs, par catégories d’âge, en distinguant les garçons, paîdes, les jeunes gens encore imberbes, agéneioi, et les hommes adultes, ándres6. Les concours sont régis par des magistrats particuliers, selon un calendrier déterminé, dans des lieux précis, lors de fêtes réunissant la population d’une cité ou toutes les cités-États grecques dans les grands concours panhelléniques. À Athènes, les Grandes Panathénées, « fête de tous les Athéniens », réorganisées vers 566-5657, se déroulaient tous les quatre ans à la fin du mois Hekatómbaion (juillet) pendant quatre jours en l’honneur de la déesse poliade. Ces épreuves produisent un score et un classement. Les prix décernés par la cité augmentent le statut social ; ils sont symboliques et de prestige, comme la couronne d’olivier et les amphores dites panathénaïques remplies de l’huile des oliviers sacrés d’Athéna8.
4Par contraste, les jeux, paidiaí, n’ont aucune contrainte de temps et d’espace. Ils peuvent être de type agonistique mais spontanés et relativement libres dans le choix des partenaires potentiellement d’âge, de sexe et parfois même de statut social différents. Ils ne font l’objet d’aucun concours officiel. Les récompenses, quand il y en a, tout comme les gages, en cas d’échec, n’ont en principe pas de conséquence sur la vie réelle en dehors du cercle du jeu. L’équilibre entre les partenaires peut être rapidement restauré par une nouvelle partie.
5Toute catégorisation a sa part de flexibilité9. Les deux types d’activités se rejoignent aussi, car elles se conjuguent dans l’éducation de l’élite qui vise à intérioriser des normes et des valeurs collectives grâce aux exercices corporels. Elles sont également proches, car les jeux, paidiaí, peuvent être aussi agonistiques et constituer des performances suivies par des spectateurs. Dans l’espace du gymnase, comme dans celui des concours, âthloi et paidiaí rendent visible la cohésion d’une identité civique où jeunes gens et adultes interagissent à différents niveaux10. La force, l’adresse et la vitalité des jeunes gens renvoient à la fermeté du corps civique lui-même. Sur les vases, des inscriptions intensifient l’érotisation du spectacle des corps masculins nus en acclamant le nom d’un garçon désigné par l’adjectif kalós, « beau »11. Dans les deux cas aussi, le paquetage destiné aux soins du corps au gymnase, composé d’un aryballe, un petit vase à huile parfumée, d’un strigile et d’une éponge, n’est jamais loin. Mais les âthloi sont associés aux notions d’effort et de fatigue, tandis que les paidiaí, tout en demandant aussi de l’entraînement, amusent et délassent. Comme nous l’avons vu dans la partie précédente, les récits d’origine, grecs et romains, soulignent leurs bienfaits ; l’invention des jeux soulage des tourments qui frappent de manière collective, qu’ils soient causés au combat par la tension et le tumulte de la guerre, par la famine ou une épidémie de manière plus large au sein de la population civile12.
Une élite ludique
6Les reliefs ornant les bases en marbre de trois monuments funéraires de l’époque archaïque témoignent de la porosité de la limite entre les compétitions athlétiques et ludiques. Ils furent mis au jour en 1922 au sud-ouest du cimetière du Dipylon, en remploi dans la muraille construite par Thémistocle après la deuxième guerre médique (figs 2.1-2.3 ; 500-490)13. Sur chaque socle, originellement posé sur un piédestal à degrés, devait s’élever une statue représentant un jeune homme debout, nu, conventionnellement appelé koûros, qui fut détruite quand les Perses dévastèrent Athènes en 480. Seule subsiste la mortaise de la face supérieure du bloc où la plinthe de la statue était encastrée. Comme d’autres koûroi, les statues célébraient très probablement l’éclat du corps athlétique d’un jeune homme mort prématurément au combat. La beauté générique du disparu devait concentrer un idéal physique et moral qui contribuait à l’honneur de son clan familial.
7L’excellence de ces jeunes gens est redoublée sur les reliefs sculptés des bases. Sur les deux monuments les mieux conservés, les trois côtés font alterner des performances athlétiques, militaires et ludiques qui forgent l’identité sociale d’une jeunesse dorée. Nous examinerons les différentes activités plus loin en détail, ici c’est leur association qui retiendra l’attention.
