Bourdieu et l’Algérie
p. 33-43
Texte intégral
1Il n’est ni superflu ni exagéré de dire que l’Algérie a constitué un moment important dans la conversion intellectuelle du jeune Bourdieu, qui est devenu, par la force de l’objet étudié, sociologue et anthropologue, alors qu’il envisageait d’entreprendre une recherche en philosophie sous la direction de Georges Canguilhem1. Ce changement décisif, produit d’une histoire à la fois simple et complexe, riche et cruelle, est à l’origine d’une pensée fine, inquiète et toujours en mouvement. Appréhender la spécificité de cette pensée n’est possible qu’en replaçant celle-ci dans le contexte politique qui l’a produite. Une relecture des premiers travaux de Bourdieu s’avère donc fondamentale pour la compréhension de la genèse de l’œuvre.
DÉTERMINISME SOCIAL ET DÉTERMINATION POLITIQUE
2La période qui va de 1956 à 1960 est déterminante dans l’œuvre de Pierre Bourdieu, car c’est grâce à cette situation peu ordinaire que s’est forgée une pensée réflexive conçue en dehors des normes établies. L’histoire a pesé de tout son poids pour que se précise une vision du monde allant à l’encontre des conventions institutionnelles et sociales telles que la pensée dominante (conçue comme universelle) les avait inscrites et prescrites dans les pratiques sociales et dans les structures mentales.
3Il a fallu des événements aussi importants que la colonisation et la guerre d’Algérie pour parvenir à changer cette vision du monde en général mais plus particulièrement la vision intellectuelle prise sur le monde, consistant ici à s’interroger sur le rôle de la philosophie dans un pays irrémédiablement écrasé par le système colonial et en proie à une guerre meurtrière2. Le choix de l’objet (et de la discipline) s’est imposé de lui-même et le jeune philosophe s’est ainsi transformé en socio-anthropologue par la force d’un réel qui l’aura conduit à prendre de facto ses distances avec l’abstraction philosophique :
Je voulais être utile pour surmonter mon sentiment de culpabilité d’être simplement un observateur participant dans cette guerre consternante. Mon intégration plus ou moins heureuse dans le champ intellectuel est peut-être à l’origine de mes activités en Algérie. Je ne pouvais me contenter de lire les journaux de gauche ou de signer des pétitions, il fallait que je fasse quelque chose en tant que scientifique. […] Il était absolument indispensable pour moi d’être au cœur des événements de façon à informer l’opinion, quel que soit le danger que cela ait pu représenter3.
4Dans un champ intellectuel tel que celui de l’Algérie des années cinquante, il n’est guère aisé de trouver sa place. Les universitaires produits par la colonisation continuent de représenter le système et ce sont eux qui sont les gardiens de la pensée colonisatrice « frisant le fascisme4 » (il en a été ainsi de Bousquet). Un regard rapide sur le champ universitaire suffit pour se rendre compte de l’impossibilité de trouver un moyen d’expression dans cet espace balisé voire verrouillé pour ceux qui sont étrangers à cet univers autant par l’espace que par la pensée. « La faculté d’Alger disposait d’une quasi-autonomie intellectuelle par rapport aux facultés métropolitaines, avec ses hiérarchies, ses modes de recrutement locaux, sa reproduction quasi indépendante5. » Malgré la complexité de la situation, on peut schématiquement dire que deux grands courants sont en présence : l’un de droite composé par les Français d’Algérie (dominants) et les Français de France (minoritaires) ; l’autre, à l’opposé, dit de « gauche », très minoritaire mais largement dominé par les communistes. L’univers des intellectuels est alors sous l’emprise du Parti (communiste) qui impose ses idées aussi bien en France qu’en Algérie (où le PCA n’était rien d’autre qu’un appendice du PCF). Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si la pensée de gauche dans ces pays est toujours en retard car le modèle à suivre est celui qui provient toujours de l’extérieur, d’où l’aliénation qui en résulte, en particulier chez les intellectuels.
