Avant-propos
p. 7-12
Texte intégral
1Pour certains, tout est politique ; pour d’autres, qui sont parfois les mêmes, l’érotique et le désir sont partout. De fait, volonté de pouvoir et élan sexuel sous-tendent en partage la plupart des actions humaines. Aussi ces deux mouvements de l’être, qui sont également régimes de sens, ne peuvent-ils manquer de se rencontrer et de se recouper au cœur des pratiques autant que dans les discours qui les accompagnent et les commentent.
2Le présent volume s’intéressera à cette rencontre et à ce recoupement tels que le roman du XXe siècle s’en est fait l’expression et il montrera comment et sous quelles formes, durant cette période, un certain nombre d’auteurs plus que d’autres ont noué fortement le politique à l’érotique et inversément. L’alliance des deux motifs en roman ne va cependant pas de soi et Stendhal aimait à écrire : « La politique au milieu des intérêts d’imagination, c’est un coup de pistolet au milieu d’un concert », indiquant ainsi que — « les intérêts d’imagination » renvoyant à la vie sentimentale — les unir à l’intérieur d’une fiction dénotait, à son avis, un réel mauvais goût. Ce qui n’a nullement empêché l’auteur de La Chartreuse de Parme de devenir le romancier français qui a le plus constamment lié les deux thématiques, et le plus souvent avec autant d’à propos que d’élégance.
3Toujours est-il qu’amour et gouvernement de la cité sont parmi les activités les plus hautes de l’existence des hommes. Si cependant et à suivre Stendhal, elles ne se marient pas aisément sur la scène du roman, c’est avant tout que la première est essentiellement affaire privée quand la seconde est de nature publique. Il faut l’ample décor de la guerre de Troie pour qu’elles se génèrent l’une l’autre à l’intérieur d’un grand récit, celui d’un adultère impliquant des grands de ce monde et mettant en conflit des États. Mais c’est d’une épopée qu’il s’agit comme il s’agira de tragédies mariant les mêmes thématiques avec Sophocle, Corneille ou Racine. Pour le roman, tel qu’il émerge à l’âge moderne, la conjonction va beaucoup moins de soi. C’est que, si l’amour lui est consubstantiel depuis au moins La Princesse de Clèves, ce n’est pas le cas de la politique qui s’inscrit bien plus malaisément dans son cadre individualiste et intimiste sauf à en être la toile de fond ou la musique d’accompagnement. Si les amours de Frédéric Moreau dans L’Éducation sentimentale de Flaubert ont lieu pendant une révolution mémorable, elles ne sont guère affectées par les événements.
4Mais quelle érotique et quelle politique dans la perspective qui est la nôtre ici ? Et comment restreindre le champ d’application de ces deux vastes registres ? On s’aidera pour ce faire des deux pensées majeures dont nous vivons encore et qui ont mis tantôt l’« éros » et tantôt la « polis » au centre de leur réflexion. Pour l’érotique, c’est évidemment à la psychanalyse que l’on songe et en particulier à ce désir qui, de Freud à Lacan, s’est vu conférer un rôle central dans le comportement humain. Ainsi a été mise en avant une vaste libido enveloppante et mobilisatrice qui s’exprime au premier chef dans l’activité sexuelle et la passion amoureuse mais qui sous-tend à la limite toute action. Et qu’importe si la même théorie tient le désir qui s’origine dans la sexualité et s’exprime dans l’amour pour voué au manque ou encore à une satisfaction bien illusoire. Pour ce qui est du politique, une autre lignée fameuse aide à le penser, qui va de Marx à Foucault et à Bourdieu. Elle en circonscrit le domaine en renvoyant à l’État, aux formes instituées du pouvoir ou encore à toute version organisée d’une opposition ou d’une révolte. Circonscription toute relative cette fois encore puisqu’elle peut s’étendre à toute forme de domination de certains groupes sur d’autres avec les conflits que cette domination génère. Reste que l’action politique, la gestion de la société, les formes de la rébellion gardent une spécificité incontestable.