Fig. 2.1a, b, c. Marbre, base de kouros funéraire (32 x 81 x 81 cm), 500-490. Athènes, Musée National 3476.

Fig. 2.2a, b, c. Marbre pentélique, base de kouros funéraire (27,5 x 82 x 59), 500- 490. Athènes, Musée National 3477.

8Sur le panneau frontal du premier socle (fig. 2.1a)14, le sculpteur a rendu avec virtuosité les postures de quatre jeunes gens s’exerçant aux disciplines du pentathlon. Au centre, deux lutteurs se sont saisis par les mains et s’affrontent, tête contre tête, en plein effort en cherchant à faire tomber l’adversaire. Ils sont entourés à gauche par un jeune homme en position de départ d’une course15, à droite par un autre se préparant au lancer du javelot. Sur le côté droit (fig. 2.1b), deux équipes de trois joueurs s’adonnent à un jeu de balles avec une variété remarquable de poses. Sur le troisième socle, très fragmentaire (fig. 2.3), ne subsiste plus que l’extrémité de la partie droite du jeu de balles, avec deux joueurs dans la même pose que sur la base mieux conservée16.
Fig. 2.3a, b, c. Marbre pentélique, base de kouros funéraire (29,3 x 79,2 cm), 500-490. Athènes, Musée du Céramique 1002.

9L’éducation et l’identité civique sont aussi construites par les moments de détente et de plaisirs partagés qui se déroulent sur le côté gauche du socle, peut-être dans un espace de la palestre (fig. 2.1c). Deux jeunes gens drapés dans leur vêtement, assis sur des tabourets, se penchent en tenant en laisse deux animaux, un chien, de type lévrier, et un félidé, chat ou guépard17. La dimension agonistique de l’entraînement représenté sur la face principale se retrouve ici, mais déplacée sur les deux animaux qui se font face en se menaçant. L’excellence du lévrier, associé à la chasse aristocratique, et la rareté du chat ou guépard connotent aussi le statut social élevé de leurs propriétaires.
10Les représentations de combats d’animaux font d’ordinaire s’affronter des coqs accompagnés de leur maître (fig. 1.23). Ce genre de divertissement, qui se prêtait aux paris d’argent, semble avoir été très populaire en Grèce dès la fin de l’époque archaïque18. Sur le socle d’Athènes, rien n’indique que de l’argent est parié, ni que des animaux si précieux vont se battre et se blesser. Seules leurs techniques d’intimidation semblent être observées. Les deux animaux sont en posture offensive, l’arrière-train surélevé pour le chien, le dos rond pour le félin, la tête étirée vers l’avant. Debout derrière le propriétaire du félidé, un jeune homme en himation pose la main sur l’épaule du garçon au torse musclé, presque de face. Le contact physique entre les deux garçons souligne la complicité qui unit le groupe masculin au gymnase. Tous tiennent un long bâton qui les désigne comme des citoyens, ce qui renforce l’image de cohésion sociale.
11Sur le second socle (fig. 2.2a)19, la face principale montre six jeunes gens nus sur le point de démarrer un jeu avec une petite balle et des bâtons à l’extrémité recourbée. Sur chaque côté se déroule une scène qui fait allusion au contexte militaire de l’entraînement physique (fig. 2.2 b-c)20. Elle semble montrer l’intégration du défunt dans le corps des citoyens-soldats composé d’hommes de différents âges : un hoplite barbu, casqué, cuirassé, armé d’une lance et d’un bouclier, monte sur un char conduit par un aurige, suivi de deux compagnons à pied, l’un barbu, l’autre imberbe. L’interprétation de ces reliefs est débattue. Le mouvement d’ascension de l’hoplite sur le véhicule pourrait évoquer le début d’une course armée en char, apobátēs, réservée aux citoyens d’Athènes, qui faisait partie des épreuves hippiques des Grandes Panathénées dès 520-510. Durant l’épreuve, l’apobátēs sautait du char lancé au galop et courait pour le rattraper et y remonter21. La solennité du cortège semble indiquer qu’il s’agit plutôt du défilé d’une troupe, peut-être à l’occasion de l’entrée des éphèbes dans le corps des hoplites22.
12En commun, ces trois monuments funéraires, visibles dans l’espace de la nécropole, donnaient à voir les normes et les valeurs de la cité mises en action par de jeunes citoyens formant une communauté structurée et animée23. L’ensemble témoigne aussi de l’importance culturelle des paidiaí, des jeux collectifs, même s’ils ne faisaient pas l’objet de concours ni de prix.