5En 1955-1956, période au cours de laquelle l’auteur arrive en Algérie, la guerre a déjà éclaté. Ces premières années seront celles où les socialistes sont au pouvoir. On peut presque dire de la pensée française que son positionnement à droite ou à gauche n’a aucune importance dès lors que ces deux courants sont en faveur de la poursuite de la guerre en Algérie. S’exprimer en dehors des institutions et dans ce cadre fortement marquant de la colonisation et de la guerre relève de l’hérésie, sauf pour ceux vivant en France6. Il s’est agi alors de trouver des ruses, des moyens de faire exister l’objet, de le rendre visible dans la tragédie de la guerre ; d’où la détermination de Bourdieu à investir la recherche sur le monde social, du moins au niveau officiel.
6C’est ce qui distingue sa position de celle de Sartre ou de Fanon. Tout en ayant compris la nécessité de l’indépendance de l’Algérie, tout en étant engagés sincèrement du côté du peuple algérien (je pense surtout à Sartre), ce dernier n’était pas suffisamment outillé (en raison de cette méconnaissance du terrain) pour comprendre la nécessité pour les Algériens de récupérer la culture traditionnelle, unique moyen de se retrouver.
7L’engagement scientifique de Bourdieu est à saisir du côté d’une adhésion sans équivoque aux luttes des Algériens7. Cet engagement au niveau social signifie aussi lutte pour la récupération identitaire dans la mesure où cette dernière n’est pas moins marquée politiquement que l’indépendance politique elle-même (au sens large et au sens étroit du terme). Aussi ce sont les enquêtes et les textes — pour certains publiés dans ces mêmes années — qui attestent une position farouchement dressée contre les modes de domination de la colonisation. Cette prise de position s’effectue à partir d’une situation inconfortable dans le champ scientifique. Pour cela, l’auteur ne se complaît pas dans les bons sentiments : il part (comme le faisait naguère Albert Camus avec ses reportages en Kabylie) de situations concrètes pour montrer comment les conditions sociales peuvent conditionner des choix politiques.
8Le fait d’être dans la pauvreté (expropriation, chômage, déplacement de populations) a conduit à une prise de conscience des colonisés qui ont fini par mettre en question le système en place. De ce point de vue, les enquêtes de terrains et les analyses de Bourdieu sur le prolétariat et la paysannerie ont joué directement ou indirectement un rôle dans leur détermination à se libérer de la tutelle coloniale.
DÉVOILEMENT ET DÉCOLONISATION
9Deux moments importants ont marqué la recherche de Pierre Bourdieu : le premier consacré au présent de la société algérienne (c’est celui qui nous intéresse ici) confrontée à la guerre et aux transformations qui s’ensuivent ; le second à l’étude de la société profonde : les structures anthropologiques à l’origine de son mode de fonctionnement. Ces dernières affleurent dans ces travaux mais elles seront analysées dans Esquisse d’une théorie de la pratique et dans Le Sens pratique, deux grands livres consacrés à la Kabylie.
10Les textes publiés entre 1959 et 1961 — probablement rédigés autour de 57-58, sachant que la recherche a été effectuée avant, c’est-à-dire en même temps que Sociologie de l’Algérie8 — montrent à quel point une étude de la société peut suffire à rendre compte de la situation sociale (et politique) en ce sens que l’auteur ne part pas d’une théorie toute faite pour la plaquer sur une réalité déterminée mais de faits sociaux qui vont l’amener à une réalité politique incontournable, celle qui consiste à condamner la colonisation de façon irrémédiable. On peut revenir à ses débuts, au moment où il n’était encore ni sociologue ni anthropologue. Le public ne connaissait de lui que Sociologie de l’Algérie. Ce livre court et dense apporte un éclairage sur la société algérienne dans la mesure où il était novateur par rapport à la production sociologique d’alors, dominée par une vision colonialiste discriminante. Sans doute à la même période furent rédigés (ou, du moins, élaborés intellectuellement) les articles suivants : « Le choc des civilisations » (1959), « Guerre et mutation sociale en Algérie » (1960) et « Révolution dans la révolution » (1961), qui ouvrent un champ de recherche (pour l’Algérie en voie de décolonisation) complètement nouveau. Ainsi, dès 1959, il montrait comment la domination culturelle était en soi une forme de « racisme » inavoué :
Pour cette civilisation traditionaliste, l’irruption de la civilisation européenne a constitué une mise en question radicale. Tout changement culturel intervient dans une situation particulière et conformément à des lois universelles. Il est évident que les phénomènes d’acculturation observés chez les Indiens d’Amérique du Nord ou en Afrique Noire diffèrent radicalement, si l’on s’en tient aux situations particulières : en effet, les cultures « adventices », par leur esprit, leur mode d’action, etc., ne sont pas moins différentes que les « cultures d’accueil » qui ont aussi leur structure propre ; en outre le style des rapports entre les unes et les autres varie indéfiniment, depuis la situation coloniale jusqu’à la simple assistance technique, depuis la politique d’assimilation plus ou moins entière jusqu’à la politique des « réserves »9.