5Voilà qui indique déjà par quelles voies les deux thèmes sont articulables l’un à l’autre et jusque dans la fiction littéraire. Le croisement s’opère même à la source si l’on considère que tout désir se soutient d’une volonté de domination ou que tout exercice du pouvoir est porté par l’appétit le plus sexualisé, et l’on ira jusqu’à estimer avec Gilles Deleuze que tout désir est en soi révolution. Sous un angle moins optimiste, on relèvera la convergence qui peut s’établir entre l’interdit freudien et l’exploitation marxiste, et ce sera façon de noter combien les frustrations individuelles et les privations sociales tiennent une place au sein du romanesque. On hésitera cependant à dire que les formes, légales ou non, de la domination répriment quoi qu’il arrive le désir puisque, si l’on en croit le Foucault de La Volonté de savoir, l’un et l’autre s’originent en un seul et même lieu existentiel. Enfin l’on fera cas encore des déviations qui émanent de la conjugaison du politique et de l’érotique. Ainsi du sado-masochisme d’un côté et du fascisme de l’autre : l’aspiration à soumettre ou à être soumis y est semblablement à l’œuvre. Ainsi l’entremêlement des deux registres, qu’il soit fusion ou confusion, peut se présenter sous de multiples facettes et en combinaisons variées. Ce qui produit un riche matériau dans lequel le roman a puisé sans retenue, quitte à relever que ses auteurs l’ont fait de façon fort inégale au cours du temps.
6Une seconde manière de resserrer la prise sur les deux domaines mis en relation est d’observer qu’ils ne sont ni l’un ni l’autre d’un seul tenant dans leur sens et leur portée. De part et d’autre, on peut distinguer deux pôles opposables. Ainsi, dans nos représentations, l’érotique se clive sans trop de peine entre ce qui appartient à la passion du cœur avec sa diversité de sentiments et de pensées et ce qui relève de la sexualité et de sa suite de variations voluptueuses et d’excès pathogènes. C’est d’ailleurs ce second pôle qui est souvent confondu avec un érotisme versant facilement dans la pornographie. Le bon équilibre humain voudrait sans doute que les deux tendances aillent de concert et se complètent avec bonheur. Il n’empêche que la grande tradition du roman français fut celle de la seule passion sentimentale accompagnée de son analyse ainsi qu’on la trouve dans La Princesse de Clèves ou Adolphe, et même si Manon Lescaut ne dédaignait pas les plaisirs du lit et Emma Bovary ceux du fiacre. Pour voir les deux versants plus pleinement réunis sur le plan discursif et narratif, il fallut attendre le XXe siècle, certaines tabous disparaissant et la sexualité devenant l’objet d’un débat social continu. Reste que, sur une ligne graduée allant du cœur au sexe, le curseur varie beaucoup aujourd’hui encore d’un romancier à l’autre.
7Pour le registre politique, une distinction opératoire mérite également d’être faite. Pouvoir et contre-pouvoir cette fois, avec un bien autre curseur qui va non d’une partie de l’être à l’autre mais d’une partie de la pyramide sociale à l’autre. Il est d’une part la politique de l’État et du gouvernement au service le plus souvent des dominants. Ce versant de la problématique est perçu comme peu romanesque en ce que, célébration comme tel de l’ordre établi, il se prête peu aux drames et aux péripéties. Mais existe en revanche, d’autre part, mainte forme de contestation du même pouvoir au gré d’entreprises diverses, — complots, agitations, émeutes, grèves, révolutions. Et là, par définition, les choses bougent et les conflits se produisent, qui peuvent rendre passionnants maints récits.
8Si, par ailleurs et dans un second temps, on additionne les deux régimes dans leur polarité, on se retrouve avec quatre composantes qui incluent dans leur orbe une large part des ingrédients de la fiction. Ce sont donc amour, sexe, pouvoir et rébellion, qui, tous quatre réunis, peuvent apparaître comme les grandes configurations mythiques dans lesquelles vient se résorber l’imaginaire d’une époque. À partir de quoi, il est permis d’entrevoir quatre combinaisons qui sont comme autant de figures narratives de base : amour et pouvoir, amour et rébellion, sexe et pouvoir, sexe et rébellion. Tout serait là ou presque, s’agissant en particulier de la tradition réaliste du roman. Il est vrai qu’il est des récits ne touchant à aucun de ces domaines. Rien qu’à considérer les deux grandes œuvres qui passent pour fondatrices du genre, on voit qu’elles ont emprunté des voies inverses à cet égard. Don Quichotte cumule les deux régimes, fût-ce sur le mode picaresque : le héros rêve de faire l’amour et la guerre. En revanche, Robinson Crusoé, roman d’une solitude radicale, n’est ni érotique ni politique, même si certains ont songé à convertir Vendredi et son illustre patron à l’homosexualité.