Notes de bas de page
1Kurtz 1983 ; Villard 1990 et 1992.
2Vidal-Naquet 1981.
3Sur cet idéal du guerrier, voir aussi Partie 1, Jeux héroïques.
4Sur les transformations de ces scènes entre les époques archaïque et classique, Osborne 2018.
5Sur le rapport entre jeu et sport, voir Golden 2021. Voir aussi Bouvier, Kidd, sous presse.
6Golden 1998, p. 104-116.
7Sur la date d’institution du festival et l’implication débattue de Pisistrate, Shear 2021, p. 5-6.
8Sur les représentations des compétions sur les amphores panathénaïques, voir par ex. Neils 1992 ; Bentz 1998.
9Sur la distinction entre game (compétitif) et play (non agonistique), voir aussi les réflexions de Hamayon 2021, p. 43-55.
10Sur l’érotisation croissante du lieu, Osborne 2018, p. 53-86. Cf. Hamayon 2021, p. 115, à propos des jeux des Bouriates : « L’implication du corps dans l’intériorisation des idéaux : Ces Jeux étant un devoir pour tous ensemble et pour chacun en particulier, la participation rend visible la façon dont tout jeune membre de la communauté en intègre les normes et les valeurs, et la façon dont tout membre plus âgé en assure le contrôle. »
11Sur l’inscription kalós, Lissarrague 1999b et 2013.
12Voir Partie 1, Jeux héroïques. Sur la multiplication d’images de jeux pendant la guerre du Péloponnèse (431-404) et la « peste » d’Athènes, voir Partie 4, L’enfance en jeu.
13Sur ce mur, Thuc. 1.93. Sur la découverte, Philadelpheus 1922.
14Base en marbre, Athènes, Musée National 3476 ; Kosmopoulou 2002, p. 48-50, n° 10, figs 19-21.
15Il ne s’agit probablement pas de saut en longueur à cause de l’absence d’haltères et de la position de ses pieds. Je remercie Serge Vaucelle de cette observation.
16Base en marbre, Athènes, Musée du Céramique 1002 ; Kosmopoulou 2002, p. 171-173, n° 11, figs 22-24.
17Calder 2011, p. 85, n° 226 avec parallèles de chats. Sur les guépards, Calder 2011, p. 87-88 ; Lewis, Llewellyn-Jones 2018, p. 457-458. Sur l’identification d’un guépard, Kosmopoulou 2002, p. 49 ; D’Onofrio 1986, p. 184-185.
18Sur les combats de coqs, Bruneau 1965 ; Hoffmann 1974 ; Braun 2004 ; Matuszewski 2013 ; Vespa 2019.
19Base en marbre, Athènes, Musée National 3477 ; Durand 1991, p. 94, fig. 80 ; Kosmopoulou 2002, p. 46-49, n° 9, figs 16-18.
20Sur la culture partagée du sport et de la guerre, Pritchard 2013, spéc. p. 164-191.
21Sur l’origine et les formes du concours d’apobátai, Shear 2021, p. 50-66.
22D’Onofrio 2020, p. 176-178, spéc. p. 177, suggère une procession menant du sanctuaire d’Artémis Amarynthia à Athènes dans le cadre des Artémisia.
23Sur la citoyenneté comme performance, Duplouy 2018.
Le texte seul est utilisable sous licence Licence OpenEdition Books. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.
Penser (avec) la culture vidéoludique
Discours, pratiques, pédagogie
Selim Krichane, Isaac Pante et Yannick Rochat (éd.)
2022
Jouer dans l’Antiquité classique/Play and Games in Classical Antiquity
Définition, Transmission, Réception/Definition, Transmission, Reception
Véronique Dasen et Marco Vespa (éd.)
2021
Lire les magazines de jeux vidéo
Couverture(s) de la presse spécialisée française
Sélim Ammouche, Alexis Blanchet, Björn-Olav Dozo et al. (éd.)
2022
Temporalités et imaginaires du jeu
Rémi Cayatte, Audrey Tuaillon Demésy et Laurent Di Filippo (éd.)
2023
La Plume dans la Play
Comment les techniques d’enquêtes ont investi la presse jeu vidéo
Boris Krywicki
2024