11Ayant mesuré à sa juste valeur le poids de la culture (au sens anthropologique du terme), Pierre Bourdieu a pu pénétrer une catégorie sociale comme celle des chômeurs dans les univers urbains confrontés à la dure loi du capitalisme et à percevoir leur désarroi devant la brutalité des échanges inégaux (économiques, sociaux10). Il a réalisé très tôt qu’il ne pouvait appréhender la société algérienne qu’en se débarrassant de la vision ethnocentrique et ethnocentriste spécifique aux Européens. Cette affirmation — « novatrice » — s’effectue à partir des pratiques culturelles des colonisés déniées par le système colonial, par ses intellectuels et, plus tard, par l’élite algérienne victime de l’acculturation11. Car le travail de colonisation s’est en réalité effectué sur la longue durée. L’attitude des dirigeants algériens, de l’élite, est de rejeter — tout comme le colonisateur — la culture d’origine, responsable à leurs yeux de leur infériorité supposée.
GUERRE ET CHANGEMENT SOCIAL
12Trois articles d’une importance capitale sont consacrés à la compréhension de la société algérienne durant la guerre12. À la différence de ceux qui ont écrit sur cette période, l’auteur ne privilégie pas la dénonciation en mettant en avant des principes généraux fondés sur l’empathie, mais il prend le risque, en tant qu’universitaire, de révéler les modes de domination du système qu’il est censé représenter. Bourdieu met d’abord en question les fondements politiques et économiques de la colonisation, qui consiste à démanteler l’espace et à exproprier les personnes, suivie de l’introduction systématique de la monnaie, se substituant à l’échange des marchandises sous forme de troc. Ensuite, Bourdieu s’en prend aux conséquences de cette politique funeste et à ses effets sur ce qui fonde la personnalité de l’Algérien dans son être profond. La souffrance est ici un mot-clé des analyses relatives à cette période. Présentée comme produit de cette violence réelle et symbolique, l’étude de la subjectivité des Algériens est presque impossible à rendre dans le langage ordinaire. Centrale, la souffrance est en effet au cœur de l’œuvre car elle est précisément constitutive de l’habitus des colonisés. Outre l’emprise qui s’exerce sur l’espace (séquestre, violation du territoire sous plusieurs formes), il y a l’autre emprise, celle qui affecte les corps des individus et qui désagrège le corps social en son entier (internements, regroupements, morts, destruction au napalm…). Le plus difficile, pour ceux qui transcendent le cap de la mort, c’est d’affronter de surcroît l’humiliation quotidienne, la honte de soi, de son corps, de son histoire. Bourdieu évoque les violences des militaires qui ont marqué les corps des femmes par le viol mais s’attache à dévoiler une atteinte plus profonde à l’égard de cette société, telle que la destruction systématique des espaces habituels de socialisation comme la fontaine, les lieux ordinaires des paysannes transplantées dans des camps13. Le brouillage de tous ces repères culturels pousse la société à se modifier. Le port du voile va s’imposer, alors qu’il était méconnu dans les campagnes d’autrefois, à l’exception des villes.