9Du Quichotte à notre modernité, la route sera longue soumettant les binômes qui viennent d’être évoqués aux avatars les plus divers. Avec notamment cette propension à faire une place croissante au corps dans sa représentation. Sans doute n’est-ce pas d’aujourd’hui que l’apparence physique des personnages est décrite par les romanciers. Mais dire le corps dans toute sa présence et toute sa fonctionnalité est l’une des conquêtes progressives du roman moderne — Sade ayant plus qu’ouvert la voie en ce sens. Or, si c’est un corps sexué et sexuel qui est ainsi en cause, c’est aussi un corps social et politique. La réalité physique de la Gervaise Macquart de L’Assommoir, se déglinguant dans l’alcoolisme, la saleté, la misère est clairement le fait d’une certaine gestion des classes populaires durant le Second Empire. Et l’Étienne Lantier de Germinal se souviendra de la violence faite au corps maternel lorsqu’il prendra la tête de la révolte des houilleurs. Au bout de cette émergence du physique comme objet de roman, il y aura, de nos jours, maintes œuvres, tel ce Baise-moi de Virginie Despentes, où deux jeunes femmes copulent et tuent au long d’un périple social des plus outrancier.
***
10En matière d’érotique et de politique et de leur collaboration en roman, tout est affaire d’époque, d’école, d’esthétique. C’est ce que donne à voir un rapide parcours de quelques temps forts de la production romanesque des deux derniers siècles et demi.
11Et l’on commencera par deux grandes fictions libertines surgies en concomitance au temps de la Révolution de 89. C’est évidemment des Liaisons dangeureuses de Laclos et des romans du divin marquis que nous voulons parler. Des deux côtés est mis en scène un programme visant à soumettre et à perdre des créatures fragiles, des femmes en particulier, au gré de tortures sentimentales ou physiques. En chaque cas, l’érotique se voit érigé en politique, une politique dont le sens est pour le moins ambigu. D’une part, on y voit une classe devenue ignoble travailler à sa propre perte dans l’excès ; de l’autre, quelques membres de ce groupe social vont jusqu’au bout d’une logique du mal en se prévalant d’un athéisme libérateur. Et c’est comme si la violence révolutionnaire qui allait se faire jour s’annonçait dans ces fictions, adressant au vieux monde et à sa tartufferie un adieu éperdu.
12L’époque romantique qui suit coïncide pour notre sujet avec ce « roman du réel » que représentent Stendhal et Balzac. Dans la volonté de ces derniers de procurer une représentation pleine et entière de la société, politique et érotique sont nécessairement en scène et pour le moins coexistent. La figure typique chez ces auteurs est celle du jeune homme qui se lance dans la vie et y fait un apprentissage tout social. Aussi voit-on Sorel comme Rastignac connaître l’amour au moment où ils s’intègrent à une classe de gouvernement et à ses partis. Amour et carrière s’appuient donc l’un sur l’autre et se contrarient tout autant. Et comme les jeunes héros tentent d’arriver par les femmes, les salons de ces dernières y deviennent de hauts lieux des stratégies socio-politiques, créant la confusion du privé et du public.
13Avec Les Misérables de Hugo et plus nettement avec L’Éducation sentimentale de Flaubert puis le Germinal de Zola, on assiste, sans sortir de l’ère réaliste du roman, à un transfert de la politique dominante ou régnante à une politique de l’opposition, de la rébellion, de l’insurrection. La guerre civile en versions diverses fait une entrée bruyante dans l’univers de la fiction. L’émeute recoupe ainsi les amours de Marius et de Cosette, de Frédéric et de Rosanette, d’Étienne Lantier et de Catherine Maheu. En chaque occurrence, l’épisode violemment public est lié à la passion sentimentale et individuelle, même si, on l’a vu chez Flaubert, l’amour est prétexte à fuir la révolution.