13Le voile, perçu par d’autres comme un fait culturel, est analysé autrement par l’auteur, qui en souligne la dimension politique et symbolique. Le voile révèle des façons de faire dans lesquelles s’inscrivent nombre de résistances lovées au sein d’espaces insoupçonnés et insoupçonnables. Dans le port du voile, la plupart des intellectuels ont vu la dimension régressive de la culture algérienne. Bourdieu y a décelé la manière secrète, discrète, intime, avec laquelle les femmes résistent en tant que corps social au fait colonial. Ce n’est certainement pas une résistance passive mais une participation réelle traduite sur le mode symbolique. Pendant la guerre, on ne peut pas dire que les femmes forment un corps dominé mis à l’écart de l’espace politique et public car elles constituent une partie indissociable du tout. Autrement dit, leur action trouve son sens dans la politique de résistance nationale :
À la fonction traditionnelle du voile était venue en effet s’ajouter, comme en surimpression, une fonction nouvelle, en référence au contexte colonial. Sans pousser très loin l’analyse, on voit en effet que le voile est avant tout une défense de l’intimité et une protection contre l’intrusion […] ; comme un joueur déloyal, elle (la femme) voit sans être vue, sans se donner à voir. Et c’est toute la société dominée qui, par le voile, refuse la réciprocité, qui voit, qui regarde, qui pénètre, sans se laisser voir, regarder, pénétrer14.
14La guerre a eu un impact très puissant en ce qu’elle a affecté les biens matériels et les biens symboliques ; le système colonial se présente donc comme une machine infernale produisant de la violence symbolique. « Après tout ce qui s’est passé : c’en est fini et de l’humanité et de la virilité », déclare un enquêté. Le problème n’est pas lié à la seule guerre (c’est-à-dire une lutte de corps à corps où le plus fort l’emporte comme autrefois) mais à ses effets : l’anéantissement de tout ce qui est humain en l’autre. Pierre Bourdieu a compris la nécessité de la conservation des valeurs culturelles, des structures familiales et villageoises qui permettent à l’individu d’être socialisé15. C’est précisément la disparition de ce tissu social dans les camps de regroupement — mis en place dès 1958 — qui a transformé les populations au point d’en faire des fantômes, c’est-à-dire des êtres sans âme vivant dans des espaces artificiels et mortifères. Le mélange des styles, des genres (dans tous les sens du terme) a laissé apparaître une culture sans culture, dénaturée dans laquelle se perd tout repère. Paysans au départ, les Algériens se sont « dépaysannés », c’est-à-dire réduits à la perte de leur identité première, voire de leur identité tout court. Cet ensemble de violences diverses et variées n’a pas manqué de conduire à une volonté irréversible d’en finir avec la guerre et le système colonial qui la porte et la supporte.
15D’autre part, comme aujourd’hui, en Algérie, on peut voir comment ceux qui détiennent le pouvoir développent les mêmes facultés de domination et de résistance et comment la guerre peut constituer cette arme à double tranchant en ce qu’elle est à la fois un aveu de la politique du dominant mais aussi un voile qui permet — sous couvert de violence — de légitimer la violence, car la paix est synonyme dans ce cas de la fin du système.
La guerre fait éclater en pleine lumière le fondement réel de l’ordre colonial, à savoir le rapport de force par lequel la caste dominante tient en tutelle la caste dominée. Aussi comprend-on que la paix puisse constituer la pire menace aux yeux de certains des membres de la caste dominante.[…] C’est que le système colonial, en tant que tel, ne saurait être détruit que par une mise en question radicale. Toutes les mutations sont soumises ici à la loi du tout ou rien. Ce fait se trouve porté au niveau de la conscience, au moins confusément, aussi bien chez les membres de la société dominante que chez les membres de la société dominée16.
16Aussi paradoxal que cela puisse paraître, la guerre, emportée par sa logique, a mis en évidence le mode de fonctionnement du système colonial. Avec la violence, conçue comme légitime par le pouvoir, il n’y a plus d’équivoques, plus d’ambiguïtés. C’est pourquoi la paix est redoutée chez les colonisateurs d’autrefois comme elle est redoutée chez les détenteurs du pouvoir d’aujourd’hui, parce qu’elle constitue une preuve intangible d’une peur inavouée d’un lendemain sans lendemain pour la pérennité d’un pouvoir attaché à ses privilèges. La guerre, déclare Bourdieu, a déterminé une mutation irréversible qui ne peut « venir à l’existence pleine que par la paix ; de là aussi, chez certains, le vœu avoué ou inavoué de la guerre totale aboutissant à la victoire absolue, c’est-à-dire à la restauration de l’ordre des castes dans son intégrité inaltérée ». Ce cercle vicieux dominant/dominé caractérisant la société coloniale s’apparente par bien des points à celle que vivent actuellement nombre de sociétés et parmi elles : l’Algérie.
17Si la caste dominante campe sur les avantages qui lui sont consubstantiels et qu’elle a tendance à conserver car il y va de sa vie, de son honneur, de leur côté, les dominés investissent dans l’insurrection car ils n’ont plus rien à perdre si ce n’est leur vie déjà perdue. Ainsi comme en tout différend poussé à l’extrême, les masques tombent, le divorce entre la France mythique et la France réelle est désormais déclaré. S’il y a eu ambiguïté à un moment donné, la guerre a fait voler en éclat tout espoir de voir le dominant reconnaître ses erreurs :
Ainsi la guerre, comme répression, tend par sa seule logique ou, si l’on aime mieux par la force des choses et souvent contre le dessein de ceux qui la font, à révéler à la fois sa propre nature, la nature du système colonial et la France comme puissance coloniale. Le voile est tombé. La guerre a porté le système colonial jusqu’aux extrêmes, dissipant les équivoques. L’action généreuse, inspirée par une morale de l’intention pure, se détache, au titre de palliatif dérisoire, sur fond du système d’oppression17.
18Le jeu entre dominant et dominé est d’autant plus subtil qu’il n’apparaît pas d’emblée. La colonisation sécrète de la résistance comme elle peut dans le même temps pousser à changer le cours des choses et du monde y compris chez ceux-là mêmes qu’elle veut anéantir. Bourdieu met l’accent sur l’effet induit par le malheur qui, en retour, développe une volonté obstinée de cette société à vouloir se transformer, à vouloir acquérir les moyens de son évolution par la médiation de l’école jadis boycottée comme institution coloniale :
Aux résistances et aux réticences a fait place, depuis quelques années, une soif extraordinaire d’instruction, que la réalité scolaire a donné l’occasion d’observer et qui apparaît à mille autres signes18.
19Il en est ainsi de l’instruction des filles, autrefois réservée aux seuls garçons et des rapports entre les genres qui vont connaître des changements importants. Cette mutation prodigieuse provient de la société elle-même, comme elle provient de ses dirigeants. Le fait que le FLN et l’ALN incitent au contraire au changement social et à une certaine forme de « révolution » dans la mesure où cela révolutionne la société (répudiation, école) n’est pas étonnant. Si la société a refusé la modernité véhiculée par la colonisation, elle va s’ouvrir d’elle-même à celle proposée par ses propres agents19. Ce n’est pas tant la modernité qui constitue un problème mais les agents qui seront à l’origine de ce phénomène. Les dirigeants nationalistes étaient considérés comme des missionnaires chargés de promouvoir leur société. La modernité a fait partie des objectifs de la lutte contre la colonisation.
INDÉPENDANCE ET DÉSENCHANTEMENT
20Le drame des sociétés colonisées est qu’elles ont récupéré leur indépendance politique mais qu’elles n’ont pas conscience de l’importance de leur héritage culturel. Tout en étant résolument contre la politique coloniale, Pierre Bourdieu sentait par là même les dangers d’une révolution plaquée sur ce monde aux pratiques millénaires.
21À l’écoute des paysans et des prolétaires, le sociologue avait perçu bien avant l’indépendance, dès 1961, l’inadéquation entre la vision des futurs dirigeants et les attentes des plus démunis. Si la guerre avait fait voler en éclats les structures traditionnelles, « la révolution », quant à elle, n’avait pas non plus de solution à fournir pour combler l’énorme faille. Ce qui amène le sociologue à s’interroger non sans pessimisme sur le devenir de ce pays :
Comment substituer les objectifs d’une révolution aux objectifs de la guerre révolutionnaire qui étaient unanimement approuvés parce qu’ils étaient imposés par une situation objectivement et collectivement éprouvée ? Comment opérer la révision des fins qu’impose le surgissement d’une situation toute nouvelle20 ?
22Selon Bourdieu, il est important de procéder à une « réévaluation » et à une « réinvention » du système en appréciant la situation de manière lucide afin de ne pas tomber dans les mythologies simplificatrices dominant le discours révolutionnaire d’alors, qui tendait à croire et à faire croire que la « révolution » visait à faire disparaître les inégalités sociales et ainsi panser les plaies de la guerre. Il est vrai que la guerre a favorisé nombre de mutations culturelles mais ces dernières se sont produites sous l’effet d’une contrainte extérieure et non grâce à une initiative de la société.