14Le siècle suivant va redistribuer autrement les cartes de l’érotique et du politique à l’intérieur des combinatoires qui ont été évoquées, au moyen de constructions romanesques ou de discours se voulant heureusement libérés, parfois jusqu’à l’obscène. C’est à quelques-uns de ses représentants — de Proust à Carrère — et en débordant sur le siècle où nous sommes que le présent volume est consacré.
15 À la recherche du temps perdu ouvre le XXe siècle et porte la forme réaliste du roman à une rare incandescence. Érotique et politique y sont présents, mais abordés par des biais inattendus. Ainsi de la problématique homosexuelle évoquée comme elle ne l’avait jamais été et s’y croisant avec l’Affaire Dreyfus et les remous de la Grande Guerre.
16Succède à Proust un moment littéraire plus collectif et, par là, plus saillant. Si le surréalisme a proscrit le roman, il n’en a pas moins célébré en des proses apparentées les noces d’un politique tout de refus et de contestation et d’un désir amoureux délivré de ses entraves habituelles. C’est bien ici que Freud et Marx se rencontrent littérairement pour faire qu’amour libre — qu’il soit de pure passion ou de sexualité débordante — et « révolution permanente » aillent du même pas et sur un mode avant tout imaginaire. Maints tabous s’y voient bousculés et de façon d’autant plus sensible que le roman de l’époque cultive volontiers une sorte de tiédeur hédoniste. Robert Desnos et Louis Aragon, et non André Breton, seront ici les témoins de cette expédition en terre défendue.
17Politique et amour vont ramener à la forme romanesque alors que se prépare une autre guerre. On en est revenu, après Proust et au temps d’un Céline (non représenté ici même), à une forme narrative plus classique, mais accueillante à l’engagement d’auteurs tels qu’Aragon encore ou Drieu la Rochelle. Un autre parcours s’amorce à la même époque, qui d’un Georges Bataille à un Pierre Klossoswki nouera un érotisme brûlant à une philosophie politique très distanciée des événements.
18Bien des thèmes conducteurs du surréalisme se voient repris, ensuite ou en même temps, chez les tenants de l’existentialisme. Une revendication libératrice gouverne à nouveau l’amour et la politique, mais sous l’aspect d’une option plus rationnelle et d’inspiration plus collective. De chacun est requis un engagement en tout domaine de l’existence. C’est ce que diront ici même Simone de Beauvoir et Jean Genet, plutôt que Sartre, qui célébra ce dernier.
19La même mouvance se prolonge avec Marguerite Duras et Claude Simon, enrichie et compliquée à la fois par les apports stylistiques du Nouveau Roman. Occasion de voir près de se dissoudre deux grandes thématiques de plus en plus entremêlées. Des « je » énonciateurs rapportent des événements personnels à travers quoi le politique et l’érotique se disent comme faits de vie, parmi d’autres et sans système.
20Mais voici déjà la fin du siècle et le début du suivant — l’actuel. Érotique et politique servent volontiers à dire une sorte de grande souffrance sociale chez des romanciers aussi divers et contrastés qu’Ernaux et Houellebecq ou encore Chessex et Carrère, avec en point de mire la dénonciation d’une société, de ses mœurs, des relations mal vécues entre les sexes. L’heure est à une crudité dans le propos et l’accent est mis sur la vie des corps. L’écriture y gagne en rudesse. Tout y est si bien érotique (en clair) et si bien politique (en plus voilé) que les auteurs du passé n’y retrouveraient plus les leurs1.
Notes de bas de page
1 Le directeur du présent ouvrage ainsi que les deux responsables de la collection « Situations » remercient Thomas van Dormael pour l’aide qu’il leur a apportée lors de l’établissement du texte du volume.
Auteur
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Jacques Dubois
Professeur émérite de l’Université de Liège ; il est spécialiste du roman français moderne et de la sociologie de la culture. Il est l’auteur de Le Roman policier ou la modernité (Armand Colin, 1996), Pour Albertine. Proust et le sens du social (Seuil, 1997), Les Romanciers du réel (Points Seuil, 2000), Stendhal. Une sociologie romanesque (La Découverte, 2007), Figures du désir (Impressions Nouvelles, 2011). Il a édité avec Benoît Denis trois volumes de romans de Simenon dans la Bibliothèque de la Pléiade (2003 et 2009).
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