23Ce sens aigu de l’observation a donné lieu à une analyse objective de l’avenir « incertain » d’une Algérie indépendante, maîtresse de son destin. La vision prémonitoire et prospective de Bourdieu n’a pas été démentie par les événements. Les idéologues du FLN après 1962, pour certains peu cultivés, pour d’autres aliénés, ne vont pas comprendre les réticences de l’auteur vis-à-vis de leur projet politique (réforme agraire, autogestion). Les résistances de l’auteur ne sont rien d’autre que celles ressenties par les paysans, les ouvriers, et qui se solderont par un échec patent de cette politique.
24Loin d’être datée, cette œuvre est encore susceptible d’être analysée car elle permet de mieux comprendre les problèmes de l’Algérie actuelle qui, en partie, découlent de ceux non résolus d’hier. Les mécanismes de domination dévoilés par l’auteur obéissent à une même logique. Ce qui les distingue, ce sont les objectifs et non pas les moyens mis en œuvre. Sinon comment expliquer que, comme par le passé, ce sont les jeunes, notamment en Kabylie qui servent de canaux d’expression à une société mutilée, déchirée par les différents protagonistes ?
Ceci est vrai surtout des jeunes de 15 à 20 ans : formés dans la guerre, habités par le radicalisme propre à l’adolescence, tournés vers l’avenir et ignorant tout d’un passé dans lequel les plus anciens, quoi qu’ils fassent, sont enracinés, ils sont souvent animés d’un esprit de révolte et d’un négativisme qui les sépare parfois de leurs aînés. Et le schisme psychologique entre les générations est souvent aggravé par la séparation de fait21.
25La révolte des jeunes conduit à un changement du contexte politique. Lorsque ce dernier change, le rapport entre les éléments dominants et les dominés de la société se modifie. La guerre par sa violence et par la mise à nu des rapports de force, a montré que la position dominante peut être mise en question et avec cette dernière la position du dominé lui-même. Avec l’éclatement de la guerre, « la décolonisation a déjà commencé » dans la réalité mais aussi dans les cerveaux. Comprendre la société dominée, ses structures sociales et mentales revient à saisir, du même coup, celles de la société dominante.
26Aux yeux du sociologue, l’expérience algérienne a été, de ce point de vue, fondatrice en ce qu’elle lui a permis d’opérer une avancée considérable abolissant ainsi des frontières qui n’avaient pas lieu d’être entre les disciplines (entre la sociologie et l’ethnologie par exemple). La connaissance par la pratique de la société algérienne lui a fourni des instruments de connaissance (à partir de 1959) pour appréhender d’abord le Béarn (en situation de crise culturelle22) et la société française contemporaine ensuite.
27Or la transposition des acquis théoriques et pratiques de cette connaissance sur des univers différents est en elle-même et par elle-même déterminante pour comprendre les différents modes de fonctionnement d’un même État adaptés à des conjonctures différentes de son histoire et dans des situations politiques et sociales elles-mêmes différentes.
28C’est précisément cette observation minutieuse, à partir de la sociologie et de l’ethnologie, qui a permis à l’auteur de chercher et de trouver cet invariant historique caractérisant l’État (et le pouvoir, son corollaire) et de mieux saisir des rapports de force cristallisés grâce à cette image grossissante qu’est la guerre comme situation extrême de crise.
29Aussi peut-on en déduire que, dans des situations marquées par le conflit et la violence, sociologie et ethnologie ont partie liée avec le politique. C’est pourquoi cette œuvre fourmillant d’informations mérite d’être étudiée de façon rigoureuse et systématique en ce qu’elle constitue une somme importante de données objectives et subjectives caractérisant un moment déterminant de l’histoire. Cependant, en comprendre le sens profond suppose qu’il faille transcender ce moment situé dans l’espace et dans le temps pour l’étendre à des modes de domination inscrits sur une grande échelle. Par-delà le malheur, la souffrance, le danger, la précarité, les années algériennes ont été propices à la maturation intellectuelle du jeune philosophe — devenu sociologue — et déterminantes pour la suite de sa carrière.
Notes de bas de page
1 Cette recherche devait porter sur la vie affective.
2 Voir Tassadit Yacine, « Aux origines d’une ethnosociologie singulière », dans Pierre Bourdieu. Esquisses algériennes, Paris, Seuil, 2008, p. 21-53.
3 « The struggle for symbolic order », entretien avec Axel Honneth, Hermann Kocyba et Bernd Schiwbs, Theory, Culture and Society, nº 3, 1986, p. 37. Voir également « L’autre Bourdieu. Celui qui ne disait pas ce qu’il avait envie de cacher », entretien de Pierre Bourdieu avec Hafid Adnani et T. Yacine, dans Awal, nº 27-28, 2003, p. 229-247.
4 L’expression est de Pierre Bourdieu.
5 P. Bourdieu, « Entre amis », dans Awal, nº 21, 2000, p. 5-10. Intervention au colloque « Pierre Bourdieu et l’anthropologie du Maghreb », organisé par T. Yacine à l’Institut du Monde arabe, 21 mai 1997.
6 Cf. André Nouschi, « Autour de Sociologie de l’Algérie », dans Awal, nº 27-28, 2003, p. 29-35. Voir également Jean Sprecher, « Il se sentait bien avec nous… Cela signifiait qu’il était de notre bord », entretien avec T. Yacine, dans Awal, nº 27-28, 2003, p. 295-305.
7 Cf. Lucien Bianco, « On n’avait jamais vu Le Monde ; nous étions une petite frange de gauche entre les communistes et les socialistes », entretien avec T. Yacine, dans Awal, no 27-28, 2003, p. 267-277.
8 Cf. « L’autre Bourdieu… », art. cité.
9 « Le choc des civilisations », dans Le Sous-Développement en Algérie, Alger, Secrétariat social, 1959, p. 52.
10 Voir P. Bourdieu (avec Alain Darbel, Jean-Paul Rivet, Claude Seibel), Travail et travailleurs en Algérie, Paris-La Haye, Mouton, 1963, et P. Bourdieu, Algérie 60. Structures économiques et structures temporelles, Paris, Minuit, 1977.
11 Voir Lahouari Addi, « Les limites idéologiques du nationalisme algérien », dans Awal, nº 27-28, 2003, p. 133-138.
12 Il s’agit de « Révolution dans la révolution », dans Esprit, nº l, 1961, p. 27-40 ; « De la guerre révolutionnaire à la révolution », dans François Perroux (dir.), L’Algérie de demain, Paris, PUF, 1962, p. 5-13 et « Guerre et mutation sociale en Algérie », dans Études méditerranéennes, no 7, printemps 1960, p. 25-37.
13 P. Bourdieu (avec Abdelmalek Sayad), Le Déracinement. La crise de l’agriculture traditionnelle en Algérie, Paris, Minuit, 1964.
14 P. Bourdieu, « Guerre et mutation sociale en Algérie », art. cité, p. 27.
15 P. Bourdieu (avec A. Sayad), Le Déracinement, éd. citée.
16 P. Bourdieu, « Révolution dans la révolution », art. cité, recueilli dans Interventions. 1961-2001. Science sociale et action politique (Fr. Poupeau et Th. Discepolo éds), Marseille, Agone, 2002, p. 22.
17 Ibid., p. 23
18 P. Bourdieu, « Guerre et mutation sociale en Algérie », art. cité, p. 28.
19 C’est ce qui s’est produit après l’indépendance de l’Algérie. Les groupes dominants se sont mis de plein gré à vivre à la mode occidentale dès lors que ce changement culturel s’est effectué sans contrainte.
20 Pour une analyse des différents aspects de cette mutation, se reporter à P. Bourdieu, « Révolution dans la Révolution », art. cité.
21 « Guerre et mutation en Algérie », art. cité, p. 36.
22 Cf. P. Bourdieu, « Célibat et condition paysanne », dans Études rurales, 5-6, avril-septembre 1962, p. 31-136, dont l’enquête a été menée en 1959 et en 1960, à Lesquire, en Béarn. Dans cette étude sont analysés les changements sociaux induits par l’acculturation, qui entraîne cette situation de crise drastique que vivent les paysans.
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